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Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) / Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans cover

Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3) / Mémoires d'un Père pour servir à l'Instruction de ses enfans

Chapter 8: LIVRE IV
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About This Book

The author composes late-life recollections written during a rural retreat for his family, blending personal memories of a lengthy literary career with instructive anecdotes, moral reflections, and short pedagogical works aimed at his children. The text moves between episodic remembrances of social and professional encounters, brief moral tales, and concise treatises on language, logic, metaphysics, and education. It documents how political and financial reversals shaped his later years and closes with sober reflections on family, reputation, burial wishes, and the obligations of memory.

Voltaire alors étoit à Paris. Il avoit eu envie de connoître ma pièce avant qu'elle fût achevée, et je lui en avois lu quatre actes dont il avoit été content. Mais l'acte qui me restoit à faire lui donnoit de l'inquiétude; et ce n'étoit pas sans raison. Dans les quatre actes qu'il avoit entendus, l'action paroissoit complète et suivie d'un bout à l'autre. «Quoi! me dit-il après la lecture, prétendez-vous, dès votre seconde tragédie, vous affranchir de la règle commune? Lorsque j'ai fait la Mort de César en trois actes, c'étoit pour un collège, et j'avois pour excuse la contrainte où j'étois de n'y introduire que des hommes; mais vous, au grand théâtre, et dans un sujet où rien ne vous aura gêné, donner une pièce tronquée, et en quatre actes, forme bizarre dont vous n'avez aucun exemple! c'est à votre âge une licence malheureuse que je ne saurois vous passer.—Aussi, lui dis-je, n'ai-je pas dessein de la prendre, cette licence. Ma pièce est en cinq actes dans ma tête, et j'espère bien les remplir.—Et comment? me demanda-t-il: je viens d'entendre le dernier acte; tous les autres se suivent, et vous ne pensez pas sans doute à prendre l'action de plus haut?—Non, répondis-je, l'action commencera et finira comme vous l'avez vu; le reste est mon secret. Ce que je médite est peut-être une folie; mais, quelque périlleux que soit le pas, il faut que je le passe; et, si vous m'en ôtiez le courage, tout mon travail seroit perdu.—Allons, mon enfant, me dit-il, faites, osez, risquez; c'est toujours un bon signe. Il y a dans ce métier, comme dans celui de la guerre, des témérités heureuses; et c'est bien souvent du milieu des difficultés les plus désespérantes que naissent les grandes beautés.»

Le jour de la première représentation[55] il voulut se placer derrière moi dans ma loge; et je lui dois ce témoignage qu'il étoit presque aussi ému et aussi tremblant que moi-même. «À présent, me dit-il avant qu'on ne levât la toile, apprenez-moi d'où vous avez tiré l'acte qui vous manquoit.» Je lui rappelai qu'à la fin du second acte il étoit dit que la femme et le fils d'Aristomène alloient être jugés, et qu'au commencement du troisième on apprenoit qu'ils avoient été condamnés. «Eh bien! lui dis-je, ce jugement que j'avois supposé se passer dans l'entr'acte, je l'ai mis sur la scène.—Quoi! la Tournelle sur le théâtre! s'écria-t-il; vous me faites trembler.—Oui, lui dis-je, c'est un écueil, mais il étoit inévitable; c'est à Clairon de me sauver.»

Aristomène eut au moins autant de succès que Denys. Voltaire, à chaque applaudissement, me serroit dans ses bras; mais, ce qui l'étonna et le fit tressaillir de joie, ce fut l'effet du troisième acte. Lorsqu'il vit Léonide chargée de fers, en criminelle, paroître au milieu de ses juges, et, avec son grand caractère, les dominer, s'emparer de la scène et de l'âme des spectateurs, tourner sa défense en accusation, et, discernant parmi les sénateurs les vertueux amis d'Aristomène de ses perfides ennemis, attaquer, accabler ceux-ci de la conviction de leur scélératesse, au bruit de l'applaudissement qu'elle enleva: «Bravo, Clairon! s'écria Voltaire, macle animo, generose puer!»

Certainement personne ne sent mieux que moi combien, du côté du talent, j'étois peu digne de lui faire envie; mais le succès étoit assez grand pour qu'il en fût jaloux, s'il avoit eu cette foiblesse. Non, Voltaire avoit trop le sentiment de sa supériorité pour craindre des talens vulgaires. Peut-être qu'un nouveau Corneille ou qu'un nouveau Racine lui auroit fait du chagrin; mais il n'étoit pas aussi facile qu'on le croyoit d'inquiéter l'auteur de Zaïre, d'Alzire, de Mérope et de Mahomet.

À cette première représentation d'Aristomène, je fus encore obligé de me montrer sur le théâtre; mais, aux représentations suivantes, mes amis me donnèrent le courage de me dérober aux acclamations du public.

Un accident interrompit mon succès et troubla ma joie. Roselly, cet acteur dont j'ai déjà parlé[56], jouoit le rôle d'Arcire, ami d'Aristomène, et le jouoit avec autant de chaleur que d'intelligence. Il n'étoit ni beau ni bien fait; il avoit même dans la prononciation un grasseyement très sensible; mais il faisoit oublier ses défauts par la décence de son action, et par une expression pleine d'esprit et d'âme. Je lui attribuois le succès du dénouement de ma tragédie; et, en effet, voici comment il l'avoit décidé. Lorsque, dans la dernière scène, en parlant du décret par lequel le sénat avoit mis le comble à ses atrocités, il dit:

Théonis le défend et s'en nomme l'auteur,

il s'aperçut que le public se soulevoit d'indignation; et aussitôt, s'avançant au bord du théâtre, avec l'action la plus vive il cria au parterre, comme pour l'apaiser:

Je m'élance, et lui plonge un poignard dans le coeur.

À l'attitude, au geste qui accompagna ces mots, on crut voir Théonis frappé, et ce fut dans toute la salle un transport de joie éclatant.

Or, après la sixième représentation de ma pièce, et dans la plus grande chaleur du succès, on vint m'annoncer que Roselly étoit attaqué d'une fluxion de poitrine; et, pour le remplacer dans son rôle, on me proposoit un acteur incapable de le jouer. C'étoit pour moi un très grand préjudice que d'interrompre cette affluence du public; mais c'eût été un plus grand mal encore que de dégrader mon ouvrage. Je demandai que les représentations en fussent suspendues jusqu'au rétablissement de la santé de Roselly, et ce ne fut que l'hiver suivant qu'Aristomène fut remis au théâtre.

À la première représentation de cette reprise, l'émotion du public fut si vive qu'il demanda encore l'auteur. Je refusai de paroître sur le théâtre; mais j'étois au fond d'une loge. Quelqu'un m'y aperçut du parterre et cria: «Le voilà!» La loge étoit vers l'amphithéâtre; tout le parterre fit volte-face; il fallut m'avancer, et, par une humble salutation, répondre à cette nouvelle faveur.

L'homme qui, du fond de sa loge, m'avoit pris dans ses bras pour me présenter au public, va occuper dans ces Mémoires une place considérable, par le mal qu'il me fit en me voulant du bien, et par les attrayantes et nuisibles douceurs qu'eut pour moi sa société. C'étoit M. de La Popelinière[57]. Dès le succès de Denys le Tyran, il m'avoit attiré chez lui. Mais, à l'époque dont je parle, le courage qu'il eut de m'offrir pour retraite sa maison de campagne, au risque de déplaire à l'homme tout-puissant que j'avois offensé, m'attacha fortement à un hôte si généreux. Le péril d'où il me tiroit avoit pour cause une de ces aventures de jeunesse où m'engageoit mon imprudence, et qui apprendront à mes enfans à être plus sages que moi.

LIVRE IV

Tandis que je logeois encore dans le quartier du Luxembourg, une ancienne actrice de l'Opéra-Comique, la Darimat, amie de Mlle Clairon, et mariée avec Durancy, acteur comique dans une troupe de province, étant accouchée à Paris, avoit obtenu de mon actrice qu'elle fût marraine de son enfant, et moi j'avois été pris pour parrain[58]. De ce baptême il arriva que ma commère Durancy, qui, chez Mlle Clairon, m'entendoit quelquefois parler sur l'art de la déclamation, me dit un jour: «Mon compère, voulez-vous que je vous donne une jeune et jolie actrice à former? Elle aspire à débuter dans le tragique, et elle vaut la peine que vous lui donniez des leçons. C'est Mlle Verrière, l'une des protégées du maréchal de Saxe[59]. Elle est votre voisine; elle est sage, elle vit fort décemment avec sa mère et avec sa soeur. Le maréchal, comme vous savez, est allé voir le roi de Prusse, et nous voulons, à son retour, lui donner le plaisir de trouver sa pupille au théâtre jouant Zaïre et Iphigénie mieux que Mlle Gaussin. Si vous voulez vous charger de l'instruire, demain je vous installerai; nous dînerons chez elle ensemble.»

Mon aventure avec Mlle Navarre ne m'avoit point aliéné le maréchal de Saxe; il m'avoit même témoigné de la bienveillance; et, avant qu'Aristomène fût mis au théâtre, il m'avoit fait prier d'aller lui en faire la lecture. Cette lecture tête à tête l'avoit intéressé: le rôle d'Aristomène l'avoit ému. Il trouva celui de Léonide théâtral. «Mais, corbleu! me dit-il, c'est une fort mauvaise tête que cette femme-là! je n'en voudrois pas pour rien.» Ce fut là sa seule critique. Du reste, il fut content, et me le témoigna avec cette franchise noble et cavalière qui sentoit en lui son héros.

Je fus donc enchanté d'avoir une occasion de faire quelque chose qui lui fût agréable, et très innocemment, mais très imprudemment, j'acceptai la proposition.

