CHAPITRE VI
CHEZ MONSIEUR MILLET
L’oncle Bénoni -- La farandole au
cimetière. -- Le voyage en Avignon.
-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension.
-- Le siège
de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle
Praxède. --
Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. --
Le poète Jasmin. --
La nostalgie de mes quatorze ans.
Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas
trop éloignée de
Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres
campagnards,
nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en
Avignon chez un M.
Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.
Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui
conduisit la voiture. Bien que
Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon,
à cette époque où le
chemin de fer n’existait pas, où les routes
étaient abîmées par le
roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit
de la
Durance, le voyage d’Avignon était encore une
affaire.
Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle
Bénoni et moi, tous gîtés
sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait
la
charrette, nous partîmes en caravane après le lever
du soleil.
J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet,
qui se
soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en
avais bien une
douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante
Jeanneton, la
tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et
la tante
Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante
Rion, la
tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante
Lisa. Tout ce monde,
aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime
à redire ici les noms
de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant
de bonnes
fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau.
Ajoutez à mes
tantes le même nombre d’oncles et les cousins et
cousines qui en
avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre
parentage.
L’oncle Bénoni était un frère de ma
mère et le plus jeune de la
lignée. Brun, maigre, délié, il avait le
nez retroussé et deux yeux
noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait
pour
paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait
trois passions : la
danse, la musique et la plaisanterie.
Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant
danseur, ni de plus
jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou
à la
Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le
lutteur, les
gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient
à
l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes
sortes
d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais
c’est au
galoubet qu’il s’était adonné le plus.
Il n’avait pas son pareil, au
temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou
pour
chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et,
chaque fois
qu’il y avait un pèlerinage à faire, à
Notre-Dame-de-Lumière, à
Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en
était le
boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni,
toujours
dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son
équerre et sa
maison pour aller courir le pays.
Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt
fillettes qui
partaient en chantant :
A l’honneur de saint Gent.
Ou
Alix, ma bonne amie,
Il est temps de quitter
Le monde et ses intrigues,
Avec ses vanités.
Ou bien :
Les trois Maries,
Parties avant le jour,
S’en vont adorer le Seigneur.
Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui
les
accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et
chatouille-moi,
en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du
chemin!
Seulement, dans la tête, il s’était mis une
idée assez extraordinaire
: c’était, en se mariant, de prendre une fille
noble.
-- Mais les filles nobles, lui objectait-on, veulent
épouser des
nobles, et jamais tu n’en trouveras.
-- Hé ! ripostait Bénoni, ne sommes-nous pas
nobles, tous, dans la
famille? Croyez-vous que nous sommes des manants comme vous
autres?
Notre aïeul était émigré; il portait
le manteau doublé de velours
rouge, les boudes à ses souliers, les bas de soie.
Il fit tant, tourna tant, que, du côté de
Carpentras, il entendit
dire, un jour, qu’il y avait une famille de noblesse
authentique,
mais à peu près ruinée, où se
trouvaient sept filles, toutes à
marier. Le père, un dissipateur, vendait un morceau de
terre tous les
ans à son fermier, qui finit même par attraper le
château. Mon brave
oncle Bénoni s’attifa, se présenta, et
l’aînée des demoiselles, une
fille de marquis et de commandeur de Malte, qui se voyait en
passe de
coiffer sainte Catherine, se décida à
l’épouser. C’est sur la donnée
de ces nobles comtadins, tombés dans la roture,
qu’un romancier
Carpentrassien, Henri de la Madeleine, a fait son joli roman :
la
Fin du Marquisat d’Aurel. (Paris, Charpentier,
1878.)
J’ai dit que mon oncle était paresseux. Quand,
vers milieu du jour,
il allait à son jardin, pour bêcher ou reterser, il
portait toujours
son flûteau. Bientôt, il jetait son outil, allait
s’asseoir à l’ombre
et essayait un rigaudon. Les filles qui travaillaient dans les
champs
d’alentour accouraient vite à la musique et,
aussitôt, il leur
faisait danser la saltarelle.
En hiver, rarement il se levait avant midi.
-- Eh! disait-il, bien blotti, bien chaud dans votre lit,
où
pouvez-vous être mieux?
-- Mais, lui disions-nous, mon oncle, ne vous y ennuyez-vous pas?
-- Oh! jamais. Quand j’ai sommeil, je dors; quand je
n’ai plus
sommeil, je dis des psaumes pour les morts.
Et, chose singulière, cet homme guilleret ne manquait
pas un
enterrement. Après la cérémonie, il
demeurait toujours le dernier au
cimetière, d’où il s’en revenait seul,
en priant pour les siens et
pour les autres, ce qui ne l’empêchait pas de
répéter, chaque fois,
cette bouffonnerie :
-- Un de plus, charrié à la Cité du Saint-Repos!
Il dut bien, à son tour, y aller aussi. Il avait
quatre-vingt-trois
ans, et le docteur, ayant laissé entendre à la
famille qu’il n’y
avait plus rien à faire :
-- Bah! répondit Bénoni, à quoi bon
s’effrayer! il n’en mourra que
plus malade.
Et, comme il avait son flûteau sur sa table de nuit :
-- Que faites-vous de ce fifre-là, mon oncle? lui
demandai-je, un
jour que je venais le voir.
-- Ces nigauds, me dit-il, m’avaient donné une
sonnette pour que je
la remue quand j’aurais besoin de tisane. Ne vaut-il pas
mieux mon
fifre? Sitôt que je veux boire, au lieu d’appeler ou
de sonner, je
prends mon fifre et je joue un air.
Si bien qu’il mourut son flûteau en main, et
qu’on le lui mit dans
son cercueil, chose qui donna lieu, le lendemain de sa mort,
à
l’histoire que voici :
A la filature de soie, -- où allaient travailler les
filles de
Maillane, le lendemain du jour où l’oncle fut mis en
terre, -- une
jeune luronne, le matin, en entrant, fit d’un air
effaré, aux autres
jeunes filles :
-- Vous n’avez rien entendu, fillettes, cette nuit?
-- Non, le mistral seulement... et le chant de la chouette...
-- Oh! écoutez : nous autres, mes belles, qui habitons
du cote du
cimetière, nous n’avons pas fermé
l’oeil. Figurez- vous qu’à minuit
sonnant, le vieux Bénoni a pris son flûteau
(qu’on avait mis dans son
cercueil) ; il est sorti de sa fosse et s’est mis à
jouer une
farandole endiablée. Tous les morts se sont levés,
ont porté leurs
cercueils au milieu du Grand Clos, les ont, pour se chauffer,
allumés
au feu Saint-Elme, et ensuite, au rigaudon que jouait
Bénoni, ils ont
dansé un branle fou, autour du feu, jusqu’à
l’aurore.
