«Me voilà décidé, lui dis-je, à remercier mon évêque. Le reste demande un peu plus de réflexion. Mais je compte aller à Toulouse; et là, si ma mère y consent, j'achèverai de suivre vos conseils.»
Je communiquai à ma mère les observations du jésuite sur le désagrément d'aller à Bourges me constituer le pensionnaire de l'archevêque. Elle eut la même délicatesse et la même fierté que moi, et nos deux lettres à mon évêque furent écrites dans cet esprit. Il ne me manquoit plus que de la consulter sur le dessein de me faire jésuite. Je n'en eus jamais le courage. Ni sa foiblesse ni la mienne n'auroient pu soutenir cette consultation: pour la raisonner de sang-froid, il falloit être éloigné l'un de l'autre. Je me réservai de lui écrire, et je me rendis à Toulouse, irrésolu moi-même encore sur ce que j'allois devenir. Dirai-je qu'en chemin je manquai encore ma fortune?
Un muletier d'Aurillac, qui passoit sa vie sur le chemin de Clermont à Toulouse, voulut bien se charger de moi. J'allois sur l'un de ses mulets, et lui, le plus souvent à pied, cheminoit à côté de moi. «Monsieur l'abbé, me dit-il, vous serez obligé de passer chez moi quelques jours, car mes affaires m'y arrêtent. Au nom de Dieu, employez ce temps-là à guérir ma fille de sa folle dévotion. Je n'ai qu'elle, et pas pour un diable elle ne veut se marier. Son entêtement me désole.» La commission étoit délicate; je ne la trouvai que plaisante, je m'en chargeai volontiers.
Je me figurois, je l'avoue, comme une bien pauvre demeure celle d'un homme qui trottoit sans relâche à la suite de ses mulets, ayant tantôt la pluie, tantôt la neige sur le corps, et par les chemins les plus rudes. Je ne fus donc pas peu surpris lorsque, en rentrant chez lui, je vis une maison commode, bien meublée, d'une propreté singulière, et qu'une espèce de soeur grise, jeune, fraîche, bien faite, vint au-devant de Pierre (c'étoit le nom du muletier) et l'embrassa en l'appelant son père. Le souper qu'elle nous fit servir n'avoit pas moins l'air de l'aisance. Le gigot étoit tendre et le vin excellent. La chambre que l'on me donna avoit, dans sa simplicité, presque l'élégance du luxe. Jamais je n'avois été si mollement couché. Avant de m'endormir, je réfléchis sur ce que j'avois vu. «Est-ce, dis-je en moi-même, pour passer quelques heures de sa vie à son aise que cet homme en tracasse et consume le reste en de si pénibles travaux? Non, c'est une vieillesse tranquille et reposée qu'il travaille à se procurer, et ce repos, dont il jouit en espérance, le soulage de ses fatigues. Mais cette fille unique qu'il aime tendrement, par quelle fantaisie, jeune et jolie comme elle est, s'est-elle vêtue en dévote? Pourquoi cet habit gris, ce linge plat, cette croix d'or sur sa poitrine et cette guimpe sur son sein? Ces cheveux qu'elle cache comme sous un bandeau sont pourtant d'une jolie teinte. Le peu que l'on voit de son cou est blanc comme l'ivoire. Et ces bras? ils sont aussi de cet ivoire pur, et ils sont faits au tour!» Sur ces réflexions je m'endormis, et le lendemain j'eus le plaisir de déjeuner avec la dévote. Elle me demanda obligeamment des nouvelles de mon sommeil. «Il a été fort doux, lui dis-je; mais il n'a pas été tranquille, et les songes l'ont agité. Et vous, Mademoiselle, avez-vous bien dormi?—Pas mal, grâce au Ciel! me dit-elle.—Avez-vous fait aussi des rêves?» Elle rougit, et répondit qu'elle rêvoit bien rarement. «Et, quand vous rêvez, c'est aux anges?—Quelquefois aux martyrs, dit-elle en souriant.—Sans doute aux martyrs que vous faites?—Moi! je ne fais point de martyrs.—Vous en faites plus d'un, je gage, mais vous ne vous en vantez pas. Pour moi, lorsque dans mon sommeil je vois les cieux ouverts, ce n'est presque jamais qu'aux vierges que je rêve. Je les vois, les unes en blanc, les autres en corset et en jupon de serge grise, et cela leur sied mieux que ne feroit la plus riche parure. Rien dans cet ajustement simple n'altère la beauté naturelle de leurs cheveux ni de leur teint; rien n'obscurcit l'éclat d'un front pur, d'une joue vermeille; aucun pli ne gâte leur taille; une étroite ceinture en marque et en dessine la rondeur. Un bras pétri de lis et une jolie main avec ses doigts de roses sortent, tels que Dieu les a faits, d'une manche unie et modeste, et ce que leur guimpe dérobe se devine encore aisément. Mais, quelque plaisir que j'aie à voir en songe toutes ces jeunes filles dans le ciel, je suis un peu affligé, je l'avoue, de les y voir si mal placées.—Où les voyez-vous donc placées? demanda-t-elle avec embarras.—Hélas! dans un coin, presque seules, et (ce qui me déplaît encore bien davantage) auprès des pères capucins.—Auprès des pères capucins! s'écria-t-elle en fronçant le sourcil.—Hélas! oui, presque délaissées, tandis que d'augustes mères de famille, environnées de leurs enfans qu'elles ont élevés, de leurs époux qu'elles ont rendus bienheureux déjà sur la terre, de leurs parens qu'elles ont consolés et réjouis dans leur vieillesse en leur assurant des appuis, sont dans une place éminente, en vue à tout le ciel, et toutes brillantes de gloire.—Et les abbés, demanda-t-elle d'un air malin, où les a-t-on mis?—S'il y en a, répondis-je, on les aura peut-être aussi nichés dans quelque coin éloigné de celui des vierges.—Oui, je le crois, dit-elle, et l'on a fort bien fait, car ce seroit pour elles de dangereux voisins.»
Cette querelle sur nos états réjouissoit le bonhomme Pierre. Jamais il n'avoit vu sa fille si éveillée et si parlante: car j'avois soin de mettre dans mes agaceries, comme diroit Montaigne, une aigre-douce pointe de gaieté piquante et flatteuse qui sembloit la fâcher, et dont elle me savoit gré. Son père, enfin, la veille de son départ et du mien pour Toulouse, me mena seul dans sa chambre, et me dit: «Monsieur l'abbé, je vois bien que sans moi jamais vous et ma fille vous ne seriez d'accord. Il faut pourtant que cette querelle de dévote et d'abbé finisse. Il y a bon moyen pour cela: c'est de jeter tous les deux aux orties, vous ce rabat, elle ce collet rond, et j'ai quelque doutance que, si vous le voulez, elle ne se fera pas longtemps tirer l'oreille pour le vouloir aussi. Pour ce qui me regarde, comme dans le commerce j'ai fait dix ans les commissions de votre brave homme de père, et que chacun me dit que vous lui ressemblez, je veux agir avec vous rondement et cordialement.» Alors, dans les tiroirs d'une commode qu'il ouvrit, me montrant des monceaux d'écus: «Tenez, me dit-il, en affaire il n'y a qu'un mot qui serve: voilà ce que j'ai amassé, ce que j'amasse encore pour mes petits-enfans, si ma fille m'en donne; pour vos enfans, si vous voulez et si vous lui faites vouloir.»
Je ne dirai point qu'à la vue de ce trésor je ne fus point tenté. L'offre en étoit pour moi d'autant plus séduisante que le bonhomme Pierre n'y mettoit d'autre condition que de rendre sa fille heureuse. «Je continuerai, disoit-il, de mener mes mulets: à chaque voyage, en passant je grossirai ce tas d'écus dont vous aurez la jouissance. Ma vie, à moi, c'est le travail et la fatigue. J'irai tant que j'aurai la force et la santé, et, lorsque la vieillesse me courbera le dos et me roidira les jarrets, je viendrai achever de vivre et me reposer près de vous.—Ah! mon bon ami Pierre, qui mieux que vous, lui dis-je, aura mérité ce repos d'une heureuse et longue vieillesse? Mais à quoi pensez-vous de vouloir donner pour mari à votre fille un homme qui a déjà cinq enfans?—Vous, Monsieur l'abbé! cinq enfans à votre âge!—Hélas! oui. N'ai-je pas deux soeurs et trois frères? Ont-ils d'autre père que moi? C'est de mon bien, et non pas du vôtre, que ceux-là doivent vivre; c'est à moi de leur en gagner.—Et pensez-vous en gagner avec du latin, me dit Pierre, comme moi avec mes mulets?—Je l'espère, lui dis-je, mais au moins ferai-je pour eux tout ce qu'il dépendra de moi.—Vous ne voulez donc pas de ma dévote? Elle est pourtant gentille, et surtout à présent que vous l'avez émoustillée.—Assurément, lui dis-je, elle est jolie, elle est aimable, et j'en serois tenté plus que de vos écus. Mais, je vous le dis, la nature m'a déjà mis cinq enfans sur les bras; le mariage m'en donneroit bientôt cinq autres, peut-être plus, car les dévotes en font beaucoup, et ce seroit trop d'embarras.—C'est dommage, dit-il; ma fille ne voudra plus se marier.—Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'elle n'a plus pour le mariage le même éloignement. Je lui ai fait voir que dans le Ciel les bonnes mères de famille étoient fort au-dessus des vierges; et, en lui choisissant un mari qui lui plaise, il vous sera facile de lui mettre dans l'âme ce nouveau genre de dévotion.» Ma prédiction s'accomplit.