La protégée du maréchal étoit l'une de ses maîtresses; elle lui avoit été donnée à l'âge de dix-sept ans. Il en avoit eu une fille, reconnue et mariée depuis sous le nom d'Aurore de Saxe. Il lui avoit fait, à la naissance de cette enfant, une rente de cent louis; il lui donnoit de plus, par an, cinq cents louis pour sa dépense. Il l'aimoit de bonne amitié; mais, quant à ses plaisirs, elle n'y étoit plus admise. La douceur, l'ingénuité, la timidité de son caractère, n'avoient plus rien d'assez piquant pour lui. On sait qu'avec beaucoup de noblesse et de fierté dans l'âme, le maréchal de Saxe avoit les moeurs grivoises. Par goût autant que par système, il vouloit de la joie dans ses armées, disant que les François n'alloient jamais si bien que lorsqu'on les menoit gaiement, et que ce qu'ils craignoient le plus à la guerre, c'étoit l'ennui. Il avoit toujours dans ses camps un Opéra-Comique. C'étoit à ce spectacle qu'il donnoit l'ordre des batailles; et, ces jours-là, entre les deux pièces, la principale actrice annonçoit ainsi: «Messieurs; demain relâche au théâtre, à cause de la bataille que donnera monsieur le maréchal; après-demain, le Coq du village, les Amours grivois, etc.»

Deux actrices de ce théâtre, Chantilly et Beauménard[60], étoient ses deux maîtresses favorites; et leur rivalité, leur jalousie, leurs caprices, lui donnoient, disoit-il, plus de tourmens que les hussards de la reine de Hongrie. J'ai lu ces mots dans l'une de ses lettres. C'étoit pour elles que Mlle Navarre avoit été négligée. Il trouvoit en elle trop de hauteur et pas assez de complaisance et d'abandon. Mlle Verrière, avec infiniment moins d'artifice, n'avoit pas même l'ambition de le disputer à ses rivales; elle sembloit se reposer sur sa beauté du soin de plaire, sans y contribuer d'ailleurs que par l'égalité d'un caractère aimable et par son indolence à se laisser aimer.

Les premières scènes que nous répétâmes ensemble furent celles de Zaïre avec Orosmane. Sa figure, sa voix, la sensibilité de son regard, son air de candeur et de modestie, s'accordoient parfaitement avec son rôle, et dans le mien je ne mis que trop de véhémence et de chaleur. Dès notre seconde leçon, ces mots: Zaïre, vous pleurez! furent l'écueil de ma sagesse.

La docilité de mon écolière me rendit assidu; cette assiduité fut malignement expliquée. Le maréchal, qui étoit alors en Prusse, instruit de notre intelligence, en prit une colère peu digne d'un aussi grand homme. Les cinquante louis que Mlle Verrière touchoit par mois lui furent supprimés, et il annonça que de sa vie il ne reverroit ni la mère ni son enfant. Il tint parole, et ce ne fut qu'après sa mort, et un peu par mon entremise, qu'Aurore fut reconnue et élevée dans un couvent comme fille de ce héros.

Le délaissement où tomboit ma Zaïre nous accabla tous les deux de douleur. Il me restoit quarante louis du produit de ma nouvelle tragédie; je la priai de les accepter. Cependant Mlle Clairon et tous nos amis nous conseillèrent de cesser de nous voir, au moins pour quelque temps. Il nous en coûta bien des larmes, mais nous suivîmes ce conseil.

Le maréchal revint. J'entendois dire de tous côtés qu'il étoit furieux contre moi. J'ai su depuis par le maréchal de Loewendal, et par deux autres de ses amis, Sourdis et Flavacourt, qu'ils avoient eu bien de la peine à retenir les mouvemens de sa colère. Il alloit disant dans le monde, à la cour, et au roi lui-même, que ce petit insolent de poète lui prenoit toutes ses maîtresses (je n'avois cependant que celles qu'il abandonnoit). Il montroit un billet de moi qu'un perfide laquais avoit volé à celle-ci. Heureusement dans ce billet, à propos de la tragédie de Cléopâtre, à laquelle je travaillois, il étoit dit qu'Antoine étoit un héros en amour comme en guerre. «Et cet Antoine, disoit le maréchal, vous entendez bien qui il est.» Cette allusion, à laquelle je n'avois point pensé, en le flattant, le calmoit un peu.

Cependant j'étois dans des transes d'autant plus cruelles que j'étois résolu, au péril de ma vie, de me venger de lui s'il m'eût fait insulter. Dans cette situation, l'une des plus pénibles où je me sois trouvé, M. de La Popelinière me proposa de me retirer chez lui à la campagne, et, d'un autre côté, le prince de Turenne me soulagea du chagrin où j'étois de laisser ma Zaïre dans l'infortune.

Ce prince, me trouvant un soir dans le foyer de la Comédie-Françoise, vint à moi et me dit: «Vous êtes cause que le maréchal de Saxe a quitté Mlle Verrière; voulez-vous me donner votre parole de ne plus la voir? son malheur sera réparé.» Ceci m'expliqua le mystère du rendez-vous qu'elle m'avoit donné la veille dans le bois de Boulogne, et des pleurs qu'elle avoit versés en me disant adieu. «Oui, mon prince, je vous la donne, lui répondis-je, cette parole que vous me demandez. Que Mlle Verrière soit heureuse avec vous; je consens à ne plus la voir.» Il la prit, et je fus fidèle à ma promesse.

Retiré, presque solitaire, dans cette maison de campagne, bien différente alors et de ce qu'elle avoit été et de ce qu'elle fut depuis, j'eus tout le temps de me livrer à mes réflexions sur moi-même. Je tournai les yeux vers l'abîme au bord duquel je venois de passer. Le héros de Fontenoy, l'idole des armées et de la France entière, l'homme devant qui la plus haute noblesse du royaume étoit dans le respect, et que le roi lui-même accueilloit avec toutes les distinctions qui peuvent flatter un grand homme, étoit celui à qui j'avois manqué, sans avoir même pour excuse l'égarement d'un fol amour. Cette fille imprudente et foible ne m'avoit point dissimulé qu'elle tenoit à lui par ses bienfaits, et comme au père de son enfant. J'étois si bien instruit et si persuadé du risque épouvantable que nous courions ensemble que, lorsqu'à des heures indues je me glissois chez elle, ce n'étoit jamais qu'en tremblant. Je la trouvois, je la laissois encore plus tremblante elle-même. Il n'étoit point déplaisir qui n'eût été trop chèrement payé par nos frayeurs d'être surpris et dénoncés; et si le maréchal, instruit de ma témérité, dédaignant de m'ôter la vie, m'eût fait seulement insulter par un de ses valets, je n'opposois à cette crainte qu'une résolution à laquelle je ne puis penser sans frémir. Ah! frémissez comme moi, mes enfans, des dangers que m'a fait courir une trop ardente jeunesse, pour une liaison fortuite et passagère, sans autre cause que l'attrait du plaisir et de l'occasion. J'ai cru devoir vous marquer l'écueil pour vous préserver du naufrage.

Peu de temps après le maréchal mourut. Il avoit fini par se montrer magnanime envers moi, comme le lion de la fable envers le souriceau. À la première représentation de Cléopâtre, s'étant trouvé dans le corridor face à face avec moi, en sortant de sa loge (rencontre qui me fit pâlir), il avoit eu la bonté de me dire ces mots d'approbation: «Fort bien, Monsieur, fort bien!» Je regrettai sincèrement en lui le défenseur de ma patrie et l'homme généreux qui m'avoit pardonné; et, pour honorer sa mémoire autant qu'il étoit en moi, je fis ainsi son épitaphe:

     À Courtray Fabius, Annibal à Bruxelles,
     Sur la Meuse Condé, Turenne sur le Rhin,
     Au léopard farouche il imposa le frein.
     Et de l'aigle rapide il abattit les ailes.

La retraite où je me sauvois des tentations de Paris m'en offrit bientôt de nouvelles; mais dans ce moment-là elle ne me donnoit que de sérieuses leçons de moeurs. Pour faire connoître la cause de la tristesse silencieuse et sombre qui régnoit alors dans un lieu qui avoit été le séjour des plaisirs, il faut que je revienne un peu sur le passé, et que je dise comment s'étoit formé et détruit cet enchantement.

M. de La Popelinière n'étoit pas le plus riche financier de son temps, mais il en étoit le plus fastueux. D'abord il avoit pris pour maîtresse, et depuis pour femme, la fille d'une comédienne[61]. Son intention n'avoit pas été de se marier avec elle, mais elle avoit su l'y obliger; voici par quel moyen. La fameuse de Tencin, après avoir élevé son frère à la dignité de cardinal, et l'avoir introduit dans le conseil d'État, avoit par lui un crédit obscur, mais puissant, auprès du vieux cardinal de Fleury. Mlle Dancourt se fit présenter à elle, et, en jeune innocente qui avoit été séduite, elle se plaignit que M. de La Popelinière, après l'avoir flattée de l'espérance d'être sa femme, ne pensoit plus à l'épouser. «Il vous épousera, et j'en fais mon affaire, dit Mme de Tencin. Cachez-lui que vous m'ayez vue, et dissimulez avec lui.»

Le moment critique du renouvellement du bail des fermes approchoit, et, parmi les anciens fermiers généraux, c'étoit à qui seroit conservé sur la liste. On fit entendre au cardinal de Fleury que c'étoit le moment de faire cesser un scandale qui affligeoit tous les gens de bien. On lui représenta Mlle Dancourt comme une victime intéressante de la séduction, et La Popelinière comme un de ces hommes qui se jouent de l'innocence après avoir surpris sa foiblesse et sa bonne foi.

