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Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral cover

Mes Origines; Mémoires et Récits de Frédéric Mistral

Chapter 45: CHAPITRE XVIII
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About This Book

The author recalls childhood in a Provençal village beneath the Alpilles, evoking the hills, olive groves, Roman and feudal ruins, and local legends. He depicts household life at the Mas du Juge, the social role of ménagers, seasonal agricultural rhythms, harvest customs, village songs and choruses, markets and fairs, and family anecdotes including how his parents met. Interwoven with vernacular verse, these memoir fragments combine vivid pastoral description, regional pride, and reflections on rural identity, work, and continuity across generations.

CHAPITRE XVII

AUTOUR DU MONT VENTOUX

Courses félibréennes avec Aubanel et Grivolas. -- L'ascension et la
descente. -- Les gendarmes nous arrêtent. -- La fête de Montbrun. --
Le devineur de sources. -- Le curé de Monieux. -- La Nesque et les
Bessons. -- Le maire de Méthamis. -- Le charron de Vénasque.

Avec Théodore Aubanel, qui était toujours dispos, pour organiser les
courses, et notre camarade le peintre avignonnais Pierre Grivolas,
qui était de toutes nos fêtes, voici comment nous fîmes, un beau jour
de septembre, l'ascension du mont Ventoux.

Partis, vers minuit, du village de Bédoin, au pied de la montagne,
nous atteignîmes le sommet une demi-heure environ avant le lever du
soleil. Je ne vous dirai rien de l'escalade, que nous fîmes à l'aise,
sur le bât de mulets que conduisaient des guides, à travers les
rochers, escarpements et mamelons de la Combe-Fillole.

Nous vîmes le soleil surgir, tel qu'un superbe roi de gloire, d'entre
les cimes éblouissantes des Alpes couvertes de neige, et l'ombre du
Ventoux élargir, prolonger, là-bas dans l'étendue du Comtat
Venaissin, par là-bas sur le Rhône et jusqu'au Languedoc, la
triangulation de son immense cône.

En même temps, de grosses nues blanchâtres et fuyantes roulaient
au-dessous de nous, embrumant les vallées; et, si beau que fût le
temps, il ne faisait pas chaud.

Vers les neuf heures, -- mais, cette fois, à pied, avec les bâtons
ferrés et le havresac au dos, -- après un léger déjeuner, nous primes
la descente. Seulement, nous dévalâmes par le côté opposé,
c'est-à-dire par les Ubacs, ainsi qu'on nomme le versant nord de
toutes nos montagnes et du Ventoux en particulier.

Or, tellement est âpre et tellement est raide ce revers du mont
Ventoux, que le père Laval raconte ce qui suit:

Les montagnards qui, de son temps (au dix-huitième siècle), le 14
septembre, montaient en pèlerinage à la chapelle qui est en haut,
redescendaient par les Ubacs, rien qu'en se laissant glisser, assis à
croupetons sur une double planche de trois empans carrés, qu'ils
enrayaient soudain en plantant leur bâton devant, lorsqu'elle allait
trop vite ou qu'elle frôlait un précipice.

Ils descendaient par ce moyen dans moins d'une demi-heure; et il faut
songer que le mont Ventoux a dix-neuf cent soixante mètres d'altitude
sur la mer!

Désireux, nous aussi, de raccourcir notre descente, mais ignorant les
chemins, nous allâmes nous fourvoyer dans une ravine ardue, la
Loubatière du Ventoux, si encombrée de rocailles et si périlleuse
aussi que, pour arriver en bas, nous mîmes le jour entier.

Le ravin de la Loubatière, comme son nom le dit, n'est fréquenté que
par les loups, et il se rue subitement, du sommet au pied du mont,
entre des berges si scabreuses qu'il est presque impossible, une fois
qu'on y est rentré, d'en sortir pour changer de route.

Nous y voilà, arrive qui plante! Dans les rocs détachés et dans les
éboulis, à travers les troncs d'arbres, pins, hêtres et mélèzes,
arrachés, entraînés par la fureur des orages et qui, à tous les pas,
entravaient notre marche, nous descendions, nous dévalions, quand,
tout à coup, le lit du torrent, coupé à pic devant nos pas, montre à
nos yeux, béant, un précipice de cent toises peut-être en contrebas.

Comment faire? Remonter? C'était fort difficile, d'autant plus que,
sur nos têtes, nous voyions s'avancer de gros nuages noirs qui, s'ils
eussent crevé, nous auraient submergés sous l'irruption des eaux...
Il fallait donc, de façon ou d'autre, descendre par la gorge, cette
épouvantable gorge où nous étions perdus. Et alors, dans l'abîme,
nous jetâmes là-bas nos cabans et nos sacs et, ma foi, recommandant à
Dieu notre vie, en rampant, en nous traînant, mais surtout par
glissades, nous nous laissâmes couler sur la paroi presque verticale
où, seules, quelques racines de buis ou de lavande nous empêchèrent
de dégringoler, la tête la première.

Rendus au fond du précipice, nous croyions être hors de danger, et,
remettant nos hardes, nous avions, guillerets, recommencé de
descendre dans le ravin du torrent, lorsqu'une cataracte, encore plus
forte et plus rapide, vint nous arrêter de nouveau, et, au péril de
nos vies, il fallut de nouveau glisser en se cramponnant, et puis une
troisième fois après les autres ci-dessus.

Au crépuscule, enfin nous atteignîmes Saint-Léger, pauvre petit
village qui est au pied du Ventoux, habité par des charbonniers, tout
jonché de lavande en guise de litière. Nous ne pûmes trouver à nous y
héberger.

Malgré la nuit, haletants, harassés, il nous fallut encore marcher
une couple d'heures jusqu'au village de Brantes, perché sur les
rochers, en face du Ventoux, où nous fûmes fort heureux de pouvoir
nous faire faire une omelette au lard et dormir, ensuite, au grenier
à foin.

Le plus joli, -- car il paraît qu'on n'avait pas très bonne mine, -
fut que notre hôtelier, de peur qu'on n'emportât ses draps, nous
avait enfermés sous clé... Aussi, le lendemain, ayant appris que
c'était fête au village de Montbrun, et à peu près remis des suées de
la veille, nous partîmes joyeux du pays qui branle sans vent (comme
l'appellent ses voisins) et nous fîmes le tour des Ubacs du Ventoux
par Savoillants et Reillanette.

Mais, pendant que, sur le bord de la rivière gazouilleuse qui a nom
le Toulourenc, nous admirions la hauteur des escarpes effrayantes,
des roches sourcilleuses qui touchaient les nuées, deux gendarmes,
qui venaient sur la route après nous, et auxquels l'hôtelier de
Brantes avait donné peut-être notre signalement, nous accostent:

-- Vos papiers?

Nous avions échappé aux loups, aux orages, aux précipices; ais,
croyez-m'en, qui que vous soyez, si vous êtes jamais forcé de vous
garer devant les happe-chair, évitez toujours les routes.

-- Vos papiers? D'où venez-vous? Où allez-vous, voyons?

Moi, je sortis de ma poche un gribouillage provençal et, pendant
qu'un des archers, pour pouvoir déchiffrer ce que ça voulait dire, se
désorbitait les yeux en tordant sa moustache:

-- Nous sommes, disait Aubanel, des félibres, qui venons faire le
tour du Ventoux.

-- Et des artistes, ajoutait Grivolas, qui étudions la beauté du
paysage...

-- Ah! oui, c'est bon! nous faire accroire qu'on est venu dans le
Ventoux pour étudier ses agréments! répliqua le gendarme qui
essayait, mais vainement, de lire mon provençal; vous irez, mes
farceurs, dire cela demain à M. le procureur impérial à Nyons... Et
suivez-nous pour le quart d'heure.

Nous rappelant le mot du général Philopémen: "qu'il faut porter la
peine de sa mauvaise mine", et, en effet, reconnaissant qu'avec nos
grands chapeaux de feutre aux bords retroussés arrogamment, nos
bâtons ferrés et nos havresacs, nous étions faits comme des brigands,
-- et comme d'autre part, cela nous amusait, nous suivîmes les
chasse-coquins.

Chemin faisant, un bon fermier, portant la veste sur l'épaule, nous
atteignit et nous dit:

-- Que Dieu vous donne le bonjour! Ces messieurs vont, sans doute, à
la fête de Montbrun?

-- Ah! oui, une jolie fête! lui répondîmes-nous. Nous descendions du
Ventoux, de la cime du mont Ventoux, pour voir s'il est réel que le
soleil, en se levant, y fait trois sauts, comme on affirme, et voilà
que les gendarmes, parce que nous avions oublié nos papiers, nous ont
pris pour des voleurs et nous emmènent à Nyons...

-- Par exemple! Mais ne voyez-vous pas, à leur façon de s'exprimer,
dit aux gendarmes le brave homme, que ces messieurs ne sont pas de
loin? qu'ils parlent provençal? qu'ils sentent leur bonne maison? Eh
bien! je n'hésite pas, moi, à répondre pour eux et je les invite
même, quand nous serons à Montbrun, à venir boire un coup à la
maison, et vous aussi, messieurs du gouvernement, si vous voulez,
pourtant, me faire cet honneur!

-- En ce cas-là, nous dit la maréchaussée dauphinoise, après avoir
délibéré, messieurs, vous pouvez aller. Et, mais, voyons, est-ce
positif, ce que vous disiez tout à l'heure, que le soleil, là-haut,
vu du sommet du Ventoux, fait trois sauts en se levant?

-- Ça, répliquâmes-nous, il faut le voir pour le croire... Mais
autrement, c'est vrai comme vous êtes de braves gens.

Et, les laissant sur ce goût (nous venions d'entrer à Montbrun), avec
l'honnête paysan qui avait répondu pour nous, nous fûmes tout droit à
l'auberge nous restaurer quelque peu.

Rien qui fasse plaisir, lorsqu'on cour le pays et qu'on est fatigué,
comme une auberge indigène, où l'on arrive un jour de fête patronale.
Or, songez qu'à Montbrun, dès notre entrée au cabaret, nos yeux
virent par terre un monceau de poulardes, de poulets, de dindons, de
lapins, de levrauts et de perdrix, vous dis-je, qui n'annonçaient pas
misère! Qui plumait d'ici, qui saignait de là. Une paire de longues
broches, toutes chargées de lardoires et de gibier odorant,
tournaient et dégouttaient sur le carré des lèchefrites,
doucettement, devant le feu. L'hôtelier, l'hôtelière, en mouvement,
posaient sur chaque table les bouteilles, les couteaux, les
fourchettes qu'il fallait. Et tout cela pour les premiers qui
demanderaient à dîner, c'est-à-dire pour nous autres. Oh! coquin de
bon sort! Une bénédiction. Et, chose pardessus qui ne coûtait pas
davantage, les filles de l'hôtesse avaient si gentille accortise que
nous restâmes là tant que dura la fête, rien que pour l'agrément
d'être servis par elles.

A Montbrun, disait-on autrefois en Dauphiné, arrivé à deux heures,
à trois on est pendu
. Cela montre qu'un proverbe n'est pas toujours
véridique, mais ça devait se rapporter (je le crois) au renom du
terrible Montbrun, le capitaine huguenot qui fut seigneur de ce
village. C'est lui, Charles du Puy, dit "le brave Montbrun", qui fit
face au roi de France, alléguant pour raison que "les armes et le jeu
rendaient les hommes égaux". C'est le même qui, au siège de Mornas,
place catholique, lorsqu'il eut pris le château, en précipita la
garnison sur la pointe, là-bas, des hallebardes de sa troupe (1562).
D'où les gens de Mornas ont gardé jusqu'à nos jours le sobriquet de
saute-remparts, et voici ce qu'on raconte:

Un de ces malheureux, dont le tour était venu de faire le plongeon,
reculait pour prendre élan, mais arrivé au bord de l'affreux
casse-cou, il s'arrêtait épouvanté. Il revenait prendre sa course, et
chose facile à comprendre, il lâchait pied de nouveau.

-- O poltron, lui cria le farouche Montbrun, en deux fois que tu pris
escousse, tu ne peux pas faire le saut?

-- Monseigneur, répliqua le pauvre catholique, s'il vous plaît
d'essayer, je vous le donne en trois.

Et pour la repartie, Montbrun, à ce qu'on dit, lui accorda sa grâce.

Nous allâmes visiter le château du baron - que François II fit
démolir. -- Il y reste quelques fresques, attribuées à André del
Sarto. Sur la terrasse, on nous montra l'endroit d'où parfois, pour
s'amuser, le seigneur huguenot abattait d'un coup d'arquebuse les
moines qui, là-bas, lisaient leur bréviaire, dans le jardin d'un
couvent qu'il y avait en dessous.

Enfin, derrière le Ventoux, le long du Toulourenc, rivière qui sépare
le Dauphiné de la Provence, ayant repris notre tournée, nous vîmes en
passant au pied du Ventouret et en longeant le Gourg des Oules
déboucher dans une vallée, la riante vallée de Sault.

-- Faisons la méridienne? dîmes-nous.. Et tous trois, à l'orée d'une
prairie limitrophe avec la route, nous nous couchâmes pour dormir et
laisser passer la chaleur.

-- Adieu, Ventoux! s'écria Aubanel, tu nous fis, ô gueusard, assez
suer et essouffler!

Grivolas regardait les ombres et les clairs que remuaient entre eux
les noyers et les chênes, et moi, épiant l'heure qu'il était au
soleil, je tétais à la gourde une gorgée d'eau-de-vie.

A ce moment, dans le grand hâle, nous vîmes sur la route blanche
s'acheminer avec sa blouse, ses gros souliers à clous, son chapeau à
larges bords, un vieillard qui tenait une houssine à la main. Quelque
chose d'imposant et de particulier dans sa figure ouverte, rôtie par
le soleil, attira, comme il passait, notre attention vers lui et nous
lui dîmes bonjour.

-- Bonjour, toute la compagnie, nous fit-il d'une voix douce, vous
faites un peu halte?

-- Eh oui! brave homme; à vous d'en faire autant, si vous voulez.

-- Eh bien! je ne dis pas non... Je viens de la ville de Sault, où
j'avais quelques affaires et je commençais d'être las. Ce n'est plus,
mes amis, comme quand j'avais votre âge! Berthe filait alors, et
maintenant Marthe dévide.

Et il s'assit en causant à côté de nous sur l'herbe.

-- Je suis bien curieux peut-être, poursuivit-il, mais par hasard ne
seriez-vous pas herboristes?

Ah! parbleu, si nous connaissions la vertu des simples que nos pieds
foulent, nous n'aurions jamais besoin d'apothicaires ni de médecins.

-- Non, répondîmes-nous, nous venons du mont Ventoux.

-- Sage qui n'y retourne pas, mais fou celui qui y retourne! dit le
vieillard sentencieusement... "Allons, je vois, je vois, vous êtes
peut-être bien des triacleurs de Venise.

-- Triacleurs? Qu'est-ce que c'est?

--Vous n'ignorez pas, messieurs, qu'un remède souverain est ce qu'on
nomme la thériaque, qui se fait à ce qu'on dit, avec de la graisse
de vipère... Et, ici, dans nos montagnes, au Ventoux, au Ventouret,
et, dans cette vallée même, les vipères ne manquent pas. Si c'est
elles que vous cherchiez...

-- Ah! les cherche qui voudra! nous écriâmes-nous.

-- Veuillez m'excuser, reprit le bonhomme, si je vous ai offensés,
mais il n'est pas de sot métier:

Comme dit le renard
Chacun joue de son art.

Le bon Dieu, que je salue, a répandu sa lumière, voyez-vous un peu à
tous. Pris à part, l'homme ne sait rien; entre tous, nous savons
tout... Et, sans aller plus loin, moi, je suis devineur d'eau.

-- Ah! tonnerre de nom de nom!

-- Oui, tel que vous me voyez, par la vertu de la baguette que je
tiens entre mes mains, je déniche les veines d'eau.

-- Par exemple, et à notre tour, s'il n'y a pas d'indiscrétion,
comment faites-vous donc pour découvrir les sources qu'il y a dans la
terre?

-- Comment je fais? De vous le dire, répondit l'hydroscope, ce serait
malaisé peut-être... C'est affaire de bonne foi. Il m'arrive, tenez,
quand le soleil est ardent, de voir fumer les eaux, de les voir
s'évaporer, à sept lieues de distance... je les vois, oui, je les
vois (mon Dieu! je vous rends grâces!) aspirées, colorées par
l'ardeur du soleil. Ensuite la baguette, qui tourne d'elle-même et se
tord entre mes doigts, achève le restant... Mais il faut, comme je
vous le dis, sentir cela pour le comprendre: c'est à la bonne foi.
Vous pouvez d’ailleurs parler de moi à Sault, à Villes, à Verdolier,
dans tous les villages qui avoisinent: je suis d’Aurel (que vous
voyez là), mon nom est Fortuné Aubert. On vous montrera partout les
sources que j’ai mises en vue.

Nous lui dîmes en plaisantant:

-- Compère Fortuné, si vous pouviez, avec la baguette, trouver un
jour la Chèvre d’Or?

-- Et pourquoi non? Si Dieu voulait, je n’aurais pas plus de peine à
cela, voyez-vous, que d’être assis sur ce talus... Mais Celui de
là-haut a plus de sens que nous tous. Une
fontaine d’eau, quand on a soif, ne vaut-elle pas mieux qu’une
fontaine d’or? Et ce pré! Ne croyez-vous pas que la moindre rosée
fasse plus de bien à son herbe, -- que si la traversait le carrosse
d’un roi, chargé d’or et d’argent? Rendre service, quand on peut, à
notre frère prochain, comme il nous est recommandé, mes amis, voilà,
voilà où le bon Dieu vient en aide! Et pour preuve, permettez que je
vous conte encore ceci:

"L’an passé, la servante de notre curé d’Aurel (qui vous le
certifierait) me fit appeler à la cure.

"-- Maître Fortuné, me dit-elle, vous me voyez en grand souci. M. le
curé, ce matin, est allé à Carpentras, où l’on juge aux assises un
jeune parent à lui, inculpé comme incendiaire. Il devait, me l’ayant
promis, retourner de bonne heure, et la nuit déjà descend, et je ne
vois venir personne: je ne sais que m’imaginer. Si au moyen de votre
science vous pouviez me rendre instruite de ce qui là-bas se passe,
ah! que vous me feriez plaisir!

"-- Nous essayerons, répondis-je... Donnez-moi quelques oublies, ce
avec quoi les hosties se font.

Et alors, sur la table, je plaçai les oublies, en représentation de
Celui qu’on ne voit pas, l’Amour suprême, le bon Dieu.

"A côté des oublies, je mis un verre de vin pur, pour représenter la
Justice.

"Devant l’Amour et la Justice, je mis un verre d’eau -- qui
représentait l’inculpé. Et derrière l’inculpé je posai un gobelet de
vin troublé avec de l’eau: ça représentait
l’avocat.

"Je saisis la baguette et, à la bonne foi, humblement, je demande à
Dieu, l’Amour suprême, si l’accusé était condamné.

"La baguette, mes amis, ne branla pas plus que ces pierres.

"Bon! je demandai alors si on l’avait acquitté. La baguette entre mes
doigts tourna joyeuse, comme en danse.

"-- Mademoiselle, dis-je pour lors à la servante, vous pouvez dormir
tranquille: l'inculpé est acquitté.

"-- Puisque nous y voilà, me fit la demoiselle, Fortuné informez-vous
un peu sur les témoins.

"Je reprends en main la baguette et je demande au vin pur ou, pour
mieux dire, à la Justice, si les témoins retournaient et s’ils
étaient en chemin.

"La verge demeura muette.

"Humblement, je demande s’ils étaient poursuivis. ..Il me fut répondu
qu’ils étaient poursuivis très sérieusement... Eh bien! n’est-il pas
vrai que le lendemain, messieurs, le curé d’Aurel vint nous confirmer
tout ce que nous avions vu la veille avec la verge! On avait à
Carpentras acquitté l’inculpé et retenu les témoins.

"-- Mais, allons, vous devez dire que je suis un franc bavard. A Dieu
soyez, dit le vieillard en se relevant du talus, et prenez garde, là
au frais, prenez garde de vous morfondre.

Le devineur, avec sa baguette, gagna du côté des collines, vers ces
quartiers d’Aurel, de Saint-Trinit, chantés plus tard par Félix Gras
dans son grand et frais poème qui a nom Les charbonniers, et nous
allâmes, nous autres, par un raidillon de chemin, prendre notre logis
à Sault, la ville des Étrangleurs de truie.

Après avoir salué, dans le château fort en ruine, le blason et la
gloire de ses anciens seigneurs, les grands barons d’Agoult (qui est
Wolf en allemand et qui signifie loup) et le nom historique de cette
comtesse de Sault qui, au temps (de la Ligue, maîtrisait la Provence,
nous descendîmes sur Monieux, dont le curé figure dans le gai
répertoire des contes populaires.

Ce curé avait une vache... Et voici qu’un pauvre homme, qui avait un
tas d’enfants, vola et tua la vache, la fit manger à ses marmots et,
après la bombance, en manière de grâces, leur fit dire la petite
prière que voici:

Nous rendons grâces, mon Dieu,
Au bon curé de Monieux:
Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!

Mais les enfants répètent tout. Le curé en eut vent, et ayant
questionné un des petits mangeurs, il lui dit:

-- Est-ce vrai, mignon, que votre père vous a appris pour vos grâces
une prière si jolie? Comment est-elle? voyons un peu...

Et le petit répéta:

Nous rendons grâces, mon Dieu,
Au bon curé de Monieux:
Nous avons bien soupé, Dieu merci et sa vache!

-- Oh ! la galante prière! fit le prêtre au petit. Eh bien ! sais-tu,
mignon, ce qu’il faut faire? Demain, jour de dimanche, tu viendras me
trouver à la première messe; tu monteras en chaire avec moi, n’est-ce
pas, mignon? et devant tous, pour que tout le monde l’apprenne, tu
diras la prière que ton père vous fait dire.

-- Il suffit, monsieur le curé.

Et l’enfant, tout de suite, va conter à son père le propos du curé;
et le père, un fin matois, dit alors à l’enfant:

-- Ah! oui, venir parler de vache en pleine chaire! Mais tu les
ferais rire tous... Je vais t’en apprendre une autre, mon fils,
d’action de grâces, qui est bien plus belle encore:

Je rends grâce au bon Dieu!
Les hommes de Monieux
Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:
Mais lui tout seul, mon père
Ne s’est pas laissé faire.

"T’en souviendras-tu demain?

-- Je m’en souviendrai, père.

Le curé, le lendemain, au prône de la messe, monte donc à la chaire,
accompagné du petit, et commence:

-- Mes frères, vous l’avez tous appris, on nous a volé notre vache...
Je ne veux pas vous en parler; seulement la vérité est toujours bonne
à connaître, et toujours la vérité sort de la bouche innocente...
Allons, mignon, dis ce que tu sais.

Et le petit alors:

Je rends grâce au bon Dieu!
Les hommes de Monieux
Ont tous porté du bois de leur curé joyeux:
Mais lui tout seul, mon père
Ne s’est pas laissé faire.

Je vous laisse à penser le rire...

Nous prîmes à Monieux la combe de la Nesque, petit cours d’eau
sauvage, qui bondit, comme dit Gras,

Entre deux falaises à pic, couvertes de halliers,
Où les bergers pendent l'appât
Pour attraper les merles.

et nous marchâmes là dans les rochers, à tout hasard, pour gagner, si
nous pouvions, le même jour, Vénasque. Mais qui compte sans l’hôte,
dit-on, compte deux fois: le soleil se couchait que nous errions
encore parmi les précipices, au pied d’un haut escarpement qu’on
nomme le Rocher du Cire, où plus tard nous plaçâmes l’épisode de
Calendal lorsqu’il dénicha les ruches d’abeilles,

La Nesque, par-dessous, affreuse,
Ouvrait sa ténébreuse gorge

et, la nuit nous couvrant peu à peu de son ombre, voici qu’à un
endroit appelé le Pas de l’Ascle, un véritable labyrinthe, nous n’y,
voyions plus devant nous, en danger, à tout pas, de glisser et
tomber, la tête la première, par là-bas je ne sais ou.

-- Mes amis, dis-je alors, ce serait une sottise que de laisser nos
os ici dans quelque gouffre, avant d’avoir accompli notre oeuvre
félibréenne. Je serais d’avis de retourner.

-- Hé! en avant, fit Grivolas, nous venons tout à l’heure "les effets
de la lune" sur les roches de la Nesque.

-- Si tu veux te précipiter, lui cria Aubanel, libre à toi, mon ami
Pierre! Pour moi, je ne me sens nulle envie de me faire dévorer par
les loups.

Et là-dessus nous remontâmes, en tâtonnant de-ci de-là, pour nous
sortir des précipices, harassés, défaillants, tout en nage. Nous
vîmes alors par bonheur, dans l’obscurité, au loin, poindre une
petite lumière.

Nous y allâmes. C’était une masure écartée dans la montagne, qu’on
appelait les Bessons. Nous frappâmes. On nous ouvrit; et de leur
mieux ces braves gens (une famille de chevriers) nous firent
l’hospitalité et ils nous dirent:

"Vous avez certes bien fait de retourner sur vos pas; l’autre année,
une nuit d’hiver, nous avions entendu des cris, sans savoir ce qui
arrivait...

"Quand le matin nous allâmes voir, nous trouvâmes mort dans la
Nesque, là-bas vers le Pas de l’Ascle, un pauvre prêtre qui s’était
décroché et tout meurtri."

-- Eh bien! tu vois, nigaud, si nous t’avions suivi? fit Aubanel à
Grivolas.

-- Bah! repartit le peintre, vous êtes des soldats du pape.

La ménagère, en même temps, avait mis la marmite sur le feu, avec de
l’ail, de la sauge, et une poignée de sel, tout aspergé d’huile. Elle
nous trempa bientôt une odorante eau bouillie, si bonne qu’Aubanel,
tout petit homme qu’il fût, en vida onze assiettées, et le grand
félibre garda un tel souvenir de cette savoureuse soupe et du bon
sommeil que nous fîmes à la grange des Bessons que, dans son Livre
de l’Amour
, il y fait l’allusion suivante:

La femme vivement avec le tranchoir -- Taille le beau pain brun, va
quérir de l’eau fraîche -- Avec son broc de cuivre; ensuite sur le
seuil -- Elle sort et appelle ses gens qui rentrent à la maison. --
Et la soupe est versée; pendant qu’elle s’imbibe,-- L’hôte amical
vous fait boire un coup de sa piquette; -- Puis, chacun à son tour,
aïeul, mari, femme et enfants, -- Tirent une assiettée et apaisent
leur faim. -- Et vous mangez la soupe et êtes de la famille. -- Mais,
le repas fini, déjà chacun sommeille: -- L’hôtesse avec une lampe va
vous quérir un drap, -- Un beau drap de toile blonde, tout rude et
tout neuf. -- Du corps la lassitude est un baume pour l’âme. -- Ah!
qu’il fait bon dormir, dans les bergeries, sur le feuillage, --
Dormir sans rêves, au milieu des troupeaux, -- N’être ensuite
réveillé que par les grelots -- Des chèvres, le matin, et aller avec
les plâtres -- Se coucher tout le jour et sentir le marrube!

Le lendemain, ayant repris la gorge de la Nesque, toute bourdonnante
d’abeilles, des abeilles en essaims qui y humaient le miel des
fleurs, nous arrivâmes enfin, et par une chaleur qui faisait béer les
lézards, au village de Méthamîs. Nous demandâmes l’auberge. Mais
va-t’en voir s’ils viennent! Nous y trouvâmes porte close; l’hôte et
l’hôtesse
moissonnaient.

Nous entrâmes au café, pour voir si en payant on voudrait nous
apprêter quelque chose pour dîner.

-- Cela m’est défendu, nous dit le cafetier, comme de tuer un homme!

-- Et pourquoi?

-- C’est que l’auberge, appartenant à la commune, s’afferme sous
condition que personne autre n’ait le droit de donner à manger aussi.

-- Il nous faut donc crever de faim?

-- Allez trouver M. le Maire... Je ne puis, moi, vous offrir autre
chose qu’à boire.
Nous bûmes un coup pour nous rafraîchir, et de là, tout poussiéreux,
nous allâmes chez M. le Maire de Méthamis.

Le maire, un grand rustaud, moricaud et grêlé comme une poêle à
châtaignes, croyant avoir affaire à des batteurs d’estrade, nous fait
brutalement, comme quelqu’un que l’on dérange:

-- Que voulez-vous?

-- Nous voudrions, lui dis-je, que vous donniez au cafe-tier
l’autorisation nécessaire pour nous servir à manger, du moment,
monsieur le Maire, que votre auberge est fermée...

-- Avez-vous des papiers?

-- Que diable! nous sommes d’ici d’Avignon: si l’on ne peut plus
faire un pas, ni manger une omelette dans le département, sans avoir
des papiers...

-- Ça, point tant de raisons! vous irez vous expliquer, accompagnés
de mes deux gardes, devant le commissaire de police du canton.

-- Mais peste! vous voulez rire? nous voilà n’en pouvant plus...

-- Oh! je vous ferai charrier sur ma charrette; j’ai un bon mulet.

Cela commençait, parbleu! à ne plus tant nous amuser, d’autant plus,
saperlotte! que nous n’avions rien dans le ventre.

-- Monsieur le Maire, dit Aubanel, si vous vouliez nous conduire chez
M. le curé, je suis sûr qu’il nous connaîtra.

-- Allons-y, allons-y, fit le maire hargneux.

Et arrivés au presbytère, en présence du prêtre:

-- Voyez, lui dit-il, monsieur le Curé, si vous connaissez ces
individus.

Le curé de Mathamis, dans son petit salon, nous offrit d’abord des
chaises, et puis tournant autour de nous et examinant nos visages:

-- Non, dit-il, monsieur le Maire, je ne connais pas ces messieurs.

-- Mais regardez-moi bien, monsieur le curé, fit Aubanel, ne vous
souvient-il pas de m’avoir vu en Avignon, dans ma librairie?

-- Ah! monsieur Aubanel?

-- Précisément.

-- Monsieur Aubanel, cria le curé de Méthamis, libraire et imprimeur
de notre Saint Père le Pape! Jacomone, Jacomone! apporte vite les
petits verres, que nous buvions une goutte de ratafia de Gouit à la
santé de l’Almanach provençal et des félibres!

Et comme nous tournions la tête, pour voir un peu la mine du maire de
Méthamis, celui-ci, en cherchant la porte qu’il ne pouvait retrouver,
grommelait:

-- Je ne bois pas, je ne bois pas, monsieur le Curé. Il faut que
j’aille mettre au joug.

C’est bien. Quand nous sortîmes, au bout d’un moment, l’aubergiste
sur son seuil, le cafetier devant sa porte, nous appelaient:

-- Messieurs, messieurs, vous pouvez venir... M. le Maire vient de
dire que si vous désiriez manger...

Mais dépités et dédaigneux, nous, tels que des apôtres qui ont été
méconnus, en resserrant nos ceintures nous secouâmes sur Méthamis la
poussière de nos souliers et nous reprîmes clopin-clopant la descente
de la Nesque.

-- Eh bien! mon vaillant Pierre, disait Aubanel à Grivolas, tu vois
que les soldats du Pape sont encore bons à quelque chose?

-- Je ne dis pas, mais à Venasque, répondait notre artiste en se
léchant la barbe, si nous tombions sur un monceau de lapins, de
poulets, de levrauts et de dindes, comme à la fête de Montbrun, il me
semble que tout à l’heure, mes amis, nous y taperions.

Hélas! les jours se suivent, mais ne se ressemblent pas. A Venasque,
l’aubergiste, charron de son métier, nous fit souper, l’animal, avec
un épais ragoût de pommes de terre au plat, rissolées dans de l’huile
infecte, que nous ne pûmes avaler.

Non content de cela, le pendard nous fit coucher sur une pile de bois
d’yeuse, avec, pour matelas, quelques fourchées de paille qui, dans
la nuit, s’éparpillèrent, et, à cause des bûches anguleuses et
noueuses qui nous entraient dans le dos, nous ne pûmes fermer l'oeil.

Bref, les habits fripés, les chaussures trouées, le visage hâlé, mais
allègres, mais pleins de la saveur de la Provence, nous revînmes à
travers une croupe de montagnes pelées qui a pour nom la Barbarenque,
en passant par Vaucluse, l'abbaye de Sénanque, Gordes et le Calavon
(non sans autres aventures dont le récit serait trop long), nous
revînmes de là aux plaines d'Avignon.

 

CHAPITRE XVIII

LA RIBOTE DE TRINQUETAILLE

Alphonse Daudet dans sa jeunesse. -- La descente en Arles. -- La
Roquette et les Roquettières. -- Le patron Gafet. -- Le souper chez
Le Counënc. -- Les chansons de table. -- Le registre du cabaret. --
Le pont de bateaux. -- La noce arlésienne. -- Le spectre des
Aliscamps. -- Une lettre de Daudet pendant le siège de Paris.

I

Alphonse Daudet, dans ses souvenirs de jeunesse (Lettres de mon
Moulin et Trente Ans de Paris
), a raconté, à fleur de plume,
quelques échappées qu'il fit, avec les premiers félibres, à Maillane,
en Barthelasse, aux Baux, à Châteauneuf; je dis avec les félibres de
la première pousse, qui, en ce temps, couraient sans cesse le pays de
Provence, pour le plaisir de courir, de se donner du mouvement,
surtout pour retremper le Gai-Savoir nouveau dans le vieux fonds du
peuple. Mais il n'a pas tout dit, de bien s'en faut, et je veux vous
conter la joyeuse équipée que nous fîmes ensemble, il y a quelque
quarante ans.

Daudet, à cette époque, était secrétaire du duc de Morny, secrétaire
honoraire, comme vous pouvez croire, car tout au plus si le jeune
homme allait, une fois par mois, voir si le président du Sénat, son
patron, était gaillard et de bonne humeur. Et sa vigne de côté, qui
depuis a donné de si belles pressées, n'était qu'à sa première
feuille. Mais entre autres choses exquises, Daudet avait composé une
poésie d'amour, pièce toute mignonne, qui avait nom: les Prunes.
Tout Paris la savait par coeur, et M. de Morny, l'ayant ouïe dans son
salon, s'était fait présenter l'auteur, qui lui avait plu, et il
l'avait pris en grâce.

Sans parler de son esprit qui levait la paille, comme on dit des
pierres fines, Daudet était joli garçon, brun, d'une pâleur mate,
avec des yeux noirs à longs cils qui battaient, une barbe naissante
et une chevelure drue et luxuriante qui lui couvrait la nuque,
tellement que le duc, chaque fois que l'auteur de la chanson des
Prunes lui rendait visite au Sénat, lui disait, en lui touchant les
cheveux de son doigt hautain:

-- Eh bien! poète, cette perruque, quand la faisons-nous abattre?

-- La semaine prochaine, monseigneur! en s'inclinant répondait le
poète.

Et ainsi, tous les mois, le grand duc de Morny faisait au petit
Daudet la même observation, et toujours le poète lui répondait la
même chose. Et le duc tomba plus tôt que la crinière de Daudet.

A cet age, devons-nous dire, le futur chroniqueur des aventures
prodigieuses de Tartarin de Tarascon était déjà un gaillard qui
voyait courir le vent: impatient de tout connaître, audacieux en
bohème, franc et libre de langue, se lançant à la nage dans tout ce
qui était vie, lumière, bruit et joie, et ne demandant qu'aventures.
Il avait, comme on dit, du vif-argent dans les veines.

Je me souviens d'un soir où nous soupions au Chêne-Vert, un
plaisant cabaret des environs d' Avignons. Entendant la musique d'un
bal qui se trouvait en contrebas de la terrasse où nous étions
attablés, Daudet, soudainement, y sauta (je puis dire de neuf ou dix
pieds de haut) et tomba, à travers les sarments d'un treille, au beau
milieu des danseuses, qui le prirent pour un diable.

Une autre fois, du haut du chemin qui passe au pied du Pont du Gard,
il se jeta, sans savoir nager, dans la rivière du Gardon, pour voir,
avait-il dit, s'il y avait beaucoup d'eau. Et, ma foi, sans un
pêcheur qui l'accrocha avec sa gaffe, mon pauvre Alphonse à coup sûr,
buvait bouillon de onze heures.

Une autre fois, au pont qui conduit d'Avignon à l'île de la
Barthelasse, il grimpait follement sur le parapet mince et, y courant
dessus au risque de culbuter, par là-bas, dans le Rhône, il criait,
pour épater quelques bourgeois qui l'entendaient:

-- C'est de là, tron de l'air! que nous jetâmes au Rhône le cadavre
de Brune, oui, du maréchal Brune! Et que cela serve d'exemple aux
Franchimands et Allobroges qui reviendraient nous embêter!

II

Donc, un jour de septembre, je reçus à Maillane une petite lettre du
camarade Daudet, une de ces lettres menues comme feuille de persil,
bien connues de ses amis, et dans laquelle il me disait:

"Mon Frédéric, demain mercredi, je partirai de Fontvieille pour venir
à ta rencontre jusqu'à Saint-Gabriel. Mathieu et Grivolas viendront
nous y rejoindre par le chemin de Tarascon. Le rendez-vous est à la
buvette, où nous t'attendons vers les neuf heures ou neuf heures et
demie. Et là, chez Sarrasine, la belle hôtesse du quartier, ayant
ensemble bu un coup, nous partirons à pied pour Arles. Ne manque pas!
Ton

Chaperon Rouge."

Et, au jour dit, entre huit et neuf heures, nous nous trouvâmes tous
à Saint-Gabriel, au pied de la chapelle qui garde la montagne. Chez
Sarrasine, nous croquâmes une cerise à l'eau-de-vie, et en avant sur
la route blanche.

Nous demandâmes au cantonnier:

-- Avons-nous une longue traite, pour arriver d'ici à Arles?

-- Quand vous serez, nous répondit-il, droit à la Tombe de Roland,
vous en aurez encore pour deux heures.

-- Et où est cette tombe?

-- Là-bas, où vous voyez un bouquet de cyprès, sur la berge du
Vigueirat.

-- Et ce Roland?

-- C'était, à ce qu'on dit, un fameux capitaine du temps des
Sarasins... Les dents, allez, bien sûr, ne doivent pas lui faire mal.

Salut, Roland! Nous n'aurions pas soupçonné, dès nous mettre en
chemin, de rencontrer vivantes, au milieu des guérets et des chaumes
du Trébon, la légende et la gloire du compagnon de Charlemagne. Mais
poursuivons. Allégrement nous voilà descendant en Arles, où l'Homme
de Bronze frappait midi, quand, tout blancs de poussière, nous
entrâmes à la porte de la Cavalerie. Et, comme nous avions le ventre
à l'espagnole, nous allâmes aussitôt, déjeuner à l'hôtel Pinus.

III

On ne nous servit pas trop mal... Et, vous savez, quand on est jeune,
que l'on est entre amis et heureux d'être en vie, rien de tel que la
table pour décliquer le rire et les folâtreries.

Il y avait cependant quelque chose d'ennuyeux. Un garçon en habit
noir, la tête pommadée, avec deux favoris hérissés comme des
houssoirs, était sans cesse autour de nous, la serviette sous le
bras, ne nous quittant pas de l'oeil et, sous prétexte de changer nos
assiettes, écoutant bonnement toutes nos paroles folles.

-- Voulez-vous, dit enfin Daudet impatienté, que nous fassions partir
cette espèce de patelin?... Garçon!

-- Plaît-il, monsieur?

-- Vite, va nous chercher un plateau, un plat d'argent.

-- Pour de quoi mettre? demanda le garçon interloqué.

-- Pour y mettre un viédase! repliqua Daudet d'une voix tonnante.

Le changeur d'assiettes n'attendit pas son reste et, du coup, nous
laissa tranquilles.

-- Ce qu'il y a aussi de ridicule dans ces hôtels, fit alors le bon
Mathieu, c'est que, remarquez-le, depuis qu'aux tables d'hôte les
commis voyageurs ont introduit les goûts du Nord, que ce soit en
Avignon, en Angoulême, à Draguignan ou bien à Brive-la-Gaillarde, on
vous sert, aujourd'hui, partout les mêmes plats: des brouets de
carottes, du veau à l'oseille, du rosbif à moitié cuit, des
choux-fleurs au beurre, bref, tant d'autres mangeries qui n'ont ni
saveur ni goût. De telle sorte qu'en Provence, si l'on veut retrouver
la cuisine indigène, notre vieille cuisine appétissante et
savoureuse, il n'y a que les cabarets où va manger le peuple.

-- Si nous y allions ce soir? dit le peintre Grivolas.

-- Allons-y, criâmes-nous tous.

IV

On paya, sans plus tarder. Le cigare allumé, on alla prendre se
demi-tasse dans un cafeton populaire. Puis, dans les rues étroites,
blanches de chaux et fraîches, et bordées de vieux hôtels, on flâna
doucement jusqu'à la nuit tombante, pour regarder sur leurs portes ou
derrière le rideau de canevas transparent ces Arlésiennes reines qui
étaient pour beaucoup dans le motif latent de notre descente en
Arles.

Nous vîmes les Arènes avec leurs grands portails béants, le Théâtre
Antique avec son couple de majestueuses colonnes, Saint-Trophime et
son cloître, la Tête sans nez, le palais du Lion, celui des
Porcelets, celui de Constantin et celui du Grand-Prieur.

Parfois, sur les pavés, nous nous heurtions à l'âne de quelque
barralière qui vendait de l'eau du Rhône. Nous rencontrions aussi
les tibanières brunes qui rentraient en ville, la tête chargée de
leurs faix de glanes, et les cacalausières qui criaient:

-- Femmes, qui en veut des colimaçons de chaumes?

Mais, en passant à la Roquette, devers la Poissonnerie, voyant que le
jour déclinait, nous demandâmes à une femme en train de tricoter son
bas:

-- Pourriez-vous nous indiquer quelque petite auberge, ne serait-ce
qu'une taverne, où l'on mange proprement et à la bonne apostolique?

La commère, croyant que nous voulions railler, cria aux autres
Roquettières, qui, à son éclat de rire, étaient sorties sur leurs
seuils, coquettement coiffées de leurs cravates blanches, aux bouts
noués en crête:

-- Hé! voilà des messieurs qui cherchent une taverne pour souper: en
auriez-vous une?

-- Envoie-les, cria l'une d'elles, dans la rue Pique-Moute.

-- Ou chez la Catasse, dit une autre.

-- Ou chez la veuve Viens-Ici.

-- Ou à la porte des Châtaignes.

-- Pardon, pardon, leur dis-je, ne plaisantons pas, mes belles: nous
voulons un cabaret, quelque chose de modeste, à la portée de tous, et
où aillent les braves gens.

V

-- Eh bien! dit un gros homme qui fumait là sa pipe assis sur une
borne, la trogne enluminée comme une gourde de mendiant, que ne
vont-ils chez le Counënc? Tenez, messieurs, venez, je vous y
conduirai, poursuivit-il en se levant et en secouant sa pipe, il faut
que j'aille de ce côté. C'est sur l'autre bord du Rhône, au faubourg
de Trinquetaille... Ce n'est pas une hôtellerie, mon Dieu! de premier
ordre; mais les gens de rivière, les radeliers, les bateliers qui
viennent de condrieu y font leur gargotage et n'en sont pas
mécontents.

-- Et d'où vient, dit Grivolas, qu'on l'appelle le Counënc?

-- L'hôtelier? Parce qu'il est de Combs, un village près de
Beaucaire, qui fournit quelques mariniers... Moi-même, qui vous
parle, je suis patron de barque, et j'ai navigué ma part.

-- Êtes-vous allé loin?

-- Oh! non, je n'ai fait voile qu'au petit cabotage, jusqu'au
Havre-de-Grâce... Mais.

Pas de marinier
Qui ne se trouve en danger.

Et, allez, si n'étaient les grandes Saintes Maries qui nous ont
toujours gardé, il y a beau temps, camarades, que nous aurions sombré
en mer.

-- Et l'on vous nomme?

-- Patron Gafet, tout à votre service, si vous vouliez, quelque
moment, descendre au Sambruc ou au Graz, vers les îlots de
l'embouchure, pour voir les bâtiments qui y sont ensablés.

VI

Et au pont de Trinquetaille, qui, encore à cette époque, était un
pont de bateaux, tout en causant nous arrivâmes. Lorsqu'on le
traversait sur le plancher mouvant, entablé sur des bateaux plats
juxtaposés bord à bord, on sentait sous soi, puissante et vivante, la
respiration du fleuve, dont le poitrail houleux vous soulevait en
s'élevant, vous abaissait en s'abaissant.

Passé le Rhône, nous prîmes à gauche, sur le quai, et, sous un vieux
treillage, courbée sur l'auge de son puits, nous vîmes, comment
dirai-je? une espèce de gaupe, et borgne par-dessus, qui raclait et
écaillait des anguilles frétillantes. A ses pieds, deux ou trois
chats rongeaient, en grommelant, les têtes qu'elle leur jetait.

-- C'est la Counënque, nous dit soudain maître Gafet.

Pour des poèetes qui, depuis le matin, ne rêvions que de belles et
nobles Arlésiennes, il y avait de quoi demeurer interdits... Mais,
enfin, nous y étions.

-- Counënque, ces messieurs voudraient souper ici.

-- Oh! ça, mais, patron Gafet, vous n'y pensez pas, sans doute? Qui
diable nous charriez-vous? Nous n'avons rien, nous autres, pour des
gens comme ça...

-- Voyons, nigaude, n'as-tu pas là un superbe plat d'anguilles!

-- Ah! si un catigot d'anguilles peut faire leur félicité... Mais,
voyez, nous n'avons rien autre.

-- Ho! s'écria Daudet, rien que nous aimions tant que le catigot.
Entrons, entrons, et vous maître Gafet, veuillez bien vous attabler,
nous vous en prions, avec nous autres.

-- Grand merci! vous êtes bien bons.

Et bref, le gros patron s'étant laissé gagner, nous entrâmes tous les
cinq au cabaret de Trinquetaille.

VII

Dans une salle basse, dont le sol était couvert d'un corroi de
mortier battu, mais dont les murs étaient bien blancs, il y avait une
longue table oµ l'on voyait assis quinze ou vingt mariniers en train
de manger un cabri, et le Counënc soupait avec eux.

Aux poutres du plafond, peint en noir de fumée, étaient pendus des
chasse-mouches (faisceaux de tamaris où viennent se poser les
mouches, qu'on prend ensuite avec un sac), et, vis-à-vis de ces
hommes qui, en nous voyant entrer, devinrent silencieux, autour d'une
autre table, nous prîmes place sur des bancs.

Mais, pendant qu'au potager se cuisinait le caligot, la Counënque,
pour nous mettre en appétit, apporta deux oignons énormes (de ceux de
Bellegarde), un plat de piments vinaigrés, du fromage pétri, des
olives confites, de la boutargue du Martigue, avec quelques morceaux
de merluche braisée.

-- Et tu reviendras dire que tu n'avais rien? s'écria patron Gafet
qui chapelait du pain avec son couteau crochu; mais c'est un festin
de noces!

-- Dame! repartit la borgne, si vous nous aviez prévenus, nous
aurions pu tout de même vous apprêter une blanquette à la mode des
gardians ou quelque omelette baveuse... Mais quand les gens vous
tombent là, entre chien et loup, comme cheveux sur une soupe,
messieurs, vous comprendrez qu'on leur donne ce qu'on peut.

C'est bien. Daudet, qui de sa vie ne s'était vu à pareille gogaille
de Camargue, saisit un des oignons, de ces beaux oignons épatés,
dorés comme un pain de Noël, et hardi! à belles dents, et feuillet à
feuillet, il le croque et l'avale, tantôt l'accompagnant du fromage
pétri, tantôt de la merluche. Il est juste d'ajouter que, pour le
seconder, tous nous faisions notre possible.

Patron Gafet, lui soulevant de temps en temps la cruche pleine d'un
vin de Crau, flambant comme on n'en voit plus:

-- Ça, jeunesse, disait-il, si nous abattions un bourgeon? L'oignon
fait boire et maintient la soif.

En moins d'une demi-heure, on aurait enflammé sur nos joues une
allumette. Puis, arriva le catigot, où le bâton d'un pâtre se
serait tenu droit, -- salé comme mer, poivré comme diable...

-- Salaison et poivrade, disait le gros Gafet, font trouver le vin
bon... Allume et trinque, Antoine, puisque ton père est prieur!

VIII

Les mariniers, pourtant, ayant achevé leur cabri, terminaient leur
repas, ainsi que c'est l'usage des bateliers de Condrieu, avec un
plat de soupe grasse. Chacun, à son bouillon mêlait un grand verre de
vin; puis, portant des deux mains leurs assiettes à la bouche, tous
ensemble vidèrent d'un seul trait le mélange, savoureusement, en
claquant des lèvres.

Un conducteur de radeau, qui portait la barbe en collier, chanta
alors une chanson qui, s'il m'en souvient bien, finissait comme ceci:

Quand notre flotte arrive
En rade de Toulon,
Nous saluons la ville
A grands coups de canon.

Daudet nous dit:

-- Tonnerre! n'allons-nous pas aussi faire craquer la nôtre?

Et il entama celle-ci (du temps où l'on faisait la guerre aux Vaudois
du Léberon):

Chevau-léger, mon bon ami,
A Lourmarin, l'on s'éventre!
Chevau-léger, mon bon ami,
Mon coeur s'évanouit.

Mais les gens de rivière, ne voulant pas être en reste, chantèrent
lors en choeur:

Les filles de Valence
Ne savent pas faire l'amour:
Celles de la Provence
Le font la nuit, le jour.

-- A nous autres, collègues, criâmes-nous aux chanteurs. Et tous à
l'unisson, nous servant de nos doigts comme de castagnettes, nous
répliquions superbement:

Les filles d'Avignon
Sont comme les melons:
Sur cent cinquante
N'y en a pas de mûr;
La plus galante...

-- Chut! nous fit la borgnesse, car si passait la police, elle vous
dresserait "verbal" pour tapage nocturne.

-- La police? criâmes-nous, on se fiche pas mal d'elle.

-- Tenez, ajouta Daudet, allez nous quérir le registre où vous
inscrivez ceux qui logent dans l'auberge.

La Counënque apporta le livre, et le gentil secrétaire de M. de Morny
écrivit aussitôt de sa plus belle plume:

A. Daudet, secrétaire du président du Sénat;
F. Mistral, chevalier de la Légion d'Honneur;
A. Mathieu, le félibre de Châteauneuf-du-Pape;
P. Grivolas, maître peintre de l'École d'Avignon.

-- Et si quelqu'un, poursuivit-il, si quelqu'un, ô Counënque, venait
jamais te chercher noise, que ce soit commissaire, gendarme ou
sous-préfet, tu n'auras qu'à lui mettre ces pattes de mouches sous la
moustache, et puis, si l'on t'embête, tu nous écriras à Paris, et,
va, moi je me charge de les faire danser.

IX

Nous soldâmes, et, accompagnés de la vénération publique, nous
sortîmes tels que des princes qui viennent de se révéler.

Parvenus au marchepied du pont Trinquetaille:

-- Si nous faisions, sur le pont, un brin de farandole? proposa
l'infatigable et charmant nouvelliste de la Mule du Pape, les ponts
de la Provence ne sont faits que pour ça...

Et en avant! au clair limpide de la lune de septembre, qui se mirait
dans l'eau, nous voilà faisant le branle sur le pont en chantant:

La farandole de Trinquetaille,
Tous les danseurs sont des canailles!
La farandole de Saint-Remy,
Une salade de pissenlits!

Tout à coup - nous arrivions sur le milieu du Rhône, -- voici que,
dans la pénombre, au-devant de nous autres, nous voyons s'avancer une
rangée d'Arlésiennes, de délicieuses Arlésiennes, chacune avec son
cavalier, qui lentement cheminaient, tout en babillant et riant... Le
frôlement des jupes, le frou-frou de la soie, le gazouillis des
couples qui se parlaient à voix basse dans la nuitée pacifique, dans
le tressaillement du Rhône qui se glissait entre les barques, c'était
vraiment chose suave.

-- Une noce, dit le gros patron Gafet, qui ne nous avait pas quittés.

-- Une noce? fit Daudet, qui avec sa myopie, ne se rendait pas bien
compte de cette agitation, une noce arlésienne! Une noce à la lune!
Une noce en plein Rhône!

Et, pris d'un vertigo, notre luron s'élance, saute au cou de la
mariée, et en veux-tu des baisers...

Aïe! quelle mêlée, mon Dieu! Si jamais de la vie nous nous vîmes en
presse, ce fut bien cette fois-là... Vingt gars, le poing levé, nous
entourent et nous serrent:

-- Au Rhône, les marauds!

-- Qu'est-ce donc? Qu'est-ce donc? s'écria patron Gafet, en refoulant
la troupe; mais ne voyez-vous pas que nous venons de boire, de boire
en Trinquetaille, à la santé de l'épousée, et que de reboire nous
ferait du mal?

-- Vivent les mariés! nous écriâmes-nous. Et, grâce à la poigne de ce
brave Gafet, qui était connu de tous, et à sa présence d'esprit, les
choses en restèrent là.

X

Maintenant, où allons-nous? L'Homme de Bronze venait de frapper onze
heures... Et nous dîmes:

-- Il faut aller faire un tour aux Aliscamps.

Nous prenons les Lices d'Arles, nous contournons les remparts, et, au
clair de la lune, nous voilà descendant l'allée de peupliers qui mène
au cimetière du vieil Arles romain. Et, ma foi, en errant au milieu
des sépulcres éclairés par la lune et des auges mortuaires alignées
sur le sol, voici que, gravement, nous répétions entre nous
l'admirable ballade de Camille Reybaud:

Les peupliers du cimetière
Ont salué les trépassés.
As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière!

MOI

Des blancs lombeaux du cimetière
Le couvercle s'est renversé.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Sur le gazon du cimetière
Tous les défunts se sont dressés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Frères muets, au cimetière
Tous les morts se sont embrassés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

C'est la fête du cimetière,
Les morts se mettent à danser.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

La lune est claire: au cimetière,
Les vierges cherchent leurs fiancés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Leurs amoureux, au cimetière,
Ne sont plus là, si empressés.

TOUS

As-tu peur des pieux mystères?
Passe plus loin du cimetière.

MOI

Oh! ouvrez-moi le cimetière,
Mon amour va les caresser...

XI

Le croirez-vous? Soudain, d'une tombe béante, à trois pas de nous
autres, mes chers amis, une voix sombre, dolente, sépulcrale, nous
fait entendre ces mots:

-- Laissez dormir ceux qui dorment!

Nous restâmes pétrifiés, et à l'entour, sous la lune, tout retomba
dans le silence.

Mathieu disait doucement à Grivolas:

-- As-tu entendu?

-- Oui, répondit le peintre, c'est là-bas, dans ce sarcophage.

-- Cela, dit patron Gafet en crevant de rire, c'est un couche-vêtu,
un de ces galimands, comme nous les nommons en Arles, qui viennent
se gîter, la nuit, dans ces auges vides.

Et Daudet:

-- Quel dommage, pourtant, que ça n'ait pas été une apparition
réelle! Quelque belle Vestale, qui, à la voix des poètes, eût
interrompu son somme, et, ô mon Grivolas, fût venue t'embrasser!

Puis, d'une voix retentissante, il chanta et nous chantâmes:

De l'abbaye passant les portes,
Autour de moi, tu trouverais
Des nonnes l'errante cohorte,
Car en suaire je serais!
-- O Magali, si tu te fais
La pauvre morte,
La terre alors je me ferai:
La je t'aurai.

Là-dessus, au patron Gafet nous serrâmes tous la main, et nous
allâmes vite, de ce pas, au chemin de fer, prendre le train pour
Avignon.

Sept ans après, hélas! l'année de la catastrophe, je reçus cette
lettre:

Paris, 31 décembre 1870.

"Mon Capoulié, je t'envoie par le ballon monté un gros tas de
baisers. Et il me fait plaisir de pouvoir te les envoyer en langue
provençale; comme ça je suis assuré que les Allemands, si le ballon
leur tombe dans les mains, ne pourront par lire mon écriture et
publier ma lettre dans le Mercure de Souabe.

"Il fait froid, il fait noir; nous mangeons du cheval, du chat, du
chameau, de l'hippopotame (ah! si nous avions les bons oignons, le
catigot et la cachat de la Ribote de Trinquetaille!) Les fusils
nous brûlent les doigts. Le bois se fait
rare. Les armées de la Loire ne viennent pas. Mais cela ne fait rien.
Les gens de Berlin s'ennuieront quelque temps encore devant les
remparts de Paris ......................................................................
..................................................................................................
..................................................................................................
"Adieu, mon Capoulié, trois gros baisers: un pour moi, l'autre pour
ma femme, l'autre pour mon fils. Avec ça, bonne année, comme toujours
d'aujourd'hui à un an.

Ton félibre,
Alphonse DAUDET."

Et puis, on viendra me dire que Daudet n'étais pas un excellent
Provençal! Parce qu'en plaisantant il aura ridiculisé les Tartarin,
les Roumestan et les Tante Portal et tous les imbéciles du pays de
Provence qui veulent franciser le parler provençal, pour cela
Tarascon lui garderait rancune?

Non! la mère lionne n'en veut pas, n'en voudra jamais au lionceau
qui, pour s'ébattre, l'égratigne quelquefois.