1o Pour combattre les résistances provenant du poids;
2o Pour combattre les résistances produites par la force;
3o Pour donner la position utile au changement de direction par la rêne opposée.
J'ai dit que l'emploi simultané des jambes et de la main ne pouvait donner que l'équilibre du deuxième genre, et jamais celui du premier genre, c'est-à-dire cette harmonie constante du poids et de la force qui se font opposition sans se contredire ni se heurter, cette légèreté parfaite chez le cheval; j'ajoute que l'application seule de ces nouveaux effets nous permettra d'atteindre ce but.
Si les jambes du cavalier impulsionnent le cheval, les fonctions de la main sont multiples. C'est elle qui place, dirige, en régularisant les translations du poids, c'est la main qui sonde les causes des résistances, pour discerner si elles proviennent du poids ou de la force.
Je vais indiquer trois nouveaux effets raisonnés de la main. Les deux premiers concourent à détruire les résistances qui constatent la perte de l'équilibre, et en signalent la cause; le troisième sert à faciliter les changements de direction, etc. Ces résistances peuvent provenir de la mauvaise répartition du poids ou du défaut d'harmonie de la force. L'effet de la main sera différent selon qu'elle devra combattre la résistance du poids ou de la force. Pour reconnaître la cause de cette résistance, le cavalier rapprochera graduellement et lentement la main. La résistance est-elle inerte, elle procède du poids mal réparti; dans ce cas, la main agira par un demi-arrêt[12], prompt et proportionné à l'intensité de la résistance. Si ce demi-arrêt ne suffit pas, il sera suivi d'un deuxième, d'un troisième, jusqu'à ce que cette résistance inerte ait disparu. Ces demi-arrêts, pratiqués avec une force de bas en haut, détruisent les résistances du poids sans acculer le cheval; si la résistance provient de la force, la main agira par vibrations réitérées, jusqu'à ce que la légèreté ait reparu. Ces vibrations annuleront les résistances locales sans détruire l'ensemble des forces; et si, à la suite de ces vibrations, la résistance persistait, ce qui indiquerait que le poids n'est pas encore justement réparti, il faudrait revenir aux demi-arrêts. Ces mêmes effets de main se répéteront avec plus d'importance encore dans les changements de direction.
Le cavalier se servira d'abord des rênes du filet séparées, et, plus tard, des rênes de bride également séparées. Mais dès que le cheval tournera facilement à droite et à gauche par l'effet de la rêne directe, le cavalier emploiera le nouvel effet (troisième effet de main). Je suppose d'abord que le cheval est parfaitement droit d'épaules et de hanches, condition indispensable: le cavalier veut tourner à droite, par exemple; il rapprochera lentement la main pour reconnaître si son cheval est léger, ou s'il résiste. S'il est léger, le cavalier portera à droite la main tenant les rênes du filet, qui seront remplacées plus tard par les rênes de bride, pour agir seulement par la rêne gauche, rêne opposée. Pour tourner à gauche, il portera la main à gauche, pour agir seulement par la rêne droite, rêne opposée. C'est la légèreté seule du cheval, harmonie du poids et de la force, qui lui permet d'apprécier l'effet de la rêne opposée, d'y céder et de tourner en inclinant légèrement la tête de ce côté. Si le cavalier sent une résistance, celle du poids, par exemple, il la détruira par un, deux ou trois demi-arrêts successifs. Cette résistance est-elle due au défaut d'harmonie des forces, il agira par vibrations. Ces demi-arrêts et ces vibrations seront pratiqués avec la rêne directe, rêne droite, s'il veut tourner à droite, et rêne gauche, s'il veut tourner à gauche; et dès qu'il sentira son cheval léger, il tournera à droite par l'effet de la rêne opposée, rêne gauche, et vice versâ. Comme on le voit, je me sers de la rêne directe, non pour tourner, mais seulement pour combattre les résistances, et c'est avec la rêne opposée que j'apprends au cheval à tourner. Le cavalier demandera seulement un huitième de conversion, s'arrêtera, combattra avec ces nouveaux effets de main (rêne directe) les résistances qui se seraient manifestées, et continuera avec la rêne opposée. Bientôt le cheval pourra tourner, sans sortir de son équilibre, c'est-à-dire, la tête portée du côté où il marche, la partie opposée de l'encolure demeurant convexe, et la mobilité moelleuse de la mâchoire lui permettant de céder avec la plus grande facilité à l'effet de la rêne opposée. On comprend le plaisir que le cavalier éprouve à suivre cette gradation, qui lui donne comme récompense l'équilibre parfait, en ne lui laissant plus rien à désirer. Il jouera avec les rênes flottantes qu'il fera onduler de gauche à droite ou de droite à gauche, et son cheval tournera dans toutes les directions, en conservant cette harmonie constante du poids et de la force, ce qui constitue l'équilibre du premier genre. Le cavalier doit comprendre maintenant l'importance de ces nouveaux moyens équestres, puisqu'il peut immédiatement apprécier la cause des résistances du cheval, et y remédier de suite. Il ne peut plus s'illusionner et imputer à l'animal les fautes qui lui sont personnelles. Nulle erreur n'est possible.
Que l'on compare un pareil cheval, gracieux, léger, prompt dans ses mouvements, avec ces pauvres chevaux que l'on fait tourner avec la rêne opposée, il est vrai, mais l'encolure roide, la tête mal placée, la mâchoire serré, etc., résultat infaillible de leur mauvais équilibre. Si cet inconvénient était le seul, on pourrait me dire: «Qu'importe la position des chevaux de la cavalerie, pourvu qu'ils tournent au commandement»? Je réponds: Prenez garde! ne voyez-vous pas que si ces chevaux étaient moins braqués, que si leur équilibre était moins mauvais, ils tourneraient plus facilement, c'est-à-dire plus promptement? Ce que je dis des changements de direction s'applique mieux encore au travail individuel, aux voltes, demi-tours, en un mot, à tout ce qui concerne l'équitation militaire.
Ces inconvénients sont si bien appréciés que beaucoup de cavaliers emploient la rêne directe pour tourner. Mais ils n'ont pas détruit les résistances qui proviennent du poids ou de la force; ils ont seulement donné une indication, et la résistance se continue.
Avec l'équilibre du premier genre, tous les chevaux tourneront facilement par l'effet de la rêne opposée, en conservant une bonne position de tête et une légèreté constante.
Avant de terminer cet article, je vais parler d'un certain maniement de rênes qui produit d'heureux et prompts résultats, inspire de la confiance au cheval, et confirme l'équilibre, la légèreté, l'harmonie, la régularité du mouvement.
Le cavalier retirera la gourmette, et fera produire à la bride, par une force de bas en haut, le même effet que le filet, sur la commissure des lèvres, avec un contact moindre sur les barres. (La gourmette sera replacée lorsque le cheval répondra facilement à l'effet de la bride.)
