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Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme cover

Midi à quatorze heures / Histoire d'un voisin—Voyage dans Paris—Une visite à l'Arsenal—Un homme et une femme

Chapter 14: XIII
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About This Book

A collection of short pieces that interweave intimate domestic episodes set in a small coastal town with brisk urban travel sketches and observational visits to Parisian institutions. The narratives range from quietly tense household moments and portraiture of neighbors to vivid descriptions of places and daily routines, using concise, often ironic commentary and atmospheric detail. Alternating anecdote, reflection, and scene, the work balances a conversational tone with descriptive passages that evoke landscape, weather, and social manners, inviting readers into both private interior life and public city spaces without resolving every emotional nuance.

XIII

La petite maison de la côte de Honfleur renfermait de grandes agitations; Marthe avait à moitié compris que quelque chose qui n’était pas elle préoccupait singulièrement son mari; d’abord elle s’en était affligée; puis elle avait montré un peu de mauvaise humeur, puis elle était devenue triste, puis enfin elle avait pris le parti de se renfermer dans les soins de son ménage. Seulement, elle s’éloignait de son mari autant que celui-ci semblait s’éloigner d’elle; elle s’était résignée à l’abandon, pourvu qu’elle ne fût pas exposée à un partage.

Pour Roger, il s’aperçut que sa femme s’éloignait de lui sans se douter le moins du monde que ce n’était qu’une représaille.

Après un grand danger, quand on a senti la vie près de s’exhaler à la première fois que l’on respirera, il y a quelques jours pendant lesquels on aime la vie pour elle-même.

Vivre est un bonheur qui n’en laisse désirer aucun autre; on borne tous ses désirs à respirer, à sentir la douce influence du soleil, à s’enivrer du parfum des fleurs, à écouter le vent dans les arbres, à contempler les longues prairies étendues sur le sol comme un immense tapis de velours vert. Il semble que l’on naît à tout cela; c’est une seconde naissance, mais avec la conscience de la vie et des sensations.

C’est du petit nombre des bonheurs dans la vie qui se formulent autrement que par un désir ou un regret; on ne saurait dire tout ce qu’on découvre de valeur dans un bien que l’on a perdu ou que l’on va perdre. Il n’y a de patrie que pour les exilés.

Roger s’aperçut que sa femme ne le cherchait pas, et même quelquefois évitait de se trouver avec lui; il remarqua seulement alors ce qui avait toujours existé, que, même auprès de lui, elle songeait à tout autre chose. Il pensa que cette tout autre chose pouvait bien être quelqu’un; il sentit quelque chose de poignant lui toucher le cœur; il fut jaloux, et il sortit moins, il épia sa femme, il parla devant elle, à propos de choses qui n’y avaient aucun rapport, «du mépris qui est le partage de la femme adultère;» il dit plusieurs fois que, si jamais il était trompé, sa vengeance serait terrible, etc., etc.

Marthe le regardait avec étonnement et le laissait dire.

Vilhem à MMM.

«Voici plusieurs jours, cher ange, que je ne puis prendre sur moi de vous écrire, parce que je suis involontairement préoccupé d’une pensée qui n’est pas vous; cependant, comme c’est un chagrin, vous avez le droit de la connaître, et je croirais avoir un tort à votre égard en ne venant pas chercher auprès de vous du secours et des consolations. Le croiriez-vous? je suis jaloux, et jaloux sans amour, et jaloux de ma femme. Depuis assez longtemps déjà, elle n’est plus la même, elle m’évite, je la gêne, elle n’a jamais rien à me dire, et, si je lui parle, elle m’écoute sans m’entendre, mes paroles ne sont qu’un vain son qui frappe ses oreilles sans arriver à son esprit. Je n’ai jamais compté pour beaucoup dans sa vie; aujourd’hui, je n’y suis plus pour rien.

»Certes, je devrais me féliciter de cette indifférence qui me permet si bien d’être tout à vous: eh bien, je suis inquiet, tourmenté. Pour vous autres femmes, la trahison d’un mari n’est rien quand vous ne l’aimez pas: elle peut blesser votre orgueil, vous faire craindre que son infidélité ne vienne du mépris de vos charmes; mais cela ne dure que jusqu’au moment ou un autre hommage vient vous rassurer sur ce point.

»Mais l’opinion attache du déshonneur pour nous aux fautes de notre femme: nous sommes comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à un jeune prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa leçon. D’ailleurs, l’infidélité du mari est tout extérieure; celle de la femme remplit la maison de trouble et de désordre.

