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Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) / (de la Comédie Française) cover

Mémoires de Mademoiselle Mars (volume II) / (de la Comédie Française)

Chapter 5: III.
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About This Book

A celebrated actress recounts episodic memories of stage life, private letters, and domestic emotion, blending theatrical rehearsal and repertoire details with personal heartbreak and social observation. The narrative follows a devoted attachment to a fellow actor whose sudden appointment at a royal court abroad causes separation, intermittent correspondence, and eventual remarriage, and it evokes life at that foreign court, the monarch's literary patronage, and the formation of a French troupe there. Interwoven portraits of colleagues, moments of jealousy, and reflections on artistic ambition and public reception illuminate the professional and intimate world surrounding the theatre.

Le poète Lidner, à qui Gustave accorda une si touchante protection, à laquelle il ne répondit que par le désordre de sa conduite; Léopold, qui devint plus tard secrétaire du roi, et qui composa des comédies; le comte de Tassin, le comte de Ruez, etc., composaient, autour du prince ami des lettres, une pléiade choisie. Le salon de Gustave III était une arène ouverte aux idées: on y parlait de philosophie et de lyrisme, on y contrôlait surtout Frédéric, de qui Gustave III se montra fort peu l'ami. La fin tragique de la malheureuse madame Nordenflycht, cette Sapho suédoise, comme on l'appela depuis, avait jeté sur les sociétés littéraires de Stockholm une teinte de tristesse. On sait que cette femme, qui laissa des élégies aussi douces et aussi tendres que celles de Millevoye, trahie un jour par l'amant qu'elle adorait, ne trouva pas d'autres parti que de se jeter à la mer. Bien que plusieurs années eussent alors passé sur cet événement, on le racontait encore devant Monvel comme on redira longtemps l'histoire de l'intéressante Nina. La première fois qu'on parla de cette fin si triste devant Monvel, il se trouva mal. Il songeait peut-être aussi à celle qu'il avait abandonnée!

D'autres fois, cette cour, si facile à accueillir chaque mouvement du dix-huitième siècle, fatiguée de vers tirés au cordeau didactique des Dorat, des Saint-Lambert, s'éprenait subitement, sur un simple caprice du roi, des folies philosophiques qui avaient cours, et dont Paris s'amusait. Si nous possédions encore Cagliostro, la Suède avait eu Swedenborg[20]; si Cagliostro avait causé avec Jésus-Christ, Swedenborg avait eu des entretiens plus réels avec Charles XII. Gustave III avait-il lu son traité célèbre De Cœlo et Inferno; croyait-il à ses visions débitées de bonne foi; voyait-il enfin dans ce vieillard un imposteur et un philosophe? C'est ce qu'un récit qui trouvera bientôt sa place ici éclaircira pour les curieux qui peuvent nous lire. Swedenborg était mort à quatre-vingt-cinq ans, ce qui est assez l'âge des patriarches; il laissait une secte à laquelle se rattachaient déjà les prédicateurs du magnétisme. Ses partisans jouissaient en Suède d'une parfaite tolérance; leur nombre s'élevait à deux mille. En 1787, le prince Charles de Hesse en était membre. L'amour du merveilleux avait rejailli sur sa doctrine; c'est ce qui encourageait sans doute les courtisans à s'occuper encore de lui après sa mort, malgré leur frivolité. La maison de cet assesseur au collége des mines était située à Stockholm, faubourg du nord (Norrmalm); son appartement, véritable laboratoire où brûlait le fourneau entouré du creuset classique, se vit conservé religieusement même après sa mort. Là, Swedenborg méditait sur ce problème immense, insoluble; là, comme Prométhée, il espérait dérober à la nature le plus grand, le plus intime de ses secrets! Il avait été soldat; il avait vu Charles XII dans ses jeunes et belles années; il se souvenait de cette parole fière et martiale, de ce soleil qui avait brillé, resplendi sur les glaces de la Norwége! Il avait vu l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Italie; il avait été anobli par la reine Ulrique-Éléonore. Cagliostro écrivait à peine la langue du pays où il se proposait de faire des dupes; Swedenborg parlait purement et savamment tous les idiomes; aucune science, aucun progrès, de quelque pays qu'il fût, ne lui était étranger. Toutes les académies se le disputaient; il pouvait mourir avec la réputation d'un savant: il préféra le rôle difficile de théosophe. Au lieu d'imposer silence aux admirateurs de sa science mystique, sa mort ne fit que les exalter; il était mort à Londres, sur le même sol où passa Cromwell, mort en regrettant sans doute de ne pas mourir sur la terre de Charles XII et des Wasa! Quand il sortit de Stockholm, à bord d'un vaisseau anglais, le soleil se levait, dit-on, au-dessus de la montagne de Moïse; Swedenborg put croire qu'un nouveau règne, un nouveau sauveur se levait aussi pour la Suède: Gustave III fut couronné roi trois mois après la mort du docteur illuminé. Cagliostro menait à Paris la vie d'un charlatan enrichi et fastueux; celle de Swedenborg fut simple, exemplaire; sa maison, sa table, son intérieur étaient modestes. Monvel fut admis à voir, à toucher de ses deux mains le fauteuil de cuir du philosophe; cela valait bien la promenade de dévotion traditionnelle que fait à Ferney le moindre insulaire.

«La pièce où ce grand homme se tenait ordinairement, écrit dans une autre lettre Monvel à M. de Sauvigny, est encore tapissée de peintures allégoriques et mystiques; j'y ai vu la lampe à trois becs qui l'éclairait; des échantillons de divers métaux, des plantes, des curiosités du règne naturel, des feuilles de métal qui semblent n'attendre que la fusion. Le comte de Fersen, qui l'a beaucoup pratiqué, m'accompagnait dans cette visite; il m'expliquait tout, et je me croyais dans le cabinet d'un alchimiste qu'on eût brûlé aux temps premiers de la magie… Sa maison était machinée, à ce qu'on m'assure, comme les planches d'un théâtre; pour moi, j'y tremblais à chaque instant, croyant mettre le pied sur quelque trappe. Tous les personnages des vieilles tapisseries de ce local me semblaient autant de spectres, à commencer par la reine Louise-Ulrique, dont le portrait figurait au-dessus de la cheminée. J'ai vu également un cadre où il est représenté dans l'habit de membre équestre de la noblesse…

«Ce n'était pas là un esprit superficiel, croyez-le; c'était un sage, ami de l'humanité!

* * * * *

«Que l'on compare cet homme, ajoute-t-il autre part, avec le comte de Saint-Germain, ce sera lui faire injure! J'ai vu Cagliostro avec sa tunique blanche, ses colombes et ses carafes, paisiblement assis entre un jambon et une bouteille de vin coloré: le dieu, tout dieu qu'il était, mangeait comme un ogre. Il se disait bien obligé depuis onze cents ans, comme Saint-Germain, d'assister régulièrement au lever du soleil; mais tout son appareil ne constituait que des jongleries d'artificier avec des pots à feu de Bengale.»

Le but d'Emmanuel Swedenborg devait frapper autrement les esprits; ses convictions étaient profondes. Rêveur assidu, il promenait ses méditations près du lac Méler et de ses îles, sur le port rempli de vaisseaux, sur les hauteurs boisées de la montagne de Moïse. La terre des anciens scaldes avait tressailli en se voyant tout d'un coup repeuplée par lui d'apparitions étranges, de légendes audacieuses. En ne tenant même aucun compte de ses doctrines, Swedenborg fut le seul poète hors ligne de cette époque trop amie de l'esprit de France pour ne pas le copier. Les étudiants, les adeptes qui l'environnaient comme Faust aux clartés sereines de la lune, purent lire souvent d'étranges présages au ciel; le génie de la contemplation fait des miracles. Quelle fut l'âme confidente des secrets d'un pareil homme, quel abri s'était-il choisi pour les jours de l'orage? Le baron de Sylwerheim, nous dit M. le vicomte de Beaumont-Vassy dans un livre qui lui fait honneur[21], a laissé dans des papiers trouvés à sa mort un portrait de la femme aimée par Swedenborg:

«Elle n'était, dit-il, ni fort jeune, ni fort belle, mais elle possédait au plus haut degré le charme féminin: une taille élancée, une physionomie souffrante. Elle sentait vivement, avait un esprit simple et était la confidente de tous les secrets de Swedenborg.»

Les intimes du roi aimaient souvent à parler de ce grand révélateur du monde invisible: il faut, à certaines heures, des sujets de conversation tout créés; Marmontel les appelait des bons amis qui ne manquent jamais au besoin.

