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Mémoires Posthumes de Braz Cubas

Chapter 23: XV. MARCELLA
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About This Book

A deceased narrator composes fragmentary, ironic memoirs from beyond the grave, mixing autobiographical episodes, social satire, and philosophical digressions. He recalls youthful experiences, romantic entanglements, thwarted ambitions, and family ties while addressing the reader with wry detachment. The narrative subverts conventional novel form through essays, tangents, and metafictional asides that probe vanity, hypocrisy, mortality, and the limits of moral striving. Playful humor and melancholic skepticism coexist as the voice dissects elite society, personal foibles, and the absurdities of desire, ending in reflective meditations on memory, legacy, and the peculiar liberties of an author who observes life from death.

Mais je me reprocherais d'aller de l'avant sans compter un galant épisode de 1814; j'avais alors neuf ans.

Quand je naquis, Napoléon se trouvait au faîte de la gloire et du pouvoir. Il était empereur, et s'était imposé à l'admiration des hommes. Mon père qui, à force de vouloir convaincre les autres de notre noblesse, avait fini par y croire lui-même, nourrissait contre l'usurpateur une haine purement mentale. C'était un prétexte à continuelles discussions avec l'oncle Jean, qui, par esprit de classe ou sympathie de métier, pardonnait au despote en faveur du général. Mon oncle l'abbé se montrait inflexible, contre le Corse, et nos autres parents étaient partagés d'avis. De là naissaient de fréquentes controverses et d'éternelles discussions.

Lorsque la nouvelle de la première abdication arriva à Rio de Janeiro, il y eut naturellement chez nous une vive émotion, mais aucun brocard. Les vaincus, témoins de la satisfaction publique, se maintinrent dans un silence plein de dignité. Quelques-uns même virèrent casaque et battirent des mains. La population, franchement satisfaite, donna des signes évidents de son attachement à la famille royale. On illumina; on chanta la Te Deum, on tira des salves, on organisa des manifestations et l'on se répandit en acclamations. Ce jour-là, j'étrennais une petite épée dont mon parrain m'avait fait présent à la Saint-Antoine; et franchement, cette épée m'intéressait bien autrement que la chute de Bonaparte. Jamais je n'ai oublié cette circonstance: j'ai toujours pensé depuis que, pour chacun de nous, notre petite épée a bien plus d'importance que celle de Napoléon. Notez qu'au cours de mon existence j'ai entendu bien des discours, lu bien des pages où bruissaient de grandes idées et de plus grandes phrases, mais je ne sais trop pourquoi, par derrière les applaudissements qui s'échappaient de mon âme, j'entendais une voix lointaine me répéter cette leçon de l'expérience:

—Allons donc! tu ne penses qu'à ton épée.

Ma famille ne se contenta point de prendre une part anonyme à la joie publique; elle jugea opportun et même indispensable de célébrer la destitution de l'empereur par un dîner tel que l'écho des acclamations et des toasts arrivât aux oreilles de Son Altesse, ou tout au moins de ses ministres. Aussitôt fait que dit: on retira des armoires toute la vieille vaisselle plate, héritage de mon aïeul Louis Cubas; et aussi les serviettes de Flandre et les grands vases des Indes. On égorgea le cochon gras; les compotes et les confitures furent commandées aux commères de la rue d'Ajuda; on lava, on frotta, on polit le plancher des salles, les escaliers, les bougeoirs, les bobèches, les larges manchons de verre, tout l'appareil du luxe classique.

À l'heure dite, une société choisie se trouvé réunie: le juge provincial, trois ou quatre officiers militaires, quelques commerçants et hommes de lettres, un grand nombre de fonctionnaires des administrations, les uns accompagnés de leurs femmes et de leurs filles, les autres seuls, mais tous parfaitement unanimes dans leur désir d'étouffer la mémoire de Bonaparte sous la farce d'un dindon. Ce n'était pas un dîner, mais un Te Deum. Ce fut d'ailleurs à peu près ce que déclara un des littérateurs de l'assistance, le docteur Villaça, improvisateur insigne, qui ajouta aux mets du service un plat préparé par les muses. Je me souviens, comme si c'était d'hier, du moment où il se leva, dans sa lévite de soie où tombait la queue de sa perruque. Une émeraude ornait son doigt. Il demanda à mon oncle l'abbé le refrain de l'impromptu, fixa ses regards sur la chevelure d'une dame, toussa, leva la main droite fermée, d'où surgissait le doigt indicateur levé vers le toit, et dans cette position étudiée, il développa le texte donné. Il fit non pas un impromptu, mais trois; ensuite il jura de ne s'arrêter plus. Il demandait un thème, un autre, improvisant sans hésiter, à tel point qu'une des dames présentes ne put cacher sa grande admiration.

—Madame, répondit modestement Villaça, on voit bien que vous n'avez pas comme moi entendu Bocage, à Lisbonne, sur la fin du siècle dernier. Celui-là, oui!... quelle facilité et quels vers. Combien de fois, pendant des heures, au café Nicola, nous avons lutté à qui improviserait le plus brillamment, au milieu des bravos et des applaudissements. Quel talent, ce Bocage!... La duchesse de Cadaval me le disait encore, il y a quelques jours...

Et ces trois derniers mots, prononcés avec emphase, produisirent dans toute l'assistance un frémissement d'admiration et de surprise. Eh quoi! cet homme si familier, si simple, non seulement luttait avec les poètes, mais encore vivait dans l'intimité des duchesses! Un Bocage et une Cadaval! Au contact d'un tel personnage, les femmes se sentaient magnifiées; les hommes le considéraient avec respect: les uns avec envie, d'autres avec incrédulité. Pendant ce temps, il continuait à accumuler épithètes sur épithètes, adverbes sur adverbes, épuisant tous les mots qui riment avec tyran et usurpateur. On en était au dessert; personne ne pensait plus à manger. Dans l'intervalle des impromptus, courait un murmure allègre, une causerie d'estomacs satisfaits. Les yeux tendres et humides s'alanguissaient encore; ceux dont l'expression était vive et chaude projetaient des regards d'un bout à l'autre de la table couverte de desserts et de fruits, d'ananas en tranches, de melons éventrés, de compotiers de cristal au travers desquels en apercevait la confiture de coco finement râpé et jauni par les œufs, ou la mélasse gluante et obscure, auprès des fromages et des caras. De temps à autre, un rire jovial, ample, déboutonné, un bon gros rire de famille rompait la gravité politique du banquet. À côté de l'intérêt supérieur et commun, s'agitaient d'autres intérêts secondaires et particuliers. Les jeunes filles parlaient des chansonnettes qu'elles devaient chanter au clavecin, et du menuet et de la gigue. Il n'y avait pas une matrone qui ne se promît de danser au moins quelques mesures, pour rappeler ce qu'elle avait été au temps de son jeune âge. Un individu assis à mon côté parlait d'un arrivage de nègres qu'on lui annonçait de Louanda. Son neveu l'avisait par une lettre qu'il avait déjà acheté quarante têtes, et il avait dans sa poche une autre lettre qu'il ne pouvait pas Montrer en ce moment et qui... Ce qu'il pouvait affirmer c'est qu'on allait recevoir, par ce seul bateau, cent vingt nègres pour le moins.

Pan... pan... pan... faisait Villaça en battant des mains. La rumeur cessait subitement comme un orchestre sous la baguette du chef, et tous les regards se tournaient vers l'improvisateur. Ceux qui étaient les plus éloignés arrondissaient leurs mains autour de l'oreille pour ne pas perdre une seule syllabe. La plupart, avant même que le poète eût parlé, avaient déjà sur les lèvres un demi-sourire d'assentiment, candide et banal.

Quant à moi, seul et oublié, je regardais d'un œil amoureux une certaine compote qui était un de mes desserts favoris. Après chaque impromptu, je me disais avec satisfaction que ce serait sûrement le dernier, mais il en venait encore un autre, et le dessert demeurait intact. Personne ne pensait à en appeler. Mon père assis au haut bout, savourait largement la joie des convives, les figures joyeuses, les plats, les fleurs, enchanté de voir cette familiarité communicative qui s'établit entre les esprits les plus distants sous l'influx d'un bon repas. Je me rendais compte de tout cela, attendu que mes regards allaient de sa place au compotier avec de vains appels pour qu'il me servît. Mais il ne voyait rien que lui-même et ses convives. Et les impromptus se succédaient comme des ondées, m'obligeant à rentrer mon envie et ma demande. Je patientai tant que je pus. À la fin, je n'y tins plus. Je demandai de la confiture à voix basse; puis j'élevai la voix, je criai, je battis du pied. Mon père, qui m'eût donné la lune s'il eût dépendu de lui de le faire, appela une esclave pour me servir du dessert. Mais il était déjà trop tard. Ma tante Emerenciana m'avait enlevé de ma chaise et livré à une servante, en dépit de mes cris et de mes protestations.