Puis, au pas, au trot, au galop, sans se presser, il déposera les rênes qu'il tenait, et saisira de la main les autres rênes. Les premières fois, le cheval accélérera peut-être l'allure, et le cavalier devra reprendre vivement les premières rênes, pour rappeler à l'ordre le cheval disposé à s'émanciper; mais bientôt le cheval s'habituera à cet abandon momentané, y puisera de la confiance, du bien-être, et conservera la régularité de l'allure et la légèreté, pendant que le cavalier, en jouant ainsi avec les rênes du filet et les rênes de la bride, acquiert du tact, de la délicatesse, et arrive à conduire son cheval avec un fil!
DE LA FORCE ET DU MOUVEMENT DÉCOMPOSÉS.
L'équilibre ou la légèreté étant le résultat de la juste répartition du poids et de la force, si celle-ci n'est pas maintenue dans la limite de l'effort à produire, l'équilibre ne sera que momentané, et dès les premiers pas que fait le cheval, la légèreté disparaît et la résistance se produit. Si le cavalier continue à marcher, il lui faut combattre les résistances qui résultent de cette mauvaise position et qui sont accrues par le mouvement. Chaque pas de plus que fait le cheval dans cette fausse position vient augmenter le désaccord qui s'oppose aux justes translation du poids, et le mouvement demeure irrégulier. Le cavalier voit fuir devant lui cette légèreté qu'il poursuit, et s'il finit par l'obtenir ce sera après un long et difficile travail; le plus souvent, il ne l'aura qu'en partie, et il s'habituera à cette résistance qui sera le grand obstacle à la perfection de l'éducation du cheval, telle que je la comprends. Pour moi le cheval dressé, c'est le cheval équilibré, celui qui présente cette harmonie du poids et de la force qui permet au cavalier de disposer de la force utile à tel ou tel mouvement, tout en conservant la légèreté parfaite du cheval. C'est cette harmonie que donne en peu de temps le mouvement décomposé.
Après avoir fait quelques pas à l'allure à laquelle il se trouve, si le cavalier rencontre une résistance, il s'arrête, donne aux fibres musculaires le temps de se relâcher et rétablit l'équilibre. Il restera en place plusieurs minutes, s'il le faut, jusqu'à ce que le cheval soit DÉCONTRACTÉ, c'est-à-dire, que le mouvement précédent NE RÉSONNE PLUS. Les fibres reçoivent de nouveaux courants électriques, et la nouvelle contraction pourra être plus harmonieuse, plus convenable. Ce nouveau principe, le mouvement décomposé, doit être appliqué à chaque partie de l'éducation du cheval, jusqu'à ce qu'il conserve sa légèreté constante et la régularité du mouvement, résultat infaillible de son parfait équilibre.
Que le mouvement soit lent ou accéléré, peu importe. Je demande seulement qu'il soit régulier, c'est-à-dire que le cheval ne diminue pas ou n'augmente pas son allure par des fluctuations incessantes, et qu'il parcoure des espaces égaux dans des temps égaux, en conservant cette régularité de l'allure qui est un signe certain de la justesse de l'équilibre.
Quoique certaines personnes, peu versées dans l'étude de mes principes, blâment la position élevée que je fais prendre à l'encolure et à la tête du cheval, je dis qu'il est indispensable de leur donner toute l'élévation dont elles sont susceptibles, en agissant avec les poignets de bas en haut. Il ne faut pas s'effrayer de la position horizontale que prend forcément la tête. C'est alors qu'il faut décontracter la mâchoire, dont la moelleuse mobilité permet au cheval de se ramener de lui-même. Ce moyen, indirect en apparence, est le seul qui donne la grâce et une légèreté constante à tous les mouvements du cheval.
QUELQUES MOTS SUR LE PRINCIPE:
«MAIN SANS JAMBES, JAMBES SANS MAIN»
POUR LE
DÉPART AU GALOP ET LES CHANGEMENTS DE PIED.
Ce nouvel axiome était tellement en opposition avec ce que j'avais professé et pratiqué moi-même toute ma vie, que malgré les résultats merveilleux que j'en obtenais, je voulus avoir une preuve éclatante de sa justesse.
Avant donc de livrer cette édition à la publicité, je réunis cinq cavaliers habiles, sur la loyauté et la discrétion desquels je pouvais compter, et je leur fis expérimenter mes nouveaux moyens.
Le succès couronna mon attente. Je pus me convaincre que ma grande habitude de me servir de mes aides ne me faisait point croire cette dernière découverte plus féconde qu'elle ne l'était réellement. Chacun de ces messieurs me remit alors un mémoire sur l'application qu'ils en faisaient sous mes yeux, et je demandai à M. le baron Faverot de Kerbrec la permission de reproduire son travail, qui peut servir de complément et de développement à mes innovations.
Le voici:
«Il ne faut pas confondre dans l'œuvre équestre de M. Baucher les PRINCIPES, qui sont à jamais invariables, avec les MOYENS, qui sont perfectibles et par conséquent pouvaient varier.
«Au nombre des PRINCIPES qui forment la base immuable de la «méthode», on doit citer en première ligne l'obligation constante de rechercher ou de conserver chez le cheval monté l'ÉQUILIBRE, c'est-à-dire cet état physique provenant du dressage et dans lequel l'animal peut obéir instantanément à la volonté du cavalier, quelle qu'elle soit.
«L'équilibre que M. Baucher a appelé du premier genre existe quand les translations du poids sont également faciles dans tous les sens. On peut comparer cet état de l'animal à l'équilibre indifférent dans les corps inanimés. De même qu'une sphère posée sur un plan horizontal obéit à la plus petite impulsion, de même, dans le cheval monté qui possède l'équilibre du premier genre, le poids cède à la plus légère pression, de quelque côté qu'elle lui soit communiquée, et l'obéissance absolue aux aides en est la conséquence.
«Quant aux MOYENS enseignés par le maître, ils peuvent être divisés en deux groupes constituant chacun une «manière» distincte. Dans la première, M. Baucher agit sur les forces du cheval, c'est-à-dire sur les ressorts animés qui portent et font mouvoir la masse, le poids de la machine. Il arrive à faciliter le déplacement de ce poids, à équilibrer, en diminuant l'étendue de la base de sustentation, en rapprochant plus ou moins, selon le besoin, les extrémités inférieures du cheval.
On comprend qu'il faut alors souvent avoir recours à des moyens puissants pour forcer l'animal, surtout dans les commencements du dressage, à conserver cette disposition artificielle de ses membres. De là la nécessité de l'emploi fréquent de l'éperon.
Dans cette première manière, M. Baucher ayant constamment en vue d'agir sur les forces de l'animal, de s'en rendre le maître absolu, cherche dès le début à fixer à ces forces des barrières qui les enferment de tous les côtés et qu'elles ne puissent jamais franchir.
Une fois cette domination obtenue, le dressage est presque terminé. Il ne s'agit plus que de donner à ces mêmes forces la direction qu'il plaît au cavalier de leur imprimer à l'intérieur de cette sorte de lacet de fer formé par le mors et les éperons. Enfin, il suffit de resserrer ce lacet pour réduire l'animal à l'immobilité, puisqu'on ne permet alors la détente d'aucun des ressorts de la machine.
