M. de Sartine manda la reine de théâtre, et après avoir examiné la question, de Bièvre fut mis hors de cour. Le calembouriste ne voulut pas perdre l'occasion d'un bon mot, il se vengea de son infidèle en l'appelant ingrate Amarante (à ma rente).
De Bièvre, à dater de ce moment, ne voulut plus compromettre ni son repos ni son cœur. La calembourimanie devint un culte si fervent chez lui, qu'on ne supposait pas même qu'il pût s'exprimer autrement qu'en calembourgs. Vrai professeur en ce genre malheureux et détestable, il en abusa à un point tel, que ni les jolis vers qu'il improvisait, ni sa comédie du Séducteur, ne lui furent comptés dans l'opinion. Se trouvant, une fois entre autres, à table d'hôte à la descente de la diligence et mourant de faim, il s'avisa de demander des épinards à un voisin dont il croyait bien ne pas être reconnu, l'autre ne répond point, et le contemple avec de gros yeux tout hébétés.
—Eh bien, Monsieur, je vous ai demandé des épinards?
—Je ne comprends pas… répond le quidam qui avait le plat devant lui, et se tenait à l'autre bout de la table.
—Des épinards! Monsieur; quoi! vous ne comprenez pas? des épinards!
Et il allait se fâcher tout rouge, quand on lui passa le plat,
—Je croyais, Monsieur, dit le quidam à de Bièvre, que vous ne parliez qu'en calembourgs!
Il avait composé certain almanach intitulé Almanach des Grâces et des Maigres. C'était la liste des femmes que de Bièvre connaissait. Les actrices de la Comédie s'y trouvaient annotées selon leurs mérites. L'adresse portait: À Paris, chez le libraire qui donne trois livres pour quarante-cinq sous.
Le marquis de Saint-Chamont, auteur d'aussi méchantes facéties, accompagnait souvent de Bièvre au foyer de la Comédie; ce fut lui qui donna l'idée à Duplessis d'exposer son portrait au Salon en 1777. L'habit modeste et simple, l'air sérieux et pincé du père des calembourgs, qui contrastait si fort avec son caractère, n'échappèrent point au peintre: tout Paris le reconnut. Comme il avait beaucoup d'élèves en son genre il eut aussi en ce genre bon nombre de rivaux; le plus redoutable fut un certain M. de Chambre, qui se vantait de battre de Bièvre et de lui faire baisser pavillon en fait de mots.
Il rencontre de Bièvre un matin, étalant sur le pont Royal cette sereine dignité que donne une souveraineté tranquille; il l'accueille, il le flatte, il cause, il lui demande un jour pour commencer une liaison honorable et précieuse. Le monarque promet; le malin courtisan s'esquive aussitôt, rentre chez lui, et écrit ce billet au souverain, qui était loin, hélas! de redouter un pareil coup de foudre:
«Empressé à vous recevoir, vous m'avez laissé, Monsieur, le choix du jour: je vous invite pour mercredi, et vous prie de vouloir bien accepter la fortune du pot…
«DE CHAMBRE.»
Revenons maintenant à la scène qui se passait au foyer.
À peine Raucourt eut-elle entrevu le terrible marquis de Bièvre, que, craignant son ressentiment, elle s'esquiva.
—J'ai toujours ce malheureux contrat sur le cœur, reprit de Bièvre, qui l'avait bien reconnue; cette femme-là, j'aurais dû m'en douter, ne fera jamais de marché d'enfant!
Ce sarcasme lancé contré les mœurs de Raucourt, de Bièvre demanda à
Champcenetz ce qu'il pensait de la pièce.
—Pourvu que ce ne soit pas comme à la comédie du Persiffleur, de
Sauvigny, lui dit-il.
—Pourquoi? demanda Champcenetz.
—Parce que le Persiffleur avait, ce soir-là, tous ses enfants au parterre, répondit de Bièvre.
M. de Bièvre continua sur ce ton, qui était alors bien plus de mode qu'aujourd'hui, et que l'on souffrait tellement, que mademoiselle Lange, entrant au foyer, s'y voyait saluée par lui du nom de l'Ange-lure, de l'Ange-eu, etc. Il était temps que Champcenetz prît le marquis à partie, car ils avaient coutume de donner mutuellement au foyer la petite pièce avant la grande.
Champcenetz était un homme dont Rivarol avait dit: il se bat pour les chansons qu'il n'a pas faites; il aurait pu ajouter que l'esprit de Champcenetz était frère du sien. Tout le monde pouvait prendre en effet sa part des saillies de Champcenetz sans que celui-ci la revendiquât; il était prodigue et paresseux de ce côté-là comme un homme riche. En revanche, il ne souffrait pas qu'on dénaturât ses plaisanteries. Voir tourner en plomb ses lingots d'or lui semblait le plus cruel des outrages. Un an avant cette révolution qui advint si mal pour lui, il se trouvait dans le foyer de la Comédie avec Dugazon, que plusieurs seigneurs entouraient. Dugazon affectait de dire souvent, en parlant à ces hommes titrés: «Nous autres, qui n'aimons ni le peuple ni la canaille!» Champcenetz écoutait, et il répétait à voix basse: Nous, nous!…
—Eh bien, qu'est-ce que vous trouvez donc d'extraordinaire à ce mot? lui demanda Dugazon.
Champcenetz reprit:—C'est ce pluriel que je trouve singulier!»
Un dernier trait suffira pour peindre l'à-propos de cet auteur.
Champcenetz,—nous croyons ce fait entièrement inconnu,—eut dans son cordonnier, à l'époque de la révolution française, un ennemi déclaré. Cet homme, devenu la terreur, le bras-rouge de sa section, l'avait désigné à la surveillance de son district. Dans ce temps-là on retournait, comme on sait, les plaques de cheminée, les comités révolutionnaires ayant, avant tout, l'horreur des fleurs de lys. On va chez Champcenetz; on le trouve se chauffant les pieds devant ces plaques de tôle accusatrices. Il était à écrire; les espions du comité le dérangent; Champcenetz se drape dans sa robe de chambre, il improvise ce distique:
Vous retournez les fleurs de lys, mes drôles:
Retournez donc le cuir de vos épaules!
Au nombre de ces hommes, qui commencèrent à tout inventorier dans ses papiers, se trouvait le fameux cordonnier, qui l'avait dénoncé; ce farouche citoyen chaussait Champcenetz depuis douze ans. Bien souvent il avait parlé à Champcenetz de son mémoire; mais son débiteur jouait avec lui la scène de don Juan avec l'excellent M. Dimanche. Décrété d'accusation à la suite des accusations réitérées de ce créancier, Champcenetz fut condamné. Monté dans la fatale charrette, que voit-il au coin de la Conciergerie, dans cette même voiture, en se retournant? son accusateur!… Ce misérable avait été dénoncé à son tour; on venait de l'empiler avec d'autres captifs dans cette prison roulante, Champcenetz, arrivé sur la plate-forme de la guillotine, devait porter après son cordonnier sa tête au billot.
—Je n'en ferai rien, citoyen, dit Champcenetz d'un ton goguenard au disciple de saint Crépin. Comment donc!
—Monsieur le marquis…
—Il n'y a plus de marquis, il n'y a que des citoyens…
—Alors, citoyen Champcenetz…
—Du tout, citoyen André Fivaut (c'était le nom de cet homme), à vous l'honneur!
Le bourreau mit fin à cette contestation d'étiquette: Il fit passer
Champcenetz le premier.
—Remboursé! s'écria celui-ci en lorgnant du coin de l'œil son cordonnier.
Et le couperet fit son devoir!
C'était ce même Champcenetz qui, à propos de l'Almanach des Grâces et Maigres dont nous avons parlé, voulait se couper la gorge avec de Bièvre, lequel y avait mis, par méchanceté gratuite, la jolie mademoiselle Luzy, en la taxant d'embonpoint; tandis qu'au contraire elle avait la taille d'une guêpe.
Champcenetz prit donc sournoisement de Bièvre par le bras, et, lui montrant Morande, l'auteur du Gazetier cuirassé:
—Je te pardonnerai tous les calembourgs, lui dit-il, si tu m'en fais un bon sur ce gueux-là!
—Sur Morande?