»Mais je voudrais cependant vous parler de vous; depuis quelques instants que je suis là à vous écrire, je trouve déjà moins d’importance au sujet qui m’occupait: ah! pourquoi ne voulez-vous pas que je vous voie? rien ne pourrait m’atteindre. Mon Dieu, que je pense à vous! chaque fois que j’éprouve une émotion, soit à la vue de quelque beau spectacle de la nature, soit par quelque pensée qui m’élève l’âme, je vous cherche à côté de moi.»

MMM. à Vilhem.

«Que de peine vous vous donnez, cher ami, pour me dire et à la fois ne pas me dire que vous êtes jaloux de votre femme; que cet incident a réveillé un feu qui n’était qu’assoupi; en un mot, que vous êtes amoureux, et amoureux lamentable! Croyez-vous que cela puisse me faire de la peine? Vrai, monsieur, vous avez bien peu d’intelligence de ne pas comprendre ce que je crois cependant vous avoir dit assez clairement.

»Je ne veux de vous que ce dont elle ne ferait aucun usage; soyez son mari, soyez son amant, je ne le trouverai pas mauvais; racontez-moi votre amour malheureux pour votre femme et je vous consolerai, je vous aiderai à triompher de ses résistances: je trahirai dans l’intérêt de votre triomphe les secrets du cœur des femmes.

»Vous l’aimez. Eh bien, pourquoi ne pas le dire franchement? pourquoi cacher vos vertus? L’amour conjugal est une des plus respectables choses du monde; il y a une lâcheté grotesque à nier les vertus que l’on a et à se parer des vices que l’on n’a pas.

»Vous vous établissez en don Juan, et vous pouvez être le modèle des époux et des pères de famille; laissez-vous donc être vertueux; je serai quelques jours sans vous écrire, pour ne pas vous donner de distraction au milieu de ces excellents sentiments.

»Adieu.»

XIV

Roger relut cette lettre plusieurs fois pour s’expliquer le mouvement d’impatience qu’elle lui avait donné d’abord. L’inconnue dissimulait mal sa mauvaise humeur; Roger voyait qu’à son insu elle l’aimait d’une manière beaucoup moins exceptionnelle qu’elle ne voulait le faire croire. Il s’irrita contre les femmes en général; il se mit à nier l’amitié; en quoi il ne nous paraît pas avoir tout à fait tort.

L’amitié entre deux personnes de sexe différent n’est rien, ou est de l’amour. Dans l’amitié ordinaire, un ami procure à son ami tous les bonheurs qu’il dépend de lui de lui procurer; il lui cède sa stalle au théâtre, il lui prête son cheval, il joue aux échecs avec lui, etc., etc.

Mais, si vous avez une femme pour amie, qu’elle n’ait ni stalle à vous céder, ni cheval à vous prêter, et que vous ne soyez pas disposé à jouer aux échecs, il peut arriver que, dans une soirée, aux deux coins du feu, ainsi que les amis en passent de si excellentes, vous n’ayez plus d’histoires à lui raconter, et qu’elle ait disposé en votre faveur de toutes celles qu’une femme raconte; alors ne pouvez-vous sentir un désir de passer vos mains dans les ondes de ces longs cheveux? ne sentirez-vous pas une secrète attraction qui portera ces cheveux à vos lèvres, ou vos lèvres à ces cheveux? n’aimerez-vous pas quelquefois à regarder ces doigts effilés, à tenir cette petite main douce dans votre main? car l’amitié ne durcit pas les mains des femmes, et n’éteint pas ce feu qui se communique si rapidement, que la poitrine en sent une subite commotion, qu’il semble que les veines s’ouvrent et que le sang de l’un gonfle les veines de l’autre et remonte au cœur.

Si vous racontez à une femme, votre amie, les rêves de votre âme, cet amour vague, semblable à l’oiseau craintif qui, à l’heure où la première étoile scintille, voltige au-dessus des vieux tilleuls, hésitant et cherchant sur quelle branche s’abattre; si vous lui dites: «La femme que j’aimerais aurait les yeux de ce bleu changeant, tantôt gris, tantôt vert, qui donne au regard tant d’expression;» et, si en la regardant, vous trouvez dans son regard cette pénétrante expression dont vous parliez... qu’arrivera-t-il?

Un ami fera tout au monde pour vous donner la femme que vous aimez.

Votre amie fera-t-elle moins pour vous si c’est elle-même que vous aimez?