L'improvisateur ne commit d'autre délit que de retarder le dessert et de provoquer ainsi mon exclusion. C'en fut assez pour que je jurasse d'exercer une vengeance, n'importe laquelle, pourvu qu'elle fût grande et exemplaire, et autant que possible rendît ma victime ridicule. Le Dr Villaça était un homme grave, lent et posé dans ses manières, âgé de quarante-sept ans, marié et père de famille. La queue en papier pendue à l'habit ou à l'extrémité de la perruque me parut insuffisante. Je rêvais mieux que cela. Je me mis à le suivre, à l'épier dans le jardin où nous étions tous descendus pour nous promener. Je le vis causer avec Dona Eusebia, sœur du sergent major Domingues. C'était une robuste fille qui n'était peut-être pas fort jolie, mais pas laide non plus.

Je l'entendis qui disait:

—Je suis très fâchée contre vous.

—Et pourquoi?

—Pourquoi... je ne sais pas... c'est ma destinée... Il y a des jours où je voudrais mourir...

Ils étaient entrés dans un petit bosquet. Le soir tombait. Je les suivis. Villaça avait dans le regard des éclairs de vin et de volupté.

—Laissez-moi, lui dit-elle.

—Personne ne nous voit. Mourir, cher ange, quelle idée! Vous savez bien que je vous suivrais dans la mort... Que dis-je!... je meurs tous les jours de passions et de tristesse...

Dona Eusebia porta son mouchoir à ses yeux.

L'improvisateur cherchait quelque phrase littéraire dans sa mémoire et trouva ceci, qu'il avait plagié comme j'eus l'occasion de le vérifier plus tard.

—Ne pleure pas, mon amour, tu ne voudrais pas que le jour se levât avec deux aurores.

Ceci dit, il l'attira vers lui. Elle résista pour la forme et se laissa faire. Leurs lèvres s'unirent, et j'entendis le bruit d'un léger baiser, du plus timide des baisers.

—Le Dr Villaça vient de donner un baiser à Dona Eusebia, m'écriai-je en courant dans le jardin.

Mes paroles furent comme un coup de tonnerre. Chacun demeura stupéfait. On se regardait, on échangeait des sourires, des observations à demi-voix. Les mères entraînaient leurs filles, sous prétexte que la nuit était fraîche.

Mon père me tira les oreilles, en cachette, vraiment même de mon indiscrétion. Mais le lendemain, à l'heure du déjeuner, en rappelant l'aventure, il me donna une petite pichenette sur le nez en disant: «Ah! polisson, va! polisson!»


XIII. UN SAUT

Sautons maintenant à pieds joints par-dessus l'école fastidieuse où j'appris à lire, à écrire, à compter, à donner des calottes et à en recevoir: temps de diableries sur les collines et les plages, partout où l'occasion se présentait de faire l'école buissonnière.

Il y avait bien aussi quelques contrariétés: les réprimandes, les châtiments, les leçons arides et longues, et quelques autres petits ennuis, si rares et si légers. Seule la férule lourde; et encore!... ô férule, terreur de mon enfance, tu fus le Compelle intrare avec lequel un vieux maître chauve et osseux me fourra dans la tête l'alphabet, la prosodie, la syntaxe et le peu qu'il savait lui-même. Sainte férule, maudite par les générations plus modernes, que n'ai-je pu demeurer éternellement sous ton joug, avec mon âme imberbe, mes ignorances, ma petite épée de 1814, supérieure à celle de Napoléon. Car enfin, qu'exigeais-lu, ô mon vieux maître de rudiment? quelques leçons apprises par cœur, et un peu de sagesse à l'école. Rien de plus que ce que la vie exige de nous, avec cette différence que si tu m'effrayais, tu ne m'irritais point. Je te revois en ce moment, tel que tu entrais dans la classe, avec tes pantoufles de cuir blanc, ta casaque, ton mouchoir à la main, ta tête chauve et ta barbe rasée. Je te revois t'asseoir, souffler, grogner, humer une prise initiale, avant de nous faire réciter la leçon. Cette vie obscure, tu la menas vingt-trois ans, silencieux et ponctuel, enterré dans ta maisonnette de la rue do Piolho, sans attrister le monde de ta médiocrité, jusqu'au jour où tu fis le grand plongeon dans les ténèbres. Personne ne te pleura, sauf peut-être un vieux serviteur noir: personne d'autre, pas même moi qui te dois de connaître les éléments de la grammaire.

Il s'appelait Ludgero, mon vieux professeur. Je veux écrire son nom tout au long sur cette page: Ludgero Barata[2]—nom funeste qui servait aux élèves d'éternel motif de plaisanteries. Un d'entre nous, Quincas Borba, sen montrait vraiment cruel envers le pauvre homme. Deux ou trois fois par semaine, il lui glissait dans la poche de son large pantalon un cafard qu'il tuait à cette intention. Site maître mettait la main dessus aux heures de classe, il faisait un bond, et promenait sur nous ses regards irrités. Il nous disait alors les pires injures. Il nous traitait de sauvages, de paysans du Danube, de gamins des rues. Les uns tremblaient, autres protestaient. Quincas Borba demeurait impassible, les yeux en l'air.

Quel être extraordinaire, ce Quincas!... Jamais, dans mon enfance, ni du reste pendant toute ma vie, je n'ai rencontré un enfant plus spirituel, plus inventif, plus endiablé. C'était la perle, je ne dirai pas seulement de l'école, mais de la ville tout entière. Sa mère, veuve et possédant quelque bien, adorait son fils et le gâtait, le bichonnait, le faisait accompagner d'un domestique en livrée, qui nous laissait faire l'école buissonnière, dénicher les oiseaux ou courir après les lézards, sur les collines de Livramento et de la Conceição, ou tout simplement flâner dans les rues comme deux gommeux oisifs. C'était plaisir de voir Quincas Borba faire le rôle d'empereur aux fêtes du Saint-Esprit. Du reste, dans nos jeux d'enfants, il choisissait toujours un rôle de roi, de ministre, de général, la marque d'une suprématie, n'importe laquelle. Il avait de l'élégance, de la gravité, une certaine magnificence dans les attitudes et les gestes. Qui aurait dit que... mais n'anticipons pas. Faisons un saut jusqu'en 1822, date de notre indépendance politique, et de ma première captivité.


XIV. LE PREMIER BAISER

Je venais d'avoir dix-sept ans; au-dessus de mes lèvres s'estompait un léger duvet, sur lequel je tirais pour le transformer en moustaches. Je n'avais de vraiment viril que mes yeux, qui étaient vifs et résolus. Comme je montrais une certaine arrogance, il était difficile de dire si j'étais encore un enfant avec des airs d'homme, ou un homme ayant conservé des airs d'enfant. J'étais en somme un joli garçon, joli et audacieux, qui entrait dans la vie avec bottes et éperons, le fouet en main, du sang dans les veines, chevauchant une monture nerveuse, rapide et résistante comme le coursier des antiques ballades, que le romantisme alla chercher dans les châteaux du moyen âge pour le lâcher dans les rues de notre siècle. Le pis est que, fourbu de tant de courses qu'on lui fit faire, il fut mis au rancart. Le réalisme le trouva rongé de lèpre et de vermine, et par compassion lui donna asile dans ses livres.

C'est vrai que j'étais un joli garçon élégant et riche; et l'on peut facilement s'imaginer que plus d'une femme, à cette époque, baissait devant moi son front pensif, ou me fixait de ses égards avides. Entre toutes, celle qui me captiva était une... une... je ne sais trop comment dire, car ce livre est chaste, au moins dans mon intention. Ah! dans mon intention, combien il est chaste! Mais enfin, comme il faut tout dire ou rien, celle qui fit ma conquête était une Espagnole, Marcella, la «Belle Marcella» comme l'appelaient avec raison les jeunes gens de ce temps-là. Elle était fille d'un jardinier des Asturies, comme elle me l'avoua elle-même dans une heure d'expansion; car la version courante lui donnait comme père un homme de lettres de Madrid, victime de l'invasion française, qui avait été blessé puis emprisonné et enfin fusillé quand elle avait à peine dix ans. Cosas de España. Quoi qu'il en soit, fille de littérateur ou de jardinier, il est certain que Marcella ne possédait plus l'innocence rustique et ne comprenait qu'avec peine la morale prescrite par la loi. C'était une bonne fille, joyeuse, sans scrupules, un peu comprimée par l'austérité du temps, qui ne lui permettait pas d'exhiber par les rues son équipage et ses folies. Elle était impatiente, amie du luxe, de l'argent et des jeunes hommes. Cette année-là, elle se mourait d'amour pour un certain Xavier, individu riche et phtisique, une perle!

