Voilà l’adieu suprême que, scellé de
son sang, m’envoya la jeune
vierge -- avec une médaille de la Vierge Marie,
qu’elle avait
couverte de ses baisers -- dans un petit porte- feuille de
velours
cramoisi, sur la couverture duquel elle avait brodé, avec
ses cheveux
châtains, mes initiales au milieu d’un rameau de
lierre.
Je me ferai la touffe de lierre,
Je t’embrasserai.
Pauvre et chère Louise! A quelque temps de là,
elle prit le voile de
nonne et mourut peu d'années après. Moi, encore
tout ému, au bout
d’un si long temps, par la mélancolie de cet amour
étiolé, défleuri
avant l’heure, je te consacre, ô Louise, ce souvenir
de pitié et je
l’offre à tes mânes errant peut-être
autour de moi!
La ville d’Aix (cap de justice, comme on disait
jadis), où nous
étions venu pour étudier le "droit écrit"
en raison de son passé de
capitale de Provence et de cité parlementaire, a un renom
de gravité
et de tenue hautaine qui sembleraient faire contraste avec
l’allure
provençale. Le grand air que lui donnent les beaux
ombrages de son
Cours, ses fontaines monumentales et ses hôtels
nobiliaires, puis la
quantité d’avocats, de magistrats, de professeurs,
de gens de robe de
tout ordre, qu’on y rencontre dans les rues, ne contribuent
pas peu à
l’aspect solennel, pour ne pas dire froid, qui la
caractérise. Mais,
de mon temps du moins, cela n’était qu’en
surface, et, dans ces
Cadets d’Aix, il y avait, s’il me souvient, une humeur
familière, une
gaieté de race, qui tenaient, auriez-vous dit, des
traditions
laissées par le bon roi René.
Vous aviez des conseillers, des présidents de cour,
qui, pour se
divertir, dans leurs salons, dans leurs bastides, touchaient
le
tambourin. Des hommes graves, comme le docteur d’Astros,
frère du
cardinal, lisaient à l’Académie des
compositions de leur cru en
joyeux parler de Provence : manière comme une autre de
maintenir le
culte de l’âme nationale et qui, dans Aix, n’eut
jamais cesse. Car le
comte Portais, un des grands jurisconsultes du Code
Napoléon,
n'avait-il pas écrit une comédie
provençale? Et M. Diouloufet, un
bibliothécaire de l’Athènes du Midi, comme
Aix s’intitule parfois,
n’avait-il pas, sous Louis XVIII, chanté en
provençal les magnans
ou vers à soie? M. Mignet, l’historien,
l’académicien illustre,
venait tous les ans à Aix pour jouer à la boule.
Il avait même
formulé la maxime suivante :
"Rien n’est plus propre à refaire un homme que de
vivre au clair
soleil, parler provençal, manger de la brandade et faire
tous les
matins une partie de boules."
M. Borély, un ancien procureur général,
entrait dans la ville, à
cheval, guêtré comme un riche toucheur, conduisant
fièrement un
troupeau de porcs anglais. Et de lui les gens disaient:
-- N’est pas porcher celui qui conduit ses porcs lui-même.
Le lendemain de la Noël, nous allions à
Saint-Sauveur entendre les
Plaintes de saint Étienne, récitées
en provençal (comme on le fait
encore) par un chanoine du Chapitre et, dans cette
cathédrale, on
exécutait, le jour des Rois (comme on y exécute
encore), avec une
admirable pompe, le Noël De matin ai rescountra lou
trin.
Au Saint-Esprit, les dames se plaisaient à venir
entendre les prônes
provençaux de l’abbé Émery, et celles
du grand monde, pour ne pas
laisser perdre les galantes coutumes, quand venait le carnaval
et le
temps des soirées, se faisaient dodiner dans des chaises
à porteurs,
accompagnées de torches qu’on éteignait, en
arrivant, à l’éteignoir
des vestibules.
Point rare qu’il y eût, au courant de l’hiver,
quelque esclandre
mondain, tel que l’enlèvement d’une superbe
juive avec M. de
Castillon, qui avait su dépenser royalement une fortune,
lorsqu’il
fut Prince d’amour aux jeux de la
Fête-Dieu.
A propos de ces jeux, nous eûmes l’occasion, dans
notre séjour à Aix,
de les voir sortir, je crois, pour une des dernières
fois: le Roi de
la Basoche, l’Abbé de la Jeunesse, les
Tirassons, les Diables,
le Guet, la Reine de Saba, les Chevaux-Frus
en particulier,
avec leur rigaudon que Bizet a cueilli pour
l’Arlésienne, de Daudet
:
Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus;
Elle leur donne des châtaignes,
Ils disent qu’ils n’en veulent plus;
Et danse, ô gueux! Et danse, ô gueux!
Madame de Limagne
Fait danser les Chevaux-Frus.
Cette résurrection du passé provençal,
avec ses vieilles joies naïves
(et surannées, hélas !), nous impressionna
vivement, comme vous
pourriez le voir au chant dixième de Calendal,
où elles sont
décrites, telles que nous les vîmes.
Or, figurez-vous qu’à Aix, quelques mois seulement
après mon arrivée,
faisant ma promenade une après-midi sur le Cours, oh!
charmante
surprise, je vis se profiler, près de la Fontaine-Chaude,
le nez de
mon ami Anselme Mathieu, de Châteauneuf.
-- Ça n’est pas une blague, me fit Mathieu en me
voyant, avec son
flegme habituel; cette eau, mon cher, est vraiment chaude, et
c’est
bien le cas de dire : "Celle-là fume."
-- Mais depuis quand à Aix? lui dis-je en lui serrant la main.
-- Depuis, fit-il, attends..., depuis avant-hier au soir.
-- Et quel bon vent t’amène?
-- Ma foi, répondit-il, je me suis dît : Puisque
Mistral est allé
faire à Aix son droit, il faut y aller aussi et tu feras
le tien."
-- C’est bien pensé, lui dis-je, et tu peux
croire, Anselme, que j’en
suis ravi, sais-tu? Mais as-tu passé bachelier?
-- Oui, dit-il en riant, j’ai passé, comme la
piquette sur le marc de
vendange.
-- C’est que, mon pauvre Anselme, pour être admis
aux grades de la
Faculté de Droit, je crois qu’il faut avoir son
baccalauréat ès
lettres.
-- Bon enfant ! riposta le gentil ami Mathieu, supposons
qu’on ne
veuille pas me diplômer comme les autres, pourra-t—on
m'empêcher de
prendre ma licence, voyons, en droit d’amour?... Tiens, pas
plus tard
que tantôt, en allant me promener dans une espèce
de vallon qu’on
appelle la Torse, j’ai fait la connaissance d’une
jeune
blanchisseuse, un peu brune, c’est vrai, mais ayant bouche
rouge,
quenottes de petit chien qui ne demandent qu’à
mordre, deux frisons
folletant hors de sa coiffe blanche, la nuque nue, le nez en
l’air,
les bras joliment potelés...
-- Allons, grivois, il me paraît que tu ne l’as pas mal lorgnée.
-- Non, dit-il, Frédéric, il ne faudrait pas
croire que moi, un
rejeton des marquis de Montredon, si peu sensé que je
sois, j’aille
m’amouracher d’un minois de lavoir. Mais vois- tu je
ne sais pas si
tu es comme moi: quand je fais la rencontre de quelque friand
museau,
serait-ce un museau de chatte je ne puis m’empêcher
de me retourner
pour voir. Bref, en causant avec la petite, nous sommes
convenus
qu’elle me blanchirait mon linge et qu’elle viendrait
le prendre la
semaine prochaine.
-- Mathieu, tu es un gueusard, un friponneau, tu sens le roussi...
-- Non, mon ami, tu n’y es pas, laisse donc que
j’achève. Ayant ainsi
traité avec ma blanchisseuse, comme, tout en causant, je
vis, à
travers l’écume qui lui giclait entre les doigts,
qu’elle froissait
et chiffonnait une chemise de dentelle: "Diable, quel linge
fin!
dis-je à la jeune fille, cette chemise-là
n’est pas faite pour
couvrir les fruits d’automne d'une gaupe!" "Il s’en
faut!
répondit-elle. Ça, c’est la chemisette
d’une des plus belles dames de
la rue des Nobles: une baronne de trente ans, mariée, la
pauvrette, à
un vieux barbon d’homme qui est juge à la cour et
jaloux comme un
Turc." "Mais elle doit transir d’ennui!" "Transir? ah! tant
et tant
qu’elle est toujours à son balcon, comme en attente
du galant, tenez,
qui viendra la distraire." "Et on l’appelle?" "Mais
monsieur vous en
voulez trop savoir... Moi, voyez-vous je lave la lessive
qu’on me
donne, mais je ne me mêle pas de ce qui après tout,
ne me regarde
pas." Il ne m’a pas été possible d’en
tirer plus pour le moment...
