Tel étoit l'homme à qui j'avois à rendre compte de ce qui venoit de se passer. Je l'observois en le lui racontant; et, au moment où je lui montrai l'un de ses écoliers prêt à être forcé de subir la peine du fouet, je vis son visage et ses yeux s'enflammer d'indignation; mais, après en avoir frémi, tâchant de déguiser sa colère par un sourire: «Que ne lui criois-tu, me dit-il, sum civis romanus!—Je m'en suis bien gardé, lui répondis-je; j'avois affaire à un Verrès.»
Cependant, pour n'avoir aucun reproche à essuyer, le P. Balme fit pour nous retenir tout ce qu'exigeoit son devoir; raisons et sentimens, il mit tout en usage. Ses efforts furent inutiles: il ne nous en estima pas moins, et il m'en aima davantage. «Mon enfant, me dit-il tout bas, dans quelque collège que vous alliez, mon attestation peut vous être de quelque utilité; ce n'est pas ici le moment de vous l'offrir; mais, dans un mois, venez la prendre; je vous la donnerai sincère et de bon coeur.» Ainsi finit ma rhétorique.
J'eus donc, cette année-là, d'assez longues vacances; mais, bien heureusement, je trouvai dans ma ville un ancien curé de campagne, mon parent quoique d'un peu loin, homme instruit, qui me fit connoître la Logique de Port-Royal, et qui de plus se donna la peine de m'exercer à parler latin, ne voulant dans nos promenades employer avec moi que cette langue-là, qu'il parloit lui-même aisément. Cet exercice fut pour moi un avantage inestimable, lorsqu'en philosophie, dont le latin étoit la langue, je me trouvai comme dans un pays où j'étois naturalisé. Mais, avant d'y passer, je veux jeter encore quelques regards sur les années que je viens de voir s'écouler; je veux parler de ces vacances qui, tous les ans, me ramenoient chez moi, et qui, par des repos si doux, payoient mes travaux et mes peines.
Mes petites vacances de Noël se passoient à jouir, mes parens et moi, de notre tendresse mutuelle, sans d'autre diversion que celle des devoirs de bienséance et d'amitié. Comme la saison étoit rude, ma volupté la plus sensible étoit de me trouver à mon aise auprès d'un bon feu: car à Mauriac, dans le temps même du froid le plus aigu, quand les glaces nous assiégeoient, et lorsque, pour aller en classe, il falloit nous tracer nous-mêmes, tous les matins, un chemin dans la neige, nous ne retrouvions au logis que le feu de quelques tisons qui se baisoient sous la marmite, et auxquels à peine tour à tour nous étoit-il permis de dégeler nos doigts; encore le plus souvent, nos hôtes assiégeant la cheminée, étoit-ce une faveur de nous en laisser approcher, et le soir, durant le travail, quand nos doigts engourdis de froid ne pouvoient plus tenir la plume, la flamme de la lampe étoit le seul foyer où nous pouvions les dégourdir. Quelques-uns de mes camarades, qui, nés sur la montagne et endurcis au froid, l'enduroient mieux que moi, m'accusoient de délicatesse; et, dans une chambre où la bise siffloit par les fentes des vitres, ils trouvoient ridicule que je fusse transi, et se moquoient de mes frissons. Je me reprochois à moi-même d'être si frileux et si foible, et j'allois avec eux sur la glace, au milieu des neiges, m'accoutumer, s'il étoit possible, aux rigueurs de l'hiver; je domptois la nature, je ne la changeois pas, et je n'apprenois qu'à souffrir. Ainsi, quand j'arrivois chez moi, et que, dans un bon lit ou au coin d'un bon feu, je me sentois tout ranimé, c'étoit pour moi l'un des momens les plus délicieux de la vie; jouissance que la mollesse ne m'auroit jamais fait connoître.
Dans ces vacances de Noël, ma bonne aïeule, en grand mystère, me confioit les secrets du ménage. Elle me faisoit voir, comme autant de trésors, les provisions qu'elle avoit faites pour l'hiver: son lard, ses jambons, ses saucisses, ses pots de miel, ses urnes d'huile, ses amas de blé noir, de seigle, de pois et de fèves, ses tas de raves et de châtaignes, ses lits de paille couverts de fruits. «Tiens, mon enfant, me disoit-elle, voilà les dons que nous a faits la Providence: combien d'honnêtes gens n'en ont pas reçu autant que nous! et quelles grâces n'avons-nous pas à lui rendre de ses faveurs!»
Pour elle-même, rien de plus sobre que cette sage ménagère; mais son bonheur étoit de voir régner l'abondance dans la maison. Un régal qu'elle nous donnoit avec la plus sensible joie étoit le réveillon de la nuit de Noël. Comme il étoit tous les ans le même, on s'y attendoit, mais on se gardoit bien de paroître s'y être attendu: car tous les ans elle se flattoit que la surprise en seroit nouvelle, et c'étoit un plaisir qu'on avoit soin de lui laisser. Pendant qu'on étoit à la messe, la soupe aux choux verts, le boudin, la saucisse, l'andouille, le morceau de petit-salé le plus vermeil, les gâteaux, les beignets de pommes au saindoux, tout étoit préparé mystérieusement par elle et une de ses soeurs; et moi, seul confident de tout cet appareil, je n'en disois mot à personne. Après la messe on arrivoit; on trouvoit ce beau déjeuner sur la table; on se récrioit sur la magnificence de la bonne grand'mère, et cette acclamation de surprise et de joie étoit pour elle un plein succès. Le jour des Rois, la fève étoit chez nous encore un sujet de réjouissance; et, quand venoit la nouvelle année, c'étoit dans toute la famille un enchaînement d'embrassades et un concert de voeux si tendres qu'il eût été, je crois, impossible d'en être le témoin sans en être ému. Figurez-vous un père de famille au milieu d'une foule de femmes et d'enfans qui, tous levant les yeux et les mains vers le ciel, en appeloient sur lui les bénédictions; et lui, répondant à leurs voeux par des larmes d'amour qui présageoient peut-être le malheur qui nous menaçoit: telles étoient les scènes que me présentoient ces vacances.
Celles de Pâques étoient un peu plus longues; et, lorsque le temps étoit beau, elles me permettoient quelques dissipations. J'ai déjà dit que, dans ma ville, l'éducation des jeunes gens étoit soignée; leur exemple étoit pour les filles un objet d'émulation. L'instruction des uns influoit sur l'esprit des autres, et donnoit à leur air, à leur langage, à leurs manières, une teinte de politesse, de bienséance et d'agrément que rien ne m'a fait oublier. Une liberté innocente régnoit parmi cette jeunesse. Les filles, les garçons, se promenoient ensemble, le soir même, au clair de la lune. Leur amusement ordinaire étoit le chant, et il me semble que ces jeunes voix réunies formoient de doux accords et de jolis concerts. Je fus d'assez bonne heure admis dans cette société; mais, jusqu'à l'âge de quinze ans, elle ne prit rien sur mes goûts pour l'étude et la solitude. Je n'étois jamais plus content que lorsque, dans le jardin d'abeilles de Saint-Thomas, je passois un beau jour à lire les vers de Virgile sur l'industrie et la police de ces républiques laborieuses que faisoit prospérer l'une des tantes de ma mère, et dont, mieux que Virgile encore, elle avoit observé les travaux et les moeurs. Mieux que Virgile aussi elle m'en instruisoit, en me faisant voir de mes yeux, dans les merveilles de leur instinct, des traits d'intelligence et de sagesse qui avoient échappé à ce divin poète, et dont j'étois ravi. Peut-être, dans l'amour de ma tante pour ses abeilles, y avoit-il quelque illusion, comme il y en a dans tous les amours, et l'intérêt qu'elle prenoit à leurs jeunes essaims ressembloit beaucoup à celui d'une mère pour ses enfans; mais je dois dire aussi qu'elle sembloit en être aimée autant qu'elle les aimoit. Je croyois moi-même les voir se plaire à voler autour d'elle, la connoître, l'entendre, obéir à sa voix; elles n'avoient point d'aiguillon pour leur bienfaisante maîtresse, et lorsque, dans l'orage, elle les recueilloit, les essuyoit, les réchauffoit de son haleine et dans ses mains, on eût dit qu'en se ranimant elles lui bourdonnoient doucement leur reconnoissance. Nul effroi dans la ruche quand leur amie la visitoit; et si, en les voyant moins diligentes que de coutume, et malades ou languissantes, soit de fatigue ou de vieillesse, sa main, sur le sol de leur ruche, versoit un peu de vin pour leur rendre la force et la santé, ce même doux murmure sembloit lui rendre grâces. Elle avoit entouré leur domaine d'arbres à fruits, et de ceux qui fleurissent dans la naissance du printemps; elle y avoit introduit et fait rouler sur un lit de cailloux un petit ruisseau d'eau limpide, et, sur les bords, le thym, la lavande, la marjolaine, le serpolet, enfin les plantes dont la fleur avoit le plus d'attraits pour elles, leur offroient les prémices de la belle saison. Mais, lorsque la montagne commençoit à fleurir, et que ses aromates répandoient leurs parfums, nos abeilles, ne daignant plus s'amuser au butin de leur petit verger, alloient chercher au loin de plus amples richesses; et, en les voyant revenir chargées d'étamines de diverses couleurs, comme de pourpre, d'azur et d'or, ma tante me nommoit les fleurs dont c'étoit la dépouille.
Ce qui se passoit sous mes yeux, ce que ma tante me racontoit, ce que je lisois dans Virgile, m'inspiroit pour ce petit peuple un intérêt si vif que je m'oubliois avec lui, et ne m'en éloignois jamais sans un regret sensible. Depuis, et encore à présent, j'ai tant d'amour pour les abeilles que sans douleur je ne puis penser au cruel usage où l'on est, dans certains pays, de les faire mourir en recueillant leur miel. Ah! quand la ruche en étoit pleine, chez nous c'étoit les soulager que d'en ôter le superflu; mais nous leur en laissions abondamment pour se nourrir jusqu'à la floraison nouvelle, et l'on savoit, sans en blesser aucune, enlever les rayons qui excédoient leur besoin.