La première fois qu'elle m'apparut, ce fut au Rocio Grande, le soir de la grande illumination improvisée dès qu'on connut les premières nouvelles de la déclaration d'indépendance. Vraie fête de printemps, superbe aurore de la conscience nationale. Nous étions deux gamins: peuple et moi. Nous sortions de l'enfance avec toute la fougue de la jeunesse. Je la vis descendre d'une chaise à porteurs. Elle était imposante dans sa démarche, faite au moule, le corps svelte et ondulant, un galbe, un je ne sais quoi qu'on ne trouve que chez les impures. «Suivez-moi», dit-elle à son valet de pied; et moi je la suivis, aussi asservi que l'autre, comme si l'ordre s'adressait à moi. Je la suivis, amoureux d'elle, vibrant, le cœur illuminé des premières aurores. Chemin faisant, je l'entendis nommer: «La Belle Marcella». Marcella: j'avais entendu l'oncle Jean prononcer ce nom; et je demeurai tout étourdi.

Trois jours plus tard, mon oncle me demanda en secret si je voulais souper avec de petites femmes, aux Cajueiros. J'acceptai, et il me conduisit chez Marcella. Xavier, avec tous ses tubercules, présidait le nocturne banquet. Je ne mangeai rien ou presque rien, n'ayant d'yeux que pour la maîtresse de la maison. Quelle gracieuse petite Espagnole!... Il y avait là une demi-douzaine de femmes, toutes entretenues, jolies et pleines de charme. Mais l'Espagnole!... L'enthousiasme, quelques gorgées de vin, mon caractère impérieux et emporté, tout cela me fit faire une chose dont je ne me serais point cru capable. Sur le seuil de la maison, je dis à mon oncle de m'attendre un instant, et je gravis de nouveau les escaliers.

—Vous avez oublié quelque chose?... me demanda Marcella, debout sur le palier.

—Mon mouchoir.

Elle allait me précéder dans la direction du salon. Mais je lui saisis les mains, l'attirai à moi, et lui donnai un baiser. Je ne sais ce qu'elle me dit, si elle cria, si elle appela. Je descendis de nouveau les escaliers, rapide comme un vent d'orage, et titubant comme un homme ivre.


XV. MARCELLA

Je mis trente jours pour aller du Rocio Grande au cœur de Marcella, non plus en galopant sur le coursier fougueux du désir, mais en chevauchant l'âne de la patience, à la fois artificieux et entêté. Il n'y a en vérité que deux moyens de dominer la volonté des femmes: la violence symbolisée par le taureau d'Europe, l'insinuation que rappellent le cygne de Léda et la pluie d'or de Danaé. Ces trois inventions du vieux Jupiter sont passées de mode et j'y substitue le chevalet l'âne. Je ne dirai point les ruses ourdies, les tentatives de séduction, les alternatives de confiance et d'amour, les attentes déçues; je tairai tous ces préliminaires. Mais je puis affirmer que l'âne fut digne du cheval, un véritable âne de Sancho, philosophe en vérité, qui me conduisit à bon port à la fin du laps de temps déjà connu. Je descendis, caressai la croupe de l'animal, et l'envoyai paître.

Ô premières émotions de ma jeunesse, comme vous vous étiez suaves en vérité!... Telle, dans la création biblique, dut être l'effet du premier rayon de soleil, lorsqu'il éclaira la face du monde en fleur. Oui, ce fut ainsi pour moi, et pour toi aussi, ami lecteur; s'il y eut dans ta vie une dix-huitième année, tu concorderas qu'il en fut ainsi.

Notre passion, union, ou tout ce que l'on voudra, le nom importe peu, eut deux phases: la phase consulaire et la phase impériale. La première fut courte, et jamais Xavier ne soupçonna qu'il partageait avec moi le gouvernement de Rome. Le jour pourtant où la crédulité ne put tenir devant l'évidence, il déposa les insignes, je concentrai tous les pouvoirs dans mes mains. Ce fut la phase césarienne. L'univers m'appartint; mais Dieu sait ce qu'il m'en coûta. Il fallut trouver de l'argent et en inventer. J'exploitai d'abord la générosité de mon père, qui me donnait tout ce que je lui demandais, sans reproches, sans retard, sans froideur. Il disait qu'il faut que jeunesse se passe, et qu'il avait été jeune comme moi. Pourtant, j'abusai tant et tant, qu'il resserra peu à peu les cordons de sa bourse. J'eus alors recours à ma mère, qui trouvait moyen de me glisser quelque argent en cachette. C'était peu. Aux grands maux les grands remèdes: j'escomptai l'héritage paternel, je signai des lettres, sans échéance précise, et à des taux usuraires.

En vérité, disait Marcella, quand je lui apportais des soieries ou des bijoux, il faut que je me fâche. A-t-on jamais vu... un cadeau de cette valeur!...

Et s'il s'agissait d'un bijou, elle le contemplait entre ses doigts tout en proférant ces paroles; die l'examinait à la lumière, en essayait l'effet sur elle, et elle me couvrait de baisers impétueux et sincères. En dépit de ses protestations, la joie coulait dans ses regards, et je me sentais satisfait de la voir ainsi. Elle aimait particulièrement nos anciens doublons d'or, et je lui en apportais autant que j'en pouvais trouver. Marcella les enfermait tous dans un coffret de fer dont personne ne sut jamais où elle gardait la clef. Elle les cachait ainsi par crainte des esclaves. Sa maison des Cajueiros lui appartenait. Les meubles étaient bons et solides, en palissandre sculpté, et tout était à l'avenant, bibelots, miroirs, vases, vaisselle, une superbe vaisselle des Indes que lui avait donnée un conseiller à la Cour d'appel. Ah! vaisselle du diable, me portais-tu assez sur les nerfs!... Combien de fois ne l'ai-je pas dit à sa propriétaire. Je ne lui dissimulais pas l'écœurement que me causaient toutes ces reliques de ses amours d'antan. Elle m'écoutait en souriant, avec une expression de candeur,—de candeur et d'autre chose encore que je ne pouvais comprendre en ce temps-là. Mais maintenant, en me reportant en arrière, je songe que son rire offrait le singulier mélange d'un être qui serait issu d'une sorcière de Shakespeare et d'un ange de Klopstock. Je ne sais si je me fais bien comprendre. Dès qu'elle devinait mes inutiles et tardives jalousies, je crois qu'elle prenait plaisir à les exciter davantage. Par exemple, un jour que je n'avais pu lui offrir un certain collier trop cher pour ma bourse, et qu'elle avait vu à la devanture du bijoutier, elle me dit qu'elle avait voulu plaisanter, que son amour se passait fort bien de tels stimulants.

Et elle me menaça du doigt en disant:

—Jamais je ne te pardonnerais d'avoir de moi une aussi triste opinion.

Et voilà que, rapide comme un oiseau, elle bat des mains, m'en entoure le visage, m'attire à elle d'un geste gracieux, avec des minauderies d'enfant. Ensuite, étendue sur la chaise longue, elle continua sa profession de foi, avec simplicité et franchise. Son affection n'était pas à vendre. On pouvait bien en acheter les apparences. Quant à la réalité, elle la gardait pour un petit nombre. Duarte, par exemple, le sous-lieutenant Duarte, qu'elle avait aimé pour de vrai, deux ans auparavant, avait toutes les peines du monde à lui faire accepter un objet de valeur, tout comme moi; elle ne recevait de lui, sans réluctance, que de petits cadeaux modestes comme la croix d'or qu'il lui avait offerte le jour de sa fête.

—Cette croix...

Ce disant, elle porta la main à son corsage, en retira une fine croix d'or, pendue à son coupar un ruban bleu.

—Mais cette croix, lui fis-je observer, ne m'as-tu pas dit qu'elle te venait de ton père?

Marcella secoua la tête avec commisération.

—Tu n'as pas compris que c'était un mensonge... pour ne pas t'attrister. Allons, viens, chiquito, ne sois pas défiant comme cela. J'en ai aimé d'autres; et puis après, qu'importe, puisque c'est fini? Un jour quand nous nous quitterons...

—Ne dis pas cela, m'écriai-je.

—Tout passe! un jour...

Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle étendit les mains, m'attira sur son sein, me murmura tout bas à l'oreille:

—Jamais, jamais, mon amour!...

Je la remerciai, les yeux humides. Le lendemain, je lui apportai le collier qu'elle avait refusé.

—Comme souvenir de moi, quand nous nous séparerons, lui dis-je.