Mais ajouta Matthieu, lorsqu'elle viendra chercher mon
blanchissage
dans ma chambre, vois-tu, dussé-je bien lui faire deux et
trois
caresses, il faut qu’elle soit fine si elle n’ouvre
pas la bouche.
-- Et après, quand tu sauras le nom de la baronne?
-- Eh ! mon cher, j’ai du pain sur la planche pour trois
ans!
Cependant que vous autres, les pauvres étudiants en droit
vous allez
vous morfondre à éplucher le Code, moi, tel que
les troubadours de
l’antique Provence, je vais, sous le balcon de ma belle
baronne,
étudier à loisir les douces Lois
d’Amour.
Et, comme je vous le livre, telles furent, les trois ans que
nous
restâmes à Aix, et la tâche et
l’étude du chevalier Mathieu.
Oh! les belles excursions, là-bas, au pont de
l’Arc, sur la
grand'route de Marseille, dans la poussière
jusqu’à mi-jambe et les
parties au Tholonet, -- où nous allions humer le vin cuit
de
Langesse; et les duels entre étudiants, dans le vallon
des Infernets,
avec les pistolets chargés de crottes de chèvre;
et ce joli voyage
qu’avec la diligence nous fîmes à Toulon, en
passant par le bois de
Cuge et à travers les gorges d’Ollioules!
Un peu plus, un peu moins, nous faisions ce qu’avaient
fait, mon
Dieu! les étudiants du temps des papes d’Avignon et
du temps de la
reine Jeanne. Écoutez ce qu’en écrivait, du
temps de François 1er, le
poète macaronique Antonius de Arena :
Genti gallantes sunt omnes Instudiantes
Et bellas garsas semper amare soient;
Et semper, semper sunt de bragantibus ipsi;
Inter mignonos gloria prima manet:
Banquetant, bragant, faciunt miracula plura,
Et de bonitate sunt sine fine boni.(De gentillessiis Instudiantium.)
Tandis qu’au Gai-Savoir, dans la noble cité des
comtes de Provence,
nous nous initions ainsi, Roumanille, plus sage, publiait en
Avignon,
dans un journal de guerre appelé la Commun, ces
dialogues pleins de
sens, de saveur, de vaillance, tels que le Thym, Un Rouge et
un
Blanc, les Prêtres, qui mettaient en valeur
et popularisaient la
prose provençale.
Puis, avec la décision, avec l’autorité que
lui donnait déjà le
succès de ses Pâquerettes et de ses hardis
pamphlets, au
rez-de-chaussée de son journal, il convoquait, tant vieux
que jeunes,
les trouvères de ce temps; et de ce ralliement sortait
une
anthologie, les Provençales, qu’un professeur
éminent, M.
Saint-René Taillandier, alors à Montpellier,
présentait au public
dans une introduction chaleureuse et savante (Avignon,
librairie
Séguin, 1852).
Ce précoce recueil contenait des poésies du
vieux docteur d’Astros et
de Gaut, d’Aix; des Marseillais Aubert, Bellot,
Bénédit, Bourrelly et
de Barthélemy (celui de la
Némésis,); des Avignonnais Boudin,
Cassan, Giéra; du Beaucairois Bonnet; du Tarasconais
Gautier; de
Reybaud, de Dupuy, qui étaient de Carpentras; de
Castil-Blaze, de
Cavaillon; de Crousillat,de Salon; de Garcin, "fils ardent
du
maréchal d’Alleins" (mentionné dans
Mireille) ; de Mathieu, de
Chàteauneuf; de Chalvet, de Nyons; et d’autres; puis
un groupe du
Languedoc: Moquin-Tondon, Peyrottes, Lafare-Alais; et une
pièce de
Jasmin.
Mais les morceaux les plus nombreux étaient de
Roumanille, alors en
pleine production et duquel Sainte-Beuve avait salué les
Crèches
comme "dignes de Klopstock". Théodore Aubanel, dans ses
vingt-deux
ans, donnait là, lui aussi, ses premiers coups de
maître: le 9
Thermidor, les Faucheurs, A la Toussaint. Moi, enfin,
enflammé de la
plus belle ardeur, j'y allais de mes dix pièces
(Amertume, le
Mistral, Une Course de Taureaux) et d’un Bonjour
à Tous qui
disait, pour noter notre point de départ :
Nous trouvâmes dans les berges
Revêtue d’un méchant haillon,
La langue provençale:
En allant paître les brebis,
La chaleur avait bruni sa peau,
La pauvre n’avait que ses longs cheveux
Pour couvrir ses épaules.
Et voilà que des jeunes hommes,
En vaguant par là
Et la voyant si belle,
Se sentirent émus.
Qu’ils soient donc les bienvenus,
Car ils l’ont vêtue dûment
Comme une demoiselle.
Mais revenons aux amours de Mathieu avec la baronne
d’Aix, dont je
n’ai pas terminé l’histoire.
Chaque fois que je rencontrais mon étudiant "en lois
d’amour", je
l’interpellais ainsi:
-- Eh bien!, Mathieu, où en sommes-nous?
-- Nous en sommes, me répondit-il un jour, que
Lélette (c’était le
nom de la blanchisseuse) a fini par m’indiquer
l’hôtel de la baronne;
que j’ai passé et repassé, mon ami, tant de
fois sous les cariatides
de son balcon, que, rendons grâce à Dieu, j’ai
été remarqué... et la
dame, une beauté comme tu n’en vis oncques, la dame
enjôlée, charmée
de son cavalier servant, a daigné, l’autre soir, me
laisser tomber du
ciel, tiens, une fleur d’oeillet.
Et, disant cela, Mathieu m’exhibait une fleur
fanée et, faisant les
yeux tendres, lançait à la volée un baiser
dans l’azur. Un mois, deux
mois passèrent, je ne rencontrais plus Mathieu. Je
dis:
-- Allons le voir.
Je monte donc à sa chambrette -- et qu’est-ce que
je trouve? Mon
Anselme, qui, le pied sur une chaise, me fait:
-- Arrive vite, que je te conte mon accident... Figure-t-on,
mon bon,
que j’avais trouvé le joint, une nuit sur les onze
heures, pour
entrer dans le jardin de ma divine baronne. Tout était
arrangé.
Lélette, ma brave blanchisseuse, nous prêtait la
main... et je
pensais grimper, par un de ces rosiers qui, tu sais? fleurissent
en
treillage, jusqu’à une fenêtre où
devait ma souveraine tendre le bras
à mes baisers. J’escaladais déjà. Le
coeur, tu peux m'en croire, me
battait fortement... O ciel! tout à coup la fenêtre
s’entr'ouvre
doucement; les liteaux de la jalousie se haussent: une main,
Frédéric, une main... (ah! je le connus vite, ce
n’était pas celle de
la baronne) me secoue sur le nez la cendre d’une pipe!
Comme tu peux
imaginer, je n’attendis pas mon reste... Je glisse à
terre, je
m’enfuis, je franchis le mur du jardin, et, patatras!
morbleu, je me
foule le pied!
Vous pouvez penser si nous rîmes à nous démonter la mâchoire!
-- Mais, au moins, tu as fait venir un médecin?
-- Oh! ça ne vaut pas la peine, dit-il... La
mère de Lélette se
trouve une conjuratrice (tu les connais peut-être elles
tiennent un
bouchon vers la porte d’Italie). Elles m’ont fait
tremper le pied
dans un baquet de saumure. La vieille, en marmottant
quelques
exécrations, m’y a fait trois signes de croix avec
son gros orteil,
puis on me l’a serré de bandes...
Et, maintenant, j’attends, en lisant les
Pâquerettes de l’ami
Roumanille, que Dieu y mette sa sainte main... Mais le temps ne
me
dure pas: car Lélette m’apporte, deux fois par jour,
mon ordinaire;
et, à défaut de grives, comme dit le proverbe, on
mange des
merlettes.
Or ça, l’ami Mathieu, futur (et bien nommé)
Félibre des Baisers,
qui fut toute sa vie le plus beau songe-fêtes que
j’aie jamais connu,
avait-il rêvassé l’histoire que je viens de
dire? Je n’ai jamais pu
l’éclaircir, et j’ai raconté la chose
telle qu’il me la narra.
CHAPITRE XI
LA RENTRÉE AU MAS
L’éclosion de Mireille. -- L’origine de ce
nom. -- Le cousin
Tourette. -- Le moulin à l’huile. -- Le
bûcheron Siboul. --
L’herborisateur Xavier. -- Le coup d’Etat (1851). --
L’excursion
dans les astres, -- Le Congrès des Trouvères: Jean
Reboul. -- Le
Romévage d'Aix : Brizeux, Zola.
Une fois "licencié", ma foi, comme tant d’autres
(et, vous avez pu le
voir, je ne me surmenai pas trop), fier comme un jeune coq qui
a
trouvé un ver de terre, j’arrivai au Mas à
l’heure où on allait
souper sur la table de pierre, au frais, sous la tonnelle,
aux
derniers rayons du jour.
-- Bonsoir toute la compagnie!
-- Dieu te le donne, Frédéric!
-- Père, mère tout va bien... A ce coup, c’est bien fini!