Si votre ami était une femme, il serait votre maîtresse.

XV

MMM. à Vilhem.

«Je voudrais bien que vous n’eussiez pas reçu ma lettre, mon ami; elle n’a pas le sens commun, ou plutôt elle a un sens par trop commun et trop vulgaire. Quand je me la rappelle, je suis sûre que vous m’avez crue piquée de votre confidence; non, mon ami, non; j’en suis reconnaissante. Ne me privez jamais du droit de vous consoler; vos chagrins m’appartiennent, et c’est pour eux seulement que je ne veux pas de partage.

«Je vais donc vous rassurer, mon ami, à l’égard de votre femme. Vous m’en avez peu parlé, et peut-être eussiez-vous aussi bien fait de ne pas m’en parler du tout.

«Une femme sage reste sage, par cela seul qu’elle l’a été longtemps; je m’explique.

«Bien plus que la vôtre, notre vie est soumise à une foule de convenances et d’usages auxquels nous ne pouvons échapper. Nos habitudes sont tyranniques, et nous ne pouvons ni les changer ni les modifier sans qu’on s’en aperçoive, puisqu’elles sont liées à tous les détails de l’intérieur de la maison.

«Une femme ne peut se lever plus tôt ou plus tard que de coutume sans tout changer autour d’elle; elle ne peut tenir fermée une porte habituellement ouverte, ni sortir aux heures où elle ne sort pas d’ordinaire, sans qu’on le remarque et sans qu’on en tire des conséquences. Admettez qu’une femme ait triomphé de ses habitudes de vertu et de réserve, qu’elle ait oublié ses devoirs les plus sacrés, qu’elle ait passé par-dessus les craintes du danger et du mépris, elle sera arrêtée encore par une foule de petits inconvénients qui la gêneront à chaque instant. Une autre femme a sa vie toute disposée pour l’intrigue: on ne remarque ni une heure qu’elle passe renfermée, ni deux heures qu’elle passe dehors, parce qu’elle a toujours fait ainsi; mais celle qui a mené une vie calme et sédentaire, on lui demandera tout de suite la raison qui dérange ainsi ce qu’elle a accoutumé d’être et de faire.

«Le mal alors ne peut faire que des progrès extrêmement lents, et souvent le drame n’a pas de dénoûment; il y a aussi bien plus de femmes qu’on ne le suppose généralement, je ne dis pas qui soient vertueuses, parce que je mets un peu la vertu dans l’intention, mais qui ne soient pas infidèles. Adieu, mon ami, il est plus facile qu’on ne croit à un mari de conserver sa femme, et il n’y en a pas un qui ne soit complice, au moins pour la moitié, du mal qui peut arriver.»

XVI

MMM. à Vilhem.

«Vous n’avez pas répondu à ma lettre; peut-être la cause la plus simple et la plus naturelle vous en a empêché, et je ne puis faire autrement que d’attribuer cette inexactitude aux plus tristes événements; j’espère, mon ami, que vous n’êtes ni malade ni malheureux.

«Écoutez-moi: l’éloignement où nous sommes l’un de l’autre, les obstacles qui nous séparent à jamais, me donnent le courage de vous faire un aveu.

«Je vous aime. Je vous aime de tout l’amour que peut contenir une âme. Vous comprenez qu’après cet aveu je ne vous verrai jamais; mais j’ai pensé que je faisais un cruel et inutile sacrifice de vous cacher ainsi ce qui se passe dans mon cœur; j’ai pensé que, sûre comme je suis de ne jamais voir mon amour criminel, je pouvais sans terreur me laisser aller à la douceur de vous en parler; que je n’avais pas le droit de vous cacher, de mes pensées, celle qui exerce sur ma vie le plus d’influence et de pouvoir.

«Je vous aime de tout un trésor d’amour que j’ai, depuis que j’existe, amassé et enfermé dans mon cœur; je ne vis que par vous et pour vous.

«Maintenant, vous ne demanderez plus à me voir; je veux garder à mon amour toute sa pureté et toute son innocence, et, pour cela, il faut que je ne vous voie jamais.