Plus tard, s'inspirant du cheval en liberté, qui, pour se mouvoir, commence par élever la tête et l'encolure afin d'alléger son avant-main, M. Baucher en est venu à sa seconde «manière».
Dans cette deuxième manière, pour arriver à la légèreté absolue,—qui indique l'équilibre du premier genre,—il s'attaque directement au poids du cheval et en reporte une partie de devant en arrière. C'est la main qui est chargée de ce soin. A elle donc de rendre le cheval «léger», équilibré. Aux jambes de donner l'impulsion nécessaire. Dès lors l'animal n'est plus exposé à hésiter entre deux actions contraires. L'effet qui pousse et celui qui retient sont toujours distincts, et il n'y a plus de confusion possible entre les aides.
La légèreté complète est obtenue quand l'action du mors ne rencontre jamais ni la résistance du poids, ni celle des forces.
Dans l'application de «ses nouveaux moyens», comme dans le dressage par les anciens, M. Baucher habitue par une progression savante le cheval à supporter sans désordre le contact de l'éperon. C'est seulement lorsque l'animal ne s'effraie plus de l'appui de cette aide et que cet effet provoque à volonté une détente en avant calme, mais certaine, le cheval restant léger à la main, que le cavalier commence à être maître de sa monture et que les «barrières» dont nous avons parlé peuvent devenir une réalité.
Dès les commencements du dressage, le cheval doit être habitué progressivement à se passer du secours des aides, une fois le mouvement demandé obtenu. Mais il faut que cet abandon n'altère en rien l'équilibre, c'est-à-dire que l'animal doit se soutenir de lui-même, continuer exactement son mouvement avec la même vitesse et la même cadence, et conserver toujours sa légèreté, ce dont le cavalier s'assure de temps en temps.
Essayons maintenant de faire comprendre le parti que peut tirer un cavalier habile des nouveaux moyens «main sans jambes, jambes sans main» pour le départ au galop et le changement de pied, par exemple.
Pour l'exécution de tout mouvement, il faut l'action et la position: l'action est le résultat de la force qui pousse; la position est la répartition normale du poids en raison du mouvement demandé. Si l'action et la position sont justes, le mouvement l'est également.
Ce qui précède étant admis, examinons le départ du pas au galop par la main et supposons que le cheval ait l'action convenable; s'il possède l'équilibre du premier genre, la main n'aura qu'à donner la position, et le mouvement suivra.
Si l'équilibre n'est pas parfait, des résistances de poids ou de forces se manifesteront. La main les rencontrera après avoir senti, comme toujours, la bouche de l'animal, et elle les fera cesser par des demi-arrêts ou des vibrations, selon le cas.
Dès que le cavalier sentira l'action diminuée, ou si au début elle n'est pas suffisante, ce sera, bien entendu, à ses jambes, employées sans opposition de main, à la rétablir. Alors viendra encore le tour de cette dernière aide pour donner seule la position.
Aussitôt le mouvement obtenu, il faudra dans tous les cas relâcher entièrement les rênes; c'est la seule manière de se rendre un compte exact de l'équilibre du cheval.
Quand le départ au galop ainsi demandé sera facile, on apprendra au cheval à s'enlever à cette allure par les aides inférieures seules.
Ici le rôle des jambes est assez difficile. Elles doivent donner la position sans augmenter l'action d'une façon appréciable. Dans le départ à droite, par exemple, la jambe gauche se glissera un peu en arrière par une pression lente et finement graduée; l'autre agira plus en avant par de petits coups de mollet délicatement répétés à de courts intervalles.
Si, à l'approche des mollets, le cheval part au trot, les jambes se relâcheront, et la main rétablira l'équilibre en luttant contre le poids ou les forces. Puis on recommencera à donner la position par les jambes seules, et on continuera ces exercices jusqu'à ce que les enlevers au galop s'obtiennent facilement. On les alternera alors avec les départs par la main.
On fera ensuite passer plusieurs fois le cheval du pas au trot. La main s'abaissera et les jambes agiront sans opposition par une pression simultanée, habilement graduée, et bien équivalente à droite et à gauche. Si le départ au trot est mauvais, il faudra arrêter, décontracter, et recommencer.
Passons maintenant au changement de pied par la main, et supposons que le cheval ait l'action nécessaire. Les jambes n'auront rien à faire. Elles pourraient en agissant provoquer des contractions, augmenter inutilement l'action déjà suffisante et amener du poids sur le devant. La main serait alors forcée de corriger les fautes des jambes, ce qu'il faut éviter le plus possible.
Si le cheval possède l'équilibre du premier genre, la main inversera la répartition du poids, et le changement de pied sera obtenu.
Si l'équilibre n'est pas parfait, la main rencontrera des résistances de poids ou de forces qu'elle vaincra par les moyens connus, mais en s'efforçant de ne pas prendre sur l'action pour ne pas obliger les jambes à la rétablir.
Enfin, si le cheval au changement de position se précipite en avant, on décomposera le mouvement, c'est-à-dire qu'on arrêtera et qu'on décontractera complétement avant de repartir.
Le calme et l'action rétablis, la main cherchera de nouveau à donner la position.
De même que pour le départ au galop sans jambes, la main abandonnera complétement les rênes aussitôt le mouvement obtenu. On verra ainsi exactement où en est l'équilibre. Il est inutile d'ajouter que, dès que ce dernier sera altéré, la main devra le rétablir.
On apprendra ensuite au cheval à changer de pied sans le secours de la main.
Le mors n'aura plus aucune action sur la bouche, et pour passer du pied gauche au pied droit, par exemple, la jambe gauche se glissera un peu plus en arrière que la droite pendant que celle-ci agira par de petits coups de mollet.
Il est impossible du reste de déterminer d'une manière absolue l'usage exact de l'une ou de l'autre. C'est au tact à suppléer à la théorie pour indiquer instantanément au cavalier comment il devra employer ses jambes suivant les mille cas particuliers qui pourront se présenter.
La difficulté consiste à inverser le poids sans augmenter l'action d'une manière sensible.
Si les premières fois l'allure augmente, les jambes cesseront d'agir, et la main rétablira l'équilibre avant qu'elles recommencent à demander seules le changement de position.
Puis quand le mouvement s'obtiendra facilement de cette façon, on le demandera alternativement par la main et par les jambes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Disons, avant de terminer, que les recommandations suivantes nous semblent devoir être faites dans l'emploi des «nouveaux moyens:»
1o Recherche et conservation constantes de la légèreté complète, le cheval toujours maintenu absolument droit tant que le mouvement ne s'y oppose pas.
2o Dès le début du dressage, «mettre le cheval à l'éperon» et ne quitter cette leçon que lorsque l'animal l'a parfaitement comprise.
3o Dès que l'encolure et la tête se soutiennent bien, chercher le ramener complet à toutes les allures.