Donc, avec l’oncle Bénoni, que vous connaissez
maintenant, avec ma
mère et mes trois tantes, nous nous étions mis en
route pour la ville
d’Avignon. Vous connaissez peut-être la façon
des villageois,
lorsqu’ils vont quelque part en troupe : tout le long, au
trantran de
notre véhicule, ce furent qu’exclamations et
observations diverses au
sujet des plantations, des luzernes, des blés, des
fenouils, des
semis, que la charrette côtoyait.
Quand nous passâmes dans Graveson, -- où
l’on voit
un beau clocher, tout fleuronné d’artichauts de
pierre :
-- Vois, petit, cria mon oncle, les nombrils des Gravesonais,
les
vois-tu cloués au clocher?
Et de rire et de rire, de cette facétie qui
égaie les Maillanais
depuis sept ou huit cents ans, facétie à laquelle
les Gravesonais
répliquent par une chanson qui dit :
A Graveson, avons un clocher...
Ceux qui le voient disent qu’il est bien droit!
Mais, à Maillane, leur clocher est rond;
C’est une cage pour moineaux; dit-on.
Et l’on m’égrenait ainsi, les uns
après les autres, les racontages
coutumiers de la route d’Avignon : le pont de la Folie
où les
sorciers faisaient le branle, la Croisière où
l’on arrêtait parfois à
main armée, et la Croix de la Lieue et le Rocher
d’Aiguille.
Enfin, nous arrivâmes aux sablières de la
Durance; les grandes eaux,
un an avant, avaient emporté le pont, et il fallait
passer la rivière
avec un bac. Nous trouvâmes là, qui attendaient
leur tour, une
centaine de charrettes. Nous attendîmes comme les autres,
une couple
d’heures, au marchepied; puis, nous nous embarquâmes,
après avoir
chassé, en lui criant : "Au Mas" le Juif, notre gros
chien, qui nous
avait suivis.
Il était plus de midi quand nous fûmes en
Avignon. Nous allâmes
établer, comme les gens de notre village, à
l’Hôtel de Provence,
une petite auberge de la place du Corps-Saint; et, le reste du
jour,
on alla bayer par la ville.
-- Voulez-vous, dit mon oncle, que je vous paie la
comédie? Ce soir,
on joue Maniclo où Lou Groulié bèl
esprit avec l’Abbaye de Castro.
— Ho! reprîmes-nous tous, il faut aller voir
Maniclo.
C’était la première fois que j’allais
au théâtre, et l’étoile voulût
qu’on donnât, ce jour-là, une comédie
provençale. A l’Abbaye de
Castro, qui était un drame sombre, on ne comprit
pas grand’chose.
Mais mes tantes trouvèrent que Maniclo, à
Maillane, était beaucoup
mieux joué. Car, en ce temps, dans nos villages, il
s’organisait,
l’hiver, des représentations comiques et tragiques.
J’y ai vu jouer,
par nos paysans, la Mort de César, Zaïre et
Joseph vendu par ses
frères. Ils se faisaient des costumes avec les
jupes de leurs femmes
et les couvertures de leur lit. Le peuple, qui aime la
tragédie,
suivait, avec grand plaisir, la déclamation morne de ces
pièces en
cinq actes. Mais on jouait aussi l’Avocat Pathelin,
traduit en
provençal, et diverses comédies du
répertoire marseillais, telles que
Moussu Just, Fresquerio ou la Co de l’Ai, Lou
Groulié bèl esprit
et Misè Galineto. C’était toujours
Bénoni le directeur de ces
soirées, où, avec son violon, en dodelinant de la
tête, il
accompagnait les chants. Vers l’âge de dix-sept ans,
il me souvient
d’avoir rempli un rôle dans Galineto et dans
la Co de l’Ai, et
même d’y avoir eu, devant mes compatriotes, assez
d’applaudissements.
Mais bref : le lendemain, après avoir embrassé
ma mère et le coeur
gros comme un pois qui aurait trempé neuf jours, il
fallut s’enfermer
dans la rue Pétramale, au pensionnat Millet. M. Millet
était un gros
homme, de haute taille, aux épais sourcils, à
figure rougeaude, mal
rasé et crasseux, en plus, des yeux de porc, des pieds
d’éléphant, et
de vilains doigts carrés qui enfournaient sans cesse la
prise dans
son nez. Sa chambrière, Catherine, montagnarde jaune et
grasse, qui
nous faisait la cuisine, gouvernait la maison. Je n’ai
jamais tant
mangé de carottes comme là, des carottes au maigre
en une sauce de
farine. Dans trois mois, pauvre petit, je devins tout
exténué.
Avignon, la prédestinée, où devait le
Gai-Savoir faire un jour sa
renaissance, n’avait pas, il s’en faut, la
gaieté d’aujourd’hui; elle
n’avait pas encore élargi telle qu’elle est
à sa place de l’Horloge,
ni agrandi sa place Pie, ni percé sa Grande-Rue. La
Roque-de-Dom, qui
domine la ville, complantée, maintenant, comme un jardin
de roi,
était alors pelée : il y avait un
cimetière. Les remparts, à moitié
ruinés, étaient entourés de fossés
pleins de décombres avec des mares
d’eau vaseuse. Les portefaix brutaux, organisés en
corporation,
faisaient la loi au bord du Rhône, et en ville, quand ils
voulaient.
Avec leur chef, espèce d’hercule,
dénommé Quatre-Bras, c’est eux qui
balayèrent, en 1848, l’Hôtel de Ville
d’Avignon.
Ainsi qu’en Italie, une fois par semaine passait par
toutes les
maisons, en remuant sa tirelire, un pénitent noir, qui,
la cagoule
sur le visage et deux trous devant les yeux, disait d’une
voix grave
:
-- Pour les pauvres prisonniers!
Inévitablement, on se heurtait, par les rues, à
des types locaux,
tels que la soeur Boute-Cuire, son panier à couvercle au
bras, un
crucifix d’argent sur sa grosse poitrine, ou bien le
plâtrier Barret
qui, dans une bagarre avec les libéraux,
ayant perdu son chapeau, avait fait le serment de ne plus porter
de
chapeau jusqu’à ce qu’Henri V fût sur le
trône, et qui, toute sa vie,
s’en alla tête nue.
Mais ce qu’on rencontrait le plus, avec leurs grands
chapeaux montés
et leurs longues capotes bleues, c’étaient les
invalides installés en
Avignon (où était une succursale de
l’Hôtel de Paris), vénérables
débris des vieilles guerres, borgnes, boiteux, manchots,
qui, de
leurs jambes de bois, martelaient, à pas comptés,
les pavés pointus
des rues.
