"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze
bambocheurs se
retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes...
Heureusement,
heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas
crié :
"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête,
assurément, les
emportait tous au diable.
"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une
espèce de gens qui
allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis
buvaient
tour à tour à la Tasse d’Argent. On les
appelait: sorciers ou
mascs, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque
pays. J’en
ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas,
à cause de leurs
enfants. Bref, à ce qu’il paraît,
c’étaient de mauvaises gens, car,
une fois, mon grand-père, qui était pâtre
là-bas au Grès, en passant
dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut
regarder par la
barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de
ce
vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la
paume avec des
enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris
dans le
berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains
en
mains! Cela fait frémir.
"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?
Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait
mutagots et qui
faisaient venir l’argent dans les maisons où ils
restaient... Tu as
connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant
d’écus
lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat
noir, auquel, à
tous ses repas, elle jetait sous la table sa première
bouchée.
"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la
veillée, mon pauvre oncle
Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une
espèce
de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à
mal, lui lance
un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à
notre oncle,
avec un mauvais regard :
"-— Tu as touché Robert!
"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout
cela a l’air de
songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait
bien
qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient
peur.
"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de
ces êtres
étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la
Chauche-Vieille,
qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine
et vous ôtait le
souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y
avait le
Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que
sais-je,
moi?...
"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique!
Celui-là, on ne
peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je
l’ai entendu et vu. Il
hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu
soit-il!) une fois
sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup,
il entend là-bas
ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de
la
fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos
bêtes, le mulet, la
mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort
bien couplés
ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à
l’abreuvoir, tout
seuls. Mon père comprit vite, car il n’était
pas neuf à pareille
hantise, que c’était le Fantastique qui les
conduisait boire. Il se
recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il
trouva
l’écurie ouverte à deux battants.
"Ce qui attire le Fantastique dans les étables,
c’est, dit-on, les
grelots; le bruit des grelots le fait rire, rire, tel qu’un
enfant
d’un an, lorsqu’on agite le hochet. Mais il n’est
pas méchant, il
s’en faut de beaucoup; il est capricieux et se plaît
à faire des
niches. S’il est de bonne humeur, il vous étrillera
vos bêtes, il
leur tresse la crinière, il leur met de la paille
blanche, il nettoie
leur mangeoire... il est même à remarquer que,
là où est le
Fantastique, il y a toujours une bête mieux portante que
les autres,
parce que le farfadet l’a prise en grâce par caprice,
et alors, dans
la nuit, il va et vient dans la crèche et lui soutire le
foin des
autres.
"Mais, par mégarde et par hasard, si, dans votre
écurie, vous
dérangez quelque chose contre sa volonté,
aïe, aïe, aïe! la nuit
suivante, il fait un sabbat de malédiction. Il embrouille
la queue
des bêtes, il leur entortille les pieds dans leurs
chevêtres et
licous; il renverse, patatras! l’étagère des
colliers; il remue, dans
la cuisine, la poêle et la crémaillère;
enfin, il tarabuste de toutes
les manières... Tellement qu’une fois, mon
père, ennuyé de tout ce
vacarme, dit:
"-— Il faut en finir!
"Il prend, à cette fin, un picotin de vesces, monte au
fenil,
éparpille la menue graine dans le foin et dans la paille
et crie au
Fantastique :
"—- Fantastique, mon ami! tu me trieras, une par une, ces
graines de
pois gris.
"Or, l’Esprit Fantastique, qui se complaît aux
minuties et qui aime
que tout soit bien rangé en ordre, se mit, à ce
qu’il paraît, à trier
les pois gris; et de vétiller, Dieu sait! car nous
trouvâmes de
petits tas un peu partout, dans le grenier... Mais (mon
père le
savait) ce travail méticuleux à la fin
l’ennuya, et il détala du
fenil, et jamais nous ne le revîmes.
"Si! car, pour achever, moi, je le vis encore une fois.
Imagine-toi
qu’un jour (je pouvais avoir onze ans), je revenais du
catéchisme.
Passant près d’un peuplier, j’entendis rire
à la cime de l’arbre : je
lève la tête, je regarde, et tout en haut du
peuplier, j’aperçois
l’Esprit Fantastique qui, en riant dans le feuillage, me
faisait
signe de grimper... Ah !
je te demande un peu! Pas pour un cent d’oignons je
n’y aurais
grimpé; je déguerpis comme une folle et depuis,
ç’a été fini.
"C’est égal, je t’assure que quand venait la
nuit et qu’autour de la
lampe on racontait de ces choses, nous ne risquions pas de
sortir!
Oh! pauvres petites, quelle frayeur! Puis, pourtant, nous
devînmes
grandes; arriva, comme on sait, le temps des amoureux; et alors,
à la
veillée, les garçons nous criaient :
"-— Allons, venez, les filles! Nous ferons, à la
lune, un tour de
farandole.
"-— Pas si sottes! répondions-nous. Si nous
allions rencontrer
l’Esprit Fantastique ou la Poule Blanche...
"-— Ho! nigaudes, nous disaient-ils, vous ne voyez donc
pas que ce
sont là des contes de mère-grand l’aveugle!
N’ayez pas peur, venez,
nous vous tiendrons compagnie.
"Et c’est ainsi que nous sortîmes et, peu à
peu, ma foi, en causant
avec les gars, —- les garçons de cet âge, tu
sais, n’ont pas de bon
sens, ils ne disent que des bêtises et vous font rire par
foroe, —-
peu à peu, peu à peu, nous n’eûmes plus
de peur... Et depuis lors, te
dis-je, je n’ai plus ouï parler de ces hantises de
nuit.
"Depuis lors, il est vrai, nous avons eu assez d’ouvrage
pour nous
ôter l’ennui. Telle que tu me vois, j’ai eu,
moi, onze enfants, que
j’ai tous menés à bien, et, sans compter les
miens, j’en ai nourri
quatorze!
"Ah! va, quand on n’est pas riche et qu’on a tant de
marmaille, qu’il
faut emmailloter, bercer, allaiter, ébréner,
c’est un joli son de
musette!"
-- Allons, tante Renaude, le bon Dieu vous maintienne.
-- Oh! à présent, nous sommes mûrs; il
viendra nous cueillir quand il
voudra.
Et, avec son mouchoir, la vieille se chassa les mouches;
et,
abaissant la tête, elle se reblottit tranquille pour boire
son
soleil.
CHAPITRE IV
L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE
Vagabondage par les champs. — Les bestioles du bon Dieu.
— La vieille
de Papeligosse. -- Les bohémiens. — Le tonneau du
loup : rêve.
Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon
sachet bleu pour y
porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on
m’envoya à
l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en
ce qui a trait à mon
développement intime et naturel, à
l’éducation et trempe de ma jeune
âme de poète, j’en ai plus appris, bien
sûr, dans les sauts et
gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de
tous les
rudiments.