-- Et belle délivrance! ajouta Madeleine, la jeune
Piémontaise qui
était servante au Mas.
Et lorsque, encore debout, devant tous les laboureurs,
j’eus rendu
compte de ma dernière suée, mon
vénérable père, sans autre
observation, me dit seulement ceci:
-- Maintenant, mon beau gars, moi j’ai fait mon devoir.
Tu en sais
beaucoup plus que ce qu’on m’en a appris... C’est
à toi de choisir la
voie qui te convient: je te laisse libre.
-- Grand merci! répondis-je.
Et là même, -- à cette heure, j’avais
mes vingt et un ans, -- le pied
sur le seuil du Mas paternel, les yeux vers les Alpilles, en moi
et
de moi-même, je pris la résolution:
premièrement, de relever, de
raviver en Provence le sentiment de race que je voyais
s’annihiler
sous l’éducation fausse et antinaturelle de toutes
les écoles;
secondement, de provoquer cette résurrection par la
restauration de
la langue naturelle et historique du pays, à laquelle les
écoles font
toutes une guerre à mort; troisièmement, de rendre
la vogue au
provençal par l’influx et la flamme de la divine
poésie.
Tout cela, vaguement, bourdonnait en mon âme; mais je le
sentais
comme je vous dis. Et plein de ce remous, de ce bouillonnement
de
sève provençale, qui me gonflait le coeur, libre
d’inclination envers
toute maîtrise ou influence littéraire, fort de
l’indépendance qui me
donnait des ailes, assuré que plus rien ne viendrait me
déranger, un
soir, par les semailles, à la vue des laboureurs qui
suivaient la
charrue dans la raie, j’entamai, gloire à Dieu! le
premier chant de
Mireille.
Ce poème, enfant d’amour, fit son éclosion
paisible, peu à peu, à
loisir, au souffle du vent large, à la chaleur du soleil
ou aux
rafales du mistral, en même temps que je prenais la
surveillance de
la ferme, sous la direction de mon père qui, à
quatre-vingts ans,
était devenu aveugle.
Me plaire à moi, d’abord, puis à quelques
amis de ma première
jeunesse, -- comme je l’ai rappelé dans un des
chants de Mireille:
O doux amis de ma jeunesse,
Aérez mon chemin de votre sainte haleine,
c’était tout ce que je voulais. Nous ne pensions
pas à Paris, dans
ces temps d’innocence. Pourvu qu’Arles -- que j
‘avais à mon horizon,
comme Virgile avait Mantoue -- reconnût, un jour, sa
poésie dans la
mienne, c’était mon ambition lointaine. Voilà
pourquoi, songeant aux
campagnards de Crau et de Camargue, je pouvais dire:
Nous ne chantons que pour vous, pâtres et gens des Mas.
De plan, en vérité, je n’en avais
qu’un à grands traits, et seulement
dans ma tête. Voici:
Je m’étais proposé de faire naître
une passion entre deux beaux
enfants de la nature provençale, de conditions
différentes, puis de
laisser à terre courir le peloton, comme dans
l’imprévu de la vie
réelle, au gré des vents!
Mireille, ce nom fortuné qui porte en lui sa
poésie, devait
fatalement être celui de mon héroïne: car je
l’avais, depuis le
berceau, entendu dans la maison, mais rien que dans notre
maison.
Quand la pauvre Nanon, mon aïeule maternelle, voulait
gracieuser
quelqu’une de ses filles:
-- C’est Mireille, disait-elle, c’est la belle
Mireille, c’est
Mireille, mes amours.
Et ma mère, en plaisantant, disait parfois de quelque fillette:
-- Tenez! la voyez-vous, Mireille mes amours!
Mais, quand je questionnais sur Mireille, personne n’en
savait
davantage: une histoire perdue, dont il ne subsistait que le nom
de
l’héroïne et un rayon de beauté dans une
brume d’amour. C’était assez
pour porter bonheur à un qui, peut-être, --
sait-on? -- fut, par
cette intuition lui appartient aux poètes, la
reconstitution d’un
roman véritable.
Le Mas du Juge, à cette époque, était un
vrai foyer de poésie
limpide, biblique et idyllique. N’était-il pas
vivant, chantant
autour de moi, ce poème de Provence avec son fond
d’azur et son
encadrement d’Alpille? L’on n’avait
qu’à sortir pour s’en trouver
tout ébloui. Ne voyais-je pas Mireille passer, non
seulement dans mes
rêves de jeune homme, mais encore en personne,
tantôt dans ces
gentilles fillettes de Maillane qui venaient, pour les vers
à soie,
cueillir la feuille des mûriers, tantôt dans
l’allégresse de ces
sarcleuses, ces faneuses, vendangeuses, oliveuses, qui allaient
et
venaient, leur poitrine entrouvertes, leur coiffe
cravatée de blanc,
dans les blés, dans les foins, dans les oliviers et dans
les vignes?
Les acteurs de mon drame, mes laboureurs, mes moissonneurs,
mes
bouviers et mes pâtres, ne circulaient-ils pas, du point
de l’aube au
crépuscule, devant mon jeune enthousiasme? Vouliez-vous
un plus beau
vieillard, plus patriarcal, plus digue d’être le
prototype de mon
maître Ramon, que le vieux François Mistral, celui
que tout le monde
et ma mère elle-même n’appelaient que le
"maître"? Pauvre père!
Quelquefois, quand le travail était pressant, il fallait
donner aide,
soit pour rentrer les foins, soit pour dériver l’eau
de notre puits à
roue, il criait dehors:
-- Où est Frédéric?
Bien qu’à ce moment-là je fusse
allongé sous un saule, paressant à la
recherche de quelque rime en fuite, ma pauvre mère
répondait:
-- Il écrit.
Et aussitôt, la voix rude du brave homme s’apaisait en disant:
-- Ne le dérange pas.
Car, pour lui, qui n’avait lu que l’Écriture
Sainte et Don
Quichotte en sa jeunesse, écrire était
vraiment un office religieux,
Et il montre bien ce respect pour le mystère de la plume,
le début
d’un récitatif, usité jadis chez nous, et
dont nous reparlerons au
sujet du mot Félibre:
Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait.
Un jour, de sa sainte écriture,
Il est monté au haut du ciel.
Un autre personnage qui eut, sans le savoir, le don
d’intéresser ma
Muse épique, c’était le cousin Tourrette, du
village de Mouriès: une
espèce de colosse, membru et éclopé, avec
de grosses guêtres de cuir
sur les souliers et connu à la ronde, dans les plaines de
Crau, sous
le nom du Major, ayant, en 1815, été
tambour-major des gardes
nationaux qui, sous le commandement du duc
d’Angoulême, voulaient
arrêter Napoléon, à son retour de
l’île d’Elbe. Il avait, dans sa
jeunesse, dissipé son bien au jeu; et dans ses vieux
jours, réduit
aux abois, il venait, tous les hivers, passer une quinzaine avec
nous
autres, au Mas. Lorsqu’il repartait, mon père lui
donnait, dans un
sac, quelques boisseaux de blé. L’été,
il parcourait la Crau et la
Camargue, allant aider aux bergers, lorsqu’on tondait les
troupeaux,
aux fermiers pour le dépiquage, aux faucheurs de marais
pour engerber
les roseaux ou, enfin, aux sauniers pour mettre le sel en
meules.
Aussi connaissait-il la terre d’Arles et ses travaux,
assurément,
comme personne. Il savait le nom des Mas, des pâturages,
des chefs de
bergers, des haras de chevaux et de taureaux sauvages, ainsi que
de
leurs gardiens. Et il parlait de tout avec une faconde, un
pittoresque, une noblesse
d’expressions provençales, qu’il y avait
plaisir d’entendre. Pour
dire, par exemple, que le comte de Mailly était riche,
fort riche en
propriétés bâties:
-- Il possède, disait-il, sept arpents de toitures.
Les filles qui s’engagent pour la cueillette des olives
-- à Mouriés,
elles sont nombreuses -- le louaient pour leur dire des contes
à la
veillée. Elles lui donnaient, je crois, un sou chacune
par veillée.
Il les faisait tordre de rire, car il savait tous les contes,
plus ou
moins croustilleux, qui, d’une bouche à
l’autre, se transmettent dans
le peuple, tels que: Jean de la Vache, Jean de la Mule, Jean
de
l’Ours, le Doreur, etc.
Une fois que la neige commençait à tomber :
-- Allons, disions-nous, le cousin apparaîtra bientôt.
Et il ne manquait jamais.
-- Bonjour, cousin!
-- Cousin, bonjour!
Et voilà. La main touchée et son bâton
déposé, humblement, derrière
la porte, et s’attablait, mangeait une belle tartine de
fromage pétri
et entamait, ensuite, le sujet de l’olivaison, Et il
contait que les
meules, en son bourg de Mouriès, ne pouvaient tenir pied
à la récolte
des olives. Et il disait:
-- Comme on est bien, l’hiver, lorsqu’il fait froid,
dans ces moulins
à huile! Ecarquillé sur le marc tout chaud, on
regarde, à la clarté
des caleils à quatre mèches, les presseurs
d’huile moitié nus qui,
lestes comme chats, poussent tous à la barre, au
commandement du
chef:
-- Allons, ce coup! Encore un coup! Encore un bon coup! Houp!
que
tout claque! Là!
