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Mes Prisons

Chapter 62: CHAPITRE LIX
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About This Book

The author recounts his arrest and prolonged incarceration for political involvement, tracing successive detentions, a trial, and transfer to a remote fortress where he endures severe isolation and harsh conditions. The narrative interweaves concrete details of daily prison life—rigid routine, deprivation, and solidarity with fellow inmates—with reflective passages on memory, moral endurance, faith, and the sustaining influence of books and friendships. Attention centers on small human gestures and the slow passage of years, leading to a commuted sentence and eventual release, followed by a withdrawn return to literary pursuits and contemplation of freedom and suffering.

CHAPITRE LIX

Quand, à propos d’un homme que nous avions tout d’abord jugé méchant, nous concevons une meilleure opinion, alors, en observant son visage, sa voix, ses manières, il nous semble y découvrir des signes évidents d’honnêteté. Cette découverte est-elle une réalité ? Je la soupçonne d’être une illusion. Ce même visage, cette même voix, ces mêmes manières, nous paraissaient naguère des signes évidents de friponnerie. Notre jugement sur les qualités morales ayant changé, aussitôt les conclusions de notre science physionomique changent aussi. Combien de visages vénérons-nous, parce que nous savons qu’ils appartiennent à des hommes de valeur, qui ne nous sembleraient nullement propres à inspirer le respect, s’ils avaient appartenu à d’autres mortels, et vice versâ ! J’ai bien ri une fois d’une dame qui, en voyant un portrait de Catilina et le confondant avec Collatin, croyait y découvrir la sublime douleur de Collatin à la mort de Lucrèce. Et pourtant de semblables illusions sont communes.

Non qu’il n’y ait des figures de gens de bien qui portent réellement empreint le caractère de la bonté, et qu’il n’y ait des figures de scélérats qui portent très bien celui de la scélératesse ; mais je soutiens qu’il y en a beaucoup dont l’expression est douteuse.

En somme, le vieux Schiller étant un peu rentré en grâce près de moi, je le regardai plus attentivement que dans le commencement, et il cessa de me déplaire. A dire vrai, dans son langage, au milieu d’une certaine rudesse, il y avait quelques traits d’une âme noble.

« Caporal comme je suis, disait-il, il m’est échu pour lieu de retraite le triste office de geôlier ; et Dieu sait s’il ne m’en coûte pas plus de regrets que de risquer ma vie dans une bataille. »

Je me repentis de lui avoir un instant auparavant demandé à boire avec hauteur. « Mon cher Schiller, lui dis-je en lui serrant la main, vous le niez en vain, je vois que vous êtes bon, et puisque je suis tombé dans une telle adversité, je rends grâces au Ciel de ce qu’il vous a donné à moi pour gardien. »

Il écouta mes paroles, secoua la tête, puis répondit en se frottant le front, comme un homme qui a une pensée pénible :

« Je suis méchant, monsieur ; on m’a fait prêter un serment auquel je ne manquerai jamais. Je suis obligé de traiter tous les prisonniers sans égard pour leur condition, sans indulgence, sans concession d’abus, et surtout les prisonniers d’État. L’empereur sait ce qu’il fait ; moi, je dois lui obéir.

— Vous êtes un brave homme, et je respecterai ce que vous regardez comme un devoir de conscience. Celui qui agit dans la sincérité de sa conscience peut se tromper, mais il est pur devant Dieu.

— Pauvre monsieur ! ayez patience, et plaignez-moi. Je serai ferme dans mes devoirs, mais le cœur… le cœur est plein de regrets de ne pouvoir soulager les malheureux. Voilà la chose que je voulais dire à monsieur. »

Nous étions émus tous les deux. Il me supplia d’être calme, de ne pas me mettre en fureur, comme font souvent les condamnés ; de ne pas le contraindre à me traiter durement.

Il prit ensuite un accent rude, comme pour me cacher une partie de sa pitié, et dit :

« Maintenant il faut que je m’en aille. »

Puis il revint sur ses pas, me demandant depuis combien de temps je toussais d’une façon si misérable, et il laissa échapper une grosse malédiction contre le médecin, parce qu’il n’était pas venu le soir même me visiter.

« Monsieur a une fièvre de cheval, ajouta-t-il ; je m’y connais. Il aurait au moins besoin d’une paillasse, mais tant que le médecin ne l’a pas ordonné, nous ne pouvons pas la lui donner. »

Il sortit, referma la porte, et moi je m’étendis sur les dures planches, en proie à la fièvre et avec une forte douleur à la poitrine, mais moins exaspéré, moins ennemi des hommes, moins éloigné de Dieu.