De notre temps, le rêve de tous les polissons qui
allions à l’école
était de faire un plantié. Celui qui en
avait fait un était regardé
par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un
luron
fieffé!
Un plantié désigne, en Provence,
l’escapade que fait l’enfant loin
de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir
où
il va. Les petits Provençaux font cette école
buissonnière lorsque,
après quelque faute, quelque grave méfait, quelque
désobéissance, ils
redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne
rossée.
Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à
l’oreille, mes péteux
plantent là l’école et père et
mère; advienne que pourra, ils
partent à l’aventure et vive la liberté!
C’est chose délicieuse, incomparable, à cet
âge, de se sentir maître
absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où
l’on veut et en avant
dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en
avant par la
montagne!
Seulement, puis vient la faim. Si c’est un
plantié d’été, encore
c’est pain bénit. Il y a les carrés de
fèves, les jardins avec leurs
pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de
cerises, qui vous
prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs
figues bien
mûries, et les melons ventrus qui vous crient :
"Mangez-moi" Et puis,
les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me
semble les
voir !
Mais si c’est un plantié d’hiver, il
faut alors s’industrier...
Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les
fermes où ils
ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis,
s’ils peuvent, les
fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les
nichets, qu’ils
boivent tout crus, avale!
Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont
délaissé l’école et
la famille, non tant par cagnardise que par soif
d’indépendance ou
pour quelque injustice qui les a blessés au coeur,
ceux-là fuient
l’homme et son habitation. Ils passent le jour,
couchés dans les
blés, dans les fossés, dans les champs de mil,
sous les ponts ou dans
les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien
dans les
tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles
des haies,
celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on
oublia sur
l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le
fruit de
l’orme (qu’ils appellent du pain blanc), des
oignons remontés, des
poires d’étranguillon, des faînes, et,
s’il le faut, des glands. Tout
le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des
cabrioles...
Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et
bestioles là vous
tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce
qu’elles
disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles
comprennent tout
ce que vous leur dites.
Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous
la
froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la
lâchez
avec une paille dans l’anus.
Ou, couchés le long d’un talus, voilà une
bête-à-Dieu qui vous grimpe
sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :
Coccinelle, vole!
Va-t’en à l’école.
Prends donc tes matines,
Va à la doctrine...
Et la bête-à-Dieu déployant ses ailes, vous dit en s’envolant :
-— Vas-y toi-même, à l’école.
J’en sais assez pour moi.
Une mante religieuse, agenouillée, vous
regarde-t-elle?
Vous l’interrogez ainsi :
Mante, toi qui sais tout,
Où est le loup?
L’insecte étend la patte et vous montre la montagne.
Vous découvrez un lézard qui se chauffe au
soleil? Vous lui adressez
ces paroles :
Lézard, lézard,
Défends-moi des serpents :
Quand tu passeras vers ma maison
Je te donnerai un grain de sel.
-— A ta maison, que n’y retournes-tu? a l’air de dire le finaud.
Et psitt, il s’enfuit dans son trou.
Enfin, si vous voyez un limaçon, voici la formule :
Colimaçon borgne,
Montre-moi tes cornes,
Ou j’appelle le forgeron
Pour qu’il te brise ta maison.
Et encore la maison, et toujours la maison, où
l’esprit revient sans
cesse, tellement qu’à la fin, quand vous avez
gâté assez de nids, -—
et de culottes, -— quand vous avez avec de l’orge,
fait assez de
chalumeaux et assez décortiqué de brindilles de
saule pour fabriquer
des sifflets, et qu’avec des pommes vertes ou tout autre
fruit suret
vous avez agacé vos dents, aïe! la nostalgie vous
prend, le coeur
vous devient gros -— et vous rentrez, la tête
basse.
Moi, comme les copains, en provençal de race que
j’étais ou devais
être (ne vous en étonnez pas), au bout de trois
mois à peine que
j’étais à l’école, je fis aussi
mon plantié. Et en voici le motif :
Trois ou quatre galopins (de ceux qui, sous prétexte
d’aller couper
de l’herbe ou ramasser du crottin, vagabondaient tout le
jour)
venaient m’attendre à mon départ pour
l’école de Maillane et me
disaient :
-- Eh, nigaud I que veux-tu aller faire à
l’école, pour rester tout
le jour entre quatre murs! pour être mis en
pénitence! pour avoir sur
les doigts, puis, des coups de férule! Viens jouer avec
nous...
Hélas I l’eau claire riait dans les ruisseaux;
là-haut, chantaient
les alouettes; les bleuets, les glaïeuls, les coquelicots,
les
nielles, fleurissaient au soleil dans les blés
verdoyants...
Et je disais :
-- L’école, eh bien! tu iras demain.
Et, alors, dans les cours d’eau, avec culottes
retroussées, houp! on
allait "guéer". Nous barbotions, nous pataugions, nous
pêchions des
têtards, nous faisions des pâtés, pif!
paf!
avec la vase; puis, on se barbouillait de limon noir
jusqu’à
mi-jambes (pour se faire des bottes). Et après, dans la
poussière de
quelque chemin creux, vite! à bride abattue :
Les soldats s’en vont!
A la guerre ils vont,
Et ra-pa-ta-plan,
Garez-vous devant!
Quel bonheur, mon Dieu! Oh! les enfants du roi
n’étaient pas nos
cousins! Sans compter qu’avec le pain et la pitance de mon
bissac, on
faisait sur l’herbe, ensuite, un beau petit goûter...
Mais il faut
que tout finisse!
Voici qu’un jour mon père, que le maître
d’école avait dû prévenir,
me dit :
-— Écoute, Frédéric, s’il
t’arrive encore une fois de manquer l’école
pour aller patauger dans les fossés, vois, rappelle-toi
ceci : je te
brise une verge de saule sur le dos...
Trois jours après, par étourderie, je manquai
encore la classe et je
retournai "guéer".
M’avait-il épié, ou est-ce le hasard qui
l’amena? Voilà que, sans
culotte, pendant qu’avec les autres polissons habituels
nous
gambadions encore dans l’eau, soudain, à trente pas
de moi, je vois
apparaître mon père. Mon sang ne fit qu’un
tour.
Mon père s’arrêta et me cria :
-— Cela va bien... Tu sais ce que je t’ai promis?
Va, je t’attends ce
soir.
Rien de plus, et il s’en alla.
Mon seigneur père, bon comme le pain bénit, ne
m’avait jamais donné
une chiquenaude; mais il avait la voix haute, le verbe rude, et
je le
craignais comme le feu.
"Ah! me dis-je, cette fois, cette fois, ton père te
tue... Sûrement,
il doit être allé préparer la verge."
Et mes gredins de compagnons, en faisant claquer leurs doigts,
me
chantaient par-dessus : —
-- Aïe! aïe! aïe! la raclée; aïe!
aïe! aïe! sur ta peau!