Or, ce soir-là, comme on venait de parler, dans le cercle du roi, de Swedenborg le grand docteur, on continua à ne s'occuper que de choses merveilleuses.

M. de Norberg, neveu d'un vieux capitaine qui avait fait la guerre avec Charles XII, croyait beaucoup aux illuminés, aux rose-croix, partant à Cagliostro et à ses adeptes. Il interrogea Monvel sur cet homme merveilleux; la lettre du comte de Mirabeau[22] venait de paraître; elle avait fait sensation. Cet autre professeur des sciences occultes, ce grand Albert des salons, ce comte de Fienix si diversement jugé, défraya la conversation au point qu'on ne fit guère attention à l'horloge du salon royal qui déjà sonnait minuit.

Minuit! ce nombre fatidique qui appelle les visions des fantômes; minuit! l'heure sacramentelle des amants, des romanciers et des voleurs! Le roi semblait absorbé, il n'écoutait guère qu'avec distraction et embarras.

—J'ai toujours cru aux choses surnaturelles, disait M. de Norberg. Me trouvant en 1791 à Berlin, j'y fus témoin des miracles d'un certain homme qu'on appelait le Docteur de la Lune. C'était un fabricant de bas de laine nommé Weisleder, qui guérissait toutes sortes de maux ostensibles en les présentant aux rayons de la lune, et en murmurant des prières. L'influence de cet astre me paraissait au moins douteuse; cependant ce nouveau docteur était si couru, que pendant les trois jours de la nouvelle lune de chaque mois (c'était à ce temps qu'il bornait ses prodiges), il recevait à peu près mille personnes par jour, depuis quatre heures après midi jusqu'à minuit. Les hommes et les femmes du premier rang ne dédaignaient pas de se trouver dans ces assemblées. Weisleder n'acceptait pas d'argent, mais sa femme, qui possédait son secret, et qui, à l'exemple de Serafina Feliciani (la femme de Cagliostro), guérissait les dames, n'en refusait pas; même à la fin on ne pouvait pénétrer chez le docteur qu'avec un billet contenant au moins deux gros (environ six sous de France).

—Voilà qui est merveilleusement imaginé, reprit Kellgren d'un air narquois; mais ce que vous ignorez peut-être, monsieur de Norberg, c'est que le collége supérieur de médecine de Berlin chargea le docteur de cette ville, M. Pyl, médecin très estimé, de faire des recherches sur les personnes qui prétendaient avoir été guéries par la lune. Le résultat fut que la plupart des gens qui avaient confié leurs fractures au docteur étaient mortes des suites de leur crédulité, et pour avoir négligé leur mal; ceux que M. Pyl trouva bien portants n'avaient jamais eu de vrais maux, et leur imagination seule avait été guérie. La police de Berlin eut la sagesse de ne rien faire pour empêcher les succès et les essais du Docteur de la Lune. Elle plaça seulement des sentinelles à la porte de sa maison, pour prévenir le désordre. Cette tolérance fit plus contre Weisleder que toutes les rigueurs possibles: on l'oublia.

—Et c'était prudemment vu, reprit Gustave; mais ne vous advint-il pas, à vous-même, Kellgren, quelque chose d'étrange avec ce docteur?

—Sans doute, et je crois avoir conté déjà une fois à Sa Majesté…

—Redites-moi cette histoire; elle a peut-être quelque analogie avec le rêve qui me préoccupe.

Chacun regarda Gustave d'un air étonné; Monvel surtout, qui était, on l'a pu voir, superstitieux à ses heures.

—Contez-nous d'abord votre histoire, mon cher, dit le roi à Kellgren.

—J'obéis à Votre Majesté, reprit celui-ci; je ne passe guère pour être ami des choses surnaturelles: Bellmann, qui m'écoute, peut l'attester; mais ce qui m'arriva à Berlin avec ce Weisleder surpasse toute croyance.

—Voyons cela, reprirent curieusement les familiers du cercle du roi.

—J'ai toujours été d'une constitution très faible, reprit Kellgren[23], et par cette raison je me suis toujours montré assez accessible aux médecins. L'existence, on l'a dit, est une pendule qu'ils avancent souvent, ne pouvant plus la retarder; malgré cet aphorisme dirigé contre Esculape, j'eus recours plus d'une fois à ses prescriptions. Je souffrais beaucoup d'une ancienne chute de cheval que je fis au retour de l'université d'Abo; on me persuada, comme je devais passer par Berlin, d'avoir recours à Weisleder. Je lui fus présenté à la nouvelle lune, en compagnie d'une foule de personnes. Le Docteur de la Lune murmura sur mon genou malade quelques paroles insignifiantes; j'étais resté le dernier avec Rosenstein, qui ne se gênait guère pour rire de Weisleder à deux pas de lui. Nous nous trouvions sur une plate-forme où tombaient alors d'aplomb les rayons de la lune. Tout d'un coup je vois Rosenstein fuir avec vitesse; un serpent énorme, sorti de la crevasse de cette tour en ruines, le poursuivait.

—Ne craignez rien, reprit tranquillement Weisleder, ce serpent est mon ami… À ce titre seulement, il a dû poursuivre cet incrédule visiteur qui vous accompagne.

Et, tirant de sa poche un petit sifflet d'ivoire, il modula bientôt sur lui un air bizarre, qui fit rebrousser chemin au reptile. Le serpent, sur un geste du docteur, se réfugia dans les pierres à demi croulées de la plate-forme; Weisleder apporta à l'entrée du trou un amas de briques, et nous pûmes causer plus tranquillement.

J'étais irrité de cette jonglerie, d'autant plus que j'entendais retentir encore dans la cour de ce manoir délabré le pas du pauvre Rosenstein.

Arrivé de la veille à Berlin, il me paraissait impossible que Weisleder pût savoir mon nom; il m'en régala pourtant tout au long, en me demandant des nouvelles de Sa Majesté Gustave III.

—Monsieur le secrétaire du roi, ajouta-t-il en me quittant, Dieu veuille que la Suède aille un jour aussi bien que votre jambe ira dans peu!

Et, comme je le regardais attentivement, il ajouta:

—Vous mourrez, monsieur Kellgren, trois ans avant Sa Majesté le roi
Gustave!

—Si l'on mesure l'étendue des jours réservés au roi sur son génie et sur ses bienfaits, répondis-je, je ne me plains pas, docteur: je vivrai longtemps!

Là-dessus je le quittai.

Malgré le trait courtisanesque lancé par Kellgren comme correctif à la fin de cette histoire, Gustave III était devenu soucieux, au point que chacun le remarqua. Ce qu'il y a de non moins étrange, c'est qu'à peu de chose près la prédiction de Weisleder reçut plus tard sa confirmation.

Sans tirer aucune induction de cette anecdote, celle qui suit, et qui fut contée à Monvel lui-même, qui se plaisait souvent à la répéter, prouverait que Gustave reçut, quelque temps avant sa mort, un avertissement non moins lugubre et aussi vrai.

L'armurier du palais était venu un matin, selon Monvel, trouver Gustave III dans son cabinet, au moment où le roi se faisait lire une tragédie par son lecteur ordinaire. Il lui avait apporté différentes armes; il allait sortir, quand le roi crut voir une boîte à pistolets sous son bras.

Gustave III demanda à qui l'armurier portait ces armes.

—À un gentilhomme suédois, enseigne des gardes de Sa Majesté, répondit l'armurier; son nom est Ankarstroem.

Le roi ouvrit sa boîte et toucha les pistolets.

—Mauvaises armes, reprit-il, canon trop court, gâchette rude. Et qui les a fabriquées?

L'armurier lut un nom allemand sur le canon.

Six jours avant ceci, un enseigne des gardes s'était tué volontairement. Gustave savait Ankarstroem d'un caractère ardent et presque sauvage, il manifesta quelque crainte au sujet de l'emploi qu'il pourrait faire de ces armes.

—Sire, c'est un cadeau, reprit l'armurier, un cadeau que votre enseigne fait à un de ses amis qui est à Gefle.

Le roi n'en demanda pas davantage, l'armurier sortit.

* * * * *

À quelque temps de là, le roi fit venir Monvel pour le consulter sur des vers français qu'il venait de faire. Monvel trouva Gustave III singulièrement pâle; il se contenta de répondre à son lecteur qui lui demandait des nouvelles de sa nuit:

—Ma nuit a été mauvaise.