Ce n'étoit pas encore parmi les financiers un luxe autorisé que celui des maîtresses publiquement entretenues, et le cardinal se piquoit de maintenir les bonnes moeurs. Lors donc que La Popelinière alla solliciter ses bontés pour le nouveau bail, le cardinal lui demanda ce que c'étoit que Mlle Dancourt. «C'est une jeune personne dont j'ai pris soin», lui répondit La Popelinière; et il lui fit l'éloge de son esprit, de ses talens et de sa bonne éducation. «Je suis bien aise, reprit le cardinal, de tout le bien que vous m'en dites. Tout le monde en parle de même, et l'intention du roi est de donner votre place à celui qui l'épousera. Il est bien juste au moins qu'après l'avoir séduite vous lui laissiez pour dot l'état qu'elle avoit droit d'attendre de vous-même, et que vous lui aviez promis.» La Popelinière voulut se défendre d'avoir pris cet engagement. «Vous l'avez abusée, insista le ministre, et sans vous elle auroit encore son innocence. Il faut réparer ce tort-là: c'est le conseil que je vous donne, et ne tardez pas à le suivre, sans quoi je ne puis rien pour vous.» Perdre sa place ou épouser, l'alternative étoit pressante. La Popelinière prit le parti le moins fâcheux; mais à sa résolution forcée il voulut donner l'apparence d'une volonté libre, et le lendemain, au réveil de Mlle Dancourt: «Levez-vous, lui dit-il, et, avec votre mère, venez où je vais vous conduire.» Elle obéit. Ce fut chez son notaire qu'il les mena. «Écoutez, leur dit-il, la lecture de l'acte que nous allons signer.» C'étoit le contrat de mariage. Le coup de théâtre parut produire son effet: la fille eut l'air de se pâmer, la mère embrassa les genoux de celui qui mettoit le comble à ses bontés et à leurs voeux. Il jouit pleinement de leur feinte reconnoissance; et, tant qu'il fut dans l'illusion d'un époux qui se croit aimé, il vit sa maison embellie par les enchantemens de sa brillante épouse. Le plus grand monde étoit de ses soupers et de ses fêtes; mais bientôt les inquiétudes et les soupçons jaloux troublèrent son repos. Sa femme avoit pris son essor. Portée dans un tourbillon où il ne pouvoit pas la suivre, on lui donnoit à elle des soupers dont il n'étoit pas, et, par des lettres anonymes, on se faisoit un plaisir malin de l'avertir qu'il étoit la fable et le jouet de cette cour brillante que sa femme tenoit chez lui.

C'étoit dans ce temps-là qu'il m'y avoit attiré; mais je ne fus d'abord que de sa société particulière. Là, je trouvai le célèbre Rameau; La Tour, le plus habile peintre en pastel que nous ayons eu; Vaucanson, ce merveilleux mécanicien; Carle Van Loo, ce grand dessinateur et ce grand coloriste; et sa femme[62], qui, la première, avec sa voix de rossignol, nous avoit fait connoître les chants de l'Italie.

Mme de La Popelinière me marquoit de la bienveillance. Elle voulut entendre la lecture d'Aristomène, et, de tous les critiques dont j'avois pris conseil, ce fut à mon gré le meilleur. Après avoir entendu ma pièce, elle en fit l'analyse avec une clarté, une précision surprenante, me retraça de scène en scène le cours de l'action, remarqua les endroits qui lui avoient paru beaux, comme ceux qu'elle trouvoit foibles; et, dans toutes les corrections qu'elle me demanda, ses observations me frappèrent comme autant de traits de lumière. Ce coup d'oeil si vif, si rapide, et cependant si juste, étonna tout le monde, et dans cette lecture, quoique assez applaudi moi-même, je dois dire que son succès fut plus éclatant que le mien. Son mari en étoit tristement interdit. À travers son admiration pour cette heureuse facilité de mémoire et d'intelligence, pour cette verve d'éloquence qui tenoit de l'inspiration, enfin pour cet accord de l'esprit et du goût qui l'étonnoit comme nous dans sa femme, on voyoit percer, malgré lui, un fond d'humeur et de chagrin dont lui seul connoissoit la cause. Il avoit voulu la retirer de ce grand monde où elle étoit lancée; mais elle avoit traité de tyrannie capricieuse et d'esclavage humiliant la gêne où il prétendoit la réduire, et de là les scènes violentes qu'il y avoit entre eux sans témoins.

La Popelinière se soulageoit avec nous, surtout avec moi, par des satires de ce monde dont il étoit excédé, disoit-il, et dont il vouloit s'éloigner. Il m'avoit engagé à loger près de lui. Ma simplicité, ma franchise, lui convenoient. «Vivons ensemble, me disoit-il, nous sommes faits pour nous aimer, et laissez là, croyez-moi, ce monde qui vous a séduit, comme il m'avoit séduit moi-même. Et qu'en attendez-vous?—Des protecteurs, lui dis-je, et quelques moyens de fortune.—Des protecteurs! Ah! si vous saviez comme tous ces gens-là protègent!… De la fortune! eh! n'en ai-je pas assez pour nous deux? Je n'ai point d'enfant, et, grâce au Ciel, je n'en aurai jamais. Soyez tranquille, et ne nous quittons pas, car je sens tous les jours que vous m'êtes plus nécessaire.»

Malgré sa répugnance à me voir lui échapper, il ne put refuser à Mme de Tencin, qu'il ménageoit par politique, il ne put, dis-je, lui refuser de me mener chez elle pour lui lire ma tragédie: c'étoit Aristomène, qu'on venoit de jouer. L'auditoire étoit respectable. J'y vis rassemblés Montesquieu, Fontenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvétius, Astruc, je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savans, et au milieu d'eux une femme d'un esprit et d'un sens profond, mais qui, enveloppée dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avoit plutôt l'air de la ménagère que de la maîtresse de la maison: c'étoit là Mme de Tencin. J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle; et, quoique bien près de son oreille, il me falloit encore prononcer chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutoit avec tant de bonté qu'il me rendoit doux les efforts de cette lecture pénible. Elle fut, comme vous pensez bien, d'une monotonie extrême, sans inflexions, sans nuances; cependant je fus honoré des suffrages de l'assemblée; j'eus même l'honneur d'être du dîner de Mme de Tencin; et, dès ce jour-là, j'aurois été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de La Popelinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avoit là trop d'esprit pour moi; et, en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivoit préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissoit pas toujours à la conversation la liberté de suivre son cours facile et naturel. C'étoit à qui saisiroit le plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant; et, pour amener l'à-propos, on le tiroit quelquefois d'un peu loin.

Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçoit visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendoit que la balle vînt à lui; mais il l'attendoit. Mairan guettoit l'occasion. Astruc ne daignoit pas l'attendre. Fontenelle seul la laissoit venir sans la chercher; et il usoit si sobrement de l'attention qu'on donnoit à l'entendre que ses mots fins, ses jolis contes, n'occupoient jamais qu'un moment. Helvétius, attentif et discret, recueilloit pour semer un jour. C'étoit un exemple pour moi que je n'aurois pas eu la constance de suivre: aussi cette société eut-elle pour moi peu d'attrait.

Il n'en fut pas de même de celle d'une femme que mon heureuse étoile m'avoit fait rencontrer chez Mme de Tencin, et qui, dès lors, eut la bonté de m'inviter à l'aller voir. Cette femme, qui commençoit à choisir et à composer sa société littéraire, étoit Mme Geoffrin. Je répondis trop tard à son invitation, et ce fut encore M. de La Popelinière qui m'empêcha d'aller chez elle. «Qu'iriez-vous faire là? me dit-il; c'est encore un rendez-vous de beaux esprits.»

C'étoit ainsi qu'il m'avoit captivé lorsque arriva mon aventure avec le maréchal de Saxe; mais ce qui m'attacha le plus étroitement à lui fut de le voir malheureux lui-même, et de m'apercevoir du besoin qu'il avoit de moi. Les lettres anonymes ne cessoient de le harceler: on l'assuroit qu'à Passy même un rival heureux continuoit de voir sa femme. Il l'observoit, il la faisoit surveiller nuit et jour; elle en étoit instruite, et ne voyoit en lui que le geôlier de sa prison.

Ce fut là que j'appris ce que c'est qu'un ménage où d'un côté la jalousie, et de l'autre la haine, se glissent comme deux serpens. Une maison voluptueuse, dont les arts, les talens, tous les plaisirs honnêtes, sembloient avoir fait leur séjour, et, dans cette maison, le luxe, l'abondance, l'affluence de tous les biens, tout cela corrompu par la défiance et la crainte, par les tristes soupçons et par les noirs chagrins! Il falloit voir à table ces deux époux vis-à-vis l'un de l'autre; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de la femme, le soin que prenoient leurs regards de s'éviter, et l'air terrible et sombre dont ils se rencontroient, surtout devant leurs gens; l'effort qu'ils faisoient sur eux-mêmes pour s'adresser quelques paroles, et le ton sec et dur dont ils se répondoient. On a de la peine à concevoir comment deux êtres aussi fortement aliénés pouvoient habiter ensemble; mais elle étoit déterminée à ne pas quitter sa maison, et lui, aux yeux du monde, et en bonne justice, n'avoit pas le droit de l'en chasser.