La ville traversait une sorte de mue, embrouillée,
difficultueuse,
entre les deux régimes, l’ancien et le nouveau, qui
n’avait pas cessé
de s’y combattre à la sourdine. Les souvenirs
atroces, les injures,
les reproches des discordes passées, étaient
encore vivants, étaient
encore amers entre les gens d’un certain âge. Les
carlistes ne
parlaient que du tribunal d’Orange, de Jourdan
Coupe-Têtes, des
massacres de la Glacière. Les libéraux, en bouche,
avaient 1815,
remémorant sans cesse l’assassinat du
maréchal Brune, son cadavre
jeté au Rhône, ses valises pillées, ses
assassins impunis, entre
autres le Pointu, qui avait laissé un renom terrible, et,
si quelque
parvenu tant soit peu insolent réussissait dans ses
affaires :
-- Allons! disait le peuple, les louis du maréchal
Brune commencent à
sortir.
Le peuple d’Avignon comme celui d’Aix et de
Marseille et de, pour
ainsi dire, toutes les villes de Provence, était
pourtant, en général
(depuis il a bien changé), regretteux de fleurs de lis
comme du
drapeau blanc. Cet échauffement de nos devanciers pour la
cause
royale n’était pas tant, ce me semble, une opinion
politique qu’une
protestation inconsciente et populaire contre la centralisation,
de
plus en plus excessive, que le jacobinisme et le premier
Empire
avaient rendue odieuse.
La fleur de lis d’autrefois était, pour les
Provençaux (qui l’avaient
toujours vue dans le blason de la Provence), le symbole
d’une époque
où nos coutumes, nos traditions et nos franchises
étaient plus
respectées par les gouvernements. Mais de croire que nos
pères
voulussent revenir au régime abusif d’avant la
Révolution serait une
erreur complète, puisque c’est la Provence qui
envoya Mirabeau aux
Etats généraux et que la Révolution fut
particulièrement passionnée
en Provence.
Je me souviens, à ce propos, d’une fois où
Berryer venait d’être élu
député par la ville de Marseille. Comme
l’illustre orateur devait
passer par Avignon, le préfet fit fermer les portes de la
ville pour
empêcher d’entrer les légitimistes du dehors
qui arrivaient en foule
pour lui faire un triomphe. Et bon nombre de Blancs furent,
à cette
occasion, emprisonnés au palais des papes.
Mgr le duc d’Aumale, qui revenait d’Afrique, passa
quelque temps
après. On nous mena le voir à la porte
Saint-Lazare, accompagné de
ses soldats, qui étaient, comme lui, brunis par le soleil
d’Alger. Il
était tout blanc de poussière, blondin, avec des
yeux bleus et le
rayonnement de la jeunesse et de la gloire.
-- Vive notre beau prince! criaient, à tout moment, les
femmes des
faubourgs.
Me trouvant à Paris, en 1889, et ayant eu
l’honneur d’être convié à
Chantilly, je rappelai à Son Altesse cet infime
détail de son passage
en Provence; et Mgr d’Aumale, après quarante-cinq
ans, se rappela de
bonne grâce les braves femmes qui criaient en le voyant
passer :
-- Qu’il est joli! qu’il est galant!
Ce vieil Avignon est pétri de tant de gloires
qu’on n’y peut faire un
pas sans fouler quelque souvenir. Ne se trouve-t-il pas que,
dans
l’île de maisons où était notre
pensionnat, s’élevait, autrefois, le
couvent de Sainte-Claire! C’est dans la chapelle de ce
couvent que,
le matin du 6 avril 1327, Pétrarque vit Laure pour la
première fois.
Nous étions aussi tout près de la rue des
Etudes, qui, encore à cette
époque, avait, dans le bas peuple, une réputation
lugubre. Nous
n’avions jamais pu décider les petits Savoyards,
soit ramoneurs, soit
décrotteurs, à venir ramoner dans notre pensionnat
ou cirer nos
chaussures. Comme, dans la rue des Etudes, se trouvaient,
autrefois,
l’Université d’Avignon ainsi que l’Ecole
de médecine, le bruit
courait que les étudiants attrapaient, quand ils
pouvaient, les
petits, vagabonds, pour les saigner, les écorcher, et
étudier sur
leurs cadavres.
Il n’en était pas moins intéressant pour
nous, enfants de villages
pour la plupart, de rôder, quand nous sortions, dans ce
labyrinthe de
ruelles qui nous avoisinaient, comme le Petit Paradis,
qui avait
été jadis une "rue chaude" et qui s’en tenait
encore; la rue de
l’Eau-de-Vie, la rue du Chat, la rue du
Coq, la rue du
Diable. Mais quelle différence avec nos beaux
vallons tout fleuris
d’asphodèles, avec notre bon air, notre paix, notre
liberté, de
Saint-Michel-de-Frigolet!
J’en avais, à certains jours, le coeur
serré de nostalgie, et
cependant, M. Millet, qui était fort bon diable au fond,
avait
quelque chose en lui qui finit par m’apprivoiser. Comme il
était de
Caderousse, fils, comme moi, d’agriculteur, et qu’il
avait dans sa
famille toujours parlé provençal, il professait,
pour le poème du
Siège de Caderousse, une admiration extraordinaire; il le
savait tout
par coeur, et à la classe, quelquefois, en pleine
explication de
quelque beau combat des Grecs et des Troyens, remuant tout
à coup,
par un mouvement de front qui lui était particulier, le
toupet gris
de ses cheveux :
-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un
des morceaux les plus
beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant,
mes enfants, le
fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que
Favre, le
chantre du Siège de Caderousse, à Virgile
lui-même serre souvent
les talons :
Un nommé Pergori Latrousse,
Le plus ventru de Caderousse,
S’était rué contre un tailleur...
Ayant bronché contre une motte,
Il fut rouler comme un tonneau.
Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si
pleine de
saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi
qui, dans le
sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre
douceur du miel de mon
enfance, rien de plus appétissant que ces
hors-d’oeuvre du pays.
M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq
heures, allait lire
la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le
"Café des Animaux
parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par
l’oncle ou,
peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du
Théâtre-Français; ensuite,
le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il
nous redisait, non
sans malice, les éternelles grogneries des vieux
politiciens de cet
établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que
du Petit,
comme ils appelaient Henri V.
Je fis, cette année-là, ma première
communion à l’église
Saint-Didier, qui était notre paroisse, et
c’était le sonneur Fanot,
chanté plus tard par Roumanille dans sa Cloche
montée, qui nous
sonnait le catéchisme. Deux mois avant la
cérémonie, M. Millet nous
menait à l’église pour y être
interrogés. Et là, mêlés aux
autres
enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier
ensemble, on
nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le
hasard
fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des
garçons, je me
trouvai placé près d’une charmante fille qui
était la première de la
rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède
et elle avait, sur les
joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses
fraîchement
épanouies.
Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les
jours, on se
rencontrait ensemble, assis l’un près de
l’autre; que, sans penser à
rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous
communiquions,
dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en
chuchotant, nos
petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me
pardonne
!) par nous rendre amoureux?