4o Arriver à produire facilement par l'emploi alterné des aides inférieures et des aides supérieures, tous les degrés de rassembler, de concentration, dont on peut avoir besoin par le genre de service auquel est destiné le cheval en dressage.
Baron FAVEROT DE KERBRECH.
Les quatre autres mémoires traitaient le même sujet. Ne pouvant les rapporter tous et afin d'éviter les redites, je me borne à citer ici textuellement la partie didactique de celui de M. d'Estienne, qui, tout en exposant les nouveaux moyens, les a présentés sous des formes quelquefois un peu différentes qui contribuent encore à en faire comprendre la justesse.
TRAVAIL AU GALOP SUR LA LIGNE DROITE
D'APRÈS LES NOUVEAUX MOYENS.
«Les premières résistances du cheval vaincues, on l'embarque sur le pied droit, par exemple, avec la rêne ou la jambe droites: on emploie ce moyen le plus promptement possible.
Dès que les départs s'obtiennent de la sorte avec facilité, on se sert alternativement de la bride et du filet. Ces changements de rênes se font d'abord rapidement, ayant soin toutefois de reprendre les rênes sans à-coup, sans surprise pour le cheval. S'il vient à se contracter; s'il allonge son allure, il faut l'arrêter, le décontracter, et repartir. Quand on fait passer le cheval au pas, on cherche sa légèreté, soit par la flexion directe, soit par des demi-flexions à droite et à gauche.
On arrive ainsi à changer de rênes lentement, sans que le cheval ralentisse son allure, sans qu'il l'allonge.
On l'exerce également peu à peu à s'enlever, en diminuant l'effet des jambes, et en multipliant les changements de rênes.
Quand le cheval part facilement à la même main, sur les deux pieds, ce qui revient à dire qu'il déplace facilement le poids de droite à gauche, et de gauche à droite, on arrive tout naturellement aux changements de pied. Cependant il faut les commencer avec la rêne ou la jambe opposées. Ainsi, un cheval galopant sur le pied droit, pour changer de pied, il faut se servir de la rêne ou de la jambe droites, ayant bien soin d'arriver le plus vite possible au changement de pied avec la rêne ou la jambe gauches.
En résumé:
1o Départ avec rêne ou jambe opposées;
2o Départ avec rêne ou jambe directes;
3o Changement de pied avec rêne ou jambe opposées;
4o Changement de pied avec rêne ou jambe directes.
Ici s'arrête la première partie du dressage qui donne déjà l'équilibre du deuxième genre.
Quand le cheval est arrivé à ce degré d'instruction, on l'exerce à s'enlever au galop avec les mains, sans aucun emploi de jambes. A cet effet on lui marque autant de demi-arrêts qu'il est nécessaire. S'il se ralentit, ce qui indique que la main a pris sur le mouvement, il faut cesser l'effet des mains, porter le cheval en avant avec les jambes, et le remettre dans son aplomb au pas, avant de chercher à l'enlever de nouveau. On arrive ainsi très-rapidement à galoper sur le pied droit avec la rêne droite, sur le pied gauche avec la rêne gauche. Alterner les rênes très-fréquemment.
On passe ensuite aux changements de pied avec la main seulement. Avant de marquer le demi-arrêt au moyen duquel on l'obtient, il faut sentir la bouche. Si ce demi-arrêt ne suffit pas, il faut en marquer deux, trois, dix, coup sur coup, jusqu'à ce que le changement de pied ait eu lieu et rendre dès qu'il est exécuté. On comprend combien cette manière de faire est admirable pour arriver à une exécution parfaite. En effet, une fois l'impulsion donnée, quel peut être le rôle des jambes? Elles ne servent qu'à traverser le cheval, à porter davantage le poids en avant, surcroît de poids que la main doit détruire. Au contraire, en se servant de la main seule, on change la position, et le changement de pied se fait tout naturellement. S'il y a ralentissement dans le mouvement, se servir des jambes ou de l'éperon pour l'accélérer; puis revenir au demi-arrêt sans jambes pour le changement de pied. Il faut dans ce mouvement, comme dans le précédent, alterner l'emploi des rênes.
On exerce ensuite le cheval à partir au galop avec les jambes seulement: la main tient les rênes par leur extrémité. Le cheval bourre-t-il sur la main, prend-il le trot? le poids est en avant; il faut alors marquer un demi-arrêt, et recommencer le départ, après avoir décontracté le cheval.
Arrivé à ce degré d'instruction, on alterne les départs au galop avec les mains et avec les jambes. On multiplie les descentes de mains.
On fait de même après chaque changement de pied, ayant soin de reprendre les rênes immédiatement pour faire un nouveau changement de pied, et ainsi de suite.
Enfin, on passe aux changements de pied avec les jambes seules: on tient les rênes demi-flottantes.
Dans tous ces mouvements, les rênes sont d'autant plus flottantes que l'éducation du cheval est plus avancée; et l'on arrive ainsi à les exécuter, les rênes sur l'encolure, sans que le cheval augmente en rien son allure.
Donc, en résumé:
1o Départ au galop avec la main seule;
2o Changement de pied avec la main seule;
3o Départ au galop avec les jambes seules;
4o Départ au galop avec la main et les jambes alternativement: descentes de main;
5o Changement de pied, suivi d'une descente de main;
6o Changement de pied, avec les jambes seules.
C'est seulement alors, quand tous ces mouvements s'exécutent facilement, sans augmentation ni ralentissement d'allure, que l'on a un cheval dans un équilibre de premier genre.
Comment assez admirer ici toute la beauté de ces nouveaux principes, qui, joignant à leur simplicité la puissance de leur action, rendent le cheval souple, élégant, et assurent sa durée.»
D'ESTIENNE.
Paris, le 20 mars 1864.
PROGRESSION DU DRESSAGE.
Travail avec la cravache.
A PIED.
Faire venir le cheval à l'homme.
Faire reculer le cheval, l'encolure élevée, le cavalier tenant dans chaque main une rêne du filet, les bras élevés de toute leur extension. (Voir la planche no 16.) Le cavalier commencera à combattre les résistances du poids et de la force, par les demi-temps d'arrêt successifs et les vibrations répétées. Cette position élevée de l'encolure, obtenue par une force de bas en haut, prévient l'acculement en reportant en arrière le poids dans la limite du mouvement rétrograde.
PLANCHE 16
On ne fera reculer le cheval qu'un pas, en le conservant aussi droit que possible d'épaules et de hanches. On comprend que la moindre déviation de la croupe serait un obstacle à cette juste translation du poids: aussi doit-on avoir le plus grand soin de ne recommencer un deuxième pas en arrière qu'après avoir replacé le cheval parfaitement droit, afin d'éviter les résistances qui l'empêchent de comprendre les intentions du cavalier. Ce travail du reculer fait pas à pas, chaque pas suivi d'un moment d'arrêt qui permet la cessation de toute contraction musculaire autre que celle qui sert à la station, sera alterné avec celui de deux pistes à droite et à gauche, avec les pirouettes renversées et ordinaires, en ayant soin de ne demander qu'un pas au cheval et de l'arrêter dès qu'il a achevé ce pas. L'essentiel, c'est que les parties qui doivent être momentanément immobilisées, ne se mobilisent pas (pirouettes), et que la translation du poids ait lieu selon les lois de l'équilibre et l'harmonie du mouvement. (Reculer et travail sur les hanches.)
