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Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral cover

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Chapter 37: CHAPITRE XV
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About This Book

The author recalls childhood in a Provençal village beneath the Alpilles, evoking the hills, olive groves, Roman and feudal ruins, and local legends. He depicts household life at the Mas du Juge, the social role of ménagers, seasonal agricultural rhythms, harvest customs, village songs and choruses, markets and fairs, and family anecdotes including how his parents met. Interwoven with vernacular verse, these memoir fragments combine vivid pastoral description, regional pride, and reflections on rural identity, work, and continuity across generations.

-- Bon appétit leur dîmes-nous.

-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en
plantant ses quenottes dans un grignon de pain.

-- A condition, mademoiselle, que nous mêlerons nos vivres.

-- Volontiers.

Mathieu, dans sa gibecière, avait apporté deux bouteilles de bon vin
de la Nerthe. Il en déboucha une, et, après avoir pris chacun une
bouchée, à tour de rôle, tous, Alarde, sa mère, moi, Mathien et le
charretier, nous bûmes, l’un après l’autre, dans le même coco, et
nous voilà en famille.

Puis pour nous déroidir, étant descendus un moment:

-- Quelle est donc cette fille qui a si bonne façon? demandâmes-nous
à Lamouroux.

-- En la voyant, nous fit à demi-voix le charretier, vous ne diriez
pas, n’est-ce pas, qu’elle a une fêlure? Et, pourtant, depuis trois
mois que son "Cadet" l’a délaissée, il paraît qu’elle n’a plus,
messieurs, la tête à elle.

-- Quoi ! cette jolie fille, abandonnée par son galant?

-- Le gredin l’avait enlevée; ensuite il l’a plantée là, pour en
aller voir une autre, laide comme péché, mais qui a beaucoup
d’argent. Et Alarde, la fleur de notre Condamine, --
vous la voyez avec sa mère, - qui la conduit aux Saintes, la
distraire de son rêve ou la guérir, si c’est possible.

-- Pauvre petite!

Nous arrivions aux Jasses d’Albaron, où l’on fit une halte pour faire
manger les bêtes dans le drap au fourrage, devant la roue de la
charrette. Les filles de Beaucaire qui étaient avec nous, leurs têtes
enrubannées de toutes les couleurs vinrent pendant ce temps faire une
ronde autour d’Alarde :

Au branle de ma tante
Le rossignol y chante:
Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
Belle, belle Alarde, tournez-vous.
La belle s’est tournée,
Son beau l’a regardée:
Oh! Que de roses! Oh! que de fleurs!
Belle, belle Alarde, embrassez-vous.

Et devant elle, la pauvrette partit, les bras levés, riant comme une
folle et criant: Mon cadet! mon cadet! mon cadet!

Mais le ciel qui, depuis l’aube, était tacheté de nuées, se couvrait
de plus en plus. Le vent de mer soufflait, faisant monter vers Arles
de grands nuages lourds qui
obscurcissaient peu à peu toute l’étendue céleste. Les grenouilles,
les crapauds coassaient dans les marais, et la longue traînée de
notre caravane s’espaçait, se perdait dans les terrains a salicornes,
dans les landes salées à plaques blanchissantes, sur un chemin
mouvant, bordé de tamaris à floraison rosée. La terre sentait le
relent. Des volées de halbrans, des volées de sarcelles et de canards
sauvages criaient en passant sur nos têtes.

-- Lamouroux, demandaient les femmes, serons-nous la pluie?

-- Ha! l’homme répondait, les yeux en l’air et soucieux, une fois les
nuages, dit-on, firent pleuvoir.

-- Eh bien! nous serons jolies, si l’averse nous prend au milieu de
la Camargue!

-- Vous mettrez, mes pauvres filles, les jupons sur les têtes.

Un gardien à cheval qui, le trident en main, ramenait ses taureaux
noirs dispersés dans les friches, nous cria: "Vous serez mouillés!"

Les bruines commençaient; puis peu à peu la pluie s’y mit pour tout
de bon, et l’eau de tomber. En rien de temps ces plaines basses
furent transformées en mares. Et nous autres, assis sous la tente des
charrettes, nous voyions au lointain les troupes de chevaux
camargues, secouant leurs crinières et leurs longues queues flasques,
gagner les levées de terre et les dunes sablonneuses. Et l’eau de
tomber! La route, noyée par le déluge, devenait impraticable. Les
roues s’embourbaient. Les bêtes s’arrêtaient. A la fin, à perte de
vue, ce ne fut qu’un étang immense, et les charretiers dirent:

-- Allons, il faut descendre! femmes, filles, à terre toutes, si vous
ne voulez coucher au milieu des tamaris!

-- Mais il faut donc marcher dans l’eau?

-- Marchant nu-pieds, les belles, vous gagnerez le Grand Pardon: car
vous en avez besoin, et vos péchés diablement pèsent!

Jeunes et vieux, filles et femmes, tout le monde descendit. Avec des
rires, des cris aigus, chacun pour patauger se déchaussa et se
troussa. Les charretiers prirent les enfants sur les épaules à
califourchon, et Mathieu, tendant le dos à la mère du tendron de
notre charretée!

-- Tenez, mettez-vous là brave femme, lui fit-il, je vous porterai à
la chèvre-morte.

Celle-ci, une dondon qui avait peine à cheminer, ne dit non.

-- Et toi, ajouta-t-il en me guignant de l’oeil, charge-toi d'Alarde,
hein? Puis, pour nous soulager, nous changerons de temps en temps.

Et du coup, sur le dos, sans plus de formalité nous primes chacun la
nôtre, et tous les gars du pèlerinage ayant comme nous autres endossé
chacun la sienne, figurez-vous la bonne farce!

Mathieu et sa gagui riaient comme des fous. Moi, autour de mon cou,
sentant ces bras frais et ronds, ces bras d'Alarde qui sur nos têtes
tenait ouvert le parapluie, quand j’eus sur les deux hanches, les
mollets de la petite qui, pauvrette, par pudeur n’osait pas les
serrer, je n’aurais pas donné (je l’avoue aujourd’hui encore), pas
donné pour beaucoup notre voyage de Camargue avec la pluie et le
gâchis.

-- Mon Dieu! répétait Alarde, si mon cadet me voyait ainsi! mon cadet
qui ne me veut plus, mon beau cadet! mon beau cadet!