Dans les longues vacances de la fin de l'année, tous mes devoirs remplis, tous mes goûts satisfaits, j'avois encore du temps à donner à la société, et je conviens que, tous les ans, celle de la jeunesse me plaisoit davantage; mais, comme je l'ai dit, ce ne fut qu'à quinze ans qu'elle eut pour moi tout son attrait. Les liaisons qu'on y formoit n'inquiétoient point les familles: il y avoit si peu d'inégalité d'état et de fortune que les pères et mères étoient presque aussitôt d'accord que les enfans, et rarement l'hymen faisoit languir l'amour; mais ce qui pour mes camarades n'étoit d'aucun danger avoit pour moi celui d'éteindre mon émulation et de faire avorter le fruit de mes études.
Je voyois les coeurs se choisir et former entre eux des liens: l'exemple m'en donna l'envie. L'une de nos jeunes compagnes, et la plus jolie à mon gré, me parut libre encore et n'avoir, comme moi, que le vague désir de plaire. Dans sa fraîcheur, elle n'avoit pas ce tendre et doux éclat que l'on nous peint dans la beauté lorsqu'on la compare à la rose; mais le vermillon, le duvet, la rondeur de la pêche, vous offrent une image qui lui ressemble assez. Pour de l'esprit, avec une si jolie bouche pouvoit-elle ne pas en avoir? Ses yeux et son sourire en auroient donné seuls à son langage le plus simple; et, sur ses lèvres, le bonjour, le bonsoir, me sembloient délicats et fins. Elle pouvoit avoir un ou deux ans de plus que moi, et cette inégalité d'âge, qu'un air de raison, de sagesse, rendoit encore plus imposante, intimidoit mon amour naissant; mais peu à peu, en essayant de lui faire agréer mes soins, je m'aperçus qu'elle y étoit sensible, et, dès que je pus croire que j'en serois aimé, j'en fus amoureux tout de bon. Je lui en fis l'aveu sans détour, et, sans détour aussi, elle me répondit que son inclination s'accorderoit avec la mienne. «Mais vous savez bien, me dit-elle, qu'il faut au moins, pour être amans, pouvoir espérer d'être époux; et comment pouvons-nous l'espérer à notre âge? Vous avez à peine quinze ans: vous allez suivre vos études?—Oui, lui dis-je, telle est ma résolution et la volonté de ma mère.—Eh bien! voilà cinq ans d'absence avant que vous ayez pris un état, et moi j'aurai plus de vingt ans lorsque nous ne saurons encore à quoi vous êtes destiné.—Hélas! il est trop vrai, lui dis-je, que je ne puis savoir ce que je deviendrai; mais au moins jurez-moi de ne vous marier jamais sans prendre conseil de ma mère et sans lui demander si je n'ai pas moi-même quelque espérance à vous offrir.» Elle me le promit avec un sourire charmant, et, tout le reste du temps de nos vacances, nous nous livrâmes au plaisir de nous aimer avec l'ingénuité et l'innocence de notre âge. Nos promenades tête à tête, nos entretiens les plus intéressans, se passoient à imaginer pour moi dans l'avenir des possibilités de succès, de fortune, favorables à nos désirs; mais, ces douces illusions se succédant comme des songes, l'une détruisoit l'autre, et, après nous en être réjouis un moment, nous finissions par en pleurer, comme les enfans pleurent lorsqu'un souffle renverse le château qu'ils ont élevé.
Pendant l'un de ces entretiens, et comme nous étions assis sur la pente de la prairie, au bord de la rivière, un incident survint qui faillit me coûter la vie. Ma mère étoit instruite de mes assiduités auprès de Mlle B***[20]. Elle en fut inquiète, et craignit que l'amour ne ralentît en moi le goût et l'ardeur de l'étude. Ses tantes s'aperçurent qu'elle avoit du chagrin, et firent tant qu'elle ne put leur en dissimuler la cause. Dès lors ces bonnes femmes, présageant mon malheur, s'aigrirent à l'envi contre cette jeune innocente, l'accusant de coquetterie et lui faisant un crime d'être aimable à mes yeux. Un jour donc que ma mère me demandoit, l'une d'elles se détacha, vint me chercher dans la prairie, et, m'y ayant trouvé tête à tête avec l'objet de leur ressentiment, elle accabla cette fille aimable des reproches les plus injustes, sans y épargner les mots d'indécence et de séduction. Après cet imprudent éclat elle partit, et nous laissa, moi furieux, et mon amante désolée, étouffant de sanglots et les yeux pleins de larmes. Jugez quelle fut sur mon âme l'impression de sa douleur! J'eus beau lui demander pardon, pleurer à ses genoux, la supplier de mépriser, d'oublier cette injure: «Malheureuse! s'écrioit-elle, c'est moi que l'on accuse de vous avoir séduit et de vouloir vous déranger! Fuyez-moi, ne me voyez plus; non, je ne veux plus vous revoir!» À ces mots, elle s'en alla, et me défendit de la suivre.
Je retournai chez moi, l'air égaré, les yeux en feu, la tête absolument perdue. Heureusement mon père étoit absent, et je n'eus pour témoin de mon délire que ma mère. En me voyant passer et monter dans ma chambre, elle fut effrayée de mon trouble; elle me suivit; je m'étois enfermé; elle me commanda d'ouvrir: «Ô ma mère! lui dis-je, dans quel état vous me voyez! Pardon! je suis au désespoir, je ne me connois plus, je me possède à peine. Épargnez-moi la honte de paroître ainsi devant vous.» J'avois le front meurtri des coups que je m'étois donnés de la tête contre le mûr. Quelle passion que la colère! J'en éprouvois pour la première fois la violence et le transport. Ma mère, éperdue elle-même, me serrant dans ses bras et me baignant de larmes, jeta des cris si douloureux que toutes les femmes de la maison, hormis une seule, accoururent; et celle qui n'osoit paroître, et qui venoit d'avouer sa faute, s'arrachoit les cheveux du malheur qu'elle avoit causé.
Leur désolation, le déluge de pleurs que je voyois pleuvoir autour de moi, ces tendres et timides gémissemens que j'entendois, m'amollirent le coeur et firent tomber ma colère; mais j'étouffois, le sang avoit enflé toutes mes veines: il fallut me saigner. Ma mère trembloit pour mes jours. Sa mère, pendant la saignée, lui dit tout bas ce qui s'étoit passé, car inutilement me l'avoit-elle demandé à moi-même: «Une horreur! une barbarie!» étoient les seuls mots de réponse que j'avois pu lui faire entendre; lui en dire davantage eût été trop affreux pour moi dans ce moment. Mais, lorsque la saignée m'eut donné du relâche, et qu'un peu de calme eut changé ma furie en douleur, je fis à ma mère un récit fidèle et simple de mon amour, de la manière honnête et sage dont Mlle B*** y avoit répondu, enfin de la promesse qu'elle avoit bien voulu me faire de ne jamais se marier sans que ma mère y consentit. «Après cela, lui dis-je, quelle blessure pour son coeur, quel déchirement pour le mien, que l'injuste et sanglant reproche qu'elle vient d'essuyer pour moi! Ah! ma mère, c'est un affront que rien ne sauroit effacer.—Hélas! c'est moi qui en suis la cause, me dit-elle en pleurant; c'est mon inquiétude sur cette liaison qui a troublé la tête à nos tantes; si tu ne leur pardonnes pas, il faut aussi ne point pardonner à ta mère.» À ces mots, mes bras l'enveloppent et la serrent contre mon coeur.
Pour lui obéir, je m'étois couché. L'effervescence de mon sang, quoique bien affoiblie, n'étoit point apaisée; tous mes nerfs étoient ébranlés, et l'image de cette fille intéressante et malheureuse, que je croyois inconsolable, étoit présente à ma pensée, avec les traits de la douleur les plus vifs et les plus perçans. Ma mère me voyoit frappé de cette idée, et mon coeur, encore plus ému que mon cerveau, tenoit mon sang et mes esprits dans un mouvement déréglé semblable à une ardente fièvre. Le médecin, à qui la cause en étoit inconnue, présageoit une maladie, et parloit de la prévenir par une seconde saignée. «Croyez-vous, lui demanda ma mère, que ce soir il soit temps encore?» Il répondit qu'il seroit temps. «Revenez donc ce soir, Monsieur; jusque-là j'aurai soin de lui.»
Ma mère, en m'invitant à essayer de prendre quelque repos, me laissa seul, et, un quart d'heure après, elle revint accompagnée… de qui? Vous devez le prévoir, vous qui connoissez la nature. «Sauvez mon fils, rendez-le-moi, dit-elle à ma jeune maîtresse en l'amenant près de mon lit. Cet enfant vous croit offensée, apprenez-lui que vous ne l'êtes plus, qu'on vous a demandé pardon, et que vous avez pardonné.—Oui, Monsieur, je n'ai plus que des grâces à rendre à votre digne mère, me dit cette fille charmante, et il n'est point de déplaisir que ne me fissent oublier les bontés dont elle m'accable.—Ah! c'est à moi, Mademoiselle, d'être reconnoissant des soins de son amour, c'est à moi qu'elle rend la vie.» Ma mère fit asseoir au chevet de mon lit celle dont la vue et la voix répandoient dans mon âme un calmant si pur et si doux. Elle eut aussi la complaisance de paroître donner dans nos illusions, et, en nous recommandant à tous les deux la sagesse et la piété: «Qui sait, dit-elle, ce que le Ciel vous destine? il est juste; vous êtes bien nés l'un et l'autre, et l'amour même peut vous rendre plus dignes encore d'être heureux.—Voilà, me dit Mlle B***, des paroles bien consolantes et bien propres à vous calmer. Pour moi, vous le voyez, je n'ai plus aucune colère, aucun ressentiment dans l'âme. Celle de vos tantes dont la vivacité m'avoit blessée m'en a témoigné ses regrets; je viens de l'embrasser, mais elle pleure encore; et vous, qui êtes si bon, ne l'embrasserez-vous pas?—Oui, de tout mon coeur», répondis-je; et, dans l'instant, la bonne tante vint baigner mon lit de ses larmes. Le soir, le médecin trouva mon pouls encore un peu ému, mais parfaitement bien réglé.