"Ma foi! me dis-je alors, perdu pour perdu, il faut
déguerpir et
faire un plantié."
Et je partis. Je pris, autant qu’il me souvient, un
chemin qui
conduisait, là-haut, vers la Crau d’Eyragues. Mais,
en ce temps,
pauvre petit, savais-je bien où j’allais? Et aussi,
lorsque j’eus
cheminé peut-être une heure ou une heure et demie,
il me parut, à
dire vrai, que j’étais dans
l’Amérique.
Le soleil commençait à baisser vers son
couchant; j’étais las,
j’avais peur...
"Il se fait tard, pensai-je, et, maintenant, où vas-tu
souper? Il
faut aller demander l’hospitalité dans quelque
ferme."
Et, m’écartant de la route, doucement je me
dirigeai vers un petit
Mas blanc, qui m’avait l’air tout avenant, avec son
toit à porcs, sa
fosse à fumier, son puits, sa treille, le tout
abrité du mistral par
une haie de cyprès.
Timide, je m’avançais sur le pas de la porte et je
vis une vieille
qui allait tremper la soupe, gaupe sordide et mal
peignée. Pour
manger ce qu’elle touchait, il eût fallu avoir bien
faim. La vieille
avait décroché la marmite de la
crémaillère, l’avait posée par
terre
au milieu de la cuisine et, tout en remuant la langue et se
grattant,
avec une grande louche elle tirait le bouillon, que, lentement,
elle
épandait sur les lèches de pain moisi.
-— Eh bien! mère-grand, vous trempez la soupe?
—- Oui, me répondit-elle... Et d’où sors-tu, petit?
-— Je suis de Maillane, lui dis-je; j’ai fait une
escapade et je
viens vous demander... l’hospitalité.
-— En ce cas, me répliqua la vilaine vieille
d’un ton grognon,
assieds-toi sur l’escalier pour ne pas user mes
chaises.
Et je me pelotonnai sur la première marche.
-— Ma grand, comment s’appelle ce pays?
-— Papeligosse.
-— Papeligosse!
Vous savez que, lorsqu’on parle aux enfants d’un
pays lointain, les
gens, pour badiner, disent, parfois : Papeligosse. Jugez
donc, à
cet âge-là, moi je croyais à Papeligosse,
à Zibe-Zoube, à Gafe-1’Ase
et autres pays fantastiques, comme à mon saint pater. Et
aussi, à
peine la vieille eut-elle dit ce nom que, de me voir si loin de
chez
moi, la sueur froide me vint dans le dos.
-— Ah çà! me fit la vieille, quand elle eut
fini sa besogne, à
présent ce n’est pas le tout, petit : en ce pays-ci,
les paresseux ne
mangent rien..., et, si tu veux ta part de soupe, tu entends, il
faut
la gagner.
-— Bien volontiers... Et que faut-il faire?
-— Nous allons nous mettre tous deux, vois-tu, au pied de
l’escalier
et nous jouerons au saut; celui qui sautera le plus loin, mon
ami,
aura sa part du bon potage... et l’autre mangera des
yeux.
-— Je veux bien.
Sans compter que j’étais fier, ma foi, de gagner
mon souper, surtout
en m’amusant. Je pensais :
"Ça ira bien mal, si la vieille éclopée saute plus loin que toi."
Et les pieds joints, aussitôt dit, nous nous
plaçons au pied de
l’escalier —- qui, dans les Mas, comme vous savez, se
trouve en face
de la porte, tout près du seuil.
-— Et je dis : un, cria la vieille en balançant
les bras pour prendre
élan.
-— Et je dis : deux.
-— Et je dis: trois!
Moi, je m’élance de toutes mes forces et je
franchis le seuil. Mais
la vieille coquine, qui n’avait fait que le semblant, ferme
aussitôt
la porte, pousse vite le verrou et me crie :
-— Polisson! retourne chez tes parents, qui doivent
être en peine,
va!
Je restai sot, pauvret, comme un panier percé... Et,
maintenant, où
faut-il aller? A la maison? Je n’y serais pas
retourné pour un
empire, car je voyais, me semblait-il, à la main de mon
père, la
verge menaçante. Et puis, il était presque nuit et
je ne me rappelais
plus le chemin qu’il fallait prendre.
-— A la garde de Dieu!
Derrière le Mas, était un sentier qui, entre
deux hauts talus,
montait vers la colline. Je m’y engage à tout
hasard; et marche,
petit Frédéric.
Après avoir monté, descendu tant et plus,
j’étais rendu de fatigue...
Pensez-vous? A cet âge, avec rien dans le ventre depuis
midi. Enfin,
je vais découvrir, dans une vigne inculte, une
chaumière délabrée. Il
devait, autrefois, s’y être mis le feu, car les murs,
pleins de
lézardes, étaient noircis par la fumée; ni
portes ni fenêtres; et les
poutres, qui ne tenaient plus que d’un bout,
traînaient, de l’autre,
sur le sol. Vous eussiez dit la tanière où niche
le Cauchemar.
Mais (comme on dit), par force, à Aix, on les pendait.
Las,
défaillant, mort de sommeil, je grimpai et
m’allongeai sur la plus
grosse des poutres... Et, dans un clin d’oeil.
J’étais endormi.
Je ne pourrais pas dire combien de temps je restai ainsi.
Toujours
est-il qu’au milieu de mon sommeil de plomb, je crus voir
tout à coup
un brasier qui flambait, avec trois hommes assis autour, qui
causaient et riaient.
"Songes-tu? me disais-je en moi-même, dans mon sommeil,
songes-tu ou
est-ce réel?"
Mais ce pesant bien-être, où
l’assoupissement vous plonge, m’enlevait
toute peur et je continuais tout doucement à dormir.
Il faut croire qu’à la longue la fumée
finit par me suffoquer; je
sursaute soudain et je jette un cri d’effroi... Oh! quand
je ne suis
pas mort, mort d’épouvante, là, je ne mourrai
jamais plus!
Figurez-vous trois faces de bohèmes qui, tous les trois
à la fois, se
retournèrent vers moi, avec des yeux, des yeux
terribles...
-— Ne me tuez pas! ne me tuez pas! leur criai-je, ne me tuez pas!
Lors, les trois bohémiens, qui avaient eu, bien
sûr, autant de peur
que moi, se prirent à rire et l’un d’eux me dit
:
-— C’est égal! tu peux te vanter, mauvais
petit moutard, de nous
avoir fichu une belle venette!
Mais, quand je les vis rire et parler comme moi, je repris un
peu
courage, et je sentis, en même temps, extrêmement
agréable, une odeur
de rôti me monter dans les narines.
Ils me firent descendre de mon perchoir, me demandèrent
d’où j'étais,
de qui j'étais, comment je me trouvais là, que
sais-je encore?
Et rassuré, enfin, complètement, un des voleurs
(c’étaient, en effet,
trois voleurs) :
-— Puisque tu as fait un plantié, me
dit-il, tu dois avoir faim...