«Au nom du ciel, Vilhem, ne me parlez plus de votre femme: c’est votre funeste confidence qui m’a ainsi éclairée sur moi-même, et qui me force à vous avouer aujourd’hui ce qu’à moi-même je ne m’étais pas encore avoué. Vous ne sauriez croire les pensées mauvaises qui ont traversé mon cœur depuis quelques jours; j’ai senti une joie cruelle des torts que votre femme avait peut-être envers vous; j’ai été heureuse de penser qu’elle ne vous aimait pas, que j’étais seule à vous aimer; et, en même temps, je la plaignais de méconnaître un bonheur qui aurait si bien rempli ma vie, à moi; mais aussi, quand je vous voyais la regretter, quand je voyais votre amour se trahir par la jalousie, comme je la haïssais!

«Savez-vous, Vilhem, pourquoi je vous dis tout cela? C’est parce que ces pensées ne se glissaient dans mon cœur qu’à la faveur des ténèbres dont elles s’enveloppaient; je penserai tout haut avec vous, et mes mauvaises pensées avorteront en naissant, comme certaines herbes de marais se dessèchent au soleil.»

XVII

Vilhem à MMM.

«Tu m’aimes donc enfin, cher ange, tu m’aimes! et mon âme est remplie d’une joie que je n’ai jamais sentie, que je n’ai jamais soupçonnée. Que ce mot doit être doux, quand ta voix le prononce! Tu m’aimes, et moi aussi, je t’aime, moi aussi, je ne vis que par toi et pour toi. Mais quel est donc cet amour qui te laisse ainsi maîtresse de ta volonté et ne dépasse pas les limites que tu lui prescris! Quoi! c’est au moment où, par ce charmant aveu, tu me donnes de te voir, d’être auprès de toi, un désir qui me dévore, c’est à ce moment que tu prononces ce terrible arrêt: Nous ne nous verrons jamais!

»Comme tout m’est indifférent maintenant! comme le monde entier conjuré contre moi me trouverait dédaigneux et invulnérable! Tu m’aimes! Ah! comment as-tu si longtemps gardé dans ton cœur ce mot qui devait me rendre si heureux?

»Je suis maintenant à l’abri de tout. Que m’importent cette femme et ses actions? Je suis tout à toi; elle n’aura plus même le pouvoir de m’impatienter, je t’appartiens; je vis dans l’atmosphère dont m’entoure ton amour. Oh! que je voudrais retrancher de ma vie toutes ces inutiles années, tous ces jours perdus, que j’ai passés sans t’aimer, sans être aimé de toi! Mon Dieu! que la vie me semble courte, pour renfermer tant de félicité!

»Cher ange, votre volonté seule peut m’empêcher de tout quitter pour voler auprès de vous, là où est mon âme. Ni préjugés, ni convenances, ni sentiments, ni devoirs, rien ne m’arrêterait. Votre amour est mon seul bien, ma seule ambition. Oh! pourquoi me refusez-vous de vous voir, d’entendre une seule fois le son de votre voix? Et j’irai ensuite vous aimer au fond du désert le plus sauvage, j’emporterai du bonheur pour toute ma vie; vous ne savez pas quel supplice c’est de ne pouvoir jamais me représenter vos traits...

«Aimez-moi, ne m’abandonnez jamais. Je pouvais vivre sans vous, je m’ennuyais seulement, parce que mon cœur restait vide de toute la place qui vous appartenait; mais, maintenant, sans votre amour, je sens que je ne pourrais vivre; car votre amour est devenu ma vie tout entière.»

XVIII

Roger n’exagérait pas l’émotion à laquelle il était en proie; il ne pensait qu’à son inconnue, il ne pouvait plus voir personne sans une visible mauvaise humeur; il restait chez lui moins que jamais et ne trouvait nulle part de grève assez sauvage, de plage assez solitaire pour y cacher son bonheur, ses désirs et les souffrances que lui causait par moments la résolution de celle dont dépendait désormais son existence.

Les quinze jours que devait durer l’absence des habitants de la maison d’Ingouville étaient écoulés; il alla au Havre, plein d’une émotion dont l’œil le moins clairvoyant se fût aperçu.

—Je la verrai, se disait-il, je l’entendrai; mais je commanderai à mes transports; elle ne me connaîtra pas.

Arrivé au Havre, il avait oublié la lettre de recommandation: il fut anéanti. Que faire de cette longue journée? On ne pouvait repartir que le soir. Léandre eût traversé à la nage.

Il y avait, du temps de Léandre, des amants plus entreprenants qu’aujourd’hui; peut-être aussi n’y avait-il pas, à l’endroit que traversait Léandre, de courants semblables à ceux que l’on rencontre du Havre à Honfleur, et qui entraîneraient invinciblement un bâtiment qui aurait la maladresse de s’y laisser prendre.