Certainement; tu sais que je l'ai fait rosser l'autre année par des portefaix de la Comédie. Oh! ils y allaient d'un zèle!… L'impertinent, il a reçu ce qu'il méritait! Ainsi, ne te gêne pas!
Le marquis de Bièvre s'en alla, le chapeau bas, vers Morande.
—Monsieur Morande?
—Monsieur…
—Je voudrais que vous me disiez sur quoi se gravent vos injures?
—Mais, sur le papier, monsieur le marquis, répondit Morande d'un ton qui voulait peu à peu devenir superbe.
—Voilà qui est étrange, reprit le marquis; M. de Champcenetz prétend qu'elles se gravent sur l'airain.
Et, de sa badine injurieuse, le marquis touchait les reins du pauvre
Morande.
De Bièvre avait été mousquetaire, Morande se le tint pour dit; il ne souffla mot.
Ce Morande était un plat gueux, une bête venimeuse; c'était de lui qu'on avait dit: Il mourra comme Sainte-Croix, de ses poisons. Il eut à Londres, avec d'Éon et Beaumarchais, de sales affaires de police, et l'on ne comprenait guère qu'il osât mettre le pied dans le foyer de la Comédie.
—Conçoit-on que Champfort y vienne? répondait-il à cela. Champfort que j'ai tué tant de fois sous mes pamphlets?
—Ça ne me tue pas, Monsieur, mais ça vous fait vivre, lui avait noblement répondu Champfort qui l'avait fort bien entendu.
Champfort n'avait pas trouvé de place plus que tous les autres pour cette représentation du Mariage, il courait partout comme un fou.
Peu s'en fallut qu'il ne se heurtât contre mademoiselle Olivier, délicieuse enfant qui devait jouer ce soir-là le rôle de Chérubin.
Mademoiselle Olivier n'avait obtenu ce gentil rôle qu'à la sollicitation de Dazincourt[33]. Pour que Beaumarchais cédât aux instances de cet acteur, il fallait qu'il eût reconnu un talent hors ligne à mademoiselle Olivier. C'était en effet une charmante personne, qui rappelait par son éclat et sa fraîcheur ce qu'Hamilton a dit des beautés anglaises[34]; elle avait reçu le jour sur les bords de la Tamise, dans cette cité qui battit des mains à Henriette Wilson. Une figure de nymphe encadrée par de magnifiques grappes de cheveux, des yeux noirs, chose assez rare pour une blonde, une fraîcheur telle qu'on l'eût prise pour Diane sortant du bain, une taille de fée, un caractère d'ingénuité, de noblesse et de décence, telles étaient les qualités de cette suave enfant qui devait jouer le rôle de Chérubino dit amore.
Le masque de Melpomène, son poignard et son cothurne lui déplurent bientôt; elle était si belle dans l'Alcmène d'Amphitryon, dans Agnès, dans le Philosophe sans le savoir! Mais ce qui frappait le plus les spectateurs, c'était sa rare décence. Une voix limpide, notée comme une musique, une naïveté exquise et pleine d'abandon, quelque chose de triste et de virginal tout à la fois formait l'ensemble de cette intéressante actrice, à laquelle le public ne cessa jamais de donner les preuves du plus flatteur intérêt. Il ne tarda pas à la comparer à mademoiselle Gaussin.
D'une modestie, il y a plus, d'une timidité excessive, cette jeune fille qui devait mourir à vingt-trois ans portait au théâtre les qualités estimables qui l'avaient fait chérir et estimer à la ville, elle rendait pur et presque innocent chaque rôle dangereux. Ainsi en fut-il de celui d'Alcmène, auquel mademoiselle Olivier donna de la sensibilité, de la noblesse, et un degré singulier d'élévation.
Ce soir-là elle arrivait au foyer entre deux hommes fort dissemblables à coup sûr d'esprit, de manières et de tournure. Elle était entre Beaumarchais et Préville.
Beaumarchais, avec un empressement de jeune homme, avait apporté une grande boîte de bonbons pour mademoiselle Olivier; il venait de les lui offrir avant le lever du rideau,—M. de Bièvre courut lui offrir, lui, des calembourgs[35].
On connaît la distribution du Mariage de Figaro. Molé seul avait des droits au rôle d'Almaviva, puisqu'il l'avait déjà si élégamment représenté dans le Barbier de Séville; la comtesse fut donnée à mademoiselle Sainval; mademoiselle Contat, l'amie de Beaumarchais, joua Suzanne; Préville refusa le rôle de Figaro pour choisir celui de Bridoison, ce refus dénotait un comédien qui imprime son cachet aux moindres rôles; Figaro échut enfin à Dazincourt, et le joli page à mademoiselle Olivier.
Tous ces personnages étaient descendus déjà dans le foyer de la Comédie bien avant la pièce, quand un fracas terrible retentit aux portes de la salle. La rue Quincampoix et les spéculateurs de la régence n'étaient rien près de cette foule. La plupart de ces spectateurs faméliques n'avaient point dîné; un duc mangea un vol-au-vent sur le rebord de sa loge, ce qui parut le signal d'un véritable banquet… En un instant la salle devint une taverne…
On n'entendait dans les couloirs que les cris suivants:
—Un aile de poulet à madame la comtesse!
—Une dinde au nº 16!
—Le café au 29! etc., etc.
Les rôles avaient été concertés entre mademoiselle Contat et Beaumarchais; mademoiselle Contat protégeait mademoiselle Olivier, elle descendit en la tenant par la main…
—Comment le trouvez-vous? demanda-t-elle à Beaumarchais; n'est-ce pas que c'est bien là Chérubin?
Beaumarchais embrassa mademoiselle Olivier avec transport.
En effet, c'était bien là Chérubin, le charmant page! L'ovale gracieux de mademoiselle Olivier rappelait un peu celui de la belle et malheureuse princesse de Lamballe, des yeux magnifiques, un teint de lys et de roses, une grâce, une jeunesse, et quel organe!—Elle était ce soir-là toute de dentelles et de satin! Le portrait sous lequel elle s'assit par mégarde au foyer était celui de mademoiselle Lecouvreur, morte à 37 ans! Singulier rapprochement!
Tout ce qui se trouvait dans le foyer fit cercle autour de mademoiselle
Olivier et de mademoiselle Contat.
—Mais savez-vous bien, disait cette dernière à Beaumarchais, que c'est là pour vous une véritable bonne fortune? Grâce à son costume, vous venez d'embrasser mon filleul Chérubin, et cela sur les deux joues?
—C'est qu'elle me donnait cette envie-là depuis longtemps, répondit-il, on a répété mon pauvre Mariage dès le mois d'avril 1783! J'ai lu ma pièce partout, et il le fallait bien; on ne la permettait nulle part[36]! Aujourd'hui, enfin, je vois par mes yeux à quoi servent les ennemis! Quelle foule, ma chère! quelle foule! ah! sans le comte d'Artois je ne ferais pas ce soir lever le rideau[37]!
Mademoiselle Olivier venait d'ouvrir sa boîte à bonbons. Elle la referma tout d'un coup et avec un air d'embarras.
—Qu'avez-vous donc? demanda mademoiselle Contat à Chérubin.
—Bien, mon Dieu, rien… je me serai peut-être trompée, répondit à l'oreille de Suzanne la naïve enfant, mais j'ai cru voir un billet au milieu de ces dragées.
—Un billet! voyons.
Beaumarchais s'était éloigné en voyant venir M. de Lauraguais… Mademoiselle Contat ouvrit la boîte, elle en tira en effet un petit billet qui sentait le musc d'une lieue. Sur ce billet était inscrit le couplet suivant tiré d'une chanson alors en vogue:
Distinguons la fille ingénue
De la femme au hardi maintien;
L'une a tout notre sexe en vue,
L'autre ignore même le sien;
L'une ne rougit point encore,
L'autre ne sait plus qu'on rougit;
L'une nous peint la jeune Aurore,
L'autre un jour ardent qui finit!
On attribuait cette chanson à Beaumarchais lui-même, mais ici la désignation des deux femmes qu'elle avait la prétention de peindre était changée, car il y avait écrit au bas: À mesdemoiselles Olivier et Contat.
