The Project Gutenberg eBook of Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Title: Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral
Author: Frédéric Mistral
Release date: December 1, 2004 [eBook #7012]
Most recently updated: April 9, 2013
Language: French
Credits: Produced by Walter Debeuf
Mes Origines.
Mémoires et récits.
(Traduction du provençal)
par Frédéric Mistral.
CHAPITRE I.
AU MAS DU JUGE.
Les Alpilles. -- La chanson de Maillane. -- Ma famille. --
Maître
François, mon père. -- Délaïde, ma
mère. -- Jean du Porc. -- L'aïeul
Étienne. -- La mère-grand Nanon. -- La foire de
Beaucaire. -- Les
fleurs de glais.
D'aussi loin qu'il me souvienne, je vois devant mes yeux, au
Midi
là-bas, une barre de montagnes dont les mamelons, les
rampes, les
falaises et les vallons bleuissaient du matin aux vêpres,
plus ou
moins clairs ou foncés, en hautes ondes. C'est la
chaîne des
Alpilles, ceinturée d'oliviers comme un massif de roches
grecques, un
véritable belvédère de gloire et de
légendes.
Le sauveur de Rome, Caïus Marius, encore populaire dans
toute la
contrée, c'est au pied de ce rempart qu'il attendit les
Barbares,
derrière les murs de son camp; et ses trophées
triomphaux, à
Saint-Rey sur les Antiques, sont, depuis deux mille ans,
dorés par le
soleil. C'est au penchant de cette côte qu'on rencontre
les tronçons
du grand aqueduc romain qui menait les eaux de Vaucluse dans
les
Arènes d'Arles: conduit que des gens du pays nomment
Ouide di
Sarrasin (pierrée des Sarrasins), parce que c'est
par là que les
Maures d'Espagne s'introduisirent dans Arles. C'est sur les
rocs
escarpés de ces collines que les princes des Baux avaient
leur
château fort. C'est dans ces vals aromatiques, aux Baux,
à Romanin
et à Roque-Martine, que tenaient cour d'amour les belles
châtelaines
du temps des troubadours. C'est à Mont-Majour que
dorment, sous les
dalles du cloître, nos vieux rois arlésiens. C'est
dans les grottes
du Vallon d'Enfer, de Cordes, qu'errent encore nos fées.
C'est sous
ces ruines, romaines ou féodales, que gît la
Chèvre d'Or.
Mon village, Maillane, en avant des Alpilles, tient le milieu
de la
plaine, une large et riche plaine, qu'en mémoire
peut-être du consul
Caïus Marius on nomme encore Le Caieou.
-- Quand je luttais, me disait une fois le petit Maillanais,
-- un
vieux lutteur de l'endroit, -- j'ai beaucoup voyagé, en
Languedoc
comme en Provence... Mais jamais je ne vis une plaine aussi unie
que
ce terroir. Si, depuis la Durance jusqu'à la mer,
là-bas, on tirait
un trait de charrue droit comme une chandelle, un sillon de
vingt
lieues, l'eau y courrait toute seule, rien qu'au niveau
pendant.
Aussi, quoique nos voisins nous traitent de
mange-grenouilles, les
Maillanais convinrent toujours que, sous la chape du soleil, il
n'est
pas de pays plus joli que le leur et, un jour qu'ils
m'avaient
demandé quelques couplets pour la chorale du village,
voici, à ce
propos, les vers que je leur fis:
Maillane est beau, Maillane plaît -- et se fait beau
de plus en
plus; Maillane ne s'oublie jamais; -- il est l'honneur de la
contrée
-- et tient son nom du mois de Mai.
Que vous soyez à Paris ou à Rome, -- pauvres
conscrits, rien ne vous
charme; -- Maillane est pour vous sans pareil -- et vous
aimeriez y
manger une pomme -- que dans Paris un perdreau.
Notre patrie n'a pour remparts -- que les grandes haies de
cyprès --
que Dieu fit tout exprès pour elle; -- et quand se
lève le mistral,
-- il ne fait que branler le berceau.
Tout le dimanche on fait l'amour; -- puis au travail, sans
trêve, --
s'il faut le lundi se ployer, --nous buvons le vin de nos
vignes,
nous mangeons le pain de nos blés.
La vieille bastide où je naquis, en face des Alpilles,
touchant le
Clos-Créma, avait nom le Mas du Juge, un tènement
de quatre paires de
bêtes de labour, avec son premier charretier, ses valets
de charrue,
son pâtre, sa servante (que nous appelions la
tante) et plus ou
moins d'hommes au mois, de journaliers ou journalières,
qui venaient
aider au travail, soit pour les vers à soie, pour les
sarclages, pour
les foins, pour les moissons ou les vendanges, soit pour la
saison
des semailles ou celles de l'olivaison.
Mes parents, des ménagers, étaient de ces
familles qui vivent sur
leur bien, au labeur de la terre, d'une génération
à l'autre! Les
ménagers, au pays d'Arles, forment une classe à
part: sorte
d'aristocratie qui fait la transition entre paysans et
bourgeois, et
qui comme toute autre, a son orgueil de caste. Car si le
paysan,
habitant du village, cultive de ses bras, avec la bêche ou
le hoyau,
ses petits lopins de terre, le ménager, agriculteur en
grand, dans
les mas de Camargue, de Crau ou d'autre part, lui,
travaille debout
en chantant sa chanson, la main à la charrue.
C'est bien ce que je dis dans les quelques couplets suivants,
chantés
aux noces de mon neveu:
Nous avons tenu la charrue -- avec assez d'honneur -- et
conquis le
terroir -- avec cet instrument.
Nous avons fait du blé -- pour le pain de Noël
-- et de la toile
rousse pour nipper la maison.
Tout chemin va à Rome: ne quittez donc pas le mas,
-- et vous
mangerez des pommes, -- puisque vous les aimez.
Mais si, parbleu, nous voulions hausser nos fenêtres,
comme le font
tant d'autres, sans trop d'outrecuidance nous pourrions avancer
que
la gent mistralienne descend des Mistral dauphinois, devenus,
par
alliance, seigneurs de Montdragon et puis de Romanin. Le
célèbre
pendentif qu'on montre à Valence est le tombeau de ces
Mistral. Et,
à Saint-Remy, nid de ma famille (car mon père en
sortait), on peut
voir encore l'hôtel des Mistral de Romanin, connu sous le
nom de
Palais de la Reine Jeanne.
Le blason des Mistral nobles a trois feuilles de trèfle
avec cette
devise assez présomptueuse: "Tout ou Rien." Pour
ceux, et nous en
sommes, qui voient un horoscope dans la fatalité des
noms
patronymiques ou le mystère des rencontres, il est
curieux de trouver
la Cour d'Amour de Romanin unie, dans le passé, à
la seigneurie de
Mistral désignant le grand souffle de la terre de
Provence, et,
enfin, ces trois trèfles marquant la destinée de
notre famille
terrienne.
-- Le trèfle, nous déclara, un jour, le
Sâr Peladan, qui, lorsqu'il a
quatre feuilles, devient talismanique, exprime symboliquement
l'idée
de Verbe autochtone, de développement sur place, de lente
croissance
en un lieu toujours le même. Le nombre trois signifie la
maison
(père, mère, fils),
au sens divinatoire. Trois trèfles signifient donc trois
harmonies
familiales succédentes, ou neuf, qui est le nombre du
sage à l'écart.
La devise Tout ou Rien rimerait aisément à
ces fleurs sédentaires
et qui ne se transplantent pas: devise, comme emblème, de
terrien
endurci.