Étant, le cousin Tourrette, comme tous les songeurs,
tant soit peu
fainéant, il avait, toute sa vie, rêvé de
trouver une place où il y
eût peu de travail.
-- Je voudrais, nous disait-il, la place de compteur de
mornes, à
Marseille par exemple, dans un de ces grands magasins où,
lorsqu’on
les débarque, un homme, étant assis, peut, en
comptant les douzaines,
gagner (me suis-je laissé dire) ses douze cents francs
par an.
Mon pauvre vieux Major! Il mourut comme tant d’autres,
sans avoir vu
réaliser sa rêverie sur les mornes.
Je n’oublierai pas non plus, parmi mes collaborateurs,
ou, tant vaut
dire, mes fauteurs de la poésie de Mireille, le
bûcheron Siboul :
un brave homme de Montfrin, habillé de velours, qui
venait tous les
ans, à la fin de l’automne, avec sa grande serpe,
tailler joliment
nos bourrées de saule. Pendant qu’il
découpait et appareillait ses
rondins, que d’observations justes il me faisait sur le
Rhône, sur
ses courants, ses tourbillons, sur ses lagunes, sur ses baies,
sur
ses graviers et sur ses îles, puis sur les animaux qui
fréquentent
ses digues, les loutres qui gîtent dans les arbres creux,
les bièvres
qui coupent des troncs comme la cuisse, et sur les pendulines
qui,
dans les Ségonnaux, suspendent leurs nids aux peupliers
blancs, et
sur les coupeurs d’osier et les vanniers de
Valiabrègue!
Enfin, le voisin Xavier, un paysan herboriste, qui me disait
les noms
en langue provençale et les vertus des simples et de
toutes les
herbes de Saint-Jean et de Saint-Roch. Si bien que mon bagage
de
botanique littéraire, c’est ainsi que je le
formai... Heureusement!
car m’est avis, sans vouloir les mépriser, que nos
professeurs des
écoles, tant les hautes que les basses, auraient
été, bien sûr,
entrepris pour me montrer ce qu’était un chardon ou
un laiteron.
Comme une bombe, dans l’entrefaite de ce prodrome de
Mireille,
éclata la nouvelle du coup d’État du 2
décembre 1851.
Quoique je ne fusse pas de ces fanatiques chez qui la
République
tient lieu de religion, de justice et de patrie, quoique les
Jacobins, par leur intolérance, par leur manie du niveau,
par la
sécheresse, la brutalité de leur
matérialisme, m'eussent découragé et
blessé plus d’une fois, le crime d’un
gouvernant qui déchirait la loi
jurée par lui m’indigna. Il
m'indigna, car il fauchait toutes mes illusions sur les
fédérations
futures dont la République en France pouvait être
le couvain.
Quelques-uns des collègues de l’École de
Droit allèrent se mettre à
la tête des bandes d’insurgés qui se
soulevaient dans le Var au nom
de la Constitution; mais le grand nombre, en Provence comme
ailleurs,
les uns par dégoût de la turbulence des partis, les
autres éberlués
par le reflet du premier Empire, applaudirent, il est vrai,
au
changement de régime. Qui pouvait deviner que
l’Empire nouveau dût
s’effondrer dans une effroyable guerre et
l’écroulement national ?
Pour conclure, je vais citer ce qui me fut dit un jour,
après 1870
par Taxile Delord, républicain pourtant et
député de Vaucluse, un
jour qu’en Avignon, sur la place de l’Horloge, nous
nous promenions
ensemble:
-- La gaffe, disait-il, la plus prodigieuse qui se soit jamais
faite
dans le parti avancé, fut la Révolution de 1848.
Nous avions au
gouvernement une belle famille, française, nationale,
libérale entre
toutes et compromise même avec la Révolution, sous
les auspices de
laquelle on pouvait obtenir, sans trouble, toutes les
libertés que le
progrès comporte... Et nous l’avons bannie.
Pourquoi? Pour faire
place à ce bas empire qui a mis la France en
débâcle!
Quoi qu’il en soit, en conséquence, je laissai de
côté -- et pour
toujours -- la politique inflammatoire, comme ces embarras
qu’on
abandonne en route pour marcher plus léger, et à
toi, ma Provence, et
à toi, poésie, qui ne m’avez jamais
donné que pure joie, je me livrai
tout entier.
Et voici que, rentré dans la contemplation, un soir, me
promenant en
quête de mes rimes, car mes vers, tant que j’en ai
fait, je les ai
trouvés tous par voies et par chemins, je rencontrai un
vieux qui
gardait les brebis. Il avait nom "le galant jean". Le ciel
était
étoilé, la chouette miaulait, et le dialogue
suivant (que vous avez
lu peut-être, traduit par l’ami Daudet) eut lieu dans
cette
rencontre.
LE BERGER
Vous voilà bien écarté, monsieur Frédéric?
MOI
Je vais prendre un peu l’air, maître Jean.
LE BERGER
Vous allez faire un tour dans les astres?
MOI
Maître Jean, vous l’avez dit. Je suis tellement
soûl, désabusé et
écoeuré des choses de la terre que je voudrais,
cette nuit, m’enlever
et me perdre dans le royaume des étoiles.
LE BERGER
Tel que vous me voyez, j'y fais, moi, une excursion presque
toutes
les nuits, et je vous certifie que le voyage est des plus
beaux.
MOI
Mais comment faire pour y aller, dans cet abîme de lumière?
LE BERGER
Si vous voulez me suivre, pendant que les brebis mangent,
tout
doucement, monsieur, je vous y conduirai et vous ferai tout
voir.
MOI
Galant Jean, je vous prends au mot.
LE BERGER
Tenez, montons par cette voie qui blanchit du nord au sud:
c’est le
chemin de Saint Jacques. Il va de France droit sur
l’Espagne. Quand
l’empereur Charlemagne faisait la guerre aux Sarrasins, le
grand
saint Jacques de Galice le marqua devant lui pour lui indiquer
la
route.
MOI
C’est ce que les païens désignaient par Voie Lactée.
LE BERGER
C’est possible; moi je vous dis ce que j’ai toujours
ouï dire...
Voyez-vous ce beau chariot, avec ces quatre roues qui
éblouissent
tout le nord? C’est le Chariot des Ames. Les trois
étoiles qui
précèdent sont les trois bêtes de
l’attelage; et la toute petite qui
va prés de la troisième, nous l’appelons le
Charretier.
MOI
C’est ce que dans les livres on nomme la Grande Ourse.
LE BERGER
Comme il vous plaira... Voyez, voyez tout à
l’entour les étoiles qui
tombent: ce sont de pauvres âmes qui viennent
d’entrer au Paradis.
Signons-nous, monsieur Frédéric.
MOI
Beaux anges (comme on dit), que Dieu vous accompagne!
LE BERGER
Mais tenez, un bel astre est celui qui resplendit pas loin
du
Chariot, là-haut: c’est le Bouvier du ciel.
MOI
Que dans l’astronomie on dénomme Arcturus.
LE BERGER
Peu importe. Maintenant regardez là sur le nord,
l’étoile qui
scintille à peine: c’est l’étoile
Marine, autrement dit la
Tramontane. Elle est toujours visible et sert de signal aux
marins--
lesquels se voient perdus, lorsqu’ils perdent la
Tramontane.
MOI
L’étoile Polaire, comme on l’appelle aussi,
se trouve donc dans la
Petite Ourse; et comme la bise vient de là, les marins de
Provence,
comme ceux d’Italie, disent qu’ils vont à
l’Ourse, lorsqu’ils vont
contre le vent.
LE BERGER
Tournons la tête, nous verrons clignoter la
Poussînière ou le
Pouillier, si vous préférez.
MOI
Que les savants nomment Pléiades et les Gascons Charrette des Chiens.
LE BERGER
C’est cela. Un peu plus bas resplendissent les Enseigres,
-- qui,
spécialement, marquent les heures aux bergers.
D’aucuns les nomment
les Trois Rois, d’autres les Trois Bourdons ou le
Râteau ou le Faux
Manche.
MOI
Précisément, c’est Orion et la ceinture d’Orion.
LE BERGER
Très bien. Encore plus bas, toujours vers le midi,
brille Jean de
Milan.
MOI
Sirius, si je ne me trompe.
LE BERGER
Jean de Milan est le flambeau des astres. Jean de Milan, un
jour,
avec les Enseignes et la Poussinière, avait
été, dit-on, convié à une
noce. (La noce de la belle Maguelone, dont nous parlerons
tantôt.) La
Poussinière, matinale, partit, paraît-il, la
première et prit le
chemin haut. Les Enseignes, trois filles sémillantes,
ayant coupé
plus bas, finirent par l’atteindre. Jean de Milan,
resté endormi,
prit, lorsqu’il se leva, le raccourci et, pour les
arrêter, leur
lança son bâton à la volée... Ce qui
fait que le Faux Manche est
appelé depuis le Bâton de Jean de Milan.