Tiens, mords là.
Et il me jeta, comme à un chien, une éclanche
d’agneau saignante, à
moitié cuite. Alors, je m’aperçus seulement
qu’ils venaient de faire
rôtir un jeune mouton, —- qu’ils devaient avoir
dérobé, probablement,
à quelque pâtre.
Aussitôt que nous eûmes, de cette façon,
tous bien mangé, les trois
hommes se levèrent, ramassèrent leurs hardes, se
parlèrent à voix
basse; puis, l’un d’eux :
-- Vois, petit, me fit-il, puisque tu es un luron, nous ne
voulons
pas te faire de mal... Mais, pourtant, afin que tu ne voies pas
où
nous passons, nous allons te ficher dans le tonneau qui est
là. Quand
il sera jour, tu crieras, et le premier passant te sortira,
s’il
veut.
-- Mettez-moi dans le tonneau, répondis-je d’un air soumis.
J’étais encore bien content de m’en tirer à si bon marché.
Et, effectivement, en un coin de la masure, se trouvait par
hasard un
tonneau défoncé ou, sans doute à la
vendange, les maîtres de la vigne
devaient faire cuver le moût.
On m’attrape par le derrière et, paf! dans le
tonneau. Me voilà donc
tout seul en pleine nuit, dans un tonneau, au fond d’une
chaumière en
ruine!
Je m’y blottis, pauvret! comme un Peloton de fil et, tout
en
attendant l’aube, je priais à voix basse pour
éloigner les mauvais
esprits.
Mais figurez-vous que soudain j’entends, dans
l’obscurité, quelque
chose qui rôdait, qui s’ébrouait, autour de ma
tonne!
Je retiens mon haleine comme si j’étais mort, en
me recommandant à
Dieu et à la grande Sainte Vierge... Et j’entendais
tourner et
retourner autour de moi, flairer et sabouler, puis s’en
aller, puis
revenir... Que diable est-ce là encore? Mon coeur battait
et
bruissait comme une horloge.
Pour en finir, le jour commençait à blanchir et
le piétinement qui
m’effrayait s’étant éloigné un
peu, je veux, tout doucement, épier
par la bonde, et que vois-je? Un loup, mes bons amis, comme un
petit
âne! Un loup énorme avec deux yeux qui brillaient
comme deux
chandelles!
Il était, parait-il, venu à l’odeur de
l’agneau, et, n’ayant trouvé
que les os, ma tendre chair d’enfant et de chrétien
lui faisait
envie.
Et, chose singulière, une fois que je vis ce dont il
s’agissait,
n’est-il pas vrai que mon sang se calma
légèrement! J’avais tellement
craint quelque apparition nocturne que la vue du loup
lui-même me
rendit du courage.
--Ah çà! dis-je, ce n’est pas tout : si
cette bête vient a
s’apercevoir que la tonne est défoncée, elle
va sauter dedans et,
d’un coup de dent, elle t’étrangle... Si tu
pouvais trouver quelque
stratagème...
A un mouvement que je fis, le loup, qui l’entendit,
revint d’un bond
vers le tonneau, et le voilà qui tourne autour et qui
fouette les
douves avec sa longue queue. Je passe ma menotte, doucement, par
la
bonde, je saisis la queue, je la tire en dedans et je
l’empoigne des
deux mains.
Le loup, comme s’il eût eu les cinq cents diables
à ses trousses,
part, traînant le tonneau, à travers cultures,
à travers cailloux, à
travers vignobles. Nous dûmes rouler ensemble toutes les
montées et
descentes d’Eyragues, de Lagoy et de Bourbourel.
-- Aïe! mon Dieu! Jésus! Marie! Jésus,
Marie, Joseph ! pleurais-je
ainsi, qui sait où le loup t’emportera! Et, si le
tonneau s’effondre,
il te saignera, il te mangera...
Mais, tout à coup, patatras! le tonneau se
crève, la queue
m’échappe... Je vis au loin, bien loin, mon loup qui
galopait, et,
regardez les choses, je me retrouvai au Pont-Neuf, sur la route
qui
va de Maillane à Saint-Remy, à un quart
d’heure de notre Mas. La
barrique, sans doute, avait frappé du ventre au parapet
du pont et
s’y était rompue.
Pas nécessaire de vous dire qu’avec de telles
émotions la verge
paternelle ne me faisait plus guère peur. En courant
comme si j’avais
encore le loup à ma poursuite, je m'en revins à la
maison.
Derrière le Mas, le long du chemin, mon père
émottait un labour. Il
se redressa en riant sur le manche de sa massue et me dit :
-- Ah! mon gaillard, cours vite auprès de ta
mère qui pas dormi de la
nuit.
Auprès de ma mère, je courus...
Point par point, à mes parents, je racontai tout chaud
mes belles
aventures. Mais, arrivé à l’histoire des
voleurs, du tonneau ainsi
que du gros loup :
-- Eh! badaud, me dirent-ils, ne vois-tu pas que c’est la
peur qui
t’a fait rêver tout cela!
Et j'eu beau dire et affirmer et soutenir obstinément
que rien
n’était plus vrain. Ce fut en vain Personne ne
voulut y ajouter foi.
CHAPITRE V
A SAINT-MICHEL-DE-FRIGOLET
L’Abbaye en ruines. — M. Donnat. — La chapelle
dorée. — La
Montagnette. — Frère Philippe. — La procession
des bouteilles. —
Saint Antoine de Graveson. — Le pensionnat en
débandade. -- Le
couvent des Prémontrés.
Quand mes parents eurent vu que la passion du jeu me
dévoyait par
trop et que je manquais l’école sans
discontinuité pour aller tout le
jour polissonner dans les champs, avec les petits paysans, ils
dirent
:
-- Faut l’enfermer.
Et, un matin, sur la charrette du Mas, les serviteurs
chargèrent un
petit lit de sangles, une caisse de sapin pour serrer mes
papiers,
et, enfin, pour enfermer mes habits et mes hardes, une malle
recouverte de peau de porc avec son poil. Et je partis, le
coeur
gros, accompagné de ma mère qui me consolait en
route et du gros
chien de garde qu’on appelait le "Juif" pour un endroit
nommé
Saint-Michel-de-Frigolet.
C’était un ancien monastère, situé
dans la Montagnette, à. deux
heures de notre Mas, entre Graveson, Tarascon et Barbentane.