Arrivé à Toulouse, j'allai voir le P. Nolhac. «Votre affaire est bien avancée, me dit-il; j'ai trouvé ici plusieurs jésuites qui vous connoissent, et qui ont fait chorus avec moi. Vous êtes proposé, agréé; dès demain vous entrerez, si vous voulez. Le provincial vous attend.» Je fus un peu surpris qu'il se fût tant pressé; mais, sans lui en faire aucune plainte, je me laissai conduire chez le provincial. Je le trouvai, en effet, disposé à me recevoir aussitôt que bon me semblerait, si ma vocation, disoit-il, étoit sincère et décidée. Je répondis qu'en quittant ma mère je n'avois pas eu le courage de lui déclarer ma résolution, mais que je n'irois pas plus avant sans la consulter et lui demander son aveu; que je me réservois le temps de lui écrire et de recevoir sa réponse. Le provincial trouva tout cela convenable, et en le quittant j'écrivis.
La réponse arriva bien vite; et quelle réponse, grand Dieu! quel langage et quelle éloquence! Aucune des illusions dont le P. Nolhac m'avoit rempli la tête n'avoit fait impression sur l'esprit de ma mère. Elle n'avoit vu que la dépendance absolue, le dévouement profond, l'obéissance aveugle dont son fils alloit faire voeu en prenant l'habit de jésuite.
Et comment puis-je croire, me disoit-elle, que vous serez à moi? Vous ne serez plus à vous-même. Quelle espérance puis-je fonder pour mes enfans sur celui qui lui-même n'aura plus d'existence que celle dont un étranger pourra disposer d'un coup d'oeil? On me dit, on m'assure que, si, par le caprice de vos supérieurs, vous êtes désigné pour aller dans l'Inde, à la Chine, au Japon, et que le général vous y envoie, il n'y a pas même à balancer, et que, sans résistance et sans réplique, il faut partir. Eh quoi! mon fils, Dieu n'a-t-il fait de vous un être libre, ne vous a-t-il donné une raison saine, un bon coeur, une âme sensible; ne vous a-t-il doué d'une volonté si naturellement droite et juste, et des inclinations qui font l'homme de bien, que pour vous réduire à l'état d'une machine obéissante? Ah! croyez-moi, laissez les voeux, laissez les règles inflexibles à des âmes qui sentent le besoin qu'elles ont d'entraves. J'ose vous assurer, moi qui vous connois bien, que plus la vôtre sera libre, plus elle sera sûre de ne rien vouloir que d'honnête et de louable. Ô mon cher fils! rappelez-vous ce moment horrible et cher à ma mémoire, tout déchirant qu'en est pour moi le souvenir, ce moment où, au milieu de votre famille accablée, Dieu vous donna la force de relever ses espérances en vous déclarant son appui. Le rendrez-vous meilleur, en le rendant esclave, ce coeur que la nature a fait capable de ces mouvemens? Et, lorsqu'il aura renoncé à la liberté de les suivre, lorsque rien de vous-même ne sera plus à vous, que deviendront ces résolutions vertueuses de ne jamais abandonner vos frères, vos soeurs, votre mère? Ah! vous êtes perdu pour eux: ils n'attendent plus rien de vous. Mes enfans! votre second père va mourir au monde et à la nature; pleurez-le; et moi, mère désespérée, je pleurerai mon fils, je pleurerai sur vous qu'il aura délaissés. Ô Dieu! c'était donc là ce qui se méditoit chez moi à mon insu, avec ce perfide jésuite! Il venoit dérober un fils à une pauvre veuve, et un père à cinq orphelins! Homme cruel, impitoyable! et avec quelle douceur traîtresse il me flattoit! C'est là, dit-on, leur génie et leur caractère. Mais vous, mon fils, vous qui jamais n'avez eu de secret pour moi, vous me trompiez aussi! Il vous a donc appris la dissimulation? et votre coup d'essai a été de me tendre un piège! Ce noble et généreux motif de refuser les secours d'un évêque n'étoit qu'un vain prétexte pour me donner le change et me déguiser vos desseins! Non, rien de tout cela ne peut venir de vous: j'aime mieux croire à un prestige qui vous a fasciné l'esprit. Je ne veux point cesser d'estimer et d'aimer mon fils; ce sont deux sentimens auxquels je tiens plus qu'à la vie. Mon fils s'est enivré d'ambitieuses espérances. Il a cru se sacrifier pour moi, pour mes enfans. Sa jeune tête a été foible, mais son coeur sera toujours bon. Il ne lira point cette lettre, baignée des larmes de sa mère, sans détester les conseils perfides qui l'ont un moment égaré.
Ah! ma mère avoit bien raison: il me fut impossible d'achever de lire sa lettre sans être suffoqué de pleurs et de sanglots. Dès ce moment l'idée de me faire jésuite fut chassée de mon esprit, et je me hâtai d'aller dire au provincial que j'y renonçois. Sans désapprouver mon respect pour l'autorité de ma mère, il voulut bien me témoigner quelque regret qui m'étoit personnel, et il me dit que la compagnie me sauroit toujours gré de mes bonnes intentions. En effet, je trouvai les régens du collège favorablement disposés à me donner, comme à Clermont, des écoliers de toutes classes; mais alors mon ambition étoit d'avoir une école de philosophie. Ce fut de quoi je m'occupai.
Mon âge étoit toujours le premier obstacle à mes vues. En commençant mes grades par la philosophie, je me croyois au moins capable d'en enseigner les élémens; mais presque aucun de mes écoliers ne seroit moins jeune que moi. Sur cette grande difficulté je consultai un vieux répétiteur appelé Morin, le plus renommé dans les collèges. Il causa longtemps avec moi, et me trouva suffisamment instruit. Mais le moyen que de grands garçons voulussent être à mon école! Cependant il lui vint une idée qui fixa son attention. «Cela seroit plaisant, dit-il en riant dans sa barbe. N'importe, je verrai: cela peut réussir.» Je fus curieux de savoir quelle étoit cette idée. «Les bernardins ont ici, me dit-il, une espèce de séminaire où ils envoient de tous côtés leurs jeunes gens faire leurs cours. Le professeur de philosophie qu'ils attendoient vient de tomber malade, et, pour le suppléer jusqu'à son arrivée, ils se sont adressés à moi. Comme je suis trop occupé pour être ce suppléant, ils m'en demandent un, et je m'en vais vous proposer.»
On m'accepta sur sa parole; mais, lorsqu'il m'amena le lendemain, je vis distinctement l'effet du ridicule qui naissoit du contraste de mes fonctions et de mon âge. Presque toute l'école avoit de la barbe, et le maître n'en avoit point. Au sourire un peu dédaigneux qu'excitoit ma présence, j'opposai un air froid et modeste avec dignité; et, tandis que Morin causoit avec les supérieurs, je m'informai avec les jeunes gens de la règle de leur maison pour le temps des études et pour l'heure des classes; je leur indiquai quelques livres dont ils avoient à se pourvoir, afin d'approprier leurs lectures à leurs études; et, dans tous mes propos, j'eus soin qu'il n'y eût rien ni de trop jeune, ni de trop familier; si bien que, vers la fin de la conversation, je m'aperçus que, de leur part, une attention sérieuse avoit pris la place du ton léger et de l'air moqueur par où elle avoit commencé.
Le résultat de celle que Morin venoit d'avoir avec les supérieurs fut que le lendemain matin j'irois donner ma première leçon.
J'étois piqué du sourire insultant que j'avois essuyé en me présentant chez ces moines. Je voulus m'en venger, et voici comment je m'y pris. Il est du bel usage de dicter à la tête des leçons de philosophie une espèce de prolusion qui soit comme le vestibule de ce temple de la sagesse où l'on introduit ses disciples, et qui, par conséquent, doit réunir un peu d'élégance et de majesté. Je composai ce morceau avec soin, je l'appris par coeur; je traçai et j'appris de même le plan qui devoit présenter l'ordonnance de l'édifice; et, la tête pleine de mon objet, je m'en allai gravement et fièrement monter en chaire. Voilà mes jeunes bernardins assis autour de moi, et leurs supérieurs debout, appuyés sur le dos des bancs, et impatiens de m'entendre. Je demande si l'on est prêt à écrire sous ma dictée. On me répond que oui. Alors, les bras croisés, sans cahier sous les yeux, et comme en parlant d'abondance, je leur dicte mon préambule, et puis ma distribution de ce cours de philosophie, dont je marque en passant les routes principales et les points les plus éminens.
Je ne puis me rappeler sans rire l'air ébahi qu'avoient mes bernardins, et avec quelle estime profonde ils m'accueillirent lorsque je descendis de chaire. Cette première espièglerie m'avoit trop bien réussi pour ne pas continuer et soutenir mon personnage. J'étudiois donc tous les jours la leçon que j'allois dicter; et, en la dictant de mémoire, j'avois l'air de produire et de composer sur-le-champ. À quelque temps de là, Morin alla les voir, et ils lui parlèrent de moi avec l'étonnement dont on parleroit d'un prodige. Ils lui montrèrent mes cahiers; et, lorsqu'il voulut bien me témoigner lui-même sa surprise que cela fût dicté de tête, je lui répondis par une sentence d'Horace et que Boileau a traduite ainsi:
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots, pour le dire, arrivent aisément.
Ainsi, chez les Gascons, je débutai par une gasconnade; mais elle m'étoit nécessaire, et il arriva que, le professeur bernardin étant venu prendre sa place, Morin, qui ne pouvoit suffire au nombre d'écoliers qui s'adressoient à lui, m'en donna tant que je voulus. D'un autre côté, la fortune vint encore au-devant de moi.
Il y avoit à Toulouse un hospice fondé pour les étudians de la province du Limosin. Dans cet hospice, appelé le collège de Sainte-Catherine[29], les places donnoient un logement et 200 livres de revenu durant les cinq années de grades. Lorsqu'une de ces places étoit vacante, les titulaires y nommoient au scrutin, bonne et sage institution. Ce fut dans l'une de ces vacances que mes jeunes compatriotes voulurent bien penser à moi. Dans ce collège, où la liberté n'avoit pour règle que la décence, chacun vivoit à sa manière; le portier et le cuisinier étoient payés à frais communs. Ainsi, par mon économie, je pus verser dans ma famille la plus grande partie du fruit de mon travail; et cette épargne, qui suivoit tous les ans l'accroissement de mon école, devint assez considérable pour commencer à mettre mes parens à leur aise. Mais, tandis que la fortune me procuroit les jouissances les plus douces, la nature me préparoit les plus déchirantes douleurs. J'eus cependant encore quelque temps de prospérité.