Il acheta des fleurs et les fit porter à la maison d’Ingouville; certes, il envoya avec ces fleurs la meilleure partie de son âme.

Le lendemain, il arriva avec sa lettre. Au moment de sonner, il lui semblait que le bruit de la sonnette allait être le signal de quelque grand bouleversement dans la nature; cependant ce bruit n’eut d’autre effet que d’attirer le même domestique qu’il avait déjà vu.

—M. Aimé Deslandes!

—Il est sorti.

Roger sentit un frisson mortel.

—Allons, pensa-t-il, ils ne sont pas revenus. Et madame?

—Madame est chez elle.

—Annoncez-moi.

—Donnez-vous la peine d’entrer.

Et l’on introduisit Roger dans la pièce dont il n’avait vu du dehors que les rideaux bleus. Il croyait entrer dans le ciel; un parfum était répandu dans la chambre, parfum vague que l’on ne pourrait désigner par aucun nom, parfum qui semble s’exhaler d’une belle bouche. C’était, comme il l’avait soupçonné, une chambre à coucher.

—Monsieur veut-il attendre un instant?

Et on le laissa seul.

Il s’approcha d’une glace et répara quelque désordre survenu à sa cravate et à ses cheveux. Puis il examina avec avidité tous les détails de cette chambre si sacrée pour lui. Les rideaux du lit étaient bleus comme ceux des fenêtres. Une écharpe avait été oubliée sur un meuble; il s’en saisit et la porta à ses lèvres. Mais on ne pourrait peindre avec quel ravissement il reconnut dans un vase du Japon le bouquet qu’il avait envoyé la veille. On l’avait parfaitement soigné; il baignait dans une eau pure et qui avait évidemment été renouvelée le matin. Il en prit une fleur et la cacha.

Tout était d’une grande élégance autour de lui, quoique beaucoup d’objets parussent d’une époque bien antérieure à l’âge que peut avouer une femme; il y avait auprès de la cheminée une causeuse sur laquelle on avait laissé une broderie commencée; il n’y avait que quelques instants qu’elle avait quitté cette place: il s’y assit. Il croyait rêver; il cherchait à se la représenter. Comment sera-t-elle vêtue? et son regard, et sa voix? Mais lui, Roger, comment cacher son émotion, comment ne pas lui dire: «C’est moi... c’est Vilhem?» Il lui semblait qu’elle devait le reconnaître, comme lui la reconnaîtrait dans une foule.

Une porte s’ouvrit, la portière en drap bleu qui la couvrait se dérangea, et une femme entra.

Sa robe était d’une de ces couleurs indéterminées que l’on a assez désignées en les appelant couleurs foncées; elle était longue et presque traînante.

XIX

—Ah! parbleu! monsieur, a le droit de dire ici le lecteur, vous abusez de la description et vous vous livrez ici à la plus ridicule et la plus déplacée que j’aie jamais eu le malheur de rencontrer.

—Hélas! monsieur, c’est que la femme qui était dans cette robe était un vieillard de cinquante-cinq ans, avec un tour de cheveux en soie et du rouge végétal sur les joues.

Roger resta quelques instants étourdi. Tant que la porte ne fut pas refermée sur la personne qui entrait, il s’attendait à la voir suivie d’une autre. Puis il chercha sur ce vieux visage des traces de la beauté qu’il s’était figurée. Cependant il fallait parler: il demanda M. Deslandes.

—Il est absent.

—Alors, madame, je suis désespéré de vous avoir dérangée.

Il salua et se retira après avoir jeté encore un coup d’œil sur madame Deslandes.

Il sortit de la maison sans savoir où aller; il n’avait plus d’intérêt à rien, il n’avait aucune raison d’être dans un lieu plutôt que dans un autre; son illusion perdue, la vie lui paraissait devenue un chemin circulaire qui ne conduit à rien.

Il rentra chez lui le soir, en proie au plus profond découragement; il n’entendait pas ce qu’on lui disait ou répondait à peine; ce n’était plus de la distraction, c’était de l’abattement; il avait l’air si malheureux, que sa femme en eut pitié et lui demanda s’il était malade; sur sa réponse négative, elle lui demanda s’il était affligé. Cette sollicitude, passant des maux du corps à ceux du cœur, était d’abord un devoir, ensuite un sentiment affectueux. Roger se reprocha tout ce qu’il avait ôté de sa vie à cette bonne créature pour cette vieille femme dont la mystification le rendait si malheureux.