Les
terres de Saint-Michel, à la Révolution,
s’étaient vendues au détail
pour quelques assignats, et l’abbaye à
l’abandon, dépouillée de ses
biens, inhabitée et solitaire, restait veuve,
là-haut, au milieu d’un
désert, ouverte aux quatre vents et aux bêtes
sauvages. Certains
contrebandiers, parfois, y faisaient de la poudre. Les
bergers,
lorsqu’il pleuvait, y logeaient leurs brebis dans
l’église. Les
joueurs des pays voisins : le Pante de Graveson, le Cap de
Maillane,
le Gelé de Barbentane, le Dangereux de
Château-Renard, pour se garer
des gendarmes, y venaient en cachette, l’hiver, à
minuit, tailler le
vendôme, et là, à la clarté de
quelques chandelles pâles, pendant
que l’or roulait au mouvement des cartes, les jurons, les
blasphèmes,
retentissaient sous les voûtes, à la place des
psaumes qu’on y
entendait jadis. Puis, la partie achevée, les bambocheurs
buvaient,
mangeaient et ribotaient, faisant bombance jusqu’à
l’aube.
Vers 1832, quelques frères quêteurs
étaient venus s’y établir. Ils
avaient remis une cloche dans le vieux clocher roman, et, le
dimanche, ils la sonnaient. Mais ils sonnaient en vain, nul
ne
montait à leurs offices, car on n’avait pas foi en
eux. Et comme, à
cette époque, la duchesse de Berry avait
débarqué en Provence, pour y
soulever les Carlistes contre le roi Louis-Philippe, il me
souvient
qu’on murmurait que ces frères marrons, sous leurs
souquenilles
noires n’étaient que des miquelets, qui devaient
cabaler pour quelque
intrigue louche.
C’est à la suite de ces frères qu’un
brave Cavaillonnais, appelé M.
Donnat, était venu fonder, au couvent de Saint-Michel,
par lui acheté
à crédit, un pensionnat de garçons.
C’était un vieux célibataire, au teint
jaune et bistré, avec cheveux
plats, nez épaté, bouche grande et grosses dents,
longue lévite noire
et les souliers bronzés. Très dévot, pauvre
comme un rat d’église, il
avait trouvé un biais pour monter son école et
ramasser des
pensionnaires sans un sou en bourse.
Il allait, par exemple, à Graveson, à Tarascon,
à Barbentane ou à
Saint-Pierre, trouver un fermier qui avait des fils.
-- Je vous apprends, lui disait-il, que j’ai ouvert un
pensionnat à
Saint-Michel-de-Frigolet. Vous avez là, à votre
portée, une
excellente institution pour enseigner vos enfants et leur
faire
passer leurs classes.
-- Ho! monsieur, répondait le père de famille,
cela est bon pour les
gens riches; nous ne sommes pas faits, nous autres, pour donner
tant
de lecture à nos gars... Ils en sauront toujours assez
pour labourer
la terre.
-- Voyez, faisait M. Donnat, rien n’est plus beau que
l’instruction.
N’ayez souci pour le paiement. Vous me donnerez, par an,
tant de
charges de blé, tant de barraux de vin ou
tant de cannes
d’huile... ; puis, après, nous réglerons
tout.
Et le bon ménager envoyait ses petits à Saint-Michel-de-Frigolet.
Ensuite, M. Donnat allait trouver, je suppose, un boutiquier,
et il
lui tenait ce propos:
-- Le joli gars que vous avez là! Et comme il a
l’air éveillé! Vous
ne voudriez pas, peut-être, en faire un pileur de
poivre?
-- Ah! monsieur, si nous pouvions, nous lui donnerions tout de
même
un peu d’éducation; mais les collèges sont
coûteux, et, quand on
n’est pas riche...
-- Est-ce besoin de collèges? faisait M. Donnat.
Amenez-le à ma
pension, là-haut, à Saint-Michel : nous lui
apprendrons le latin et
nous en ferons un homme... Puis, pour le paiement, nous
prendrons
taille à la boutique... Vous aurez en moi un
chaland de plus, un
bon chaland, je vous assure.
Et, du coup, le boutiquier lui confiait son fils.
Un autre jour, il passait devant la maison d’un
menuisier, et
admettons qu’il aperçût un enfant tout
pâlot, qui jouait près de sa
mère, dans la rigole de l’évier.
-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat
à la maman. Il
est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il
de la cendres par
malice?
-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion
du jeu qui le fait
se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le
boire.
-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat,
dans mon
institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon
air, dans
une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et
puis
l’enfant sera surveillé et fera ses études;
et, ses études faites il
aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en
poussant le
rabot.
-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!
-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par
là-haut, je ne sais
combien de fenêtres et de portes à
réparer... A votre mari, qui est
menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce
qu’il en pourra
faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.
Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel;
et ainsi du
bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M.
Donnat avait
recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants
du
voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas,
quelques-uns, tels que
moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts
payaient en
nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de
leurs parents.
En un mot, M. Donnat, avant la République
démocratique et sociale,
avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le
problème de
la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le
fameux Proudhon, en 1848,
essaya vainement de faire prendre dans Paris.
Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois
qu’il était de
Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage,
un air de jeune
fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens,
à
nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos
goûters, nous
apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit
qu’il n’avait pas
de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait
le voir,
et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une
seule
fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête
à tête,
mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à
peine. Puis, il s’en
alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel
était un
enfant d’une extraction supérieure, mais né
du côté gauche et qu’on
faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne
l’ai jamais revu.
Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du
maître, le bon
M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent,
faisait les basses
classes (mais, la moitié du temps, il était en
voyage, pour
grappiller des élèves); puis, de deux ou trois
pauvres hères, anciens
séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties
et qui étaient bien
contents d’être nourris, blanchis, et de tirer
quelques écus;
ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour
nous dire la
messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne,
pour professeur de
musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait
la cuisine et
une Tarasconaise, d’une trentaine d’années,
pour nous servir à table
et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le
père, un
pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait
avec son âne,
chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille,
en coiffe
blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque
c’était
nécessaire.
Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup
moins important que ce
que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement
le
cloître des anciens moines Augustins, avec son petit
préau, au milieu
du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du
chapitre; puis,
l’église de Saint-Michel,
toute délabrée, avec des fresques sur les murs,
représentant l’enfer,
ses flammes rouges, ses damnés et ses démons,
armés de fourches, et
le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine
et les
étables.
Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y
avait, au midi, une
chapelle à contreforts, dédiée à
Notre-Dame-du-Remède, avec un porche
à la façade. De grosses touffes de lierre en
recouvraient les murs
et, à l’intérieur, elle était toute
revêtue de boiseries dorées qui
encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où
était représentée
la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche,
mère de Louis
XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance
d’un voeu qu’elle
avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour
devenir mère d’un
fils.
Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la
Révolution,
de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le
porche un grand
tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là
que, le matin, —-
et tous les matins de l’an, -- a cinq heures
l’été, à six heures
l’hiver, on nous menait à la messe; c’est
là qu’avec une foi, une foi
vraiment angélique, il me souvient que je priais et que
nous priions
tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions
messe et vêpres, en
tenant à la main nos livres d’Heures et nos
Vespéraux, et c'est là
que les campagnards, aux jours de grandes fêtes,
admiraient la voix
du petit Frédéric : car j’avais, à cet
âge, une jolie voix claire
comme une voix de jeune fille, et, à
l’Élévation, lorsqu’on chantait
des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me
souviens d’un où
je me distinguais, paraît-il, spécialement, et
où se trouvaient ces
mots :
O mystère incompréhensible!
Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé.
Devant la petite chapelle, et autour du couvent,
étaient quelques
micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions
nos culottes
en allant, quand venait l’automne, cueillir les
micocoules,
douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y
avait aussi un
puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un
égout souterrain,
laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et,
de là,
arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à
l’entrée du vallon, un
bouquet de peupliers blancs égayait un peu le
désert.
Car c’était un vrai désert que ce plateau
de Saint-Michel où l’on
nous avait mis en cage; et elle le disait bien;
l’inscription qui
était sur la porte du couvent :
"Voilà qu’en fuyant, je me suis
éloigné et arrêté dans la
solitude,
parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et
la contradiction.
J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu
que j ‘ai
choisi pour habiter. »
Le vieux couvent était bâti sur le plateau
étroit d’un passage de
montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce
qu’il
est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles
consacrées
à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires
qui avaient dû
impressionner.
Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym,
de romarin,
d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins
de vigne, qui
produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de
Frigolet;
quelques lopins d’oliviers plantés dans les
bas-fonds; quelques
allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris,
dans la
pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers
sauvages.
C’était là, clairsemée, toute la
végétation de ce massif de collines.
Le reste n’était que friche et roche
concassée, mais qui sentait si
bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait
du soleil, nous
rendait ivres.
Dans les collèges, d’ordinaire, les
écoliers sont parqués dans de
grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres,
pour
courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi,
ou
même aux heures de la récréation, on nous
lâchait tel qu’un troupeau
et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la
cloche nous sonnât le
rappel.
Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus
sauvages, ma
foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et
il n’y avait pas
danger que l’ennui nous gagnât.
Une fois hors de l’étude, nous partions comme des
perdreaux, à
travers les vallons et sur les mamelons.
Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain,
les
ortolans chantaient : tsi, tsi, bégu!
Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous
allions
grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins
verts laissés
dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions
des
champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux;
nous
cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on
nomme, dans le
pays, pierres de saint Étienne; nous furetions aux
grottes pour
dénicher la Chèvre
d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous
tenir de
vêtements ni de chaussures.
Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.
Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs
noms
superbes en langue provençale, -- noms sonores et
parlants où le
peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé
son génie, --
comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer,
d’où l’on voyait
à l’horizon blanchir le littoral de la
Méditerranée, au coucher du
soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu
de joie; la
Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient,
jadis, battu
monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions
gravée une sole
bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et
la
Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques
et radeaux qui
passaient à côté : monuments éternels
du pays et de sa langue, tout
embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout
illuminés d’or et
d’azur. O arômes! ô clartés! ô
délices! ô mirage! ô paix de la nature
douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque,
vous avez
ouverts sur ma vie d’enfant!
L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous
le cloître, nous
amusant à la marelle, à coupe-tête, au
cheval fondu. Et dans l’église
du couvent, qui était, nous l’avons dit,
complètement abandonnée,
nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des
caveaux
béants, pleins de têtes de morts et
d’ossements des anciens moines.
Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs
couloirs; c’était le
soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M.
Donnat, le
maître, nous gardait à l’étude, et
l’on n’entendait que nos plumes
qui égratignaient le papier et, à travers les
portes, le sifflement
du vent.
Tout à coup, à l’extérieur, nous
entendons une voix sourde,
sépulcrale, qui criait : —
-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!
Tous, épouvantés, nous regardâmes le
maître, et, pâle comme un mort,
M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus
grands
de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous
sortîmes
tous après, en nous blottissant derrière.
Avec la lune qui donnait, là-haut sur un rocher, en
face du couvent,
nous vîmes alors une ombre, ou, plutôt, un
géant en longue robe noire
et qui dans le vent disait :
-- Donnat, Donnat, Donnat! rends-moi ma cloche.
D’entendre et de voir cette apparition, nous
étions tous là
tremblants. M. Donnat ne fit que dire à demi-voix :
-- C’est frère Philippe.
Et, sans lui répondre, il rentra au couvent, avec nous
tous après,
qui le suivions en tournant la tête. Nous nous
remîmes, fort
troublés, à notre étude. Mais, cette
soirée-là, nous n’en sûmes pas
plus.
Ce frère Philippe, nous l’apprîmes plus
tard, faisait partie
paraît-il, de ces sortes d’ermites qui avaient
occupé Saint-Michel
quelques années avant nous et qui, au clocher vide,
avaient mis une
cloche. Puis, quand ils étaient partis, comme, on
n’emporte pas cela
comme un grelot, la cloche était restée sur
l’église, là-haut, et,
naturellement, M. Donnat l’avait gardée.
Frère Philippe était un bonhomme qui
s’était donné pour tâche de
remettre en état les ermitages en ruines qu’il y a,
de-ci de-là, dans
les montagnes de Provence. Je l’ai rencontré
quelquefois, longtemps
après, grand, maigre, un peu voûté et
taciturne, avec sa soutane
rapiécée, son chapeau noir à larges bords,
et portant sur l’épaule,
moitié devant, moitié derrière, un long
bissac de toile bleue.
Lorsqu’il avait dessein de restaurer ainsi quelque
ermitage à
l’abandon, avec le produit de ses quêtes il le
rachetait au
propriétaire, il en réparait les parois, il y
suspendait une cloche.
Ensuite, ayant cherché et déniché quelque
bon diable qui voulût se
faire ermite, il lui octroyait la cellule avec son jardinet, et
lui
se remettait, en faisant maigre chère, à
quêter avec patience, pour
relever un autre ermitage.
La dernière fois que je le vis, il en avait
rétabli, me dit-il près
d’une trentaine. C'était à la gare
d’Avignon où j’allais, comme lui,
prendre le train d’une heure et demie. Il faisait rudement
chaud, et
le pauvre frère Philippe, qui avait, vers ce
temps-là, près de
quatre-vingts ans, cheminait au soleil, avec sa robe noire,
incliné
sous son sac, qui était presque plein de blé.
-- Frère Philippe, frère Philippe, lui cria un
grand gars cravaté et
ceinturé de rouge, vous pèse-t-il pas, le sac?
Laissez que je le
porte un peu.
Et le brave garçon chargea le sac du frère et le
porta jusqu’à la
salle où l’on donne les billets. Or, ce jeune homme,
que je
connaissais un peu, était un rouge de Barbentane, et,
comme nos
démocrates ne frayent pas beaucoup avec les robes noires,
cela me
rappela le bon Samaritain, tout en me faisant voir la
popularité de
cet homme du bon Dieu.