Mais laissons là ces bagatelles. Mon père,
devenu veuf de sa
première femme, avait cinquante-cinq ans lorsqu'il se
remaria, et je
suis le croît de ce second lit. Voici comment il avait
fait la
connaissance de ma mère:
Une année, à la Saint-Jean, maître
François Mistral était au milieu
de ses blés, qu'une troupe de moissonneurs abattait
à la faucille.
Un essaim de glaneuses suivait les tâcherons et ramassait
les épis
qui échappaient au râteau. Et voilà que mon
seigneur père remarqua
une belle fille qui restait en arrière, comme si elle
eût eu peur de
glaner comme les autres. Il s'avança près d'elle
et lui dit:
-- Mignonne, de qui es-tu? Quel est ton nom?
La jeune fille répondit:
-- Je suis la fille d'Étienne Poulinet, le maire de
Maillane. Mon
nom est Délaïde.
-- Comment! dit mont père, la fille de Poulinet, qui
est le maire de
Maillane, va glaner?
-- Maître, répliqua-t-elle, nous sommes une
grosse famille: six
filles et deux garçons, et notre père, quoiqu'il
ait assez de bien,
quand nous lui demandons de quoi nous attifer, nous
répond: "Mes
petites, si vous voulez de la parure, gagnez-en." Et
voilà pourquoi
je suis venue glaner.
Six mois après cette rencontre, qui rappelle l'antique
scène de Ruth
et de Booz, le vaillant ménager demanda
Délaïde à maître Poulinet, et
je suis né de ce mariage.
Or donc, ma venue au monde ayant eu lieu le 8 septembre de
l'an 1830,
dans l'après-midi, la gaillarde accouchée envoya
quérir mon père, qui
était en ce moment, selon son habitude, au milieu de ses
champs. En
courant, et du plus loin qu'il put se faire entendre:
-- Maître, cria le messager, venez! car la
maîtresse vient
d'accoucher maintenant même.
-- Combien en a-t-elle fait? demanda mon père.
-- Un beau, ma foi.
-- Un fils! Que le bon Dieu le fasse grand et sage!
Et sans plus, comme si de rien n'était, ayant
achevé son labour, le
brave homme, lentement, s'en revint à la ferme. Non point
qu'il fût
moins tendre pour cela; mais élevé,
endoctriné, comme les Provençaux
anciens, avec la tradition romaine, il avait dans ses
manières,
l'apparente rudesse du vieux pater familias.
On me baptisa Frédéric, en mémoire,
paraît-il, d'un pauvre petit gars
qui, au temps où mon père et ma mère se
parlaient, avait fait
gentiment leurs commissions d'amour, et qui, peu de temps
après,
était mort d'une insolation. Mais, comme elle m'avait eu
à
Notre-Dame de Septembre, ma mère m'a toujours dit qu'elle
m'avait
voulu donner le prénom de Nostradamus, d'abord pour
remercier la Mère
de Dieu, ensuite par souvenance de l'auteur des
Centuries, le
fameux astrologue natif de Saint-Remy. Seulement, ce nom
mystique et
mirifique, n'est-ce pas? que l'instinct maternel avait si
bien
trouvé, on ne voulut l'accepter ni à la mairie ni
au presbytère.
Ma première sortie sur les bras de ma mère, qui
me nourrissait de son
lait, lorsqu'elle fit ses relevailles, -- tout cela vaguement,
dans
une lointaine brume, il me semble le revoir: elle, ma pauvre
mère,
dans la beauté, l'éclat de sa pleine jeunesse,
présentant avec
orgueil son "roi" à ses amies, et,
cérémonieuses, les amies et
parentes nous accueillant avec les félicitations d'usage
et m'offrant
une couple d'oeufs, un quignon de pain, un grain de sel et
une
allumette, avec ces mots sacramentels:
-- Mignon, sois plein comme un oeuf, sois bon comme le pain,
sois
sage comme le sel, sois droit comme une allumette.
On trouvera peut-être tant soit peut enfantin de
raconter ces choses.
Mais, après tout, chacun est libre, et, à moi, il
m'agrée de
revenir, par songerie, dans mon premier maillot et dans mon
berceau
de mûrier et dans mon chariot à roulettes, car,
là, je ressuscite le
bonheur de ma mère dans ses plus doux
tressaillements.
Quand j'eus six mois, on me délivra de la bande qui
enveloppait mes
langes (car Nanounet, ma mère-grand, avait très
fort recommandé de me
tenir serré à point, parce que, disait-elle, les
enfants bien
emmaillotés ne sont ni bancals ni bancroches), et, le
jour de la
Saint-Joseph, selon l'us de Provence, on me "donna les pieds"
et,
triomphalement, ma mère m'apporta à
l'église de Maillane; et sur
l'autel du saint, en me tenant par les lisières, pendant
que ma
marraine me chantait : Avène, Avène,
Avène (Viens, viens, viens),
on me fit faire mes premiers pas.
A Maillane, chaque dimanche, nous venions pour la messe.
C’était une
demi-lieue de chemin pour le moins. Ma mère, tout le
long, me
dorlotait dans ses bras. Oh! le sein nourricier, ce nid doux
et
moelleux! Je voulais toujours, toujours, qu’il me
portât encore un
peu... Mais, une fois, -- j’avais cinq ans, -- à
mi-chemin du
village, ma pauvre mère me déposa en disant:
-- Oh! tu pèses trop, maintenant; je ne puis plus te porter.
Après la messe, avec ma mère, nous’ allions
voir mes grands-parents,
dans leur belle cuisine voûtée en pierre blanche,
où, de coutume, les
bourgeois du lieu, M. Deville, M. Dumas, M. Ravoux, le Cadet
Rivière,
en se promenant sur les dalles, entre l’évier et la
cheminée,
venaient parler du gouvernement.
M. Dumas, qui avait été juge et qui
s’était démis en 1830, aimait,
sur toute chose, à donner des conseils, comme celui- ci,
par exemple,
qu’avec sa grosse voix, il répétait, tous les
dimanches, aux jeunes
mères qui dodelinaient leurs mioches:
-- Il ne faut donner aux enfants ni couteau, ni clé, ni
livre : parce
qu'avec un couteau l’enfant peut se couper; une clé,
il peut la
perdre et, un livre, le déchirer.
M. Durnas ne venait pas seul: avec son opulente épouse
et leurs onze
ou douze enfants, ils remplissaient le salon, le beau salon
des
ancêtres, tout tapissé de toile peinte, de Mar-
seille, représentant
des oisillons et des paniers en fleurs, et là, pour
étaler
l’éducation de sa lignée, il faisait, non
sans orgueil, déclamer,
vers à vers, mot à mot, un peu à l’un,
un peu à l’autre, le récit de
Théramène:
A peine nous sortions des portes de Trézène...
De Trégène... Il était sur son char... sur chon sar...
Ses gardes affligés... affizés...
Imitaient son silence autour de lui rangés...
Lui ranzés.
Ensuite, il disait à ma mère:
-- Et le vôtre, Délaïde, lui apprenez-vous rien pour réciter?
-- Si répondait naïvement ma mère: il sait
la sornette de Jean du
Porc.
-- Allons, mignon, dis Jean du Porc, me criait tout le monde.
Et alors en baissant la tête, j’ânonnais timidement:
Qui est mort? — Jean du Porc. — Qui le pleure?
— Le roi Maure — Qui
le rit? — La perdrix. — Qui le chante? — La
calandre — Qui en sonne
le glas? — Le cul de la poêle. — Qui en porte le
deuil? — Le cul du
chaudron.
C'est avec ces contes-là, chants de nourrices et
sornettes, que nos
parents, à cette époque, nous apprenaient à
parler la bonne langue
provençale; tandis qu’à présent, la
vanité ayant pris le dessus dans
la plupart des familles, c’est avec le système de
l’excellent M.