Mais c’était un amour d’une telle innocence,
et tellement emprunt
d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut,
s’ils éprouvent
entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de
pareilles.
L’un comme l’autre, nous avions douze ans :
l’âge de Béatrix, lorsque
Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en
fleur qui a
fait le Paradis du grand poète florentin. Il est
un mot, dans notre
langue, qui exprime très bien ce délice de
l’âme dont s’enivrent les
couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous
avions
plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il
est vrai, que dans
l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur
était plein. Je lui
souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les
mêmes
cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les
mêmes mystères nous
exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de
l’amour, où
s’épanouit en joie l’innocence, comme la
marguerite dans le frais du
ruisseau, première aube de l’amour, aube pure
envolée!
Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis
pour la
dernière fois : tout de blanc vêtue,
couronnée de fleurs d’aubépine,
et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait
à l’autel,
tout près de moi, comme une épousée, belle
petite épousée de
l’Agneau!
Notre communion faite, la chose finit là. C’est en
vain que
longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de
la
Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de
la
maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On
l’avait mise au
couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le
vermillon
et le sourire de son visage, m’était enlevée
pour toujours, soit de
cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur
à me dégoûter
de tout.
Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma
mère en me
voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes
de fièvre,
décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour
me récréer, de me
conduire à saint Gent, qui est le patron des
fiévreux.
Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est
une
sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés
de la Durance.
-- Moi, nous disait mon père, j'ai été
à Saint-Gent avant la
Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma
pauvre mère, je
n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait
plus de
foi.
Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage
et que vous
connaissez déjà, par une lune claire comme il en
fait en septembre,
vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette
bâchée, et, après
nous être joints aux autres pèlerins qui allaient
à la fête, à
Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à
Pernes, nous voyions
après nous, tout le long du chemin, quantité
d’autres charrettes,
recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur
des cerceaux de
bois, venir grossir la caravane.
Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint
Gent, -- qui, du
reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans
l’opéra de
Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups
de fouet,
les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers
les quatre
heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!",
dans
la gorge du Bausset.
Et là, sur les lieux mêmes, où
l’ermite vénéré avait passé
sa
pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux
jeunes gens ce
qu’ils avaient entendu dire :
-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de
paysans, un brave
gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans,
se retira dans le
désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la
terre avec deux
vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le
loup,
l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le
joug, avec l’autre
vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était
parti, il n’avait pas
plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère
de Gent :
-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils,
parce que,
depuis son départ, il n’est plus tombé une
goutte d’eau.
Et la mère de Gent, à force de chercher,
à force de crier, trouva
enfin son gars, là où nous sommes à
présent, dans la gorge du
Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la
faire boire,
planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en
jaillit deux
fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin
est tarie, mais
celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de
Dieu pour les
mauvaises fièvres.
On va, deux fois par an, à l’ermitage de
Saint-Gent. D’abord, au mois
de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa
statue de
Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se
fait à la
course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.
Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel
m’écrivait, un an qu’il y
était allé (1886) :
"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent.
C’est une
fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est
d’une poésie inouïe,
ce qui m’a laissé dans l’âme une
impression délicieuse, c’est la
course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait
donné
une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les
champs, les
bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols,
depuis
huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi.
C’est saisissant: et
mystérieux; c’est étrange et beau à
faire pleurer. Ces quatre enfants
en culotte et en guêtres nankin, courant comme des
lièvres, volant
comme des oiseaux, précédés d’un homme
à cheval galopant et tirant
des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les
chemins au
passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les
vieux,
arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant,
pleurant,
gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les
femmes qui
leur crient :
"-- Heureux voyage! garçons!
"Et les hommes qui ajoutent :
"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh!
ce voyage
dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de
Dieu et de
saint Gent, et s’enfonçant dans les
ténèbres, dans le désert, pour
aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est
d’une poésie si
profonde et si grande qu’elle vous laisse une
impression
ineffaçable."
Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et
c’est celui
où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme,
n’a été canonisé que par
la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les
bourgeois encore
moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout
simple qui
était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans
temps de
longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses
fièvres, le peuple
reconnaît sa propre déification et son culte pour
lui est si fervent
que, dans l’étroite gorge où la
légende vit, on a vu, quelquefois,
jusqu’à vingt mille pèlerins.
La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas,
les pieds en
haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins,
dévotement,
gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui
est une auge
dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se
tenant, de l’une à
l’autre, les jupes décemment serrées.
Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les
autres; nous
allâmes, avec ma mère, voir le Fontaine du Loup
et la Fontaine de la
Vache; et ensuite, entourés de quelques vieux
noyers, la chapelle de
saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher
affreux", comme
dit le cantique, d’où sort, pour les
fiévreux, la miraculeuse source.
Or, émerveillé de tous ces récits, de
toutes ces croyances, de toutes
ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la
vue de l’endroit, par la
senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de
l’empreinte
des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième
année, je
m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous
plaira), à partir de
là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous
étonnez pas si la fille du
félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau,
mourante de
soif, se recommande au bon saint Gent.
O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à
votre charrue — le
loup de la montagne, etc.
(Mireille, chant VIII.)
souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer.
A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre
nos
classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant
pensioinnaires
chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour,
au
Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours
universitaires,
et c’est dans ce lycée et de cette façon que,
dans cinq ans (de 1843
à 1847), je terminai mes études.
Nos maîtres du collège n’étaient pas,
comme aujourd’hui, de jeunes
normaliens stylés et élégants. Nous avions
encore, dans leurs
chaires, les vieux barbons sévères de
l’ancienne Université : en
quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien
sergent-major de
l’époque impériale, qui, lorsque nos
réponses étaient insuffisantes,
ex abrupto nous lançait par la tête les
bouquins qu’il avait en
main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il
conservait,
sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un
foetus de sa femme);
en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur
le
renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude
patriote
appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et
qui, ému, nous
déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants
guerriers de
Béranger.
Je me vois encore, un an, à la distribution des prix
dans l’église du
collège, avec tout le beau monde d’Avignon qui
l’emplissait. J’avais,
cette année-là, et je ne sais comment,
remporté tous les prix, même
celui d’excellence. Chaque fois qu’on me nommait,
j’allais chercher,
timide, aux mains du proviseur, le beau livre de prix et la
couronne
de laurier puis, traversant la foule et ses applaudissements,
je
venais jeter ma gloire dans le tablier de ma mère; et
tous
considéraient d’un regard curieux, d’un regard
étonné, cette belle
Provençale qui, dans son cabas de jonc, entassait avec
bonheur, mais
digne et calme, les lauriers de son fils; puis au Mas, pour
les
conserver, sic transit gloria mundi, nous mettions
lesdits lauriers
sur la cheminée, derrière les chaudrons.