On ne sut l'auteur de cette infamie qu'une heure après. Un certain ami de M. La Morlière, nommé le chevalier de Drigaud, après avoir rôdé vainement autour de la jolie mademoiselle Contat, avait résolu de s'en venger. Il se trouvait chez le même confiseur où Beaumarchais acheta sa boîte. Profitant de la préoccupation du poète, il glissa le billet sous les dragées. Un quart d'heure après, mademoiselle Contat, belle de pâleur et de colère, demandait à Beaumarchais l'explication de cette énigme. Beaumarchais n'eut pas de peine à reconnaître l'écriture de Drigaud, il se rappelait aussi qu'il était là, près de lui, lors de l'achat de ces bonbons.
—J'en fais mon affaire, dit-il à la délicieuse actrice[38]; bien que ce monsieur m'ait fait l'honneur de me citer, je ne pense pas qu'il recommence!
Il sortit, et revint quelque temps après apportant une lettre assez faiblement orthographiée à l'adresse de mademoiselle Contat.
—J'ai rencontré le drôle au café de la Comédie, lui dit-il, et voici sa lettre d'excuses. Quand on a lutté avec le roi,—excusez du peu—on ne craint pas ses laquais[39]!
La sérénité reparut sur le beau front de Suzanne, et l'on mangea les bonbons.
—Au moins, demanda Chérubin, vous m'assurez, monsieur de Beaumarchais, qu'ils ne sont pas empoisonnés!
En ce moment Valville rentra l'oreille basse.
Il courut à cette petite fille de cinq ans presque oubliée sur son banc, et qui devait porter un jour un nom égal à celui de Contat; il l'embrassa et chercha à lui faire prendre patience. Il avait cherché Monvel par les corridors, comme une âme en peine. On trouva Monvel à moitié mort d'inanition, grignotant un petit pain à café qu'il s'était procuré à grand'peine au milieu de la bagarre.
—Tu es bien heureux, toi, lui cria Valville, tu dînes!
—Oui, grâce à Dugazon qui, avec son agilité de singe, m'a lancé ce petit pain du bas de notre escalier! Mais Hippolyte, Hippolyte! où donc est-elle?
—Hippolyte Mars n'a pas dîné, répondit Valville, pas plus que ton humble serviteur. Là où il n'y à rien, mon cher Monvel, le roi perd ses droits, et nous sommes acculés pour notre terme!
Monvel faillit se fâcher contre Valville; mais il releva le front, il venait d'apercevoir M. Rochon de Chabannes, auteur de la Comédie-Française.
—Rochon, lui dit-il, vous me devez à dîner!
—C'est vrai, mon cher Monvel, répondit Rochon, mais du diable si je vous le rends aujourd'hui! On ne trouverait pas un bouillon, fût-ce pour la duchesse de Polignac!
—Et voilà le mérite, reprit Monvel; ne voyez-vous pas; que mademoiselle Sainval est à demi morte d'inanition? Allons, mon cher Rochon, vous qui me devez bien quelque chose, ne fût-ce que pour m'avoir lu hier trois grands actes, apportez-nous ici une orange ou une volaille à la pointe de votre épée! Tenez, voilà une petite qui me fait mal au cœur tant elle est maigre, ajouta Monvel en tâtant le bras de l'enfant que tenait Valville dans le foyer et à qui mademoiselle Olivier distribuait la moitié de ses papillotes à la vanille.
Rochon partit comme un trait, pendant que mademoiselle Contat riait avec
Sainval à gorge déployée.
—Ce pauvre Rochon, c'est son dernier jour! Il va se faire étouffer, c'est sûr!
Pendant ce temps, la petite Hippolyte Mars mangeait les dragées de
Chérubin à pleines poignées.
Qui eût annoncé à Beaumarchais qu'il avait alors devant ses yeux une petite fille de cinq ans qui jouerait un jour ses trois rôles l'eût certainement fort étonné[40].
Dazincourt, habillé déjà pour le rôle de Figaro, descendit alors de sa loge. Beaumarchais passa avec anxiété la revue de son costume.
—C'est bien cela, dit-il; je me crois encore à Madrid! Il y a dans une tapisserie de l'Escurial un joueur de paume qui vous ressemble, mon cher Dazincourt. Ce sera un peu votre rôle ce soir; tenez bien la raquette, et ne laissez pas tomber la balle! C'est un combat de mots que ma pièce, et voilà tout!
Dazincourt s'approcha de mademoiselle Olivier avec un empressement qui ne dut surprendre personne[41]. Tous deux s'admirèrent instinctivement, et avec cette franc-maçonnerie du regard qui n'existe vraiment que dans le monde du théâtre. La finesse, la grâce et l'esprit faisaient le caractère distinctif du talent de Dazincourt; cette fois cependant Beaumarchais lui recommanda à l'oreille de la chaleur, ajoutant que le mot du diable au corps de Voltaire était cette fois son seul et dernier conseil pour le rôle de Figaro.
—Rassurez-vous, répondit l'acteur; je ne vous revois de mes jours, si je ne me couche pas cette nuit avec la fièvre[42].
Le retour de Rochon paraissait impossible; Monvel donna à sa petite-fille la moitié de la flûte qu'il déchiquetait à belles dents, et la plaça ensuite tant bien que mal, avec Valville, dans les coulisses. Le mariage de Figaro fut la première pièce à laquelle Hippolyte Mars assista.
L'ouvrage fut joué le 27 avril 1784; ses vingt premières valurent cent mille francs à la Comédie. L'épigramme et le dénigrement furent très vifs, mais impuissants. Bachaumont, à qui nous renvoyons nos lecteurs, a relevé nombre de pamphlets et d'injures à l'endroit de Beaumarchais, celui-ci n'y répondit que par sa devise de: Ma vie est un combat!
L'enthousiasme pour la pièce nouvelle avait été si grand que Larive, et ceci est un fait peu connu, demanda le rôle de Grippe-Soleil. L'affluence de la province était telle que l'on eût pu mettre sur les affiches le fameux mot de Champfort, «Rien ne réussit à Paris comme un succès». Beaumarchais eut le tort d'en être excessivement vaniteux. Un brave gentilhomme, qui ne se doutait guère que Beaumarchais fût à deux pas de la loge qu'il occupait au-dessus de l'orchestre, s'écria:
—Que ce Beaumarchais a donc de l'esprit!
—Il me semble, lui répondit l'auteur piqué, que le mot de monsieur ne vous écorcherait pas la bouche!
—Je ne m'en dédis pas, Monsieur, reprit l'autre, en reconnaissant à qui il avait affaire,—Beaumarchais a beaucoup d'esprit; mais monsieur de Beaumarchais n'est qu'un sot[43]!
Trois ans après cette éclatante représentation, la mort enlevait au théâtre mademoiselle Olivier, la plus jeune, la plus tendre fleur de la Comédie.
Un coup négligé,—on prétend qu'elle reçut ce coup fatal à un baisser de rideau dont la tringle la frappa, devint la cause de sa mort. Elle avait vingt-trois ans quand elle mourut, et n'avait joué ainsi que sept ans à la Comédie-Française.
On attribue à Rochon l'épitaphe suivante de cette charmante actrice:
Soyez belle à la ville, au théâtre, à la cour,
Soyez jeune, éclatante artiste,
Pour mourir par un machiniste,
Vous qui faisiez mourir d'amour
Mademoiselle Olivier avait été chérie, adorée des gens de lettres. La dernière pièce où elle joua fut l'École des Pères, représentée le 1er juin 1787.
Comme elle était morte sans avoir pu faire aucun acte religieux, le curé refusa de l'enterrer. Obligé de céder à des instances nombreuses, il voulut du moins qu'elle n'eût qu'un convoi d'indigents et quatre prêtres.
—Quatre prêtres! répéta Valville au foyer de la Comédie, quand elle a laissé une aumône de cent écus pour être distribués aux pauvres!
Le fait était vrai; le convoi n'en fut pas moins très mesquin.
Mademoiselle Olivier fut inhumée à Saint-Sulpice.
Les mots piquants ne manquèrent pas à la représentation de l'œuvre de Beaumarchais, qu'on eût pu nommer la préface de 89. Ses ennemis ne pouvaient lui pardonner d'avoir creusé, comme la taupe, son chemin sous terre. La pièce avait été donnée par l'un des jours les plus chauds de l'année; il y avait, nous l'avons vu, un monde énorme. À la fin du second acte, l'auteur paraît dans la salle; on criait de tous côtés: de l'air! de l'air! de l'air! Beaumarchais fit observer aux spectateurs que les fenêtres ne pouvaient pas s'ouvrir.