Dumas que l’on enseigne les enfants et qu’on en fait
de petits niais
qui sont, dans le pays, tels que des enfants trouvés,
sans attaches
ni racines, car il est de mode, aujourd’hui, de renier
absolument
tout ce qui est de tradition.
Il faut que je parle un peu, maintenant, du bonhomme Etienne,
mon
aïeul maternel. Il était, comme mon père,
ménager propriétaire,
d’une bonne maison comme lui, et d’un bon sang : avec
cette
différence que, du côté des Mistral,
c’étaient des laborieux, des
économes, des amasseurs de biens, qui, en tout le pays,
n’avaient pas
leurs pareils, et que, du côté de ma mère,
tout à fait insouciants et
n’étant jamais prêts pour aller au labour, ils
laissaient l’eau
courir et mangeaient leur avoir. L’aïeul
Étienne, pour tout dire,
était (devant Dieu soit-il) un vrai Roger Bontemps.
Bien qu’il eût huit enfants, entre lesquels six
filles (qui, à
l’heure des repas, se faisaient servir leur part et puis
allaient
manger dehors, sur le seuil de la maison, leur assiette à
la main),
dès qu’il y avait fête quelque part, en avant!
Il partait pour trois
jours avec les camarades. Il jouait, bambochait tant que
duraient les
écus; puis, souple comme un gant, quand les deux toiles
se touchaient
(1), le quatrième jour il rentrait au logis et, alors,
grand’maman
Nanon, une femme du bon Dieu, lui criait:
-- N’as-tu pas honte, dissipateur que tu es, de manger
comme ça le
bien de tes filles I
(1) Quand la poche est vide.
-- Hé! bonasse, répondait-il, de quoi vas-tu
t'inquiéter? Nos
fillettes sont jolies, elles se marieront sans dot. Et tu
verras,
Nanon, ma mie, nous n'en aurons pas pour les derniers.
Et, amadouant ainsi et cajolant la bonne femme, il lui faisait
donner
sur son douaire des hypothèques aux usuriers, qui lui
prêtaient de
l'argent à cinquante ou à cent pour cent, ce qui
ne l'empêchait pas,
quand ses compagnons de jeu venaient, de faire, avec eux, le
branle
devant la cheminée, en chantant tous ensemble:
Oh! la charmante vie que font les gaspilleurs!
Ce sont de braves gens,
Quand ils n'ont plus d'argent.
Ou bien ce rigaudon qui les faisait crever de rire:
Nous sommes trois qui n'avons pas le sou, -- Qui n'avons
pas le sou,
-- Qui n'avons pas le sou. -- Et le compère qui est
derrière, -- N'a
pas un denier, -- N'a pas un denier.
Et quand ma pauvre aïeule se désolait de voir
ainsi partir, l'un
après l'autre, les meilleurs morceaux, la fleur de son
beau
patrimoine:
-- Eh! bécasse, que pleures-tu? lui faisait mon
grand-père, pour
quelques lopins de terre? Il y pleuvait comme à la
rue.
Ou bien:
-- Cette lande, quoi! ce qu'elle rendait, ma belle, ne payait
pas les
impositions!
Ou bien:
-- Cette friche-là? les arbres du voisin la
desséchaient comme
bruyère.
Et toujours, de cette façon, il avait la riposte aussi
prompte que
joyeuse... Si bien qu'il disait même, en parlant des
usuriers:
-- Eh! morbleu, c'est bien heureux qu'il y ait des gens
pareils.
Car, sans eux, comment ferions-nous, les dépensiers, les
gaspilleurs,
pour trouver du quibus, en un temps où comme on sait,
l'argent est
marchandise?
C'était l'époque, en ce temps-là,
où Beaucaire, avec sa foire,
faisait merveille sur le Rhône; il venait là du
monde, soit par eau,
soit par terre, de toutes les nations, jusqu'à des Turcs
et des
nègres.
Tout ce qui sort des mains de l'homme, toutes espèces
de choses qu'il
faut pour le nourrir, pour le vêtir, pour le loger, pour
l'amuser,
pour l'attraper, depuis les meules de moulins, les pièces
de toile,
les rouleaux de drap, jusqu'aux bagues de verre portant au
chaton un
rat, vous l'y trouviez à profusion, à monceaux,
à faisceaux ou en
piles, dans les grands magasins voûtés, sous les
arceaux des Halles,
aux navires du port, ou bien dans les baraques innombrables du
Pré.
C'était comme nous dirions, mais avec un
côté plus populaire et
grouillant de vie, c'était là tous les ans, au
soleil de juillet,
l'exposition universelle de l'industrie du Midi.
Mon grand-père Étienne, comme vous pensez bien,
ne manquait pas telle
occasion d'aller, quatre ou cinq jours, faire à Beaucaire
ses
bamboches. Donc, sous prétexte d'aller acheter du poivre,
du girofle
ou du gingembre avec, dans chaque poche de sa veste, un mouchoir
de
fil, car il prenait du tabac, et trois autres mouchoirs, en
pièce,
non coupés, dont en guise de ceinture il se ceignait les
reins; et il
flânait ainsi, tout le franc jour de Dieu, autour des
bateleurs, des
charlatans, des comédiens, surtout des bohémiens,
lorsqu'ils
discutent et se harpaillent pour le marché et marchandage
de quelque
bourrique maigre.
Un délicieux régal pour lui: Polichinelle avec
Rosette! Il y était
toujours plus neuf et ravi, bouche bée, il y riait comme
un pauvre
aux pantalonnades et aux coups de batte qui pleuvaient là
sans cesse
sur le propriétaire et sur le commissaire. A ce point les
filous (et
imaginez-vous si, à Beaucaire, ils pullulaient!) lui
tiraient chaque
année, tout doucement, l'un après l'autre, sans
qu'il se retournât,
tous ses mouchoirs; et quand il n'en avait plus, chose qu'il
savait
d'avance, il dénouait sa ceinture, sans plus de chagrin
que ça, et
s'en torchait le nez. Mais, quand il rentrait à Maillane,
avec le
nez tout bleu, -- de la teinture des mouchoirs, des mouchoirs
neufs
qui avaient déteint:
-- Allons, lui disait ma grand'mère, on t'a encore
volé tes
mouchoirs.
-- Qui te l'a dit? faisait l'aïeul.
-- Pardi, tu as le nez tout bleu: tu t'es mouché avec ta ceinture.
-- Bah! je n'en ai pas regret, répondait le bon humain;
ce
Polichinelle m'a tant fait rire!
Bref, quand ses filles (et ma mère en était une)
furent d'âge à se
marier, comme elles n'étaient pas gauches, ni bien
désagréables, les
galants, malgré tout, vinrent tout de même à
l'appeau. Seulement,
quand les pères disaient à mon aïeul:
-- Autrement, le cas échéant, combien faites-vous à vos filles?
-- Combien je fais à mes filles? répondait
maître Étienne, tout rouge
de colère; ô graine d'imbécile, c'est
dommage! A ton gars je
donnerais une belle gouge, tout élevée, toute
nippée, et j'y
ajouterais encore des terres et de l'argent! Qui ne veut pas
mes
filles telles quelles, qu'il les laisse... Dieu merci, à
la huche de
maître Étienne il y a du pain.
Or, n'est-il pas vrai que les filles du grand-père
furent prises,
toutes les six, rien que pour leurs beaux yeux, et même
qu'elles
firent toutes de bons mariages? Fille jolie, dit le
proverbe,
porte sur le front sa dot.
Mais je ne veux pas quitter la prime fleur de mon enfance sans
en
cueillir encore un tout petit bouquet.