MOI
Et celle qui, au loin, vient de montrer le nez et qui rase
la
montagne?
LE BERGER
C’est le Boiteux. Lui aussi était de la noce. Mais
comme il boite,
pauvre diable, il n'avance que lentement. Il se lève tard
du reste et
se couche de bonne heure.
MOI
Et celle qui descend, là-bas, sur le ponant,
étincelante comme une
épousée?
LE BERGER
Eh bien ! c’est elle! l’étoile du Berger,
1’Étoile du Matin, qui nous
éclaire à l’aube, quand nous lâchons le
troupeau, et le soir, quand
nous le rentrons: c’est elle, l’étoile reine,
la belle étoile,
Maguelone, la belle Maguelone, sans cesse poursuivie par Pierre
de
Provence, avec lequel a lieu, tous les sept ans son mariage.
MOI
La conjonction, je crois, de Vénus et de Jupiter ou de
Saturne
quelquefois.
LE BERGER
A votre goût... mais tiens, Labrit! Pendant que nous
causions, les
brebis se sont dispersées, tai! tai! ramène-les!
Oh! le mauvais
coquin de chien, une vraie rosse... Il faut que j’y aille
moi-même.
Allons, monsieur Frédéric, vous, prenez garde de
ne pas vous égarer!
MOI
Bonsoir! Galant Jean.
Retournons aussi, comme le pâtre, à nos moutons.
A partir des
Provençales, recueil poétique où
avaient collaboré les trouvères
vieux et jeunes de cette époque-là, quelques-uns,
dont j’étais,
engagèrent entre eux une correspondance au sujet de la
langue et de
nos productions. De ces rapports, de plus en plus ardents,
naquit
l’idée d’un congrès de poètes
provençaux. Et, sur la convocation de Roumanille et de
Gaut qui
avaient écrit ensemble dans le journal Lou
Boui-Abaisse, la réunion
eut lien le 29 août 1852, à Arles, dans une salle
de l’ancien
archevêché, sous la présidence de
l’aimable docteur d’Astros, doyen
d’âge des trouvères. Ce fut là
qu’entre tous nous fîmes connaissance,
Aubanel, Aubert, Bourrelly, Cassan, Crousillat, Désanat,
Garcin,
Gaut, Gelu, Giéra, Mathieu, Roumanille, moi et
d’autres. Grâce au bon
Carpentrassien, Bonaventure Laurent, nos portraits eurent
les
honneurs de l’Illustration (18 septembre 1852).
Roumanille, en invitant M. Moquin-Tandon, professeur à
la faculté des
sciences de Toulouse et spirituel poète en son parler
montpelliérain,
l’avait chargé d’amener Jasmin à Arles.
Mais, quand Moquin-Tandon
écrivit à l’auteur de Marthe la folle,
savez-vous ce que répondit
l’illustre poète gascon: "Puisque vous allez
à Arles, dites-leur
qu’ils auront beau se réunir quarante et cent,
jamais ils ne feront
le bruit que j’ai fait tout seul."
-- Voilà Jasmin de pied en cap, me disait Roumanille.
Cette réponse le reproduit beaucoup plus
fidèlement que le bronze
élevé à Agen, en son honneur. Il
était ce que l’on appelle, Jasmin,
un fier bougre.
D’ailleurs, le perruquier d’Agen, en dépit de
son génie, fut toujours
aussi maussade pour ceux qui, comme lui, voulaient chanter dans
notre
langue. Roumanille, puisque nous y sommes, quelques
années
auparavant, lui avait envoyé ses
Pâquerettes, avec la dédicace de
Madeleine, une des poésies les meilleures du recueil.
Jasmin ne
daigna pas remercier le Provençal. Mais ayant, le Gascon,
vers 1848,
passé par Avignon, où il donna un concert avec
Mlle Roaldès, qui
jouait de la harpe, Roumanile, après la séance,
vint avec quelques
autres saluer le poète qui avait fait couler les larmes
en déclamant
ses Souvenirs :
-- Où vas-tu grand-père? -- Mon fils à
l’hôpital...
C’est là que meurent les Jasmins.
-- Qui êtes-vous donc? fit l’Agenais au poète de Saint-Remy.
-- Un de vos admirateurs, Joseph Roumanille.
-- Roumanille? Je me souviens de ce nom... Mais je croyais
qu’il fût
celui d’un auteur mort.
-- Monsieur, vous le voyez, répondit l’auteur des
Pâquerettes, qui
ne laissa jamais personne lui marcher sur le pied, je suis
assez
jeune encore pour pouvoir, s’il plaît à Dieu,
faire un jour votre
épitaphe.
Qui fut bien plus gracieux pour la réunion
d’Arles, ce fut ce bon
Reboul, qui nous écrivit ceci: "Que Dieu bénisse
votre table... Que
vos luttes soient des fêtes, que les rivaux soient des
amis! Celui
qui fit les cieux a fait celui de notre pays si grand et si
bleu
qu’il y a de l’espace pour toutes les
étoiles."
Et cet autre Nîmois, Jules Canonge, qui disait: "Mes
amis, si vous
aviez un jour à défendre notre cause,
n’oubliez pas qu’en Arles se
fit votre assemblée première et que vous
fûtes étoilés dans la cité
noble et fière qui a pour armes et pour devise:
l’épée et l’ire du
lion."
Je ne me souviens pas de ce que je dis ou chantai là,
mais je sais
seulement qu’en voyant le jour renaître,
j’étais dans le ravissement;
et, Roumanille l’a dit dans son discours de Montmajour, en
1889. Il
paraît que, songeur, plongé dans ma pensée,
dans mes yeux de jeune
homme "resplendissaient déjà les sept rayons de
l’Étoile".
Le Congrès d’Arles avait trop bien réussi
pour ne pas se renouveler.
L’année suivante, 21 août 1853, sous
l’impulsion de Gaut, le jovial
poète d’Aix, à Aix se tint une
assemblée (le Festival des Trouvères)
deux fois nombreuse comme l’assemblée d’Arles.
C’est là que Brizeux,
le grand barde breton, nous adressa le salut et les souhaits
où il
disait:
Le rameau d’olivier couronnera vos têtes,
Moi je n’ai que la lande en fleurs:
L’un symbole riant de la paix et des fêtes
L’autre symbole des douleurs.Unissons-les, amis; les fils qui vont nous suivre
De ces fleurs n’ornent plus leurs fronts:
Aucun ne redira le son qui nous enivre,
Quand nous, fidèles, nous mourrons...Mais peut-elle mourir la brise fraîche et douce?
L’aquilon l’emporte en son vol,
Et puis elle revient légère sur la mousse
Meurt-il le chant du rossignol?Non, tu ranimeras l’idiome sonore,
Belle Provence, à son déclin;
Sur ma tombe longtemps doit soupirer encore
La voix errante de Merlin.
Outre ceux que j'ai cités comme figurant au
Congrès d’Arles, voici
les noms nouveaux qui émergèrent au Congrès
d’Aix : Léon Alègre,
l’abbé Aubert, Autheman, Bellot, Brunet, Chalvet,
l’abbé Emery,
Laidet, Mathieu Lacroix, l’abbé Lambert, Lejourdan,
Peyrottes,
Ricard-Bérard, Tavan, Vidal etc., avec trois
trouveresses, Mlles
Reine Garde, Léonide Constans et Hortense Rolland.
Une séance littéraire, devant tout le beau monde
d’Aix, se tint,
après midi, dans la grande salle de la mairie,
courtoisement ornée
des couleurs de Provence et des blasons de toutes les
cités
provençales. Et sur une bannière en velours
cramoisi étaient inscrits
les noms des principaux poètes provençaux des
derniers siècles. Le
maire d’Aix, maire et député, était
alors M. Rigaud, le même qui plus
tard donna une traduction de Mirèio en vers
français.
Après l’ouverture faite par un choeur de chanteurs,
Trouvères de Provence,
Pour nous tous quel beau jour!
Voici la Renaissance
Du parler du Midi,
dont Jean-Baptiste Gaut avait fait les paroles, le
président d’Astros
discourut gentiment en langue provençale; puis, tour
à tour, chacun y
alla de son morceau. Roumanille, très applaudi,
récita un de ses
contes et chanta la Jeune Aveugle; Aubanel dévida
sa pièce des
Jumeaux, et moi la Fin du Moissonneur. Mais le
plus grand succès
fut pour la chansonnette du paysan Tavan, les Frisons de
Mariette,
et pour le maçon Lacroix, qui fit tous frissonner avec sa
Pauvre
Martine.