—Il n'y a qu'un moyen d'avoir plus frais, ajouta-t-il en agitant sa canne, je m'en vais casser les vitres.
—Ce sera, lui cria un plaisant, la seconde fois de la soirée.
Jamais il n'y eut d'effet comparable à celui de mademoiselle Contat dans Suzanne: le goût le plus fin, l'esprit le plus piquant, la grâce la plus vaporeuse (ce mot résumait l'éloge le plus complet de ce temps), étaient fondus dans son jeu. Préville s'était jeté à son cou et l'avait tenue longtemps embrassée:
—C'est la première infidélité que j'aie faite à mademoiselle
Dangeville, avait-il dit.
L'épigramme de Rivarol, cet homme dont l'esprit eut toute la vogue d'un pont-neuf, devait mordre le triomphateur:
«Beaumarchais doit bien rire de Molière, qui, avec tous ses efforts, n'a jamais passé les quinze représentations! Se moquer de Molière est bon, mais en avoir pitié serait meilleur.»
Rivarol n'en voulait pas moins à Monvel qu'à Beaumarchais. «Son Amant bourru est un des joyaux du théâtre, écrivait-il plus tard; ses Amours de Bayard se sont emparés d'un public encore chaud du Mariage de Figaro; mais qu'est-ce que cela prouve?»
Rivarol avait eu recours cependant plus d'une fois à la bourse de
Monvel.
Il avait emprunté à M. de Ségur le jeune une bague où se trouvait la tête de César. Quelques jours après M. Ségur la lui redemanda.
—César ne se vend pas, lui répondit Rivarol.
Le lendemain de cette première représentation, le marquis de Bièvre entrait d'un air rayonnant dans le foyer de la Comédie-française. Le succès de la veille était dans toutes les bouches. Quand le marquis parut, tout ce qu'il y avait de célèbre parmi les nouvellistes du temps, les acteurs et les auteurs se répandaient en éloges sur la pièce en vogue.
—Ah! s'écria de Bièvre, il s'agit bien de M. Beaumarchais, du comte Almaviva, de Chérubin, de Suzanne! La Folle Journée, ne l'oubliez pas, date d'hier, tandis que l'aventure dont je vous promets de vous régaler est inédite; elle vaut bien la pièce, et si Beaumarchais l'avait connue…
—Ah! diable, marquis, vous nous mettez l'eau à la bouche,—parlez, parlez, s'écria-t-on de toutes parts.
Le marquis garda le silence; il prenait un malin plaisir à se laisser presser de la sorte. Il s'essuyait le front, tirait sa tabatière et riait sous cape.
Les curieux étaient au supplice.
—Comment donc, marquis, vous avez frappé les trois coups et vous ne levez pas le rideau? C'est déloyal! Prenez garde! on va vous siffler.
—Ah bah! pour cela vous attendrez bien que j'aie fini. Je commence: il s'agit…
Ici une avalanche de noms inscrits sur les registres de la galanterie interrompit de Bièvre.
—Non, non, mille fois non, reprit-il; il s'agit du jeune homme que Monvel a sauvé hier soir devant le café de la Régence.—Vous savez bien, l'homme… à la brouette?
—Vrai! s'écria-t on de tous côtés. Voilà qui promet!
Et un silence de première représentation s'établit. On eût entendu voler une mouche.
—Vous connaissez tous, reprit de Bièvre, l'imagination passionnée, bizarre de ce beau jeune homme… ce qu'on en raconte… ajouta le marquis avec un sourire moqueur. Eh bien! figurez-vous que, négligeant cette fois tout déguisement, il avait résolu de ne s'en fier qu'à ses propres charmes pour réussir près de la belle C… de la Comédie-Italienne, dont il faisait le siége depuis plus de trois semaines.
—En vérité?
—C'est comme je vous le dis: les bouquets le matin, le soir les primeurs les plus exquises, les plus rares. Rien n'était épargné; mais notre jeune homme n'était pas le seul à soupirer pour les beaux yeux de la dame, il y en avait un autre… et un autre plus sérieux. Il n'était pourtant que simple chevalier, mais d'une des meilleures familles de France, par ma foi, et de plus un cavalier accompli.
—Cela devient intéressant, dirent les femmes.
—En amour, reprit Dugazon, c'est bien le moins qu'on ait des doubles.
—Silence! s'écria de Bièvre, autrement je remporte mon histoire!
—Donc, nos deux jeunes gens, de leur côté, soupiraient en même temps et à qui mieux mieux; l'un plaisait, plaisait beaucoup; l'autre ne pouvait plaire autant, et pour cause… car tous deux jouant le même emploi, n'avaient pas les mêmes moyens. Cependant le héros de la brouette avait peu à peu conquis toute la confiance de la dame. Jugez-en: avant hier il était chez elle:
—Qu'avez-vous? lui demanda-t-il en la voyant chagrine, et pourquoi cet air rêveur!
—Ah! ne m'en parlez pas, reprit-elle, je suis horriblement torturée. Des créanciers implacables! ils me menacent, me poursuivent, et tout cela pourtant s'arrangerait avec trois mille livres.
—N'avez-vous donc personne qui puisse tous venir en aide? objecta-t-on d'une voix mielleuse.
—J'ai bien le chevalier, mais je n'ose rien lui dire. Il est gêné, je le sais, des dettes énormes contractées au jeu… Ce pauvre chevalier! s'il savait où j'en suis, il serait capable de jouer encore! Et puis, vous le dirai-je? je ne suis point une Lucrèce, et à celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.
—Ma belle enfant, reprit notre héros, en la baisant au front, tout cela s'arrangera. Seulement rappelez-vous les derniers mots que vous m'avez dits: «À celui qui nous oblige on ne sait rien refuser.»
Un second baiser effleura encore le front de la belle, son consolateur s'éloigna.
Le lendemain matin, la femme de chambre de l'actrice lui apporta un billet et une bourse.
Le billet renfermait ce mot sans signature:—Je vous aime!
La bourse contenait trois mille livres.
Deux heures après, on annonçait chez elle le chevalier.
Le soir mademoiselle C… ne parut pas à la première représentation de Figaro.
—C'est vrai, nous l'y avons cherchée vainement, ainsi que le chevalier.
—Mais voilà le piquant!… qu'on m'écoute… s'écria de Bièvre d'une voix de tonnerre.
Chacun retint sa respiration.
—Ce matin notre héroïne arriva chez son confident de l'avant-veille.
—Ah! mon ami, s'écria-t-elle, je suis sauvée, entendez-vous? Ces trois mille livres, je les ai.
—Ne vous l'avais-je pas dit? Ah ça! n'oubliez pas qu'à celui qui nous oblige…
—Oh! je n'ai rien oublié, bien au contraire; aussi quand le chevalier est rentré…
—Hein? reprit notre jeune homme alarmé, le chevalier est venu?
—Hier matin, deux heures après cet envoi tant désiré! Ah! j'ai tout oublié auprès de lui, mes chagrins, mes tourments passés.—C'est qu'il est charmant.
—Comment! il aurait été heureux?
—Tant d'esprit, un cœur si noble, si généreux! continuait mademoiselle
C… avec exaltation… ouvrir ainsi sa bourse à une amie…
—Sa bourse! sa bourse! murmurait notre jeune homme entre ses dents.
Vous l'aimez? demanda-t-il avec un air d'incrédulité.
—J'en suis folle.
—Allons, reprit notre héros désappointé, j'ai payé pour un chevalier!—À la première occasion, il faudra qu'un duc paye pour moi!
Le marquis de Bièvre achevait à peine, que mille éclats de rire saluèrent son récit.
—Bravo, bravo, marquis; c'est unique, délicieux!
—C'est conté à ravir, ajouta derrière de Bièvre une voix que le marquis reconnut pour celle de mademoiselle Raucourt, l'héroïne peu chaste de son anecdote.
—Vous trouvez?
—Et sans un seul calembourg!… Ah! c'est là, marquis une infidélité véritable à vos habitudes… Pour rendre hommage à votre talent de conteur, je vous propose ici devant tous les nôtres le traité suivant.
—Un traité! demanda de Bièvre surpris.