Derrière le Mas du Juge, c'est l'endroit où je
suis né, il y avait le
long du chemin un fossé qui menait son eau à notre
vieux Puits à
roue. Cette eau n'était pas profonde, mais elle
était claire et
riante, et, quand j'étais petit, je ne pouvais
m'empêcher, surtout
les jours d'été, d'aller jouer le long de sa
rive.
Le fossé du Puits à roue! Ce fut le premier
livre où j'appris, en
m'amusant, l'histoire naturelle. Il y avait là des
poissons,
épinoches ou carpillons, qui passaient par bandes et que
j'essayais
de pêcher dans un sachet de canevas, qui avait servi
à mettre des
clous et que je suspendais au bout d'un roseau. Il y avait
des
demoiselles vertes, bleues, noiraudes, que doucement, tout
doucement,
lorsqu'elles se posaient sur les typhas, je saisissais de mes
petits
doigts, quand elles ne s'échappaient pas,
légères, silencieuses, en
faisant frissonner le crêpe de leurs ailes; il y avait
des
"notonectes", espèces d'insectes bruns avec le ventre
blanc, qui
sautillent sur l'eau et puis remuent leurs pattes à la
façon des
cordonniers qui tirent le ligneul. Ensuite des grenouilles,
qui
sortaient de la mousse une échine glauque,
chamarrée d'or, et qui, en
me voyant, lestement faisaient leur plongeon; des tritons, sorte
de
salamandres d'eau, qui farfouillaient dans la vase; et de
gros
escarbots qui rôdaient dans les flaches et qu'on nommait
des
"mange-anguilles".
Ajoutez à cela un fouillis de plantes aquatiques,
telles que ces
"massettes", cotonnées et allongées, qui sont les
fleurs du typha;
telles que le nénuphar qui étale, magnifique, sur
la nappe de l'eau,
ses larges feuilles rondes et son calice blanc; telles que
le
"butome" au trochet de fleurs roses, et le pâle narcisse
qui se mire
dans le ru, et la lentille d'eau aux feuilles minuscules, et
la
"langue de boeuf" qui fleurit comme un lustre, avec les "yeux
de
l'Enfant Jésus" qui est le myosotis.
Mais de tout ce monde-là, ce qui m'engageait le plus,
c'était la
fleur des "glais". C'est une grande plante qui croît au
bord des
eaux par grosses touffes, avec de longues feuilles cultriformes
et de
belles fleurs jaunes qui se dressent en l'air comme des
hallebardes
d'or. Il est à croire même que les fleurs de lis
d'or, armes de
France et de Provence, qui brillent sur le fond d'azur,
n'étaient que
des fleurs de glais: "fleur de lis" vient de "fleur d'iris", car
le
glais est un iris, et l'azur du blason représente bien
l'eau où croît
le glais.
Toujours est-il, qu'un jour d'été, quelque temps
après la moisson, on
foulait nos gerbes, et tous les gens du "mas" étaient
dans l'aire à
travailler. A l'entour des chevaux et des mulets qui
piétinaient,
ardents, autour de leurs gardiens, il y avait bien vingt hommes
qui,
les bras retroussés, en cheminant au pas, deux par deux,
quatre par
quatre, retournaient les épis ou enlevaient la paille
avec des
fourches de bois. Ce joli travail se faisait gaiement, en
dansant au
soleil, nu-pieds, sur le grain battu.
Au haut de l'aire, porté par les trois jambes d'une
chèvre rustique,
formée de trois perches, était suspendu le van.
Deux ou trois filles
ou femmes jetaient avec des corbeilles dans le cerceau du crible
le
blé mêlé aux balles; et le "maître",
mon père, vigoureux et de haute
taille, remuait le crible au vent, en ramenant ensemble les
mauvaises
graines au-dessus; et quand le vent faiblissait, ou que, par
intervalles, il cessait de souffler, mon père, avec le
crible
immobile dans ses mains se retournait vers le vent, et,
sérieux,
l'oeil dans l'espace, comme s'il s'adressait à un dieu
ami, il lui
disait:
-- Allons, souffle, souffle, mignon!
Et le mistral, ma foi, obéissant au patriarche,
haletait de nouveau
en emportant la poussière; et le beau blé
béni tombait en blonde
averse sur le monceau conique qui, à vue d'oeil, montait
entres les
jambes du vanneur.
Le soir venu, ensuite, lorsqu'on avait amoncelé le
grain avec la
pelle, que les hommes poussiéreux allaient se laver au
puits ou tirer
de l'eau pour les bêtes, mon père, à grandes
enjambées, mesurait le
tas de blé et y traçait une croix avec le manche
de la pelle en
disant: "Que Dieu te croisse!"
Par une belle après-midi de cette saison d'aires, -- je
portais
encore les jupes: j'avais à peine quatre ou cinq ans --
après m'être
bien roulé, comme font les enfants, sur la paille
nouvelle, je
m'acheminai donc seul vers le fossé du Puits à
roue.
Depuis quelques jours, les belles fleurs de glais
commençaient à
s'épanouir et les mains me démangeaient d'aller
cueillir quelques-uns
de ces beaux bouquets d'or.
J'arrive au fossé; doucement, je descends au bord de
l'eau; j'envoie
la main pour attraper les fleurs... Mais, comme elles
étaient trop
éloignées, je me courbe, je m'allonge, et patatras
dedans: je tombe
dans l'eau jusqu'au cou.
Je crie. Ma mère accourt; elle me tire de l'eau, me
donne quelques
claques, et, devant elle, trempé comme un caneton, me
faisant filer
vers le Mas:
-- Que je t'y voie encore, vaurien, vers le fossé!
-- J'allais cueillir des fleurs de glais.
-- Oui, va, retournes-y, cueillir tes glais, et encore tes
glais. Tu
ne sais donc pas qu'il y a un serpent dans les herbes
cachés, un gros
serpent qui hume les oiseaux et les enfants, vaurien?
Et elle me déshabilla, me quitta mes petits souliers,
mes
chaussettes, ma chemisette, et pour faire sécher ma robe
trempée et
ma chaussure, elle me chaussa mes sabots et me mit ma robe
du
dimanche, en me disant:
-- Au moins, fais attention de ne pas te salir.
Et me voilà dans l'aire; je fais sur la paille
fraîche quelques
jolies cabrioles; j'aperçois un papillon blanc qui
voltige dans un
chaume. Je cours, je cours après, avec mes cheveux blonds
flottant
au vent hors de mon béguin... et paf! me voilà
encore vers le fossé
du Puits à roue...
Oh! mes belles fleurs jaunes! Elles étaient toujours
là, fières au
milieu de l'eau, me faisant montre d'elles, au point qu'il ne me
fut
plus possible d'y tenir. Je descends bien doucement, bien
doucement
sur le talus; je place mes petons biens ras, bien ras de
l'eau;
j'envoie la main, je m'allonge', je m'étire tant que je
puis... et
patatras! je me fiche jusqu'au derrière dans la vase.
Aïe! aïe! aïe! Autour de moi, pendant que je
regardais les bulles
gargouiller et qu'à travers les herbes je croyais
entrevoir le gros
serpent, j'entendais crier dans l'aire:
-- Maîtresse! courez vite, je crois que le petit est
encore tombé à
l'eau!
Ma mère accourt, elle me saisit, elle m'arrache tout
noir de la boue
puante, et la première chose, troussant ma petite robe,
vlin! vlan!
elle m'applique une fessée retentissante.
-- Y retourneras-tu, entêté, aux fleurs de glais?
Y retourneras-tu
pour te noyer?... Une robe toute neuve que voilà perdue,
fripe-tout,
petit monstre! qui me feras mourir de transes!