Emile Zola, alors écolier au collège d’Aix,
assistait à cette séance
et, quarante ans après, voici ce qu’il disait dans
le discours qu’il
prononça à la félibrée de Sceaux
(1892) :
"J’avais quinze ou seize ans, et je me revois,
écolier échappé du
collège, assistant à Aix, dans la grande salle de
l’Hôtel de Ville, à
une fête poétique un peu semblable à celle
que j’ai l’honneur de
présider aujourd’hui. Il y avait là Mistral
déclamant la Mort du
Moissonneur, Roumanille et Aubanel sans doute, d’autres
encore, tous
ceux qui, quelques années plus tard, allaient être
les félibres et
qui n’étaient alors que les troubadours."
Enfin, au banquet du soir, où l’on en dit, conta
et chanta de toutes
sortes, nous eûmes le plaisir d’élever nos
verres à la santé du vieux
Bellot, qui s’était, dans Marseille et toute la
Provence, fait une
renommée, méritée assurément, de
poète drolatique, et qui, ébahi de
voir ce débordement de sève, nous répondait
tristement :
Je ne suis qu’un gâcheur;
J’ai dans ma pauvre vie, noirci bien du papier:
Gaut, Mistral, Crousillat, qui, eux, n’ont pas la flemme,
De notre provençal débrouilleront l’écheveau.
CHAPITRE XII
FONT-SÉGUGNE
Le groupe avignonnais. -- La fête de sainte Agathe. --
Le père de
Roumanille. -- Crousiflat de Salon, -- Le chanoine Aubanel. --
La
famille Giéra. -- Les amours d’Aubanel et de Zani.
-- Le banquet de
Font-Ségugne. -- L’institution du Félibrige.
— L’oraison de saint
Anselme. -- Le premier chant des félibres.
Nous étions, dans la contrée, un groupe de
jeunes, étroitement unis,
et qui nous accordions on ne peut mieux pour cette oeuvre de
renaissance provençale. Nous y allions de tout coeur.
Presque tous les dimanches, tantôt dans Avignon,
tantôt aux plaines
de Maillane ou aux Jardins de Saint-Rémy, tantôt
sur les hauteurs de
Châteauneuf-de-Gadagne ou de Châteauneuf-du-Pape,
nous nous
réunissions pour nos parties intimes, régals de
jeunesse, banquets de
Provence, exquis en poésie bien plus qu’en mets,
ivres d’enthousiasme
et de ferveur, plus que de vin. C’est là que
Roumanille nous chantait
ses Noëls, là qu’il nous lisait les
Songeuses, toutes fraîches, et
la Part du Bon Dieu encore flambant neuve; c’est
là que, croyant,
mais sans cesse rongeant le frein de ses croyances, Aubanel
récitait
le Massacre des Innocents; c’était là
que Mireille venait, de
loin en loin, dévider ses strophes nouvellement
surgies.
A Maillane, lors de la Sainte-Agathe, qui est la fête de
l’endroit,
les "poètes" (comme on nous appelait déjà)
arrivaient tous les ans
pour y passer trois jours, comme les bohémiens. La vierge
Agathe
était Sicilienne : on la martyrisa en lui tranchant les
seins. On dit
même qu’à Arles, dans le trésor de
Saint-Trophime, est conservé un
plat d’agate qui, selon la tradition, aurait contenu les
seins de la
jeune bienheureuse. Mais d’où pouvait venir aux
Arlésiens et aux
Maillanais cette dévotion pour une sainte de Catane? Je
me
l’expliquerais de la façon suivante:
Un seigneur de Maillane, originaire d’Arles, Guillaume
des
Porcellets, fut, d’après l’histoire, le seul
Français épargné aux
Vêpres Siciliennes, en considération de sa droiture
et de sa vertu.
Ne nous aurait-il pas, lui ou ses descendants, apporté le
culte de la
vierge catanaise? Toujours est-il qu’en Sicile, sainte
Agathe est
invoquée contre les feux de l’Etna et à
Maillane contre la foudre et
l’incendie. Un honneur recherché par nos jeunes
Maillanaises, c’est,
avant leur mariage, d’être trois ans
prieuresses (comme on dirait
prêtresses) de l’autel de sainte Agathe, et voici qui
est bien joli:
la veille de la fête, les couples, la jeunesse, avant
d’ouvrir les
danses, viennent, avec leurs musiciens, donner une
sérénade devant
l’église, à sainte Agathe.
Avec les galants du pays, nous venions, nous aussi,
derrière les
ménétriers, à la clarté des falots
errants et au bruit des pétards,
serpenteaux et fusées, offrir à la patronne de
Maillane nos
hommages... Et, à propos de ces saints honorés sur
l’autel, dans les
villes et les villages, de-ci de-là, au Nord comme au
Midi, depuis
des siècles et des siècles, je me suis
demandé, parfois: Qu’est-ce, à
côté de cela, notre gloire mondaine de
poètes, d’artistes, de
savants, de guerriers, à peine connus de quelques
admirateurs? Victor
Hugo lui-même n’aura jamais le culte du moindre saint
du calendrier,
ne serait-ce que saint Gent qui, depuis sept cents ans, voit,
toutes
les années, des milliers de fidèles venir le
supplier dans sa vallée
perdue! Et aussi, un jour qu’à sa table (les
flatteurs avaient posé
cette question:
-- Y a-t-il, en ce monde, gloire supérieure à celle du poète?
-- Celle du saint, répondit l’auteur des Contemplations.
Lors de la Sainte-Agathe, nous allions donc au bal voir danser
l’ami
Mathieu avec Gango, Villette et Lali, mes belles cousines.
Nous
allions, dans le pré du moulin, voir les luttes
s’ouvrir, au
battement du tambour:
Qui voudra lutter, qu’il se présente...
Qui voudra lutter...
Qu’il vienne au pré!
les luttes d’hommes et d’éphèbes
où l’ancien lutteur Jésette, qui
était surveillant du jeu, tournait et retournait autour
des lutteurs,
butés l’un contre l’autre, nus, les jarrets
tendus, et d’une voix
sévère leur rappelait parfois le précepte:
défense de déchirer les
chairs...
-- O Jésette... vous souvient-il de quand vous
fîtes mordre la
poussière à Quéquine?
-- Et de quand je terrassai Bel-Arbre d’Aramon, nous
répondait le
vieil athlète, enchanté de redire ses victoires
d’antan. On
m’appelait, savez-vous comme? Le Petit Maillanais ou,
autrement, le
Flexible. Nul jamais ne put dire qu’il m’avait
renversé et, pourtant,
j'eus à lutter avec le fameux Meissonnier, l’hercule
avignonnais qui
tombait tout le monde; avec Rabasson, avec Creste d’Apt...
Mais nous
ne pûmes rien nous faire.
A Saint-Remy, nous descendions chez les parents de
Roumanille,
Jean-Denis et Pierrette, de vaillants maraîchers qui
exploitaient un
jardin vers le Portail-du-Trou. Nous y dînions en plein
air, à
l’ombre claire d’une treille, dans les assiettes
peintes qui
sortaient en notre honneur, avec les cuillers
d’étain et les
fourchettes de fer; et Zine et Antoinette, les soeurs de notre
ami,
deux brunettes dans la vingtaine, nous servaient, souriantes,
la
blanquette d’agneau qu’elles venaient
d’apprêter.
Un rude homme, tout de même, ce vieux Jean-Denis, le
père de
Roumanille. Il avait, étant soldat de Bonaparte (ainsi
qu’assez
dédaigneux il dénommait l’empereur), vu la
bataille de Waterloo et
racontait volontiers qu’il y avait gagné la
croix.
-- Mais, avec la défaite, disait-il, on n’y pensa plus.
Aussi, lorsque son fils, au temps de Mac-Mahon, reçut
la décoration,
Jean-Denis, fièrement, se contenta de dire:
-- Le père l’avait gagnée, c’est le garçon qui l’a.
Et voici l’épitaphe que Roumanille écrivit
sur la tombe de ses
parents, au cimetière de Saint-Remy :
A JEAN-DENIS ROUMANILLE
JARDINIER, HOMME DE BIEN ET DE VALEUR (1791-1875)
A PIERRETTE PIQUET, SON ÉPOUSE,
BONNE, PIEUSE ET FORTE (1793-1895.
ILS VÉCURENT CHRÉTIENNEMENT ET MOURURENT
TRANQUILLES, DEVANT DIEU SOIENT-ILS!
Crousillat, de Salon, un dévot de la langue et des
Muses de Crau,
était assez souvent de ces réunions d’amis et
c’est au lendemain
d’une lecture poétique qu’il me gratifia du
sonnet que je transcris:
J’entendis un écho de ta pure harmonie,
Le jour que nous pûmes, chez Roumanille,
Cinq trouvères joyeux, francs de cérémonie,
Manger, choquer le verre, chanter, rire en famille.Mais quand finiras-tu de tresser ton panier,
Quand de nous attifer ta belle jeune fille?
Que je m’écrie content et jamais façonnier
Ta Mireille, ô Mistral, est une merveille!...Si donc, comme le vent dont le nom te convient,
Fort est le souffle saint qui t’inspire, jeune homme,
Allons, au monde avide épanche les accents:A tes flambants accords les monts vont s’émouvoir
Les arbres tressaillir, les torrents s’arrêter,
Comme aux sons modulés sur les lyres antiques.