J’avais beau, moi, lui parler, lui faire en tapinois mes, petits
compliments, elle n’entendait pas et ne me voyait pas... Mais sa
bouche haletait sur mon cou, sur mon épaule et je n’aurais eu
vraiment qu’à tourner un peu la tête pour lui faire un baiser; sa
chevelure effleurait la mienne; l’odeur tiède de sa chair, de sa
chair jeune, m’embaumait; tremblante, sa poitrine était agitée sur
moi; et, m’illusionnant comme elle qui était toute à son cadet, moi
je croyais, comme Paul, porter aussi ma Virginie.

Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse
maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et,
au pied d’une agachole (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux
tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea
avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans
éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon
que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale.

A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la
grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures,
nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel,
avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
contreforts, l’église des Saintes-Maries.

Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on
dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par
sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette
ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout
ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’orbis
terrarum
des anciens.

Et Lamouroux nous dit:

-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car,
messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons,
avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
Saintes.

Ce propos se rapporte à l’usage que voici:

Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara
leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de
l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne
dans l’église, la veille de la fête et au moyen
d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.

Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église.

"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui
vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
des médailles.

L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays
d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce
sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges,
mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance,
était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades
tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin
l’élection de leur reine.

Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de
noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
coucher dans l’église, se disputaient les chaises :

"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait
baiser de bouche en bouche le Saint Bras; aux malades on donnait
des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au
milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce.
Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs
ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le
mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.
Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son
cantique.

Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches,
aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se
déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient
de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante
attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est
élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule,
elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses
flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié,
l’amour de mon cadet! "

Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est
sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres
effarés... Et en somme nous pleurions tous.

Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y
éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une
traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de
Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
étions en paradis.

Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur
les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a
délaissée."

Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de
partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent
(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous
embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou
de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès
qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:

Courons aux Saintes Maries
Pour leur donner notre foi;
Que nos coeurs se multiplient
Pour Jésus et pour sa croix!

et cet autre cantique si répété pendant la fête:

Désarmez le Christ, désarmez le Christ
Par vos prières
Désarmez le Christ, désarmez le Christ
Et soyez au ciel nos bonnes mères!

-- C’est pourtant dame Roque, rien qu’elle et son mari, qui le
firent, ce joli chant, disait une poissarde en achevant ses
victuailles, et toute cette nuit on ne chante plus que ça.

Les femmes de Provence ne savaient rien chanter que les anciens
cantiques de leur Ame dévote (1):

J’ai vu sous de sombres voiles
Onze étoiles,
La lune avec le soleil
.

-- Ah ! combien sont plus beaux nos chants de Montpellier!

-- Et les langues d’aller. Nous passâmes sur un banc le petit Rhône,
à Sylve-Réal. Il y avait là un fort, un joli petit fort, doré par le
soleil et bâti par Vauban, que le Génie très sottement a fait
détruire depuis lors.

Nous traversâmes le désert et la pinède du Sauvage, et sur le soir
enfin, du milieu des marais, nous vîmes émerger, noirs et farouches
dans la pourpre du couchant, les gigantesques tours, les créneaux,
les remparts de la ville d’Aigues-Mortes.

-- N’importe! fit alors une des bonnes femmes, si, pendant le voyage
de l’omnibus aux Saintes il y avait à Montpellier plus d’enterrements
qu’il ne faut, les croque-morts, peut-être, seraient embarrassés.

-- Eh bien! on porterait à bras.

-- Oh! je crois qu’ils en ont deux, de voitures pour les morts...

A ces mots, nous apercevant que l’horrible guimbarde, aïe! était
peinte en noir:

-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...

-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.

-- Sacré coquin de sort!

Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes
sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes
au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.

Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité
des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés
quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son
quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait
de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où,
sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante
protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention,
jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans.

(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
d'un prêtre de Provence.

Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant
de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par
elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles,
suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer
ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
leur foi, sont nos Saintes Maries! "

 

CHAPITRE XV

JEAN ROUSSIÈRE

L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint
Éloi -- L’air de Magali. -- La mort de mon père. -- Les
funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.

-- Bonjour, monsieur Frédéric.

-- Ha! bonjour.

-- Que m’a-t-on dit? que vous avez besoin d’un homme à gages!

-- Oui... D’où es-tu?

-- De Villeneuve, le pays des "lézards", près d’Avignon.

-- Et que sais-tu faire?

-- Un peu tout. J’ai été valet aux moulins à huile, muletier,
carrier, garçon de labour, meunier, tondeur, faucheur lorsqu’il le
faut, lutteur à l’occasion, émondeur de peupliers, un métier élevé!
et même cureur de puits, qui est le plus bas de tous.

-- Et l’on t’appelle?

-- Jean Roussière, et Rousseyron (et Seyron pour abréger ).

-- Combien veux-tu gagner? C’est pour mener les bêtes.

-- Dans les quinze louis.

-- Je te donne cent écus.

-- Va donc pour cent écus!

Voilà comment je louai le laboureur Jean Roussière, celui-là qui
m’apprit l’air populaire de Magali: un luron jovial et taillé en
hercule, qui, la dernière année que je passai au Mas, avec mon père
aveugle, dans les longues veillées de notre solitude savait me garder
d'ennui, en bon vivant qu'il était.

Fin laboureur, il avait toujours aux lèvres quelque chanson joyeuse:

"L'araire est composé -- de trente et une pièces; -- celui qui
l'inventa -- devait en savoir long! -- Pour sûr, c'est quelque
monsieur."

Et naturellement adroit ou artiste, si l'on veut, quoi qu'il fît,
soit le comble d'une meule de paille ou une pile de fumier, ou
l'arrimage d'un chargement, il savait donner la ligne harmonieuse ou,
comme on dit, le galbe. Seulement, il avait le défaut de son maître:
il aimait quelque peu à dormir et à faire la méridienne.

Charmant causeur, du reste. Et il fallait l'entendre lorsqu'il
parlait du temps où, sur le chemin de halage, il conduisait les
grands chevaux qui remorquaient, attachées l'une à l'autre, les
gabares du Rhône, à Valence, à Lyon.