Et, crotté et pleurant, je m'en revins donc au Mas la
tête basse, et
de nouveau on me dévêtit et on me mit, cette fois,
ma robe des jours
de fête... Oh! la galante robe! Je l'ai encore devant les
yeux,
avec ses raies de velours noir, pointillée d'or sur fond
bleuâtre.
Mais bref, quand j'eus ma belle robe de velours:
-- Et maintenant, dis-je à ma mère, que vais-je faire?
-- Va garder les gelines, me dit-elle; qu'elles n'aillent pas
dans
l'aire... Et toi, tiens-toi à l'ombre.
Plein de zèle, je vole vers les poules qui
rôdaient par les chaumes,
becquetant les épis que le râteau avait
laissés. Tout en gardant,
voici qu'une poulette huppée -- n'est-ce pas drôle?
-- se met à
pourchasser, savez-vous quoi? une sauterelle, de celles qui ont
les
ailes rouges et bleues... Et toutes deux, avec moi après,
qui
voulais voir la sauterelle, de sauter à travers champs,
si bien que
nous arrivâmes au fossé du Puits à roue!
Et voilà encore les fleurs d'or qui se miraient dans le
ruisseau et
qui réveillaient mon envie, mais une envie
passionnée, délirante,
excessive, à me faire oublier mes deux plongeons dans le
fossé:
"Oh! mais, cette fois, me dis-je, va, tu ne tomberas pas!"
Et, descendant le talus, j'entortille à ma main un jonc
qui croissait
là; et me penchant sur l'eau avec prudence, j'essaie
encore
d'atteindre de l'autre main les fleurs de glais... Ah! malheur,
le
jonc se casse et va te faire teindre! Au milieu du fossé,
je plonge
la tête première.
Je me dresse comme je puis, je crie comme un perdu, tous les
gens de
l'aire accourent:
-- C'est encore ce petit diable qui est tombé dans le
fossé. Ta
mère, cette fois, enragé polisson, va te fouailler
d'importance!
Eh bien! non; dans le chemin, je la vis venir, pauvrette, tout
en
larmes et qui disait:
-- Mon Dieu! je ne veux pas le frapper, car il aurait
peut-être un
"accident". Mais ce gars, sainte Vierge, n'est pas comme les
autres:
il ne fait que courir pour ramasser des fleurs; il perd tous
ses
jouets en allant dans les blés chercher des bouquets
sauvages...
Maintenant, pour comble, il va se jeter trois fois, depuis
peut-être
une heure, dans le fossé du Puits à roue... Ah!
tiens-toi, pauvre
mère, morfonds-toi pour l'approprier. Qui lui en
tiendrait, des
robes? Et bienheureuse encore -- mon Dieu, je vous rends
grâce --
qu'il ne soit pas noyé!
Et ainsi, tous les deux, nous pleurions le long du
fossé. Puis, une
fois dans le Mas, m'ayant quitté mon vêtement, la
sainte femme
m'essuya, nu, de son tablier; et, de peur d'un effroi, m'ayant
fait
boire une cuillerée de vermifuge elle me coucha dans ma
berce, où,
lassé de pleurer, au bout d'un peu je m'endormis.
Et savez-vous ce que je songeai: pardi! mes fleurs de glais...
Dans
un beau courant d'eau, qui serpentait autour du Mas,
limpide,
transparent, azuré comme les eaux de la Fontaine de
Vaucluse, je
voyais de belles touffes de grands et verts glaïeuls, qui
étalaient
dans l'air une féerie de fleurs d'or!
Des demoiselles d'eau venaient se poser sur elles avec leurs
ailes de
soie bleue, et moi je nageais nu dans l'eau riante; et je
cueillais à
pleines mains, à jointées, à
brassées, les fleurs de lis blondines.
Plus j'en cueillais, plus il en surgissait.
Tout à coup, j'entends une voix qui me crie: "Frédéri!"
Je m'éveille et que vois-je! Une grosse poignée
de fleurs de glais
couleur d'or qui bondissaient sur ma couchette.
Lui-même, le patriarche, le Maître, mon seigneur
père, était allé
cueillir les fleurs qui me faisaient envie; et la
Maîtresse, ma mère
belle, les avait mises sur mon lit.
CHAPITRE II.
MON PÈRE.
L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père
à la Révolution. --
La bûche bénite. -- Les récits de la
Noël. -- Le capitaine Perrin.
-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.
Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie
des
laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand,
parfois, passait
au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne
parler que
français, moi, tout interloqué et même
humilié de voir que mes
parents devenaient soudain révérencieux pour lui,
comme s'il était
plus qu'eux:
-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne
parle pas comme
nous?
-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.
-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je
ne veux
pas être monsieur.
J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des
visites, comme
celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins
de
terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il
parlait de ma mère,
devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse",
là, en cérémonie,
il la dénommait ma mouié (mon
épouse). Le beau marquis et la
marquise, qui se trouvait être la soeur du
général de Galliffet,
chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et
autres
gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais
descendre de voiture,
comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite
me cacher
dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:
-- Frédéric!
Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot,
j'attendais,
moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis,
pendant
que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:
-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le
voir,
cet insupportable, et il va se cacher!
Et au lieu de dragées, quand je sortais ensuite,
craintif, de ma
tanière, vlan! j'avais ma fessée.
J'aimais bien mieux aller avec le Papoty, notre
maître-valet, quand,
derrière la charrue tirée par ses deux mules, les
mains au mancheron,
il me criait, patelin:
-- Petiot, viens vite, viens. Je t'apprendrai à labourer.
Et tout de suite, nu-pieds, nu-tête,
émoustillé, me voilà dans le
sillon, trottinant, farfouillant, le long de la tranchée,
pour
cueillir les primevères ou les muscaris bleus, que le soc
arrachait.
-- Ramasse des colimaçons, me disais le Papoty.
Et quand j'avais les colimaçons, une poignée dans chaque main:
-- Maintenant, me faisait-il, avec les colimaçons,
tiens, empoigne
les cornes du manche de la charrue.
Et comme, moi crédule, avec mes petits doigts, je
prenais les
mancherons, lui, pressant de ses doigts rudes mes deux mains
pleines
d'escargots qui s'écrabouillaient dans ma chair:
-- A présent, me disait le valet de labour en riant aux
éclats, tu
pourras dire, petit, que tu as tenu la charrue!
On m'en faisait, ma foi, de toutes les couleurs. C'est ainsi
que,
dans les fermes, on déniaise les enfants. Quelquefois, en
venant de
traire, notre berger Rouquet me criait:
-- Viens, petit, boire à même dans le piau.
Le piau est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans
lequel on
trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les
bras
troussés, sortir de la bergerie en portant à la
main le vase à traire
écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais,
affriolé, pour
le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je
m'abreuvais à la
"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la
tête
jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le
museau
ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un
jeune chien, me vautrer
dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on
ne m'y
attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.
Après, c'était un faucheur qui me disait:
-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de
frappe-talon; veux-tu me
faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu
auras les
passereaux.
Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.
-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce
gros
saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.
Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors,
faisant mine de
grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du
talon.
C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de
nos
travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon
éducation
d'enfance.
Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques!
Chaque saison
renouvelait la série des travaux. Les labours, les
semailles, la
tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le
dépiquage, les
vendanges et la cueillette des olives, déployaient
à ma vue les actes
majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais
éternellement
indépendante et calme.
Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou
à la journée,
de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du
Mas,
qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la
fourche sur
l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles,
comme dans
les peintures de Léopold Robert.
Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un
après l'autre,
entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son
rang,
autour de la grande table, avec mon seigneur père qui
tenait le haut
bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail
du
jour, s'il était avantageux, si la terre était
dure ou molle ou en
état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait
la lame de
son couteau et, sur le coup, tous se levaient.
Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la
taille, par
le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et
grand
vieillard, digne dans son langage, ferme dans son
commandement,
bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.
Engagé volontaire pour défendre la France,
pendant la Révolution, il
se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au
fort de la
Terreur, il avait été requis pour porter du
blé à Paris, ou régnait
la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait
tué le roi. La
France, épouvantée, était dans la
consternation. En retournant, un
jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie
froide qui lui
battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu
des
roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays.
Les
deux compatriotes se tendirent la main, et mon père,
prenant la
parole:
-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?
-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris
porter les saints et
les cloches.
Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent
et, ôtant son chapeau
devant les saints de son pays et les cloches de son
église, qu'il
rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:
-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on
te nomme,
pour cela, représentant du peuple?
L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un
blasphème, il fit
tirer ses bêtes.
Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir,
en été comme
en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête
découverte, les mains
croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée
d'un ruban de fil,
qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute,
la prière
pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées
s'allongeaient,
il lisait l'Évangile à ses enfants et
domestiques.
Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le
Nouveau
Testament, l'Imitation et Don Quichotte (lequel
lui rappelait sa
campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).
-- Comme de notre temps les écoles étaient
rares, c'est un pauvre,
nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par
semaine,
m'avait appris ma croix de par Dieu.
Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et
coutume des anciens
pères de famille, il écrivait ses affaires, ses
comptes et dépenses,
avec ses réflexions, sur un grand mémorial
dénommé Cartabèou.
Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours
content, et si, parfois,
il entendait les gens se plaindre, soit des vents
tempétueux, soit
des pluies torrentielles:
-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut
sait fort bien
ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la
Provence,
qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et
si,
pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il
faut de
tout, mes enfants.
Bien que, le long du chemin, il ramassât une
bûchette pour l'apporter
au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble
ordinaire, de
légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il
fût sobre
toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table
était
ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis,
si
l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il
était bon
travailleur; et, si l'on répondait oui:
-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.
Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la
grande fête, c'était la
veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs
dételaient de bonne
heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une
serviette, une belle
galette à l'huile, une rouelle de nougat, une
jointée de figues
sèches, un fromage du troupeau, une salade de
céleri et une bouteille
de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs
s'en
allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et
dans leur
maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres
hères qui
n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque
vieux
garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en
disant:
-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la
bûche au feu, avec
vous autres.
Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la
"bûche de Noël",
qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre
fruitier. Nous
l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus
âgé la tenant d'un
bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous
lui faisions
faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la
dalle du foyer,
mon père, solennellement, répandait sur la
bûche un verre de vin
cuit, en disant:
Allégresse! Allégresse,
Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
Avec Noël, tout bien vient:
Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.
Et, nous écriant tous: "Allégresse,
allégresse, allégresse!", on
posait l'arbre sur les landiers et, dès que
s'élançait le premier jet
de flamme:
A la bûche
Boute feu!
disait mon père en se signant. Et, tous, nous nous mettions à table.
Oh! la sainte tablée, sainte réellement, avec,
tout à l'entour, la
famille complète, pacifique et heureuse. A la place du
caleil,
suspendu à un roseau, qui, dans le courant de
l'année, nous éclairait
de son lumignon, ce jour-là, sur la table, trois
chandelles
brillaient; et si, parfois, la mèche tournait devers
quelqu'un,
c'était de mauvais augure. A chaque bout, dans une
assiette,
verdoyait du blé en herbe, qu'on avait mis germer dans
l'eau le jour
de la Sainte-Barbe. Sur la triple nappe blanche, tour à
tour
apparaissaient les plats sacramentels: les escargots, qu'avec un
long
clou chacun tirait de la coquille; la morue frite et le
muge aux
olives, le cardon, le scolyme, le céleri à la
poivrade, suivis d'un
tas de friandises réservées pour ce
jour-là, comme: fouaces à
l'huile, raisins secs, nougat d'amandes, pommes de paradis;
puis,
au-dessus de tout, le grand pain calendal, que l'on
n'entamait
jamais qu'après en avoir donné, religieusement, un
quart au premier
pauvre qui passait.
La veillée, en attendant la messe de minuit,
était longue ce jour-là;
et longuement, autour du feu, on y parlait des ancêtres et
on louait
leurs actions. Mais, peu à peu et volontiers, mon brave
homme de
père revenait à l'Espagne et à ses
souvenirs du siège de Figuières.
Si je vous disais, commençait-il, qu'étant
là-bas en Catalogne, et
faisant partie de l'armée, je trouvai le moyen, au fort
de la
Révolution, de venir de l'Espagne, malgré la
guerre et malgré tout,
passer avec les miens les fêtes de Noël! Voici, ma
foi de Dieu,
comment s'arrangea la chose:
"Au pied du Canigou, qui est une grande montagne entre
Perpignan et
Figuières, nous tournions, retournions depuis
passablement de temps,
en bataillant, à toi, à moi, contre les troupes
espagnoles. Aïe! que
de morts, que de blessés et de souffrances et de
misères! Il faut
l'avoir vu, pour savoir cela. De plus, au camp, --
c'était en
décembre, -- il y avait manque de tout; et les mulets et
les chevaux,
à défaut de pâture, rongeaient,
hélas! les roues des fourgons et des
affûts.
"Or, ne voilà-t-il pas qu'en rôdant, moi, au fond
d'une gorge, du
côté de la mer, je vais découvrir un arbre
d'oranges, qui étaient
rousses comme l'or!
"-- Ha! dis-je au propriétaire, à n'importe quel
prix, vous allez me
les vendre.
"Et, les ayant achetées, je m'en reviens de suite au
camp et, tout
droit à la tente du capitaine Perrin (qui était de
Cabanes), je vais
avec mon panier et je lui dis:
"-- Capitaine, je vous apporte quelques oranges...
"-- Mais où as-tu pris !ça?
"-- Où j'ai pu, capitaine.
"-- Oh! luron, tu ne saurais me faire plus de plaisir...
Aussi,
demande-moi, vois-tu, ce que tu voudras, et tu l'obtiendras ou
je ne
pourrai.
"-- Je voudrais bien, lui fis-je alors, avant qu'un boulet de
canon
me coupe en deux, comme tant d'autres, aller, encore une fois,
"poser
le bûche de Noël" en Provence, dans ma famille.
"-- Rien de plus simple, me fit-il; tiens, passe l'écritoire.
Et mon capitaine Perrin (que Dieu, en paradis, l'ait
renfermé, cher
homme) sur un papier, que j'ai encore, me griffonna ce que je
vais
dire:
"Armée des Pyrenées-Orientales.
"Nous Perrin, capitaine aux transports militaires, donnons
congé au
citoyen François Mistral, brave soldat
républicain, âgé de vingt-deux
ans, taille de cinq pieds six pouces, nez ordinaire, bouche
idem,
menton rond, front moyen, visage ovale, de s'en aller dans son
pays,
par toute la République, et au diable, si bon lui
semble.
"Et voilà, mes amis, que j'arrive à Maillane, la
belle veille de
Noël, et vous pouvez penser l'ahurissement de tous, les
embrassades
et les fêtes. Mais, le lendemain, le maire (je vous tairai
le nom de
ce fanfaron braillard, car ses enfants sont encore vivants) me
fait
venir à la commune et m'interpelle comme ceci:
"-- Au nom de la loi, citoyen, comment va que tu as quitté l'armée?
"-- Cela va, répondis-je, qu'il ma pris fantaisie de
venir, cette
année, "poser la bûche" à Maillane.