Quoi qu’il se fît, pourtant, pour me
détourner de mon naturel, comme
on ne fait que trop, aujourd’hui plus que jamais, aux
enfants du
Midi, je ne pouvais me sevrer des souvenances de ma langue, et
tout
m'y ramenait. Une fois, ayant lu, dans je ne sais plus quel
journal,
ces vers de Jasmin à Loïsa Puget :
Quand dins l’aire
Pèr nous plaire
Sones l'aire --
De tas nouvellos causous,
Sus la terro tout s’amaiso,
Tout se taiso,
Al refrin que fas souna :
Mai d’un cop se derebelho
E fremis coumo la felho
Qu’un vent fres lai frissouna.
Et voyant que ma langue avait encore des poètes qui la
mettaient en
gloire, pris d’un bel enthousiasme, je fis aussitôt,
pour le célèbre
perruquier, une piécette admirative qui commençait
ainsi :
Pouèto, ounour de ta maire Gascougno.
Mais, petit criquet, je n’eus pas de réponse. Je
sais bien que mes
vers, pauvres vers d’apprenti, n’en méritaient
guère; cependant, --
pourquoi le nier? -- ce dédain me fut sensible; et plus
tard, à mon
tour, quand j’ai reçu des lettres de tout pauvre
venant, me rappelant
ma déconvenue, je me suis fait un devoir de les bien
accueillir
toujours.
Vers l’âge de quatorze ans, ce regret de mes champs
et de ma langue
provençale, qui ne m’avait jamais quitté,
finit par me jeter dans une
nostalgie profonde.
"Combien sont plus heureux, me disais-je à part moi,
comme l’Enfant
Prodigue, les valets et les bergers de notre Mas, là-bas,
qui mangent
le bon pain que ma mère leur apprête, et mes amis
d’enfance, les
camarades de Maillane, qui vivent libres à la campagne et
labourent,
et moissonnent, et vendangent, et olivent, sous le saint soleil
de
Dieu, tandis que je me chême, moi, entre quatre murs, sur
des
versions et sur des thèmes!"
Et mon chagrin se mélangeait d’un violent
dégoût pour ce monde
factice où j’étais claquemuré et
d’une attraction vers un vague idéal
que je voyais bleuir dans le lointain, à l’horizon.
Or, voici qu’un
jour, en lisant, je crois, le Magasin des Familles, je
vais tomber
sur une page où était la description de la
chartreuse de Valbonne et
de la vie contemplative et silencieuse des Chartreux.
N’est-il pas vrai, lecteur, que je me monte la
tête, et, m’échappant
du pensionnat, par une belle après-midi, je pars, tout
seul,
éperdument, prenant, le long du Rhône la route du
Pont-Saint-Esprit,
car je savais que Vaibonne n’en était pas
éloigné.
"Tu iras, me dis-je, frapper à la porte du couvent; tu
prieras, tu
pleureras, jusqu’à ce qu’on veuille te
recevoir; puis, une fois reçu,
tu vas, comme un bienheureux, te promener tout le jour sous
les
arbres de la forêt, et, te plongeant dans l’amour de
Dieu, tu te
sanctifieras comme fit le bon saint Gent."
Ce ressouvenir de saint Gent, dont la légende me
hantait, sur le coup
m’arrêta.
"Et ta mère, me dis-je, à laquelle,
misérable, tu n’as pas dit adieu,
et qui, en apprenant que tu as disparu, va être au
désespoir et, par
monts et par vaux, te cherchera, la pauvre femme, en criant,
désolée
comme la mère de saint Gent.!"
Et alors, tournant bride, le coeur gros, hésitant, je
gagnai vers
Maillane, autant dire pour embrasser, avant de fuir le monde,
mes
parents encore une fois; mais, à mesure que
j’avançais vers la maison
paternelle, voilà, pauvre petit, que mes projets de
cénobite et mes
fières résolutions fondaient dans
l’émotion de mon amour filial comme
un peloton de neige à un feu de cheminée; et
lorsque, au seuil du
Mas, j’arrivai sur le tard et que ma mère,
étonnée de me voir tomber
là, me dit :
-- Mais pourquoi donc as-tu quitté le pensionnat avant
d’être aux
vacances?
-- Je languissais, fis-je en pleurant, tout honteux de ma
fugue, et
je ne veux plus y aller, chez ce gros monsieur Millet.
-- où l’on ne mange que des carottes!
Le lendemain, on me fit reconduire, par notre berger Rouquet,
dans ma
geôle abhorrée, en me promettant, cependant, de
m’en libérer bientôt,
après les vacances.
CHAPITRE VII
CHEZ M. DUPUY
Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les
poètes du "Boui-Abaisso".
-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu.
— L’amour sur les
toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des
Pénitents Blancs.
-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des
études.
Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de
place, ma
mère, à la rentrée de cette année
scolaire, m’amena chez M. Dupuy,
Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un
pensionnat
à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici,
pour mes goûts de
provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le
museau dans le sac.
M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy,
mort député de la Drôme,
auteur du Petit Papillon, un des morceaux délicats
de notre
anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy,
rimait aussi en
provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait
raison.
Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons
un jeune
professeur à fine barbe noire, qui était de
Saint-Remy. On l’appelait
Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et
Saint-Remy
sont du même canton, -- et que nos parents, tous
cultivateurs, se
connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt
liés. Néanmoins,
j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi,
de poésie
provençale.
Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les
vêpres, à
l’église des Carmes. Là, on nous faisait
mettre derrière le
maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix
jeunettes,
nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels
Denis
Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus
populaire dans les
veillées du quartier, et que nous voyions en surplis,
avec son air
falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes
et les
hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui,
son nom.
Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres,
il me vint dans
l’idée de traduire en vers provençaux les
Psaumes de la Pénitence,
et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert,
j’écrivais à
mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version
:
Que l’isop bagne ma caro,
Sarai pur : lavas-me lèu
E vendrai pu blanc encaro
Que la tafo de la nèu.
Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par
derrière,
saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis
le fait lire au prudent
M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me
contrarier; et,
après vêpres, quand, autour des remparts
d’Avignon, nous allions à la
promenade, il m’interpella en ces termes :
-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses
à faire des vers
provençaux?
-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.
Et Roumanille, d’une voix sympathique et bien
timbrée, me récita les
Deux Agneaux :
Entendès pas l’agnèu que bèlo?
Vès-lou que cour après l’enfant...
Coume fan bèn tout ço que fan!
E l’innoucènci, ccnnme es bello!
Et puis, le Petit Joseph :
Lou paire es ana rebrounda
E, pèr vendre lou jardinage,
La maire es anado au village,
E Jejè rèsto pèr garda.