Il resta plus longtemps que de coutume dans la chambre de sa femme, et, quand, lui donnant une bougie, elle lui dit: «Bonsoir,» il hésita un moment; mais un refus l’eût tellement blessé, qu’il n’osa pas s’y exposer.

Le lendemain, il ne sortit pas; il s’occupa de quelques travaux dans le jardin; il changea la disposition des meubles de la chambre; il s’enquit si sa robe de chambre était en bon état; en un mot, il était facile de voir que ses pensées ne l’entraînaient plus dehors.

Cependant, par moments, il prenait ce qu’il avait vu à Ingouville pour un rêve; sa mémoire lui retraçait bien le vieux visage; mais il lui semblait voir en même temps derrière lui une autre figure, la figure de son inconnue, fraîche et souriante.

XX

MMM. à Vilhem.

«Qu’êtes-vous donc devenu, mon ami, que je ne reçois plus de vos lettres, de vos lettres qui me sont si précieuses et si chères? Êtes-vous malade ou m’avez-vous oubliée? Triste ou malheureux, vous auriez confié vos chagrins à mon cœur. Je ne puis croire que vous ne l’eussiez pas fait; c’est la seule infidélité que je ne vous pardonnerais pas. J’espère, du reste, que quelque chasse lointaine, quelque plaisir est ce qui vous a distrait de moi. Hier, j’ai relu quelque chose de vous; une phrase m’a frappée: «Une vie sans amour, c’est une prairie sans fleur, c’est une fleur sans éclat et sans parfum.»

»Cela est bien vrai, mon ami, quand je me rappelle ce que c’était que mon existence avant de vous connaître; je ne comprends pas où je trouvais la force de supporter une vie si pesante et si désintéressée de tout. Je suis heureuse, cher Vilhem, je suis bien heureuse; votre amour me fait une si belle part dans la vie, que je me laisse aller à prendre en pitié tout ce qui m’entoure; cela me rend bonne et indulgente pour tout le monde; j’ai tant de bonheur à moi toute seule, que je crois en avoir dérobé une partie, et que je voudrais le cacher même à Dieu pour ne pas exciter l’envie.

»Que ne puis-je, mon ami, remplir votre existence comme vous remplissez la mienne! Que vous m’aimeriez, si vous étiez aussi heureux que moi! Certes, vous n’auriez pas été si longtemps sans m’écrire. Votre silence m’inquiète et trouble le bonheur calme que vous m’avez donné. Je n’ose m’entretenir moi-même ni vous entretenir de ce bonheur; ma fatuité pourrait irriter le sort et le faire m’infliger de tristes expiations.»

XXI

MMM. à Vilhem.

«Encore quatre jours écoulés sans une lettre de vous. Au nom du ciel, Vilhem, ne jouez pas ainsi avec le sentiment le plus vrai. Depuis quatre jours, je paye mon bonheur si fugitif par d’horribles inquiétudes et d’intolérables angoisses. Depuis quatre jours, je meurs de douleur et de regret. Hélas! je m’arrête dans mes reproches; qui sait quelles tristes circonstances peut-être nous séparent? Il est une idée qui me vient à chaque instant et qui me donne un frisson glacial, une idée que je n’ose admettre, que je repousse tout le jour, une idée qui me revient en rêve pendant mon sommeil... Oh! non, on ne meurt pas quand on est tant aimé.

«Et, d’ailleurs, quel accident imprévu aurait pu vous frapper? Vous êtes jeune, bien portant; non, c’est impossible. Mais alors vous m’avez donc oubliée?... Oh! moi, avant de vous oublier, de vous laisser sans nouvelles, je serais morte. Mais alors mon âme serait auprès de vous.»

XXII

Vilhem à MMM.

«Il n’y a donc pas de sympathie, et tout ce qu’on en dit n’est qu’une misérable invention des faiseurs de romans! Vous ne m’avez donc pas reconnu? Madame, je suis resté dix minutes dans la même chambre que vous, et, parce que je ne vous ai pas dit mon nom, vous n’avez pas su que c’était moi.»

XXIII

MMM. à Vilhem.

«Vous n’êtes donc pas mort! Maintenant seulement, j’ose envisager cette épouvantable pensée, et elle m’effraye moins que je ne l’aurais cru, tant je sens bien que je serais morte de votre mort. Mes terreurs, mes nuits sans sommeil, n’ont donc servi qu’à me faire sentir plus profondément à quel point je vous aime. Mais que me dites-vous donc dans cette lettre dont je n’ai vu la froideur qu’après m’être réjouie en la recevant, en reconnaissant votre écriture? que me dites-vous? Je ne vous ai pas reconnu; vous avez passé dix minutes avec moi, etc.