D'abord elle se concentra dans un silence indigné. Ensuite, elle fit un geste magnifique. Elle essaya de jeter le collier par la fenêtre. Je retins son bras. Je la suppliai de ne pas me faire une telle offense, de garder le bijou. Elle m'obéit en souriant.

D'ailleurs elle me payait largement de mes sacrifices. Elle devinait mes plus secrets désirs; elle les prévenait tout naturellement, par une espèce de nécessité affective, par une fatalité de sa conscience. Jamais le désir n'était raisonnable; c'était pur caprice, simple enfantillage. Je la voulais vêtue d'une certaine manière, parée de telle et telle façon; j'exigeais qu'elle mît ce vêtement et non un autre, qu'elle vînt se promener. Il en était ainsi du reste. Elle consentait à tout, souriante et bavarde.

—Quel être extraordinaire lu fais! me disait-elle.

Et elle allait mettre la robe, la dentelle, les bijoux, avec une docilité charmante.


XVI. UNE RÉFLEXION IMMORALE

Il me vient à l'esprit une réflexion immorale qui est en même temps une correction de phrase. Je crois avoir, dit au chapitre XIV, que Marcella se mourait d'amour pour Xavier. Ce n'est pas mourir, c'est vivre, qu'il faut dire. Vivre n'est pas la même chose que mourir. Tous les joailliers du monde l'affirment, et ce sont des gens qui connaissent la grammaire. Bons bijoutiers, qu'en serait-il de l'amour sans vos jouets et vos amulettes, qui sont le tiers ou la cinquième partie de l'universel commerce des cœurs? Telle est la réflexion immorale que j'ai voulu faire, et qui est aussi obscure qu'immorale, car on ne comprend pas très bien ma pensée. J'ai voulu dire que la plus belle tête du monde n'en est pas moins belle quand on la ceint d'un diadème de perles fines; ni moins belle, ni moins aimée. Marcella par exemple, qui était vraiment bien jolie, Marcella m'aima...


XVII. CONSIDÉRATIONS SUR LE TRAPÈZE

...Marcella m'aima durant quinze mois et onze contos de reis; rien de plus, rien de moins. Mon père, dès qu'il eut vent des onze contos, prit la chose au tragique: il trouva que l'aventure dépassait de beaucoup les limites d'un simple caprice de jeune homme.

—Cette fois, dit-il, tu vas me faire le plaisir de filer en Europe pour suivre les cours d'une université, probablement celle de Coimbra. Je veux faire de toi un homme sérieux, et non un muscadin et un voleur. Voleur! oui, répéta-t-il en voyant mon geste de protestation; quel autre nom donner à un fils qui se conduit comme toi?...

Ce disant, il tira de sa poche mes divers billets qu'il avait rachetés, et me les mit sous le nez.

—Vois-tu, freluquet! Est-ce ainsi qu'on doit respecter l'honneur des siens? Crois-tu que moi et ceux qui m'ont précédé nous avons gagné notre fortune dans les tavernes ou à courir les rues? Libertin! cette fois tu prendras le droit chemin, ou je te déshérite.

Sa fureur était courte et pondérée. Je l'écoutai en silence, et je ne fis point, comme en d'autres circonstances précédentes, d'objections à l'ordre de départ. Je ruminais d'emmener Marcella avec moi. J'allai la trouver, je lui en fis la proposition. Marcella m'écouta, les yeux en l'air, sans répondre. Comme j'insistais, elle déclara qu'elle ne pouvait aller en Europe.

—Et pourquoi pas?

—Je ne puis, me dit-elle d'un air dolent, je ne puis aller respirer l'air de ces rivages, qui me rappellent la mémoire de mon pauvre père, victime de Napoléon...

—Lequel des deux: le jardinier ou l'avocat?

Marcella fronça le sourcil. Elle chantonna une séguedille, se plaignit de la chaleur, et demanda un verre de sirop. La femme de chambre l'apporta sur un plat d'argent qui faisait partie de de mes onze contos. Marcella m'offrit poliment le rafraîchissement. Pour toute réponse je fis sauter d'un revers de main le verre et le plateau. Elle reçut le liquide sur son corsage; la négresse hurla et je lui ordonnai de s'en aller au plus vite. Demeuré seul avec Marcella, je laissai déborder tout le désespoir de mon âme. Je lui dis qu'elle était un monstre, que jamais elle ne m'avait aimé, qu'elle m'avait laissé commettre des folies, sans même avoir l'excuse de la sincérité. Je l'accablai d'injures que j'accompagnais de gestes violents. Marcella demeurait assise, mâchonnant le bout de ses doigts, froide comme un morceau de marbre. J'avais envie de l'étrangler, de l'humilier tout au moins, en la subjuguant sous mes pieds. J'allais peut-être le faire, mais mon impétuosité changea de forme: ce fut moi qui me jetai à ses pieds, contrit et suppliant. Je la couvris de baisers, je lui rappelai les quinze mois de notre félicité, je lui répétai les tendres paroles des meilleurs jours, et je lui serrai les mains, assis sur le plancher, la tête entre ses genoux. Palpitant, égaré, je la suppliai, en pleurant, de ne point m'abandonner... Marcella me regarda pendant quelques instants quand j'eus fini de parler, puis elle m'écarta doucement, avec un geste d'ennui.

—Laisse-moi tranquille, me dit-elle.

Elle se leva, secoua ses vêtements encore tout mouillés, et se dirigea vers sa chambre.

—Non! m'écriai-je, tu n'entreras pas... je te le défends!... J'allais porter la main sur elle. Trop tard; elle était entrée et s'était enfermée à double tour.

Je sortis désespéré. Pendant deux mortelles heures, j'errai au hasard dans les quartiers excentriques et déserts, où j'étais certain de ne rencontrer aucune personne de connaissance. Je mâchonnais mon désespoir avec une avidité morbide. J'évoquais les heures, les jours, les instants de délire, et tantôt je me plaisais à les croire éternels, et à supposer qu'ils survivraient à mon cauchemar passager, tantôt, me mentant à moi-même, je les rejetais loin de moi comme un fardeau inutile. Alors j'aurais voulu m'embarquer tout de suite, couper ma vie en deux morceaux et je me délectais à l'idée que Marcella, avertie de mon départ, serait pénétrée de regrets et de remords. Je me persuadais que, m'ayant aimé follement, elle éprouverait quelque chose, une tristesse quelconque, comme lorsqu'elle pensait au sous-lieutenant Duarte. Cette réminiscence m'emplit alors de jalousie. La nature tout entière me criait qu'il fallait emmener Marcella avec moi.

—Il le faut... il le faut... disais-je en montrant le poing à l'espace.

Soudain une idée géniale... Ah! trapèze de mes péchés, trapèze des conceptions folles! mon idée se mit à y faire des cabrioles comme plus tard celle de l'emplâtre (chapitre II). Il fallait fasciner Marcella, l'éblouir, l'entraîner. Et je découvris un moyen beaucoup plus convaincant que les supplications. Je ne considérai point les conséquences possibles. Je fis de nouveaux billets: je me rendis rue dos Ourives, j'achetai le plus joli bijou en montre, trois diamants énormes, enchâssés dans un peigne d'ivoire; et je courus chez Marcella.

Elle était couchée sur un hamac, dans une attitude amollie, la jambe pendante, montrant le petit pied chaussé de soie, les cheveux épars, le regard tranquille et somnolent.

—Tu m'accompagnes, dis-je. J'ai trouvé de l'argent, beaucoup d'argent; tu auras tout ce que tu désireras. Tiens, prends.

Et je lui montrai le peigne avec ses diamants. Marcella tressaillit, dressa son buste, s'appuya sur le coude, et considéra le peigne pendant un instant très court. Puis elle détourna les regards. Elle s'était reprise. Alors je saisis ses cheveux, je les tordis, je les nouai à la hâte, j'improvisai une coiffure, et je couronnai mon œuvre du peigne aux diamants. Je reculai, je m'approchai de nouveau, retouchant les tresses, les abaissant ou les relevant, cherchant à établir quelque symétrie dans ce désordre. Et j'apportais à ces minuties une tendresse de mère.

—Voilà, dis-je enfin.

—Quel fou! s'écria-t-elle.

Ce fut sa première réponse. La seconde consista à m'attirer, à me payer de mon sacrifice par un baiser, le plus ardent de tous. Ensuite elle prit le peigne, en admira la matière et le travail, me regardant de temps à autre, en secouant la tête d'un air de reproche.

—A-t-on jamais vu!... disait-elle.

—Viendras-tu?

Elle réfléchit un instant. L'expression de ses regards ne me plut guère, qui allaient de moi au mur et du mur au bijou. Mais cette mauvaise impression se dissipa quand elle m'eut répondu résolument:

—J'irai. Quand pars-tu?