Monvel n'osa demander le pourquoi; il examina les vers de Sa Majesté, le roi n'apportait à ses remarques qu'une attention distraite.

—J'ennuie, je le crains, Votre Majesté, dit Monvel timidement. Les lois du sévère Boileau n'ont rien de fort effrayant; si du moins elles avaient le pouvoir de vous endormir!

—Dormir! reprit le roi d'un air accablé, dormir! oh! je le vois bien, désormais c'est impossible!

—Impossible!

—Écoutez, Monvel, dit Gustave en lui prenant affectueusement la main, écoutez une chose que nul n'entendra, excepté vous.

Monvel se rapprocha du roi avec une émotion involontaire; les lèvres de Gustave étaient agitées par un mouvement fébrile, sa main tremblait dans la main de son lecteur, et des éclairs sombres jaillissaient de sa prunelle.

—C'est lui! c'est lui! s'écria-t-il tout à coup en ayant l'air de suivre alors dans l'espace, quelque fantôme invisible.

—Qui? lui! demanda Monvel effrayé et ne trouvant autour de lui que le vide.

—Lui, Monvel, répéta Gustave; lui que j'ai vu déjà une fois pendant la diète de 1778[24] au pied de mon lit. Vous ne le voyez pas? Tenez! il a un pistolet, et il tient un masque!

Et le doigt de Gustave, étendu vers la tapisserie du cabinet, suivait l'étrange vision.

—Cet homme continua-t-il, en retombant accablé sur un siége que Monvel lui présenta, cet homme m'a parlé deux fois à travers ce masque de velours… Est-ce Éric Wasa[25], massacré par Christian? est-ce l'assassin inconnu de Charles XII? Dieu seul le sait; mais il m'a, cette nuit encore, répété les mêmes paroles:

«Roi Gustave, songe à ton salut éternel; nous sommes trois!»

Et là dessus, il s'est abîmé dans la muraille, au son d'une bruyante musique!…

* * * * *

On lit, dans Charles Nodier[26], au sujet de Pichegru:

«La destinée que lui avait prédite Eisenberg, en allant à la mort, ne s'est que trop réalisée…

«Je donne, pour ce qu'elle vaut, l'historiette suivante avec toutes ses inductions; mais je crois qu'on ne s'étonnera pas que je m'en sois souvenu une dizaine d'années après. Puisse-t-elle absoudre la mémoire de Napoléon du plus lâche et du plus odieux des assassinats!

«Je portais ordinairement, comme Pichegru, une cravate noire serrée au cou de très près, par opposition aux merveilleux de la ville qui avaient adopté à l'envi, d'une manière toute courtisanesque, la cravate volumineuse du proconsul; et comme j'avais aussi un penchant naturel à la flatterie, car j'ai toujours volontiers flatté ceux que j'aime, je m'étais étudié à l'attacher comme lui d'un seul nœud sur la droite, méthode peu coquette, à la vérité, et que je conserve aujourd'hui sans la moindre prétention.

«Une nuit, comme je dormais péniblement, et tourmenté sans doute par quelque fâcheux cauchemar, je sentis tout d'un coup une main se glisser dans ce nœud, en relâcher le lien et relever ma tête qui s'était appuyée sur le plancher dans l'agitation de mon sommeil. J'étais éveillé. «C'est vous, général? m'écriai-je; avez-vous besoin de moi?—Non, répondit Pichegru, c'est toi qui avais besoin de moi. Tu souffrais et tu te plaignais, je n'ai pas eu de peine à en connaître le motif. Quand on porte comme nous une cravate serrée, il faut avoir soin de lui donner du jeu avant de s'endormir; je t'expliquerai une autre fois comment l'oubli de cette précaution peut être suivi d'apoplexie et de mort subite.

«Je pressai sa noble main sur mes lèvres et je me rendormis.»

Ces quelques lignes donnent assez créance à cette singulière vision de Gustave III, dont Monvel ne crut devoir raconter les détails au foyer même de la Montansier qu'au moment où il apprit la mort de ce prince.

* * * * *

Le vaisseau qui rapportait en 1788 Monvel en France ramenait aussi sa nouvelle famille, sa femme avec ses parents, et les deux enfants qu'il avait eus en Suède.

Le fils de Monvel (Théodore) fut tué au siége de Sarragosse, et mademoiselle Joséphine Monvel, sa fille, devint en France l'épouse d'un médecin.

Cette personne charmante, pour laquelle Hippolyte Mars, dès l'âge de dix ans, se prit d'une tendre amitié, partagea jusqu'à sa mort l'intimité de la célèbre actrice.

Monvel avait été anobli en Suède par Gustave III.

En serrant la main de son lecteur bien-aimé, le roi de Suède ne pouvait guère prévoir l'horrible fin qui lui était réservée à lui-même quatre ans après! Il venait de retourner dans sa capitale après s'être transporté à Gothenbourg; sa rentrée dans ses États s'était vue marquée par des fêtes. Stockholm entière fut illuminée, plusieurs bourgeois s'attelèrent d'eux-mêmes à la voiture du monarque. Les odes de ses poètes favoris, l'élan du peuple, et surtout la conscience de ses bienfaits, tout devait rassurer Gustave III, tout lui présageait une longue durée de règne.

Mais s'il ne faut qu'une nuit pour dresser un échafaud, il n'en faut qu'une aussi pour élever le parquet d'une salle de bal; c'était le tumulte d'une fête qui devait couvrir le bruit du pistolet d'Ankarstroem!

III.

Coup-d'œil sur Paris de 1788 à 1789.—Les acteurs de la rue.—Éclipse des salons.—Étonnements d'un banni.—Situation de la Comédie.—Monvel refusé.—Le neveu de maître Gervais.—Beau trait de Molé.—Valville et Monvel.—Versailles.—Mademoiselle Montansier.—Les Flacons magiques.—Un père malheureux.—Désaides.—Une collaboration.—L'ariette et le chasseur.—Le portefeuille.—Une indiscrétion d'ami.

Enfin Monvel revoyait Paris!

Ce Paris tant de fois regretté par lui à Stockholm, et qui certes était bien fait pour étonner un homme sortant du paisible et gothique cérémonial d'une cour dont le maître s'occupait de vers, d'opéras et de ballets, tout en ayant l'œil sur les délibérations de la diète.

Le Paris d'alors, le Paris fiévreux et convulsif de 88 à 89, le Paris de
Mirabeau et de la Bastille!

Dès le mois d'août 1783, M. de Brienne, quittant le ministère, était parti pour Rome, afin de recevoir des mains du pape le chapeau de cardinal, demandé à Sa Sainteté par Louis XVI. L'archevêque de Sens avait été remplacé par M. Necker. La première chose que remarqua Monvel à Paris, ce fut une gravure représentant une femme; dans le sein de cette femme un prêtre donnait un coup de poignard. Le sang qui en jaillissait lui formait un chapeau de cardinal. Monvel demanda le nom de cette victime, on lui répondit que c'était la France; et il put entendre, en même temps, les cris de l'émeute, promenant ses fureurs à la place Dauphine; des gens du peuple y brûlaient un mannequin décoré de la mitre et des insignes de l'épiscopat.

M. de Lamoignon, qui avait quitté le ministère de la justice, n'était pas mieux traité; il se retira dans sa terre, où il mourut subitement. On répandit le bruit qu'il s'y était brûlé la cervelle pour ses dettes, et que le pape, aussi touché de son accident que de celui de M. de Brienne, ferait présent au premier d'un chapeau vert, et au second d'un parachute écarlate.

Si la révolution prenait déjà partout droit de cité; si la menace et le pamphlet levaient le front, que dut penser Monvel du théâtre même, devant ce Paris en tumulte? Frappé au cœur dans ce qu'il avait de plus distinctif, sa frivolité, l'esprit français, travaillé par d'ardents rénovateurs, avait vu couper ses ailes; on le tenait en laisse avec les grands mots de nationalité et de réforme. Sa prédilection pour tout ce qui touchait les idées nouvelles éclatait en révoltes de mille espèces. Le théâtre ne pouvait ignorer qu'il avait tous les moyens d'expression; Beaumarchais, le premier, lui avait montré à s'en servir; il méditait lentement une voie d'agression inévitable. Un drame inouï, terrible, s'élaborait; le temps approchait où Chénier, en faisant imprimer sa tragédie de Charles IX[27], y joindrait un Essai sur la liberté du théâtre. Les débuts de Robespierre comme avocat avaient eu lieu en 1784[28]; Robespierre plaidait à Arras pour un procès de paratonnerre, bizarre procès, dirent plus tard ses amis, pour un homme qui allait bientôt lui-même manier la foudre! Beaumarchais habitait son hôtel, et cet hôtel était vis-à-vis de cette même Bastille qui devait crouler plus tard devant lui!