»Que signifie cette folie? Il y a bien longtemps que je n’ai vu un visage étranger, et, si je vous avais vu, fussiez-vous au milieu d’une foule, j’aurais dit: «C’est lui.» Mais, de grâce, expliquez-moi vite ce mystère inconcevable.

»Seulement, je vous en prie, ne m’exposez plus à de semblables tortures; j’ai souffert au delà de toute expression. Promettez-moi bien, cher ami, de ne plus ainsi m’abandonner. Dites-moi les causes de votre oubli. Que de choses vous devez avoir à me raconter! Moi, pendant tout ce temps, je n’ai fait qu’attendre, me désespérer, relire vos livres et pleurer.»

XXIV

Vilhem à MMM.

«Parlons sérieusement, madame; je sais tout, il n’est plus temps de prolonger la plaisanterie. Je sais tout; c’est, je crois, vous en dire assez.»

XXV

MMM. à Vilhem.

«Vous savez tout. Alors vous savez que je vous aime, vous savez que je me brise la tête pour savoir ce qui s’est passé sans pouvoir rien deviner; vous savez que mon pauvre cœur est bien froissé et bien triste de vous voir aussi injuste et aussi ingrat.

»Je cherche. Voilà ce qui se passe en moi: je ne vous cache rien; je n’ai pas une pensée qui ne soit pour vous, ou plutôt qui ne soit vous; si quelqu’un peut me trouver des torts, ce n’est pas vous, vous à qui j’ai donné toute ma vie; ce serait plutôt ceux auxquels, pour vous donner tout, je n’ai rien gardé de mes affections et de mes soins.

»Vous savez tout. Vous savez alors que vous me faites mourir de chagrin et d’impatience; vous savez que mes yeux sont brûlés des larmes que vous me faites répandre.»

XXVI

Vilhem à MMM.

«C’est moi, madame, qui suis allé vous demander M. Deslandes, il y a une quinzaine de jours; c’est moi qui n’ai pu vous parler qu’en balbutiant, et me suis hâté de sortir de votre présence (après que vous m’avez appris l’absence de votre mari); c’est moi qui n’avais pu résister plus longtemps au besoin de vous voir, et qui, sous un frivole prétexte, me suis présenté à vous sans me faire connaître.

»Voudriez-vous bien, madame, me dire quel était le but de la plaisanterie dont vous m’avez rendu victime, et la raison qui, pour l’exécution de cette plaisanterie, m’a valu votre préférence?»

XXVII

MMM. à Vilhem.

«Quel bonheur, cher Vilhem, et comme j’ai ri du sujet de votre grave ressentiment! C’est bien fait, monsieur, et je suis enchantée de ce qui vous est arrivé: cela vous apprendra à mépriser mes ordres.

»Mon Dieu! comme je vous appartiens, comme vous me faites passer en peu d’instants de la tristesse la plus amère à la joie la plus folle! Mais il faut que je vous gronde sérieusement. Je ne veux pas vous voir; ce n’est que l’impossibilité où nous sommes de nous rencontrer qui me donne le courage de vous aimer et de vous dire que je vous aime; ne gâtez pas mon bonheur par de semblables craintes. Je ne vous avais pourtant pas trompé, monsieur; je vous avais dit: «Je ne demeure pas au Havre.» Mais c’est probablement en trompant que vous avez appris à être défiant. Vous avez cru que je vous abusais; vous avez trouvé là une vieille femme, et vous avez cru que cette vieille femme, c’était moi, et vous vous êtes cru aimé d’une vieille femme.

»Non, monsieur, non, je ne vous avais pas trompé; je suis jeune et assez jolie; la femme que vous avez vue est une amie de ma mère, qui fait prendre vos lettres à la poste et me les fait parvenir sans se douter le moins du monde de ce qu’elles contiennent. Non, non, je ne vous aurais pas vu sans vous reconnaître, j’en suis sûre.

»Mais vous, vous avez cru que c’était moi! à vos yeux j’ai été pendant quinze jours, et je suis encore, au moment où j’écris ceci, cette pauvre chère madame Deslandes, si longue, si sèche, avec ses joues couvertes de fard et ses faux cheveux. Comment réparerez-vous cela?