-- Croyez-vous, disait-il, qu'à l'âge de vingt ans, j'ai mené
bravement le plus bel équipage des rivages du Rhône? Un équipage de
quatre-vingts étalons, couplés quatre par quatre, qui traînaient six
bateaux! Que c'était beau, pourtant, le matin, quand nous partions,
sur les digues du grand fleuve, et que, silencieuse, cette flotte,
lentement, remontait le cours de l'eau!

Et Jean Roussière énumérait tous les endroits des deux rives: les
auberges, les hôtesses, les rivières, les palées, les pavés et les
gués, d'Arles au Revestidou, de la Coucourde à l'Ermitage.

Mais son bonheur, mais son triomphe, à notre brave Rousseyron,
c'était lors de la Saint-Éloi.

-- A vos Maillanais, disait-il, s'ils ne l'ont pas vu encore, nous
montrerons comment on monte une petite mule.

Saint-Éloi est, en Provence, la fête des agriculteurs. Par toute la
Provence, les curés, comme vous savez, ce jour-là, bénissent les
bêtes, ânes, mulets et chevaux, et les gens aux bestiaux font goûter
le pain bénit, cet excellent pain bénit, parfumé avec l'anis et doré
avec des oeufs, qu'on appelle tortillades. Mais chez nous, ce
jour-là, on fait courir la charrette, un chariot de verdure attelé de
quarante ou cinquante bêtes, caparaçonnées comme au temps des
tournois,
harnachées de sous-barbes, de housses brodées, de plumets, de miroirs
et de lunes de laiton, et on met le fouet à l'encan, c'est-à-dire
qu'à l'enchère on met publiquement la charge de Prieur:

-- A trente francs le fouet! à cent francs! à deux cents francs! Une
fois, deux fois, trois fois!

Au plus offrant échoit la royauté de la fête. La Charrette Ramée va
à la procession, avec la cavalcade de laboureurs allègres qui
marchent fièrement, chacun près de sa bête, en faisant claquer son
fouet. Sur la charrette, accompagnés d'un tambour et d'un fifre, les
Prieurs sont assis. Sur les mulets, les pères enfourchent leurs
petits qui s'accrochent heureux aux attelles des colliers. Les
colliers, à leur chaperon, ont tous une tortillade (gâteau en forme
de couronne) et un fanion en papier avec l'image de saint Éloi. Et,
porté sur les épaules des Prieurs de l'an passé, le saint, en pleine
gloire, tel qu'un évêque d'or, s'avance la crosse à la main.

Puis, la procession faite, la Charrette emportée par les cinquante
mulets ou mules, roule autour du village, dans un tourbillon, avec
les garçons de labour courant éperdument à côté de leurs bêtes, tous
en corps de chemise, le bonnet sur l'oreille, aux pieds les souliers
minces et la ceinture aux flancs.

C'est là que Jean Roussière, montant, cette année-là, notre mule
"Falette" à la croupe d'amande, épata les spectateurs. Preste comme
un chat, il sautait sur la bête, descendait, remontait, tantôt assis
d'un seul côté, tantôt se tenant debout sur la croupe de la mule et
tantôt sur son dos faisant le pied de grue, l'arbre fourchu ou la
grenouille, en un mot la fantasia, comme les cavaliers arabes.

Le plus joli, c'est là que je voulais en venir, fut au repas de
Saint-Éloi (car, après la charrette, les Prieurs paient le festin).
Lorsqu'on eut mangé et bu et que le ventre plein, chaque convive dit
la sienne, Roussière se leva et fit à la tablée:

-- Camarades! vous voilà tout un peuple de pieds-poudreux et de
bélîtres, qui faites la Saint-Éloi depuis mille ans peut-être et vous
ne connaissez pas, j'en suis à peu près sûr, l'histoire de votre
grand patron.

-- Non, dirent les convives... N'était-il pas maréchal?

-- Si, mais je vais vous conter comment il se convertit.

Et tout en trempant dans son verre, plein de vin de Tavel, la
tortillade fine qu'il croquait à mesure, mon laboureur commença:

"Notre Seigneur Dieu le père, un jour, en paradis, était tout
soucieux. L'enfant Jésus lui dit:

-- Qu'avez-vous? père.

-- J'ai, répondit Dieu, un souci qui me tarabuste... Tiens, regarde
là-bas.

-- Où? dit Jésus.

-- Par là-bas, dans le Limousin, droit de mon doigt: tu vois bien,
dans ce village, vers le faubourg, une boutique de maréchal ferrant,
une belle grande boutique?

-- Je vois, je vois.

-- Eh bien! mon fils, là est un homme que j'aurais voulu sauver: on
l'appelle maître Éloi. C'est un gaillard solide, observateur fidèle
de mes commandements, charitable au pauvre monde, serviable à
n'importe qui, d'un bon compte avec la pratique, et martelant du
matin au soir sans mal parler ni blasphémer... Oui, il me semble
digne de devenir un rand saint.

-- Et qui empêche? dit Jésus.

-- Son orgueil, mon enfant. Parce qu'il est bon ouvrier, ouvrier de
premier ordre, Éloi croit que sur terre nul n'est au-dessus de lui,
et présomption est perdition.

-- Seigneur Père, fit Jésus, si vous me vouliez permettre de
descendre sur la terre, j'essaierais de le convertir.

-- Va, mon cher fils.

Et le bon Jésus descendit. Vêtu en apprenti, son baluchon derrière le
dos, le divin ouvrier arrive droit dans la rue où demeurait Éloi. Sur
la porte d'Éloi, selon l'usage était l'enseigne, et l'enseigne
portait: Éloi le maréchal, maître sur tous les maîtres, en deux
chaudes forge un fer.

Le petit apprenti met donc le pied sur le seuil et, ôtant son
chapeau:

-- Dieu vous donne le bonjour, maître, et à la compagnie: si vous
aviez besoin d'un peu d'aide?

-- Pas pour le moment, répond Éloi.

-- Adieu donc, maître: ce sera pour une autre fois.

Et Jésus, le bon Jésus, continue son chemin. Il y avait, dans la rue,
un groupe d'hommes qui causaient et Jésus dit en passant:

-- Je n'aurais pas cru que dans une boutique telle, où il doit y
avoir, ce semble, tant d'ouvrage, on me refusât le travail.

-- Attends un peu, mignon, lui fait un des voisins. Comment as-tu
salué en entrant chez maître Éloi?

-- J'ai dit comme l'on dit: "Dieu vous donne le bonjour, maître, et à
la compagnie!"