Les véritables acteurs étaient dans la rue, vaste arène ouverte à des agioteurs plus dangereux que ceux de Law, agioteurs d'idées, de phrases, d'utopismes, nouveaux équilibristes, qui se vantaient de faire tourner l'axe du monde, de combler la dette nationale et de chasser la famine, montrant d'un côté une main vide au peuple, pendant que de l'autre ils jetaient du pain dans les filets de Saint-Cloud, afin de faire croire à la misère et de tirer parti d'une insurrection. Où courir, où ne pas courir au milieu de cette effervescence populaire? à quel médecin se confier, sur quels hommes fonder un plan de rénovation et de salut?

—Mais, se serait alors demandé un étranger épris de l'art et des lettres,—qu'est donc devenue cette société française, qui se réunissait à jour fixe dans les salons ingénieusement splendides de madame du Deffant et de mademoiselle de l'Espinasse, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI? Ces sortes d'assemblées avaient duré près de cinquante ans[29], et l'Angleterre avait possédé moins de temps lady Montague et mistress Vesey. En transportant son salon à Ferney, Voltaire fut un égoïste; Diderot n'aima que sa chambre, Jean-Jacques des forêts aux ombres profondes; et tous ces hommes, en se choisissant la solitude pour maîtresse, ne déclaraient-ils pas aux salons la plus opiniâtre des guerres? Les salons une fois fermés, l'esprit dut errer comme un proscrit de porte en porte, mendiant à Versailles, hardi ou ténébreux dans Paris, jusqu'au jour où il descendit dans la rue avec son manteau troué, son impatience et ses rancunes. Dès lors plus d'entraves, plus de ménagements, de contrainte; la cour, le parlement, le clergé, tout ce que le neveu de Rameau frondait à voix basse, piano, sur son archet, sera bravé, chanté et tympanisé à grand orchestre. Ce sera l'histoire des sauvages de l'Orénoque que l'histoire de cette liberté gloutonne et hâtive; le rhum enivre d'abord ces palais inaccoutumés à la boisson, puis il rend bientôt les buveurs frénétiques et furieux! Et c'est ainsi que l'ex-lecteur de Sa Majesté le roi de Suède retrouva la capitale de la France, à la veille d'une catastrophe. Différents clubs s'étaient organisés, on parlait déjà d'y jouer des tragédies patriotiques; les tailleurs, les perruquiers, les garçons marchands voulaient être des héros. On était bien revenu des chevaliers, des marquis, des petits-maîtres! En vérité, Monvel n'en put croire d'abord ses yeux. Il courut au Théâtre-Français, ne fût-ce que pour voir s'il était encore à sa même place; le Théâtre-Français siégeait encore au faubourg Saint-Germain, mais tout annonçait chez lui une désorganisation prochaine. Il avait des orateurs, des démagogues et des opposants: on y parlait abus, constitution, principes. Le foyer était devenu un vaste champ clos, seulement l'esprit public y avait remplacé l'esprit. Plus d'un conspirait à la sourdine, comme Dugazon, et cherchait à prendre un rôle dans les prochaines saturnales. L'enthousiasme pour tout ce qui était nouveau tournait les têtes. Fabre d'Églantine eût pu détrôner Molière en certains moments; on voyait déjà poindre l'aurore littéraire de madame Olympe de Gouges; quelle royauté nouvelle pour l'art!!! Talma prenait le forum trop à cœur pour que, jeune encore, il ne s'éprît point de cette tragédie menaçante, la tragédie populaire. Cependant il se trouvait encore des jours dans ces tristes temps où l'on plaisantait comme aux beaux jours de M. de Bièvre.

«Quand le mot d'aristocrate, dit Fleury[30], vint à être créé, nous nommâmes bien vite Dugazon Aristocrâne; Molé, qui ne savait trop s'il serait blanc ou noir, Aristopie, et notre brave Larochelle, qui ne parlait jamais politique sans changer deux fois de mouchoir de poche, Aristocrache

Cette logomachie nouvelle, cette syntaxe révolutionnaire effrayait pourtant les anciens de la Comédie. Quand Monvel, avec ses fourrures de Suède, son titre de lecteur, et son air dalécarlien, se représenta devant eux, ils crûrent voir Gustave Wasa, et lui tendirent la main de bon cœur; celui-là du moins parlait leur langue! Mais les fanatiques, les nouveaux, de quel air le revirent-ils? Monvel anobli, Monvel ami d'une tête couronnée! Ces langues ardentes travaillèrent le comité, qui de son côté invoqua la sévérité de ses règlements. Le Théâtre-Français devait y tenir, car il tenait aussi à conserver ses priviléges; un artiste comme Monvel se vit donc forcé de ne point rentrer dans le sein de cette ingrate patrie, de son théâtre français! Vainement Dazincourt, Raucourt et Contat prirent sa défense, ce furent, hélas! les seules voix qui l'appuyèrent. Le Théâtre-Français, autour duquel, en vertu d'une loi promulguée plus tard[31], allaient se grouper en foule les théâtres secondaires, ne ressemblait pas mal à la république de Venise faisant eau de toutes parts. Le temps approchait où, lassés de la tyrannie, les jeunes auteurs et les mécontents formeraient pour le détruire une nouvelle ligue; la guerre intestine était déjà dans le camp de ces farouches pachas. Joignez à ceci, comme on l'a fort bien observé, que la Comédie en masse était jeune; qu'après Molé, Dazincourt et Dugazon, Fleury se trouvait son doyen et n'avait pas quarante ans; que sur trente-six comédiens dont se composait la troupe, on comptait neuf femmes jeunes, jolies, rieuses, et qui, à la rigueur, auraient pu faire encore quelques années de couvent[32], et dites si dans cette maison de Molière, exposée de toutes parts aux attaques, à la ruine, il y avait un ensemble assez solennel et assez dominant pour la défendre?

«Vers le milieu de l'année 1789, une reprise d'une comédie de Destouches (l'Ambitieux ou l'Indiscret) obtint un succès de première représentation, tout cela parce qu'il se trouvait dans cette comédie un ministre honnête homme; on y découvrit une sorte d'application au retour de M. Necker[33].»

Ce ne fut qu'au Charles IX de Chénier que la révolution se dessina, et il y avait deux ans que Monvel était en France! Ce retour, ne l'oublions pas, eut lieu en 1788. Les articles biographiques qui font partir brusquement Monvel de France, en ajoutant que son départ fut ordonné par la haute police, n'ont pas plus de fidélité que ceux qui assignent à 1786 son retour à Paris. Nous nous bornerons à citer à ce sujet la date précise de 1788, date donnée par madame Fusil, qui a connu particulièrement mademoiselle Mars et son père[34].

Voilà donc Monvel banni de ce même théâtre où il avait joué Séide et Xipharès avec autant de chaleur et peut-être plus d'art que son chef d'emploi; voilà l'homme qui s'était cru en droit, à la mort de Lekain, de réclamer les premiers rôles, froissé tout à coup dans son amour-propre légitime, exilé, rayé de la Comédie-Française! Que faire, que devenir, quelle chance tenter après un coup si terrible, et que son orgueil dut en souffrir! Monvel quittait un pays où les enchantements se succédaient, où la politesse souveraine du maître lui avait rappelé bien souvent celle de la cour de France, à Versailles, à Trianon! Sa première visite avait été pour ses anciens frères; combien il se repentit de les avoir cru accessibles et oublieux!—«Décidément, écrivait-il à l'un de ses amis de Suède[35], j'avais tort de penser que les comédiens manquassent de mémoire; ceux-là ne m'ont pas pardonné!»

Le ressentiment de Monvel contre la Comédie était en partie injuste. Les règlements de la société étaient précis; un seul homme, vis-à-vis d'eux, menaça de donner sa démission si Monvel ne rentrait pas, et cet homme ce fut Molé.

Nous tenons de feu M. le comte Beugnot lui-même[36] l'anecdote suivante, qui prouve à quel point ces deux rivaux s'aimèrent et s'estimèrent toujours.

Molé, l'ancien ennemi de Monvel, et qui jouait le rôle principal dans l'Amant bourru, s'était déjà réconcilié une fois, à la première représentation de cette pièce. Au retour de Monvel, quand celui-ci revint de Suède, il ne montra pas moins d'élan et de générosité.