—D'ici deux ou trois jours.

C'est bon.

Je la remerciai à genoux. J'avais retrouvé ma Marcella des premiers jours. Je le lui dis. Elle sourit, et elle alla garder le bijou, tandis que je descendais l'escalier.


XVIII. VISION DANS LE CORRIDOR

Sur le palier du rez-de-chaussée, au fond du corridor obscur, je m'arrêtai pendant quelques instants pour souffler, me palper, réunir mes idées éparses, me reprendre enfin, au milieu de tant de sensations profondes et contraires. Je sentais heureux. En vérité, les diamants doublaient un peu mon bonheur; mais quoi! une jolie femme peut bien aimer en même temps les Grecs et leurs présents. Enfin, j'avais confiée en ma bonne Marcella. Elle pouvait avoir ses défauts, mais elle m'aimait.

—Ange!... murmurais-je en regardant le toit du corridor.

Et voici que le regard de Marcella, qui un instant auparavant m'avait donné une impression de défiance, m'apparut comme pour se moquer de moi. Il brillait au-dessus d'un nez qui était à la fois celui de Bakbarah et le mien. Pauvre amoureux des Mille et une nuits! Je te vis courir derrière la femme du vizir, à travers la galerie. Elle te faisait signe comme pour s'offrir à toi, et tu courais, tu courais tout au long de l'allée, jusqu'au moment où tu sortis dans la rue et où tous les corroyeurs te huèrent et elles rossèrent d'importance. Et soudain il me sembla que le corridor était l'allée, et que la rue était celle de Bagdad. En effet, sur le pas de la porte, et sur le trottoir, je vis trois des corroyeurs, l'un en soutane, l'autre en livrée, le troisième en civil. Ils entrèrent dans le corridor, me prirent par le bras, me forcèrent à entrer dans une voiture. Mon père s'assit à ma droite, mon oncle le chanoine à ma gauche, l'individu en livrée monta sur le siège, et fouette cocher! jusqu'à la maison de l'intendant police, et de là jusqu'au port, d'où je fus transporté dans un voilier en partance pour Lisbonne. Figurez-vous ma résistance, d'ailleurs parfaitement inutile.

Trois jours après, je franchis la barre, abattu et muet. Je ne pleurais même pas. J'avais une idée fixe. Maudites idées fixes!... Celle-là me poussait à me précipiter dans la mer en répétant le nom de Marcella.


XIX. À BORD

Nous étions en tout onze passagers: un fou qu'accompagnait sa femme, deux jeunes gens, qui voyageaient pour leur agrément, quatre commerçants et deux domestiques. Mon père me recommanda à tous, en commençant par le capitaine du navire, qui d'ailleurs avait fort à faire et qui, par surcroît, emmenait avec lui sa femme qui était phtisique au dernier degré.

J'ignore si le capitaine eut vent de mes funestes projets, ou si mon père le mit sur ses gardes; il avait constamment les yeux sur moi, il m'obligeait à rester près de lui, ou, quand il était obligé de me quitter, il me conduisait près de sa femme. Elle ne se levait point de sa chaise longue: et tout en toussant, elle me promettait de me montrer les alentours de Lisbonne. Elle n'était point seulement maigre, mais translucide; il était impossible d'elle ne mourût pas d'une heure à l'autre. Le capitaine, peut-être pour se leurrer lui-même, feignait de ne point croire au dénouement si proche.

Je ne savais rien; je ne pensais à rien. Que m'importait le sort d'une femme poitrinaire, au milieu de l'océan? L'univers, pour moi, c'était Marcella.

Au bout d'une semaine, je trouvai le moment propice pour mourir. C'était la nuit. Je montai doucement sur le pont. Mais j'y trouvai le capitaine qui, penché sur le bastingage, considérait l'horizon.

—Quelque grain qui s'annonce?... demandai-je.

—Non, me répondit-il en tressaillant; non. J'admire la splendeur de la nuit. Voyez... Quelle merveille!...

Le style démentait l'aspect assez fruste de l'individu, qui semblait étranger au style métaphorique. Au bout de quelques secondes, il me prit par la main, me montra la lune, et me demanda pourquoi je ne faisais point une ode à la nuit. Je lui répondis que je n'étais rien moins que poète. Il grommela je ne sais quoi, fit quelques pas, prit dans sa poche un morceau de papier tout chiffonné, et à la lumière d'un falot, il me lut une ode dans le goût de celles d'Horace, sur la liberté de la vie maritime. C'était des vers de sa façon.

—Qu'en dites-vous?

Je ne me rappelle plus ce que je lui répondis. Il me serra la main avec force remerciements. Ensuite, il me récita deux sonnets. Il allait m'en dire un autre, quand on vint l'appeler la part de sa femme.

—J'y vais, dit-il, et il me récita le troisième sonnet, lentement, avec componction.

Je demeurai seul. La muse du capitaine avait balayé de mon esprit les funestes pensées. Je préférai dormir, ce qui est une façon passagère de mourir. Le jour suivant, nous nous réveillâmes au bruit d'une tempête qui donna la chair de poule à tous les passagers, moins au fou. Il commença de danser, en criant que sa fille l'envoyait chercher dans une berline. C'était la mort de cette enfant qui avait causé sa folie. Jamais je n'oublierai l'horrible figure de ce pauvre homme au milieu du tumulte des gens et des hurlements de l'ouragan. Il chantait, il dansait, les yeux hors de la tête, très pâle, ses longs cheveux hérissés au vent. Il s'arrêtait de temps à autre, élevait ses mains osseuses, et formait avec les doigts des croix, des carrés, des anneaux, et riait ensuite désespérément. Sa femme l'abandonnait à lui-même; en proie à la terreur de la mort, elle se vouait à tous les saints du paradis. Enfin la tempête se calma, après avoir fait, je l'avoue, une excellente diversion à mes tristesses. Moi qui avais envie d'aller au-devant de la mort, je n'osai plus la regarder en face, quand elle se présenta.

Le capitaine me demanda si j'avais eu peur, si je m'étais senti en péril, si je n'avais pas trouvé le spectacle sublime, le tout en me montrant un véritable intérêt d'ami. Tout naturellement, nous en vînmes à parler de la vie de marin. Le capitaine me demanda si j'aimais les idylles piscatoires. Je lui répondis en toute ingénuité que j'ignorais ce qu'il voulait dire.

—Vous allez voir, me dit-il.

Et il me récita un petit poème, puis un autre, une églogue, puis cinq sonnets, par lesquels il termina, ce jour-là sa confidence littéraire. Le jour suivant, avant de me rien réciter, il me fit l'aveu des graves motifs qui l'avaient voué à la profession maritime, contre la volonté de sa grand'mère qui voulait qu'il fût prêtre. Il possédait assez bien, en effet, les lettres latines. Il n'entra point dans les ordres, mais il continua d'être poète, la poésie étant sa vocation naturelle. Pour m'en convaincre, il me récita tout au long et par cœur une centaine de vers. J'observai en lui un singulier phénomène: ses attitudes étaient si bizarres, qu'une fois je ne pus contenir mon envie de rire. Mais le capitaine, quand il récitait, regardait au dedans de lui-même, de telle sorte qu'il ne vit et n'entendit rien.

Les jours passaient, et les ondes, elles vers, et aussi la vie de la poitrinaire. Elle ne tenait qu'à un fil. Un jour, aussitôt après le déjeuner, le capitaine me dit que la malade ne passerait probablement pas la semaine.

—Vraiment! m'écriai-je.

—Cette nuit a été terrible.

J'allai lui rendre visite. Je la trouvai, en effet, moribonde, ou peu s'en fallait. Mais elle parlait toujours de notre arrivée à Lisbonne, où je resterais quelques jours avant d'aller à Coimbra, car elle comptait bien me conduire à l'Université. Je sortis consterné. Je trouvai son mari en contemplation devant les vagues qui venaient mourir sur la quille du navire, et j'essayai de le consoler. Il me remercia, me conta l'histoire de ses amours, fit l'éloge delà fidélité et du dévouement de sa femme, remémora les vers qu'il avait naguère composés à son intention, et me les récita. Sur ces entrefaites, on vint l'appeler sa part. Nous accourûmes: c'était une crise qu'elle traversait. Ce jour-là et le suivant furent cruels. Le troisième, elle entra en agonie et je m'éloignai de ce spectacle qui me répugnait. Une demi-heure plus tard, je rencontrai le capitaine assis sur un monceau de câbles, la tête entre les mains. Je lui présentai mes condoléances.

—Elle est morte comme une sainte, me répondit-il. Et pour que ces paroles ne pussent être mises sur le compte de l'attendrissement, il se leva aussitôt, secoua la tête, et fixa sur l'horizon un regard accompagné d'un geste long et profond.