-- Ha! ce n'est pas ainsi qu'il fallait dire... Il fallait l'appeler
maître sur tous les maîtres... Tiens, regarde l'écriteau.

-- C'est vrai, dit Jésus, je vais essayer de nouveau.

Et de ce pas il retourne à la boutique.

-- Dieu vous le donne bon, maître sur tous les maîtres! N'auriez-vous
pas besoin d'ouvrier?

-- Entre, entre, répond Éloi, j'ai pensé depuis tantôt que nous
t'occuperions aussi... Mais écoute ceci pour une bonne fois: quand tu
me salueras, tu dois m'appeler maître, vois-tu? sur tous les
maîtres
, car ce n'est pas pour me vanter, mais d'hommes comme moi,
qui forgent un fer en deux chaudes, le Limousin n'en a pas deux!

-- Oh! repliqua l'apprenti, dans notre pays, à nous, nous forgeons ça
en une chaude!

-- Rien que dans une chaude? Tais-toi donc, va, gamin, car cela n'est
pas possible...

-- Eh bien! vous allez voir, maître sur tous les maîtres!

Jésus prend un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
attise le feu; et quand le fer est rouge, rouge et incandescent, il
va le prendre avec la main.

-- Aïe! mon pauvre nigaud! le premier compagnon lui crie, tu vas te
roussir les doigts!

-- N'ayez pas peur, répond Jésus, grâce à Dieu, dans notre pays, nous
n'avons pas besoin de tenailles. Et le petit ouvrier saisit avec la
main le fer rougi à blanc, le porte sur l'enclume et avec son
martelet, pif! paf! patati! patata! en un clin d'oeil l'étire,
l'aplatit, l'arrondit et l'étampe si bien qu'on le dirait moulé.

-- Oh! moi aussi, fit maître Éloi, si je voulais bien.

Il prend donc un morceau de fer, le jette dans la forge, souffle,
attise le feu; et quand le fer est rouge, il vient pour le saisir
comme son apprenti et l'apporter à l'enclume... Mais il se brûle les
doigts: il a beau se hâter, beau faire son dur à cuire, il lui faut
lâcher prise pour courir aux tenailles. Le fer de cheval cependant
froidit... Et allons, pif! et paf! quelques étincelles jaillissent...
Ah! pauvre maître Éloi! il eut beau frapper, se mettre tout en nage,
il ne put parvenir à l'achever dans une chaude.

-- Mais chut! fit l'apprenti, il m'a semblé ouïr le galop d'un
cheval...

Maître Éloi aussitôt se carre sur la porte et voit un cavalier, un
superbe cavalier qui s'arrête devant la boutique. Or c'était saint
Martin.

-- Je viens de loin, dit celui-ci, mon cheval a perdu une couple de
fers et il me tardait fort de trouver un maréchal.

Maître Éloi se rengorge, et lui parle en ces termes:

-- Seigneur, en vérité, vous ne pouviez mieux rencontrer. Vous êtes
chez le premier forgeron de Limousin, de Limousin et de France, qui
peut se dire maître au-dessus de tous les maîtres et qui forge un fer
en deux chaudes... Petit, va tenir le pied.

-- Tenir le pied! répartit Jésus. Nous trouvons, dans notre pays, que
ce n'est pas nécessaire.

-- Par exemple! s'écria le maître maréchal, celle-là est par trop
drôle: et comment peut-on ferrer, chez toi, sans tenir le pied?

-- Mais rien de si facile, mon Dieu! vous allez le voir.

Et voilà le petit qui saisit le boutoir, s'approche du cheval et,
crac! lui coupe le pied. Il apporte le pied dans la boutique, le
serre dans l'étau, lui cure bien la corne, y applique le fer neuf
qu'il venait d'étamper, avec le brochoir y plante les clous; puis,
desserrant l'étau, retourne le pied au cheval, y crache dessus,
l'adapte; et n'ayant fait que dire avec un signe de croix: "Mon Dieu!
que le sang se caille", le pied se trouve arrangé, et ferré et
solide, comme on n'avait jamais vu, comme on ne verra plus jamais.

Le premier compagnon ouvrait des yeux comme des paumes, et maître
Éloi, collègues, commençait à suer.

-- Ho! dit-il enfin, pardi! en faisant comme ça, je ferrai tout aussi
bien.

Éloi se met à l'oeuvre: le boutoir à la main, il s'approche du cheval
et, crac, lui coupe le pied. Il l'apporte dans la boutique, le serre
dans l'étau et le ferre à son aise comme avait fait le petit. Puis,
c'est ici le hic! il faut le remettre en place! Il s'avance près du
cheval, crache sur le sabot, l'applique de son mieux au boulet de la
jambe... Hélas! l'onguent ne colle pas: le sang ruisselle et le pied
tombe.

Alors l'âme hautaine de maître Éloi s'illumina: et, pour se
prosterner aux pieds de l'apprenti, il rentra dans la boutique. Mais
le petit avait disparu et aussi le cheval avec le cavalier. Les
larmes débondèrent des yeux de maître Éloi; il reconnut qu'il avait
un maître au-dessus de lui, pauvre homme! et au-dessus de tout, et il
quitta son tablier et laissa sa boutique et il partit de là pour
aller dans le monde annoncer la parole de notre Seigneur Jésus."

Ah! il y en eut un, de battement de mains, pour saint Éloi et Jean
Roussière! Baste! voici pourquoi je me suis fait un devoir de
rappeler ce brave Jean dans ce livre de Mémoires. C'est lui qui
m'avait chanté, mais sur d'autres paroles que je vais dire tout à
l'heure, l'air populaire sur lequel je mis l'aubade de Magali, air
si mélodieux, si agréable et si caressant, que beaucoup ont regretté
de ne plus le retrouver dans la Mireille de Gounod.

Ce que c'est que l'heur des choses! La seule personne au monde à
laquelle, dans ma vie, j'ai entendu chanter l'air populaire en
question, ç'a été Jean Roussière, qui était apparemment le dernier
qui l'eût retenu; et il fallut qu'il vint, par hasard, me le chanter,
à l'heure où je cherchais la note provençale de ma chanson d'amour,
pour que je l'aie recueilli, juste au moment où il allait, comme tant
d'autres choses, se perdre dans l'oubli.