Et puis Paulon, et puis le Pauvre, et
Madeleine et Louisette,
une vraie éclosion de fleurs d’avril, de fleurs de
prés, fleurs
annonciatrices du printemps félibréen qui me
ravirent de plaisir et
je m’écriai :
-- Voilà l’aube que mon âme attendait pour s’éveiller à la lumière!
J’avais bien, jusque-là, lu à bâtons
rompus un peu de provençal;
mais, ce qui m’ennuyait, c’était de voir notre
langue, chez les
écrivains modernes (à l’exception de Jasmin
et du marquis de Lafare
-- que je ne connaissais pas), employée, en
général, comme on eût dit
par dérision. Et Roumanille, beau premier, dans le parler
populaire
des Provençaux du jour, chantait, lui, dignement, sous
une forme
simple et fraîche, tous les sentiments du coeur.
En conséquence, et nonobstant une différence
d’âge d’une douzaine
d’années (Roumanille était né en
1818), lui, heureux de trouver un
confident de sa Muse tout préparé pour le
comprendre, moi,
tressaillant d’entrer au sanctuaire de mon rêve, nous
nous donnâmes
la main, tels que des fils du même Dieu, et nous
liâmes amitié sous
une étoile si heureuse que, pendant un
demi-siècle, nous avons marché
ensemble pour la même oeuvre ethnique, sans que notre
affection ou
notre zèle se soient ralentis jamais.
Roumanille avait donné ses premiers vers au Boui-A
baisso, un
journal provençal que Joseph Désanat publiait
à Marseule une fois par
semaine et qui, pour les trouvères de cette
époque-là, fut un foyer
d’exposition. Car la langue du terroir n’a jamais
manqué d’ouvriers;
et principalement au temps du Boui-A baisso (1841-1846),
il y eut
devers Marseile un mouvement dialectal qui, n'aurait-il rien
fait que
maintenir l’usage d’écrire en provençal,
mérite d’être salué.
De plus, nous devons reconnaître que des poètes
populaires, tels que
le valeureux Désanat de Tarascon, tels que Bellot,
Chailan, Bénédit
et Gelu, Gelu éminemment, qui ont à leur
manière exprimé la
gaillardise du gros rire marseillais, n’ont pas
été depuis, pour ces
sortes d’atellanes, remplacés ni
dépassés. Et Camille Reybaud, un
poète de Carpentras, mais poète de noble allure,
dans une grande
épître qu’il envoyait à Roumanille,
tout en désespérant du sort du
provençal délaissé par les imbéciles
qui, disait-il :
Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux
sages
pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du
français,
qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le
plus affreux
peut-être.
Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait;
lorsqu’il
faisait cet appel aux rédacteurs du Boui-A
baisso:
Quittons-nous : mais avant de nous séparer, --
frères, contre
l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble
faisons quelque
oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique
provençale; --
au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous
autres,
amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un
grain d’encens étourdit
et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et
qui
n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une
pincée de gravier et de
mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le
sable;
-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, --
si, des
hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas,
frères, vous ne
me verrez plus.
Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du
peuple n’était
bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces
messieurs
n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le
réhabiliter.
Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour
écrire notre langue
s’étaient à peu près perdues. Les
poètes méridionaux avaient, par
insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la
graphie de la langue
française. Et à ce système-là qui,
n’étant pas fait pour lui,
disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite
ses
fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes
de l’idiome
d’Oc, à force d’être
défigurés par l’écriture,
paraissaient
complètement étrangers les uns aux autres.
Roumanille, en lisant à la bibliothèque
d’Avignon les manuscrits de
Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre
langue,
orthographiée là selon le génie national et
d’après les usages de nos
vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse,
prendre mon
sentiment pour rendre au provençal son orthographe
naturelle; et,
d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on
partit hardiment de
là pour muer ou changer de peau. Nous sentions
instinctivement que,
pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous
fallait
un outil léger, un outil frais émoulu.
L’orthographe n’était pas tout. Par esprit
d’imitation et par un
préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend
toujours davantage,
l’on s’était accoutumé à
délaisser comme "grossiers" les mots les
plus grenus du parler provençal. Par suite, les
poètes précurseurs
des félibres, même ceux en renom, employaient
communément, sans aucun
sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois
francisé
qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi,
considéré qu’à tant
faire que d’écrire nos vers dans le langage du
peuple, il fallait
mettre en lumière, il fallait faire valoir
l’énergie, la franchise,
la richesse d’expression qui la caractérisent, nous
convînmes
d’écrire la langue purement et telle qu’on la
parle dans les milieux
affranchis des influences extérieures. C’est ainsi
que les Roumains,
comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils
voulurent
relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises
avaient
perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les
campagnes et les
montagnes chez les paysans les moins cultivés.
Enfin, pour conformer le provençal écrit
à la prononciation générale
en Provence, on décida de supprimer quelques lettres
finales ou
étymologiques tombées en désuétude,
telles que l’S du pluriel, le T
des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques
mots, tels
que fach, dich, puech, etc.
Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations,
bien qu’elles
n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des
poètes "patois"
comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage
commun,
sans combat ni résistance. D’Avignon à
Marseille, tous ceux qui
écrivaient ou rimaillaient dans la langue,
contestés dans leur
routine ou leur manière d’être, soudain se
gendarmèrent contre les
réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles
venimeux, entre
les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de
vingt ans.
A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs
à barbe
blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le
soir dans
l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y
gémir amèrement sur la
suppression des S et aiguiser les armes contre les
novateurs.
Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche,
lançait aux
adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un
peu l’un, un peu
l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous
avions pour
nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme,
l’entrain de
la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par
rester, ainsi
que vous verrez plus tard, maîtres du champ de
bataille.
......................................................................................................
Dans la cour, une après-midi où, avec les
camarades, nous jouions aux
trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un
nouveau
pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV,
le chapeau sur
l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la
bouche un bout de
cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste
arrondie,
sans plus de façons que s’il était des
nôtres :
-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que
j’essaye, moi,
un peu, aux trois sauts?
Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà
qui prend sa course, et
léger comme un chat, il dépasse peut-être
d’environ trois mains
ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :
-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?
-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon
vin... Vous n’en
avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de
Châteauneuf-du-Pape?
-- Si, et quel est ton nom?
-- Mon nom? Anselme Mathieu.
A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses
poches, et
il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de
façon
courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à
tour de rôle.
Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé
fumer (sinon, comme
les enfants, quelques racines de mûrier), nous
prîmes sur-le-champ en
grande considération le nouveau qui faisait si largement
les choses
et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître
la haute vie.