En feuilletant par hasard un recueil des pièces couronnées à l'Académie des Jeux Floraux, je fus frappé de la richesse des prix qu'elle distribuoit: c'étoient des fleurs d'or et d'argent. Je ne fus pas émerveillé de même de la beauté des pièces qui remportoient ces prix, et il me parut assez facile de faire mieux. Je pensai au plaisir d'envoyer à ma mère de ces bouquets d'or et d'argent, et au plaisir qu'elle auroit elle-même à les recevoir de ma main. De là me vint l'idée d'être poète. Je n'avois point étudié les règles de notre poésie. J'allai bien vite faire emplette d'un petit livre qui enseignoit ces règles; et, par les conseils du libraire, j'acquis en même temps un exemplaire des Odes de Rousseau. Je méditai l'une et l'autre lecture, et incontinent je me mis à chercher dans ma tête quelque beau sujet d'ode. Celui auquel je m'arrêtai fut l'invention de la poudre à canon. Je me souviens qu'elle commençoit par ces vers:
Toi qu'une infernale Euménide
Pétrit de ses sanglantes mains.
Je ne revenois pas de mon étonnement d'avoir fait une ode si belle. Je la récitois dans l'ivresse de l'enthousiasme et de l'amour-propre; et, en la mettant au concours, je n'avois aucun doute qu'elle ne remportât le prix. Elle ne l'eut point; elle n'obtint pas même le consolant honneur de l'accessit. Je fus outré, et, dans mon indignation, j'écrivis à Voltaire, et lui criai vengeance en lui envoyant mon ouvrage. On sait avec quelle bonté Voltaire accueilloit les jeunes gens qui s'annonçoient par quelque talent pour la poésie: le Parnasse françois étoit comme un empire dont il n'auroit voulu céder le sceptre à personne au monde, mais dont il se plaisoit à voir les sujets se multiplier. Il me fit donner une de ces réponses qu'il tournoit avec tant de grâce, et dont il étoit si libéral[30]. Les louanges qu'il y donnoit à mon ouvrage me consolèrent pleinement de ce que j'appelois l'injustice de l'Académie, dont le jugement ne pesoit pas, disois-je, un grain dans la balance contre un suffrage tel que celui de Voltaire; mais ce qui me flatta beaucoup plus encore que sa lettre, ce fut l'envoi d'un exemplaire de ses oeuvres, corrigé de sa main, dont il me fit présent. Je fus fou d'orgueil et de joie, et je courus la ville et les collèges avec ce présent dans les mains. Ainsi commença ma correspondance avec cet homme illustre et cette liaison d'amitié qui, durant trente-cinq ans, s'est soutenue jusqu'à sa mort sans aucune altération.
Je continuai de travailler pour l'Académie des Jeux Floraux, et j'obtins des prix tous les ans[31]; mais, pour moi, le dernier de ces petits triomphes littéraires eut un intérêt plus raisonnable et plus sensible que celui de la vanité, et c'est par là que cette scène mérite d'avoir place dans les souvenirs que je transmets à mes enfans.
Comme dans l'estime des hommes tout n'est apprécié que par comparaison, et qu'à Toulouse il n'y avoit rien en littérature de plus brillant que le succès dans la lice des Jeux Floraux, l'assemblée publique de cette Académie, pour la distribution des prix, avoit la pompe et l'affluence d'une grande solennité. Trois députés du parlement la présidoient; les capitouls et tout le corps de ville y assistoient en robe; toute la salle, en amphithéâtre, étoit remplie du plus beau monde de la ville et des plus jolies femmes. La brillante jeunesse de l'université occupoit le parterre autour du cercle académique; la salle, qui est très vaste, étoit ornée de festons de fleurs et de lauriers, et les fanfares de la ville, à chaque prix que l'on décernoit, faisoient retentir le Capitole d'un bruit éclatant de victoire.
J'avois mis cette année-là cinq pièces au concours, une ode, deux poèmes et deux idylles. L'ode manqua le prix; il ne fut point donné. Les deux poèmes se balancèrent; l'un des deux eut le prix de poésie épique, et l'autre un prix de prose qui se trouvoit vacant. L'une des deux idylles obtint le prix de poésie pastorale, et l'autre l'accessit. Ainsi les trois prix, et les seuls que l'Académie alloit distribuer, j'allois les recevoir. Je me rendis à l'assemblée avec des tressaillemens de vanité, que je n'ai pu me rappeler depuis sans confusion et sans pitié de ma jeunesse. Ce fut bien pis lorsque je fus chargé de mes fleurs et de mes couronnes. Mais quel est le poète de vingt ans à qui pareille chose n'eût pas tourné la tête?
On fait silence dans la salle; et, après l'éloge de Clémence Isaure, fondatrice des Jeux Floraux, éloge inépuisable, prononcé tous les ans au pied de sa statue, vient la distribution des prix. On annonce d'abord que celui de l'ode est réservé. Or on savoit que j'avois mis une ode au concours, on savoit aussi que j'étois l'auteur d'une idylle non couronnée: on me plaignoit, et je me laissois plaindre. Alors on nomme à haute voix le poème auquel le prix est accordé; et, à ces mots: Que l'auteur s'avance, je me lève, j'approche, et je reçois le prix. On applaudit, comme de coutume, et j'entends dire autour de moi: «Il en a manqué deux, il ne manque pas le troisième: il a plus d'une corde et plus d'une flèche à son arc.» Je vais modestement me rasseoir au bruit des fanfares; mais bientôt on entend l'annonce du second poème, auquel l'Académie a cru devoir, dit-elle, adjuger le prix d'éloquence, plutôt que de le réserver. L'auteur est appelé, et c'est encore moi qui me lève. Les applaudissemens redoublent, et la lecture de ce poème est écoutée avec la même complaisance et la même faveur que celle du premier. Je m'étois remis à ma place, lorsque l'idylle fut proclamée, et l'auteur invité à venir recevoir le prix. On me voit lever pour la troisième fois. Alors, si j'avois fait Cinna, Athalie et Zaïre, je n'aurois pas été plus applaudi. L'effervescence des esprits fut extrême: les hommes, à travers la foule, me portoient sur les mains, les femmes m'embrassoient. Légère fumée de vaine gloire! Qui le sait mieux que moi, puisque de mes essais, qu'on trouvoit si brillans, il n'y en a pas un seul qui, quarante ans après, relu même avec indulgence, m'ait paru digne d'avoir place dans la collection de mes oeuvres? Mais ce qui me touche sensiblement encore de ce jour si flatteur pour moi, c'est ce que je vais raconter.
Au milieu du tumulte et du bruit du peuple enivré, deux grands bras noirs s'élèvent et s'étendent vers moi. Je regarde, je reconnois mon régent de troisième, ce bon P. Malosse, qui, séparé de moi depuis plus de huit ans, se retrouvoit à cette fête. À l'instant, je me précipite, je fends la foule, et me jetant dans ses bras avec mes trois prix: «Tenez, mon père; ils sont à vous, lui dis-je, et c'est à vous que je les dois.» Le bon jésuite levoit au ciel ses yeux pleins de larmes de joie, et je puis dire que je fus plus sensible au plaisir que je lui causois qu'à l'éclat de mon triomphe. Ah! mes enfans, ce qui intéresse le coeur et l'âme est doux dans tous les temps, on s'y complaît toute la vie. Ce qui n'a flatté que l'orgueil du bel esprit ne nous revient que comme un vain songe dont on rougit d'avoir trop follement chéri l'erreur.
Ces amusemens littéraires, quoique bien séduisans pour moi, ne prenoient pourtant rien sur mes occupations réelles. Je donnois aux vers des momens de promenade et de loisir; mais en même temps je vaquois assidûment à mes études et à celles de mon école. Dès ma seconde année de philosophie, n'ayant pu engager mon professeur jésuite à nous enseigner la physique newtonienne, je pris mon parti d'aller étudier à l'école des doctrinaires. Leur collège, appelé l'Esquille, avoit pour professeurs de philosophie deux hommes de mérite; mais l'un des deux, et c'étoit le mien, avec de l'instruction et de l'esprit, penchoit trop, ou par caractère, ou par foiblesse de complexion, vers l'indolence et le repos. Il trouva commode d'avoir en moi un disciple qui, ayant déjà fait sa philosophie, pût, de temps en temps, lui épargner la fatigue et l'ennui du travail de la classe.
«Montez, me disoit-il, montez sur le pupitre, et rendez-leur facile ce que vous saisissez vous-même si facilement.» Cet éloge me payoit bien des peines que je me donnois: car il me valoit la confiance des écoliers, et il fit souhaiter aux pensionnaires du collège de m'avoir pour répétiteur, excellente et solide aubaine.
Pour complaire à mon professeur, il fallut consentir, quoiqu'un peu malgré moi, à soutenir des thèses générales. Il attachoit une grande importance à me compter au nombre de ceux de ses disciples qu'il alloit produire en public, et, comme il étoit membre de l'Académie des sciences de Toulouse[32], il voulut que ce fût à cette compagnie que ma thèse fût dédiée; spectacle assez nouveau et assez frappant, disoit-il, qu'une thèse ainsi présidée! Ce fut par là qu'il voulut terminer sa carrière philosophique; et il imagina d'ajouter à la pompe de ce spectacle un coup de théâtre honorable pour moi, mais dont je fus étonné moi-même. Il n'y réussit que trop bien; et mon étonnement fut tel qu'il manqua de me rendre fou ou imbécile pour la vie.