Moi qui savois enfin la cause de cette mésintelligence, je ne négligeois rien pour adoucir les peines de celui dont le coeur sembloit s'appuyer sur le mien. Un misérable, que je dédaigne de nommer parce qu'il est mort, m'a accusé d'avoir été l'un des complaisans de La Popelinière. Je commence par déclarer que jamais je n'ai reçu de lui le plus léger bienfait. Après cela, je conviens sans rougir que, par un sentiment très naïf et très tendre, je m'étudiois à lui complaire. Aussi éloigné de l'adulation que de la négligence, je ne le flattois pas, mais je le consolois: je lui rendois le bon office qu'Horace attribuoit aux muses: Vos lene consilium et datis, et dato gaudetis almæ. Et plût au Ciel qu'il n'eût pas été lui-même plus indulgent pour ma vanité que je ne l'étois pour la sienne! Cet esprit de propriété qui exagère à nos yeux le prix de tout ce qui nous intéresse lui faisoit tant d'illusion sur le jeune poète qu'il avoit adopté que tout ce qui couloit de ma plume lui sembloit beau; et, au lieu d'un ami sévère dont j'aurois eu besoin, je ne trouvois en lui qu'un très facile approbateur. Ce fut l'une des causes auxquelles j'attribue cette mollesse d'application dont mes ouvrages se ressentirent tout le temps que je fus chez lui.

Vers la fin de l'automne, l'ennui lui fit quitter sa triste maison de campagne, et peu de temps après arriva l'aventure qui le sépara de sa femme. Un jour[63] que dans la plaine des Sablons le maréchal de Saxe donnoit au public le spectacle de la revue de ses hulans, La Popelinière, plus excédé que jamais des lettres anonymes qui lui répétoient que sa femme recevoit chez elle toutes les nuits le maréchal de Richelieu, prit le temps où elle étoit à la revue pour visiter son appartement, et voir comment un homme pouvoit y être introduit malgré la vigilance d'un portier dont il étoit sûr. Il avoit avec lui, pour l'aider dans cette recherche, Vaucanson et Balot[64]; celui-ci, petit avocat, d'un esprit fin et pénétrant, mais personnage assez grotesque par la singularité d'un langage trivial et hyperbolique, et d'un caractère mêlé de bassesse et d'orgueil, fier et haut par boutades, et servile par habitude. C'étoit lui qui louoit M. de La Popelinière sur la finesse de sa peau, et qui, dans un moment d'humeur, disoit de lui: Qu'il s'en aille cuver son or. Pour Vaucanson, tout son esprit étoit en génie, et, hors des mécaniques, rien de plus ignorant et rien de plus borné que lui.

En visitant l'appartement de Mme de La Popelinière, Balot fit la remarque que, dans le cabinet où étoit son clavecin, on avoit tendu un tapis de pied, et que cependant il n'y avoit dans la cheminée de cette pièce ni bois, ni cendres, ni chenets, quoique le temps fût déjà froid et que l'on fît du feu partout. Par induction, il s'avisa de frapper de sa canne la plaque de la cheminée: la plaque sonna creux. Alors Vaucanson, s'approchant, s'aperçut qu'elle étoit montée à charnière, et si parfaitement unie au revêtement des côtés que la jointure en étoit presque imperceptible. «Ah! Monsieur, s'écria-t-il en se tournant vers La Popelinière, le bel ouvrage que je vois là! et l'excellent ouvrier que celui qui l'a fait! Cette plaque est mobile, elle s'ouvre, mais la charnière en est d'une délicatesse!… non, il n'y a point de tabatière mieux travaillée. L'habile homme que celui-là!—Quoi! Monsieur, dit La Popelinière en pâlissant, vous êtes sûr que cette plaque s'ouvre?—Vraiment! j'en suis sûr, je le vois, dit Vaucanson, ravi d'admiration et d'aise; rien n'est plus merveilleux.—Et que me fait votre merveille? il s'agit bien ici d'admirer!—Ah! Monsieur, de tels ouvriers sont fort rares! J'en ai de bons, assurément; mais je n'en ai pas un qui…—Laissons là vos ouvriers, interrompit La Popelinière, et qu'on m'en appelle un qui fasse sauter cette plaque.—C'est dommage, dit Vaucanson, de briser un chef-d'oeuvre aussi parfait que celui-là.»

Derrière la plaque une ouverture faite au mur mitoyen étoit fermée par un panneau de boiserie, qui, couvert d'une glace dans la maison voisine, s'ouvroit à volonté, et donnoit une libre entrée dans le cabinet de musique au locataire clandestin de l'appartement contigu. Le malheureux La Popelinière, qui ne cherchoit, je crois, qu'un moyen légitime de se délivrer de sa femme, envoya quérir un commissaire, et fit constater sur-le-champ, par un procès-verbal, sa découverte et sa disgrâce[65].

Sa femme étoit encore à la revue lorsqu'on vint l'avertir de ce qui se passoit chez elle. Pour y rentrer, ou de gré, ou de force, elle pria le maréchal de Loewendal de l'y accompagner; mais la porte lui fut fermée, et le maréchal ne voulut pas prendre sur lui de la forcer. Elle eut recours au maréchal de Saxe. «Que je rentre chez moi, lui dit-elle, et que je parle à mon mari; c'est assez; vous m'aurez sauvée.» Le maréchal la fit monter dans son carrosse; et, en arrivant à la porte, il descendit et frappa lui-même. Le fidèle portier, en entr'ouvrant la porte, voulut lui dire qu'il lui étoit défendu… «Et ne me connoissez-vous pas? lui dit le maréchal. Apprenez que pour moi il n'y a point de porte fermée. Entrez, Madame, entrez chez vous.» Il lui donna la main et monta avec elle.

La Popelinière, effarouché, vint au-devant de lui. «Eh bien, mon ami, qu'est-ce? lui dit le maréchal: un esclandre, des scènes, un spectacle pour le public? Il n'y a pour vous dans tout cela que du ridicule à gagner. Ne voyez-vous pas qu'on ne cherche qu'à vous brouiller ensemble, et qu'on y emploie toutes sortes de ruses? N'en soyez point la dupe. Écoutez votre femme, qui se justifiera pleinement à vos yeux, et qui ne demande qu'à vivre convenablement avec vous.» La Popelinière se contint respectueusement en silence; et le maréchal s'en alla en leur recommandant la décence et la paix.

Tête à tête avec son mari, Mme de La Popelinière s'arma de tout son courage et de toute son éloquence. Elle lui demanda sur quel nouveau soupçon, sur quelle délation nouvelle, il lui avoit fait fermer sa porte. Et, lorsqu'il parla de la plaque, elle s'indigna qu'il la crût complice de cette coupable invention. N'étoit-ce pas chez lui, bien plutôt que chez elle, qu'on avoit voulu pénétrer? Et, pour avoir à leur insu pratiqué ce passage d'une maison à l'autre, que falloit-il qu'un domestique et deux ouvriers corrompus? Mais quoi! y avoit-il à douter de la cause d'un stratagème si visiblement inventé pour la perdre dans son esprit? «J'étois trop heureuse avec vous, lui dit-elle, et c'est mon bonheur qui irrite contre moi l'envie. Les lettres anonymes ne lui ont pas suffi; il lui falloit des preuves, et dans sa rage elle a imaginé cette détestable machine. Que dis-je? et, depuis que l'envie s'obstine à me persécuter, n'avez-vous pas dû voir quel étoit à ses yeux mon crime? Quelle est dans Paris l'autre femme dont le repos, l'honneur, soient si violemment attaqués? Ah! c'est qu'aucune d'elles n'a le tort que j'avois et que j'aurois encore si vous aviez été plus juste. Je contribuois au bonheur d'un homme dont l'esprit, les talens, la considération, l'honorable existence, font le tourment des envieux. C'est vous qu'ils veulent rendre et ridicule et malheureux. Oui, c'est là le motif de ces libelles anonymes que vous recevez tous les jours; et c'est le succès qu'on espère de ce piège grossier que l'on vous a tendu.» Alors, se jetant à ses pieds: «Ah! Monsieur, rendez-moi votre estime, votre confiance, j'ose dire votre tendresse, et mon amour vous vengera en me vengeant moi-même du mal que nous ont fait nos communs ennemis.»

Malheureusement trop convaincu, La Popelinière fut inflexible. «Madame, lui dit-il, tout l'artifice de vos paroles ne me fait point changer de résolution; nous n'habiterons plus ensemble. Si vous vous retirez modestement, sans bruit, je prendrai soin de votre sort. Si vous m'obligez de recourir aux voies de rigueur pour vous faire sortir de chez moi, je les emploierai; et tout sentiment d'indulgence et de bonté pour vous sera étouffé dans mon âme.» Elle sortit. Il lui donna, je crois, vingt mille livres de pension alimentaire, avec quoi elle alla vivre ou plutôt mourir dans un réduit obscur, délaissée de ce beau monde qui l'avoit tant flattée, et qui la méprisa lorsqu'elle fut dans le malheur. Une glande qu'elle avoit au sein fut le foyer d'une humeur corrosive qui la dévora lentement. Le maréchal de Richelieu, qui se donnoit ailleurs des passe-temps et des plaisirs, tandis qu'elle se consumoit dans les douleurs les plus cruelles, ne laissoit pas de lui rendre en passant quelques devoirs de bienséance; aussi disoit-on dans le monde, après qu'elle eut cessé de vivre: «En vérité, M. de Richelieu a eu pour elle des procédés bien admirables! il n'a pas cessé de la voir jusqu'à son dernier moment.»

C'étoit pour être aimée ainsi que cette femme, qui chez elle, avec une conduite honnête, auroit joui de l'estime publique et des agrémens d'une vie honorée et délicieuse, avoit sacrifié son repos, sa pudeur, sa fortune, tous ses plaisirs; et ce qui rend plus effrayant encore ce délire de la vanité, c'est que ni le coeur ni les sens n'y avoient eu qu'une part très légère. Mme de La Popelinière, avec une tête assez vive, étoit d'une extrême froideur; mais un duc à bonnes fortunes lui avoit paru, comme à bien d'autres, une glorieuse conquête: ce fut là ce qui la perdit.