Mon père, à son retour du petit voyage qu'il venoit de faire à Clermont, nous annonça qu'il alloit m'y mener, non pas, comme l'auroit voulu ma mère, pour continuer mes études et faire ma philosophie, mais pour apprendre le commerce. «C'est, lui dit-il, assez d'études et de latin: il est temps que je pense à lui donner un état solide. J'ai pour lui une place chez un riche marchand; le comptoir sera son école.» Ma mère combattit cette résolution de toute la force de son amour, de sa douleur et de ses larmes; mais moi, voyant qu'elle affligeoit mon père sans le dissuader, j'obtins qu'elle cédât. «Laissez-moi seulement arriver à Clermont, j'y trouverai, lui dis-je, le moyen de vous accorder.»
Si je n'avois suivi que ma nouvelle inclination, j'aurois été de l'avis de mon père, car le commerce, en peu d'années, pouvoit me faire un sort assez heureux; mais ni ma passion pour l'étude, ni la volonté de ma mère, qui, tant qu'elle a vécu, a été ma suprême loi, ne me permirent de prendre conseil de mon amour. Je partis donc, avec l'intention de me réserver, matin et soir, une heure et demie de mon temps pour aller en classe; et, en assurant mon patron que tout le reste de mes momens seroit à lui, je me flattois qu'il seroit content. Mais il ne voulut point entendre à cette composition, et il fallut opter entre le commerce et l'étude. «Eh quoi! Monsieur, lui dis-je, huit heures par jour d'un travail assidu dans votre comptoir ne vous suffisent pas? Qu'exigeriez-vous d'un esclave?» Il me répondit qu'il dépendoit de moi d'aller être plus libre ailleurs. Je ne me le fis pas redire, et, dans le moment même, je pris congé de lui.
Je n'avois pour toute richesse que deux petits écus que mon père m'avoit donnés pour mes menus plaisirs, et quelques pièces de douze sous que ma grand'mère, en me disant adieu, m'avoit glissées dans la main; mais la détresse où j'allois tomber étoit la moindre de mes peines. En quittant l'état que mon père me destinoit, j'allois contre sa volonté, je semblois me soustraire à son obéissance: me pardonneroit-il? ne viendroit-il pas me réduire et me ranger à mon devoir? et quand même, dans sa colère, il m'abandonneroit, avec quelle amertume n'accuseroit-il pas ma mère d'avoir contribué à mon égarement? La seule idée des chagrins que je causerois à ma mère étoit un supplice pour moi. L'esprit troublé, l'âme abattue, j'entrai dans une église, je me mis en prière, dernier recours des malheureux. Là, comme par inspiration, me vint une pensée qui tout à coup changea pour moi la perspective de la vie et le rêve de l'avenir.
Réconcilié avec moi-même, espérant l'être avec mon père par la sainteté du motif que j'avois à lui présenter, je commençai par me donner un gîte, en louant auprès du collège un cabinet aérien, où, pour meubles, j'avois un lit, une table, une chaise, le tout à dix sous par semaine, n'étant pas en état de faire un plus long bail. J'ajoutai à ces meubles un ustensile d'anachorète, et je fis ma provision de pain, d'eau claire et de pruneaux.
Après m'être établi, et avoir fait le soir chez moi une collation frugale, je me couchai; je dormis peu, et le lendemain j'écrivis deux lettres: l'une à ma mère, où je lui exposois le refus inhumain que j'avois essuyé de cet inflexible marchand; l'autre à mon père, où, faisant parler la religion et la nature, je le suppliois avec larmes de ne pas s'opposer à la résolution qui m'étoit inspirée de me consacrer aux autels. Le sentiment que je croyois avoir de cette sainte vocation étoit en effet si sincère, et ma foi aux desseins et aux soins de la Providence étoit si vive alors, que j'énonçai dans ma lettre à mon père l'espérance presque certaine de n'avoir plus dorénavant aucune dépense à lui causer; et, pour continuer mes études, je ne lui demandois que son consentement et sa bénédiction.
Ma lettre fut un texte pour l'éloquence de ma mère. Elle crut voir ma route tracée par les anges, et rayonnante de lumières, comme l'échelle de Jacob. Mon père, avec moins de foiblesse, n'avoit pas moins de piété. Il se laissa fléchir, et permit à ma mère de m'écrire qu'il adhéroit à mes saintes résolutions. En même temps, elle me fit passer quelques secours d'argent, dont je fis peu d'usage; et bientôt je fus en état de les lui rendre tels que je les avois reçus.
J'avois appris que le collège de Clermont, bien plus considérable que celui de Mauriac, faisoit seconder ses régens par des répétiteurs d'études; ce fut sur cet emploi que je fondai mon existence; mais, pour y être admis, il falloit au plus vite me faire un nom dans le collège, et, malgré mes quinze ans, gagner de haute lutte la confiance des régens.
J'ai oublié de dire qu'après la clôture des classes au collège de Mauriac, j'y étois allé prendre l'attestation de mon régent de rhétorique; il me l'avoit donnée la plus complète qu'il avoit pu; et, après l'avoir embrassé et remercié tendrement, je m'en allois, les yeux encore humides, lorsque je rencontrai dans le corridor ce préfet qui m'avoit si durement traité. «Vous voilà, Monsieur! me dit-il; d'où venez-vous?—Je viens, mon père, de voir le P. Balme, et de lui faire mes adieux.—Il vous aura donné sans doute une attestation favorable.—Oui, mon père, très favorable; et j'en suis bien reconnoissant.—Vous ne me demandez pas la mienne; vous croyez n'en avoir pas besoin.—Hélas! mon père, je serois bien heureux de l'obtenir, mais je n'ose pas l'espérer.—Entrez, me dit-il, dans ma chambre, je veux vous faire voir que vous ne m'avez pas connu.» J'entrai; il se mit à sa table; et, après avoir écrit une attestation plus exagérée en louanges que celle même de mon régent: «Lisez, dit-il en me la présentant avant d'y mettre le cachet; si vous n'en êtes pas content, je vous en donnerai une plus ample.» En la lisant, je me sentis accablé de confusion. Je fus devant le P. By comme Cinna devant Auguste. Tous les noms odieux que je lui avois donnés se présentèrent à ma pensée comme autant d'injures dont je l'avois noirci; et plus il étoit magnanime, plus j'étois confondu et humilié devant lui; enfin, mes yeux remplis de larmes osant se lever sur les siens, et voyant qu'il étoit touché de mon repentir: «Vous me pardonnez donc, mon père?» lui dis-je avec transport, et je me jetai dans ses bras. Je sais bien que les scènes qui nous sont personnelles ont pour nous un intérêt propre qui ne se fait sentir qu'à nous; mais je me trompe, ou celle-ci auroit été touchante même pour des indifférens.
Muni de ces attestations, je n'aurois eu qu'à les présenter au préfet du collège de Clermont, c'en étoit assez pour être envoyé en philosophie sur-le-champ et sans examen; mais ce n'étoit pas ce que je voulois. Un éloge en paroles, même le plus exagéré, ne fait qu'une impression vague; et il me falloit quelque chose de plus frappant, de plus intime: je voulus être examiné.
Je m'adressai donc au préfet, et, sans lui dire d'où je venois, je lui demandai son agrément pour entrer en philosophie. «D'où êtes-vous? me demanda-t-il.—Je suis de Bort, mon père.—Et où avez-vous étudié?» Ici je me permis de biaiser un peu. «Je viens, lui répondis-je, d'avoir pour maître un curé de campagne.» Ses sourcils et ses lèvres laissèrent échapper un signe de dédain; et, ouvrant un cahier de thèmes, il me proposa d'en faire un où il n'y avoit rien de difficile. Je le fis au trait de la plume et avec assez d'élégance. «Et vous avez, dit-il en le lisant, vous avez eu pour maître un curé de campagne?—Oui, mon père.—Ce soir, vous composerez en version.» Le hasard fit que ce fut un morceau de la harangue de Cicéron que j'avois vue en rhétorique; aussi fut-il traduit sans peine, et aussi vite que le thème avoit été fait. «Ainsi, dit-il encore, en lisant ma version, c'est chez un curé de campagne que vous avez étudié?—Vous devez bien le voir, lui dis-je.—Pour le voir encore mieux, je vous ferai composer demain en amplification.» Dans cet examen prolongé je crus apercevoir une curiosité qui m'étoit favorable. Le sujet qu'il me proposa ne fut pas moins encourageant: ce furent les regrets et les adieux d'un écolier qui quitte ses parens pour aller au collège. Quoi de plus analogue à ma situation et aux affections de mon âme? Je me rappellerois encore l'expression que je donnai aux sentimens du fils et de la mère. Ces mots dictés par la nature, et dont l'art n'imite jamais l'éloquente simplicité, furent arrosés de mes larmes, et le préfet s'en aperçut. Mais ce qui l'étonna le plus (parce que la vérité même y ressembloit à l'invention), ce fut l'endroit où, m'élevant au-dessus de moi-même, je fis parler le jeune homme à son père du courage qu'il se sentoit pour devenir un jour, à force d'application et de travail, la consolation, l'appui, l'honneur de sa vieillesse, et rendre à ses autres enfans ce qu'il lui auroit coûté pour son éducation. «Et vous avez étudié chez un curé de campagne?» s'écria plus fort mon jésuite. Pour cette fois je gardai le silence et ne fis que baisser les yeux. «Et les vers, reprit-il, ce curé de campagne vous a-t-il appris à les faire? Je répondis que j'en avois quelque notion, mais peu d'usage. «C'est ce que je serai bien aise de savoir, me dit-il avec un sourire. Venez ce soir avant la classe.» Le sujet des vers fut: En quoi la feinte diffère du mensonge? C'étoit justement une excuse qu'il m'offroit peut-être à dessein.
Je m'appliquai à faire voir dans la feinte un pur badinage, ou un artifice innocent; un art ingénieux d'amuser pour instruire, et quelquefois un art sublime d'embellir la vérité même, et de la rendre plus aimable, plus touchante, plus attrayante, en lui prêtant un voile transparent et semé de fleurs. Dans le mensonge il me fut aisé de montrer la bassesse d'une âme qui trahit son sentiment ou sa pensée; l'impudence d'un esprit fourbe, qui, pour en imposer, altère, dénature la vérité, et dont le langage porte le caractère de la ruse et de la malice, de la fraude et de la noirceur.