Dans ces exercices publics, il étoit d'usage constant que le professeur fût dans sa chaire, et son écolier devant lui, sur ce qu'on appelle un pupitre, espèce de tribune inférieure à la chaire. Quand tout le monde fut en place, et que l'illustre Académie fut rangée devant la chaire, on m'avertit, et je parus. Vous pensez bien que j'avois préparé un compliment pour l'Académie, et dans cette petite harangue j'avois mis tout le peu que j'avois d'art et de talent. Je la savois par coeur, je l'avois vingt fois récitée sans aucune hésitation, et, pour le coup, j'étois si sûr de ma mémoire que j'avois négligé de me pourvoir du manuscrit. Je parois donc; et, au lieu de trouver mon professeur en chaire, je l'aperçois au rang des académiciens. Je lui fais respectueusement signe de venir se mettre à sa place. «Montez, Monsieur, me dit-il tout haut avec son air d'indolence et de sécurité, montez sur le pupitre ou dans la chaire, tout comme il vous plaira; vous n'avez pas besoin de moi.» Ce magnifique témoignage excita dans l'assemblée un murmure de surprise, et je crois d'approbation; mais son effet sur moi fut de glacer mes sens et de me troubler le cerveau. Saisi, tremblant, je monte les degrés du pupitre, et je m'y agenouille, selon l'usage, comme pour implorer les lumières du Saint-Esprit; mais, lorsque, avant de me lever, je veux me rappeler le début de mon compliment, je ne m'en souviens plus, et le bout du fil m'en échappe; je veux le chercher dans ma tête, je n'y vois qu'un épais brouillard. Je fais des efforts incroyables pour retrouver au moins le premier mot de mon discours; pas un mot, et pas une idée ne me revient. Dans cet état d'angoisse, je suis plusieurs minutes à suer sang et eau, et tout près de me rompre les veines et les nerfs de la tête par l'effroyable contention où ce long travail les avoit mis, lorsque tout à coup, et comme par miracle, le nuage qui enveloppoit mes esprits se dissipe; ma tête se dégage, mes idées renaissent, je ressaisis le fil de mon discours; et, bien fatigué, mais tranquille et rassuré, je le prononce. Je ne parle pas du succès qu'il eut; il est rare que les louanges soient mal reçues. J'avois assaisonné celles-ci de mon mieux. Je ne me vante pas non plus de la faveur qui me soutint dans tout cet exercice. En me faisant passer par les plus belles questions de la physique, ceux des académiciens qui daignèrent me provoquer ne s'occupèrent que du soin de faire briller mes réponses. Ils en agirent en vrais Mécènes, pleins d'indulgence et de bonté. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, de plus touchant pour moi, ce fut le noble procédé du professeur jésuite que j'avois trop légèrement quitté pour passer à l'Esquille, et qui, dans ce moment, vint me faire sentir mon tort; il m'argumenta le dernier sur le système de la gravitation, et, avec l'air de m'attaquer de vive force, il me ménagea les moyens les plus avantageux de me développer. Heureusement, dans mes réponses, je sus lui faire entendre qu'à sa manière de me combattre, on reconnoissoit la supériorité du maître qui exerce les forces de son disciple, mais qui ne veut pas l'accabler. Quand je descendis du pupitre, le président de l'Académie, en me félicitant, me dit qu'elle ne pouvoit mieux me marquer sa satisfaction qu'en m'offrant une place d'adjoint qui vaquoit dans la compagnie. Je l'acceptai avec une humble reconnoissance; et, au bruit de l'approbation publique, je reçus le prix du combat.
Mais ce qu'avoient de solide pour moi ces succès de jeunesse, c'étoit le nombre d'écoliers qui venoient grossir mon école, et contribuer aux secours que je faisois passer à Bort. Assez riche de mon travail pour soutenir dans ses études celui de mes frères qui venoit après moi, je lui tendis la main et je l'appelai à Toulouse. Il avoit quatorze ans, et il ne savoit pas un mot de latin; mais il avoit la conception très vive, la mémoire excellente, et un désir passionné de profiter de mes leçons. Je lui simplifiai les règles, je lui abrégeai la méthode; dans six mois il n'y eut plus pour lui de difficultés de syntaxe; et encore un an bien employé le mit en état d'aller seul et sans maître: c'étoit là son ambition, car il me voyoit accablé de travail, et il se sentoit soulagé de la peine qu'il m'épargnoit. Le pauvre enfant! son sentiment pour moi n'étoit pas seulement de l'amitié, c'étoit du culte. Le nom de frère avoit dans sa bouche un caractère de sainteté. Il me témoigna le désir d'être homme d'église, et j'en fus bien aise: car ce désir en moi commençoit à se refroidir pour plus d'une raison, et singulièrement par les difficultés épineuses et rebutantes dont on voulut semer ma route.
Le collège de Sainte-Catherine, où j'avois une place, avoit pour inspecteur et surveillant spirituel un promoteur de l'archevêque appelé Goutelongue, homme intrigant, rogue et hardi, on disoit même un peu fripon, lequel vouloit mener à son gré le collège, et disposer des places en y faisant nommer qui bon lui sembleroit. Sa qualité de promoteur, l'autorité de l'archevêque qu'il faisoit sonner, le crédit qu'il se vantoit d'avoir auprès de monseigneur, intimidant les uns et amorçant les autres, il s'étoit fait parmi nos camarades un parti subjugué par la crainte et par l'espérance; mais il trouva dans le collège un certain Pujalou, caractère franc, libre et ferme, qui, fatigué de sa domination, osa lui tenir tête et donner le signal de la rébellion contre ce pouvoir usurpé. «De quel droit, mes amis, dit-il aux jeunes Limosins ses camarades, cet homme-là vient-il intriguer dans nos assemblées et gêner nos élections? Le fondateur de ce collège, en nous laissant la liberté d'élire et de nommer nous-mêmes aux places vacantes parmi nous, a jugé sainement que la jeunesse est l'âge où l'équité naturelle a le plus de candeur, de droiture et d'intégrité. Pourquoi souffrirons-nous qu'on vienne la corrompre, cette équité qui nous anime? Parmi nous les places vacantes sont destinées aux plus dignes, et non pas aux plus protégés. Si Goutelongue veut avoir des créatures, qu'il leur obtienne les faveurs de son archevêque, et qu'il ne vienne pas les gratifier à nos dépens. Pour nous conduire dans nos choix, nous avons notre conscience qui vaut bien celle du promoteur. Moi qui le connois, je déclare que je crois à sa probité moins qu'à celle d'un maquignon.» Ce dernier trait, qui n'étoit pas de l'éloquence noble, fut celui qui porta: l'épithète de maquignon resta au promoteur, et ses intrigues dans le collège ne s'appelèrent plus que du maquignonnage.
J'arrivai dans ces circonstances, et Pujalou n'eut aucune peine à m'engager dans son parti. Dès ce moment je fus noté sur les tablettes du promoteur; mais bientôt, par un trait qui m'étoit personnel, j'y fus encore mieux signalé. Il y eut dans le collège une place vacante. Les deux partis se balançoient; et, en cas de partage, c'étoit à l'archevêque à décider l'élection. Notre parti consulta ses forces, et il se croyoit sûr de l'emporter, mais d'une seule voix. Or, la veille de l'élection, cette voix nous fut enlevée. L'un de nos camarades, honnête et bon jeune homme, mais timide, avoit disparu: nous apprîmes que, dans un village à trois lieues de Toulouse, il avoit un oncle curé, et que cet oncle étoit venu le prendre, et l'avoit emmené chez lui passer les fêtes de Noël. Nous ne doutâmes point que ce ne fût une manoeuvre de Goutelongue. On sut quel étoit le village, et la route en étoit connue; mais il étoit nuit sombre; il tomboit une pluie mêlée de neige et de verglas, et il y avoit de la folie à croire que, par ce temps-là, le curé consentît à laisser partir son neveu, surtout l'ayant emmené lui-même par égard pour le promoteur. «N'importe! dis-je tout à coup, je me fais fort d'aller le prendre et de vous l'apporter en croupe. Que l'on me donne un bon cheval.» J'en eus un dans l'instant; et, affublé du long manteau de Pujalou, j'arrivai en deux heures à la porte du presbytère, au moment où le curé, son neveu, sa servante, alloient se coucher. Mon camarade, en me voyant descendre de cheval, vint à moi, et en l'embrassant: «Du courage, lui dis-je, ou tu es déshonoré.» Le curé, à qui je m'annonçai comme étant du collège de Sainte-Catherine, me demanda ce qui m'amenoit. «Je viens, lui dis-je, au nom de Jésus-Christ, le père universel des pauvres, vous conjurer de n'être pas complice de l'expoliateur des pauvres, de cet homme injuste et cruel qui leur dérobe leur substance pour la prodiguer à son gré.» Alors je lui développai les intrigues de Goutelongue pour usurper sur nous le droit de nommer à nos places et les donner à la faveur. «Demain, lui dis-je, nous avons à élire ou un écolier qu'il protège et qui n'a pas besoin de la place vacante, ou un pauvre écolier qui la mérite et qui l'attend. Auquel des deux voulez-vous qu'elle tombe?» Il répondit que le choix ne seroit pas douteux s'il dépendoit de lui. «Et il dépend de vous, lui dis-je: il ne manque au parti du pauvre qu'une voix; cette voix lui étoit assurée, et, à la sollicitation, aux instances de Goutelongue, vous êtes venu la lui ôter. Rendez-la-lui, rendez-lui son pain que vous lui avez arraché.» Interdit et confus, il répondit encore que son neveu étoit libre, qu'il l'avoit amené pour passer avec lui les fêtes, et qu'il ne l'avoit point forcé. «S'il est libre, qu'il vienne avec moi, répliquai-je; qu'il vienne remplir son devoir, qu'il vienne sauver son honneur: car son honneur est perdu, si l'on croit qu'il est vendu à Goutelongue.» Alors regardant le jeune homme, et le voyant disposé à me suivre: «Allons, lui dis-je, embrassez votre oncle, et venez prouver au collège que vous n'êtes ni l'un ni l'autre les esclaves du promoteur.» À l'instant nous voilà tous les deux à cheval, et déjà bien loin du village.