La Popelinière, séparé de sa femme, ne songea plus qu'à vivre en homme libre et opulent. Sa maison de Passy redevint le séjour le plus charmant, mais le plus dangereux pour moi. Il avoit à ses gages le meilleur concert de musique qui fût connu dans ce temps-là. Les joueurs d'instrumens logeoient chez lui, et préparoient ensemble le matin, avec un accord merveilleux, les symphonies qu'ils dévoient exécuter le soir. Les premiers talens des théâtres, et singulièrement les chanteuses et les danseuses de l'Opéra, venoient embellir ses soupers. À ces soupers, après que de brillantes voix avoient charmé l'oreille, on étoit agréablement surpris de voir, au son des instrumens, Lany, sa soeur, la jeune Puvigné, quitter la table, et, dans la même salle, danser les airs qu'exécutoit la symphonie. Tous les habiles musiciens qui venoient d'Italie, violons, chanteuses et chanteurs, étoient reçus, logés, nourris dans sa maison, et chacun à l'envi brilloit dans ces concerts. Rameau y composoit ses opéras; et, les jours de fête, à la messe de la chapelle domestique, il nous donnoit sur l'orgue des morceaux de verve étonnans. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince, et les princes venoient jouir de ses plaisirs.

À son théâtre, car il en avoit un, on ne jouoit que des comédies de sa façon, et dont les acteurs étoient pris dans sa société. Ces comédies, quoique médiocres, étoient d'assez bon goût, et assez bien écrites pour qu'il n'y eût pas une complaisance excessive à les applaudir. Le succès en étoit d'autant plus assuré que le spectacle étoit suivi d'un splendide souper auquel l'élite des spectateurs, les ambassadeurs de l'Europe, la plus haute noblesse et les plus jolies femmes de Paris étoient invités.

La Popelinière en faisoit les honneurs en homme qui avoit pris dans le monde le sentiment des convenances, dont l'air, le ton et les manières n'avoient rien que de bienséant, dont l'orgueil même savoit s'envelopper de politesse et de modestie, et qui, dans les respects qu'il rendoit aux grands, ne laissoit pas de garder encore un certain air de civilité libre et simple qui lui alloit bien, parce qu'il lui étoit naturel. Personne, quand il vouloit plaire, n'étoit plus aimable que lui. Il avoit de l'esprit, de la galanterie, et, sans aucune étude ni beaucoup de culture, assez de talent pour les vers. Hors de chez lui, ceux même qui venoient de jouir de son luxe et de sa dépense ne manquoient pas de trouver ridicule l'existence qu'il se donnoit; mais, chez lui, il ne s'entendoit que féliciter et louer; et, avec plus ou moins de complaisance, chacun lui payoit en flatterie les plaisirs qu'il lui avoit donnés. C'étoit bien, comme on le disoit, un vieil enfant gâté de la fortune; mais moi qui le voyois habituellement et de près, et qui m'affligeois quelquefois de le trouver un peu trop vain, je m'étonne aujourd'hui qu'il ne le fût pas davantage.

Un défaut bien plus déplorable que cette vanité de richesse et de faste, c'étoit en lui une soif de Tantale pour un genre de voluptés dont il ne pouvoit plus ou presque plus jouir. Le financier de La Fontaine se plaignoit «qu'au marché l'on ne vendît pas le dormir comme le manger et le boire». Pour celui-ci, ce n'étoit point le dormir qu'il auroit voulu payer au poids de l'or.

Les plaisirs le sollicitoient; mais, en contraste avec la fortune qui les lui amenoit en foule, la nature lui en prescrivoit une abstinence humiliante; et cette alternative de tentations continuelles et de continuelles privations étoit un supplice pour lui. Le malheureux ne pouvoit se persuader que la cause en fût en lui-même. Il ne manquoit jamais d'en accuser l'objet présent, et, toutes les fois qu'un objet nouveau lui sembloit avoir plus d'attraits, on le voyoit galant, enjoué, comme épanoui par ce doux rayon d'espérance; c'étoit alors qu'il étoit aimable, il faisoit des contes joyeux, il chantoit des chansons qu'il avoit composées, et d'un style tantôt plus libre, tantôt plus délicat, selon l'objet qui l'animoit; mais autant il avoit été vif et charmé le soir, autant le lendemain il étoit triste et mécontent.

Cependant moi, qu'environnoient les occasions de faillir, je n'étois rien moins qu'infaillible. Je sentois bien qu'elles m'étoient nuisibles, et que, pour m'en défendre, il eût fallu m'en éloigner; mais je n'en avois pas la force. Le corridor où je logeois étoit le plus souvent peuplé de filles de spectacle. Avec un pareil voisinage, il étoit difficile que je fusse économe et des heures de mon sommeil et de celles de mon travail. Les plaisirs de la table contribuoient aussi à obscurcir en moi les facultés intellectuelles. Je ne me doutois pas que la tempérance fût la nourrice du génie, et cependant rien n'est plus véritable. Je m'éveillois la tête trouble et les idées appesanties des vapeurs d'un ample souper. Je m'étonnois que mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la rue des Mathurins ou que dans celle des Maçons. Ah! c'est que le travail de l'imagination ne veut pas être embarrassé par celui des autres organes. Les muses, a-t-on dit, sont chastes; il auroit fallu ajouter qu'elles étoient sobres; et l'une et l'autre de ces maximes étoient chez moi dans un profond oubli.

J'avois négligemment fini la tragédie de Cléopâtre; et cette pièce qui, dans le recueil de mes oeuvres, est aujourd'hui ce que j'ai travaillé avec le plus de soin, «se ressentoit alors, comme je l'ai dit ailleurs[66], de la précipitation avec laquelle on écrit dans un âge où l'on n'a pas encore senti combien il est difficile de bien écrire». Elle eut besoin de toute l'indulgence du public pour obtenir un demi-succès de onze représentations. J'avois mis sur le théâtre le dénouement que me donnoit l'histoire, et Vaucanson avoit bien voulu me fabriquer un aspic automate qui, dans le moment où Cléopâtre le pressoit sur son sein pour en exciter la morsure, imitoit presque au naturel le mouvement d'un aspic vivant; mais la surprise que causoit ce petit chef-d'oeuvre de l'art faisoit diversion au véritable intérêt du moment. J'ai préféré depuis un dénouement plus simple. Au reste, je dois reconnoître que j'avois trop présumé de mes forces, en espérant de faire pardonner à Antoine l'excès de son égarement. L'exemple en est terrible, mais l'extrême difficulté étoit de le rendre touchant.

Je cherchai un sujet plus pathétique, et je crus le trouver dans la fable des Héraclides. Il y avoit quelque ressemblance avec l'Iphigénie en Aulide; mais, par les caractères et les incidens de l'action, ces deux sujets étoient si différens que le même poète grec, Euripide, les avoit traités l'un et l'autre. Cependant, à peine ma pièce eut-elle été reçue et mise en répétition que le bruit courant dans le monde fut que, dans un sujet tout semblable à celui de Racine, je voulois jouter avec lui.

À ce bruit répandu avec l'affectation d'une malveillance marquée, je m'aperçus que j'avois des ennemis; je fus même averti que j'en avois une nuée. J'en demandois la cause, je l'ignorois alors; mais depuis j'ai bien su pourquoi. Au théâtre, la douce et perfide Gaussin m'avoit aliéné tout son parti, et il étoit nombreux: car il étoit formé d'abord de ses amis, et puis des ennemis de Mlle Clairon, auxquels se rallioient les zélés partisans de Mlle Du Mesnil. Clairon, par ses succès, enlevoit toujours quelque rôle à l'une et à l'autre de ces actrices; et moi, son poète fidèle, j'étois aussi l'objet de leur inimitié. Parmi les amateurs et les intrigans des coulisses, j'avois de même contre moi tous les ennemis de Voltaire, et, de plus, ses enthousiastes, qui, bien moins généreux que lui, ne toléroient pas même des succès au-dessous des siens. Bien des sociétés que j'avois négligées après y avoir été reçu m'en vouloient de n'avoir pas mieux répondu à leurs prévenances, et l'amitié qu'avoit pour moi La Popelinière faisoit rejaillir contre moi la haine de ses envieux. Ajoutez-y cette foule de gens naturellement disposés à rabaisser ceux qui s'élèvent et à jouir de la disgrâce de ceux qu'ils ont vus prospérer, vous concevrez comment, sans avoir fait du mal, sans même en vouloir à personne, j'avois déjà tant d'ennemis. J'en avois même parmi les jeunes gens, qui, ayant entendu parler dans le monde de mes frivoles aventures, me supposoient en galanterie toutes les prétentions de leur fatuité, et qui ne me pardonnoient pas de rivaliser avec eux: ce qui prouve, en passant, que l'ancienne maxime, Cache ta vie, ne convient à personne mieux qu'à l'homme de lettres, et que ce n'est que par ses écrits qu'il lui est permis d'être célèbre.

Mais un ennemi plus terrible que tous ceux-là pour moi, ce fut le café de Procope. J'avois d'abord fréquenté ce café, le rendez-vous des habitués et des arbitres du parterre, et j'y étois assez bien venu; mais, après le succès de Denys et d'Aristomène, on m'avoit donné le conseil imprudent de n'y plus aller, et j'avois suivi ce conseil. Une retraite si soudaine et si brusque, attribuée à ma vanité, me fit le plus grand tort; et autant cette espèce de tribunal m'avoit été favorable, autant il me devint contraire. C'est pour vous, mes enfans, un avis d'être réservés dans vos liaisons de jeunesse, car il est difficile de se tirer de celles où l'on s'est engagé sans y laisser d'amers ressentimens et de cruelles inimitiés. Au lieu de dénouer insensiblement, je rompis: ce fut une très grande faute.