—Nous allons, dit-il, la livrer à la tombe qui jamais ne se rouvre sur ce qu'elle a une fois englouti.

Peu d'heures après, le cadavre fut en effet lancé à la mer, avec les cérémonies accoutumées. La tristesse se lisait sur tous les visages. Le veuf conservait l'attitude d'un tronc d'arbre durement fendu par la foudre. Un grand silence... La vague ouvrit ses flancs, reçut la dépouille, se referma dans un remous suivi d'une légère ride, et le bateau continua son chemin... Je demeurai quelques instants à la poupe, les regards fixés sur ce point incertain de l'Océan, où était resté l'un de nous. Ensuite j'allai trouver le capitaine pour le distraire de sa solitude et de ses regrets.

Merci, me dit-il en devinant mon intention. Croyez bien que jamais je n'oublierai vos bons offices. Dieu vous en saura gré. Pauvre Léocadia, tu te souviendras de nous dans le ciel.

Il essuya sur sa manche une larme importune. Je cherchai un dérivatif dans la poésie, qui était sa passion. Je lui parlai des vers qu'il m'avait lus, je m'offris à les faire imprimer à mes frais. Ses yeux s'animèrent un peu.

—Peut-être accepterai-je votre offre, me dit-il. Mais j'hésite... c'est de si faible poésie.

Je jurai le contraire; je lui demandai de réunir les différentes pièces, et de me les donner avant notre débarquement.

—Pauvre Léocadia! murmura-t-il sans répondre à ma demande... la mer... le ciel... le navire...

Le jour suivant, il me lut un épicedion qu'il venait de composer, et où il avait consigné les circonstances de la mort et de la sépulture de sa femme. Il me le lut d'une voix émue, et sa main tremblait. Il me demanda ensuite si les vers étaient dignes du trésor qu'il avait perdu.

—Ils le sont, lui répondis-je.

—Il me manque le grand souffle lyrique, me dit-il au bout d'un instant. Mais personne ne me refusera la sensibilité, et c'est peut-être son excès qui nuit à la perfection.

—Je ne crois pas; je trouve vos vers parfaits.

—Oui, je crois que... enfin ce sont des vers de matelot.

—De matelot poète.

Il haussa les épaules, considéra le papier, et relut la pièce, mais cette fois sans tremblement dans la voix, en accentuant les intentions littéraires, en donnant du relief aux images et de la mélodie aux vers. Enfin il m'avoua que c'était son œuvre la plus achevée. J'abondai dans ce sens; il me serra la main, et me prédit grand avenir.


XX. JE PASSE MON BACCALAURÉAT

Un grand avenir! Tandis que ces paroles régnaient à mes oreilles, je promenais mes regards au loin, sur l'horizon mystérieux et vague. Une idée refoulait l'autre, l'ambition portait préjudice au souvenir de Marcella. Un grand avenir? Naturaliste, littérateur, archéologue, banquier, politique, évêque,—eh! oui, pourquoi pas évêque? l'important était que j'obtinsse une haute charge, une grande réputation, une position supérieure. L'ambition, cet aigle, sortit de l'œuf et ouvrit sa pupille fauve et pénétrante. Adieu, amours! adieu, Marcella! Jours de délire, bijoux hors de prix, vie déréglée, adieu! Je prends le chemin ardu de la gloire; je vous abandonne avec mes culottes d'enfant.

Et ce fut ainsi que je débarquai à Lisbonne, et que je partis pour Coimbra. L'Université m'attendait avec ses sciences arides; je fus un étudiant médiocre, ce qui ne m'empêcha point de devenir bachelier. Je reçus mon diplôme avec toute la solennité d'usage, quand j'eus terminé mon cours. Ce fut une belle fête qui me remplit d'orgueil et de regrets, de regrets surtout. J'avais acquis à Coimbra une grande réputation de bon vivant. J'étais un étudiant léger, superficiel, tumultueux et pétulant, aimant les aventures, faisant du romantisme pratique et du libéralisme théorique, vivant sur la foi des yeux noirs et des constitutions écrites. Le jour où l'Université m'attesta sur parchemin que j'étais un savant, moi qui n'ignorais pas les lacunes de mes connaissances, je me sentis en quelque façon déçu, sans rien perdre de mon orgueil pour cela. Et je m'explique. Le diplôme était un titre d'affranchissement. Mais s'il me donnait la liberté, il m'imposait aussi la responsabilité. Je gardai le titre, je laissai les charges sur les rives du Mondego, et je partis, quelque peu déçu, mais sentant déjà une curiosité impétueuse, un désir de jouer des coudes, de jouir, de vivre, de m'affirmer,—de prolonger l'Université, ma vie durant.


XXI. LE MULETIER

L'âne que je montais ayant refusé d'avancer, je m'avisai de le fustiger. Mal m'en prit: il fit deux sauts de mouton, puis trois autres, puis un dernier qui me fit voler de ma selle si malencontreusement que mon pied droit demeura pris dans l'étrier. Je tentai de m'accrocher au poitrail de l'animal. Mais alors, effrayé, il s'emballa à travers champs. Je m'exprime mal: il essaya de s'emballer, et effectivement il réussit à faire deux sauts en avant; mais le muletier, qui se trouvait présent, accourut à temps pour l'arrêter par la bride et le retenir, sans efforts ni péril. Quand il eut dominé la bête, je me dégageai de l'étrier et me relevai.

—Vous l'avez échappé belle, me dit le muletier.

Et c'était vrai. Si l'âne m'eût traîné sur le sol, il se peut bien que ma mort eût été la fin de l'aventure. Je pouvais avoir la tête fendue, une congestion, n'importe quelle lésion interne, et ma science se perdait ainsi dans sa fleur. Le Muletier m'avait sans doute sauvé la vie; c'était positif: je sentais le sang bouillir dans mes veines. Ah! brave muletier! Tandis que je reprenais conscience de moi-même, il s'efforçait de raccommoder les harnais de l'âne. Je résolus de lui donner trois des cinq monnaies d'or que j'avais sur moi. Certes j'estimais ma vie à plus haut prix;—elle avait pour moi une valeur inestimable. Mais enfin la récompense projetée me semblait digne du dévouement de celui qui m'avait sauvé. C'est dit: je vais lui donner les trois monnaies.

—Allons! me dit-il en me présentant la rêne de ma monture.

—Un instant... répondis-je; laissez-moi le temps de me remettre.

—Ne dites pas cela...

—Quand on vient comme moi de voir la mort de près...

—Si la bête s'était emportée avec vous, il est certain que... Mais avec l'aide du ciel, vous voyez qu'il ne vous est rien arrivé.

Je tirai de ma valise un vieux gilet dans la bourse duquel je gardais les cinq monnaies d'or. Mais ce faisant, je me demandai si la gratification n'était pas excessive, et si deux pièces ne seraient pas suffisantes. Pourquoi même deux? Une seule ferait sauter de joie le pauvre diable, dont j'examinais la tenue, et qui m'avait probablement jamais vu une pièce d'or de sa vie. Ma résolution prise, je tirai la pièce que je vis reluire au soleil. Le muletier ne l'aperçut point parce que je lui tournais le dos. Mais il se douta sans doute de quoi il s'agissait, car il commença à faire à l'âne des discours signicatifs. Il lui donnait de bons conseils, lui disant de se mieux comporter, sans quoi, «M. le Docteur» pourrait bien lui donner une raclée. C'était un monologue paternel. J'entendis même le bruit d'un baiser.

—Qu'est cela? dis-je.

—Que voulez-vous!... ce diable d'animal a une manière si gracieuse de regarder les gens.

Je souris, et après quelque hésitation, je lui glissai dans la main une cruzade d'argent. J'enfourchai ma monture, et je partis à large trot, un peu gêné, ou pour mieux dire, un peu incertain de l'effet qu'aurait produit ma pièce. Mais un peu plus loin, je retournai la tête, et je vis le muletier qui faisait de grandes courbettes, avec les marques les plus évidentes du contentement. Je me dis qu'il ne pouvait en être autrement, que je l'avais fort bien payé, trop bien payé même. Je glissai les doigts dans la poche du gilet que je portais sur moi, et j'y découvris quelques monnaies de cuivre. C'était les sous et non la pièce d'argent que j'aurais dû donner au muletier. Car après tout, il n'avait eu en vue aucune récompense. Ce n'était point la réflexion, mais une impulsion naturelle, innée ou inhérente au métier, qui l'avait fait agir. De plus, le fait de s'être trouvé justement sur le lieu du désastre, plutôt qu'en avant ou en arrière, semblait faire de lui un simple instrument de la Providence. De toutes les manières le mérite était nul. Je demeurai tout attristé de cette réflexion. Je me traitai de prodigue, je mis la cruzade sur le compte de mes anciennes prodigalités. Pourquoi ne le dirai-je pas?... j'éprouvai un remords.