On allait, en Avignon, à la maison d’Aubanel, dans
la rue Saint-Marc
(qui, aujourd’hui, porte le nom du glorieux
félibre): un hôtel à
tourelles, ancien palais cardinalice, qu’on a démoli
depuis pour
percer une rue neuve. En entrant dans le vestibule, on voyait,
avec
sa vis, une presse de bois semblable à un pressoir qui,
depuis deux
cents ans, servait pour imprimer les livres paroissiaux et
scolaires
du Comtat. Là, nous nous installions, un peu
intimidés par le parfum
d’église qui était dans les murs, mais
surtout par Jeanneton, la
vieille cuisinière, qui avait toujours l’air de
grommeler:
-- Les voilà encore!
Cependant, la bonhomie du père d’Aubanel,
imprimeur officiel de notre
Saint-Père le Pape, et la jovialité de son oncle
le chanoine nous
avaient bientôt mis à l’aise. Et venu le
moment où l’on choque le
verre, le bon vieux prêtre racontait.
-- Une nuit, disait-il, quelqu’un vint m’appeler
pour porter
l’extrême-onction à une malheureuse de ces
mauvaises maisons du préau
de la Madeleine. Quand j'eus administré la pauvre
agonisante, et que
nous redescendions avec le sacristain, les dames,
alignées le long de
l’escalier, décolletées et accoutrées
d’oripeaux de carnaval, me
saluèrent au passage, la tête penchée,
d’un air si contrit qu’on leur
aurait donné, selon l’expression populaire,
l’absolution sans les
confesser. Et la mère catin, tout en m’accompagnant,
m’alléguait des
prétextes pour excuser sa vie... Moi, sans
répondre, je dévalais les
degrés; mais dès qu’elle m’eut ouvert la
porte du logis, je me
retourne et je lui fais:
-- Vieille brehaigne! s’il n’y avait point de
matrones, il n’y aurait
pas tant de gueuses!
Chez Brunet, chez Mathieu (dont nous parlerons plus tard)
nous
faisions aussi nos frairies. Mais l’endroit bienheureux,
l’endroit
prédestiné, c’était, ensuite,
Font-Ségugne, bastide de plaisance près
du village de Gadagne, où nous conviait la famille
Giéra: il y avait
la mère, aimable et digne dame; l’aîné
qu’on appelait Paul, notaire à
Avignon, passionné pour la Gaie-Science; le cadet Jules,
qui rêvait
la rénovation du monde par l’oeuvre des
Pénitents Blancs; enfin, deux demoiselles charmantes et
accortes:
Clarisse et Joséphine, douceur et joie de ce nid.
Font-Ségugne, au penchant du plateau de Camp-Cabel;
regarde le
Ventoux, au loin, et la gorge de Vaucluse qui se voit à
quelques
lieues. Le domaine prend son nom d’une petite source qui y
coule au
pied du castel. Un délicieux bouquet de chênes,
d’acacias et de
platanes le tient abrité du vent et de l’ardeur du
soleil.
"Font-Ségugne, dit Tavan (le félibre de
Gadagne), est encore
l’endroit où viennent, le dimanche, les amoureux du
village. Là, ils
ont l’ombre, le silence, la fraîcheur, les
cachettes; il y a là des viviers avec leurs bancs de
pierre que le
lierre enveloppe; il y a des sentiers qui montent, qui
descendent,
tortueux, dans le bosquet; il y a belle vue; il y a chants
d’oiseaux,
murmure de feuillage, gazouillis de fontaine. Partout, sur le
gazon,
vous pouvez vous asseoir, rêver d’amour, si l’on
est seul et, si l’on
est deux, aimer."
Voi1à où nous venions nous récréer
comme perdreaux, Roumanille Giéra,
Mathieu, Brunet, Tavan, Crousillat, moi et autres, Aubanel plus
que
tous, retenu sous le charme par les yeux de Zani (Jenny Manivet
de
son vrai nom), Zani l’Avignonnaise, une amie et compagne
des
demoiselles du castel.
"Avec sa taille mince et sa robe de laine,-- couleur de la
grenade,
-- avec son front si lisse et ses grands yeux si beaux, -- avec
ses
longs cheveux noirs et son brun visage, -- je la verrai
tantôt, la
jeune vierge, -- qui me dira: "Bonsoir." O Zani, venez
vite!"
C’est le portrait qu’Aubanel, dans son Livre de
l’Amour, en fit
lui-même... Mais, à présent,
écoutons-le, lorsque, après que Zani eut
pris le voile, il se rappelle
Font-Ségugne :
"Voici l’été, les nuits sont claires. -- A
Châteauneuf, le soir est
beau. -- Dans les bosquets la lune encore-- monte la nuit
sur
Camp-Cabel. -- T’en souvient-il? Parmi les pierres, -- avec
ta face
d’Espagnole, -- quand tu courais comme une folle, -- quand
nous
courions comme des fous -- au plus sombre et qu’on avait
peur?
"Et par ta taille déliée -- je te prenais: que
c’était doux! -- Au
chant des bêtes du bocage, -- nous dansions alors tous les
deux. --
Grillons, rossignols et rainettes --
disaient, chacun, leurs chansonnettes; -- tu y ajoutais ta
voix
claire... -- Belle amie, où sont, maintenant, -- tant de
branles et
de chansons?
"Mais, à la fin? las de courir, -- las de rire, las de
danser, --
nous nous asseyions sous les chênes -- un moment pour nous
reposer;
-- tes longs cheveux qui s’épandaient. -- mon
amoureuse main aimait
-- à les reprendre; et toi, bonne, tu me laissais faire,
tout doux,
-- comme une mère son enfant."
Et les vers écrits par lui, au châtelet de
Font-Ségugne, sur les murs
de la chambre où sa Zani couchait.
"O chambrette, chambrette, -- bien sûr que tu es petite,
mais que de
souvenirs! -- Quand je passe ton seuil, je me dis: "Elles
viennent!"
-- Il me semble vous voir, ô belles jouvencelles, -- toi,
pauvre
Julia, toi, ma chère Zani! -- Et pourtant, c’en est
fait! -- Ah! vous
ne viendrez plus dormir dans la chambrette! -- Julia, tu es
morte!
Zani, tu es nonnain!"
Vouliez-vous, pour berceau d’un rêve glorieux, pour
l’épanouissement
d’une fleur d’idéal, un lieu plus favorable que
cette cour d’amour
discrète, au belvédère d’un coteau, au
milieu des lointains azurés et
sereins, avec une volée de jeunes qui adoraient le Beau
sous les
trois espèces: Poésie, Amour, Provence, identiques
pour eux, et
quelques demoiselles gracieuses, rieuses, pour leur faire
compagnie!
Il fut écrit au ciel qu’un dimanche fleuri, le 21
mai 1854, en pleine
primevère de la vie et de l’an, sept poètes
devaient se rencontrer au
castel de Font-Ségugne: Paul Giéra, un esprit
railleur qui signait
Glaup (par anagramme de Paul G.); Roumanille, un propagandiste
qui,
sans en avoir l’air, attisait incessamment le feu
sacré autour de
lui; Aubanel, que Roumanille avait conquis à notre langue
et qui, au
soleil d’amour, ouvrait en ce moment le frais corail de sa
grenade;
Mathieu, ennuagé dans les visions de la Provence
redevenue, comme
jadis, chevaleresque et amoureuse; Brunet, avec sa face de
Christ de
Galilée, rêvant son utopie de Paradis terrestre; le
paysan Tavan qui,
ployé sur la houe, chantonnait au soleil comme le grillon
sur la
glèbe; et Frédéric, tout prêt
à jeter au mistral, comme les pâtres
des montagnes, le cri de race pour héler, et tout
prêt à planter le
gonfalon sur le Ventoux...
A table, on reparla, comme c’était
l’habitude, de ce qu’il faudrait
pour tirer notre idiome de l’abandon où il gisait
depuis que,
trahissant l’honneur de la Provence, les classes
dirigeantes
l’avaient réduit, hélas! à la
domesticité. Et alors, considérant que,
des deux derniers Congrès, celui d’Arles et celui
d’Aix, il n’était
rien sorti qui fit prévoir un accord pour la
réhabilitation de la
langue provençale; qu’au contraire, les
réformes, proposées par les
jeunes de l’Ecole avignonnaise, s’étaient vues,
chez beaucoup, mal
accueillies et mal voulues, les Sept de Font-Ségugne
délibérèrent,
unanimes, de faire bande à part et, prenant le but en
main, de le
jeter où ils voulaient.
-- Seulement, observa Glaup, puisque nous faisons corps neuf,
il nous
faut un nom nouveau. Car, entre rimeurs, vous le voyez, bien
qu’ils
ne trouvent rien du tout, ils se disent tous
trouvères. D’autre
part, il y a aussi le mot de troubadour. Mais,
usité pour désigner
les poètes d’une époque, ce nom est
décati par l’abus qu’on en a
fait. Et à renouveau enseigne nouvelle!