Nos camarades ne s'étoient point couchés; nous les retrouvâmes à table, et avec quels transports de joie on nous vit arriver ensemble! je crus que Pujalou m'étoufferoit en m'embrassant. Nous étions mouillés jusqu'aux os. On commença par nous sécher, et puis le jambon, la saucisse, le vin, nous furent prodigués; mais, prudent au milieu de tant d'ivresse, je demandai que le sujet de notre joie fût inconnu au parti opposé jusqu'au moment de l'assemblée; et, en effet, l'apparition soudaine du transfuge fut pour nos adversaires un coup de surprise accablant. Nous enlevâmes la place vacante comme à la pointe de l'épée; et Goutelongue, qui en sut la cause, ne me le pardonna jamais.
Lors donc que j'allai demander à l'archevêque de vouloir bien obtenir pour moi ce qu'on appelle un dimissoire pour recevoir les ordres de sa main, je lui trouvai la tête pleine de préventions contre moi: «Je n'étois qu'un abbé galant tout occupé de poésie, faisant ma cour aux femmes, et composant pour elles des idylles et des chansons, quelquefois même sur la brune allant me promener et prendre l'air au cours avec de jolies demoiselles.» Cet archevêque étoit La Roche-Aymon[33], homme peu délicat dans sa morale politique, mais affectant le rigorisme pour les péchés qui n'étoient pas les siens; il voulut m'envoyer en faire pénitence dans le plus crasseux et le plus cagot des séminaires. Je reconnus l'effet des bons offices de Goutelongue, et mon dégoût pour le séminaire de Calvet me révéla, comme un secret que je me cachois à moi-même, le refroidissement de mon inclination pour l'état ecclésiastique.
Ma relation avec Voltaire, à qui j'écrivois quelquefois en lui envoyant mes essais, et qui voulut bien me répondre, n'avoit pas peu contribué à altérer en moi l'esprit de cet état.
Voltaire, en me faisant espérer des succès dans la carrière poétique, me pressoit d'aller à Paris, seule école du goût où pût se former le talent. Je lui répondis que Paris étoit pour moi un trop grand théâtre, que je m'y perdrais dans la foule; que, d'ailleurs, étant né sans bien, je ne saurois qu'y devenir; qu'à Toulouse je m'étois fait une existence honorable et commode, et qu'à moins d'en avoir une à Paris à peu près semblable, j'aurois la force de résister au désir d'aller rendre hommage au grand homme qui m'y appeloit.
Cependant il falloit bientôt me décider pour un parti. La littérature à Paris, le barreau à Toulouse, ou le séminaire à Limoges, voilà ce qui s'offroit à moi, et dans tout cela je ne voyois que lenteur et incertitude. Dans mon irrésolution, je sentis le besoin de consulter ma mère: je ne la croyois point malade, mais je la savois languissante; j'espérois que ma vue lui rendroit la santé: j'allai la voir. Quels charmes et quelles douceurs auroit eus pour moi ce voyage, si l'effet en eût répondu à une si chère espérance!
Je laisse mon frère à Toulouse, et, sur un petit cheval que j'avois acheté, je pars, j'arrive à ce hameau de Saint-Thomas où étoit ma métairie. C'étoit un jour de fête. Ma soeur aînée, avec la fille de ma tante d'Albois, étoit venue s'y promener. Je m'y repose et j'y fais ma toilette, car je portois en trousse, dans ma valise, tout l'ajustement d'un abbé. De Saint-Thomas à Bort, en passant à gué la rivière, il n'y avoit plus qu'une prairie à traverser. Je fais passer sur mon cheval la rivière à mes deux fillettes, je la passe de même, et j'arrive à la ville par cette belle promenade. Pardon de ces détails: je le répète encore, c'est pour mes enfans que j'écris.
Quand je passai devant l'église on disoit vêpres, et, en y allant, l'un de mes anciens condisciples, le même qui depuis a épousé ma soeur, Odde, me rencontra, et alla répandre à l'église la nouvelle de mon arrivée. D'abord mes amis, nos voisines, et insensiblement tout le monde s'écoule; l'église est vide, et bientôt ma maison est remplie et environnée de cette foule qui vient me voir. Hélas! j'étois bien affligé dans ce moment. Je venois d'embrasser ma mère; et, à sa maigreur, à sa toux, au vermillon brûlant dont sa joue étoit colorée, je croyois reconnoître la même maladie dont mon père étoit mort. Il n'étoit que trop vrai qu'avant l'âge de quarante ans ma mère en étoit attaquée. Cette fatale pulmonie, contagieuse dans ma famille, y a fait des ravages cruels. Je pris sur moi autant qu'il me fut possible pour dissimuler á ma mère la douleur dont j'étois saisi. Elle, qui connoissoit son mal, l'oublia, ou du moins parut l'oublier en me revoyant, et ne me parla que de sa joie. J'ai su depuis qu'elle avoit exigé du médecin et de nos tantes de me flatter sur son état, et de ne m'en laisser aucune inquiétude. Ils s'entendirent tous avec elle pour me tromper, et mon âme reçut avidement la douce erreur de l'espérance.
Je reviens à nos habitans.
L'enchantement où étoit ma mère de mes succès académiques s'étoit répandu autour d'elle. Ces fleurs d'argent que je lui envoyois, et dont tous les ans elle ornoit le reposoir de la Fête-Dieu, avoient donné de moi, dans ma ville, une idée indéfinissable. Ce peuple, qui depuis s'est peut-être laissé dénaturer comme tant d'autres, étoit alors la bonté même. Il n'est point d'amitiés dont chacun à l'envi ne s'empressât de me combler. Les bonnes femmes se plaisoient à me rappeler mon enfance; les hommes m'écoutoient comme si mes paroles avoient dû être recueillies. Ce n'étoient guère cependant que des mots simples et sensibles que mon coeur ému me dictoit. Comme tout le monde venoit féliciter ma mère, Mlle B*** y vint aussi avec ses soeurs; et, selon l'usage, il fallut bien qu'elle permît à l'arrivant de l'embrasser. Mais, au lieu que les autres appuyoient le baiser innocent que je leur donnois, elle s'y déroba en retirant doucement sa joue. Je sentis cette différence, et j'en fus vivement touché.
De trois semaines que je passai près de ma mère, il me fut impossible de ne pas dérober quelques momens à la nature pour les donner à l'amitié reconnoissante. Ma mère l'exigeoit; et, pour ne pas priver nos amis du plaisir de m'avoir, elle venoit assister elle-même aux petites fêtes qu'on me donnoit. Ces fêtes étoient des dîners où l'on s'invitoit tour à tour. Là, continuellement occupée et continuellement émue de ce qu'on disoit à son fils, de ce que son fils répondoit, observant jusqu'à mes regards, et inquiète à tout moment sur la manière dont j'allois rendre, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, les attentions dont j'étois assailli, ces longs dîners étoient pour son âme un travail et un effort pénibles pour ses frêles organes. Nos conversations tête à tête, en l'intéressant davantage, la fatiguoient beaucoup plus encore. Je tâchois bien de lui ménager de longs silences, ou par mes longs récits, ou par ma diligence à couper le dialogue pour m'étendre en réflexions; mais, aussi animée en m'écoutant qu'en parlant elle-même, l'attention n'étoit pas moins nuisible à sa santé que la parole, et je ne pouvois voir, sans le plus douloureux attendrissement, pétiller dans ses yeux le feu qui consumoit son sang.
Enfin je lui parlai du ralentissement de mon ardeur pour l'état ecclésiastique, et de l'irrésolution où j'étois sur le choix d'un nouvel état. Ce fut alors qu'elle parut calme et qu'elle me parla froidement.
«L'état ecclésiastique, me dit-elle, impose essentiellement deux devoirs, celui d'être pieux et celui d'être chaste: on n'est bon prêtre qu'à ce prix, et sur ces deux points c'est à vous de vous examiner. Pour le barreau, si vous y entrez, j'exige de vous la parole la plus inviolable que vous n'y affirmerez jamais que ce que vous croirez vrai, que vous n'y défendrez jamais que ce que vous croirez juste. À l'égard de l'autre carrière que M. de Voltaire vous invite à courir, je trouve sage la précaution de vous assurer à Paris une situation qui vous laisse le temps de vous instruire et d'acquérir plus de talens: car, il ne faut point vous flatter, ce que vous avez fait est peu de chose encore. Si M. de Voltaire peut vous la procurer, cette situation honnête, libre et sûre, allez, mon fils, allez courir les hasards de la gloire et de la fortune, je le veux bien; mais n'oubliez jamais que la plus honorable et la plus digne compagne du génie, c'est la vertu.» Ainsi parloit cette femme étonnante, qui n'avoit eu d'autre éducation que celle du couvent de Bort.
Son médecin crut devoir m'avertir que ma présence lui étoit nuisible. «Son mal est, me dit-il, un sang trop vif, trop allumé; je le calme tant que je puis; et vous, sans le vouloir, sans même pouvoir l'éviter, vous l'agitez encore, et tous les soirs je lui trouve le pouls plus fréquent et plus élevé. Monsieur, si vous voulez que sa santé se rétablisse, il faut vous éloigner, et surtout prendre garde de ne pas trop laisser vos adieux l'attendrir.» Je les fis, ces adieux cruels, et ma mère eut dans ce moment un courage au-dessus du mien: car elle ne se flattoit plus, et moi, je me flattois encore. Au premier mot que je lui dis de la nécessité d'aller retrouver mes disciples: «Oui, mon fils, me répondit-elle, il faut vous en aller. Je vous ai vu. Nos coeurs se sont parlé. Nous n'avons plus rien à nous dire que de tendres adieux, car je n'ai pas besoin de vous recommander…» Elle s'interrompit, et comme ses yeux se mouilloient: «Je pense, me dit-elle, à cette bonne mère que j'ai perdue et qui t'aimoit tant. Elle est morte comme une sainte; elle auroit eu bien de la joie à te voir encore une fois. Mais tâchons de mourir aussi saintement qu'elle; nous nous reverrons devant Dieu.» Ensuite, changeant de propos, elle me parla de Voltaire. Ce beau présent qu'il m'avoit fait d'un exemplaire de ses oeuvres, je le lui avois envoyé: l'édition en étoit châtiée; elle les avoit lues, elle les relisoit encore. «Si vous le voyez, me dit-elle, remerciez-le des doux momens qu'il aura fait passer à votre mère; dites-lui qu'elle savoit par coeur le second acte de Zaïre, qu'elle arrosoit Mérope de ses larmes, et que ces beaux vers de la Henriade sur l'espérance ne sont jamais sortis de sa mémoire et de son coeur:
Mais aux mortels chéris à qui le Ciel l'envoie
Elle n'inspire point une infidèle joie;
Elle apporte de Dieu la promesse et l'appui;
Elle est inébranlable et pure comme lui.