—Sans doute. M. de Sartine ne vous a-t-il pas condamné, mon pauvre marquis, à me payer certain contrat?
—Je ne le sais que trop, reprit de Bièvre. Deux mille écus!
—Eh bien! à chaque fois que vous conterez si bien…—sur moi bien entendu et sans calembourg,—sans calembourg, ah! c'est bien convenu,—je vous remettrai la moitié de ce que j'ai donné hier, pour que le chevalier devînt l'amant de cette ingrate petite C…
—La moitié de trois mille livres!
—La moitié, marquis; vous voyez que si vous contez souvent, nous serons quittes avant peu!
—Pauvre Raucourt, si j'allais te ruiner! reprit de Bièvre tenté de se jeter à son cou.
—Ah! bast! le calembourg me répond de toi; marquis; tu seras longtemps encore mon débiteur!
Les rieurs, qui avaient été d'abord pour le marquis, passèrent du côté de Raucourt.
L'année 1784 n'était pas encore révolue, que de Bièvre, emporté par sa manie, redevait encore les deux mille écus.
III.
Retour vers l'enfance de mademoiselle Mars; madame Monvel.—Une scène inattendue.—Le duel et les mains de papier.—L'enlèvement.—Les deux orthographes.—M. Floquet.—Un changement d'heure.—Incendie de l'Opéra.—Le danseur Nivelon.—Lettre des demoiselles de l'Opéra.
Dans les premiers temps de cette enfance si ingrate, l'intérieur de madame Mars devait paraître d'autant plus morose à notre écolière, qu'au sortir de l'église où elle avait été baptisée[44], madame Monvel, la mère du célèbre comédien, l'avait emportée dans ses bras jusque chez elle, en l'accablant de ses caresses et de ses baisers. La maison de madame Monvel se ressentait du bien-être que son fils y avait apporté: il lui sacrifiait ses moindres caprices, ses besoins même, se bornant pour lui au strict nécessaire, honorant sa mère, et ne lui laissant rien voir de ce qui pouvait l'aigrir lui-même dans la carrière épineuse qu'il avait embrassée. Madame Monvel avait fait d'Hippolyte Mars son bijou de parade, son orgueil, son adoration. Les grand'mères, on le sait, dépassent souvent, en fait de gâterie, les mères elles-mêmes. Celle-ci attirait sa petite fille comme une vraie poupée; elle l'eût mise sous verre, tant elle était vaine de sa ressemblance avec Monvel!
Hippolyte Mars resta chez elle trois ans et demi, trois ans pendant lesquels sa propre mère, à qui on l'amenait de temps en temps, ne pouvait la voir elle-même qu'à des intervalles assez éloignés.
On peut juger de la douleur incessante, des angoisses cruelles, des perplexités inouïes de madame Mars pendant cette première séquestration! Cela se passait un an et demi avant cette étrange représentation de Beaumarchais dont nous avons parlé; on venait d'habiller un beau matin la petite Hippolyte pour la conduire rue Saint-Nicaise, au logis de madame Monvel, qui présidait elle-même, avec un soin tout particulier, aux moindres détails de sa toilette enfantine, quand le bruit d'un carrosse retentit soudain sous ses fenêtres.
La servante pencha la tête dans la rue: elle reconnut le cocher dont
Monvel se servait habituellement, un brave Bourguignon du nom de Louis.
La voiture (Monvel ne sortait pas à pied depuis quinze jours, par suite d'une blessure qu'il s'était faite en sortant de scène dans je ne sais quelle pièce) était bien la même; elle annonça donc à sa mère que son cher fils n'allait pas tarder à l'embrasser. En parlant ainsi, elle s'achemina vers l'escalier pour lui donner le bras, comme de coutume.
Quelques secondes s'étaient à peine écoulées, madame Monvel la voit remonter vers elle toute pâle.
—Qu'avez-vous donc, Victoire? dites, que s'est-il passé?
—Il y a, Madame, répond Victoire en indiquant l'escalier qu'elle a franchi d'un bond, il y a que ce n'est pas M. Monvel… c'est…
—Et qui donc? interrompit madame Monvel.
—C'est madame Mars!
Un coup de foudre eût produit moins d'effet sur madame Monvel. Par une convention rigoureusement observée jusque-là entre les parties, madame Mars s'était interdit toute visite chez la mère de Monvel; et, ce qui devait surprendre encore plus cette dernière, elle arrivait au moment où l'on allait conduire chez elle la petite Hippolyte. Elle était venue enfin dans la voiture de Monvel; il fallait dès lors qu'elle l'eût vu le matin même.
Cette visite avait donc quelque chose d'inattendu et de singulièrement inusité pour madame Monvel.
La porte s'ouvre, madame Mars entre toute pâle.
—Hippolyte! Hippolyte! s'écrie-t-elle en se précipitant vers l'enfant, que Victoire tient par la main pour l'emmener dans la pièce contiguë.
En même temps, aussi prompte que l'éclair, elle enlace Hippolyte Mars dans ses deux bras, et, en jetant un coup d'œil terrible à madame Monvel, elle se dispose à fuir, chargée de ce précieux fardeau.
La mère de Monvel se place résolument devant la porte pour lui barrer le passage.
Qu'on se figure cette scène muette,—car l'enfant, glacée de crainte, ne pousse pas même un cri:—d'un côté, une femme de trente et un ans serrant sa fille contre sa poitrine, l'entourant de son châle, et jetant à celle qu'elle nomme sa rivale un coup d'œil de défi de l'autre, une personne grave, d'un aspect noble, sévère, arrachée tout d'un coup au flegme de ses habitudes, et voyant s'engager chez elle, sous ses propres yeux, une lutte de cette nature! Madame Mars avait pour elle la force qui s'attache à tout élan généreux, à toute résolution surhumaine, la pauvre femme avait tant souffert! D'abord elle ne put rencontrer une parole; ses yeux étaient secs, ardents, sa poitrine étrangement comprimée; qui l'eût vue ainsi eût cru voir une belle statue antique, la statue de la Douleur! Puis tout à coup et comme brisée sons le poids de ses efforts, elle laisse échapper un nouveau cri, terrible, déchirant, profond, le cri d'une louve blessée; les pleurs débordent à flots de ses cils, les sanglots l'étouffent, elle se tient, encore debout, mais ses jambes ont fléchi…
—Je veux ma fille! ma fille! répète-t-elle en la pressant dans ses bras; Madame, rendez-moi ma fille!
Et cette fois nulle parole humaine ne saurait rendre la torture de cette femme qui tremble, qui implore.
L'enfant elle-même a eu pitié de sa mère, elle agite vers elle ses petits bras, elle sanglotte.
—Vous le voyez bien, Madame, reprend sa mère avec l'exaltation du triomphe, ma fille m'aime!
Madame Monvel fait signe à cette femme désespérée de s'asseoir, elle veut bien entendre d'elle ses motifs, elle la conjure de s'expliquer.
—Je quitte votre fils, Madame, reprend celle-ci, je le quitte à l'instant; il ignore ce que je suis venu tenter ici… Ce que je sais, moi, c'est que son air sombre, distrait, est loin de m'avoir échappé; d'un jour à l'autre Monvel peut vous quitter, il a reçu du roi Gustave une lettre toute récente…
—Du roi de Suède?
—Oui, Madame! on lui fait de ce pays des offres brillantes, on l'y appelle, on le presse… Nul doute que Monvel, las des tracasseries de la Comédie-Française, n'accepte quelque jour… et alors que deviendrai-je? que deviendra surtout mon enfant, ma pauvre enfant?
—Il vous a fait part de ses projets?
—Sans doute, puisqu'il m'aime encore… À peine établi dans ce pays, il m'a promis de m'y faire venir avec sa fille… En attendant, qui me donnera la force de supporter une aussi cruelle absence, un exil d'où me viendra sans doute le malheur de toute ma vie!… Vous êtes sa mère, Madame; jugez, par la seule douleur de vous séparer d'un fils, du tourment odieux que j'éprouve à ne plus avoir ma fille!
—Mais vous la voyez…
—Oui, par concession, par bonté… répondit-elle avec un sourire d'ironie. Croyez-moi, Madame, liguons-nous plutôt toutes deux pour défendre ce que nous avons de plus cher, vous ce fils chéri, et moi cette pauvre enfant que je vous redemande les mains jointes… Vous êtes attendrie, je le vois… Oh! vous pleurez!