Voici donc la chanson, ou plutôt le duo, qui me donna le rythme de
l'air de Magali:

-- Bonjour, gai rossignol sauvage,
Puisqu'en Provence te voilà!
Tu aurais pu prendre dommage
Dans le combat de Gibraltar:
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
Ton doux ramage.
Mais puisqu'enfin je t'ai ouï,
M'a réjoui.

Vous avez bonne souvenance,
Monsieur, pour ne pas m'oublier;
Vous aurez donc ma préférence,
Ici je passerai l'été,
Je répondrai à votre amour
Par mon ramage
Et je vais chanter nuit et jour
Aux alentours.

-- Je te donne la jouissance,
L'avantage de mon jardin;
Au jardinier je fais défense
De te donner aucun chagrin,
Tu pourras y cacher ton nid
Dans le feuillage
Et tu te trouveras fourni
Pour tes petits.

-- Je le connais à votre mine,
Monsieur, vous aimez les oiseaux;
J'inviterai la cardeline.
Pour vous chanter des airs nouveaux
La cardeline a un beau chant,
Quand elle est seule;
Elle a des airs sur le plain-chant
Qui sont charmants.

Jusque vers le mois de septembre
Nous serons toujours vos voisins.
Vous aurez la joie de m'entendre
Autant le soir que le matin.
Mais lorsqu'il faudra s'envoler
Quelle tristesse!
Tout le bocage aura le deuil
Du rossignol.

-- Monsieur, nous voici de partance;
Hélas! c'est là notre destin.
Lorsqu'il faut quitter la Provence,
Certes, ce n'est pas sans chagrin.
Il nous faut aller hiverner
Dedans les Indes;
Les hirondelles, elles aussi,
Partent aussi.

-- Ne passez pas vers l'Amérique.
Car vous pourriez avoir du plomb
Du côté de la Martinique
On tire des coups de canon.
Depuis longtemps est assiégé
Le roi d'Espagne:
De crainte d'y être arrêtés,
Au loin passez.

Oeuvre de quelque illettré contemporain de l'Empire et, à coup sûr,
indigène de la rive du Rhône, ces couplets naïfs ont du moins le
mérite d'avoir conservé l'air que Magali a fait connaître. Quant au
thème mis en vogue par l'aubade de Mireille, les métamorphoses de
l'amour, nous le prîmes expressément dans un chant populaire qui
commençait comme suit:

--Marguerite, ma mie,
Marguerite, mes amours,
Ceci, sont les aubades
Qu'on va jouer pour vous.
-- Nargue de tes aubades
Comme de tes violons:
Je vais dans la mer blanche
Pour me rendre poisson.

Enfin, le nom de Magali, abréviation de Marguerite, je l'entendis un
jour que je revenais de Saint-Remy. Une jeune bergère gardait
quelques brebis le long de la Grande Roubine. -- "O Magali! tu ne
viens pas encore?" lui cria un garçonnet qui passait au chemin; et
tant me parut joli ce nom limpide que je chantai sur-le-champ:

O Magali, ma tant aimée,
Mets ta tête à la fenêtre.
Écoute un peu cette aubade
De tambourins et de violons:
Le ciel est là-haut plein d'étoiles,
Le vent est tombé...
Mais les étoiles pâliront
En te voyant.

C'est quelque temps après que, première brouée de ma claire jeunesse,
j'eus la douleur de perdre mon père. Aux dernières Calendes (1), --
lui que la fête de Noël emplissait toujours de joie, maintenant
devenu aveugle, nous l'avions vu d'une tristesse qui nous fit mal
augurer. C'est en vain que, sur la table et sur la nappe blanche,
luisaient, comme d'usage, les chandelles sacrées; en vain, je lui
avais offert le verre de vin cuit pour entendre de sa bouche le
sacramentel: "Allégresse!" En tâtonnant, hélas! avec ses grands bras
maigres, il s'était assis sans mot dire. Ma mère eut beau lui
présenter, un après l'autre, les mets de Noël: le plat d'escargots,
le poisson du Martigue, le nougat d'amandes, la galette à l'huile. Le
pauvre vieux, pensif, avait soupé dans le silence. Une ombre
avant-courrière de la mort était sur lui. Ayant totalement perdu la
vue, il dit:

-- L'an passé, à la Noël, je voyais encore un peu le mignon des
chandelles; mais cette année, rien, rien! Soutenez-moi, ô sainte
Vierge!

(1) Nom de la Noël, en Provence.

A l'entrée de septembre de 1855, il s'éteignit dans le Seigneur, et,
lorsqu'il eut reçu les derniers sacrements avec la candeur, la foi,
la bonne foi des âmes simples, et que, toute la famille, nous
pleurions autour du lit:

-- Mes enfants, nous dit-il, allons! moi je m'en vais... et à Dieu je
rends grâce pour tout ce que je lui dois: ma longue vie et mon
bonheur, qui a été béni.

Ensuite, il m'appela et me dit:

-- Frédéric, quel temps fait-il?

-- Il pleut, mon père, répondis-je.

-- Eh bien! dit-il, s'il pleut, il fait beau temps pour les
semailles.

Et il rendit son âme à Dieu. Ah! quel moment! On releva sur sa tête
le drap. Près du lit, ce grand lit où, dans l'alcôve blanche, j'étais
né en pleine lumière, on alluma un cierge pâle. On ferma à demi les
volets de la chambre. On manda aux laboureurs de dételer tout de
suite. La servante, à la cuisine, renversa sur la gueule les
chaudrons de l'étagère. Autour des cendres du foyer, qu'on éteignit,
toute la maisonnée, silencieusement, nous nous assîmes en cercle. Ma
mère au coin de la grande cheminée, et, selon la coutume des veuves
de Provence, elle avait, en signe de deuil, mis sur la tête un fichu
blanc; et toute la journée, les voisins, les voisines, les parents,
les amis vinrent nous apporter le salut de condoléance en disant,
l'un après l'autre:

-- Que Notre Seigneur vous conserve!

Et, longuement, pieusement eurent lieu les complaintes en l'honneur
du "pauvre maître".

Le lendemain, tout Maillane assistait aux funérailles. En priant Dieu
pour lui, les pauvres ajoutaient:

-- Autant de pains il nous donna, autant d'anges puissent-ils
l'accompagner au ciel!

Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le
couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le
défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière
portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.

Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et
vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le
dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des
traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait
patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et
fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les
infatigables de ses grandes armées.