Cette façon de parler d'elle-même comme d'une personne qui bientôt ne seroit plus me déchiroit le coeur. Mais, comme il m'étoit recommandé d'éviter avec soin tout ce qui l'auroit trop émue, je dissimulai ce présage; et le lendemain, renfermant l'un et l'autre la douleur de nous séparer, nous ne donnâmes à nos adieux que ce qu'il nous fut impossible de refuser à la nature.
Dès que je fus éloigné d'elle, je me laissai tomber dans l'affliction la plus profonde, et tous les souvenirs qui me suivirent dans mon voyage s'accordèrent pour m'accabler. «Dans peu je ne l'aurai donc plus cette mère qui, depuis ma naissance, n'avoit respiré que pour moi, cette mère adorée à qui je craignois de déplaire comme à Dieu, et, si je l'osois dire, encore plus qu'à Dieu même.» Car je pensois à elle bien plus souvent qu'à Dieu; et, lorsqu'il me venoit quelque tentation à vaincre, quelque passion à réprimer, c'étoit toujours ma mère que je me figurois présente. «Que diroit-elle si elle savoit ce qui se passe en moi? Quelle en seroit sa honte, ou quelle en seroit sa douleur!» Telles étoient les réflexions que je m'opposois à moi-même, et dès lors ma raison reprenoit son empire, secondée par la nature, qui faisoit de mon coeur tout ce qu'elle vouloit. Ceux qui, comme moi, l'ont connu, cet amour filial si tendre, n'ont pas besoin que je leur dise quels étoient la tristesse et l'abattement de mon âme. Cependant je tenois encore à une fragile espérance; elle m'étoit trop chère pour ne pas m'y attacher jusqu'au dernier moment.
J'allai donc achever le cours de mes études; et, comme j'avois pris à deux fins mes premières inscriptions à l'école du droit canon, il est vraisemblable que ma résolution ultérieure auroit été pour le barreau. Mais, vers la fin de cette année, un petit billet de Voltaire vint me déterminer à partir pour Paris. «Venez, m'écrivoit-il, et venez sans inquiétude. M. Orry, à qui j'ai parlé, se charge de votre sort.» Signé: VOLTAIRE. Qui étoit M. Orry? Je ne le savois point. J'allai le demander à mes bons amis de Toulouse, et je leur montrai mon billet. «M. Orry! s'écrièrent-ils; eh! cadedis! c'est le contrôleur général des finances. Ah! cher ami, ta fortune est faite; tu seras fermier général. Souviens-toi de nous dans ta gloire. Protégé du ministre, il te sera facile de gagner son estime, sa confiance et sa faveur. Te voilà tout à l'heure à la source des grâces. Cher Marmontel, fais-en couler vers nous quelques ruisseaux. Un petit filet du Pactole suffit à notre ambition.» L'un auroit bien voulu une recette générale, l'autre se contentoit d'une recette particulière ou de quelque autre emploi de deux ou trois mille petits écus; et cela dépendoit de moi.
J'ai oublié de dire qu'entre nous jeunes gens, et en rivalité de l'Académie des Jeux Floraux, nous avions formé une société littéraire, déjà célèbre sous le nom de Petite Académie[34]. C'étoit là qu'à l'envi l'on exaltoit mes espérances: je n'eus donc rien de plus pressé que de partir; mais, comme mon opulence future ne me dispensoit pas dans ce moment du soin de ménager mes fonds, je cherchois les moyens de faire mon voyage avec économie, lorsqu'un président au parlement, M. du Puget, me fit prier de l'aller voir, et me proposa, en termes obligeans, d'aller à frais communs avec son fils[35] en litière à Paris. Je répondis à monsieur le président que, quoique la litière me parût lente et ennuyeuse, l'avantage d'y être en bonne compagnie compensoit ce désagrément; mais que, pour les frais de ma route, mon calcul étoit fait; qu'il ne m'en coûteroit que quarante écus par la messagerie, et que j'étois décidé à m'en tenir là. Monsieur le président, après avoir inutilement essayé de tirer de moi quelque chose de plus, voulut bien se réduire à ce que je lui offrois; aussi bien auroit-il fallu qu'il eût payé seul la litière, et ma petite part étoit tout gain pour lui.
Je laissai mon frère à Toulouse, et ma place au collège de Sainte-Catherine lui auroit été bien assurée, s'il eût été en philosophie; mais c'étoit aux cinq ans de grades que la concession en étoit réservée. Il fallut donc pour le moment renoncer à cet avantage, et je donnai pour asile à mon frère le séminaire des Irlandois. Je payai un an de sa pension d'avance, et, en l'embrassant, je lui laissai tout le reste de mon argent, n'ayant plus moi-même un écu lorsque je partis de Toulouse; mais, en passant à Montauban, j'y allois trouver de nouveaux fonds.
Montauban, ainsi que Toulouse, avoit une académie littéraire qui tous les ans donnoit un prix. Je l'avois gagné cette année, et je ne l'avois point retiré. Ce prix étoit une lyre d'argent d'une valeur de cent écus. En arrivant, j'allai recevoir cette lyre, et tout d'un temps je la vendis. Ainsi, après avoir payé d'avance au muletier les frais de mon voyage, et bien régalé mes amis, qui en cavalcade m'avoient accompagné jusqu'à Montauban, je me trouvai riche encore de plus de cinquante écus. En falloit-il tant à un homme que la fortune attendoit à Paris? Jamais on n'est allé plus lentement au-devant d'elle.
Ce voyage en litière ne fut pourtant pas aussi ennuyeux pour moi que je l'aurois pensé. J'étois fait pour trouver des muletiers honnêtes gens. Celui-ci nous faisoit une chère délicieuse. Jamais je n'ai mangé ni de meilleures perdrix rouges, ni des dindes si succulentes, ni des truffes si parfumées. J'avois honte d'être si bien nourri pour mes quarante écus, et je me promettois bien de gratifier ce brave homme sitôt que je serois en état d'être libéral.
Il est vrai que mon compagnon de voyage le payoit mieux que moi: aussi voulut-il bien se prévaloir de cet avantage; mais il ne me trouva pas disposé à l'en laisser jouir. Le premier jour, je lui avois cédé le fond de la litière, et, quelque mal de coeur que me causât le balancement de la voiture et cette allure à reculons, j'en souffris l'incommodité. Je dissimulai même l'ennui d'entendre le plus sot des enfans gâtés m'étaler longuement, avec une puérile emphase, et sa noble origine, et sa grande fortune, et cette dignité de président dont son père étoit revêtu. Je lui laissois vanter la beauté de ses gros yeux bleus et les charmes de sa figure, dont il me disoit naïvement que toutes les femmes étoient folles. Il me parloit de leurs agaceries, de leurs caresses, de leurs baisers sur ses beaux yeux; je l'écoutois patiemment, et je me disois à moi-même: «Voilà pourtant le ridicule que se donne la vanité.»
Le lendemain je le vis monter le premier en voiture et s'asseoir dans le fond. «Tout beau, Monsieur le marquis, lui dis-je, sur le devant, s'il vous plaît. C'est aujourd'hui mon tour d'être à mon aise.» Il me répondit qu'il étoit à sa place, et que monsieur son père avoit entendu qu'il occupât le fond. Je répliquai que, si monsieur son père avoit sous-entendu cela dans son marché, je ne l'avois pas, moi, entendu dans le mien; que, s'il me l'avoit proposé, je ne me serois pas emboîté comme un sot dans cette caisse dandinante; qu'actuellement au même prix je serois en plein air et sur un bon cheval à voir librement la campagne; que j'étois déjà assez dupe d'avoir si mal employé mes quarante écus, et que je ne le serois pas au point de lui céder à demeure la bonne place. Il persistoit à vouloir la garder; mais, quoiqu'il fût aussi grand que moi, je le priai de ne pas m'obliger à l'en tirer de force et à le mettre à terre. Il entendit cette raison, et il se mit sur le devant; il en eut de l'humeur jusqu'à la dînée. Cependant il se contenta de me priver de son entretien; mais à dîner sa supériorité lui revint dans la tête. On nous servit une perdrix rouge; il se piquoit de bien couper les viandes:
Quo gestu lepores, et quo gallina secetur.
Et, en effet, cet exercice étoit entré dans son éducation. Il prit donc la perdrix sur son assiette, en détacha très adroitement les deux cuisses et les deux ailes, garda les deux ailes pour lui, et me laissa les cuisses et le corps. «Vous aimez donc, lui dis-je, les ailes de perdrix?—Oui, me dit-il, assez.—Et moi aussi», lui dis-je. Et en riant, sans m'émouvoir, je rétablis l'égalité. «Vous êtes bien hardi, me dit-il, de prendre une aile sur mon assiette!—Vous l'êtes bien plus, lui répondis-je d'un ton ferme, d'en avoir pris deux dans le plat.» Il étoit rouge de colère, mais il se modéra, et nous dînâmes paisiblement. Le reste du jour il se retrancha dans la dignité du silence, et à souper, comme ce fut une aile de dindon qu'on nous servit, et que je lui en donnai la meilleure partie, nous n'eûmes aucun démêlé.