"-- Ah oui? En ce cas-là, tu iras, citoyen, t'expliquer
au tribunal
du district, à Tarascon.
"-- Et, tel que je vous le dis, je me laissai conduire par
deux
gardes nationaux, devant les juges du district. Ceux-ci, trois
faces
rogues, avec le bonnet rouge et des barbes jusque-là:
"-- Citoyen, me firent-ils en roulant de gros yeux, comment
ça se
fait-il que tu aies déserté?
"Aussitôt, de ma poche ayant tiré mon passeport:
"-- Tenez, lisez, leur dis-je.
"Ah! mes amis de Dieu, dès avoir lu, ils se dressent en
me secouant
la main:
"-- Bon citoyen, bon citoyen! me crièrent-ils. Va, va,
avec des
papiers pareils, tu peux l'envoyer coucher, le maire de
Maillane.
"Et après le Jour de l'An, j'aurais pu rester, n'est-ce
pas? Mais il
y avait le devoir et je m'en retournai rejoindre."
Voilà, lecteur, au naturel, la portraiture de famille,
d'intérieur
patriarcal et de noblesse et de simplicité, que je tenais
à te
montrer.
Au Jour de l'An, -- nous clôturerons par cet autre
souvenir, -- une
foule d'enfants, de vieillards, de femmes, de filles, venaient,
de
grand matin, nous saluer comme ceci:
Bonjour, nous vous souhaitons à tous la bonne
année,
Maîtresse, maître, accompagnée
D'autant que le bon Dieu voudra.
-- Allons, nous vous la souhaitons bonne, répondaient
mon père et ma
mère en donnant à chacun, bonnement, sous forme
d'étrennes, une
couple de pains longs et de miches rebondies.
Par tradition, dans notre maison, comme dans plusieurs autres,
on
distribuait ainsi, au nouvel an, deux fournées de pain
aux pauvres
gens du village.
Vivrais-je cent ans,
Cent ans, je cuirai,
Cent ans, je donnerai aux pauvres.
Cette formule, tous les soirs revenait dans la prière
que mon père
faisait avant d'aller au lit. Et aussi, à ses
obsèques, les pauvres
gens, avec raison, purent dire, en le plaignant:
-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges dans le ciel
l'accompagnaient. Amen!
CHAPTER III
LES ROIS MAGES
A la rencontre des Rois. -- La crèche. -- Les
sornettes
maternelles. -- Dame Renaude. -- Les hantises de la nuit. --
Le
cheval de Cambaud. -- Les Sorciers. -- Les Matagots.
--L'Esprit
Fantastique.
-- C'est demain la fête des Rois; si vous voulez les
voir arriver,
allez vite, petits, à leur rencontre, et portez-leur
quelques
offrandes.
Voilà, de notre temps, la veille du jour des Rois, ce
que nous
disaient nos mères.
Et en avant! Toute la marmaille, les enfants du village,
nous
partions enthousiastes au-devant des Rois Mages, qui venaient
à
Maillane, avec leurs pages, leurs chameaux et toute leur suite,
pour
adorer l'Enfant Jésus.
-- Où allez-vous, petits?
-- Nous allons au-devant des Rois.
Et ainsi, tous ensemble, mioches ébouriffés et
blondines fillettes,
en béguins et petits sabots, nous partions sur le Chemin
d'Arles, le
coeur tressailli de joie, les yeux pleins de visions, et
nous
portions à la main, comme on nous l'avait dit, des
galettes pour les
Rois, des figues sèches pour les pages, avec du foin pour
les
chameaux.
Jours croissants,
Jours cuisants.
La bise sifflait, c'est vous dire qu'il faisait froid. Le
soleil
descendait, blafard, devers le Rhône. Les ruisseaux
étaient gelés.
L'herbe des bords était brouie. Des saules
défeuillés, les branches
rougeoyaient. Le rouge-gorge, le troglodyte, sautillaient,
frémissants, familiers, de branche en branche... Et l'on
ne voyait
personne aux champs, à part quelque pauvre veuve qui
rechargeait sur
la tête son tablier plein de bois sec, ou quelque vieux
dépenaillé
qui cherchait des escargots au pied d'une haie morte.
-- Où allez-vous si tard, petits?
-- Nous allons au-devant des Rois!
Et la tête en arrière, fiers comme jeune coqs, en
riant, en chantant,
en courant à cloche-pied ou en faisant des glissades,
nous allions
devant nous sur le chemin blanchâtre, balayé par le
vent.
Puis, le jour déclinait. Le clocher de Maillane
disparaissait
derrière les arbres, derrière les grands
cyprès aux pointes noires;
et la campagne, vaste et nue, s'épandait au lointain...
Nous
portions nos regards si loin que nous pouvions, à perte
de vue, mais
en vain! Rien ne se montrait à nous, hormis quelque
faisceau
d'épines emporté dans les chaumes par le vent.
Comme les soirs
d'hiver et de janvier, tout était triste, souffreteux et
muet.
Quelquefois, cependant, nous rencontrions un berger qui,
plié dans sa
cape, venait de faire paître ses brebis.
-- Mais où allez-vous, enfants si tard?
-- Nous allons au-devant des Rois... Ne pourriez-vous pas nous
dire
s'ils sont encore bien loin?
-- Ah! oui, les Rois? c'est vrai... Ils sont là
derrière qui
viennent; vous allez bientôt les voir.
Et de courir, et de courir, à la rencontre des Rois
avec nos gâteaux,
nos petites galettes, et les poignées de foin pour les
chameaux.
Puis, le jour défaillait. Le soleil, obstrué par
un nuage énorme,
s'évanouissait peu à peu. Les babils
folâtres calmaient un brin. La
bise fraîchissait et les plus courageux marchaient en
retenant.
Tout à coup:
-- Les voilà!
Un cri de joie folle partait de toutes les bouches... et
la
magnificence de la pompe royale éblouissait nos yeux.
Un
rejaillissement, un triomphe de couleurs splendides,
fastueuses,
enflammait, embrasait la zone du couchant; de gros lambeaux
de
pourpre flamboyaient; et d'or et de rubis, une demi-couronne,
dardant
un cercle de long rayons au ciel, illuminait l'horizon.
-- Les Rois! les Rois! voyez leur couronne! voyez leurs
manteaux!
voyez leurs drapeaux! et leur cavalerie et les chameaux qui
viennent!
Et nous demeurions ébaubis... Mais bientôt cette
splendeur, mais
bientôt cette gloire, dernière
échappée du soleil couchant, se
fondait, s'éteignait peu à peu dans les nues; et,
penauds, bouche
béante, dans la campagne sombre, nous nous trouvions tout
seuls:
-- Où ont passé les Rois?
-- Derrière la montagne.
La chevêche miaulait. La peur nous saisissait; et, dans
le
crépuscule, nous retournions confus, en grignotant les
gâteaux, les
galettes et les figues, que nous apportions pour les Rois.
Et quand nous arrivions, ensuite, à nos maisons:
-- Eh bien! les avez-vous vu? nos mères nous disaient.
-- Non, ils ont passé en delà, de l'autre côté de la montagne.
-- Mais quel chemin avez-vous pris?
-- Le Chemin Arlatan...
-- Ah! mes pauvres agneaux! Les Rois ne viennent pas de
là. C'est
du Levant qu'ils viennent. Pardi, il vous fallait prendre le
vieux
Chemin de Rome... Ah! comme c'était beau, si vous aviez
vu, si vous
aviez vu, lorsqu'ils sont entrés dans Maillane! Les
tambours, les
trompettes, les pages, les chameaux, quel vacarme, bon
Dieu!...