C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la
Farandole, nous
fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le
racontai à
notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut
tant
que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de
son petit prince
nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois,
tres faciunt
capitulum, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder
le
Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment
s’arrangeait-il?) on ne le
voyait guère qu’à l’heure des repas ou
de la récréation. Attendu
qu’il avait l’air déjà d’un petit
vieux, bien qu’il n’eût pas
beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en
retard dans
ses études, il s’était fait donner une
chambre sous les tuiles, sous
prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et
là, dans sa
soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images
clouées et, sur
des
étagères, des figurines de Pradier, nudités
en plâtre, tout le jour
il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du
temps,
accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer
dans la rue ou bien
les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids,
à leurs petits.
Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la
chambrière, envoyait des
lorgnades à la demoiselle du maître et,
lorsqu’il descendait nous
voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
Mais, où il ne riait pas, c’était
lorsqu’il nous parlait de ses
parchemins de noble.
-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une
voix grave, marquis de
Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père
quitta son titre ;
et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le
reprendre, parce
qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.
Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque
chose de
romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait,
comme les
chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions
:
-- Mathieu!
Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut
sur les toits, qui courait
dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il
avait, nous
racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre
quartier, le jour de la
Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la
procession, et
Mathieu me dit :
-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?
-- Volontiers.
-- Eh bien! dit-il, vois-tu? Quand passera la troupe des
choristes,
ennuagées de blanc dans leurs voiles de tulle, tu
remarqueras que
toutes ont une fleur épinglée au milieu de la
poitrine :
Fleur au milan
Cherche galant.
Mais tu en verras une, blonde comme un fil d’or, qui aura
la fleur
sur le côté :
Fleur au côté,
Galant trouvé.
-- Tiens, la voilà : c’est elle!
-- C’est ton amie?
-- Celle-là même.
-- Mon cher, c’est un soleil! Mais comment t’y es-tu
pris pour faire
la conquête d’une si fine demoiselle?
-- Je vais, dit-il, te le conter. C’est la fille du
confiseur qui est
à la Carretterie. J’y allais, de temps en temps,
acheter des boutons
de guêtre (pastilles à la menthe) ou des
crottes de rat (pâte de
réglisse); si bien qu’ayant fini par me familiariser
avec l’aimable
petite et m’étant fait connaître pour marquis
de Montredon, un jour
qu’elle était seule derrière son comptoir, je
lui dis :
"-- Belle fille, si je vous connaissais pour aussi peu
sensée que
moi, je vous proposerais de faire une excursion...
"-- Où?
"-- Dans la lune, répondis-je.
"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :
"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la
terrasse
qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que
vous voudrez ou
à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon
coeur et ma fortune à
vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel,
vous conter
fleurette.
Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la
maison de ma belle,
il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces
plates-formes où l’on
fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour,
qu’à monter sur les
toits et, de gouttière en gouttière, je vais
trouver ma blondine, qui
y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là,
les lèvres sur les
lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement,
comme entre
dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.
Voilà comme notre Anselme, futur Félibre des
Baisers, en étudiant à
l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout
doucement ses classes sur
les toitures d’Avignon.
A propos des processions, et avant de quitter la cité
pontificale, il
faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans
notre
jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en
émoi.
Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre
paroisses :
Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
rivalisaient à qui se montrerait plus belle.
Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait
parcouru les rues
dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on
attachait
les tentures. Les riches, à leurs balcons,
étendaient leurs
tapisseries de soie brodée et damassée; les
pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs
couvertures piquées à
petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes.
Au
portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les
murs de
draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé,
d’une litière
de buis.
Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les
reposoirs
monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de
candélabres et de
vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais
sur
des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des
petits pâtés. La
jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane,
se
promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant
des
roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long,
la fumée
des encensoirs.
Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de
rouge tout
vêtu, avec ses théories de vierges voilées
de blanc, ses
congrégations, ses frères, ses moines, ses
abbés, ses choeurs et ses
musiques, s’égrenait lentement au battement des
tambours, vous
entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui
récitaient leur
rosaire.
Puis, dans un grand silence, agenouillés ou
inclinés, tous se
prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une
pluie de fleurs de
genêt blondes, l’officiant haussait le
Saint-Sacrement splendide!
Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les
Pénitents, qui faisaient
leurs sorties après le coucher du soleil, à la
clarté des flambeaux.
Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque,
encapuchonnés de leurs
capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas,
comme des spectres,
par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles
portatifs, les
autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres
des
brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un
triangle, ceux-là un
grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous
auriez dit la
procession indienne de Brahma.
Contemporaines de la Ligue et même du Schisme
d’Occident, ces
confréries, en général, avaient pour chefs
et dignitaires les
premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand
félibre, qui avait,
toute sa vie, été Pénitent Blanc
zélé, fut, à sa mort, enseveli dans
son froc de confrère.
Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître
d’étude, un ancien sergent
d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien
été, nous disait-il,
pénitent rouge, si une confrérie de cette
couleur-là eût existé dans
Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à
sacrer, il
était, avec sa moustache et sa barbiche rêche,
toujours, de pied en
cap, ciré et astiqué.
Au Collège Royal, où nous apprenions
l’histoire, il n’était jamais
question de la politique du siècle. Mais le sergent
Monnier,
républicain enthousiaste, s’était, à
cet égard, chargé de nous
instruire. Pendant les récréations, il se
promenait de long en large,
tenant en main l’histoire de la Révolution. Et
s’enflammant à la
lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme
:
"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau!
quels hommes!
Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton,
Saint-Just,
Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux
aujourd’hui, nom de
Dieu, à côté des géants de la
Convention nationale!"
-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!"
lui répondait
Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des
coupeurs de
têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres
dénaturés, qui se
mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut,
Bonaparte
acheta comme pourceaux en foire!"
Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux,
jusqu’à ce que le
bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les
réconcilier.
Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu
bonasse et
familier qu’au mois d’août de
l’année 1847 je terminai mes études.
Roumanille, pour accroître ses petits émoluments
était entré comme
prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce
à cet emploi, il imprimait là,
à peu de frais, son premier recueil de vers, les
Pâquerettes, dont
il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en
voyait les épreuves; et
gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on
élargit et met au
vert, je m’en revins à notre Mas.
CHAPITRE VIII
COMMENT JE PASSAI BACHELIER
Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les
jardiniers. -- Le
Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le
retour aux
champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. --
Les notaires
de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.
-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?
-- J’ai achevé, répondis-je; seulement...
il faudra que j’aille à
Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne
me laisse
pas sans quelque appréhension.
-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions
soldats, au siège
de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de
plus mauvais.
Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes,
où, en ce temps, se
faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises
repassées,
avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à
carreaux, piqué de
quatre épingles, bien proprement. Mon père me
donna, dans un petit
sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me
disant :
-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas
les
gaspiller.
Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit
paquet sous le
bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne
à la main.
Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un
gros d’écoliers des environs
qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils
étaient, pour la
plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et
belles
dames, avec les poches pleines
de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur,
un autre
pour l’inspecteur, un autre pour le préfet,
celui-là pour le
grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le
talon,
avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre
affaire."
Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros
qu’un pois, car je ne
connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret,
était
de dire à part quelque prière à saint
Baudile, qui est le patron de
Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son
cordon votif), pour qu’il mît
dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour
moi.
On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une
grande salle nue, et là
un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une
version
latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :
-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en
français la dictée
que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez-
vous.
Et, dare-dare pleins d’ardeur, nous nous mîmes
à l’oeuvre; à coups de
dictionnaire, le grimoire latin fut épluché; puis
à l’heure sonnante,
notre vieux priseur de tabac ramassa les versions de tous et
nous
ouvrit la porte en disant :
-- A demain!
Ce fut la première épreuve.
Messieurs les écoliers
s’éparpillèrent par la ville et je me
trouvai
seul, avec mon petit paquet et mon bâton de vigne en main,
sur le
pavé de Nîmes, à bayer autour des
Arènes et de la Maison-Carrée.
"Il faut pourtant, me dis-je, penser à se loger", et je
me mis en
quête d’une auberge pas trop chère, mais
néanmoins sortable; et,
comme j’avais le temps, je fis dix fois peut-être, en
guignant les
enseignes, le tour de la ville de Nîmes. Mais les
hôtels, avec leurs
larbins en habit noir, qui, de cinquante pas, avalent l’air
de me
toiser, et les salamalecs et façons du grand monde, tout
cela me
tenait en crainte.
Comme je passais au faubourg, j’aperçus une
enseigne avec cette
inscription : Au Petit Saint-Jean.
Ce Petit Saint-Jean me remplit d’aise. Il me
sembla soudain être en
pays de connaissance. Saint-Jean est, en effet, un saint qui
paraît
de chez nous. Saint Jean amène la moisson, nous avons les
feux de
Saint-Jean, il y a l’herbe de Saint-Jean, les pommes de
Saint-Jean...
Et j’entrai au Petit Saint-Jean... J’avais
deviné juste.
Dans la cour de l’auberge, il y avait des charrettes
bâchées, des
camions dételés et des groupes de
Provençales qui babillaient et
riaient. Je me glissai dans la salle et m’assis à
table.
La salle était déjà pleine, et la grande
table aussi, rien que des
jardiniers : maraîchers de Saint-Rémy, de
Château-Renard, de
Barbentane, qui se connaissaient tous, car ils venaient au
marché une
fois par semaine. Et de quoi parlait-on? Rien que du
jardinage.
-- O Bénézet, combien as-tu vendu tes aubergines?
-- Mon cher, je n’ai pas réussi : il y en avait
abondance : j’ai dû
les laisser à vil prix.
-- Et la graine de porreau, qu’en dit-on?
-- Elle se vendra, paraît-il; il court des bruits de
guerre et l’on
m’a assuré qu’on en faisait de la poudre.
-- Et les haricots "quarantains"?
-- Ils ont claqué.
-- Et les oignons?
-- Enlevés sur place.
-- Et les courges?
-- Il faudra les donner aux cochons.
-- Et les melons, les carottes, les céleris, les pommes de terre?
Bref, une heure de temps, ce fut un brouhaha, rien que sur
le
jardinage.
Moi, je vidais mon assiette et je ne soufflais mot.
Lorsqu’ils eurent tout dit, mon vis-à-vis me fait :
-- Et vous, jeune homme, s’il n’y a pas
indiscrétion, êtes-vous dans
le jardinage? Vous n’en avez pas l’air.
-- Moi, non... je suis venu à Nîmes,
répondis-je timide- ment, pour
passer bachelier.
-- Bachelier! Batelier! fit toute la tablée. Comment a-t-il dit ça?
-- Eh! oui, hasarda l’un d’eux, je crois qu’il
a dit "batelier" : il
doit être venu, oui, c’est cela, pour passer le
bac!... Pourtant il
n’y a pas de Rhône à Nîmes!
-- Allons donc, tu as mal compris, fit un autre, ne vois-tu
pas que
c’est un conscrit, qui vient passer à la
"batterie"?
Je me mis à rire, et, prenant la parole,
j’expliquai de mon mieux ce
que c’était qu’un bachelier.
-- Quand nous sortons des écoles, leur dis-je, que nos
maîtres nous
ont appris... tout : le français, le latin, le grec,
l’histoire, la
rhétorique, les mathématiques, la physique, la
chimie, l’astronomie,
la philosophie, que sais-je? tout ce que vous pouvez vous
imaginer,
alors on nous envoie à Nîmes, où des
messieurs très savants nous font
subir un examen...
-- Oui! comme quand nous allions, nous autres, au
catéchisme, et
qu’on nous demandait : Êtes-vous
chrétien?
-- C’est cela. Ces savants nous questionnent sur toutes
sortes de
mystères qu’il y a dans les livres; et, si nous
répondons bien, ils
nous nomment bacheliers, grâce à quoi nous pouvons
être notaires,
médecins, avocats, contrôleurs, juges,
sous-préfets, tout ce que nous
voudrez.
-- Et si vous répondez mal?
-- Ils nous renvoient au " banc des ânes"... On a fait
aujourd’hui,
parmi nous, le premier triage ; mais c’est demain matin que
nous
passerons à l’étamine.
-- Oh! coquin de bon sort! cria toute la tablée, nous
voudrions bien
y être, pour voir si vous passerez ou si vous resterez au
trou... Et
que va-t-on vous demander, par exemple, voyons?
-- Eh bien! on nous demandera, je suppose, les dates de toutes
les
batailles qui se sont livrées dans le monde depuis que
les hommes se
battent : les batailles des Juifs, les batailles des Grecs,
les
batailles des Romains, celles des Sarrasins, des Allemands,
des
Espagnols, des Français, des Anglais, des Polonais et des
Hongrois...
Non seulement les batailles, mais encore les noms des
généraux qui
commandaient, les noms des rois, des reines, de tous leurs
ministres,
de tous leurs enfants et même de leurs bâtards!
-- Oh! tonnerre de nom de nom ! mais quel intérêt
y a-t-il à vous
faire rappeler tout ce qui s’est passé du temps et
depuis le temps
que saint Joseph était garçon? Il ne semble pas
possible que des
hommes pareils s’occupent de telles vétilles! On
voit bien là qu’ils
n’ont pas autre chose à faire. S’il leur
fallait, comme nous, aller
tous les matins retourner la terre à la bêche, je
ne crois pas qu’ils
s’amusassent à parler des Sarrasins ou des
bâtards du roi Hérode...
Mais allons, continuez...
-- Non seulement les noms des rois, mais encore les noms de
toutes
les nations, de toutes les contrées, de toutes les
montagnes et de
toutes les rivières... et, à propos des
rivières, il faut dire d’où
elles sortent et où elles vont se jeter.