Le lendemain: «C'est à vous, lui dis-je, d'occuper le fond de la voiture.» Il s'y mit en disant: «Vous me faites bien de la grâce.» Et le tête-à-tête alloit être aussi silencieux que la veille, lorsqu'un incident l'anima. Monsieur le marquis prenoit du tabac, j'en prenois aussi, grâce à une jeune et jolie buraliste qui m'en avoit donné le goût. En boudant, il ouvrit sa belle tabatière, et moi, qui ne boudois point, je tendis la main, et je pris du tabac, comme si nous avions été le mieux du monde ensemble. Il m'en laissa prendre, et, après quelques minutes de réflexion: «Il faut, me dit-il, que je vous raconte une histoire arrivée à M. de Maniban[36], premier président au parlement de Toulouse.» Je prévis qu'il alloit me dire quelque insolence, et j'écoutai.» M. de Maniban, continua-t-il, donnoit audience dans son cabinet à un quidam qui avoit un procès et qui venoit le solliciter. En l'écoutant le magistrat ouvrit sa tabatière, le quidam y prit du tabac; monsieur le premier président ne s'en émut point; mais il sonna ses valets de chambre, et, jetant le tabac où le quidam avoit touché, il en demanda d'autre.» Je ne fis pas semblant de m'appliquer la parabole; et, quelque temps après, mon fat ayant tiré sa tabatière, j'y repris du tabac aussi tranquillement que la première fois. Il en parut surpris; et moi, en souriant: «Sonnez donc, Monsieur le marquis.—Il n'y a point de sonnettes.—Vous êtes bien heureux qu'il n'y en ait point, lui dis-je, car le quidam vous donneroit vingt coups de pieds dans le ventre pour la peine d'avoir sonné.» Vous concevez l'étonnement que ma réplique lui causa. Il voulut s'en fâcher, mais à mon tour j'étois en colère. «Tenez-vous tranquille, lui dis-je, ou je vous arrache les oreilles. Je vois bien que l'on m'a donné un jeune sot à corriger, et dès ce moment je vous déclare que je ne vous passerai aucune impertinence. Songez que nous allons dans une ville où un fils de président de province n'est rien, et commencez dès à présent à être simple, honnête et modeste, si vous pouvez: car, dans le monde, la suffisance, la fatuité, le sot orgueil, vous feroient essuyer des dégoûts encore plus amers.» Tandis que je parlois, il avoit les mains sur ses yeux, et il pleuroit. J'en eus pitié, et je pris avec lui le ton d'un ami véritable. Je lui fis faire l'examen de ses ridicules jactances, de ses puériles vanités, de ses folles prétentions, et insensiblement je croyois voir sa tête se désenfler du vent dont elle étoit remplie. «Que voulez-vous? me dit-il enfin, c'est ainsi qu'on m'a élevé[37].» Aux marques de ma bienveillance j'ajoutai le bon procédé de lui céder presque toujours le fond, car j'étois plus accoutumé que lui à l'incommodité d'aller à reculons, et cette complaisance acheva de le réconcilier avec moi. Cependant, comme nos entretiens étoient coupés par de longs silences, j'eus le temps de traduire en vers le poème de la Boucle de cheveux enlevée; amusement dont le produit alloit être bientôt pour moi d'une si grande utilité.
J'avois aussi dans mes rêveries deux abondantes sources d'agréables illusions. L'une étoit l'idée de ma fortune, et, si le Ciel me conservoit ma mère, l'espérance de l'attirer, de la posséder à Paris; l'autre étoit le tableau fantastique et superbe que je me faisois de cette capitale, où ce que je me figurois de moins magnifique étoit d'une élégance noble ou d'une belle simplicité. L'une de ces illusions fut détruite dès mon arrivée à Paris; l'autre ne tarda point à l'être. Ce fut aux bains de Julien[38] que je logeai en arrivant, et dès le lendemain matin je fus au lever de Voltaire.
LIVRE III
Les jeunes gens qui, nés avec quelque talent et de l'amour pour les beaux-arts, ont vu de près les hommes célèbres dans l'art dont ils faisoient eux-mêmes leurs études et leurs délices, ont connu comme moi le trouble, le saisissement, l'espèce d'effroi religieux que j'éprouvai en allant voir Voltaire.
Persuadé que ce seroit à moi de parler le premier, j'avois tourné de vingt manières la phrase par laquelle je débuterois avec lui, et je n'étois content d'aucune. Il me tira de cette peine. En m'entendant nommer, il vint à moi, et, me tendant les bras: «Mon ami, me dit-il, je suis bien aise de vous voir. J'ai cependant une mauvaise nouvelle à vous apprendre: M. Orry[39] s'étoit chargé de votre fortune; M. Orry est disgracié.»
Je ne pouvois guère tomber de plus haut, ni d'une chute plus imprévue et plus soudaine; et je n'en fus point étourdi. Moi qui ai l'âme naturellement foible, je me suis toujours étonné du courage qui m'est venu dans les grandes occasions. «Eh bien! Monsieur, lui répondis-je, il faudra que je lutte contre l'adversité. Il y a longtemps que je la connois et que je suis aux prises avec elle.—J'aime à vous voir, me dit-il, cette confiance en vos propres forces. Oui, mon ami, la véritable et la plus digne ressource d'un homme de lettres est en lui-même et dans ses talens; mais, en attendant que les vôtres vous donnent de quoi vivre, je vous parle en ami et sans détour, je veux pourvoir à tout. Je ne vous ai pas fait venir ici pour vous abandonner. Si dès ce moment même il vous faut de l'argent, dites-le-moi: je ne veux pas que vous ayez d'autre créancier que Voltaire.» Je lui rendis grâce de ses bontés, en l'assurant qu'au moins de quelque temps je n'en aurois besoin, et que dans l'occasion j'y aurois recours avec confiance. «Vous me le promettez, me dit-il, et j'y compte. En attendant, voyons, à quoi allez-vous travailler?—Hélas! je n'en sais rien, et c'est à vous de me le dire.—Le théâtre, mon ami, le théâtre est la plus belle des carrières; c'est là qu'en un jour on obtient de la gloire et de la fortune. Il ne faut qu'un succès pour rendre un jeune homme célèbre et riche en même temps; et vous l'aurez, ce succès, en travaillant bien.—Ce n'est pas l'ardeur qui me manque, lui répondis-je, mais au théâtre que ferai-je?—Une bonne comédie, me dit-il d'un ton résolu.—Hélas, Monsieur, comment ferois-je des portraits? je ne connois pas les visages.» Il sourit à cette réponse. «Eh bien, faites des tragédies.» Je répondis que les personnages m'en étoient un peu moins inconnus, et que je voulois bien m'essayer dans ce genre-là. Ainsi se passa ma première entrevue avec cet homme illustre.
En le quittant, j'allai me loger à neuf francs par mois près de la Sorbonne, dans la rue des Maçons, chez un traiteur qui, pour mes dix-huit sous, me donnoit un assez bon dîner. J'en réservois une partie pour mon souper, et j'étois bien nourri. Cependant mes cinquante écus ne seroient pas allés bien loin; mais je trouvai un honnête libraire qui voulut bien m'acheter le manuscrit de ma traduction de la Boucle de cheveux enlevée, et qui m'en donna cent écus, mais en billets, et ces billets n'étoient pas de l'argent comptant. Un Gascon avec qui j'avois fait connoissance au café me découvrit, dans la rue Saint-André-des-Arcs, un épicier qui consentit à prendre mes billets en payement, si je voulois acheter de sa marchandise. Je lui achetai pour cent écus de sucre, et, après le lui avoir payé, je le priai de le revendre. J'y perdis peu de chose; et d'un côté mes cinquante écus de Montauban, de l'autre les deux cent quatre-vingts livres de mon sucre, me mettoient en état d'aller jusqu'à la récolte des prix académiques sans rien emprunter à personne. Huit mois de mon loyer et de ma nourriture ne monteroient ensemble qu'à deux cent quatre-vingt-huit livres. Pour le surplus de ma dépense, il me restoit cent quarante-deux livres. C'en étoit bien assez, car, en me tenant dans mon lit, j'userois peu de bois l'hiver. Je pouvois donc, jusqu'à la Saint-Louis, travailler sans inquiétude; et, si je remportois le prix de l'Académie françoise, qui étoit de cinq cents livres, j'atteindrois à la fin de l'année. Ce calcul soutint mon courage.
Mon premier travail fut l'étude de l'art du théâtre. Voltaire me prêtoit des livres. La Poétique d'Aristote, les discours de P. Corneille sur les trois unités, ses examens, le théâtre des Grecs, nos tragiques modernes, tout cela fut avidement et rapidement dévoré. Il me tardoit d'essayer mon talent; et le premier sujet que mon impatience me fit saisir fut la révolution de Portugal. J'y perdis un temps précieux; l'intérêt politique de cet événement étoit trop foible pour le théâtre; plus foible encore étoit la manière dont j'avois précipitamment conçu et exécuté mon sujet. Quelques scènes que je communiquai à un comédien, homme d'esprit, lui firent cependant bien augurer de moi. Mais il falloit, me disoit-il, étudier l'art du théâtre au théâtre même, et il me conseilla d'engager Voltaire à demander mes entrées. «Roselly[40] a raison, me dit Voltaire, le théâtre est notre école à tous; il faut qu'elle vous soit ouverte, et j'aurois dû y penser plus tôt.» Mes entrées au Théâtre-François me furent libéralement accordées, et, dès lors, je ne manquai plus un seul jour d'y aller prendre leçon. Je ne puis exprimer combien cette étude assidue hâta le développement et le progrès de mes idées et du peu de talent que je pouvois avoir. Je ne revenois jamais de la représentation d'une tragédie sans quelques réflexions sur les moyens de l'art, et sans quelque nouveau degré de chaleur dans l'imagination, dans l'âme et dans le style.
Pour puiser à la source des beaux sujets tragiques, il auroit fallu m'enfoncer dans l'étude de l'histoire, et j'en aurois eu le courage; mais je n'en avois pas le temps. Je parcourus légèrement l'histoire ancienne; et, le sujet de Denys le Tyran s'étant saisi de ma pensée, je n'eus plus de repos que le plan n'en fût dessiné, et tous les ressorts de l'action inventés et mis à leur place; mais je n'en dis rien à Voltaire, soit pour aller seul et sans guide, soit pour ne me montrer à lui qu'avec tout l'avantage d'un travail achevé.