Maintenant, ils sont à l'église, où ils
font leur adoration. Après
souper, vous irez les voir.
Nous soupions vite, -- moi, chez ma mère-grand Nanan;
puis, nous
courions à l'église... Et, dans l'église
pleine, dès notre entrée,
l'orgue, accompagnant le chant de tout le peuple, entamait,
lentement, puis déployait, formidable, le superbe
noël:
Ce matin,
J'ai rencontré le train
De trois grands Rois qui allaient en voyage,
Ce matin,
J'ai rencontré le train
De trois grands Rois dessus le grand chemin.
Nous autres, affolés, nous nous faufilions, entre les
jupons des
femmes, jusques à la chapelle de la Nativité, et
là, suspendue sur
l'autel, nous voyions la Belle Étoile! nous voyions les
trois Rois
Mages, en manteaux rouge, jaune, et bleu, qui saluaient
l'Enfant
Jésus: le roi Gaspard avec sa cassette d'or, le roi
Melchior avec son
encensoir et le roi Balthazar avec son vase de myrrhe! Nous
admirions les charmants pages portant la queue de leurs
manteaux
traînants; puis, les chameaux bossus qui élevaient
la tête sur l'âne
et le boeuf; la Sainte Vierge et saint Joseph; puis, tout
autour, sur
une petite montagne en papier barbouillé, les bergers,
les bergères,
qui apportaient des fouaces, des paniers d'oeufs, des langes;
le
meunier, chargé d'un sac de farine; la bonne vieille qui
filait;
l'ébahi qui admirait; le gagne-petit qui remoulait;
l'hôtelier ahuri
qui ouvrait sa fenêtre, et, bref, tous les santons
qui figurent à
la Crèche. Mais c'était le Roi Maure que
nous regardions le plus.
Maintes fois, depuis lors, il m'est arrivé, quand
viennent les Rois,
d'aller me promener, à la chute du jour, dans le Chemin
d'Arles. Le
rouge-gorge et le troglodyte continuent d'y voleter le long des
haies
d'aubépine. Toujours quelque pauvre vieux y cherche,
comme jadis,
des escargots dans l'herbe et la chevêche toujours y
miaule; mais,
dans les nuées du couchant, je n'y vois plus la gloire,
ni la
couronne des vieux Rois.
-- Où ont passé les Rois?
-- Derrière la montagne.
Hélas! mélancolie, tristesse des choses vues,
autrefois dans la
jeunesse! Si grand, si beau que fût le paysage connu,
quand nous
voulons le revoir, quand nous voulons y retourner, il y
manque
toujours, toujours quelqu'un ou quelque chose!
Oh! vers les plaines de froment
Laissez-moi me perdre pensif,
Dans les grands blés pleins de ponceaux
Où, petit gars, je me perdais!
Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
En récitant son angélus;
Et, chantantes, les alouettes,
Moi, je les suis dans le soleil...
Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,
Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!(Iles d'Or).
Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon
âme ignorante,
quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux
chansons,
aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère
en filant,
cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait,
me chantait,
en douce langue de Provence: le Pater des Calendes,
Marie-Madeleine
la Pauvre Pécheresse, le Mousse de
Marseille, la Porcheronne, le
Mauvais Riche, et tant d'autres récits,
légendes et croyances de
notre race provençale, qui bercèrent mon jeune
âge d'un balancement
de rêves et de poésie émue! Après le
lait que m'avait donné son
sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel
des
traditions et du bon Dieu.
Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal
qui ne veut plus
tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts
angéliques de
l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui
fait
les saints et les héros, les poètes et les
artistes, -- aujourd'hui,
dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue
on lui dessèche
coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge
et l'école,
surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend
que trop tôt, la
réalité mesquine et la désillusion
analytique, scientifique, de tout
ce qui nous enchanta.
Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend
pour une belle
fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste
venait nous
tenir ce propos:
-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant
d'attrait pour
toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!
Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?
Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de
vérité autant
vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du
contraire de
la science moderne, en était arrivé au même
résultat, en représentant
la vie par la Danse macabre.
Bref, pour donner idée des imaginations, hantises,
peurs et spectres
qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en
scène
quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la
vieille
Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là
viendra à point.
La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant
sa
maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et
ridée, la pauvre femme,
comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les
mouches qui
se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et
puis
sommeille.
-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous
faites un
petit somme?
-- Ho! tiens, que veux-tu faire? Je suis là, à
dire vrai, sans
dormir ni veiller... Je rêvasse, je dis des
patenôtres. Mais, puis en
priant Dieu, on finit par s'assoupir... Oh! la mauvaise chose,
quand
on ne peut plus travailler! Le temps vous dure comme aux
chiens.
-- Vous attraperez un rhume, à ce grand
soleil-là, avec la
réverbération.
-- Allons donc, moi un rhume! Ne vois-tu pas que je suis
sèche,
hélas! comme amadou. Si l'on me faisait bouillir, je ne
fournirais
pas, peut-être, une maille d'huile.
-- A votre place, moi, je m'en irais un peu voir les
commères de
votre âge, tout doucement. Cela vous ferait passer le
temps.
-- Allons donc, bonne gens! Les commères de mon
âge? bientôt il n'en
restera plus... Qui y a-t-il encore, voyons? La pauvre
Geneviève
sourde comme une charrue; la vieille Patantane, qui radote;
Catherine
du Four, qui ne fait jamais que geindre... J'ai bien assez de
mes
peines à moi: autant vaut demeurer seule.
-- Que n'allez-vous au lavoir? Vous bavarderiez un moment avec
les
lavandières.
-- Allons donc, les lavandières! des
péronnelles, qui, tout le jour,
frappent à tort et à travers sur les uns et sur
les autres. Elles ne
disent rien que des choses ennuyeuses. Elles se moquent de tout
le
monde; puis, elles rient comme des niaises. Quelque jour, le bon
Dieu
les punira par un exemple... Oh! non, non, ce n'est pas comme
de
notre temps.
-- Et de quoi parliez-vous, dans votre temps?
-- dans notre temps? L'on disait des histoires, des contes,
des
sornettes, que l'on se délectait d'entendre: la
Bête des Sept Têtes,
Jean Cherche-la-Peur, le Grand Corps sans
Ame...
Rien qu'une de ces histoires durait, parfois, trois ou
quatre
veillées.
"A cette époque-là, on filait de l'étai,
du chanvre. L'hiver, après
souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous
réunissions
dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral
qui
soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien
au
chaud, nous nous accroupissions sur la litière des
brebis; et,
pendant que les hommes étaient en train de traire ou de
pâturer les
bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés
cognaient sur le pis de
leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme
je vous le
dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions
des contes.
"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce
temps, d'une foule
de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que
bien des
personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes
dignes de
foi, assuraient avoir vues.
"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les
petits-fils
habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser
du
bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on
aurait
dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la
main...
Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu
plus
loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution,
s'approcha encore
de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper.
Mais,
tout en lui disant: "Petite, tite, tite!", dès
qu'elle croyait
l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus
ardente,
la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une
heure de
chemin. Puis comme le soleil était déjà
couché, Mïan, prenant peur,
retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car,
si elle
avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche,
qui sait,
Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!
"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient
une
grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins
qui
sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de
vauriens,
qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir
qui sortait
de l'égout de Cambaud.
"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que
je saute
dessus.
"Et le cheval se laissa monter.
"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi,
je
vais l'enfourcher.
"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.
"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.
"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure
qu’ils montaient, le cheval
noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait,
tellement que, ma foi,
douze de ces jeunes fous étaient à cheval
déjà quand le treizième
s'écria :
"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois
qu’il’ y a encore une
place!