Un matin, après déjeuner, Molé rangeait des livres dans son cabinet, quand on lui annonce tout d'un coup un brave fermier de la Beauce, qui venait lui apporter son terme de la Saint-Jean.

—Faites entrer, dit Molé à son domestique.

Molé était au haut d'une petite échelle d'acajou, époussetant lui-même je ne sais quel bouquin; il ne se dérangea pas.

—C'est vous, maître Jean, dit-il à un paysan en grosse veste et son chapeau sur les yeux, qui déposa sur son bureau une sacoche assez lourde.

—C'est moi, m'sieu Molet, Jean, son n'veu. V'là vos farmages, not' maître! n'faut pas qu' ça vous chêne, mais j' v'nons de ben loin, ben loin!

Molé s'apprêtait à descendre de son échelle.

—Queuque vous faites donc? restez-là, morgué! continua le villageois; ast-ce qu'on s' dérange pour son farmier? J' vous apportons là d' bons noyaux d'écus, fatigué! et, tenais, itou une lette à vot' adresse!

—C'est bon, pose-la sur mon bureau et verse-toi une rasade de ce bon vin.

La nappe était encore mise, Molé venait de déjeuner avec un ami; le fermier secoua la bouteille, il remplit le verre de Molé, ensuite le sien.

—Parguenne, m'sieu Molet, j'aspérons bian que nous n'boirons pas seuls. Vlà un vin de mine agriable, allais; croyais-vous que j' n'osons l'boire sans vous? Rian n'est pus vrai.

—Bois, bois toujours, dit Molé, qui ne s'embarrassait guère de faire attendre maître Jean et continuait à ranger ses livres en tournant le dos au rustre.

—M'sieu Molet, laissez-moi c'te joie, pardi! Allais, allais, on sait bian que vous n'êtes pas fiar! Si vous veniais cheux nous, j'vous coucherions dans eun lit qui est dans not' gregnier, un biau lit; quand ce serait pour le roi, laissais faire, il y taperait de l'œil!

—Laisse-moi donc un peu, je suis à toi dans l'instant!

—Vous avais raison. Qu' c'est biau ça les livres! Je leur préfaire cependant eune bonne omelette mis sur d'la cendre chaude… J'en ons fait eune l'aut' jour à m'sieu Monvel, et y s'en relichait les doigts.

—Monvel, dis-tu? tu connais Monvel?

—Hé donc, pourquoi point? I gnia pus d'un mois il est v'nu manger à la ferme, j'l'ons débarrassé de ses guêtres, c'est un bian brave homme! À c't heure-ci, c'est drôle! il est tout triste… On dit qu'ils ne le pernent plus chez eux, à la Comaidie… Comme si un sac de farine de plus avec queuques autres dans not' cour, ça frait grand mal! Vous m'excuserais, m'sieu, mais j'aimais ben cet homme-là!

Molé avait quitté ses livres, il était redescendu vite et vite de son échelle… Tout d'un coup il tombe dans les bras du fermier, il lui arrache son grand feutre et le serre longtemps contre sa poitrine.

—Monvel, cher Monvel!

C'était la première fois qu'ils se revoyaient après une absence aussi prolongée.

Monvel était, après Sedaine, l'homme qui savait le mieux prêter au patois de nos paysans des grâces piquantes; il les imitait à s'y méprendre; nul ne réussissait plus que lui à organiser ces parties curieuses de Chantilly, où il jouait les villageois avec Laujon. Le prince de Condé excellait, comme Monvel, à ces paysaneries[37].

L'entrevue fut longue; on parla d'abord de la Suède, puis du théâtre. Monvel ne s'était pas encore présenté au comité, il n'avait fait que lui écrire.

La réponse avait été longtemps méditée; mais alors Molé se trouvait souffrant, il n'avait pu prendre part à ces délibérations.

Tout d'un coup Monvel le voit prendre sa canne et son chapeau; il s'élance de l'appartement, le laissant seul dans son accoutrement villageois.

L'appartement de Molé était celui d'un véritable petit-maître; la cour et la ville l'avaient enrichi complaisamment et tour à tour. Un portrait délicieusement coquet l'y représentait dans le personnage d'un jeune officier, rôle qu'il avait rempli dans Heureusement, comédie de Rochon de Chabannes. Dans un autre cadre suspendu près de son lit, il n'avait pas rougi de se faire peindre lui-même, la figure pâle, le teint altéré, dictant lui-même, pour Paris entier, un bulletin de sa nuit au docteur ordinaire. Les vins les plus exquis, les fleurs les plus rares, les analeptiques les plus recherchés lui avaient été envoyés pendant sa convalescence, où la cour et le roi lui-même lui prodiguaient de riches présents[38].

Bien qu'il eût passé alors la cinquantaine, c'était toujours l'élégant marquis du Cercle, l'homme au jeu brillant que le fils de famille prodigue et cité tenait à prendre pour modèle. Cependant son répertoire s'était agrandi, à la mort de Lekain et de Bellecour: jusque-là il n'avait encore joué dans les pièces anciennes des deux genres que des rôles de second ordre; la tragédie lui paraissant une fatigue, il avait pris les premiers rôles de la comédie. Arrivé à l'époque de la Révolution, il en embrassait déjà les principes; sans être aussi exagéré alors que Dugazon, il sacrifiait déjà aux idées du jour. La surprise de Monvel fut assez grande en entendant le marquis de Moncade lui parler de M. Necker et de Cazalès. Mais aussi sa gratitude fut vivement excitée, au récit que Molé lui fit à son tour de la démarche tentée par lui auprès de ses camarades. Madame Vestris seule était descendue dans la lice armée en guerre, c'est-à-dire armée du code théâtral, et malgré Molé, malgré l'offre formelle et généreuse de sa démission, le comité avait passé outre!

Le fermier Jean se consola de cette ingratitude ou de cette rigueur avec le vin de Molé son maître; on devisa ce soir-là comme on put. Molé se montra charmant et plein de sollicitude pour son ami.

—Nous trouverons bien moyen de te faire réparer le temps perdu, dit-il à Monvel; je n'ose te dire de recourir au roi ou aux princes, ils trouvent tous Gustave par trop philosophe; d'ailleurs le moment approche où ils ne sont pas trop sûrs eux-mêmes de rester dans leur emploi!

Molé voulut voir ce que contenait le sac du fermier Jean: c'étaient de simples pierres; tous deux se prirent à s'en moquer à qui mieux mieux.

—Voilà de quoi bâtir un théâtre nouveau, dit Molé, tu pourras te venger un jour de la Comédie-Française!

Molé croyait plaisanter, et cependant le temps n'était pas si loin où la salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans fit bâtir, serait donné à MM. Gaillard et Dorfeuil; Monvel, recherché bien vite par eux, devait en faire partie.

Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons chaque détail de cette lutte si intéressante d'un homme qui, en rentrant en France, n'y devait rencontrer que les rebuts et l'infortune.

Monvel ramenait avec lui une charmante femme; mais cette femme, comment l'établir sur le pied qu'il espérait? La pension que recevait Monvel de Gustave III ne dépassait pas le chiffre alloué à Cléricourt: elle avait dû passer par la filière du trésor suédois; elle était trop mince pour le comédien chargé d'une nouvelle famille. Molé partagea généreusement quelques mois avec son ami, son ancien double; puis, le temps vint où Molé lui-même, malgré ses deux pensions, l'une de la cour, l'autre de la comédie, se trouva gêné; ce fut l'instant que Monvel choisit pour lui faire savoir qu'il était au-dessus de ses affaires: c'était pourtant une pure délicatesse, il cherchait alors de tous côtés un engagement.

Sur ces entrefaites, il rencontra un jour Valville à Versailles, cette ville où mademoiselle Mars devait plus tard se retirer elle-même quelque temps[39], Versailles, le premier théâtre où elle joua ses petits rôles d'enfant, et où mademoiselle Montansier dirigeait elle-même alors un établissement scénique[40]. La rencontre de Valville et de Monvel fut curieuse. Monvel était seul; il tournait le coin de la chapelle, et se disposait à entrer dans les jardins, quand il se vit face à face de son ami. Il y eut d'abord entre eux un échange de politesses et d'attentions embarrassées. Valville n'ignorait pas plus que madame Mars le mariage de Monvel. Dès ce moment aussi elle avait résolu de ne plus le voir. Seulement, avait-elle dit à Valville, je ne serai point assez cruelle et assez injuste pour le priver d'Hippolyte, je lui enverrai sa fille de temps en temps.

La pauvre femme avait ajouté:

—J'ai trop éprouvé par moi-même, mon cher Valville, combien il est affreux de ne pouvoir embrasser sa fille!

Ainsi, avait-elle dit, en apprenant cette nouvelle qui la concernait; mais bientôt le chagrin et le dépit s'en mêlèrent: elle ne s'était pas hâtée d'envoyer l'enfant à Monvel.

Ce jour-là même, Monvel ne se doutait guère qu'elle était accourue de son côté à Versailles avec Valville, pour voir la petite Hippolyte jouer en cette royale cité déjà si morne, si triste, un de ces bouts de rôles d'enfant par lesquels mademoiselle Mars débuta, même avant de préluder à ceux de Louison et de Clistorel.

Valville accompagnait madame Mars dans cette excursion; il l'avait laissée à la Cloche d'Or, hôtel alors situé tout proche des Écuries.

Monvel eut à subir les reproches multipliés de son ami; il l'attendait de pied ferme, il aimait, il idolâtrait celle qui était devenue sa femme: cela lui donna du courage. Valville lui parut un Cléante fort judicieux. Ce fut tout.

Toutefois il n'osait demander des nouvelles d'Hippolyte. Il avait su, dès le premier jour de son arrivée, par Nivelon, que la petite allait bien. Nivelon ignorait seulement que ce jour-là même elle dût jouer à Versailles. Mademoiselle Montansier la protége, avait dit Nivelon à Monvel. Mais ce nom, qui devait devenir européen,—la Montansier!—n'était pas encore connu du père de mademoiselle Mars.

Valville poursuivit sa thèse tout en se promenant avec Monvel dans ces jardins, où soufflait alors une bise d'automne qui pouvait fort bien rappeler à l'ex-lecteur de Gustave III le climat de la Suède. Il représenta à Monvel l'énormité de tous ses péchés.

—À quarante-trois ans, lui dit-il, on ne doit plus être un enfant; rien ne t'excuse donc, et la mère d'Hippolyte a raison d'élever entre elle et toi des barrières insurmontables. Ce sera moi, moi seul, qui m'occuperai de l'éducation de ta petite!

Monvel regarda Valville d'un air courroucé; son seul désir était de remplir cet emploi près de sa fille; il regardait l'usurpation de ses droits comme un véritable outrage.

—Valville, dit-il froidement, non, cela n'aura pas lieu!

—Pourquoi?

—Parce que cette enfant est mon aînée, c'est ma perle, c'est mon trésor!

—Et ceux que tu nous ramènes?

—Ceux que je ramène, reprit Monvel avec feu, ne sont pas nés sur le sol français; mais Hippolyte Mars! y songes-tu, Valville, songes-tu à ce que la sorcière m'a jadis prédit?

—Hippolyte verra que sa mère te hait…

—Elle saura qu'elle m'a aimé… Tiens, Valville, je te chéris, je t'estime; mais si je savais que tu accapares ma fille, je te plongerais cette épée nue dans le cœur!

Valville, qui plus tard racontait lui-même cette scène devant le témoin encore vivant qui nous l'a redite, ajoutait que Monvel lui avait paru alors effrayant. Sa physionomie, naturellement noble, avait revêtu alors une expression étrange de colère et de dédain; c'était un défi qu'il jetait à son ami. Doué d'une sensibilité inouïe, nerveux et impressionnable à l'excès, il lui semblait que livrer sa fille aux leçons d'un autre maître, c'était perdre son avenir. Cet habile comédien, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui se soient montrés au théâtre, avait lutté de si bonne heure avec la faiblesse de sa complexion, qu'il tremblait alors pour cette organisation frêle et délicate de mademoiselle Mars; il se la représentait s'abandonnant déjà à des développements hâtifs et périlleux. Nul doute que Valville, malgré son amour pour cette plante jeune et faible, ne la compromît vite aux rayons de la rampe; nul doute qu'il ne voulût en faire un petit prodige, que le travail devait ruiner.

Après une discussion des plus vives, où Valville, toujours bon, toujours dévoué, eut à subir plus d'un sarcasme acéré sur son propre talent, qui était loin de valoir celui de Monvel, il proposa à celui-ci de se rendre chez mademoiselle Montansier.

—Et qu'irai-je faire chez cette saltimbanque! répliqua Monvel, du ton de Charles Morinzer dans l'Amant bourru.

—Écoute donc, dit Valville, cette femme est une puissance. Elle est active, influente; les protecteurs de toute sorte pleuvent sur elle. Elle a beaucoup de dettes et de procès, cela est vrai; mais elle aime les uns et les autres; le croirais-tu, elle lit elle-même en entier les nombreux exploits qu'on lui adresse, et y fait même de sa main des notes marginales!

—Peste! voilà une maîtresse femme!

—Je la connais un peu, ajouta Valville d'un ton hypocrite qui échappa à
Monvel; elle a ici la direction du théâtre, elle peut nous être utile.

L'orgueil de Monvel se récria à l'idée d'une pareille présentation.

—Hier encore, s'écria-t-il avec fierté, je comptais parmi les comédiens du roi, et tu veux que je fasse ma cour à une sauteuse!

—Crois-moi, laisse là les grands sentiments et viens lui demander à déjeuner.

—Y penses-tu?

—J'y pense, parce qu'il est midi, et que c'est l'heure où elle a coutume de déjeuner.

—De recevoir? répéta Monvel aigrement, ne dirait-on pas que c'est la femme d'un ministre?

Moitié maugréant, moitié riant, il se laissa traîner chez mademoiselle
Montansier.

Valville fit à cette dernière, en entrant dans le salon, un signe d'intelligence.

—C'est M. Monvel, lui glissa-t-il à l'oreille, c'est le père d'Hippolyte Mars!

Puis se reprenant et la regardant de temps à autre pendant sa tirade, ainsi que Monvel:

—Je vous présente, dit-il, un de mes amis, un amateur de province.
Monsieur habite Carcassonne.

—Es-tu fou? reprit Monvel à voix basse, en le tirant par la basque de son habit.

Valville continua:

—Monsieur s'est mêlé parfois de jouer la comédie… seulement pour son plaisir. On donne ce soir un divertissement qui lui plaira.

L'affiche portait: la Princesse d'Élide, avec un divertissement dont le titre était: les Flacons magiques.

—Monsieur, poursuivit imperturbablement Valville, s'est de plus,—toujours pour son plaisir,—occupé d'écrire; on a joué de fort belles choses de lui à Carcassonne!

Cette fois Monvel comprit que Valville le prenait pour jouer le rôle de compère. Il s'y résigna; la conversation tomba sur les acteurs de la troupe.

—Nous avons ici une petite fille de neuf à dix ans qui joue comme une fée, dit malignement mademoiselle Montansier.

Le déjeuner se trouvait servi, elle invita Valville et Monvel à le partager.

Mademoiselle Montansier, qui devait épouser plus tard, à soixante-dix-huit ans, le danseur Forioso[41], n'était pas un idéal de beauté, loin de là! on eût pu même appliquer à son visage les vers de Voltaire à sa nièce, madame Denys:

     Si vous pouviez, pour argent ou pour or
     À vos boutons trouver quelque remède,
     Ma nièce, vous seriez moins laide,
     Mais vous seriez bien laide encor?

Petite, ramassée, criarde, elle avait l'air de se mouvoir par ressorts, comme un de ces puppi qu'elle remplaça plus tard par des marionnettes en chair et en os, quand elle fit bâtir sa salle par l'architecte Louis, sur l'emplacement des Beaujolais. Elle avait épousé un comédien nommé Bourdon de Neuville, mais on continua de l'appeler de son premier nom. C'était une mégère, une virago dans toute la force du terme; ses créanciers le savaient par leur propre expérience. Elle avait à Versailles un appartement avec un balcon donnant sur une cour intérieure avec de hautes murailles; voilà qu'un beau matin, ils viennent tous en députation carillonner à sa porte. Elle prenait son café.

—Cours ouvrir, dit-elle à sa femme de chambre, dépêche.

Pendant ce temps, elle tourne les clefs dans leurs serrures, puis, sans changer même de pet-en-l'air, son petit pain mollet d'une main, sa tasse de café de l'autre, elle se présente sur son balcon comme la reine à son peuple.

L'essaim de créanciers la regarde, toutes les issues sont fermées, la servante elle-même est dehors, et le balcon est très haut. On chuchote d'abord, puis on s'impatiente, l'émeute grossit, mais elle n'y fait guère attention et avale son café d'un air de princesse.

Tout d'un coup, voyant l'orage continuer, elle se lève, s'appuie à la rampe de fer de ce balcon, et entonne le grand air d'Armide (celui de mademoiselle Saint-Huberti, qu'on lui faisait toujours répéter à l'Opéra);

     Ah! que je fus bien inspirée
     Quand je vous reçus dans ma cour!

L'air fini, elle se retire majestueusement et ferme elle-même sa fenêtre.

Une autre fois, des huissiers se présentent chez elle:

—Mademoiselle Montansier!

—C'est ici, répond une voix,—tournez la clé!

L'un d'eux y met la main, puis la retire en criant comme un beau diable. Un second s'avance, il essaie, et il se retire en jurant. La clé de la débitrice venait d'être rougie au feu.

Mademoiselle Montansier, tout en déjeunant avec l'appétit d'un Alcide, parla à Monvel de ses beaux projets; elle allait acheter l'emplacement des Beaujolais au Palais-Royal, l'architecte donnerait à sa salle les dimensions voulues pour y jouer la tragédie et l'opéra.

Monvel approuva fort ses projets, tout en ne pouvant se dissimuler que, si la spéculation réussissait, les petits théâtres allaient bientôt pulluler autour d'elle. C'était le coup le plus sûr et le plus direct que l'on pût porter à la Comédie-Française que celui de cette multiplicité. Mademoiselle Montansier parut, du reste, à Monvel une excellente femme, fort empressée à rendre service, agile, malicieuse dans ses propos, mais toujours avec bonté. Le soir, il se rendit avec Valville et elle dans sa loge, au théâtre; on y jouait la Princesse d'Élide, pièce pendant laquelle Monvel ne cessa de donner des signes d'impatience. Les acteurs, en effet, étaient loin d'en tenir les rôles avec intelligence et distinction. Cette pièce finie, l'entr'acte commence; Valville laisse son ami dans la loge, sous un prétexte; mademoiselle Montansier s'esquive; voilà Monvel tout seul. La toile se lève; le théâtre représente, pour le divertissement, un palais de fée. Deux petites filles sont en scène; la fée, pour les empêcher de devenir orgueilleuses, leur a fait croire que, par un procédé de sa science, elle les a rendues laides. La cadette surtout,—la plus jolie,—est inconsolable. Leur mère arrive, leur mère qui les a placés chez madame la fée, et à qui celle-ci confie sa ruse d'institutrice. Les pauvres petites n'osent s'approcher de leur mère; elles craignent que leurs figures ne fassent horreur. La mère, au premier abord, feint de ne pas les reconnaître; elles s'avancent en pleurant.

—Cruelle fée! s'écrient-elles en tombant toutes deux dans ses bras.

La mère, qui feignait d'abord de ne pas les reconnaître, est attendrie… Elle supplie la fée de les tirer d'erreur; celle-ci promet de leur offrir le moyen le plus sûr et le plus prompt de corriger leurs défauts. Elle a, dit-elle, composé pour chacune d'elles deux fioles qui contiennent une essence divine: l'une leur ôtera leur laideur et les rendra telles qu'elles étaient auparavant; l'autre leur donnera toutes les qualités du cœur et de l'esprit qui leur manquent. Mais il faut choisir; la fée ne peut accorder aux deux enfants ces deux dons réunis: son pouvoir ne va pas, dit-elle, jusque là. Elle tire les deux flacons d'une boîte. Le rose doit faire disparaître la laideur; le blanc doit rendre les jeunes filles parfaites. Enchantée de son épreuve, la fée entraîne la mère, et les deux sœurs restent seules, ayant chacune deux flacons en main.

Après un moment de silence, elles se demandent toutes deux ce qu'elles vont faire. Elles se sont assises et ont posé leurs flacons sur une petite table qu'elles approchent d'elles. Un miroir s'y trouve placé; un miroir! n'est-ce point une tentation de la fée que ce hasard? Toutes deux se refusent d'abord à le consulter; mais le miroir est si joli! La plus jeune s'y regarde; elle n'a jamais trouvé sa figure si repoussante, sa laideur si affreuse!

—Certainement, dit-elle à sa sœur, la vôtre est moins désagréable.

—Ah! ma sœur, vous allez préférer le flacon couleur de rose!

Un débat s'établit alors entre elles sur leur laideur réciproque.

—Vous êtes beaucoup moins bossue que moi.

—Je n'en crois rien.

—Je suis sans comparaison plus rousse que vous.

—Je ne vois pas cela.

—Mais, regardez; voyez nos deux figures dans ce miroir, vous en conviendrez.

L'aînée se penche, se regarde; elle s'écrie:

—Ah! je suis mille fois plus affreuse que vous!

—Quel parti prendre? répond l'autre.

—Je ne sais, ma foi… Mais, sous des dehors si laids, prendrait-on la peine d'aller chercher de l'esprit… un bon caractère?

—Vous dites vrai: on nous laisserait là avec notre perfection intérieure: et nous ne pourrions un jour trouver de mari!

C'est à qui convoitera le flacon couleur de rose. L'une débouche le sien et devient rêveuse; la main lui tremble.

—Ah! ma sœur, qu'allons-nous faire?

—Vous ne savez pas vous décider; allons, je vais vous donner l'exemple!

—Non, reprend l'aînée en lui arrachant le flacon; vous devez le recevoir de moi: je suis la plus âgée.

—Et moi, la plus raisonnable!

—Écoutez-moi, de grâce! Si nous préférons ce flacon, nous affligerons maman, qui nous aime.

—Si je pouvais le penser, je le casserais plutôt!

—Ma sœur, soyez-en sûre, j'ai vu son inquiétude quand elle nous a quittées; elle tremblait que nous ne fissions un choix imprudent.

—En effet, je me rappelle son dernier regard: il était bien triste et bien tendre.

—Ce regard nous apprenait notre devoir; il faut le suivre.

—Notre laideur nous est moins cruelle que maman ne nous est chère.

—Elle et madame la fée ne désirent que notre bonheur.

—Sacrifions-nous pour elle!

Elle prend les flacons.

—Je n'hésiterai pas pour celui-ci, dit l'aînée en prenant le flacon blanc.

Elles boivent toutes deux.—Après avoir bu:

—Me voilà donc accomplie!

—Que vois-je?

—Ah! ma sœur, vous avez repris votre première figure!

—Et vous aussi!… Eh! mon Dieu, nous serions-nous trompées de flacons?

La fée survient, les rassure et les force à s'embrasser devant leur mère. L'aînée ne peut comprendre par quel prodige le flacon blanc leur a rendu la beauté. La fée leur fait une morale et leur explique que ce n'était qu'une épreuve.

Tel était le canevas emprunté à madame de Genlis, auquel on avait cousu, tant bien que mal, un divertissement. Certes, la morale et le ballet se donnaient la main ce soir-là; on eût pu faire jouer cette fable par des pensionnaires qui sortent du couvent.

La surprise de Monvel ne saurait se peindre; l'aînée de ces deux sœurs était mademoiselle Salveta, et l'autre Hippolyte Mars!

Valville avait eu soin de bien fermer la porte de la loge, sans cela
Monvel fût sorti à travers les corridors…

Il revoyait sa fille, son enfant, sa meilleure création, comme il le disait plus tard!

Peu s'en fallut qu'il ne s'élançât d'un bond sur le théâtre.

—Ne pas la voir, ne pas l'embrasser! cette pensée le rendait fou.

Et cependant rien ne s'opposait à cet élan de tendresse; il était venu à Versailles en garçon, nul œil défiant ne l'épiait; il ne devait être de retour à Paris que le lendemain, car il avait prétexté des affaires dans cette résidence ancienne de la cour. Le rideau tombé, les spectateurs s'écoulaient en silence; tout d'un coup la porte de la loge s'ouvre: c'est Valville, Valville tenant en main Hippolyte les joues encore barbouillées de rouge. Elle avait dit comme un ange ce petit rôle d'enfant, rôle étouffé bien vite sous le bruit des danses qui l'avaient suivi.

Monvel délirait de joie, de bonheur; il l'embrassait, il chiffonnait ses dentelles blanches. En pressant sa fille bien-aimée contre son cœur, il se demandait s'il n'était pas assez vengé de tant de plates calomnies envenimées contre son honneur et son talent, vipères implacables, sifflantes, comme celles d'Oreste à travers ses moindres rêves; car ainsi était faite la vie de cet homme, que ses succès eux-mêmes furent étouffés quelque temps sous la masse de plomb du sarcasme et du pamphlet, qu'on lui attribua complaisamment une foule d'iniquités, et qu'il ne se trouva plus tard qu'un seul homme, l'auteur ingénieux des Mémoires de Fleury, qui le vengea.

Les plus beaux jours, les plus belles heures du comédien pouvaient-ils valoir ce jour et cette heure?

Dans ce Versailles même, où Marie-Antoinette lui avait tant parlé devant ce public qui était appelé encore à l'applaudir, quand il apparaîtrait de nouveau à ses regards, quelle fierté, quelle ivresse pouvait être comparable à celle de ce père, tenant enfin Hippolyte Mars sur ses genoux, l'embrassant, la regardant et songeant à ce qu'elle serait un jour?

Ce moment de joie, Monvel eût donné dix ans de sa vie pour le prolonger, mais Valville fut inflexible. Il fallut se séparer; il fallut se raidir de nouveau contre l'émotion et la douleur.

Hippolyte entourait Monvel de ses petits bras; elle lui parlait avec ce langage enfantin, véritable musique pour l'oreille d'un père; tout d'un coup, elle lui voit au doigt son anneau de mariage, et avec ce ton de curiosité charmante qui n'appartient qu'à ces petits anges:

—Papa, demanda-t-elle, quel est cet anneau? donne-le-moi!

Monvel essuya une larme furtive; il serra l'enfant de nouveau contre son cœur, et le remettant à Valville:

—Il est impossible, dit-il, d'être ce soir plus heureux et plus malheureux que moi!

Quand Monvel sortit, les lanternes du théâtre jetaient des lueurs pâles, inégales, sur le pavé; il se heurta contre un homme de taille assez haute, qui fredonnait un air, tout en marchant, et frappait de sa badine chaque borne de la rue.

—Désaides!

—Moi-même! je venais ici te chercher! parbleu, j'ai besoin de toi!

—À cette heure-ci?

—À cette heure.

—Tu travailles donc maintenant la nuit?

—La nuit.

—Merci, je vais me coucher. Je ne suis pas d'ailleurs en train de deviser, sache-le.

—Cependant, c'est nécessaire.

—Pourquoi?

—Parce que j'ai à te faire entendre la musique d'un acte d'Alexis et Justine, que Sauvigny t'avait retranché[42]; nous pouvons le rapetisser et en faire une nouvelle pièce.

—Tentateur! Voilà bien les musiciens!

—Tu me ramènes à Paris?

—Du tout, j'ai ici un pavillon chez mon notaire.

—Tu m'y loges cette nuit?

—Sans doute.

—Voilà qui est bien; marche devant moi.

Désaides, enchanté de tenir enfin son collaborateur entre quatre murs, s'achemina vers la maison du notaire. Ce compositeur agréable, dont Monvel ignora toujours, comme Désaides lui-même, la famille et la patrie, était Allemand, selon les uns; selon d'autres, Lyonnais. Il avait la taille, la tournure et l'accoutrement du peintre Greuze; il ne lui cédait ni en originalité ni en affectation.

Par exemple, il ne s'éprenait d'une femme que lorsqu'elle avait une belle oreille. Il avait donné quelque temps des leçons de harpe et ne manquait pas d'écarter toujours les cheveux poudrés de ses écolières, afin de satisfaire sa contemplation favorite. Cette prédilection formelle était devenue la cause de sa liaison avec la célèbre Belcourt, connue sous le nom de Gogo[43]. À l'effet piquant d'une physionomie ouverte et franche, d'une voix mordante et point élevée, quoique un peu brusque, madame Belcourt joignait tous les charmes d'une fraîche et jolie soubrette; jamais aucune actrice n'avait ri de meilleure foi et avec de plus belles dents. Monvel la connaissait fort bien, puisqu'il lui avait donné le rôle de madame de Martigues dans l'Amant bourru. Sa liaison intime avec Désaides avait seulement été la cause du renversement complet de fortune de ce dernier; voici comment:

Ce compositeur, si l'on en jugeait par la riche pension qu'il recevait, appartenait à une famille opulente. Son éducation avait été confiée à un abbé, qui, entre autres choses, lui avait montré la musique.

Désaides vint à Paris de bonne heure; mais ayant fait, malgré les représentations de son notaire, des démarches réitérées pour connaître sa famille, et cela à la sollicitation de madame de Belcourt, qui lui représentait combien cette ignorance pouvait lui devenir préjudiciable, il perdit sa pension. Force lui fut alors de tirer parti de ses talents pour la composition; il débuta en 1772 aux Italiens par Julie, dont les paroles étaient de Monvel. Aucun secours, aucune sympathie ne lui fit défaut heureusement par la suite: madame de Belcourt, aussi belle que bienfaisante, avait une pension de deux mille livres sur la cassette du roi, elle la partagea avec Désaides généreusement. De son côté, le notaire qui lui remettait autrefois ses fonds lui donna chez lui un logement à Paris et à la campagne. Cette campagne était alors dans Versailles même, c'est là que notre compositeur affamé de poème conduisit Monvel.

Le dernier opéra de Désaides, Alcindor, avait été peu goûté; aussi le musicien était-il pressé de prendre sa revanche.

À peine instruit du retour de Monvel à Paris, il l'avait cherché, traqué partout; à la fin il l'avait trouvé un beau jour sur la place du Palais-Royal, au bras d'une charmante personne,—c'était sa femme.

Monvel avait été d'abord décontenancé; il n'avait pas fait part de son mariage à Désaides, avec lequel, nous l'avons vu cependant, il correspondait du fond de Stockholm.

Aussi Désaides s'écria que, pour le punir, il lui devait un sujet… mais un sujet étonnant!

Monvel se prit à rire; il rapportait, comme tout auteur qui venait de loin, force anecdotes, force documents d'histoire, seulement il n'aimait pas qu'on le pressât.

Désaides fit donc sur lui l'effet de l'épée de Damoclès; cependant il s'en défit de son mieux, et lui dit:

—C'est bien, je te donnerai le Général suédois[44]!

Or, on peut le croire, après la scène d'émotion que Monvel venait de subir en voyant jouer sa fille,—il ne pensait guère à ce fameux Général suédois qui, de son côté, troublait le sommeil de Désaides.

Une fois entré dans la maison du notaire, Désaides tira la clé de la pièce où il poussa son ami, et s'écria:

—Eh bien! ton Général suédois?

Monvel ne put s'empêcher de partir d'un soudain éclat de rire.

—Laisse là cette brave Suède, reprit-il, et parle-moi plutôt de madame de Belcourt.

À ce nom, la physionomie de Désaides se rembrunit. Il n'aimait pas d'abord qu'on lui parlât de sa maîtresse; puis il trouvait sans doute pour cela les moments trop précieux.

La perruque et les manchettes de Désaides étaient en désordre; il répéta plusieurs fois d'une voix sourde et bouffonne en même temps:

—Le Général suédois!

Monvel, cette fois, ne douta plus qu'il fût fou.

—Écoute… dit Désaides d'un air sérieux, je suis fatigué des sujets champêtres. Les bergers et les paysans m'ennuient.

—Que ne t'adresses-tu à Sauvigny?

—C'est cela, pour qu'il me joue encore un de ses tours!

—Que t'a-t-il donc fait?

—Un trait féroce, un trait de collaboration forcenée.

—Mais lequel encore?

—Je vais te le dire, il est court. Tu sais qu'il possède à quelques lieues d'ici, sur cette même route, un petit bien que lui a donné la duchesse de Chartres.

—C'est vrai.

—Tu sais aussi que s'il existe un compositeur paresseux… journalier… aimant à travailler à ses heures…

—C'est bien toi!

—Oui, mais aussi il n'existe pas de chasseur plus acharné.

—Eh bien?

—Eh bien, mon cher, j'étais depuis trois jours chez Sauvigny et j'y travaillais comme un vrai nègre, quand en me promenant un soir avec lui je m'avise de lui dire:«—Mon ami, je pars demain!» Ma valise était déjà bouclée, c'était donc vrai; Sauvigny ne me dit rien, mais en se penchant sur le bord d'un petit mur, avec moi, il a l'air de se livrer à la contemplation d'une énorme pièce de terre.

«—Est-ce que cela t'appartient? lui demandai-je.

«—Comment donc! reprit-il, je ne te l'avais pas dit! Non-seulement celle-ci, mais celle-là!