—Mais que dira-t-il, lui? que dira Monvel, grand Dieu!
—Vous me chargerez, vous m'accuserez, n'importe! Dites-lui que je suis venue l'enlever; dites-lui, s'il le faut, que j'ai employé la force ou la ruse! J'aime mieux subir ses reproches que ma douleur!
Jamais peut-être une mère n'avait été plus grande, plus véritablement héroïque en cet instant que madame Mars; cette femme si froide, si insensible à la scène, trouvait une éloquence inouïe dans son désespoir! Durant toute cette scène, elle n'avait pas quitté un seul instant la main d'Hippolyte, il semblait qu'elle eût peur de la perdre au moment de la reconquérir. Madame Monvel ne savait vraiment quel parti prendre. Elle connaissait la fougue, l'emportement de son fils, elle ne prévoyait que trop l'éclat qui suivrait ce détournement. La persistance de madame Mars l'effrayait, elle hésitait pourtant lorsque tout d'un coup Monvel entra.
La physionomie de Monvel était d'habitude si franche, si expressive, qu'on voyait son âme dans ses yeux, comme à travers un cristal; c'était quelque chose de doux et d'émouvant que son aspect, et puis quelle noblesse, quel calme imposant dans ses moindres mouvements, quelle égalité sereine, attachante! C'était la suavité, le cœur de Ducis, allié à un grain d'ironie, l'esprit de Monvel se cachait sous la bonté.
Une femme qui aima Monvel peut-être autant que madame Mars, et on verra que c'est beaucoup dire, le peint ainsi dans une de ses lettres que nous tenons: Le front d'un héros avec le rire d'un enfant. Toutes les vertus naturelles et tous les talents acquis, voilà Monvel, disait en revanche un homme; c'était Andrieux.
Mais quel changement dans les traits de ce paisible visage, quand ces deux femmes, agitées toutes deux de transes si différentes, le virent entrer dans ce même appartement! La cravate lâche comme Valère du Joueur, l'habit en désordre, les joues pâles, une lettre dans une main, son chapeau dans l'autre les yeux bouffis, les lèvres tremblantes, les main agitées d'une crispation fébrile, tel leur apparut alors ce fils, cet amant qu'elles n'entrevirent qu'avec stupeur! Il jeta son chapeau sur un fauteuil, étendit sur un autre sa jambe malade, puis sans faire attention à sa mère et à madame Mars, il s'écria comme s'il se fût parlé:
—Allons, Jacques, c'était écrit!
En s'interpellant lui-même de la sorte par son prénom, Monvel ressemblait à Jacques le fataliste, quand celui-ci réplique à son maître:
«Tout a été écrit à la fois, c'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit.»
Jamais peut-être on ne fut plus superstitieux que Monvel; il était tombé dans une rêverie véritable, comme un homme qui sort d'une crise violente. De temps à autre il tirait un large mouchoir et il s'étanchait le front avec un air accablé. Son regard, déjà vitré, ne voyait plus; tout ce que l'on pouvait entendre des mots saccadés qu'il prononçait, c'était ceci:—Je crois bien! un vendredi, cela ne m'étonne pas!
Il est temps de dire ce qui lui était arrivé.
Monvel, le matin même, était allé prendre madame Mars en voiture, comme il ne pouvait monter chez elle; tous deux avaient fait ensuite une promenade jusqu'à la porte Maillot. Pendant le trajet, les explications ordinaires avaient eu leur train; madame Mars s'emportait, elle était fort vive, une tête de Carcassonne! Reproches incessants, soupçons jaloux, menaces presque viriles, elle n'avait rien épargné pour amener Monvel à lui rendre sa propre fille, ajoutant qu'elle serait bien folle et bien coupable de se fier à la parole d'un homme qui lui avait promis depuis trois ans de l'épouser, qui n'en faisait rien, et dont plusieurs maris trouvaient même bon de se plaindre. À toutes ces récriminations, dont quelques-unes ne manquaient pas de justesse, Monvel avait opposé un flegme admirable; une autre préocupation l'absorbait. Comme il n'était pas comédien pour rien, il se contenta de rassurer madame Mars de son mieux, puis, arrivé à la porte Maillot, il pria sa maîtresse de l'y laisser.
—Et pourquoi cela? demanda madame Mars.
—C'est que je dois donner ici près une leçon à un écolier… il demeure à Sablonville; laisse-moi l'attendre sur ce banc.
En parlant ainsi, il venait de descendre appuyé sur le bras de Louis; il avait ouvert une brochure et s'était assis sous la tonnelle du traiteur voisin de la grille.
Comme madame Mars le savait fort original, et que la conversation de la voiture n'avait guère disposé son esprit à l'indulgence, elle avait obéi à son caprice et retourné à Paris d'après son ordre. Ce fut seulement dans ce trajet que sa tête se monta.
—J'aurai ma fille, s'était-elle dit, je ne veux plus de partage avec une autre!
Et, comme on l'a pu voir, elle s'était fait conduire chez madame Monvel, sous l'empire de cette idée.
La leçon que devait donner Monvel en un lieu si éloigné n'était pas, cette fois, une leçon ordinaire. Attaqué la veille dans son honneur par un pamphlétaire anonyme, devenu le héros d'une anecdote scandaleuse et apocryphe, Monvel, bien que blessé, s'était promis d'en tirer vengeance; il avait en main la brochure qui le salissait, et, comme elle s'adressait de prime abord à ses mœurs, il s'était constitué son propre juge. Un parrain comme Dugazon eût gâté l'affaire par l'effervescence de sa colère: Monvel jugea plus sage d'en référer aux premiers soldats qui passeraient.
Son adversaire avait été prévenu par un mot de lui, et ce qui surprendra peu, c'est que ce fût ce même chevalier Drigaud, à qui Beaumarchais s'était adressé déjà, comme on l'a pu voir, pour venger la jeunesse et l'innocence de Contat. Ce misérable, chassé des gardes-françaises, s'était retiré à Sablonville, à l'exemple de Chevrier, son digne maître en mensonge. Il lançait de là ses flèches empoisonnées et correspondait en Angleterre avec Morande. Récemment encore il venait d'être compris dans le testament ironique de Desbrugnières, l'inspecteur de police[45], sous les deux codicilles suivants:
«Je lègue au chevalier de D… une paire de bottes fortes, une selle et un fouet de poste, pour se transporter avec plus de célérité partout où il y a quelque vilenie à faire et quelqu'argent à gagner.
«Item au même tous les coups de bâton qui me seront dus à Paris ou ailleurs, au jour de mon décès.»
Ce chevalier de raccroc voulait se remettre en honneur, il avait donc accepté la rencontre de Monvel.
Celui-ci le vit bientôt apparaître, l'air rogue, mutin, et se donnant tout l'air d'un véritable César.
—Vous savez ce que j'ai le droit d'attendre de vous, dit Monvel en toisant le pamphlétaire; voici mes seconds, je demande pardon à deux braves de les faire assister au châtiment d'un faquin!
Ces deux témoins, rencontrés fort à propos par Monvel, se trouvaient être MM. Deschamps et d'Héliot, adjudants de la garde à la Comédie-Française. Ils connaissaient Monvel, et avaient semblé ravis de pouvoir lui être bons à quelque chose.
—Vous nous prêterez vos deux épées, avait dit Monvel aux deux officiers, l'affaire ne sera pas longue.
—Non, parbleu! reprit M. Deschamps, car je reconnais monsieur… Il a été chassé du corps pour ses hauts faits… Seulement, il me paraît bien engraissé.
Cet embonpoint n'avait gagné que le buste de Drigaud, dont les jambes n'étaient pas grasses. Il parut suspect à M. d'Héliot, qui s'empressa de le vérifier.
Quand M. Deschamps somme notre chevalier, qui a mis déjà habit bas, de se laisser tâter par lui, voilà que notre homme refuse; il pâlit, il balbutie… On écarte sa chemise, il avait sous elle trois ou quatre mains de papier blanc!
Les deux adjudants partent d'un éclat de rire.
—Oh! vous êtes un homme de précaution, chevalier!