On passera ensuite aux flexions, avec le filet d'abord et la bride ensuite, en insistant sur la flexion directe et demi-latérale de la mâchoire. Le cavalier se place, en face du cheval et lui élève la tête avec les deux rênes du filet séparées et tenues à douze centimètres des anneaux, pour faire céder (point essentiel) la mâchoire avant la tête. Cette même flexion se fera ensuite avec le mors, le cavalier tenant dans chaque main une branche du mors pour lever la tête du cheval et obtenir le même effet.
Le cheval qui a cédé à l'action plus directe du filet, pourra, les premières fois, résister à l'action du mors à cause de l'obstacle apporté par la gourmette; on reviendra au filet, pour reprendre de nouveau le mors, et dès que le cheval y répondra comme au filet, ce sera la preuve évidente qu'il a bien compris les intentions de son maître.
Remarque. La flexion directe et semi-latérale de la mâchoire, avec le soutien de l'encolure et l'élévation de la tête, a détruit les résistances que la mâchoire pourrait présenter dans n'importe quelle position. La flexion latérale de l'encolure détruit les résistances provenant de la contraction des muscles de l'encolure. Ce travail préparatoire durera quatre jours, pour rendre le cheval familier à l'homme, sage au montoir, et lui faire apprécier la domination de l'homme.
Les chevaux de troupe peuvent être exercés à ce travail à pied, pendant huit ou dix jours, au commencement de chaque leçon. Ce travail rend l'obéissance du cheval plus facile et établit des rapports d'intimité entre lui et son cavalier. L'instructeur, enchanté des progrès de sa monture, devient plus indulgent et traite son cheval avec plus de douceur.
A CHEVAL.
En place.
Avec les rênes du filet séparées, élever l'encolure et ne rendre qu'après cession de la mâchoire. Éviter l'acculement; s'il y a résistance, agir par demi-temps d'arrêts successifs et vibrations répétées. Règles générales. Dès les premières leçons, le cavalier se servira de ces nouveaux effets de main pour détruire toutes les résistances du poids ou de la force, toutes les fois qu'elles se présenteront.
Répéter les flexions latérales et semi-latérales de l'encolure, comme à pied. Dès que le cavalier a obtenu un commencement de soutien de l'encolure et de mobilité de la mâchoire, il mettra son cheval au pas et le travaillera à main droite et à main gauche (s'il est dans un manége) sur les lignes droites et circulaires, en recherchant la légèreté et en employant les nouveaux effets de main pour détruire toute résistance du poids ou de la force: éviter l'emploi simultané des jambes et de la main.
Il procédera à cheval comme il a agi à pied, c'est-à-dire, qu'il marchera un pas ou deux, et qu'il arrêtera en ne rendant de la main qu'après avoir obtenu la mobilité de la mâchoire: descente de main, et repos pour le cheval. Il reprendra les rênes, demandera de nouveau la légèreté et portera le cheval un pas ou deux en avant, pour l'arrêter et suivre la même gradation. Il alternera ce travail au pas, ainsi gradué, avec le reculer, les pirouettes, le travail sur les hanches. L'importance de décomposer chaque mouvement est tellement grande et produit des résultats tellement extraordinaires, que je ne crains pas de me répéter, et d'engager tous les cavaliers intelligents à suivre exactement cette gradation: 1o rechercher si le cheval est léger ou présente une résistance à la main; 2o la détruire de suite par les demi-temps d'arrêt et les vibrations, selon la nature des résistances, obtenir la mobilité de la mâchoire, et porter le cheval un pas ou deux en avant, en combattant de suite toute résistance par les nouveaux moyens; arrêter le cheval et ne lui rendre de la main que lorsqu'il est léger, le garder calme, immobile en place, pendant une demi-minute, et le reporter de nouveau au pas, après s'être assuré de la mobilité de la mâchoire.
De même pour le reculer, les pirouettes renversées et ordinaires, et le travail de deux pistes, ne demander qu'un pas, arrêter, redonner la position ou la légèreté, et laisser le cheval calme en repos quelques instants, pour continuer en suivant toujours la même gradation. Ces moments de repos, répétés avec cette scrupuleuse attention, produisent des résultats qui surprendront le cavalier. La contraction musculaire cesse d'être en jeu, le cheval éprouve du bien-être, réfléchit, et reprend son travail sans fatigue. De plus, par le calme de ce travail ainsi gradué, le cavalier grave dans l'intelligence du cheval l'idée de la supériorité morale de l'homme et assure ainsi sa domination sur sa monture, tout en lui rendant l'obéissance plus facile. Pour arrêter son cheval le cavalier se servira d'abord des effets d'ensemble (opposition graduée de jambes et de main); mais bientôt la main suffira pour arrêter le cheval droit d'épaules et de hanches.
Puisque l'action combinée des jambes et de la main immobilise le cheval, on comprend par cela même que lorsqu'il s'agit de mouvement, on ne doit pas employer les mêmes moyens.
Le cavalier mettra ensuite son cheval au trot, et l'arrêtera après quelques foulées, en suivant la même gradation qu'au pas; c'est-à-dire qu'il lui donnera la position ou la légèreté (mobilité de la mâchoire) avant de partir au trot; pendant ces quelques foulées, il combattra les moindres résistances en se servant des nouveaux effets de main, et en arrêtant son cheval, il lui demandera de nouveau la mobilité de la mâchoire, en le maintenant quelques instants calme et immobile. Il continuera pendant quelques minutes le travail au trot, sur les lignes droites et circulaires, en suivant la même gradation qu'au pas, c'est-à-dire, en faisant toujours succéder le repos au travail, dans une mesure plus ou moins égale.
Le cavalier essayera ensuite en place quelques apparences de mobilité des extrémités, pour préparer les premiers temps du rassembler, et il terminera la leçon par quelques départs au galop, sur les deux pieds, en suivant toujours la même gradation qu'au pas et au trot.
Le cavalier aura soin d'employer le maniement des rênes, tel que je l'ai indiqué au chapitre des nouveaux effets de main, c'est-à-dire, d'alterner le jeu des rênes du filet et des rênes de bride, pour habituer le cheval à conserver DE LUI-MÊME son équilibre et sa bonne position.
Ici se place une observation très-importante.
En se servant, au galop, de la rêne directe, rêne droite, si le cheval galope sur le pied droit, et rêne gauche, si le cheval galope sur le pied gauche, pour détruire les résistances, par demi-arrêts ou vibrations, le cavalier obtient de suite une grande légèreté, conserve son cheval droit, et rend les départs et par conséquent les changements de pied d'une très-grande facilité.