XXII. RETOUR À RIO

Ah! maudit âne, tu as coupé le fil de mes réflexions. Je ne pourrai plus dire ce que je fis jusqu'à Lisbonne, ni à Lisbonne, ni dans la péninsule, ni dans le reste de la vieille Europe, qui, à cette époque, semblait rajeunir. Non, je ne dirai point l'aube du romantisme auquel j'assistai, moi qui allai même jusqu'à aligner des rimes au cœur de l'Italie. Sans quoi c'est un journal de voyage que je devrais écrire, et non des mémoires comme ceux-ci, où n'entre que la substance de la vie.

Au bout de quelques années de pérégrinations, je me rendis aux supplications de mon père: «Viens, me disait-il dans sa dernière lettre. Si tu ne te hâtes, tu ne retrouveras plus ta mère vivante...» Cette dernière phrase me fut cruelle. J'aimais ma mère. Je me rappelai ses dernières bénédictions à bord du navire: «Pauvre enfant! jamais plus je ne te reverrai.» Et la pauvre femme sanglotait en me serrant sur son cœur. Ses paroles résonnaient alors à mes oreilles comme une prophétie réalisée.

Notez bien que je me trouvais alors à Venise, où vibraient encore les vers de Byron. Je marchais en plein songe, revivant le passé, me croyant encore dans la Sérénissime République. Oui vraiment, je demandai une fois au gondolier si le doge irait se promener ce jour-là. «Quel doge, signor mio?» Je retombai en moi-même, mais je ne voulus pas avouer mon illusion. Je dis au brave homme que ma demande était une espèce de charade américaine. Il feignit de comprendre, et ajouta qu'il appréciait beaucoup les charades américaines. Eh bien! j'abandonnai tout: le gondolier, le doge, le pont des Soupirs, les vers du lord, les dames du Rialto, j'abandonnai tout, et je partis comme une balle dans la direction de Rio de Janeiro.

J'arrivai... Mais non; je ne veux point allonger ce chapitre. Quelquefois, je m'oublie à écrire, et la plume court sur le papier au grand préjudice de l'auteur. Des chapitres longs sont bons pour des lecteurs lourdauds. Nous ne sommes pas un public pour in-folio, mais seulement pour in-12: peu de texte, une large marge, des caractères élégants, dorures sur franches et des vignettes... principalement des vignettes. Non, n'allongeons point le chapitre.


XXIII. TRISTE, MAIS COURT

J'arrivai, et je ne nie point qu'en apercevant la ville natale j'éprouvai une sensation inconnue, non pas devant ma patrie politique, mais devant le séjour de mon enfance, la rue, la tour, la fontaine publique, la femme en mantille, le noir manœuvre, les choses et les scènes de mon enfance, demeurées gravées dans ma mémoire. C'était une renaissance. L'esprit, comme un oiseau indifférent à la direction des années, prit son vol dans la direction de la fontaine originelle, et alla boire l'eau fraîche et pure, pure encore du limon de la vie.

Remarquez qu'il y a ici un lieu commun. Un autre lieu commun, c'est la consternation de ma famille. Mon père m'embrassa en pleurant: «Ta mère est condamnée», me dit-il. Ce n'était plus le rhumatisme qui la minait, mais un cancer à l'estomac. La malheureuse souffrait d'une façon cruelle, car le cancer est indifférent aux vertus de l'individu. Quand il peut ronger, il ronge, c'est son métier. Ma sœur Sabine, déjà mariée avec Cotrin, tombait de fatigue. Elle dormait à peine trois heures par nuit, la pauvre enfant. L'oncle Jean lui-même paraissait triste et abattu. Dona Eusebia et d'autres femmes assistaient aussi la malade, et se montraient non moins tristes et non moins dévouées!

—Mon fils!...

La douleur cessa pour un instant de tenailler sa victime. Un sourire illumina sa face, sur laquelle la mort étendait déjà son aile. Ce n'était déjà plus un visage. La beauté avait fui comme une aurore brillante. Il ne restait que les os, qui, eux, ne maigrissent pas. J'avais peine à la reconnaître, après huit ou neuf ans de séparation. Agenouillé au pied de son lit, ses mains entre les miennes, je demeurais immobile, sans oser prononcer une parole qui eût été un sanglot. Or, nous essayions de lui cacher son état et la proximité de sa fin. Elle ne s'illusionnait point cependant. Elle sentait venir la mort; elle me le dit, et son pressentiment se réalisa le lendemain matin.

L'agonie fut lente et cruelle: d'une cruauté minutieuse, froide, insistante, qui me remplit de douleur et de stupéfaction. C'était la première fois que je voyais mourir quelqu'un. Je connaissais la mort par ouï-dire; c'est tout au plus s'il m'était arrivé de la voir pétrifiée sur la face d'un cadavre que j'allais accompagner jusqu'au cimetière. La notion que j'en avais se trouvait confondue parmi des amplifications de rhétorique que m'avaient inculquées des professeurs de choses antiques: la mort traîtresse de César, austère de Socrate, orgueilleuse de Caton. Mais ce duel de l'être et du non-être, la mort en action, douloureuse, convulsée, sans appareil politique ou philosophique, la mort d'une personne aimée, c'était la première fois que j'y assistais. Je ne pleurai point; je me rappelle fort bien que je ne pleurai point durant toute cette scène. J'avais la gorge sèche, Inconscience béante, et mes regards demeuraient stupides. Eh quoi! une créature si docile, si tendre, si sainte, qui jamais ne fit verser une larme à personne; tendre mère, épouse immaculée, il fallait qu'elle mourût ainsi, torturée, mordue par la dent tenace d'une maladie sans pitié? Tout cela, je l'avoue, me semblait obscur, incongru; un non-sens.

Triste chapitre... Passons à un autre plus allègre.


XXIV. COURT, MAIS GAI

Je demeurai prostré. Et cependant, j'étais à cette époque un ensemble de trivialité et de présomption. Jamais le problème de la vie et de la mort ne m'avait traversé le cerveau. Jamais jusqu'à ce jour je ne m'étais penché sur l'abîme de l'inexplicable. Il me manquait l'essentiel, c'est-à-dire le stimulant, le vertige.

Pour tout dire, je reflétais les opinions d'un barbier de Modène qui se distinguait justement parce qu'il n'en avait aucune. C'était la fleur des barbiers et des coiffeurs. Pour longue que fût une opération capillaire, jamais il ne se lassait. Il faisait aller les coups de peigne d'accord avec des plaisanteries pimentées et d'une saveur!... Il n'avait point d'autre philosophie; moi non plus. L'Université m'en avait bien inculqué quelques notions, mais je n'avais retenu que les formules, le vocabulaire, le squelette. Je traitais la philosophie comme le latin. J'avais dans la poche trois vers de Virgile, deux d'Horace, une douzaine de locutions morales et politiques pour les faux frais de la conversation. Il en était de même pour l'histoire de la jurisprudence. De tout, je sus prendre la phraséologie, l'ornementation et l'écorce.

Sans doute, le lecteur s'étonnera de la franchise avec laquelle j'expose et je mets ma médiocrité en évidence. Mais la franchise est la première qualité d'un défunt. Pendant la vie, l'opinion publique, le contraste des intérêts, la lutte des ambitions obligent à cacher les vilains dessous, à dissimuler les déchirures et les raccommodages, à ne point prendre le monde pour confident des révélations de la conscience; et le plus grand avantage de cette obligation c'est qu'il fait éviter l'horrible vice de l'hypocrisie, attendu qu'à force de leurrer les autres, on finit par se leurrer soi-même. Après la mort, quelle différence, quelle liberté, quel soulagement! On secoue le manteau somptueux; les oripeaux tombent; on se met à l'aise, on se dépeigne, on se dégrafe; on confesse franchement ce qui fut et ce qui ne fut pas. Il n'y a plus ni voisins, ni amis, ni ennemis, ni gens connus ou inconnus: il n'y a plus de public. Les considérations de l'opinion, son regard aigu et judiciaire, perd sa vertu dès que nous foulons le domaine de la mort. On peut bien encore nous critiquer et nous juger, mais le jugement nous laisse indifférents. Messieurs les vivants, il n'y a rien de plus incommensurable que le dédain des morts.


XXV. À LA TIJUCA

Mais ne voilà-t-il pas que j'allais glisser à l'emphase!... Soyons simple, comme l'était la vie Je menai à la Tijuca pendant les premières semaines qui suivirent la mort de ma mère.