Confondu de la découverte de sa cuirasse, Drigaud voulut faire de nouveau le rodomont; mais les seconds de Monvel faillirent l'écraser de coups. M. d'Héliot parla d'une lettre de cachet qu'il se faisait fort d'obtenir de M. de Breteuil, et tout fut dit. Les marmitons du traiteur de la porte Maillot reconduisirent le pauvre diable avec des huées jusqu'à son gîte.
—C'est le seul papier que je lui pardonne, reprit en souriant Monvel, le seul qu'il n'ait point noirci!
—Vous vouliez vous battre, quoique malade du pied! dirent les deux adjudant à Monvel d'un ton de bienveillant reproche.
Cette affaire n'eût pas laissé grande trace dans l'esprit léger de Monvel, si, en retournant de là vers la salle nouvelle de la Comédie-Française, au faubourg Saint-Germain[46], il n'eût rencontré en chemin Dugazon, armé de l'abominable brochure. Dugazon, véritable capitan de Cyrano, porta à son ami un coup mortel, en lui apprenant les interprétations perfides auxquelles prêtait cet écrit, répandu à la vérité sous le manteau, mais qui diffamait un des plus beaux talents de la Comédie, pour l'amusement des désœuvrés. À l'entendre, Monvel devait quitter la France ou tuer ce misérable. Quand Monvel lui eut raconté l'histoire des mains de papier, Dugazon partit d'un sublime éclat de rire.
—Puisque ce nigaud veut être relié, dit-il, nous aviserons à le faire dorer sur tranche, aux frais du roi, dans quelque Bastille digne de lui! Je pense toutefois qu'il est bon que tu te montres au foyer; nous sommes précisément en réunion, viens avec moi!
Monvel avait suivi Dugazon; il était entré dans le foyer, mais quel accueil! En vérité, il s'agissait bien là de Drigaud et de calomnie; il s'agissait de Gustave III et de Stockholm. Molé, Dazincourt, Préville, Desessarts, Fleury, entouraient M. Delaporte, le secrétaire ordinaire de la Comédie, qui tenait en main une lettre de Suède, où il n'était question que de la troupe française, entretenue si magnifiquement par Gustave. Le récit de ces libéralités suédoises était bien fait pour donner à penser aux articles amoureux de la fortune: par bonheur, en ce temps Monvel ne l'était que de la gloire. Comédien à la mode, auteur agréable, homme du monde couru et fêté, il ne rencontrait que des amis dans le public; en retranche, les jaloux ne lui manquaient pas. À son arrivée dans le foyer, il trouva plusieurs de ces bons amis, tenant en main la rapsodie du cuistre Drigaud; on l'entoura, on le pressa, on lui marcha presque sur ses escarpins.
—Est-il vrai que vous nous abandonniez? demanda Brizard, honnête homme s'il en fut, mais qui ne se doutait pas en cette occasion qu'il attachait le grelot.
—L'ingrat! poursuivit mademoiselle Fannier, il nous préfère le Nord! Prenez-y garde au moins, ajouta-t-elle, on devient de glace dans ce pays-là.
—Je gèle rien qu'à y songer, reprit madame Préville.
—Nous ne sommes pas dignes de M. Monvel, reprit madame Bellecourt.
—Nous mépriseriez-vous? fit sèchement mademoiselle Sainval.
Monvel se demandait d'où pouvait venir à Delaporte cette maudite lettre de Suède; il avait caché les propositions royales à tous ses amis, même à Dazincourt et Dugazon.
Mademoiselle Contat vint au secours de ses doutes, en lui disant à l'oreille:
—La lettre est de Cléricourt!
Cléricourt, ancien comédien, était pensionné du roi de Suède; Monvel le connaissait et correspondait souvent avec lui. Par malheur, Cléricourt était aussi l'ami de M. Delaporte, et de là l'indiscrétion. En un clin d'œil, Monvel avait paru un conspirateur aux membres de la Comédie; il avait avec eux un contrat de solidarité formel, et ce contrat, comment l'aurait-il rompu? Peu s'en fallut qu'on n'établît autour de lui une escouade de surveillance. On lui reprocha, en termes amers, de songer à fuir Paris au plus beau moment de son triomphe; on l'accusa de n'avoir point l'esprit de corps. Ainsi que nous l'avons dit, Monvel était superstitieux. Il endura le choc du comité, prit son chapeau et sortit; seulement il se fit conduire à deux pas de là, dans l'atelier d'une sorcière du nom de Louise Friope, qui se mêlait de battre les cartes dans un méchant taudis de la rue d'Enfer. La Friope fit le grand jeu à Monvel, qu'elle reconnut parfaitement bien, malgré la précaution qu'il avait prise de se dire négociant.
—Irai-je en Suède? demanda-t-il.
—Oui.
—Dans combien de temps?
—Vous serez un an et plus à prendre un parti.
—Pourquoi?
—Parce qu'il y a ici une femme que vous aimez…
—Quelle femme?
—Une beauté qui n'a qu'un défaut, celui de vous être fidèle. Elle a une fille… une fille de vous… qui sera un jour la gloire de la Comédie…
Monvel se troubla;—la Friope poursuivit son chapelet.
—Ce n'est pas tout. Il vous arrivera en Suède une aventure.
—Rien qu'une? C'est bien peu, dit Monvel en se rassurant.
—Cette aventure aura sur votre vie et sur celle de votre maîtresse une influence des plus grandes.
—Laquelle?
—Vous épouserez là-bas une autre personne; ce mariage fait, vous reviendrez.
Monvel devint pâle, si pâle que la tireuse de cartes eut grand'peur.
—Je n'irai point en Suède! dit-il en frappant du poing sur la table; délaisser celle que j'aime pour en épouser une autre, jamais!
Il jeta son argent à la sorcière, et revint fort agité chez sa mère.
Ainsi que nous l'avons dit, il était entré sans même apercevoir ces deux femmes; revenu à lui, il poussa un cri terrible en reconnaissant madame Mars.
Elle tenait par la main sa chère Hippolyte, elle la couvrait de larmes et de baisers. Il y eut de part et d'autre un échange de regards et de paroles pleines de cœur, de chagrins et de tendresse. Monvel, de ce jour-là, chérissait plus madame Mars et son enfant.
Cependant, l'horoscope de la sorcière l'obsédait. D'un autre côté, la présence de madame Monvel glaçait son fils; c'était une femme habituée au commandement; son attendrissement ne fut que passager: elle reprit tous ses droits passés sur sa petite-fille.
Brisée par la douleur et l'angoisse, madame Mars ne songea plus qu'à se venger. Elle se contint de son mieux, salua madame Monvel, et sortit.
Monvel ne crut pas devoir cacher à sa mère une partie de la prédiction,—celle qui concernait Hippolyte Mars.
—Chimères que tout cela! dit sa mère en soupirant avec incrédulité; c'est une enfant chétive, à qui l'on eût mieux fait de prédire la santé que la gloire, mon cher Jacques!
Elle redoubla de soin et de vigilance autour d'Hippolyte; mais un soir qu'elle était sortie pour voir madame Dugazon, madame Monvel trouva à son retour Victoire tout en larmes.
—Qu'avez-vous? qu'est-il arrivé?
Pour toute réponse, Victoire indiqua à madame Monvel le petit lit de l'enfant: il était vide!
À sa place, et piqué sur l'oreiller du berceau avec une épingle, était le billet suivant tracé à la hâte:
«—J'ai repris ma fille; songez à garder votre fils!»
Tel fut le rapt légitime de madame Mars.
Une fois en possession de sa chère enfant, elle la soigna avec le cœur d'une mère qui a longtemps souffert et regretté. Valville devint son tuteur, presque son père. Maîtresse de sa fille, madame Mars dictait des lois à Monvel; elle le recevait, mais on ne conduisait plus l'enfant chez lui. Valville fut par la suite bien grondé de l'avoir menée à cette belle échauffourée de la pièce de Beaumarchais; il s'en excusa du mieux qu'il put. Pour Monvel, il ne songeait plus, en vérité, à la Suède; il oubliait même les dégoûts de son état et les menées de ses envieux. Emporté par le tourbillon, il ne revenait jamais à madame Mars sans un sentiment de respect pour elle et de regret pour lui-même; mais comme nous l'avons dit, cette prédiction l'avait frappé.