Une semaine après, au retour du service, le partage se fit. Les
denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de
basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du
blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le
verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de
ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui
n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre,
que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les
charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé,
transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
diviser, en trois parts, à dire d'expert.

Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après
l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon
lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le
chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part,
-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de
Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur,
tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de Mireille:

Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!

 

CHAPITRE XVI

MIREILLE

Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à
Paris. Lecture de Mireille en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la
Gazette de France. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le
quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.

L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de
Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou,
plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la
maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et
blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais
boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
dit un cyprès de Provence agité par le vent.

-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux?
me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.

-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!

-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre,
celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la
mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
Papillon
, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
recueillir.

Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
Magali, toute fraîche arrangée pour le poème de Mireille.

Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:

-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?

-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt,
d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.

-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes,
obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui
s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque
chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de
Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus,
chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:

J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
La maison des parents, la première patrie,
L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit.
Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
Et la treille, à présent sur les murs égarée,
Qui regrette son maître et retombe éplorée;
Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière,
Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère.

Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose
de votre poème provençal.

Et je lui lus alors un morceau de Mireille, je ne me souviens plus
lequel.

-- Ah! si vous parlez comme cela, met fit Dumas après ma lecture, je
vous tire mon chapeau, et je salue la source d'une poésie neuve,
d'une poésie indigène dont personne ne se doutait. Cela m'apprend, à
moi, qui, depuis trente ans, ai quitté la Provence et qui croyais sa
langue morte, cela m'apprend, cela me prouve qu'en dessous de ce
patois usité chez les farauds, les demi-bourgeois et les demi-dames
existe une seconde langue, celle de Dante et de Pétrarque. Mais
suivez bien leur méthode, qui n'a pas consisté, comme certains le
croient, à employer tels quels, ni à fondre en macédoine les
dialectes de Florence, de Bologne ou de Milan. Eux ont ramassé
l'huile et en ont fait la langue qu'ils rendirent parfaite en la
généralisant. Tout ce qui a précédé les écrivains latins du grand
siècle d'Auguste, à l'exception de Térence, c'est le "Fumier
d'Ennius". Du parler populaire ne prenez que la paille blanche avec
le grain qui peut s'y trouver. Je suis persuadé qu'avec le goût, la
sève de votre juvénile ardeur, vous êtes fait pour réussir. Et je
vois déjà poindre la renaissance d'une langue provignée du latin, et
jolie et sonore comme le meilleur italien.

L'histoire d'Adolphe Dumas était un vrai conte de fées. Enfant du
peuple, ses parents tenaient une petite auberge entre Orgon et
Cabane, à la Pierre-Plantée. Et Dumas avait une soeur appelée Laure,
belle comme le jour et innocente comme l'eau qui naît: et voici que
sur la route passèrent une fois des comédiens ambulants qui, dans la
petite auberge, donnèrent, à la veillée, une représentation. L'un
d'eux y jouait un rôle de prince. Les oripeaux de son costume qui
scintillait sous les falots lui donnaient sur les tréteaux
l'apparence d'un fils de roi, si bien que la pauvre Laure, naïve,
hélas! comme pas une, se laissa, à ce que racontent les vieillards de
la contrée, enjôler et enlever par ce prince de grand chemin. Elle
partit avec la troupe, débarqua à Marseille, et ayant reconnu bientôt
son erreur folle, et n'osant plus rentrer chez elle, elle prit à tout
hasard la diligence de Paris, où elle arriva un matin par une pluie
battante. Et la voilà sur le pavé, seule et dénuée de tout. Un
monsieur qui passait en landau, et qui vit tout en larmes la jeune
Provençale, fit arrêter sa voiture et lui dit:

-- Belle enfant, mais qu'avez-vous à tant pleurer?

Laure naïvement conta son équipée. Le monsieur, qui était riche, ému,
épris soudain, la fit monter dans sa voiture, la conduisit dans un
couvent, lui fit donner une éducation soignée et l'épousa ensuite.
Mais la belle épousée, qui avait le coeur noble, n'oublia pas ses
parents. Elle fit venir à Paris son petit frère Adolphe, lui fit
faire ses études, et voilà comment Dumas Adolphe, déjà poète de
nature et de nature enthousiaste, se trouva un jour mêlé au mouvement
littéraire de 1830. Vers de toute façon, drames, comédies, poèmes,
jaillirent, coup sur coup, de son cerveau bouillonnant: la Cité des
hommes, la Mort de Faust et de Don Juan, le Camp des Croisés,
Provence, Mademoiselle de la Vallière, l'École des Familles, les
Servitudes volontaires
, etc. Mais vous savez, dans les batailles,
bien qu'on y fasse son devoir, tout le monde n'est pas porté pour la
Légion d'honneur; et malgré sa valeur et des succès relatifs dans le
théâtres de Paris, le poète Dumas, comme notre Tambour d'Arcole,
était resté simple soldat, ce qui lui faisait dire plus tard en
provençal:

A quarante ans passés, quand tout le monde pêche -- dans la soupe
des gueux on y trempe son pain, -- Nous devons être heureux d'avoir
-- L'âme en repos, le coeur net et la main lavée. -- Et qu'a-t-il?
dira-t-on. -- Il a la tête haute. -- Que fait-il? Il fait son
devoir.

Seulement, s'il n'était pas devenu capitaine, il avait conquis
l'estime de ses plus fiers compagnons d'armes; et Hugo, Lamartine,
Béranger, de Vigny, le grand Dumas, Jules Janin, Mignet, Barbey
d'Aurevilly, étaient de ses amis.

Adolphe Dumas, avec son tempérament ardent, avec on expérience de
vieux lutteur parisien et tous ses souvenirs d'enfant de la Durance,
arrivait donc à point nommé pour donner au Félibrige le billet de
passage entre Avignon et Paris.

Mon poème provençal étant terminé enfin, mais non imprimé encore, un
jeune Marseillais qui fréquentait Font-Ségugne, mon ami Ludovic
Segré, me dit, un jour:

-- Je vais à Paris... Veux-tu venir avec moi?

J'acceptai l'invitation, et c'est ainsi qu'à l'improviste, et pour la
première fois, je fis le voyage de Paris, où je passai une semaine.
J'avais, bien entendu, porté mon manuscrit, et, quand nous eûmes
quelques jours couru et admiré, de Notre-Dame au Louvre, de la place
Vendôme au grand Arc de Triomphe, nous vînmes, comme de juste, saluer
le bon Dumas.