Enfin, trop de sincérité, peut-être aussi trop de roideur que j'avois dans le caractère, ne me permit jamais de dissimuler l'aversion et le mépris dont j'étois plein pour ces malheureux journalistes, qui «attaquent tous les jours, disoit Voltaire, ce que nous avons de meilleur, qui louent ce que nous avons de plus mauvais, et qui font de la noble profession des lettres un métier aussi lâche et aussi méprisable qu'eux». Dès mes premiers succès, je m'en vis assailli comme par un essaim de guêpes; et, depuis Fréron jusqu'à l'abbé Aubert, il n'y a pas un de ces vils écrivains qui ne se soit vengé de mes mépris par son déchaînement contre tous mes ouvrages.

Telles étoient les dispositions d'une partie du public, lorsque je mis au jour la tragédie des Héraclides[67]. C'étoit la plus foiblement écrite de mes pièces de théâtre, mais la plus pathétique; et, aux répétitions, je ne puis exprimer l'impression qu'elle avoit faite. Mlle Du Mesnil y jouoit le rôle de Déjanire, Mlle Clairon celui d'Olympie; et, dans leurs scènes, l'expression de l'amour et de la douleur de la mère étoit si déchirante que celle qui jouoit la fille en étoit pénétrée au point de ne pouvoir parler. L'auditoire fondoit en larmes. M. de La Popelinière, ainsi que tous les assistans, me répondoient d'un plein succès.

J'ai fait entendre ailleurs par quel événement tout l'effet de ce pathétique fut détruit à la première représentation. Mais, ce que je n'ai pas voulu expliquer dans une préface, je puis le dire clairement dans des mémoires particuliers. Mlle Du Mesnil aimoit le vin, elle avoit coutume d'en boire un gobelet dans les entr'actes, mais assez trempé d'eau pour ne pas l'enivrer. Malheureusement, ce jour-là, son laquais le lui versa pur, à son insu. Dans le premier acte, elle venoit d'être sublime et applaudie avec transport. Toute bouillante encore, elle avala ce vin, et il lui porta à la tête. Dans cet état d'ivresse et d'étourdissement, elle joua le reste de son rôle, ou plutôt le balbutia d'un air si égaré, si hors de sens, que le pathétique en devint risible; et l'on sait que, lorsqu'une fois le parterre commence à prendre le sérieux en raillerie, rien ne le touche plus, et, en froid parodiste, il ne cherche plus qu'à s'égayer.

Comme on ne savoit pas dans le public ce qui étoit arrivé dans la coulisse, on ne manqua point d'attribuer au rôle l'extravagance de l'actrice; et le bruit de Paris fut que le ton de ma pièce étoit d'une familiarité si folle et si plaisante qu'on en avoit ri aux éclats.

Quoique Mlle Du Mesnil ne m'aimât point, comme elle s'attribuoit au moins une partie de ma disgrâce, elle crut devoir faire ses efforts pour la réparer. On redonna, malgré moi, la pièce; elle fut jouée, par les deux actrices, aussi bien qu'il étoit possible; le peu de monde qui la voyoit y répandoit de douces larmes; mais, la prévention contraire une fois établie, le coup étoit porté. Elle ne s'en releva point, et, à la sixième représentation, je voulus qu'on l'interrompît.

Mes enfans auront lu le récit que j'ai fait ailleurs[68] de la fête qui m'attendoit à Passy le jour de la première représentation des Héraclides, et dont le contretemps auroit mis le comble à mon humiliation si je n'avois eu la présence d'esprit d'en éviter le ridicule en posant sur la tête de Mlle Clairon cette couronne de laurier qu'on m'offroit si mal à propos. Je ne rappelle ici cet incident que pour faire voir avec quelle assurance M. de La Popelinière avoit compté sur le succès de mon ouvrage. Il persista dans l'opinion qu'il en avoit eue, et son amitié redoubla de chaleur pour me tirer de l'abattement où j'étois comme anéanti.

Mon esprit, en se relevant, prit un caractère un peu plus mâle, et même une teinte de philosophie, grâce à l'adversité, grâce peut-être aussi aux liaisons que j'avois formées. Mon enchantement à Passy n'étoit pas tel qu'il me fît oublier Paris; et, plus souvent que n'eût voulu M. de La Popelinière, j'y faisois de petits voyages. Chez ma bonne Mme Harenc, que je n'ai jamais négligée, j'avois fait connoissance avec d'Alembert et la jeune Mme de Lespinasse, qui, tous les deux, y accompagnoient Mme du Delfand toutes les fois qu'elle y venoit souper. Je ne fais que nommer ici ces personnages intéressans; j'en parlerai à loisir dans la suite.

Une autre société où je fus attiré, je ne sais plus comment, fut celle du baron d'Holbach. Ce fut là que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et J.-J. Rousseau avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm, alors secrétaire et ami intime du jeune comte de Friesen, neveu du maréchal de Saxe, nous donnoit, chez lui, un dîner toutes les semaines; et, à ce dîner de garçons, régnoit une liberté franche; mais c'étoit un mets dont Rousseau ne goûtoit que très sobrement. Personne mieux que lui n'observoit la triste maxime de «vivre avec ses amis comme s'ils dévoient être un jour ses ennemis». Lorsque je le connus, il venoit de remporter le prix d'éloquence à l'Académie de Dijon, avec ce beau sophisme où il a imputé aux sciences et aux arts les effets naturels de la prospérité et du luxe des nations. Cependant il n'avoit pas encore pris couleur, comme il a fait depuis, et il n'annonçoit pas l'ambition de faire secte. Ou son orgueil n'étoit pas né, ou il se cachoit sous les dehors d'une politesse timide, quelquefois fois même obséquieuse et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyoit de la défiance; son regard en dessous observoit tout avec une ombrageuse attention. Il se communiquoit à peine, et jamais il ne se livroit. Il n'en étoit pas moins amicalement accueilli: comme on lui connoissoit un amour-propre inquiet, chatouilleux, facile à blesser, il étoit choyé, ménagé avec la même attention et la même délicatesse dont on auroit usé à l'égard d'une jolie femme bien capricieuse et bien vaine à qui l'on auroit voulu plaire. Il travailloit alors à la musique du Devin du village, et il nous chantoit au clavecin les airs qu'il avoit composés. Nous en étions charmés; nous ne l'étions pas moins de la manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en éloquence étoit écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que notre bienveillance pour sa personne, et que notre estime pour ses talens. C'est le souvenir de ce temps-là qui m'a indigné contre lui, quand je l'ai vu, pour des fadaises ou pour des torts qu'il avoit lui-même, calomnier des gens qui le traitoient si bien et ne demandoient qu'à l'aimer. J'ai vécu avec eux toute leur vie; j'aurai lieu de parler de leur esprit et de leur âme. Jamais je n'ai aperçu en eux rien de semblable au caractère que son mauvais génie leur a attribué.

À mon égard, le peu de temps que nous fûmes ensemble dans leur société se passa, entre lui et moi, froidement, sans affection, sans aversion l'un pour l'autre; nous n'eûmes ni lieu de nous plaindre ni lieu de nous louer de notre façon d'être ensemble; et, dans ce que j'ai dit de lui, et dans ce que j'en puis dire encore, je me sens parfaitement libre de toute personnalité[69].

Mais le fruit que je retirai de son commerce et de son exemple fut un retour de réflexion sur l'imprudence de ma jeunesse. «Voilà, disois-je, un homme qui s'est donné le temps de penser avant que d'écrire; et moi, dans le plus difficile et le plus périlleux des arts, je me suis hâté de produire presque avant que d'avoir pensé. Vingt ans d'étude et de méditation dans le silence et la retraite ont amassé, mûri et fécondé ses connoissances; et moi je répands mes idées lorsqu'à peine elles sont écloses, et avant qu'elles aient acquis leur force et leur accroissement. Aussi voit-on dans ses premiers écrits une plénitude étonnante, une virilité parfaite; et, dans les miens, tout se ressent de la verdeur ou de la foiblesse d'un talent que l'étude et la réflexion n'ont pas assez longtemps nourri.» Ma seule excuse étoit mon infortune et le besoin de travailler incessamment et à la hâte pour me procurer de quoi vivre. Je résolus de me tirer de cette triste situation, fallût-il renoncer aux lettres.

J'avois quelque accès à la cour, et la disgrâce de M. Orry ne m'avoit pas ôté toute espérance de fortune. La même femme dont le crédit l'avoit fait renvoyer me savoit gré d'avoir plus d'une fois été l'écho de la voix publique dans des vers où je célébrois ce qui étoit digne de louange dans le règne de son amant. Un petit poème que j'avois composé sur l'Établissement de l'École militaire[70], monument élevé à la gloire du roi par les Pâris, amis de coeur de Mme de Pompadour, ce petit poème, dis-je, l'avoit intéressée, et m'avoit mis en faveur auprès d'elle. L'abbé de Bernis et Duclos alloient la voir ensemble tous les dimanches; et, comme ils avoient l'un et l'autre quelque amitié pour moi, j'allois en troisième avec eux. Cette femme, à qui les plus grands du royaume et les princes du sang eux-mêmes faisoient la cour à sa toilette, simple bourgeoise, qui avoit eu la foiblesse de vouloir plaire au roi et le malheur d'y réussir, étoit dans son élévation la meilleure femme du monde. Elle nous recevoit tous les trois familièrement, quoique avec des nuances de distinction très sensibles. À l'un elle disoit, d'un air léger et d'un parler bref: «Bonjour, Duclos»; à l'autre, d'un air et d'un ton plus amical: «Bonjour, abbé», en lui donnant quelquefois un petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas: «Bonjour, Marmontel.» L'ambition de Duclos étoit de se rendre important dans sa province de Bretagne; l'ambition de l'abbé de Bernis étoit d'avoir un petit logement dans les combles des Tuileries, et une pension de cinquante louis sur la cassette; mon ambition à moi étoit d'être occupé utilement pour moi-même et pour le public sans dépendre de ses caprices. C'étoit un travail assidu et tranquille que je sollicitois. «Je ne me sens pour la poésie qu'un talent médiocre, dis-je à Mme de Pompadour; mais je crois avoir assez de sens et d'intelligence pour remplir un emploi dans les bureaux; et, quelque application qu'il demande, j'en suis capable. Obtenez, Madame, qu'on en fasse l'épreuve; j'ose vous assurer que l'on sera content de moi.» Elle me répondit que j'étois né pour être homme de lettres; que mon dégoût pour la poésie n'étoit qu'un manque de courage; qu'au lieu de quitter la partie il falloit prendre ma revanche, comme avoit fait plus d'une fois Voltaire, et me relever, comme lui, d'une chute par un succès.