Tout ce travail doit se faire sans aucune fatigue pour le cheval, et dès le début les efforts du cavalier doivent tendre à obtenir l'équilibre parfait ou la légèreté constante: aussi devra-t-il demander au cheval la mobilité moelleuse de la mâchoire avant de le mettre en mouvement: il est sûr alors que la machine est prête à fonctionner. On comprend les progrès extrêmement rapides que cette gradation amènera dans l'éducation du cheval.
Le professeur initie dès les premiers pas son élève à toutes les difficultés de la route qu'il doit parcourir, en lui donnant les moyens de les vaincre, et en corrigeant immédiatement les moindres fautes que le cheval peut commettre par ignorance. Aussi, deux mois de cette éducation raisonnée ne se seront pas écoulés que le cavalier intelligent jouira d'un résultat qu'il n'aurait jamais pu obtenir, s'il n'avait pas donné à son cheval l'équilibre du premier genre ou cette légèreté parfaite et constante qui permet à l'animal d'exécuter avec la plus grande facilité tous les mouvements demandés, sans l'ombre d'une résistance, parce qu'il apprécie immédiatement les moindres effets de la main ou des jambes du cavalier. Le maître commande, et le serviteur obéit.
Quand un cheval, par l'application de tous les principes enseignés dans cette dernière édition, a été amené à l'équilibre du premier genre, toutes les résistances ayant disparu, les moyens doux doivent seuls être employés. La main agira par une force lente, délicate et finement graduée.
J'ai dit ce que je crois être la vérité équestre. Je pense être utile aux cavaliers intelligents et sérieux, en leur recommandant de suivre la progression que je viens d'indiquer. Je me permets de leur donner un conseil d'ami, et j'ose dire, d'un vieil ami, en leur disant: rejetez mes principes, s'ils ne vous conviennent pas; mais si vous y reconnaissez la vérité en équitation, acceptez-les en entier, ne les mutilez pas, et rappelez-vous que l'auteur qui a étudié pendant quarante ans, connaît assez l'œuvre de toute sa vie pour apprécier l'importance de toutes ses parties.
L'armée, comme je l'ai dit souvent, a toujours eu et aura toujours mes sympathies. Le rêve de toute ma vie a été de rendre ses cavaliers d'abord, ses écuyers ensuite, les meilleurs de l'Europe. Je ne crois pas que Dieu me permette d'en voir la réalisation; mais j'ai confiance. Je sais que la vérité fait son chemin lentement et qu'elle finit toujours par percer.
Pourquoi ne le dirais-je pas? C'est la consolation de mes vieux jours de voir bien des hauts personnages, des généraux éclairés rendre justice à mes principes. Chaque fois que le nom d'une célébrité équestre de l'armée arrive à mes oreilles, je consulte mes souvenirs, et c'est bien souvent, j'allais dire presque toujours, celui d'un de mes élèves ou du moins d'un partisan de ma méthode. Ce sont eux que je vois diriger l'enseignement de l'équitation dans les écoles du Gouvernement. Au moment où j'écris, j'apprends avec plaisir que le commandement du manége de Saumur vient d'être donné à M. le chef d'escadrons L'hotte[13], qui m'a fait, pendant douze ans, l'honneur de me demander mes conseils et dont la réputation comme écuyer ne peut craindre, avec raison, le rapprochement d'aucune autre.
CONCLUSION
Le goût de l'équitation se perd, tout le monde le reconnaît, et chacun donne son opinion. Les uns attribuent la décadence de l'art à l'engouement de la jeunesse pour les courses; ils voient dans le turf une succursale de la Bourse, et regrettent que le Gouvernement favorise cet entraînement, au lieu de laisser à l'industrie privée le soin de payer ses passe-temps. Ils disent que les parieurs sur les chevaux de courses n'ont pas le droit de réclamer des primes gouvernementales, plus que les parieurs sur le trois-six, le colza ou la betterave. Les autres pensent que l'enseignement routinier des manéges a fait son temps, et qu'à notre époque de vapeur, d'électricité, où tout se perfectionne, l'équitation doit suivre aussi la loi du progrès. Je partage cette manière de voir, et j'apporte comme témoignage les travaux de toute ma vie.
Qu'il me soit permis de rappeler les innovations que j'ai introduites dans la science et l'art de l'équitation:
Les exercices de kinésie pour donner en quelques semaines une tenue ferme, gracieuse, solide, à quiconque n'aurait jamais enfourché un cheval.
Les moyens d'assouplir la mâchoire, l'encolure, les reins, la croupe de tous les chevaux;
De les rendre tous légers à la main, aux trois allures.
De leur donner à tous un pas régulier;
Un trot uni, étendu ou cadencé;
Un reculer aussi facile que la marche en avant;
Un galop facile.
Changement de pied du tact au tact, aux deux temps, à chaque temps.
Le rassembler dans tous ses degrés.
Les trois genres de piaffer.
Le temps d'arrêt au galop, par l'éperon.
Faire venir le cheval à l'homme et le rendre sage au montoir.
La translation du poids par les forces instinctives.
1o Distinction entre les forces instinctives du cheval et les forces communiquées;
2o Explication de l'influence d'une mauvaise construction sur les résistances des chevaux;
3o Effet des mauvaises constructions sur la mâchoire, l'encolure et la croupe, principaux foyers de résistance;
4o Moyens de remédier à ces inconvénients, par les assouplissements des deux extrémités et de tout le corps du cheval;
5o Annulation des forces instinctives du cheval pour leur substituer les forces transmises par le cavalier, et donner de l'aisance et du brillant à l'animal le plus disgracieux;
6o Égalité de sensibilité de bouche chez tous les chevaux; adoption d'un genre de mors uniforme;
7o Moyens d'habituer tous les chevaux à supporter également l'éperon;
8o Tous les chevaux peuvent se ramener et acquérir la même légèreté;
9o Moyen d'établir chez un cheval mal constitué un équilibre aussi facile que celui des plus belles organisations;
10o Le cavalier donne la position, et le cheval exécute le mouvement;
11o Des causes qui font que des chevaux non tarés ont souvent des allures défectueuses: moyens d'y remédier en quelques leçons;
12o Changement de direction par de nouveaux effets de main et de jambes;
13o Distinction entre le reculer et l'acculement; de l'effet utile du premier dans l'éducation du cheval; des inconvénients du second.
14o Des attaques employées comme moyen d'éducation;
15o Tous les chevaux peuvent piaffer; moyens de rendre ce mouvement lent ou précipité;
16o Définition du vrai rassembler; moyens de l'obtenir; de son utilité pour la grâce et la régularité des mouvements compliqués;
17o Moyen d'amener tous les chevaux à projeter franchement au trot leurs jambes en avant;
18o Moyens raisonnés pour mettre le cheval au galop;
19o Temps d'arrêt au galop, les jambes ou l'éperon précédant la main;
20o Force graduée, basée sur les résistances du cheval, le cavalier ne devant céder qu'après les avoir annulées;
21o Éducation partielle du cheval, ou moyen d'exercer ses forces séparément;
22o Éducation complète des chevaux d'une conformation très-ordinaire en moins de trois mois;
23o Seize nouvelles figures de manége propres à donner le fini à l'éducation du cheval et à perfectionner le sentiment du cavalier[14];
24o Nouvel effet de chambrière;
25o Nouvel effet de main;
26o Nouvel effet de jambes;
27o Nouveaux effets de main et de jambes combinés;
28o Descentes de main;
29o Descentes de jambes;
30o Descentes de main et de jambes simultanées.