-- Eh bien! cette Mireille, me fit-il, est-elle achevée?

-- Elle est achevée, lui dis-je, et la voici... en manuscrit.

-- Voyons donc; puisque nous y sommes, vous allez m'en lire un chant.

Et quand j'eus lu le premier chant:

-- Continuez, me dit Dumas.

Et je lus le second, puis le troisième, puis le quatrième.

-- C'est assez pour aujourd'hui, me dit l'excellent homme. Venez
demain à la même heure, nous continuerons la lecture; mais je puis,
dès maintenant, vous assurer que, si votre oeuvre s'en va toujours
avec ce souffle, vous pourriez gagner une palme plus blle que vous ne
pensez.

Je retournai, le lendemain, en lire encore quatre chants, et le
surlendemain, nous achevâmes le poème.

Le même jour (26 août 1856), Adolphe Dumas adressa au directeur de la
Gazette de France la lettre que voici:

"La Gazette du Midi a déjà fait connaître à la Gazette de France
l'arrivée du jeune Mistral, le grand poète de la Provence. Qu'est-ce
que Mistral? On n'en sait rien. On me le demande et je crains de
répondre des paroles qu'on ne croira pas, tant elles sont
inattendues, dans ce moment de poésie d'imitation qui fait croire à
la mort de la poésie et des poètes.

"L'Académie française viendra dans dix ans consacrer une gloire de
plus, quand tout le monde l'aura faite. L'horloge de l'Institut a
souvent de ces retards d'une heure avec les siècles; mais je veux
être le premier qui aura découvert ce qu'on peut appeler,
aujourd'hui, le Virgile de la Provence, le pâtre de Mantoue arrivant
à Rome avec des chants dignes de Gallus et des Scipion...

"On a souvent demandé, pour notre beau pays du Midi, deux fois
romain, romain latin et romain catholique, le poème de sa langue
éternelle, de ses croyances saintes et de ses moeurs pures. J'ai le
poème dans les mains, il a douze chants. Il est signé Frédéric
Mistral, du village de Maillane, et je le contresigne de ma parole
d'honneur, que je n'ai jamais engagée à faux, et de ma
responsabilité, qui n'a que l'ambition d'être juste."

Cette lettre ébouriffante fut accueillie par des lazzi: "Allons,
disaient certains journaux, le mistral s'est incarné, paraît-il, dans
un poème. Nous verrons si ce sera autre chose que du vent."

Mais Dumas, lui, content de l'effet de sa bombe, me dit en me serrant
la main:

-- Maintenant, cher ami, retournez à Avignon pour imprimer votre
Mireille. Nous avons, en plein Paris, lancé le but au caniveau, et
laissons courir la critique: il faudra bien qu'elle y ajoute les
boules de son jeu, toutes, l'une après l'autre.

Avant mon départ, mon dévoué compatriote voulut bien me présenter à
Lamartine, son ami, et voici comment le grand homme raconta cette
visite dans son Cours familiers de Littérature (quarantième
entretien, 1859):

"Au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un beau et
modeste jeune homme, vêtu avec un sobre élégance, comme l'amant de
Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune
poète villageois, destiné à devenir, comme Burns le laboureur
écossais, l'Homère de la Provence.

"Sa physionomie simple, modeste et douce, n'avait rien de cette
tension orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui
caractérise trop souvent ces hommes de vanité plus que de génie,
qu'on appelle les poètes populaires. Il avait la bienséance de la
vérité; il plaisait, il intéressait, il émouvait; on sentait, dans sa
mâle beauté, le fils d'une de ces belles Arlésiennes, statues
vivantes de la Grèce, qui palpitent dans notre Midi.

"Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les
lois de l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de
noyer de sa mère, dans son Mas de Maillane. Le dîner fut sobre,
l'entretien à coeur ouvert, la soirée courte et causeuse, à la
fraîcheur du soir et au gazouillement des merles, dans mon petit
jardin grand comme le mouchoir de Mireille.

"Le jeune homme nous récita quelques vers dans ce doux et nerveux
idiome provençal, qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce
attique, tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins,
parlés uniquement par moi jusqu'à l'âge de douze ans dans les
montagnes de mon pays, me rendait ce bel idiome intelligible.
C'étaient quelques vers lyriques; ils me plurent mais sans m'enivrer.
Le génie du jeune homme n'était pas là, le cadre était trop étroit
pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet autre chanteur sans
langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans son village
pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses troupeaux, ses
dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des premiers
exemplaires de son poème; il sortit."

Avant de repartir, j'allai saluer Lamartine, qui habitait au
rez-de-chaussée du numéro 41 de la rue Ville-L'Évêque. C'était dans
la soirée. Écrasé par ses dettes et assez délaissé, le grand homme
somnolait dans un fauteuil en fumant un cigare, pendant que quelques
visiteurs causaient à voix basse, autour de lui.

Tout à coup, un domestique vint annoncer qu'un Espagnol, un harpiste
appelé Herrera, demandait à jouer un air de son pays devant M. de
Lamartine.

-- Qu'il entre, dit le poète.

Le harpiste joua son aire, et Lamartine, à demi-voix, demanda à sa
nièce, Mme de Cessia, s'il y avait quelque argent dans les tiroirs de
son bureau.

-- Il reste deux louis, répondit celle-ci.

-- Donnez-les à Herrera, fit le bon Lamartine.

Je revins donc en Provence pour l'impression de mon poème, et la
chose s'étant faite à l'imprimerie Seguin, à Avignon, j'adressai le
premier exemplaire à Lamartine, qui écrivit à Reboul la lettre
suivante:

"Jai lu Mirèio... Rien n'avait encore paru de cette sève nationale,
féconde, inimitable du Midi. Il y a une vertu dans le soleil. J'ai
tellement été frappé à l'esprit et au coeur que j'écris un
Entretien sur ce poème. Dites-le à M. Mistral. Oui, depuis les
Homérides de l'Archipel, un tel jet de poésie primitive n'avait pas
coulé. J'ai crié, comme vous: c'est Homère."

Adolphe Dumas m'écrivait, de son côté:

(mars 1859).