Je consentis, pour lui complaire, à m'exercer sur un nouveau sujet; mais je le pris trop simple et trop au-dessus de mes forces. Les sujets donnés par l'histoire me sembloient épuisés; je trouvois tous les grands intérêts du coeur humain, toutes les passions violentes, toutes les situations tragiques, en un mot, tous les grands ressorts de la terreur et de la compassion employés avant moi par les maîtres de l'art. Je me creusai la tête pour inventer une action nouvelle et hors de la route commune. Je crus l'avoir trouvée dans un sujet tout d'imagination, dont je fus d'abord engoué. Il m'offroit une exposition d'une majesté imposante (les funérailles de Sésostris); il me donnoit de grands caractères à peindre en contraste et en situation, et une intrigue d'un noeud si fort et si serré qu'il seroit impossible d'en prévoir la solution. Ce fut là ce qui m'étourdit sur les difficultés d'une action sans amour, toute politique et morale, et qui, pour être soutenue avec chaleur durant cinq actes, demandoit toutes les ressources de l'éloquence poétique. J'y fis tout mon possible; et, soit illusion, soit excès d'indulgence, on me persuada que j'avois réussi. Mme de Pompadour me demandoit souvent où en étoit ma nouvelle pièce; elle voulut la lire lorsqu'elle fut finie, et, avec assez de justesse, elle y fit quelques critiques de détail; mais l'ensemble lui parut bien.

Il me revient ici un souvenir qui va peut-être égayer un moment le récit de mon infortune. Tandis que le manuscrit de ma pièce étoit encore dans les mains de Mme de Pompadour, je me présentai un dimanche à sa toilette, dans ce salon où refluoit la foule des courtisans qui venoient d'assister au lever du roi. Elle en étoit environnée; et, soit qu'il y eût quelqu'un qui lui choquât la vue, soit qu'elle voulût faire diversion à l'ennui que tout ce monde lui causoit, dès qu'elle m'aperçut: «J'ai à vous parler», me dit-elle; et, quittant sa toilette, elle passa dans son cabinet, où je la suivis. C'étoit tout simplement pour me rendre mon manuscrit, où elle avoit crayonné ses notes. Elle fut cinq ou six minutes à m'indiquer les endroits notés et à m'expliquer ses critiques. Cependant tout le cercle des courtisans étoit debout autour de la toilette à l'attendre. Elle reparut, et moi, cachant mon manuscrit, je vins modestement me remettre à ma place. Je me doutois bien de l'effet qu'auroit produit un incident si singulier; mais l'impression qu'il fit sur les esprits passa de très loin mon attente. Tous les regards se fixèrent sur moi; de tous côtés on m'adressa de petits saluts imperceptibles, de doux sourires d'amitié, et, avant de sortir du salon, je fus invité à dîner au moins pour toute la semaine. Le dirai-je? Un homme titré, un homme décoré, avec qui j'avois dîné quelquefois chez M. de La Popelinière, le M. D. S., se trouvant à côté de moi, me prit la main, et me dit tout bas: «Vous ne voulez donc pas reconnoître vos anciens amis?» Je m'inclinai, confus de sa bassesse, et je dis en moi-même: «Oh! qu'est-ce donc que la faveur, si son ombre seule me donne une si singulière importance?»

Les comédiens furent séduits à la lecture, comme Mme de Pompadour, par la beauté des moeurs dont j'avois décoré les derniers actes de ma pièce; mais au théâtre leur foiblesse fut manifeste, et d'autant plus sentie que j'avois mis plus de véhémence et de chaleur dans les premiers. Des combats de générosité et de vertu n'avoient rien de tragique. Le public s'ennuya de n'être point ému, et ma pièce tomba[71]. Pour cette fois, je reconnus que le public avoit raison.

Je rentrai chez moi, déterminé à ne plus travailler pour le théâtre; et, par un exprès, j'écrivis sur-le-champ à Mme de Pompadour, qui étoit à Bellevue, pour lui apprendre mon malheur, et lui renouveler avec instance la prière que je lui avois faite d'obtenir que je fusse employé plus utilement que je ne l'étois dans un art pour lequel je n'étois pas né.

Elle étoit à table avec le roi lorsqu'elle reçut ma lettre, et, le roi lui ayant permis de la lire: «La pièce nouvelle est tombée, lui dit-elle; et savez-vous, Sire, qui me l'apprend? L'auteur lui-même. Le malheureux jeune homme! je voudrois bien avoir dans ce moment un emploi à lui offrir pour le consoler.» Son frère, le marquis de Marigny, qui étoit de ce souper, lui dit qu'il avoit une place de secrétaire des bâtimens à me donner, si elle vouloit. «Ah! dès demain, dit-elle, écrivez-lui, je vous en prie.» Et le roi parut satisfait qu'on me donnât cette consolation.

Cette lettre, où, du ton le plus aimable et le plus obligeant, M. de Marigny m'offroit une place peu lucrative, disoit-il, mais tranquille, et qui me laisseroit des loisirs à donner aux muses, me causa un mouvement de joie et de reconnoissance dont ma réponse fut l'expression. Je me crus sauvé dans un port après mon naufrage, et j'embrassai la terre hospitalière qui m'assuroit un doux repos.

M. de La Popelinière n'apprit pas sans quelque chagrin que je me séparois de lui. Dans ses plaintes, il répéta ce qu'il m'avoit dit bien des fois, que je n'aurois pas dû m'inquiéter de mon avenir, et que son intention avoit été d'en prendre soin. Je lui répondis qu'en renonçant à l'état d'homme de lettres, mon intention n'avoit pas été de vivre en homme oisif et inutile, mais que je n'en étois pas moins reconnoissant de ses bontés. En effet, je serois ingrat si, après avoir dit la part qu'il avoit eue involontairement au mal que je me faisois à moi-même, je n'ajoutois pas qu'à bien d'autres égards le temps que je passai auprès de lui doit être cher à mon souvenir, et par les sentimens d'estime et de confiance qu'il me marquoit lui-même, et par la bienveillance qu'il inspiroit pour moi à tous ceux qui vouloient l'entendre parler de mon bon naturel, car c'étoit là surtout ce qu'il louoit en moi.

Chez lui se succédoient, comme dans un tableau mouvant, des personnages différens de moeurs, d'esprit, de caractère. J'y voyois fréquemment les ambassadeurs de l'Europe, et je m'instruisois avec eux. Ce fut là que je connus le comte de Kaunitz, alors ambassadeur de la cour de Vienne, et depuis le plus célèbre homme d'État de l'Europe. Il m'avoit pris en amitié; j'allois assez souvent dîner chez lui, au palais Bourbon, et il me parloit de Paris et de Versailles en homme qui les voyoit bien. Cependant, je dois avouer que ce qui me frappoit le plus en lui étoit la délicatesse et la vanité d'une âme efféminée[72]. Je le croyois plus occupé du soin de sa santé, de sa figure, et singulièrement de sa coiffure et de son teint, que des intérêts de sa cour. Je le surpris un jour, au retour d'une promenade de chasse, s'étant enduit la peau du visage d'un jaune d'oeuf pour enlever le hâle; et j'ai appris longtemps après du comte de Paär, son cousin, homme naïf et simple, que tout le temps de ce long et glorieux ministère où il a été l'âme du conseil de Vienne, il a conservé dans son luxe, dans sa mollesse, dans tous les soins minutieux de sa parure et de sa personne, le même caractère que je lui avois connu. C'est, de tous les hommes que j'ai vus dans le monde, celui sur le compte duquel je me suis le plus lourdement trompé. Je me souviens pourtant de quelques-uns de ses propos qui auroient dû me donnera penser sur la trempe de son esprit et de son âme.

«Que dit-on de moi dans le monde? me demanda-t-il un jour.—On dit, Monsieur l'ambassadeur, que Votre Excellence ne soutient pas l'idée de magnificence qu'on en avoit conçue à son arrivée à Paris. La première ambassade de l'Europe, une grande fortune, un palais pour hôtel, la pompe la plus fastueuse dans l'entrée que vous avez faite, annonçoient, pour votre maison et pour votre façon de vivre, plus de luxe et plus de splendeur. Une table somptueuse, des festins et des fêtes, le bal surtout, le bal dans vos superbes salons, c'étoit là ce qu'on attendoit, et l'on ne voit rien de tout cela. Vous vivez avec des femmes de finance, comme un simple particulier, et vous négligez le grand monde et de la ville et de la cour.—Mon cher Marmontel, me dit-il, je ne suis ici que pour deux choses: pour les affaires de ma souveraine, et je les fais bien; pour mes plaisirs, et sur cet article je n'ai à consulter que moi. La représentation m'ennuieroit et me gêneroit, voilà pourquoi je m'en dispense. Il n'y a pas à Versailles une intrigante qui vaille la peine d'être gagnée. Qu'irois-je faire avec ces femmes? leur triste cavagnol? J'ai deux personnes à ménager, le roi et sa maîtresse: je suis bien avec tous les deux.» Ce discours n'étoit pas d'un homme frivole et léger.