Je pris alors la parole.
-- Mes amis, dis-je, à Maillane, il existe dans le
peuple, un vieux
récitatif qui s’est transmis de bouche en bouche et
qui contient, je
crois, le mot prédestiné.
Et je commençai :
"Monseigneur saint Anselme lisait et écrivait. -- Un
jour de sa
sainte écriture, -- il est monté au haut du ciel.
-- Près de l’Enfant
Jésus, son fils très précieux, -- il a
trouvé la Vierge assise -- et
aussitôt l’a saluée. -- Soyez le bienvenu,
neveu! a dit la Vierge. --
Belle compagne, a dit son enfant, qu’avez-vous? --
J’ai souffert sept
douleurs amères -- que je désire vous conter.
"La première douleur que je souffris pour vous, ô
mon fils précieux,
-- c’est lorsque, allant ouïr messe de relevailles, au
temple je me
présentai, -- qu’entre les mains de saint
Siméon je vous mis. -- Ce
fut un couteau de douleur -- qui me trancha le coeur, qui me
traversa
l’âme, - ainsi qu’à vous, -- ô mon
fils précieux!
"La seconde douleur que je souffris pour vous, etc. -- La
troisième
douleur que je souffris pour vous, etc. -- La quatrième
douleur que
je souffris pour vous, -- ô mon fils précieux! --
c’est quand je vous
perdis, -- que de trois jours, trois nuits, je ne vous trouvai
plus,
-- car vous étiez dans le temple, -- où vous vous
disputiez, avec les
scribes de la loi, -- avec les sept félibres de la
Loi (1)."
-- Les sept félibres de la Loi, mais c’est nous
autres, écria la
tablée. Va pour félibre.
Et Glaup ayant versé dans les verres taillés une
bouteille de
châteauneuf qui avait sept ans de cave, dit
solennellement:
-- A la santé des félibres! Et, puisque nous
voici en train de
baptiser, adaptons au vocable de notre Renaissance tous les
dérivés
qui doivent en naître. Je vous propose donc d’appeler
félibrerie
toute école de félibres qui comptera au moins sept
membres, en
mémoire, messieurs, de la pléiade
d’Avignon.
-- Et moi, dit Roumanille, je vous propose, s’il vous
plaît, le joli
mot félibriser pour dire "se réunir, comme
nous faisons, entre
félibres".
(1) Ce poème populaire se dit aussi en Catalogne. Voici
la
traduction du Catalan correspondant au provençal que nous
venons de
citer: Le troisième (couteau) fut quand vous eûtes,
-- près de trois
jours, perdu votre Fils; -- vous le trouvâtes dans le
temple, --
disputant avec des savants, -- prêchant sous les
voûtes -- la
céleste doctrine.
-- Moi, dit Mathieu, j’ajoute le terme
félibrée pour dire "une
frairie de poètes provençaux".
-- Moi, dit Tavan, je crois que le mot
félibréen n’exprimerait pas
mal ce qui concerne les félibres.
-- Moi je dédie, fit Aubanel, le nom de
félibresse aux dames qui
chanteront en langue de Provence.
-- Moi, je trouve, dit Brunet, que le mot
félibrillon siérait aux
enfants des félibres.
-- Moi, dit Mistral, je clos par ce mot national:
félibrige,
félibrige! qui désignera l’oeuvre et
l’association.
Et, alors, Glaup reprit:
-- Ce n’est pas tout, collègues! nous sommes les
félibres de la
loi... Mais, la Loi, qui la fait?
-- Moi, dis-je, et je vous jure que, devrais-je y mettre vingt
ans de
ma vie, je veux, pour faire voir que notre langue est une
langue,
rédiger les articles de loi qui la régissent.
Drôle de chose! elle a l’air d’un conte et,
pourtant, c’est de là, de
cet engagement pris un jour de fête, un jour de
poésie et d’ivresse
idéale, que sortit cette énorme et
absorbante tâche du Trésor du
Félibrige ou dictionnaire de la
langue provençale, où se sont fondus vingt ans
d’une carrière de
poète.
Et qui en douterait n’aura qu’à lire le
prologue de Glaup (P. Giéra)
dans l’Almanach Provençal de 1885, où
cela est clairement consigné
comme suit:
"Quand nous aurons toute prête la Loi qu’un
félibre prépare et qui
dit, beaucoup mieux que vous ne sauriez le croire, pourquoi
ceci,
pourquoi cela, les opposants devront se taire."
C’est dans cette séance, mémorable à
juste titre et passée,
aujourd’hui, à l’état de légende,
qu’on décida la publication, sous
forme d’almanach, d’un petit recueil annuel qui serait
le fanion de
notre poésie, l’étendard de notre
idée, le trait d’union entre
félibres, la communication du Félibrige avec le
peuple.
Puis, tout cela réglé, l’on
s’aperçut, ma foi, que le 21 de mai, date
de notre réunion, était le jour de sainte Estelle;
et, tels que les
rois Mages, reconnaissant par là l’influx
mystérieux de quelque haute
conjoncture, nous saluâmes l’Étoile qui
présidait au berceau de notre
rédemption.
L’Almanach Provençal pour le Bel An de Dieu
1855 parut la même
année avec ses cent douze pages. A la première, en
belle place, tel
qu’un trophée de victoire, notre Chant des
Félibres exposait le
programme de ce réveil de sève et de joie
populaire:
--Nous sommes des amis, des frères,
Étant les chanteurs du pays!
Tout jeune enfant aime sa mère,
Tout oisillon aime son nid:
Notre ciel bleu, notre terroir
Sont, pour nous autres, un paradis.Tous des amis, joyeux et libres,
De la Provence tous épris,
C’est nous qui sommes les félibres,
Les gais félibres provençaux!En provençal ce que l’on pense
Vient sur les lèvres aisément.
O douce langue de Provence,
Voilà pourquoi nous t’aimerons!
Sur les galets de la Durance
Nous le jurons tous aujourd’hui!Tous des amis, etc...
Les fauvettes n’oublient jamais
Ce que leur gazouilla leur père,
Le rossignol ne l’oublie guère,
Ce que son père lui chanta;
Et le langage de nos mères,
Pourrions-nous l’oublier, nous autres?Tous des amis, etc...
Cependant que les jouvencelles
Dansent au bruit du tambourin,
Le dimanche, à l’ombre légère,
A l’ombre d’un figuier, d’un pin,
Nous aimons à goûter ensemble,
A humer le vin d'un flacon.Tous des amis, etc...
Alors, quand le moût de la Nerthe
Dans le verre sautille et rit,
De la chanson qu’il a trouvée
Dès qu’un félibre lance un mot,
Toutes les bouches sont ouvertes
Et nous chantons tous à la loi.Tous des amis, etc...
Des jeunes filles sémillantes
Nous aimons le rire enfantin;
Et, si quelqu’une nous agrée,
Dans nos vers de galanterie
Elle est chantée et rechantée
Avec des mots plus que jolis.Tous des amis, etc.
Quand les moissons seront venues,
Si la poêle frit quelquefois,
Quand vous foulerez vos vendanges,
Si le suc du raisin foisonne
Et que vous ayez besoin d’aide,
Pour aider, nous y courrons tous.Tous des amis, etc...
Nous conduisons les farandoles;
A la Saint-Éloi, nous trinquons;
S’il faut lutter, à bas la veste;
De saint Jean nous sautons le feu;
A la Noël, la grande fête,
Ensemble nous posons la Bûche.Tous des amis, etc...
Dans le moulin lorsqu’on détrite
Les sacs d’olives, s’il vous faut
Des lurons pour pousser la barre,
Venez, nous sommes toujours prêts
Vous aurez là des gouailleurs comme
Il n’en est pas dix nulle part.Tous des amis, etc...
Vienne la rôtie des châtaignes
Aux veillées de la Saint-Martin,Si vous aimez les contes bleus,
Appelez-nous, voisins, voisines:
Nous vous en dirons des brochées
Dont vous rirez jusqu’au matin.Tous des amis, etc...
A votre fête patronale
Faut-il des prieurs, nous voici...
Et vous, pimpantes mariées,
Voulez-vous un joyeux couplet?
Conviez-nous: pour vous, mignonnes,
Nous en avons des cents au choix!Tous des amis, etc...
Quand vous égorgerez la truie,
Ne manquez pas de faire signe!
Serait-ce par un jour de pluie,
Pour la saigner on lie la queue:
Un bon morceau de la fressure,
Rien de pareil pour bien dîner.Tous des amis, etc...
Dans le travail le peuple ahane:
Ce fut, hélas! toujours ainsi...
Eh! s’il fallait toujours se taire,
Il y aurait de quoi crever!
Il en faut pour le faire rire,
Et il en faut pour lui chanter!Tous des amis, joyeux et libres,
De la Provence tous épris,
C’est nous qui sommes les félibres,
Les gais félibres provençaux!