"Encore une lettre de joie pour vous, mon cher ami. J'ai été, hier au
soir, chez Lamartine. En me voyant entrer, il m'a reçu avec des
exclamations et il m'en a dit autant que ma lettre à la Gazette de
France
. Il a lu et compris, dit-il, votre poème d'un bout à l'autre.
Il l'a lu et relu trois fois, il ne le quitte plus et ne lit pas
autre chose. Sa nièce, cette belle personne que vous avez vue, a
ajouté qu'elle n'avait pas pu le lui dérober un instant pour le lire,
et il va faire un Entretien tout entier sur vous et Mirèio. Il
m'a demandé des notes biographiques sur vous et sur Maillane. Je les
lui envoie ce matin. Vous avez été l'objet de la conversation
générale toute la soirée et votre poème a été détaillé par Lamartine
et par moi depuis le premier mot jusqu'au dernier. Si son Entretien
parle ainsi de vous, votre gloire est faite dans le monde entier. Il
dit que vous êtes "un Grec des Cyclades". Il a écrit à Reboul: "C'est
un Homère!" Il me charge de vous écrire tout ce que je veux et il
ajoute que je ne puis trop vous en dire, tant il est ravi. Soyez donc
bien heureux, vous et votre chère mère, dont j'ai gardé un si bon
souvenir."

Je tiens à consigner ici un fait très singulier d'intuition
maternelle. J'avais donné à ma mère une exemplaire de Mirèio, mais
sans lui avoir parlé du jugement de Lamartine, que je ne connaissais
pas encore. A la fin de la journée, quand je crus qu'elle avait pris
connaissance de l'oeuvre, je lui demandai ce qu'elle en pensait et
elle me répondit, profondément émue:

-- Il m'est arrivé, en ouvrant ton livre, une chose bien étrange: un
éclat de lumière, pareil à une étoile, m'a éblouie sur le coup, et
j'ai dû renvoyer la lecture à plus tard!

Qu'on en pense ce qu'on voudra; j'ai toujours cru que cette vision de
la bonne et sainte femme était un signe très réel de l'influx de
sainte Estelle, autrement dit de l'étoile qui avait présidé à la
fondation du Félibrige.

Le quarantième Entretien du Cours Familier de Littérature parut un
mois après (1859), sous le titre "Apparition d'un poème épique en
Provence". Lamartine y consacrait quatre-vingt pages au poème de
Mireille et cette glorification était le couronnement des articles
sans nombre qui avaient accueilli notre épopée rustique dans la
presse de Provence, du Midi et de Paris. Je témoignai ma
reconnaissance dans ce quatrain provençal que j'inscrivis en tête de
la seconde édition:

 

A LAMARTINE

Je te consacre Mireille; c'est mon coeur et mon âme,
C'est la fleur de mes années,
C'est un raisin de Crau qu'avec toutes ses feuilles
T'offre un paysan.

8 septembre 1859

Et voici l'élégie que je publiai à la mort du grand homme (1):

 

SUR LA MORT DE LAMARTINE

Quand l'heure du déclin est venue pour l'astre -- sur les collines
envahies par le soir, les pâtres -- élargissent leurs moutons, leurs
brebis et leurs chiens; -- et dans les bas-fonds des marais, -- tout
ce qui grouille râle en braiment unanime:
-- Ce soleil était assommant!"

Des paroles de Dieu magnanime épancheur, -- ainsi, ô Lamartine, ô mon
maître, ô mon père, -- en cantiques, en actions, en larmes
consolantes, -- quand vous eûtes à notre monde -- épanché sa satiété
d'amour et de lumière, -- et que le monde fut las,

Chacun jeta son cri dans le brouillard profond, -- chacun vous
décocha la pierre de sa fronde, -- car votre splendeur nous faisait
mal aux yeux, -- car une étoile qui s'éteint, -- car un dieu crucifié
plaît à la foule, -- et les crapauds aiment la nuit...

Et l'on vit en ce moment des choses prodigieuses! Lui, cette grande
source de pure poésie -- qui avait rajeuni l'âme de l'univers, -- les
jeunes poètes rirent -- de sa mélancolie de prophète et dirent --
qu'il ne savait pas l'art des vers.

Du Très-Haut Adonaï lui sublime grand prêtre, -- qui dans ses hymnes
saints éleva nos croyances -- sur les cordes d'or de la harpe de
Sion, -- en attestant les Écritures -- les dévots pharisiens crièrent
sur les toits -- qu'il n'avait point de religion.

Lui, le grand coeur ému, qui, sur la catastrophe -- de nos anciens
rois, avait versé ses strophes, -- et en marbre pompeux leur avait
fait un mausolée, -- les ébahis du Royalisme -- trouvèrent qu'il
était un révolutionnaire, -- et tous s'éloignèrent vite.

Lui, le grand orateur, la voix apostolique, -- qui avait fulguré le
mot de République -- sur le front, dans le ciel des peuples
tressaillants, -- par une étrange frénésie, -- sous les chiens
enragés de la Démocratie -- le mordirent en grommelant.

Lui, le grand citoyen, qui dans le cratère embrasé -- avait jeté ses
biens, et son corps et son âme, -- pour sauver du volcan la patrie en
combustion, -- lorsque, pauvre, il demanda son pain, -- les bourgeois
et les gros l'appelèrent mangeur -- et s'enfermèrent dans leur bourg.

Alors, se voyant seul dans sa calamité, -- dolent, avec sa croix il
gravit son Calvaire... -- Et quelques bonnes âmes, vers la tombée du
jour, -- entendirent un long gémissement, -- et puis, dans les
espaces, ce cri suprême: Eli, lamma sabacthani!

Mais nul ne s'aventura vers la cime déserte. -- Avec les yeux fermés
et les deux mains ouvertes, -- dans un silence grave il s'enveloppa
donc; -- et, calme comme sont les montagnes, au milieu de sa gloire
et de son infortune, -- sans dire mot il expira.

21 mars 1869

Me voilà arrivé au terme de l'élucidari (comme auraient dit les
troubadours) ou explication de mes origines. C'est le sommet de ma
jeunesse. Désormais, mon histoire, qui est celle de mes oeuvres,
appartient, comme tant d'autres, à la publicité.

Je terminerai ces Mémoires par quelques épisodes des l'existence
franche et libre que s'étaient faite, en Avignon, les musagètes ou
coryphées de notre Renaissance, pour montrer comme, au bord du Rhône,
on pratiquait le Gai-Savoir.