Au reste, ses petits dîners étaient fort bons; Mercy[73], Starhemberg[74], Seckendorf[75], tous les trois ses gentilshommes d'ambassade, ou plutôt ses disciples, m'y traitoient avec bienveillance; nous y causions assez gaiement, et un flacon de vin de Tokai animoit la fin du repas.

Un personnage tout différent du comte de Kaunitz, et plus aimant et plus aimable, étoit ce lord d'Albemarle[76], ambassadeur d'Angleterre, qui mourut à Paris, aussi regretté parmi nous que dans sa patrie. C'étoit, par excellence, ce qu'on appelle un galant homme, noble, sensible, généreux, plein de loyauté, de franchise, de politesse et de bonté, et il réunissoit ce que les deux caractères de l'Anglois et du François ont de meilleur et de plus estimable. Il avoit pour maîtresse une fille accomplie, et à qui l'envie elle-même n'a jamais reproché que de s'être donnée à lui. Je m'en fis une amie; c'étoit un moyen sûr de me faire un ami de milord d'Albemarle. Le nom de cette aimable personne étoit Gaucher: son nom d'enfance et de caresse étoit Lolotte. C'étoit à elle que son amant disoit, un soir qu'elle regardoit fixement une étoile: «Ne la regardez pas tant, ma chère; je ne puis pas vous la donner.» Jamais l'amour ne s'est exprimé plus délicatement. Celui de milord honoroit son objet par la plus haute estime et par le respect le plus tendre, et il n'étoit pas le seul qui eût pour elle ces sentimens. Aussi sage que belle, un seul homme avoit su lui plaire; et la plus excusable des erreurs où l'extrême jeunesse induise l'innocence avoit pris en elle un caractère de noblesse et d'honnêteté que le vice n'a jamais eu. Fidélité, décence, désintéressement, rien ne manquoit à son amour, pour être vertueux, que d'être légitime. Ces deux amans auroient été le plus parfait modèle des époux.

Le caractère de Mlle Gaucher étoit naïvement exprimé dans toute sa personne. Il y avoit dans sa beauté je ne sais quoi de romantique et de fabuleux qu'on n'avoit vu jusque-là qu'en idée. Sa taille avoit la majesté du cèdre, la souplesse du peuplier; sa démarche étoit indolente; mais, dans la négligence de son maintien, c'étoit un naturel plein de bienséance et de grâce. C'est d'après son image, présente à ma pensée, que j'ai peint autrefois la Bergère des Alpes. Une imagination vive et une raison froide donnoient à son esprit beaucoup de l'air de celui de Montaigne. C'étoit son livre favori et sa lecture habituelle: son langage en étoit imbu; il en avoit la naïveté, la couleur, l'abandon, bien souvent le tour énergique et le bonheur d'expression.

Autant qu'il est possible d'être charmé d'une femme sans être amoureux d'elle, autant j'étois charmé de celle-ci. Après la conversation de Voltaire, la plus ravissante pour moi étoit la sienne. Nous devînmes amis intimes dès que nous nous fûmes connus.

Elle perdit milord d'Albemarle: il lui avoit assuré, je crois, deux mille écus de rente; c'étoit là toute sa fortune. La douleur qu'elle ressentit de cette mort fut profonde, mais courageuse; et, en m'affligeant avec elle, je ne laissai pas de l'aider à soutenir décemment son malheur. Tous les amis de milord étoient les siens; ils lui restèrent tous fidèles. Le duc de Biron, le marquis de Castries et quelques autres du même étage, composoient sa société. Heureuse si, d'une situation si douce et dont elle étoit satisfaite, elle n'eût pas été jetée, par une espèce de fatalité, dans un état qui n'étoit pas le sien!

Sa santé s'étoit affoiblie; on en prit de l'inquiétude, et on lui conseilla les eaux de Barèges. En passant et en repassant par Montauban, elle fut honorablement traitée par le commandant, le comte d'Hérouville; et, en arrivant à Paris, elle reçut de lui une lettre à peu près conçue en ces mots: «Je suis empoisonné. Tout mon domestique l'est comme moi. Venez, Mademoiselle, venez à mon secours, et amenez-moi un médecin. Je n'ai confiance qu'en vous[77].» Elle partit en chaise de poste avec un médecin habile, et M. d'Hérouville fut sauvé. Il s'étoit déjà pris pour elle de cet enthousiasme qui, dans les vieillards à tête vive, ressemble beaucoup à l'amour. Le service qu'elle lui avoit rendu ne fit qu'y ajouter encore. Il l'avoit vue à la tête de sa maison y rétablir l'ordre et le calme, rendre l'espérance à ses gens à qui le vert-de-gris déchiroit les entrailles, le rassurer lui-même, et, de concert avec le docteur Malöet[78], faire au moral, de son côté, son office de médecin. Tant de zèle et tant de courage l'avoient ravi d'admiration; et, dès qu'il fut hors de danger, il ne sut lui exprimer sa reconnoissance qu'en lui disant, comme Médor à Angélique[79]:

     Vous servir est ma seule envie:
     J'en fais mon espoir le plus doux:
     Vous m'avez conservé la vie;
     Je ne la chéris que pour vous.

Elle fut asssez sage pour résister d'abord à ses instances; mais elle eut la foiblesse d'y céder à la fin, à condition cependant que leur mariage seroit secret. Il le fut quelque temps; mais elle devint mère: il fallut le rendre public.

Alors la seule conduite sage à tenir pour l'un et pour l'autre (et ce fut le conseil que je donnai à mon amie), ç'auroit été de se confiner dans une société d'hommes qu'ils auroient choisis à leur gré; de la rendre agréable, et, s'il étoit possible, attrayante aussi pour les femmes, ou de se passer d'elles sans faire semblant d'y penser. Mme d'Hérouville sentoit parfaitement que cette conduite étoit la seule qui lui convînt; mais son époux, impatient de la produire dans le monde, voulut faire violence à l'opinion. Malheureuse imprudence! il auroit dû savoir que cette opinion tenoit au plus grand intérêt des femmes; et que, déjà trop indignées que les filles leur enlevassent et leurs époux et leurs amans, elles étoient bien résolues à ne jamais souffrir qu'elles vinssent encore usurper leur état, et en jouir au milieu d'elles. Il se flatta qu'en faveur de sa femme un si beau caractère, un mérite si rare, tant de qualités estimables, tant de décence et de sagesse dans sa foiblesse même, la feroient oublier. Il fut cruellement détrompé de sa folle erreur: elle essuya des humiliations, et elle en mourut de douleur.

Ce fut aussi dans la maison de M. de La Popelinière que je me liai avec la famille Chalut, dont j'aurai lieu plus d'une fois de me louer dans ces Mémoires, et que j'ai vue s'éteindre sous mes yeux.

Enfin je dus au voisinage de la maison de campagne où j'étois, et de celle de Mme de Tencin, à Passy, l'avantage de voir quelquefois tête à tête cette femme extraordinaire. Je m'étois refusé à l'honneur d'être admis à ses dîners de gens de lettres; mais, lorsqu'elle venoit se reposer dans sa retraite, j'allois y passer avec elle les momens où elle étoit seule, et je ne puis exprimer l'illusion que me faisoit son air de nonchalance et d'abandon. Mme de Tencin, la femme du royaume qui, dans sa politique, remuoit le plus de ressorts et à la ville et à la cour, n'étoit pour moi qu'une vieille indolente. «Vous n'aimez pas, me disoit-elle, ces assemblées de beaux esprits; leur présence vous intimide; eh bien! venez causer avec moi dans ma solitude, vous y serez plus à votre aise, et votre naturel s'accommodera mieux de mon épais bon sens.» Elle me faisoit raconter mon histoire, dès mon enfance, entroit dans tous mes intérêts, s'affectoit de tous mes chagrins, raisonnoit avec moi mes vues et mes espérances, et sembloit n'avoir dans la tête autre chose que mes soucis. Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir, ne me cachoient-ils pas! Je ris encore de la simplicité avec laquelle je m'écriois en la quittant: «La bonne femme!» Le fruit que je tirai de ses conversations, sans m'en apercevoir, fut une connoissance du monde plus saine et plus approfondie. Par exemple, je me souviens de deux conseils qu'elle me donna: l'un fut de m'assurer une existence indépendante des succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de mon temps. «Malheur, me disoit-elle, à qui attend tout de sa plume! rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire; l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien.» L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis. «Car, au moyen des femmes, disoit-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous y servir. Mais de celle que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre chose que l'ami, car, entre amans, dès qu'il survient des nuages, des brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus, entendez-vous?» Ainsi, dans tous nos entretiens, le naturel de son langage m'en imposoit si bien que je ne pris jamais son esprit que pour du bon sens.

Une liaison d'une autre espèce avec Cury et ses camarades, intendans des Menus-Plaisirs, date pour moi du même temps. Elle me coûta cher, comme on le verra dans la suite. Quant à présent, voici quelle en fut l'occasion. Quinault étoit l'un de mes poètes les plus chéris. Sensible à l'harmonie de ses beaux vers, charmé de l'élégante facilité de son style, je ne lisois jamais les belles scènes de Proserpine, de Thésée et d'Armide, qu'il ne me prît envie de faire un opéra, non sans quelque espérance d'écrire comme lui; vaine présomption de jeunesse, mais qui faisoit l'éloge du poète qui me l'inspiroit: car l'un des caractères du vrai beau, comme a dit Horace, est d'être en apparence facile à imiter, et en effet inimitable:

     Ut sibi quivis
     Speret idem, sudet multum, frustraque laboret
     Ausus idem.