Frère Philippe, en dernier lieu, s’était
retiré chez des moines qui
l’avaient hospitalisé. Mais comme le gouvernement,
vers cette
époque-là, fit fermer les couvents, le pauvre
vieux saint homme alla,
je crois, mourir à l’hôpital
d’Avignon.
Pour revenir à Saint-Michel, nous avions, ai-je dit, un
certain
aumônier qu’on appelait M. Talon : petit abbé
avignonnais, ragot,
ventru, avec un visage rubicond comme la gourde d’un
mendiant.
L’archevêque d’Avignon lui avait
ôté la confession parce qu’il
haussait trop le coude et nous l’avait envoyé pour
s’en débarrasser.
Or, à la Fête-Dieu, il se trouve qu’un
jeudi, on nous avait conduits
à Boulbon, village voisin, pour aller à la
procession, les grands
comme thuriféraires, les petits pour jeter des fleurs, et
à M. Talon,
bien imprudemment, hélas! on fit les honneurs du
dais.
Au moment où les hommes, les femmes, les jeunes filles,
déployaient
leurs théories dans les rues tapissées avec des
draps de lit, au
moment où les confréries faisaient au soleil
flotter leurs bannières,
que les choristes, vêtues de blanc, de leurs voix
virginales
entonnaient leurs cantiques, et que, pieux et recueillis, devant
le
Saint-Sacrement, nous autres, nous encensions et
répandions nos
fleurs, voici que, tout à coup, une rumeur
s’élève et que
voyons-nous, bon Dieu! le pauvre M. Talon, qui, titubant comme
une
clochette, avec l’ostensoir aux mains, la cape d’or
sur le dos, aïe!
tenait toute la rue.
En dînant au presbytère, il avait bu,
paraît-il, ou, peut-être, on
l’avait fait boire un peu plus qu’il ne faut de ce bon
piot de
Frigolet qui tape si vite à la tête; et le
malheureux, rouge de sa
honte autant que de son vin, ne pouvait plus tenir debout...
Deux
clercs en dalmatique, qui lui faisaient diacre et sous-diacre,
le
prirent chacun sous un bras; la procession rentra; et pour lors,
M.
Talon, une fois devant l’autel, se mit à
répéter : Oremus, oremus,
oremus, et n’en put dire davantage. On l’emmena
à deux dans la
sacristie.
Mais vous pouvez penser le scandale! Heureusement, encore, que
cela
se passa dans une paroisse où la dive bouteille,
comme au temps de
Bacchus, a conservé son rite. Près de Bouibon,
vers la montagne, se
trouve une vieille chapelle dénommée
Saint-Marcellin, et le premier
du mois de juin, les hommes y vont processionnellement, en
portant
tous à la main une bouteille de vin. Le sexe n’y est
pas admis,
attendu que nos femmes, selon la tradition romaine, jadis ne
buvaient
que de l’eau; et, pour habituer les jeunes filles à
ce régime, on
leur disait toujours -- et même on leur dit encore -- que
"l’eau fait
devenir jolie"
L’abbé Talon ne manquait pas de nous mener, tous
les ans, à la
Procession des Bouteilles. Une fois dans la chapelle, le
curé de
Bouibon se tournait vers le peuple et lui disait :
-- Mes frères, débouchez vos bouteilles, et
qu’on fasse silence pour
la bénédiction!
Et alors, en cape rouge, il chantait solennellement la formule
voulue
pour la bénédiction du vin. Puis, ayant dit
amen, nous faisions un
signe de croix et nous tirions une gorgée. Le curé
et le maire
choquant le verre ensemble sur l’escalier de l’autel,
religieusement,
buvaient. Et, le lendemain, fête chômée,
lorsqu’il y avait
sécheresse, on portait en procession le buste de saint
Marcellin à
travers le terroir, car les Boulbonnais disent :
Saint Marcellin,
Bon pour l’eau, bon pour le vin
Un autre pèlerinage assez joyeux aussi, que nous
voyions à la
Montagnette et qui est passé de mode, était celui
de saint Anthime.
Les Gravesonais le faisaient.
Quand la pluie était en retard, les pénitents de
Graveson, en
ânonnant leur litanies et suivis d’un flot de gens
qui avaient des
sacs sur la tête, apportaient saint Anthime -- un buste
aux yeux
proéminents, mitré, barbu, haut en couleurs --
à l’église de
Saint-Michel, et là, dans le bosquet, la provende
épandue sur l’herbe
odoriférante, toute la sainte journée, pour
attendre la pluie, on
chopinait dévotement avec le vin de Frigolet; et, le
croiriez-vous
bien? plus d’une fois l’averse inondait le retour...
Que voulez-vous!
chanter fait pleuvoir, disaient nos pères.
Mais gare! Si saint Anthime, malgré les litanies et les
libations
pieuses, n’avait pu faire naître de nuages, les
joviaux pénitents, en
revenant à Graveson, patatras! pour le punir de ne les
avoir pas
exaucés, le plongeaient, par trois fois, dans le
Fossé des Lones. Ce
curieux usage de tremper les corps saints dans l’eau, pour
les forcer
de faire pleuvoir, se retrouvait en divers lieux, à
Toulouse par
exemple, et jusqu’en Portugal.
Quand, étant tout petits, nous allions à
Graveson avec nos mères,
elles ne manquaient pas de nous mener à
l’église pour nous montrer
saint Anthime, et ensuite Béluguet, -- un jacquemart qui
frappait les
heures à l’horloge du clocher.
Maintenant, pour achever ce qu’il me reste à dire
sur mon séjour à
Saint-Michel, il me revient comme un songe qu’à la
premier an, avant
de nous donner vacances, on nous fit jouer les Enfants
d’Edouard,
de Casimir Delavigne. On m’y avait donné le
rôle d’une jeune
princesse; et, pour me costumer, ma mère m’apporta
une robe de
mousseline qu’elle était allée emprunter chez
de jeunes demoiselles
de notre voisinage, et cette robe blanche fut la cause, plus
tard
d’un petit roman d’amour dont nous parlerons en son
lieu.
La seconde année de mon internat, comme on m’avait
mis au latin,
j’écrivis à mes parents d’aller
m’acheter des livres, et quelques
jours après, nous vîmes, du vallon de Roque-
Pied-de-Boeuf, monter,
vers le couvent, mon seigneur père enfourché sur
Babache, vieux mulet
familier qui avait bien trente ans et qui était connu sur
tous les
marchés voisins, -- où mon père le
conduisait lorsqu’il allait en
voyage. Car il aimait tant cette brave bête, que,
lorsqu’il se
promenait, au printemps, dans ses blés, toujours avec lui
il menait
Babache ; et à califourchon, armé d’un
sarcloir à long manche, du
haut de sa monture, il coupait chardons et roquettes.
Arrivé au couvent, mon père déchargea un
sac énorme qui était attaché
sur le bât avec une corde, -- et, tout en déliant
le lien :
-- Frédéric, me cria-t-il, je t’ai
apporté quelques livres et du
papier.