Ce fut dans ce temps-là que je vis chez lui l'homme du monde qui a eu pour moi le plus d'attrait, le bon, le vertueux, le sage Vauvenargues. Cruellement traité par la nature du côté du corps, il étoit, du côté de l'âme, l'un de ses plus rares chefs-d'oeuvre. Je croyois voir en lui Fénelon infirme et souffrant. Il me témoignoit de la bienveillance, et j'obtins aisément de lui la permission de l'aller voir. Je ferois un bon livre de ses entretiens, si j'avois pu les recueillir. On en voit quelques traces dans le recueil qu'il nous a laissé de ses pensées et de ses méditations; mais, tout éloquent, tout sensible qu'il est dans ses écrits, il l'étoit, ce me semble, encore plus dans ses entretiens avec nous. Je dis avec nous, car le plus souvent je me trouvois chez lui avec un homme qui lui étoit tout dévoué, et qui par là eut bientôt gagné mon estime et ma confiance. C'étoit ce même Bauvin[41] qui, depuis, a donné au théâtre la tragédie des Chérusques, homme de sens, homme de goût, mais d'un naturel indolent; épicurien par caractère, mais presque aussi pauvre que moi.
Comme nos sentimens pour le marquis de Vauvenargues se rencontroient parfaitement d'accord, ce fut pour tous les deux une espèce de sympathie. Nous nous donnions tous les soirs rendez-vous après la comédie au café de Procope, le tribunal de la critique et l'école des jeunes poètes, pour étudier l'humeur et le goût du public. Là nous causions toujours ensemble; et les jours de relâche au théâtre, nous passions nos après-dîners en promenades solitaires. Ainsi tous les jours nous devînmes plus nécessaires l'un à l'autre, et nous éprouvions tous les jours plus de regret à nous quitter. «Et pourquoi nous quitter? me dit-il enfin; pourquoi ne pas demeurer ensemble? La fruitière chez qui je loge a une chambre à vous louer, et, en vivant à frais communs, nous dépenserons beaucoup moins.» Je répondis que cet arrangement me plairoit fort, mais que, dans le moment présent, il ne falloit pas y penser; il insista, et me pressa si vivement qu'il fallut lui expliquer la cause de ma résistance. «Chez mon hôte, lui dis-je, mon exactitude à le bien payer doit m'avoir acquis un crédit que je ne trouverois point, ailleurs, et dont peut-être incessamment j'aurai besoin de faire usage.» Bauvin, qui possédoit une centaine d'écus, me dit de n'être pas en peine; qu'il étoit en état de faire des avances, et qu'il avoit dans la tête un projet capable de nous enrichir. De mon côté, je lui exposai mes espérances et mes ressources; je lui communiquai la pièce que je devois mettre au concours de l'Académie françoise; il trouva que c'étoit de l'or en barre. Je lui montrai le plan et les premières scènes de ma tragédie; il me répondit du succès, et alors c'étoit le Potose. Le marquis de Vauvenargues logeoit à l'hôtel de Tours, petite rue du Paon, et vis-à-vis de cet hôtel étoit la maison de la fruitière de Bauvin. M'y voilà logé avec lui. Son projet de faire à nous deux une feuille périodique ne fut pas une aussi bonne affaire qu'il l'avoit espéré: nous n'avions ni fiel, ni venin, et cette feuille n'étant ni la critique infidèle et injuste des bons ouvrages, ni la satire amère et mordante des bons auteurs, elle eut peu de débit[42]. Cependant, au moyen de ce petit casuel et du prix de l'Académie que j'eus le bonheur d'obtenir[43], nous arrivâmes à l'automne, moi ruminant des vers tragiques, et lui rêvant à ses amours.
Il étoit laid, bancal, déjà même assez vieux, et il étoit amant aimé d'une jeune Artésienne dont il me parloit tous les jours avec les plus tendres regrets: car il souffroit le tourment de l'absence, et moi j'étois l'écho qui répondoit à ses soupirs. Quoique bien plus jeune que lui, j'avois d'autres soins dans la tête. Le plus cuisant de mes soucis étoit la répugnance qu'avoit déjà notre aubergiste à nous faire crédit. Le boulanger et la fruitière vouloient bien nous fournir encore, l'un du pain, l'autre du fromage: c'étoient là nos soupers; mais le dîner, d'un jour à l'autre, couroit risque de nous manquer. Il me restoit une espérance: Voltaire, qui se doutoit bien que j'étois plus fier qu'opulent, avoit voulu que le petit poème couronné à l'Académie fût imprimé à mon profit, et il avoit exigé d'un libraire d'en compter avec moi, les frais d'impression prélevés. Mais, soit que le libraire en eût retiré peu de chose, soit qu'il aimât mieux son profit que le mien, il dit n'avoir rien à me rendre, et qu'au moins la moitié de l'édition lui restoit. «Eh bien! lui dit Voltaire, donnez-moi ce qui vous en reste, j'en trouverai bien le débit.» Il partoit pour Fontainebleau, où étoit la cour; et là, comme le sujet proposé par l'Académie étoit un éloge du roi, Voltaire prit sur lui de distribuer cet éloge, en appréciant à son gré le bénéfice de l'auteur. C'étoit sur ce débit que je comptois, sans cependant l'évaluer outre mesure; mais Voltaire n'arrivoit pas.
Enfin notre situation devint telle qu'un soir Bauvin me dit en soupirant: «Mon ami, toutes nos ressources sont épuisées, et nous en sommes réduits au point de n'avoir pas de quoi payer le porteur d'eau.» Je le vis abattu, mais je ne le fus point. «Le boulanger et la fruitière, lui demandai-je, nous refusent-ils le crédit?—Non, pas encore, me dit-il.—Rien n'est donc perdu, répliquai-je, et il est bien aisé de se passer de porteur d'eau.—Comment cela?—Comment? Eh! parbleu! en allant nous-mêmes prendre de l'eau à la fontaine.—Vous auriez ce courage?—Sans doute, je l'aurai. Le beau courage que celui-là! Il est nuit close, et, quand il seroit jour, où est donc le déshonneur de se servir soi-même?» Alors je pris la cruche, que j'allai fièrement remplir à la fontaine voisine. En rentrant, ma cruche à la main, je vois Bauvin, d'un air épanoui de joie, venant à moi les bras ouverts: «Mon ami, la voilà, c'est elle! elle arrive! elle a tout quitté, son pays, sa famille, pour venir me trouver! Est-ce là de l'amour?» Immobile d'étonnement, et toujours ma cruche à la main, je regarde, et je vois une grande fille bien fraîche, bien découplée, et assez jolie quoique un peu camuse, qui me salue sans embarras. Tout à coup, le contraste de cet incident romanesque avec notre situation me fait partir d'un éclat de rire si fou qu'il les interdit tous les deux. «Soyez la bien venue, Mademoiselle; vous ne pouviez, lui dis-je, mieux choisir le moment, ni arriver plus à propos.» Et, après les premières civilités, je descendis chez la fruitière. «Madame, lui dis-je gravement, voici un jour extraordinaire, un jour de fête. Il faut, s'il vous plaît, nous aider à faire les honneurs de la maison, et élargir un peu l'angle aigu de fromage que vous nous donnez à souper.—Et que vient faire ici cette femme? demanda-t-elle.—Ah! Madame, lui dis-je, c'est un prodige de l'amour; et il ne faut jamais demander l'explication des prodiges. Tout ce que vous et moi nous en devons savoir, c'est qu'il nous faut ce soir un tiers de plus de ce bon fromage de Brie, que nous vous payerons bientôt, s'il plaît à Dieu.—Oui, dit-elle, s'il plaît à Dieu; mais, quand on n'a ni sou ni maille, ce n'est guère le temps de songer à l'amour.»
Voltaire, peu de jours après, arrivant de Fontainebleau, me remplit mon chapeau d'écus, en me disant que c'étoit le produit de la vente de mon poème. Quoique dans ma détresse j'eusse été pardonnable de me laisser faire du bien, je pris cependant la liberté de lui représenter qu'il avoit vendu ce petit ouvrage trop au-dessus de sa valeur; mais il me fit entendre que les personnes qui l'avoient payé noblement étoient de celles dont lui ni moi nous n'avions rien à refuser. Quelques ennemis de Voltaire auroient voulu que pour cela je me fusse brouillé avec lui. Je n'en fis rien, et avec ces écus, qu'il eût été plus malhonnête de refuser que de recevoir, j'allai payer toutes mes dettes[44].
Bauvin avoit reçu quelques secours de son pays; je n'en avois aucun à recevoir du mien, et j'allois être au bout de mes finances. Il n'étoit donc ni juste ni possible, vu sa nouvelle façon de vivre, que nous fussions plus longtemps en communauté de dépense.
Dans cette conjoncture, l'une des plus cruelles de ma vie, et dans laquelle, arrosant toutes les nuits mon chevet de larmes, je regrettois l'aisance et la tranquillité dont je jouissois à Toulouse, je ne sais quelle heureuse influence de mon étoile ou de la bonne opinion que Voltaire donnoit de moi fit souhaiter à une femme, dont je révère la mémoire, que je voulusse me charger d'achever l'éducation de son petit-fils. Ah! de toute manière, le souvenir de cet événement doit être bien cher à mon coeur. Quels agrémens inestimables de société et d'amitié il a répandus sur ma vie! et de quelles années de bonheur il m'a fait jouir!
Un directeur de la Compagnie des Indes, nommé Gilly, intéressé dans un commerce maritime qui d'abord l'avoit enrichi, et qui depuis l'a ruiné, avoit dans son veuvage un fils et une fille dont sa belle-mère, Mme Harenc, avoit bien voulu se charger. Il est impossible d'imaginer dans la vieillesse d'une femme plus d'amabilité que n'en avoit Mme Harenc, et à cette amabilité se joignoient le plus grand sens, la plus rare prudence et la plus solide vertu. Elle étoit, au premier aspect, d'une laideur repoussante; mais bientôt tous les charmes de l'esprit et du caractère perçoient à travers cette laideur, et la faisoient non pas oublier, mais aimer.