Le septième jour, aussitôt après le service funèbre, je pris un fusil, quelques livres, des vêtements, des cigares, mon domestique mulâtre nommé Prudencio,—le Prudencio du chapitre XI,—et j'allai m'enterrer dans une vieille propriété que nous possédions. Mon père fit tout son possible pour me détourner de ma résolution; mais je sentais qu'il était au-dessus de forces de lui obéir. Sabine eût désiré que j'habitasse quelque temps avec elle: deux semaines pour le moins. Mon cousin voulait à toute force m'emmener. Un brave garçon, ce Cotrim: de prodigue, il était devenu circonspect. Il faisait alors le commerce des produits alimentaires, et travaillait avec ardeur du matin au soir, sans perdre un moment. Le soir, assis devant sa fenêtre, il caressait ses favoris sans penser à rien. Il aimait sa femme et son fils qui mourut quelques années plus tard. On le disait avare.

Je refusai toutes les propositions, tant je me sentais abattu. Ce fut alors, je crois, que commença à s'épanouir en moi la fleur jaune de l'hypocondrie, solitaire et morbide, d'un si subtil et si enivrant parfum. «Qu'il est bon d'être triste et de ne rien dire!» Quand je tombai sur cette phrase de Shakespeare, j'avoue qu'elle trouva en moi un écho délicieux. Je me rappelle que j'étais assis sous un dattier, le livre du poète ouvert sur mes genoux, l'esprit attristé plus encore que le visage. J'avais l'air d'une poule triste. Je serrais dans mon sein ma douleur taciturne, et j'éprouvais une sensation unique qu'on pourrait appeler la volupté de l'ennui. La volupté de l'ennui: retenez cette expression, lecteur, méditez-la, et si vous ne parvenez à la comprendre, c'est que vous ignorez une des sensations les plus subtiles de ce monde et de notre temps.

Je chassais de temps à autre, ou bien je dormais, ou bien je lisais; je lisais beaucoup. Parfois encore je restais à ne rien faire, passant d'une idée à une autre, laissant mon imagination vagabonder comme un papillon qui flâne ou qui a faim. Les heures tombaient, une à une, le soleil déclinait, les ombres de la nuit voilaient la montagne et la cité. Personne ne venait me rendre visite: j'avais expressément recommandé qu'on me laissât à moi-même. Un jour, deux jours, une semaine entière passa de la sorte. Cette quiétude devait être suffisante pour me lasser de la Tijuca, et me rendre à mon agitation habituelle. Au bout de sept jours, j'étais parfaitement saturé de solitude. Ma douleur s'apaisait. Mon fusil, mes livres, le spectacle des arbres et du ciel ne me suffisaient plus. La jeunesse bouillait en moi: je voulais vivre. Je fourrai dans ma malle le problème de la vie et de la mort, les hypocondries du poète, mes chemises, mes méditations, mes cravates, et j'allais la fermer, quand le mulâtre Prudencio me dit qu'une personne de ma connaissance demeurait depuis la veille dans la maison violette située à deux cents pas de la nôtre.

—Qui donc?

—Peut-être Monsieur ne se rappelle-t-il plus de Dona Eusebia...

—Je me rappelle... C'est elle?

—Elle et sa fille. Elles sont arrivées hier matin.

L'épisode de 1814 se présenta aussitôt à ma mémoire, et je me sentis embarrassé. Les événements m'avaient donné raison. Oui, vraiment, il avait été impossible d'éviter que les amours de Villaça et de la sœur du sergent-major n'allassent jusqu'aux dernières conséquences. Même avant mon départ, on parlait vaguement de la naissance d'une fille. Mon oncle Jean m'écrivait dans la suite que Villaça, en mourant, avait laissé un legs important à Dona Eusebia, et qu'on avait pas mal glosé à ce sujet dans le quartier. L'oncle Jean, friand de scandale, ne me parla que de cette aventure dans une de ses lettres, longue de plusieurs pages. Oui, les événements m'avaient donné raison. Quoi qu'il en pût être, 1814 était loin, et avait emporté ma gaminerie, Villaça et le baiser du massif. Du reste, il n'existait aucune intimité entre moi et Dona Eusebia. Cette réflexion faite, j'achevai de fermer ma malle.

—Monsieur n'ira pas rendre visite à Dona Eusebia? me demanda Prudencio. C'est elle qui a enseveli le corps de ma défunte maîtresse.

Je me rappelai l'avoir vue parmi d'autres dames, au moment de la mort et au moment de l'enterrement. J'ignorais d'ailleurs qu'elle eût rendu à ma mère ce suprême devoir. La remarque du mulâtre était juste. Je lui devais une visite. Je résolus de m'en acquitter immédiatement et je descendis aussitôt.


XXVI. L'AUTEUR HÉSITE

Soudain j'entends une voix: «Voyons, mon garçon! ce n'est pas une vie, ça!»

C'était mon père qui arrivait avec deux propositions dans sa poche.

Je m'assis sur ma malle, et je le reçus sans surprise. Il se tint pendant quelques instants debout devant moi, après quoi il me tendit la main d'un geste ému:

—Mon fils, il faut se résigner à la volonté divine.

—Je me suis déjà résigné, dis-je, et je lui baisai la main.

Je n'avais pas encore déjeuné; nous déjeunâmes ensemble. Ni l'un ni l'autre nous ne fîmes allusion au motif de ma réclusion. Une seule fois nous effleurâmes ce sujet, quand mon père fit tomber la conversation sur la Régence, et m'annonça qu'il avait reçu les condoléances de l'un des régents. Il avait la lettre sur lui; elle était même passablement chiffonnée, sans doute à force d'avoir été montrée à des tiers. Je crois avoir dit qu'il s'agissait de l'un des régents. Il me la lut deux fois de suite.

—Je suis déjà allé le remercier de cette preuve de considération, me dit-il, et mon opinion est que tu dois y aller aussi...

—Moi?

—Toi. C'est un homme considérable qui remplace aujourd'hui l'empereur. D'ailleurs, J'ai une idée, un projet, ou... il faut tout dire, deux projets: il s'agit d'un fauteuil de député et d'un mariage.

Mon père me dit tout cela avec quelque emphase, en donnant à ses paroles une certaine allure qui avait pour but de me les graver plus profondément dans l'esprit. La proposition combinait si mal avec mes sensations antérieures que tout d'abord je ne compris pas très bien. Mon père ne se découragea pas et répéta: «le fauteuil et la fiancée».

—Tu acceptes?

—Je n'entends rien à la politique, dis-je au bout d'un instant. Quant à la fiancée, laissez-moi vivre comme un ours que je suis.

—Mais les ours se marient, me répliqua-t-il.

—Eh bien! trouvez-moi une ourse: la grande Ourse, par exemple...

Mon père se mit à rire, et recommença à parler sérieusement. Je devais me lancer dans la politique pour plus de vingt raisons qu'il énuméra avec une singulière vélocité, en prenant des exemples parmi nos relations. Quant à la fiancée, il me suffirait de la voir. Aussitôt après l'avoir vue, j'irais de moi-même la demander à son père, sans plus larder. Il essaya ainsi d'abord de la fascination, ensuite de la persuasion, ensuite de l'intimidation. Je ne répondais pas, je taillais la pointe d'un cure-dent, je faisais des boulettes de pain, souriant ou réfléchissant. Je n'étais, pour tout dire, ni rebelle ni docile à la proposition. Je me sentais abasourdi. Une partie de moi-même disait oui: une belle femme, une position politique n'étaient pas choses à dédaigner. L'autre partie disait que non; la mort de ma mère m'apparaissait comme un exemple de la fragilité des affections de famille...

—Je ne sors point d'ici sans une réponse définitive, me dit mon père, dé-fi-ni-ti-ve! répéta-t-il en scandant les syllabes avec le doigt.

Il but une dernière gorgée de café, se mit à son aise, et commença à parler de tout: du Sénat, de la Régence, de la Restauration, d'Evariste, d'une voiture qu'il avait l'intention d'acheter, de notre maison de la rue Matta-Cavallos... Je restais au bout de la table, et j'écrivais distraitement sur un morceau de papier avec la pointe d'un crayon; je traçais une parole, une phrase, un vers, un nez, un triangle et je réfutais les mots suivants sans ordre, au hasard, de la façon suivante:

Arma virumque cano
A
Arma virumque cano
Arma virumque
Arma virumque cano
Arma virumque cano
virumque

Tout cela était fait machinalement, et cependant avec une certaine logique et une certain déduction. Par exemple ce fut virumque qui me fit passer au nom du propre poète, par l'entraînement de la première syllabe; j'allais écrire virumque, ce fut Virgile qui tomba de ma plume et je continuai: