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Mes Prisons

Chapter 60: CHAPITRE LVII
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About This Book

The author recounts his arrest and prolonged incarceration for political involvement, tracing successive detentions, a trial, and transfer to a remote fortress where he endures severe isolation and harsh conditions. The narrative interweaves concrete details of daily prison life—rigid routine, deprivation, and solidarity with fellow inmates—with reflective passages on memory, moral endurance, faith, and the sustaining influence of books and friendships. Attention centers on small human gestures and the slow passage of years, leading to a commuted sentence and eventual release, followed by a withdrawn return to literary pursuits and contemplation of freedom and suffering.

CHAPITRE LVII

Nous arrivâmes au lieu de notre destination le 10 avril.

La ville de Brünn est la capitale de la Moravie, et c’est là que réside le gouverneur des deux provinces de Moravie et de Silésie. Elle est située dans une vallée riante, et a un certain air de richesse. De nombreuses manufactures de drap y prospéraient alors, qui sont tombées depuis ; la population était d’environ trente mille âmes.

Près de ses murs, au couchant, s’élève un monticule, et sur celui-ci le lugubre château de Spielberg, autrefois résidence des seigneurs de Moravie, aujourd’hui la plus sévère prison de la monarchie autrichienne. C’était une citadelle très forte, mais les Français la bombardèrent et la prirent, à l’époque de la fameuse bataille d’Austerlitz (le village d’Austerlitz est à peu de distance). Elle ne fut plus réparée de façon à pouvoir servir de forteresse, mais on refit une partie de son enceinte qui était écroulée. Environ trois cents condamnés, pour la plupart voleurs et assassins, y sont gardés, les uns soumis au carcere duro, les autres au carcere durissimo.

Le carcere duro signifie qu’on est obligé au travail, à porter la chaîne aux pieds, à dormir sur des planches nues, et à manger la plus pauvre nourriture qu’on puisse imaginer. Le durissimo signifie qu’on sera enchaîné plus horriblement encore, avec un cercle de fer autour de la ceinture, et la chaîne rivée au mur au-dessus de la planche qui sert de lit ; la nourriture est la même quoique la loi dise : le pain et l’eau.

Nous, prisonniers d’État, nous étions condamnés au carcere duro.

En montant la pente de ce monticule, nous tournions les yeux derrière nous, pour dire adieu au monde, incertains si l’abîme qui nous engloutissait se rouvrirait pour nous. J’étais calme à l’extérieur, mais je rugissais au dedans de moi. En vain je voulais recourir à la philosophie pour m’apaiser ; la philosophie n’avait pas des raisons suffisantes pour moi.

Parti de Venise en mauvaise santé, le voyage m’avait horriblement fatigué. La tête et tout le corps me faisaient mal ; la fièvre me brûlait. Le mal physique contribuait à me tenir furieux, et probablement cette fureur aggravait le mal physique.

Nous fûmes consignés au surintendant du Spielberg, et nos noms furent inscrits par lui au milieu des noms des voleurs. Le commissaire impérial nous embrassa en repartant, et était tout attendri. « Je recommande tout particulièrement la docilité à ces messieurs, nous dit-il ; la plus petite infraction à la discipline peut être punie par monsieur le surintendant de peines sévères. »

La consigne faite, Maroncelli et moi nous fûmes conduits dans un corridor souterrain où s’apercevaient deux chambres obscures non contiguës. Chacun de nous fut enfermé dans sa tanière.