Il est bien entendu que tous les détails d'application qui se rattachent à ces innovations sont nouveaux comme elles et m'appartiennent également.
Mais on se tromperait grossièrement si l'on voulait chercher le but de ma méthode dans ces fioritures équestres, destinées principalement à récréer le public.
Ces fioritures servaient à reposer le cheval, en faisant succéder à des exercices de haute école, des mouvements légers, gracieux, très-faciles pour le cheval équilibré.
Ma méthode s'adresse aux vrais amateurs, aux officiers de cavalerie, aux écuyers, à tous ceux qui veulent tirer le meilleur parti des chevaux, quelle que soit leur conformation.
L'équilibre, c'est le but que l'on doit se proposer, et la légèreté est la récompense du travail.
NOUVEAU
TRAVAIL RAISONNÉ
AVEC LE CAVEÇON.
Encore un progrès nouveau que je dois à la pratique et que je me hâte de porter à la connaissance du public. D'un instrument employé jusqu'ici comme moyen de coercition, comme une espèce de collier de force, je suis parvenu à faire un instrument puissant d'éducation. Je veux parler du caveçon. Je m'en sers pour développer le sentiment équestre de l'élève.
A cet effet, je fais mettre le caveçon au cheval monté, et je fais suivre à l'élève toute la progression, en commençant par le travail en place, au pas, au trot, au galop et de deux pistes. Mon but est de faire SENTIR à l'élève les fautes qu'il a commises ou qu'il commet. Je m'explique. Je tiens la longe horizontalement, à 1 mètre de distance, et je dis à l'élève d'élever les poignets pour décontracter les muscles de l'encolure; je fais, en même temps, une opposition attractive. Deux causes peuvent faire revenir le cheval sur lui: les mauvaises contractions de l'encolure, ou un faux effet de main du cavalier. J'ai soin, par une traction horizontale, d'empêcher l'acculement du cheval, et je fais observer à l'élève qu'il aurait dû, dans le premier cas, agir par pression des jambes sans main; dans le deuxième, qu'il a eu trop de main.—J'ai prévenu l'effet de l'acculement, par la traction horizontale de la longe, j'ai donc empêché le cheval de percevoir la faute commise par le cavalier, auquel, cependant, j'ai pu la faire remarquer, sans inconvénient pour l'éducation du cheval.—De temps en temps, je laisse la faute produire ses conséquences inévitables, la perte de la légèreté, la modification de l'équilibre, en un mot, l'acculement. Je dis à l'élève de n'agir ni par les jambes ni par la main, et de se contenter de sentir ce qui va se passer sous lui. Je rétablis l'équilibre par une traction horizontale du caveçon, et je répare la faute commise par l'élève.
Les professeurs, les officiers de cavalerie, comprendront par ce qui précède de quelle importance peut être ce nouveau travail avec le caveçon, pour aider au progrès du cavalier et accélérer l'éducation du cheval.—Je dis ce qu'il faut faire, mais ce n'est que sous la direction d'un habile professeur élevé à mon école que l'élève pourra apprendre à se servir avec justesse du caveçon, comme je le comprends.—Je fais répéter le même travail en cercle (le professeur tiendra la longe à 2 ou 3 mètres de distance), au pas, au trot, au galop, en recommandant à l'élève de ne chercher qu'une seule chose, la légèreté.—Or, nos lecteurs doivent savoir aujourd'hui que la légèreté suppose l'équilibre du poids préparé par l'harmonie des forces.—Et pour tout résumer en quelques mots, disons: «HARMONIE DES FORCES produite, à l'aide du caveçon, par la détente des muscles de l'encolure, ÉQUILIBRE DU POIDS, CONCENTRATION DE LA FORCE HARMONISÉE.» Là est toute l'équitation, et tout ce que l'on pourrait dire en plus ressemblerait à ces bois flottants dont parlait le fabuliste.
EXAMEN RÉTROSPECTIF
La vérité n'est pas sortie tout armée de mon cerveau, et il m'a fallu quarante ans de travail, de recherches et de méditations pour perfectionner la méthode telle qu'elle est aujourd'hui. J'avais, je l'ai déjà dit, étudié tous les auteurs qui ont écrit sur l'équitation, et j'avais retiré de mes lectures la conviction que la science équestre n'existait pas, qu'elle était à créer. Comme tout le monde, j'étais imbu des préjugés que l'ignorance traditionnelle avait fait accepter comme des vérités. Je croyais aux barres dures, à l'influence de leur épaisseur sur la sensibilité de la bouche du cheval, et je me livrai à une foule d'expériences pour découvrir un mors assez puissant pour combattre cette prétendue insensibilité des barres.
J'étais au Havre, et je revenais, un jour de la foire aux chevaux, avec un cheval que j'avais payé 300 francs. Mon examen rapide avait embrassé l'ensemble de l'animal; de retour au manége, j'examinai attentivement la bouche de mon cheval, et je reconnus avec tristesse que l'épaisseur des barres expliquait l'énorme résistance qu'il opposait à l'action du mors. Je lui appliquai tour à tour les freins les plus puissants, et la bouche demeurait insensible. Pouvait-il en être autrement eu égard à sa conformation?
Un jour, je me le rappelle, je montais Bienfaisant, que la douceur de son caractère m'avait fait nommer ainsi, et je venais de m'arrêter dans le manége. Je réfléchissais, et pendant que mon esprit travaillait, ma main était demeurée fixe. Tout à coup je sens Bienfaisant léger; Bienfaisant a rendu, Bienfaisant ne résiste plus! Que s'est-il donc passé? Comme il n'y a pas d'effet sans cause, je reconnus que la fixité de ma main avait déterminé la cession du cheval, et j'acquis ainsi la preuve que la bouche n'était pour rien dans les résistances, et qu'elles provenaient des contractions de l'encolure, car je n'avais pas modifié les conditions anatomiques des barres, je n'avais pas diminué leur épaisseur. Tel fut le début de la méthode. Bienfaisant m'avait appris qu'il n'y a pas de bouches dures, de barres insensibles.
J'expérimentai sur cent chevaux, et la pratique vint confirmer chaque fois la vérité de cette découverte. «Il n'y a pas de bouches dures, il y a des chevaux lourds à la main dans le principe, que l'on rend facilement légers.»
Qu'il me soit permis de relater une anecdote qui trouve ici sa place.