Et, là-dessus, du sac, il tira, un à un, quatre
ou cinq dictionnaires
reliés en parchemin, une trimbalée de livres
cartonnés (Epitome, De
Viris Illustribus, Selectoe Historice, Conciones, etc.),
un gros
cruchon d’encre, un fagot de plumes d’oie, et puis un
tel ballot de
rames de papier que j’en eus pour sept ans,
jusqu’à la fin de mes
études. Ce fut chez M. Aubanel, imprimeur en Avignon,
père du cher
félibre de la Grenade entr’ouverte (à
cette époque, nous étions
encore bien loin de nous connaître), que le bon
patriarche, avec
grand empressement, était allé faire pour son fils
cette provision de
science.
Mais, au gentil monastère de Saint-Michel-de-Frigolet,
je n’eus pas
le loisir d’user force papier. M. Donnat, notre
maître, pour un motif
ou pour l’autre, ne résidait pas dans son
établissement, et, quand le
chat n’y est pas, comme il disait, les rats dansent. Pour
quêter des
élèves ou se procurer de l’argent, il
était toujours en course. Mal
payés, les professeurs avaient toujours quelque
prétexte pour abréger
la classe, et quand les parents venaient, souvent ils ne
trouvaient
personne.
-- Où sont donc les enfants?
Tantôt le long d’un gradin soutenant un terrain en
pente, nous étions
à réparer quelque mur en pierres sèches.
Tantôt nous étions par les
vignes où à notre grande joie, nous glanions des
grappillons ou
cherchions des morilles. Tout cela n’amenait pas la
confiance à notre
maître. De plus, le malheur était que, pour grossir
le pensionnat, M.
Donnat prenait des enfants qui ne payaient rien ou pas
grand’chose,
et ce n’étaient pas ceux qui mangeaient le moins aux
repas. Mais un
drôle d’incident précipita la
déconfiture.
Nous avions pour cuisinier, je l’ai déjà
dit, un nègre et pour
domestique femme, une Tarasconaise, qui était, dans la
maison, la
seule de son sexe. (Je ne compte pas la mère de notre
principal, qui
avait au moins soixante-dix ans.) Or, on sait que le diable ne
perd
jamais son temps, -- notre fille de service, un jour, comme on
dit
ici, se trouva "embarrassée", et ce fut, dans le
pensionnat, un
esclandre épouvantable.
Qui disait que la maritorne était grosse du fait de M.
Donnat
lui-même, qui affirmait qu’elle l’était
du professeur d’humanités,
qui de l’abbé Talon, qui du maître
d’études.
Bref, en fin de compte, la charge fut mise sur le dos du
nègre.
Celui-ci, qui se sentait peut-être suspect à bon
droit, soit par
colère, soit par peur, fit son sac, et parfit; et la
Tarasconaise,
qui avait gardé son secret, déguerpit, à
son tour, pour aller déposer
son faix.
Ce fut le signal de la débandade; plus de cuisinier,
plus de brouet
pour nous; les professeurs, l’un après l’autre,
nous laissèrent sur
nos dents. M. Donnat avait disparu. Sa mère, la pauvre
vieille, nous
fit, quelques jours encore, bouillir des pommes de terre. Puis,
son
père, un matin, nous dit :
-- Mes enfants, il n’y a plus rien pour vous faire manger
: il faut
retourner chez vous.
Et soudain, comme un troupeau de cabris en sevrage qu’on
élargit du
bercail, nous allâmes, en courant, avant de nous
séparer, arracher
des touffes de thym sur la colline, pour emporter un souvenir
de
notre beau quartier du ‘Thym (1). Puis, avec nos petits
paquets,
quatre à quatre, six à six, qui en amont, qui en
aval, nous nous
éparpillâmes dans les vallons et les sentiers, mais
non sans
retourner la tête, ni sans regret à la
descente.
Pauvre M. Donnat! Après avoir essayé, de toutes
les manières et d’un
pays à l’autre, de remonter son institution (car
nous avons tous
notre grain de folie), il alla, comme frère Philippe,
finir, hélas! à
l’hôpital.
Mais, avant de quitter Saint-Michel-de-Frigolet, il faut dire
un mot,
pourtant, de ce que l’antique abbaye devint après
nous autres.
Retombée de nouveau à l’abandon pendant douze
ans, un moine blanc, le
Père Edmond, à son tour, l’acheta (1854) et y
restaura, sous la loi
de saint Norbert, l’ordre de Prémontré, --
qui n’existait plus en
France. Grâce à l’activité, aux
prédications, aux quêtes de ce
zélateur ardent, le petit monastère prit des
proportions grandioses.
De nombreuses constructions, avec un couronnement, de
murailles
crénelées, s’y ajoutèrent à
l’entour; une église nouvelle,
magnifiquement ornée, y éleva ses trois nefs
surmontées de deux
clochers. Une centaine de moines ou de frères convers
peuplèrent les
cellules, et, tous les dimanches, les populations voisines y
montaient à charretées pour contempler la pompe de
leurs majestueux
offices; et l’abbaye des Pères Blancs était
devenue si populaire que,
quand la République fit fermer les couvents (1880), un
millier de
paysans ou d’habitants de la plaine vinrent s’y
enfermer pour
protester en personne contre l’exécution des
décrets radicaux. Et
c’est alors que nous vîmes toute une armée en
marche, cavalerie,
infanterie, généraux et capitaines, venir, abonde"
avec ses fourgons de
son attirail de guerre, camper autour du
couvent de Saint-Michel-de-Frigolet et, sérieusement,
entreprendre le
siège d’une citadelle d’opéra-comique,
que quatre ou cinq gendarmes
auraient, s’ils avaient voulu, fait venir à
jubé.
(1) Frigo1et, en provençal Ferigoulet, signifie
"lieu où le thym
Il me souvient que le matin, tant que dura
l’investissement, -- et il
dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres
et
allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui
dominent
l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la
journée. Le plus
joli, c’étaient les filles de Barbentane, de
Boulbon, de Saint-Remy
ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés
de Saint-Michel,
chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :
Provençaux et catholiques,
Notre foi, notre foi, n’a pas failli :
Chantons, tous tressaillants,
Provençaux et catholiques.
Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries
et de huées à l’adresse
des fonctionnaires, qui défilaient farouches,
là-bas, dans leurs
voitures.
A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs
l’iniquité de ces
choses, le Siège de Caderousse, par le
vice-légat Sinibaldi Doria,
-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet
d’une héroïde extrêmement
comique, était, certes, moins burlesque que celui de
Frigolet; et
aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se
vendit en France à
des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour,
Daudet, qui avait déjà
placé dans le couvent des Pères Blancs son conte
intitulé l’Élixir
du Frère Gaucher, Daudet, dans son dernier roman
sur Tarascon, nous
montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de
Saint-Michel.