«À présent, dites-moi, reprit l'adroit jésuite, si c'est feinte ou mensonge ce que vous m'avez dit, qu'un curé de campagne a été votre maître: car je suis presque sûr que c'est chez nous, à Mauriac, que vous avez étudié.—Quoique l'un et l'autre soient vrais, je conviens, lui dis-je, mon père, que je vous aurois fait un mensonge si mon intention avoit été de vous tromper; mais, en différant de vous dire ce que vous savez à présent, je n'ai pas eu envie de vous le déguiser, ni de vous laisser dans l'erreur. J'avois besoin d'être connu de vous mieux que par des attestations: j'en avois d'assez bonnes à vous produire, et les voici. Mais, sur ces témoignages et sans examen, vous m'auriez accordé ma première demande; et j'en avois une à vous faire bien plus essentielle pour moi. En étudiant, il faut que moi-même j'enseigne, et que vous ayez la bonté de me faire gagner ma vie en me donnant des écoliers. Ma famille est pauvre et nombreuse; je lui ai déjà trop coûté, je ne veux plus être un fardeau pour elle; et, en attendant que je puisse aller à son secours, je vous demande ce que dans l'infortune tout homme peut demander sans rougir, du travail et du pain.—Eh! mon enfant, me dit-il, à votre âge, le moyen de se faire écouter, obéir, respecter parmi ses pareils? Vous avez à peine quinze ans.—Il est vrai; mais, mon père, ne comptez-vous pour rien le malheur et son influence? croyez-vous qu'il n'avance pas l'autorité de la raison et la maturité de l'âge? Essayez de mon caractère, et vous le trouverez peut-être assez grave pour faire oublier mes quinze ans.—Je verrai, me dit-il, je consulterai.—Non, mon père, il n'y a point à consulter. Il faut dès à présent me mettre sur la liste des répétiteurs du collège et me donner des écoliers. Il n'importe de quelles classes; ils feront leur devoir, j'ose vous en répondre, et vous serez content de moi.» Il me le promit, quoiqu'un peu foiblement; et, avec un billet de sa main, j'allai étudier en logique.
Dès le lendemain je crus m'apercevoir que le professeur avoit pris quelque connoissance de moi. La Logique de Port-Royal, et l'habitude de parler latin avec mon curé de campagne, me donnoient sur mes camarades une avance considérable. Je me hâtai de me produire, et ne négligeai rien pour être remarqué. Cependant les semaines s'écouloient sans que le préfet me donnât aucune nouvelle. Pour ne pas me rendre importun, je l'attendois. Quelquefois seulement je me trouvois sur son passage, et je le saluois d'un air de suppliant; mais à peine étois-je aperçu. Même il sembloit que, n'ayant rien de bon à m'annoncer, il feignît de ne pas me voir. Je m'en allois bien triste, et dans mon cabinet, voisin des nues, me livrant à mes réflexions, je faisois en pleurant ma collation d'ermite; heureusement j'avois d'excellent pain.
Une bonne petite Mme Clément, qui logeoit au-dessous de moi, et qui avoit une cuisine, fut curieuse de savoir où étoit la mienne. Elle me vint voir un matin. «Monsieur, je vous entends, me dit-elle, monter chez vous à l'heure des repas, et vous êtes seul, et vous êtes sans feu, et personne après vous ne monte. Pardonnez, mais je suis inquiète sur votre situation.» Je lui avouai que, pour le moment, je n'étois pas fort à mon aise; mais j'ajoutai qu'incessamment j'allois avoir amplement de quoi vivre; que j'étois en état de tenir une école, et que les Pères jésuites vouloient bien s'occuper de moi. «Bon! me dit-elle, vos Pères jésuites! ils ont bien autre chose en tête! Ils vous berceront de promesses, et ils vous laisseront languir. Que n'allez-vous à Riom chez les Pères de l'Oratoire? Ceux-là vous donneront moins de belles paroles, mais ils feront pour vous plus qu'ils n'auront promis.» Je n'ai pas besoin de vous dire que je parlois à une janséniste. Sensible à l'intérêt qu'elle prenoit à moi, je parus disposé à suivre ses conseils, et je lui demandai quelques instructions sur les Pères de l'Oratoire. «Ce sont, me dit-elle, des gens de bien que les jésuites détestent et qu'ils voudroient anéantir. Mais il est l'heure de dîner, venez manger ma soupe: je vous en dirai davantage.» J'acceptai son invitation; et, quoique son dîner fût assurément bien frugal, je n'en ai jamais fait de meilleur en ma vie; surtout deux ou trois petits coups de vin pur qu'elle me fit boire ranimèrent tous mes esprits. Là j'appris dans une heure tout ce que j'avois à savoir de l'animosité des jésuites contre les oratoriens, et de la jalouse rivalité de l'un et l'autre collèges. Ma voisine ajouta que, si j'allois à Riom, j'y serois bien recommandé. Je la remerciai des bons offices qu'elle vouloit me rendre; et, fort de ses intentions et de mes espérances, j'allai voir le préfet. C'étoit un jour de congé pour les classes. Il parut surpris de me voir, et me demanda froidement ce qui m'amenoit. Cet accueil acheva de me persuader ce que m'avoit dit ma voisine. «Je viens, mon père, lui répondis-je, prendre congé de vous.—Vous vous en allez?—Oui, mon père, je m'en vais à Riom, où les Pères oratoriens me donneront dans leur collège autant d'écoliers que j'en voudrai.—Quoi! mon enfant, vous nous quittez! Vous, élevé dans nos écoles, vous en seriez transfuge!—Hélas! c'est à regret; mais vous ne pouvez rien pour moi; et j'ai l'assurance que ces bons pères…—Ces bons pères n'ont que trop l'art de séduire et d'attirer les jeunes gens crédules comme vous; mais soyez bien sûr, mon enfant, qu'ils n'ont ni le crédit ni le pouvoir que nous avons.—Ayez donc, mon père, celui de me donner à travailler pour vivre.—Oui, j'y pense, je m'en occupe, et en attendant je m'en vais pourvoir à vos besoins.—Qu'appelez-vous, mon père, pourvoir à mes besoins? Apprenez que ma mère se priveroit de tout plutôt que de souffrir qu'un étranger vînt à mon aide. Mais je ne veux plus recevoir aucun secours, même de ma famille; et c'est du fruit de mon travail que je demande à subsister. Donnez-m'en les moyens vous-même, ou je vais les chercher ailleurs.—Non, non, vous n'irez point, reprit-il; je vous le défends. Suivez-moi; votre professeur a pour vous de l'estime; allons le voir ensemble.» Et de ce pas il me mena chez mon professeur. «Savez-vous, lui dit-il, mon père, ce que va devenir cet enfant-là? On l'appelle à Riom. Les oratoriens, ces hommes dangereux, veulent s'en faire un prosélyte. Il va se perdre, et c'est à nous de le sauver.» Mon professeur prit feu dans cette affaire encore plus vivement que le Père préfet. Ils dirent l'un et l'autre des merveilles de moi à tous les régens du collège; dès lors ma fortune fut faite; j'eus une école, et, dans un mois, douze écoliers, à quatre francs par tête, me firent un état au-dessus de tous les besoins. Je fus bien logé, bien nourri, et à Pâques j'eus les moyens de me vêtir décemment en abbé, ce dont j'avois le plus d'envie, soit pour mieux assurer mon père de la sincérité de ma vocation, soit pour avoir dans le collège une sérieuse existence.
Quand je quittai mon cabinet, ma voisine, à qui j'allai dire ce qu'on faisoit pour moi, n'en fut pas aussi aise que je l'aurois voulu. «Ah! je serois bien plus contente, me dit-elle, de vous voir aller à Riom. C'est là qu'on fait de bonnes et de saintes études.» Je la priai de me garder ses bontés en cas de besoin, et, même dans mon opulence, j'allai la revoir quelquefois.
Mon habit ecclésiastique, les bienséances qu'il m'imposoit, et de plus cet ancien désir de considération personnelle que l'exemple d'Amalvy m'avoit laissé dans l'âme, eurent pour moi d'heureux effets, et singulièrement celui de me rendre sévère et réservé dans mes liaisons de collège. Je ne me pressai pas de choisir mes amis, et je n'en fis qu'un petit nombre: nous étions quatre, et toujours les mêmes, dans nos parties de plaisir, c'est-à-dire de promenade. À frais communs, et à peu de frais, nous étions abonnés pour nos lectures avec un vieux libraire; et, comme les bons livres sont, grâce au Ciel, les plus communs, nous n'en lisions que d'excellens. Les grands orateurs, les grands poètes, les meilleurs écrivains du siècle dernier, quelques-uns du siècle présent, car le libraire en avoit peu, se succédoient de main en main; et, dans nos promenades, chacun se rappelant ce qu'il en avoit recueilli, nos entretiens se passoient presque tous en conférences sur nos lectures. Dans l'une de nos promenades à Beauregard, maison de plaisance de l'évêché; nous eûmes le bonheur de voir le vénérable Massillon. L'accueil plein de bonté que nous fit ce vieillard illustre, la vive et tendre impression que firent sur moi sa vue et l'accent de sa voix, est un des plus doux souvenirs qui me restent de mon jeune âge.
Dans cet âge où les affections de l'esprit et celles de l'âme ont une communication réciproquement si soudaine, où la pensée et le sentiment agissent et réagissent l'un sur l'autre avec tant de rapidité, il n'est personne à qui quelquefois il ne soit arrivé, en voyant un grand homme, d'imprimer sur son front les traits du caractère de son âme ou de son génie. C'étoit ainsi que, parmi les rides de ce visage déjà flétri, et dans ces yeux qui alloient s'éteindre, je croyois démêler encore l'expression de cette éloquence si sensible, si tendre, si haute quelquefois, si profondément pénétrante, dont je venois d'être enchanté à la lecture de ses sermons. Il nous permit de lui en parler, et de lui faire hommage des religieuses larmes qu'elle nous avoit fait répandre.
Après un travail excessif, durant mon année de logique, ayant eu, sans compter mes études particulières, trois autres classes, soir et matin, à faire avec mes écoliers, j'allai chez moi prendre un peu de repos; et ce ne fut pas, je l'avoue, sans quelque sentiment d'orgueil que je parus devant mon père, bien vêtu, les mains pleines de petits présens pour mes soeurs, et avec quelque argent de réserve. Ma mère, en m'embrassant, pleura de joie; mon père me reçut avec bonté, mais froidement; tout le reste de la famille fut comme enchanté de me voir.
Mlle B*** n'eut pas une joie aussi pure, et je fus moi-même bien confus, bien mal à mon aise, lorsqu'en habit d'abbé il fallut paroître à ses yeux. Dans mon changement, il est vrai, je ne lui étois pas infidèle, mais j'étois inconstant: c'en étoit bien assez. Je ne savois comment me conduire avec elle. Je consultai ma mère sur un point aussi délicat. «Mon fils, elle a droit, me dit-elle, de vous témoigner du dépit, de la colère, et quelque chose même de plus piquant, de la froideur et du dédain. C'est à vous de tout endurer, de lui marquer toujours l'estime la plus tendre, et de traiter avec des ménagemens infinis un coeur que vous avez blessé.»
Mlle B*** fut douce, indulgente, et polie avec réserve et bienséance; seulement elle eut soin d'éviter avec moi tout entretien particulier. Ainsi, dans la société, nous fûmes assez bien ensemble pour ne pas laisser croire qu'auparavant nous eussions été mieux.
La seconde année de ma philosophie fut encore plus laborieuse que la première. Mon école étoit augmentée, j'y donnois tous mes soins; et, de plus, destiné à soutenir des thèses générales, il fallut prendre de longues veilles sur mes nuits pour m'y préparer.
Ce fut le jour où je venois de terminer, par cet exercice public, le cours de ma philosophie, que j'appris l'événement funeste qui nous plongeoit, ma famille et moi, dans un abîme de douleur.
Après mes thèses, selon l'usage, nous faisions, mes amis et moi, dans la chambre du professeur, une collation qu'auroit dû animer la joie; et, dans les félicitations qui m'étoient adressées, je ne vis que de la tristesse. Comme j'avois assez bien résolu les difficultés qu'on m'avoit proposées, je fus surpris que mes camarades, et que le professeur lui-même, n'eussent pas un air plus content. «Ah! si j'avois bien fait, leur dis-je, vous ne seriez pas tous si tristes.—Hélas! mon cher enfant, me dit le professeur, elle est bien vraie et bien profonde, cette tristesse qui vous étonne! et plût au Ciel qu'elle n'eût pour cause qu'un succès moins brillant que celui que vous avez eu! C'est un malheur bien plus cruel qui me reste à vous annoncer: vous n'avez plus de père.» Je tombai sous le coup, et je fus un quart d'heure sans couleur et sans voix. Rendu à la vie et aux larmes, je voulois partir sur-le-champ pour aller sauver du désespoir ma pauvre mère; mais, sans guide et par les montagnes, la nuit m'alloit surprendre; il fallut attendre le point du jour. J'avois douze grandes lieues à faire sur un cheval de louage; et, en le pressant le plus qu'il m'étoit possible, je n'allois que très lentement. Durant ce funèbre voyage, une seule pensée, un seul tableau présent à mon esprit, l'avoit occupé sans relâche, et toutes les forces de mon âme s'étoient réunies pour en soutenir l'impression; mais bientôt, en réalité, il fallut avoir le courage de le voir, de le contempler dans ses plus lugubres horreurs.
J'arrive, au milieu de la nuit, à la porte de ma maison. Je frappe, je me nomme, et dans le moment un murmure plaintif, un mélange de voix gémissantes, se fait entendre. Toute la famille se lève, on vient m'ouvrir, et, en entrant, je suis environné de cette famille éplorée, mère, enfans, vieilles femmes, tous presque nus, échevelés, semblables à des spectres, et me tendant les bras avec des cris qui percent et déchirent mon coeur. Je ne sais quelle force que la nature nous réserve, sans doute, pour le malheur extrême, se déploya tout à coup en moi. Jamais je ne me suis senti si supérieur à moi-même. J'avois à soulever un poids énorme de douleur; je n'y succombai point. J'ouvris mes bras, mon sein à cette foule de malheureux; je les y reçus tous; et, avec l'assurance d'un homme inspiré par le Ciel, sans marquer de foiblesse, sans verser une larme, moi qui pleure facilement: «Ma mère, mes frères, mes soeurs, nous éprouvons, leur dis-je, la plus grande des afflictions; ne nous y laissons point abattre. Mes enfans, vous perdez un père; vous en retrouvez un; je vous en servirai; je le suis, je veux l'être: j'en embrasse tous les devoirs, et vous n'êtes plus orphelins.»
À ces mots, des ruisseaux de larmes, mais des larmes bien moins amères, coulèrent de leurs yeux. «Ah! s'écria ma mère en me pressant contre son coeur, mon fils! mon cher enfant! que je t'ai bien connu!» Et mes frères, mes soeurs, mes bonnes tantes, ma grand'mère, tombèrent à genoux. Cette scène touchante auroit duré le reste de la nuit, si j'avois pu la soutenir. J'étois accablé de fatigue; je demandai un lit. «Hélas! me dit ma mère, il n'y a dans la maison que le lit de…» Ses pleurs lui coupèrent la voix. «Eh bien! qu'on me le donne, j'y coucherai sans répugnance.»
J'y couchai. Je ne dormis point: mes nerfs étoient trop ébranlés. Toute la nuit je vis l'image de mon père, aussi vive, aussi fortement empreinte dans mon âme que s'il avoit été présent. Je croyois quelquefois le voir réellement. Je n'en étois point effrayé; je lui tendois les bras, je lui parlois. «Ah! que n'est-il vrai, lui disois-je, que n'êtes-vous ce qu'il me semble voir! que ne pouvez-vous me répondre, et me dire du moins si vous êtes content de moi!» Après cette longue insomnie et ce pénible rêve qui n'étoit pas un songe, il me fut doux de voir le jour. Ma mère, qui n'avoit pas plus dormi que moi, croyoit attendre mon réveil. Au premier bruit qu'elle m'entendit faire, elle vint, et fut effrayée de la révolution qui s'étoit faite en moi. Ma peau sembloit avoir été teinte dans le safran.
Le médecin, qu'elle appela, lui dit que c'étoit là un effet des grandes douleurs concentrées, et que la mienne pouvoit avoir les suites les plus redoutables, si l'on n'y faisoit pas quelque diversion. «Un voyage, une absence, et le plus tôt possible, est, dit-il, le meilleur et le plus sûr remède que je puisse vous indiquer; mais ne le lui proposez pas comme une dissipation: les grandes douleurs y répugnent; il faut, à leur insu, tâcher de les distraire, et les tromper pour les guérir.»
Le vieux curé qui m'avoit donné des leçons au temps des vacances s'offrit à m'attirer chez lui, au centre du diocèse où étoit son presbytère, et à m'y retenir aussi longtemps que l'exigeroit ma santé. Mais il falloit à ce voyage un motif: il s'en offrit un dans l'intention où j'étois moi-même de prendre la tonsure, des mains de mon évêque, avant d'aller plus loin: car l'une de mes espérances étoit l'heureux hasard d'un bénéfice simple que je tâcherois d'obtenir.
«Je vais, me dit ma mère, employer cette année à éclaircir et à régler les affaires de la maison. Toi, mon fils, hâte-toi d'entrer dans la carrière où Dieu t'appelle: fais-toi connoître de notre saint évêque et demande-lui ses conseils.»
Le médecin avoit raison: il est des douleurs plus attachantes que le plaisir même. Jamais, dans les plus heureux temps, lorsque la maison paternelle étoit pour moi si douce et si riante, je n'avois eu autant de peine à la quitter que lorsqu'elle fut dans le deuil. De six louis que j'avois amassés, ma mère me permit d'en laisser trois dans le ménage; et, assez riche encore, je me rendis avec mon vieil ami dans sa cure de Saint-Bonet.
LIVRE II
La tranquillité, le silence du hameau d'Abloville, où j'écris ces mémoires, me rappellent le calme que rendit à mon âme le village de Saint-Bonet[21]. Le paysage n'en étoit pas aussi riant, aussi fertile; le merisier et le pommier n'y ombrageoient pas les moissons de leurs rameaux chargés de fruits; mais la nature y avoit aussi sa parure et son abondance. La treille y formoit ses portiques, le verger ses salons, le gazon ses tapis; le coq y avoit sa cour d'amour, la poule sa jeune famille; le châtaignier avec assez de majesté y déployoit son ombre et y répandoit ses largesses; les champs, les prés, les bois, les troupeaux, la culture, la pêche des étangs, les grandes scènes de la campagne y étoient assez intéressantes pour occuper une âme oisive. La mienne, après le long travail de mes études et le cruel assaut de la mort de mon père, avoit besoin de ce repos.
Mon curé avoit quelques livres analogues à son état, qui alloit être le mien. Je me destinois à la chaire; il y dirigeoit mes lectures; il me faisoit goûter celle des livres saints, et, dans les pères de l'Église, il me montroit de bons exemples de l'éloquence évangélique. L'esprit de ce vieillard, naturellement gai, ne l'étoit avec moi qu'autant qu'il le falloit pour effacer tous les jours quelque teinte de ma noire mélancolie. Insensiblement, elle se dissipa, et je devins accessible à la joie. Elle venoit deux fois par mois présider, avec l'amitié, aux dîners que faisoient ensemble les curés de ce voisinage, et qu'ils se donnoient tour à tour. Admis à ces festins, ce fut là que je pris par émulation le goût de notre poésie. Presque tous ces curés faisoient des vers françois et s'invitoient par des épîtres, dont l'enjouement et le naturel me charmoient. Je fis, à leur imitation, quelques essais auxquels ils daignèrent sourire. Heureuse société de poètes, où l'on n'étoit point envieux, où l'on n'étoit point difficile, et où chacun étoit content de soi-même et des autres, comme si c'eût été un cercle d'Horaces et d'Anacréons!
Ce loisir n'étoit pas le but de mon voyage, et je n'oubliois pas que je m'étois approché de Limoges pour y aller prendre la tonsure; mais l'évêque[22] ne la donnoit en cérémonie qu'une fois l'an, et le moment en étoit passé. Il falloit ou l'attendre, ou bien solliciter une faveur particulière. J'aimai mieux me soumettre à la règle commune; en voici la raison. La cérémonie de la tonsure étoit tous les ans précédée d'une retraite chez les sulpiciens, lesquels observoient, disoit-on, le caractère des candidats, leurs dispositions naturelles, les qualités et les talens qu'ils annonçaient, pour en rendre compte à l'évêque. J'avois besoin d'être recommandé, et pour cela d'être aperçu, nommé, distingué dans la foule. Nécessité l'ingénieuse me conseilla de me ménager cette occasion d'être connu des sulpiciens et de mon évêque; mais six mois d'attente et de séjour chez mon pauvre curé lui auroient été trop onéreux. Heureusement, un bon gentilhomme de ses amis et de ses voisins, le marquis de Linars[23], me fit témoigner, par son prieur, l'extrême désir qu'il avoit que je voulusse donner ce temps de mon repos à un petit chevalier de Malte, l'un de ses fils, aimable enfant, mais dont l'instruction avoit été jusque-là négligée. Je fis consentir mon curé, et puis je consentis moi-même à ce qui m'étoit proposé. Je n'ai qu'à me louer des marques de bienveillance et d'estime dont je fus honoré dans cette maison distinguée, où toute la noblesse du pays abondoit. La marquise elle-même, Mortemart de naissance, élevée à Paris, un peu haute de caractère, étoit bonne et simple avec moi, parce que j'étois auprès d'elle naturel avec bienséance et respectueux sans façon, caractère qui m'a toujours mis à mon aise dans le monde, et dont jamais personne n'a été mécontent.
Quand vint le temps d'aller recevoir la tonsure, je me rendis au séminaire, et je m'y trouvai en retraite, sous les yeux de trois sulpiciens, avec une douzaine d'aspirans comme moi. Le recueillement, le silence, qui régnoient parmi nous, et les exercices de piété dont on nous occupoit, me parurent d'abord peu favorables à mes vues; mais, lorsque je désespérois de pouvoir me faire connoître, l'occasion s'en offrit d'elle-même. Nous avions, deux fois le jour, une heure de récréation dans un petit jardin planté de tilleuls en allées; mes camarades s'y amusoient à jouer au petit palet, et moi, à qui le jeu ne plaisoit pas, je me promenois seul. Un jour, l'un de nos directeurs vint à moi, et me demanda pourquoi je m'isolois et ne me tenois pas en société avec mes camarades. Je lui répondis que j'étois le moins jeune, et qu'à mon âge on étoit bien aise d'avoir quelques momens à soi pour recueillir, classer et ranger ses idées; que j'aimois à me rendre compte de mes études, de mes lectures, et qu'ayant le malheur de manquer de mémoire, je ne pouvois y suppléer qu'à force de méditation. Cette réponse engagea l'entretien. Mon sulpicien voulut savoir où j'avois fait mes classes, quel système j'avois soutenu dans mes thèses, et pour quel genre de lecture je me sentois le plus de goût. Je répondis à tout cela. Vous pensez bien qu'un directeur du séminaire de Limoges ne s'attendoit pas, en interrogeant un écolier de dix-huit ans, à trouver en lui un grand fonds de connoissances, et que mon petit magasin dut lui paroître un petit trésor.
Je présumai bien du succès de mon début, lorsque le soir, à l'heure de la promenade, au lieu d'un sulpicien j'en vis arriver deux. Ce fut là que le fruit de mes lectures de Clermont acquit une valeur réelle. J'avois dit que mon goût de prédilection étoit pour l'éloquence, et j'avois rapidement nommé ceux de nos orateurs chrétiens que j'admirois le plus. On me remit sur cette voie. Il fallut les analyser, marquer distinctement leurs divers caractères, citer de chacun les endroits qui m'avoient le plus frappé d'étonnement, ou rempli d'émotion, ou ravi par l'éclat et le charme de l'éloquence. Les deux hommes dont je parlai avec le plus d'enthousiasme furent Bourdaloue et Massillon; mais le temps me manqua pour me développer; ce ne fut que le lendemain que j'amplifiai leur éloge. J'avois tous leurs plans dans ma tête; les extraits que j'avois écrits de leurs sermons m'étoient présens; leurs exordes, leurs divisions, leurs plus beaux traits, jusqu'à leurs textes, me revenoient en foule. Ah! je puis dire que ce jour-là ma mémoire me servit bien; au lieu des deux sulpiciens de la veille, j'en avois trois pour auditeurs, et tous les trois, après m'avoir écouté en silence, s'en allèrent comme étourdis.
Le reste de nos entretiens (car ils ne me quittèrent plus aux heures de la promenade) s'étendit plus vaguement sur les plus belles oraisons funèbres de Bossuet et de Fléchier, sur quelques sermons de La Rue[24], sur le petit recueil de ceux de Cheminais[25], que je savois presque par coeur. Ensuite je ne sais comment on parla des poètes. Je convins que j'en avois lu quelques-uns, et je nommai le grand Corneille. «Et le tendre Racine, me demanda l'un des sulpiciens, l'avez-vous lu?—Oui, je m'en accuse, lui dis-je; mais Massillon l'avait lu avant moi, et c'est de lui qu'il avoit appris à parler au coeur avec tant d'onction et de charme. Et pensez-vous, lui demandai-je, que Fénelon, l'auteur du Télémaque, n'eût pas lu et relu vingt fois dans l'Énéide les amours de Didon?»
À propos de Virgile, on en vint aux livres classiques; et ces messieurs, qui ne savoient pas combien, grâce à mon infortune, je devois être imbu de cette vieille latinité, furent surpris de voir comme j'en étois plein. Vous croyez bien que je me donnois tout le plaisir de la répandre. Je n'en tarissois point. Vers et prose couloient de source, et j'avois encore l'air de n'en pas citer davantage de peur de les en accabler.
Je finis par un étalage de ma fraîche érudition de Saint-Bonet. Les livres de Moïse et ceux de Salomon avoient déjà passé sur le tapis; j'en étois aux saints pères lorsqu'arriva le jour d'aller recevoir la tonsure. Ce jour-là donc, après notre initiation à l'état ecclésiastique, nous allâmes, conduits par nos trois directeurs, rendre nos devoirs à l'évêque. Il nous reçut tous avec une égale bonté; mais, au moment que je me retirois avec mes camarades, il me fit rappeler. Le coeur me tressaillit.
«Mon enfant, me dit-il, vous ne m'êtes pas inconnu; votre mère vous a recommandé à moi. C'est une digne femme que votre mère, et j'en fais grand cas. Où vous proposez-vous d'aller achever vos études?» Je répondis que je n'avois encore aucun dessein pris là-dessus; que je venois d'avoir le malheur de perdre mon père; que ma famille, nombreuse et pauvre, attendoit tout de moi, et que j'allois tâcher de voir quelle université pourroit me procurer, durant le cours de mes études, le moyen d'exister et d'aller au secours de ma mère et de nos enfans. «Et de vos enfans? reprit-il, attendri de cette expression.—Oui, Monseigneur, je suis pour eux un second père; et, si je ne meurs à la peine, je me suis bien promis d'en remplir les devoirs.—Écoutez, me dit-il, j'ai pour ami l'archevêque de Bourges[26], l'un de nos plus dignes prélats; je puis vous adresser à lui; et, s'il veut bien, comme je l'espère, avoir égard à ma recommandation, vous n'aurez plus, pour vous et pour votre famille, qu'à mériter qu'il vous protège, en usant bien des dons que le Ciel vous a faits.» Je rendis grâces à mon évêque de ses bonnes intentions; mais je lui demandai le temps d'en instruire ma mère et de la consulter, ne doutant pas qu'elle n'y fût sensible autant que je l'étois moi-même.
Mon bon curé, de qui j'allai prendre congé, fut transporté de joie en apprenant ce qu'il appeloit un coup du Ciel en ma faveur. Qu'auroit-il dit, s'il avoit pu prévoir que cet archevêque de Bourges seroit grand aumônier, cardinal, ministre de la feuille des bénéfices, et que l'éloquence, à laquelle j'avois dessein de me vouer, alloit avoir sous ce ministère les occasions les plus intéressantes de se signaler à la cour? Il est certain que, pour un jeune ecclésiastique qui, avec beaucoup d'ambition, auroit eu assez de talens, il s'ouvroit devant moi une belle carrière. Une vaine délicatesse, une plus vaine illusion m'empêcha d'y entrer. J'ai eu lieu d'admirer plus d'une fois comment se noue et se dénoue la trame de nos destinées, et de combien de fils déliés et fragiles le tissu en est composé.
Arrivé à Linars, j'écrivis à ma mère que je venois de prendre la tonsure sous de favorables auspices; que j'avois reçu de l'évêque les plus touchantes marques de bonté; qu'au plus tôt j'irois l'en instruire. Le même jour je reçus d'elle un exprès avec une lettre presque effacée de ses larmes. «Est-il vrai, me demandoit-elle, que vous avez fait la folie de vous engager dans la compagnie du comte de Linars, frère du marquis, et capitaine au régiment d'Enghien[27]? Si vous avez eu ce malheur, marquez-le-moi; je vendrai tout le peu que j'ai pour dégager mon fils. Ô mon Dieu! est-ce bien là le fils que vous m'aviez donné!»
Jugez du désespoir où je tombai en lisant cette lettre. La mienne avoit fait un détour pour arriver à Bort; ma mère ne la recevroit que dans deux jours, et je la voyois désolée. Je lui écrivis bien vite que ce qu'on lui avoit dit étoit un horrible mensonge; que cette coupable folie ne m'étoit jamais venue dans la pensée; que j'avois le coeur déchiré du chagrin qu'elle en éprouvoit; que je lui demandois pardon d'en être la cause innocente; mais qu'elle auroit dû me connoître assez pour ne pas croire à cette absurde calomnie, et que j'irois incessamment lui faire voir que ma conduite n'étoit ni celle d'un libertin, ni celle d'un jeune insensé. L'exprès repartit sur-le-champ; mais, tant que je pus compter les heures où ma mère n'étoit pas encore détrompée, je fus au supplice moi-même.
Il y avoit, s'il m'en souvient, seize lieues de Linars à Bort; et, quoique j'eusse conjuré l'exprès d'aller toute la nuit, comment pouvois-je croire qu'il n'eût pas pris quelque repos? Il me fut impossible d'en prendre aucun, et je n'avois cessé de baigner mon lit de mes larmes, en songeant à celles que ma mère versoit pour moi, lorsque j'entendis dans la cour un bruit de chevaux. Je me lève. C'étoit le comte de Linars qui arrivoit. Je ne me donnai pas le temps de m'habiller pour aller au-devant de lui; mais il me prévint; et, en venant à moi en homme désolé: «Ah! Monsieur, me dit-il, combien va me rendre coupable à vos yeux l'imprudence d'un badinage qui a mis la désolation dans votre famille, et dans le coeur de votre mère une douleur que je n'ai pu calmer! Elle vous croit engagé avec moi. Elle est venue tout éplorée se jeter à mes pieds, et m'offrir, pour vous dégager, sa croix d'or, son anneau, sa bourse, et tout ce qu'elle avoit au monde. J'ai eu beau l'assurer que cet engagement n'existoit point, j'ai eu beau le lui protester, elle a pris tout cela pour un refus de le lui rendre. Elle est encore dans les pleurs. Partez incessamment, allez la rassurer vous-même.—Eh! Monsieur le comte, lui demandai-je, qui a pu donner lieu à ce bruit funeste?—Moi, Monsieur, me dit-il; j'en suis au désespoir; je vous en demande pardon. Le besoin de lever de nouvelles recrues m'avoit conduit dans votre ville. J'y ai trouvé quelques jeunes gens, vos camarades de collège, qui avoient envie de s'engager, mais qui délibéroient encore. J'ai vu que, pour les décider, il ne falloit que votre exemple. J'ai succombé à la tentation de leur dire qu'ils vous auroient pour camarade, que je vous avois engagé, et le bruit s'en est répandu.—Ah! Monsieur, m'écriai-je avec indignation, se peut-il qu'un pareil mensonge soit sorti de la bouche d'un homme tel que vous!—Accablez-moi, me dit-il, je mérite les reproches les plus honteux; mais cette ruse, dont je n'ai pas senti la conséquence, m'a fait connoître un naturel de mère comme je n'en ai jamais vu. Allez la consoler; elle a besoin de vous revoir.»
Le marquis de Linars, à qui son frère avoua sa faute et tout le mal qu'il m'avoit fait, me donna un cheval, un guide, et le lendemain je partis; mais je partis avec la fièvre, car mon sang s'étoit allumé; et sur le soir le redoublement me prit dans le moment où, par des chemins de traverse, mon guide m'avoit égaré. Je frissonnois sur mon cheval, et la nuit alloit me gagner dans une heure, en rase campagne, lorsque je vis un homme qui traversoit mon chemin. Je l'appelai pour savoir où j'étois, et s'il y avoit loin de là au village où mon guide croyoit aller. «Vous en êtes à plus de trois lieues, me dit-il, et vous n'êtes pas sur la route.» Mais, en me répondant, il m'avoit reconnu: c'étoit un garçon de ma ville. «Est-ce vous? me dit-il en me nommant; et par quel hasard vous trouvé-je à l'heure qu'il est dans ces bruyères? Vous avez l'air malade! Où allez-vous donc passer la nuit?—Et vous? lui demandai-je.—Moi, dit-il, je vais voir un oncle à moi dans un village qui n'est pas loin d'ici.—Et votre oncle, ajoutai-je, voudroit-il bien me donner l'asile dans sa maison jusqu'à demain, car j'ai grand besoin de repos?—Chez lui, me dit-il, vous serez mal logé, mais vous y serez bien reçu.» Je m'y laissai conduire, et j'y trouvai du pain et du lait pour mon guide, du foin pour mon cheval, et pour moi un bon lit de paille fraîche et de l'eau panée pour mon souper. Il ne m'en falloit pas davantage, car j'étois dans l'accès, et il fut assez fort.
Le lendemain à mon réveil (car j'avois dormi quelques heures) j'appris que ce village étoit une paroisse. C'étoit le jour de l'Assomption, et, quoique bien malade, je voulus aller à la messe. Un jeune abbé dans cette église étoit un objet d'attention. Le curé m'aperçut; et, après la messe, il me pria de venir dans la sacristie. «Est-il possible, me dit-il après avoir appris mon aventure, que, dans un village où je suis, un ecclésiastique ait couché sur la paille?» Il me mena chez lui, et jamais l'hospitalité ne fut plus cordialement ni plus noblement exercée. J'étois affaibli par la diète et la fatigue du voyage; il voulut me fortifier; et, persuadé que ma fièvre n'étoit que dans le sang et non dans les humeurs, il prétendit qu'un chyle abondant, frais et doux en seroit le remède. Il ne se trompoit point. Il me fit dîner avec lui. Jamais je n'ai mangé une si excellente soupe. Sa nièce l'avoit faite; sa nièce, à dix-huit ans, ressembloit à ces vierges du Corrège ou de Raphaël. Je n'ai jamais vu dans le regard plus de douceur ni plus de charmes. Elle fut ma garde-malade tandis que le curé disoit les vêpres à l'église; et, tout malade que j'étois, je ne fus pas insensible à ses soins. «Mon oncle, me dit-elle, ne veut pas vous laisser partir dans l'état où vous êtes. Il y a, dit-elle, six grandes lieues d'ici à Bort. Il veut, avant de vous mettre en chemin, que vous ayez repris des forces. Et pourquoi vous presser? N'êtes-vous pas bien avec nous? Vous aurez un bon lit; je le ferai moi-même. Je vous porterai vos bouillons, ou, si vous l'aimez mieux, du lait écumant d'une chèvre que je trais de ma main; vous nous arrivez pâle, et nous voulons absolument vous renvoyer couleur de rose.—Ah! lui dis-je, Mademoiselle, il me seroit bien doux d'attendre près de vous la santé; mais si vous saviez à quel point ma mère est en peine de moi! combien elle est impatiente de me revoir! et combien je dois être impatient moi-même de me retrouver dans ses bras!—Plus vous l'aimez, et plus elle vous aime, plus vous devez, me dit-elle, lui épargner la douleur de vous revoir dans cet état. Une soeur a plus de courage; et moi je suis ici comme une soeur pour vous.—On le croiroit, lui dis-je, à ce tendre intérêt que vous voulez bien prendre à moi.—Assurément, dit-elle, vous nous intéressez; et cela est bien naturel, mon oncle et moi nous avons l'âme compatissante pour tout le monde; mais nous ne voyons pas souvent des malades faits comme vous.» Le curé revint de l'église. Il exigea de moi de renvoyer mon cheval et mon guide, et voulut prendre sur lui le soin de me faire mener chez moi.
Dans une situation tranquille, je me serois trouvé enchanté dans ce presbytère, comme Renaud dans le palais d'Armide, car ma naïve Marcelline étoit une Armide pour moi; et plus elle étoit innocente, plus je la trouvois dangereuse. Mais, quoique ma mère dût être détrompée par mes deux lettres, rien ne m'auroit retenu loin d'elle au delà du jour où, l'accès de ma fièvre ayant été plus foible, et me sentant un peu remis par deux nuits d'assez bon sommeil, je pus remonter à cheval.
Ma soeur (c'étoit le nom que Marcelline s'étoit donné, et que je lui donnois moi-même lorsque nous étions tête à tête) ne me vit pas au moment de partir sans un saisissement de coeur qu'elle ne put dissimuler. «Adieu, Monsieur l'abbé, me dit-elle devant son oncle; prenez soin de votre santé; ne nous oubliez pas, et embrassez bien tendrement pour moi madame votre mère; dites-lui que je l'aime bien.»
À ces mots, ses yeux se mouillèrent, et, comme elle se retiroit pour nous cacher ses pleurs: «Vous voyez, me dit le curé, ce nom de mère l'attendrit; c'est qu'il n'y a pas longtemps qu'elle a perdu la sienne. Adieu, Monsieur, je vous dis comme elle, ne nous oubliez pas; nous parlerons souvent de vous.»
Je trouvai ma mère pleinement rassurée sur ma conduite; mais, en me voyant, elle fut alarmée sur ma santé. Je calmai ses inquiétudes, et, en effet, je me sentois bien mieux, grâce au régime auquel le curé m'avoit mis. Nous lui écrivîmes l'un et l'autre pour le remercier de ses bontés hospitalières, et, en lui renvoyant sa jument, sur laquelle j'étois venu, nous accompagnâmes nos lettres de quelques modestes présens, parmi lesquels ma mère glissa pour Marcelline une parure simple et de peu de valeur, mais élégante et de bon goût. Après quoi, ma santé se rétablissant à vue d'oeil, nous ne fûmes plus, l'un et l'autre, occupés que de mes affaires.
La protection de l'évêque, sa recommandation, la perspective qu'elle m'offroit, parurent à ma mère tout ce qu'il y avoit de plus heureux pour moi, et je pensois alors comme elle. Mon étoile (et je dis à présent, mon heureuse étoile) me fit changer d'opinion. Cet incident m'oblige encore à revenir sur le passé.
J'ai lieu de croire que, depuis l'examen du préfet de Clermont, les jésuites avoient jeté les yeux sur moi. Deux de mes condisciples, et des plus distingués, étoient déjà pris dans leurs filets. Il étoit possible qu'on voulût m'y attirer, et un fait assez curieux, dont j'ai gardé la souvenance, me persuade au moins qu'on y avoit pensé.
Dans le peu de loisirs que j'avois à Clermont, je m'étois fait un amusement du dessin, et, comme j'en avois le goût, l'on m'en supposoit le talent. J'avois l'oeil juste et la main sûre; il n'en falloit pas davantage pour l'objet qui me fit un jour appeler auprès du recteur. «Mon enfant, me dit-il, je sais que vous vous amusez à dessiner l'architecture, et je vous ai choisi pour me lever un plan: c'est celui de notre collège; examinez bien l'édifice, et, après en avoir exactement tracé l'enceinte, figurez-en l'élévation. Apportez-y le plus grand soin, car votre ouvrage sera mis sous les yeux du roi.»
Tout fier de cette commission, j'allai m'en acquitter, et j'y mis, comme l'on peut croire, l'attention la plus scrupuleuse; mais, pour avoir voulu trop bien faire, je fis très mal. L'une des ailes du bâtiment avoit un étage, et l'autre aile n'en avoit point. Je trouvai cette inégalité choquante, et je la corrigeai en élevant une aile comme l'autre. «Eh! mon enfant, qu'avez-vous fait? me dit le recteur.—J'ai rendu, lui dis-je, mon père, l'édifice régulier.—Et c'est précisément ce qu'il ne falloit pas. Ce plan est destiné à montrer le contraire, d'abord au père confesseur, et, par son entremise, au ministre et au roi lui-même: car il s'agit d'obtenir des fonds pour élever l'étage qui manque à l'une des deux ailes.» Je m'en allai bien vite corriger ma bévue, et, quand le recteur fut content: «Voulez-vous bien, mon père, me permettre, lui dis-je, une observation? Ce collège qu'on vient de vous bâtir est beau, mais il n'y a point d'église. Vous y dites la messe dans une salle basse. Est-ce que dans le plan on auroit oublié l'église?» Le jésuite sourit de ma naïveté. «Votre observation, me dit-il, est très juste; mais vous avez dû remarquer aussi que nous n'avons point de jardin.—Et c'est aussi de quoi je me suis étonné.—N'en soyez plus en peine; nous aurons l'un et l'autre.—Comment cela, mon père? je n'y vois point d'emplacement.—Quoi! vous ne voyez pas en dehors du fer à cheval qui ferme l'enceinte du collège, vous ne voyez pas cette église des Pères augustins, et ce jardin dans leur couvent?—Eh bien! mon père?—Eh bien! ce jardin, cette église, seront les nôtres, et c'est la Providence qui semble les avoir placés si près de nous.—Mais, mon père, les augustins n'auront donc plus ni jardin, ni église?—Au contraire, ils auront une église plus belle et un jardin encore plus vaste: nous ne leur ferons aucun tort, à Dieu ne plaise! et, en les délogeant, nous saurons les dédommager.—Vous délogerez donc les Pères augustins?—Oui, mon enfant, et leur maison sera, pour nos vieillards, une infirmerie, un hospice, car il faut bien que nos vieillards aient une maison de repos.—Rien n'est plus juste, assurément; mais je cherche où vous logerez les Pères augustins.—N'en ayez point d'inquiétude: ils auront le couvent, l'église et le jardin des Pères cordeliers. N'y seront-ils pas à leur aise, et beaucoup mieux qu'ils ne sont là?—Fort bien! mais que deviennent les Pères cordeliers?—Je me suis attendu à cette objection, et il est juste que j'y réponde: Clermont et Mont-Ferrand faisoient deux villes autrefois; maintenant elles n'en font qu'une, et Mont-Ferrand n'est plus qu'un faubourg de Clermont: aussi dit-on Clermont-Ferrand. Or, vous saurez qu'à Mont-Ferrand les cordeliers ont un couvent superbe, et vous concevez bien qu'il n'est pas nécessaire qu'une ville ait deux couvens de cordeliers. Donc, en faisant passer ceux de Clermont à Mont-Ferrand on ne fait du mal à personne, et nous voilà, sans préjudice pour autrui, possesseurs de l'église, du jardin, du couvent de ces bons Pères augustins, qui nous sauront gré de l'échange, car il en faut toujours agir en bons voisins. Au reste, mon enfant, ce que je vous confie est encore le secret de la société; mais vous n'y êtes pas étranger, et je me plais, dès à présent, à vous regarder comme étant l'un des nôtres.»
Tel fut, autant qu'il m'en souvient, ce dialogue, où Blaise Pascal auroit trouvé le mot pour rire, et qui ne me parut que sincère et naïf. Ce que j'en infère aujourd'hui, c'est que ce ne fut pas sans intention préméditée que le professeur de rhétorique de Clermont, le P. Nolhac[28], en passant par ma ville pour aller à Toulouse, vint me demander à dîner.
Ma bonne mère, qui ne se doutoit point de sa mission, non plus que moi, le reçut de son mieux; et, pendant le dîner, il la rendit heureuse, en lui exagérant mes succès dans l'art d'enseigner. À l'entendre, mes écoliers étoient distingués dans leurs classes, et il étoit aisé de reconnoître, en lisant les devoirs, ceux qui avoient passé sous mes yeux. Je trouvois bien dans cette flatterie une politesse excessive, mais je n'en voyois pas le but.
Vers la fin du repas, ma mère, selon l'usage du pays, nous ayant laissés seuls à table, mon jésuite fut à son aise. «À présent, me dit-il, parlons de vos projets. Que vous proposez-vous, et quelle route allez-vous prendre?» Je lui confiai les avances que mon évêque m'avoit faites, et le dessein où nous étions, ma mère et moi, d'en profiter. Il m'écouta d'un air pensif et dédaigneux. «Je ne sais pas, me dit-il enfin, ce que vous trouvez de flatteur et de séduisant dans ces offres. Pour moi, je n'y vois rien qui soit digne de vous. D'abord le titre de docteur de Bourges est décrié au point d'en être ridicule; et, au lieu d'y prendre des grades, vous allez vous y dégrader. Ensuite… mais ceci est un article trop délicat pour y toucher. Il est des vérités qu'on ne peut dire qu'à son ami intime, et je n'ai pas avec vous le droit de m'expliquer si librement.» Cette réticence discrète eut l'effet qu'il en attendoit. «Expliquez-vous, mon père, et soyez sûr, lui dis-je, que je vous saurai gré de m'avoir parlé à coeur ouvert.—Vous le voulez, dit-il, et en effet je sens que, dans un moment aussi critique, je ferois mal de vous dissimuler ce que je pense d'une affaire où je ne vois pour vous rien d'assuré que des dégoûts.—Et quels dégoûts? lui demandai-je avec étonnement.
—Votre évêque, poursuivit-il, est le meilleur homme du monde; ses intentions sont droites, et il ne vous veut que du bien, j'en suis persuadé. Mais quel bien pense-t-il vous faire en vous mettant sous la dépendance et à la merci de cet archevêque de Bourges? Durant vos cinq années de théologie et de séminaire, vous serez à sa pension et vous vivrez de ses bienfaits; je veux croire aussi qu'il aidera votre famille de quelques secours charitables (ces mots me glacèrent les sens); mais, vous et votre mère, êtes-vous faits pour être sur la liste de ses aumônes? et en êtes-vous réduits là?—Assurément non, m'écriai-je.—C'est pourtant là, et pour longtemps peut-être, ce que l'on vous propose, ce que l'on vous fait espérer.—Il me semble, lui dis-je, que l'Église a des biens dont la dispensation est remise aux évêques, des biens qu'ils n'ont pas droit de posséder eux-mêmes, et dont seulement ils disposent; et ces biens-là, ces bénéfices, on peut les recevoir de leurs mains sans rougir.—Vraiment, c'est là, me dit-il, l'appât dont ils agacent l'ambition des jeunes gens. Mais quand et à quel prix leur viennent ces biens qu'ils attendent? Vous ne connoissez pas l'esprit de domination et d'empire qu'exercent sur leurs protégés ces tardifs et lents bienfaiteurs. Leur crainte est qu'on ne leur échappe; et ils prolongent le plus longtemps qu'ils peuvent l'état de dépendance et d'asservissement où ils tiennent ces malheureux. Ils donnent aisément et libéralement à la faveur, à la naissance; mais, si le mérite infortuné en obtient jamais quelque grâce, il l'achète bien chèrement!—Vous me montrez, lui dis-je, bien des ronces et des épines où je ne voyois que des fleurs; mais, dans ma situation, chargé d'une famille qu'il faut que je soutienne, et qui a besoin de mon appui, que me conseillez-vous de faire?—Je vous conseille, me dit-il, de vous mettre en position de vous protéger vous-même, et non pas d'être protégé. Je connois un état où tout homme qui se distingue a du crédit et des amis puissans. Cet état, c'est le mien. Toutes les voies de la fortune et de l'ambition nous sont personnellement interdites; mais elles sont toutes ouvertes à tout ce qui nous appartient.—Vous me conseillez donc de me faire jésuite?—Oui, sans doute! et bientôt, par des moyens qui nous sont connus, votre mère sera tranquille, ses enfans seront élevés, l'État lui-même en prendra soin; et, lorsque arrivera le temps de les pourvoir, il n'est point de facilités que nos relations ne vous donnent. Voilà pourquoi la fleur de la jeunesse de nos collèges ambitionne et sollicite l'avantage d'être reçue dans cette société puissante; voilà pourquoi les chefs des plus grandes maisons veulent y être affiliés.—J'ai regardé, lui dis-je, votre société comme une source de lumières; et, pour un homme qui veut s'instruire et développer ses talens, je me suis dit cent fois qu'il n'y avoit rien de mieux que de vivre au milieu de vous; mais dans vos règlemens deux choses me répugnent: la longueur du noviciat et l'obligation de commencer par enseigner les basses classes.—Pour le noviciat, me dit-il, ce sont deux ans d'épreuve qu'il faut subir: la loi en est invariable; mais, pour les basses classes, je crois pouvoir répondre que vous en serez dispensé.» En discourant ainsi, nous buvions d'un vin capiteux. La tête du jésuite s'exaltoit en jactance de la considération dont jouissoit sa compagnie, et de l'éclat qui en rejaillissoit sur les individus. «Rien, disoit-il, n'est comparable aux agrémens dont jouit dans le monde un jésuite, homme de mérite: tous les accès lui sont faciles; partout l'accueil le plus favorable, le plus flatteur, lui est assuré.» Son éloquence fut si pressante qu'à la fin elle m'entraîna.