Vingt ans plus tard, après que la méthode eut été adoptée par S. A. R. le duc d'Orléans en présence de son frère le duc de Nemours, des membres du Comité de cavalerie, et d'un grand nombre de généraux, un de ces derniers, le général X..., me demanda d'examiner la bouche de son cheval, se plaignant de l'insensibilité des barres. Je regardai de suite les reins, la croupe, les jarrets de l'animal. «Pardon, me dit le général, c'est de la bouche du cheval que je parle.—Je comprends parfaitement, général.—Mais je ne vous comprends pas,» me répliqua-t-il. J'expliquai alors au général que la bouche était à tort accusée d'un défaut qui venait de la mauvaise conformation du cheval. C'était un homme intelligent, et il comprit.
Bienfaisant m'avait appris que la mauvaise position de la tête et de l'encolure était la cause des résistances de la mâchoire. Mais comment obtenir cette bonne position? Parmi tous ces mors quel était le meilleur? Dirai-je toutes les tentatives que je fis avec ces instruments de torture? Enfin, après nombre d'essais, après mille combinaisons, je me convainquis de cette nouvelle vérité que l'on pouvait, avec un mors doux, amener tous les chevaux à prendre une bonne position de tête, et j'adoptai le mors qui porte mon nom. Ce fut avec ce mors que je cherchai à donner à mes chevaux cette légèreté que je pressentais, et que le temps seul devait me permettre de rendre parfaite et constante.
Ces deux premières découvertes me mirent sur la trace d'une troisième non moins importante. Je me demandai s'il n'en était pas de la sensibilité des flancs du cheval comme de ses barres, et j'arrivai à la même conclusion. Je me servais alors d'éperons pointus à cinq pointes, et je calmais les chevaux les plus irritables, au moyen des attaques appliquées à propos. Je pus alors formuler cette troisième vérité: «La sensibilité des flancs du cheval n'est pas inhérente à cette partie, elle dépend de l'irritabilité générale, du système nerveux, de la mauvaise conformation du cheval.» J'ai dit que les mauvaises contractions des muscles de l'encolure faisaient sentir leur effet sur la bouche, mais il fallait arriver à les détruire, afin de discipliner, en les harmonisant, ces cordes si impressionnables. C'est ce qui me donna l'idée des flexions de l'encolure, que je fis à pied, à cheval, au pas et au trot. J'obtins des effets de légèreté, des mouvements plus faciles; mais que j'étais loin de cet équilibre, de cette légèreté que j'obtiens aujourd'hui, en quelques heures, sur n'importe quel cheval! Si j'obtenais avec l'éperon pointu, le ramener, le rassembler, le piaffer et tous ces airs nouveaux que je fis produire à tous mes chevaux, dont je montai une vingtaine, en public, je ne pouvais me dissimuler que le résultat n'était pas le même chez tous mes élèves dont beaucoup faisaient défendre leurs chevaux. Il fallait éviter cet inconvénient, et je recherchai si en traitant les flancs avec la même douceur que j'apportais dans mes rapports avec la bouche, je n'arriverais pas au même résultat. J'essayai les éperons à molettes rondes, que j'adoptai définitivement après en avoir constaté les excellents résultats. C'était un progrès nouveau. Je le complétai en introduisant le travail à pied. En apprenant au cheval à venir à l'homme au contact de la cravache, je donnais au cavalier le premier sentiment de sa domination, et j'établissais des rapports plus directs entre le maître et le serviteur. Plus tard, je complétai le travail à pied par les flexions de croupes, d'épaules, par le reculer.
Le progrès appelle le progrès. J'arrivai à substituer à mon mors un mors plus doux encore, à branches plus courtes, et dépourvu de gourmette, et comme ce nouveau mors permettait de nouveaux effets de main, je prescrivis l'action isolée des jambes et de la main. J'ai dit les raisons qui m'avaient fait introduire cette nouvelle formule. J'avais été témoin de tant de mécomptes essuyés par les cavaliers chez qui le mécanisme laissait à désirer, que je crus leur rendre un grand service en leur recommandant ma nouvelle formule: «Main sans jambes, jambes sans main.» En effet, à l'exception de mes élèves d'élite, presque tous se servaient de leurs jambes pour réparer les fautes de la main, et vice versâ. On comprend que l'action isolée de la main et des jambes devait prévenir cette contradiction dans les aides et accélérer l'éducation du cheval. Mais je voulais obtenir plus encore, et donner à la masse des cavaliers les moyens certains d'équilibrer facilement leurs chevaux. C'est à quoi je suis heureusement arrivé par l'emploi du bridon pour mors unique. Avec ce simple bridon j'obtiens, en quelques heures, des résultats plus satisfaisants, plus complets que je n'en ai jamais obtenu avec le mors de bride. Deux effets de main suffisent à détruire toutes les résistances de l'encolure, et à donner au cheval la belle position de la tête, qui rendra plus faciles les translations de poids utiles à tous les mouvements que le cavalier peut lui demander. Le premier effet a lieu par l'élévation des poignets, agissant par une force de bas en haut sur la commissure des lèvres, en donnant à l'encolure toute l'extension possible. Dès que le cheval cédera à l'action des rênes du bridon, dans cette position élevée, le cavalier abaissera les poignets, serrera énergiquement les doigts et attendra que la tête du cheval soit revenue dans la position verticale, en même temps que la mâchoire cédera moelleusement. Avec ces deux effets de main, employés seuls, ou simultanément avec le concours des jambes ou l'appui de l'éperon, le cavalier obtiendra de son cheval tout ce qu'un cavalier intelligent est en droit de lui demander, puisqu'il peut agir en haut, en bas, ou de côté, selon la force à combattre ou la position à donner à la tête du cheval.
La cavalerie reconnaîtra les nombreux avantages que le bridon lui offre pour le dressage de ses chevaux, et peut-être arrivera-t-elle plus tard à employer, comme je le fais aujourd'hui, le bridon pour l'unique frein, pour le plus convenable à tous les besoins du service. Après avoir recommandé tour à tour l'emploi de la jambe opposée ou de la jambe directe, je suis arrivé à reconnaître que dès que le LE CHEVAL EST DROIT, la jambe directe doit être toujours employée pour DISPOSER la croupe. De cette manière j'évite l'espèce d'arc-boutant que les hanches opposaient aux épaules, dans les changements de direction, pirouettes, travail de deux pistes, et par la disposition de la croupe, je détermine nécessairement la direction des épaules. Avec le cheval droit et la disposition de la croupe, j'enlève au cheval le moindre prétexte à la résistance, je rends tous les mouvements faciles, gracieux, avec la mobilité moelleuse de la mâchoire!
Je ne puis terminer cette revue rétrospective des progrès qu'a faits la méthode, sans me rappeler, avec un juste sentiment de satisfaction, que les meilleurs cavaliers de l'armée, que tous les officiers de cavalerie qui ont écrit sur l'équitation, tels que: le capitaine Raabe, le colonel Guérin, le capitaine Gerhardt, le lieutenant Wachter, sont mes élèves, et qu'en toutes circonstances ils ont eu le courage de leur opinion.