Le plus souvent il présidait aux leçons d'Hippolyte, il s'applaudissait de la voir marcher, saluer, s'asseoir avec facilité et gentillesse; seulement il se souciait peu qu'elle apprît un jour le chant. Mademoiselle Mars hérita de cette antipathie; elle craignit toujours les couplets comme le feu[47]. Monvel, tant qu'elle fut petite, n'épuisa ni son temps, ni sa mémoire; ce qui le désespérait, c'était son air pauvre et languissant.
Madame Mars, moins rigoureuse que lui à l'endroit de l'orthographe, trouvait celle de la petite très satisfaisante; mais il arrivait souvent que Monvel fronçait le sourcil en la voyant.
—Encore des fautes! répétait-il un jour qu'Hippolyte Mars venait de griffonner un brouillon de lettre à son maître d'écriture.
Ce brouillon, Monvel l'avait surpris dans sa corbeille.
—Ne te fâche point, cher papa; je m'en vais te dire, reprit l'espiègle: c'est que j'ai deux orthographes.
—Comment cela?
—Sans doute, j'ai la bonne et la mauvaise.
—Et tu aimes mieux la seconde, comme plus facile?
—Pas du tout: je me sers de la bonne avec mes amis, avec toi, par exemple, ou avec maman… La mauvaise est pour ceux qui m'ennuient, et M. Floquet est de ce nombre.
Ce M. Floquet était maître-expert en fait de jambages; il avait donné des leçons à Mesdames; c'était un homme dont chacun riait; Dugazon faisait sa charge à ravir. Ne s'était-il pas mis en tête de demander la croix de Saint Michel! Il avait fait nombre de démarches à cette fin, se tuant à courir de Paris à Versailles et de Versailles à Paris, jusqu'à ce qu'un beau jour il reçut un billet par lequel on lui apprenait sa nomination. Grande joie de M. Floquet, on le conçoit, la première personne qu'il rencontre dans la rue, c'est son persiffleur impitoyable, sa bête noire de tous les jours, Dugazon.
—Eh bien! monsieur Dugazon?
—Eh bien! Floquet, comment va la main?
—Je vais m'en servir pour remercier M. le duc d'Aumont, qui me protége,
Monsieur Dugazon, j'ai l'ordre!
—L'ordre de copier un manuscrit?
—Pas le moins du monde, j'ai l'ordre de Saint-Michel!
—Bravo, mon cher Floquet, mais les statuts, les statuts!
—Quels statuts?
—Vous faites le fin; allons donc, vous le savez!
—Du diable si l'on m'a dit…
—Quoi! vous ignorez qu'il vous faut acheter un habit ad hoc, et vous prosterner devant Sa Majesté jusqu'à trois fois, au sortir de la chapelle?
—J'aurai l'habit, et je me prosternerai.
—Voilà qui est bien, mais votre compliment de réception?
—Mon compliment?
—Sans doute; il faut qu'il soit en latin.
—En latin?
—Eh oui! mademoiselle Quinault l'aînée a passé elle-même par là, dans le temps, quand on l'a reçue chevalière; il est vrai qu'elle était duchesse et princesse de Nevers.
—Et quels sont les termes du compliment?
—Je vous écrirai cela.
Le crédule professeur montre alors sa lettre de nomination à l'imperturbable mystificateur; Dugazon n'avait pas besoin de la lire, il la connaissait! Le duc d'Aumont était prévenu, Floquet devint sa victime. Il entrait dans sa destinée malheureuse de payer ce soir-là à souper à Dugazon; notre acteur ne manqua pas de lui apporter un compliment fait en latin de cuisine. M. Floquet le récitait enthousiasmé. Le lendemain, à Versailles, Dugazon se promenait dans le parc de fort bonne heure, et bien avant que le roi fût entré dans la chapelle pour la messe. M. Floquet avait un habit serein, un gilet cerise, et des manchettes. Tout d'un coup voilà que madame Floquet débouche d'une allée, elle s'avance furieuse et les poings fermés vers son mari.
—Que veut dire cette mascarade?
—Qu'appelez-vous mascarade, ma chère? objecte M. Floquet.
—Sans doute, obtus que vous êtes… n'avez-vous pas deviné qui vous a écrit!
—C'est le duc d'Aumont, voyez!
Et M. Floquet de tirer sa lettre d'un air de triomphe.
—Voilà votre duc, reprend la terrible madame Floquet en démasquant les batteries de Dugazon et en le montrant du doigt à son mari.
Dugazon ne se déferre point.
—Laissez dire votre femme, objecte-t-il, elle est difficile à contenter; croiriez-vous qu'elle a demandé elle-même cet ordre?
Madame Floquet ne se contenait point de colère, elle avait des motifs réels d'aversion pour Dugazon. M. Floquet était mince, petit, chétif d'esprit autant que de corps; elle le menait littéralement à la baguette.
Dugazon demeurait dans la même maison que le pauvre M. Floquet, à qui sa moitié infligeait souvent des corrections retentissantes. L'hôtel de Bouillon, quai des Théatins, où se passaient ces scènes furieuses, en était scandalisé, d'autant plus que c'était la nuit qu'elles avaient lieu. Une nuit, M. Floquet recevait ses appointements; Dugazon sort en chemise de sa chambre à coucher, armé d'une lanterne sourde.
—Ne pourriez-vous pas au moins changer d'heure, vertueuse madame
Floquet? demandait-il à la farouche compagne du maître d'écriture.
Ce M. Floquet avait du reste une fort belle main[48]. Il était lié en revanche avec un homme qui ne brillait que par le pied, c'était Nivelon, le danseur de l'Opéra. Il apportait souvent à Valville d'excellentes topettes de liqueur du Languedoc et des îles, et réjouissait Hippolyte encore enfant par ses saillies.
Madame Mars demeurait alors rue Saint-Nicaise, cette rue qui devait être plus tard si miraculeusement providentielle pour le carrosse du premier consul. M. Nivelon, maître de danse, logeait à l'étage supérieur. C'était le père du danseur de ce nom, un excellent homme gros et gras plus qu'il n'appartenait seulement de l'être à un berger de l'Académie royale de Musique. Quand Desessarts et lui se rencontraient sur l'escalier, c'était à faire croire aux locataires qu'il y avait un rassemblement. Donc, un soir que madame Mars allait se coucher, c'était en 1781, un vendredi, le 8 juin, vers les neuf heures un quart, le portier monta jusqu'à elle d'un air effrayé, en s'écriant: Sauvez-vous!
—Que voulez-vous dire? demanda madame Mars.
Le portier pousse la fenêtre et montre à madame Mars la réverbération du feu sur les cheminées de la maison voisine. Le feu venait de prendre à l'Opéra, alors situé à l'extrémité du Palais-Royal, sur l'emplacement du Lycée et de la rue de ce nom. Les progrès de l'incendie étaient effrayants, l'effroi était au comble, toutes les communications interceptées. Des toiles, des décors enflammés tourbillonnant au milieu d'une fumée épaisse, des cris de détresse et de désespoir, des rassemblements sans cesse renaissants sur tous les points du désastre, tel était le spectacle que présentaient les rues adjacentes; le peuple courait de tous côtés entre le feu et la pluie qui commençait à tomber. On couvrait les toits de draps mouillés, grâce à cette circonstance heureuse de l'orage; mais le vent variait souvent de direction et portait les flammes aux côtés les plus opposés. Impossible d'imaginer une horreur plus magnifique; l'instant où le plafond de l'édifice s'abîma avec un bruit sourd faisait songer à ces masses de roches que remuaient seuls les vieux Titans. À tout moment, ceux qui échappaient de cette fournaise aux flammes de toutes couleurs (il y avait en effet une foule de machines à artifice) racontaient sur l'incendie les détails les plus déplorables. On disait que le feu, qui n'avait pris heureusement qu'après le spectacle, et lorsque la salle avait été presque entièrement évacuée, avait éclaté pendant la représentation et que tout le monde avait péri. Chacun tremblait pour les siens, la chaîne sa formait partout, on se passait les seaux de main en main. Il ne s'était pas trouvé une seule goutte d'eau dans les réservoirs de l'Opéra, quand l'incendie commença; la pluie forma bientôt un vrai torrent sur la place du Palais-Royal, où chaque Parisien était trempé jusqu'aux os.