»Sérieusement, cher Vilhem, ne cherchez plus à me voir; vous m’affligeriez et vous m’ôteriez toute ma sécurité. Mais quel jour étiez-vous si près de moi?

»P.S. Je vous envoie de mes cheveux, pour bien constater ma jeunesse et leur véracité

XXVIII

Roger fut un peu honteux de son quiproquo; mais il fut bien heureux de ne pas avoir perdu, comme il se l’était figuré, cet amour sans lequel il ne savait plus que faire de chacun des jours qu’il avait à passer. MMM. lui demanda comment il avait pu suivre ainsi ses lettres jusque chez madame Deslandes; il prétexta un voyage d’affaires au Havre, et ajouta à ce mensonge le récit vrai de sa rencontre au bureau de poste avec la domestique qui avait porté sa lettre.

L’ami Moreau arriva à Honfleur au moment où on l’attendait le moins: il venait passer quelques jours avec Roger, et, pour se distraire, contempler la sauvage beauté des rives de l’Océan.

La nuit qui suivit son arrivée fut employée par Roger et Moreau en confidences réciproques.

Ainsi qu’il est d’usage entre deux amis qui ne se cachent rien, Roger ne dit pas un mot de sa correspondance avec sa belle inconnue, et Moreau raconta ses bonnes fortunes avec des femmes qu’il n’avait jamais vues. Moreau était un lovelace qui avait une liste de victimes d’autant plus longue qu’elle se composait de toutes les femmes qu’il n’avait pas eues; du reste, il ne tarissait pas sur son enthousiasme pour la nature: il venait respirer et oublier quelque temps Paris, cette ville de bruit, de boue et de fumée.

Le lendemain, il ne se réveilla qu’à onze heures; il déjeuna, puis il fit une partie de billard avec Roger.

—A propos, dit-il, voici le collier que tu m’as demandé.

Et il sortit de sa poche un petit écrin. Roger lui fit signe de se taire, prit l’écrin et dit:

—Surtout n’en parle pas devant ma femme!

—Comment! je croyais que c’était pour elle.

—N’importe; n’en parle pas.

—Ah! je comprends, c’est une surprise que tu veux lui faire.

—Le collier n’est pas pour elle.

—Ah! Roger, les perles lui iraient à ravir.

Le second jour, il plut depuis le matin. Moreau, qui avait apporté sa boîte de couleurs pour faire des études, comme il convient à un peintre qui voyage, dessina de face, de profil et de trois quarts la berline dans laquelle il était venu, et que l’on avait laissée dans la cour.

Le troisième jour, la pluie de la veille avait rendu les chemins impraticables; il joua au piquet avec Roger. Roger, qui ne jouait jamais aux cartes, s’endormit profondément.

Le quatrième jour, Marthe était indisposée; Moreau, qui n’avait pas voulu accompagner Roger à la chasse, dîna seul et passa la soirée à jouer aux cartes avec Bérénice.

Le cinquième jour, il se rappela qu’il avait des lettres à remettre au Havre; le sixième, Roger fit avec lui la traversée de Honfleur et revint seul chez lui.

XXIX

Vilhem à MMM.

«Je vous envoie, cher ange, un collier de perles qu’il vous faudra porter pour l’amour de moi. Je vous remercie bien du précieux trésor dont vous m’avez enrichi. N’avez-vous rien senti des baisers dont j’ai couvert vos cheveux? Il y a dans le papier dont vous vous servez pour m’écrire un parfum si doux, qu’il semble émané de vous. Ce parfum me permet d’être toujours avec vous. Au milieu de l’ennui que me donnent les gens que je suis obligé de voir, je porte votre dernière lettre, cachée dans ma main, à mes lèvres, et je m’enivre de ce parfum céleste. Il y a pour moi, attachée aux odeurs, aux couleurs, une foule d’idées mystérieuses qu’il me serait à peu près impossible de définir ou dont la définition me donnerait, aux yeux de bien des gens, tout l’air d’un rêveur à cervelle creuse ou remplie de fantastiques images. Je vous l’ai dit: je n’écris plus pour le public; j’ai retrouvé dans un tiroir quelques vers assez mal rimés et quelques lignes de prose que comprendront seuls ceux que la nature a doués d’un profond sentiment des couleurs, ceux qui n’entendent pas seulement par les oreilles, mais aussi par le cœur et par l’imagination, ceux auxquels parlent les parfums et les couleurs dans un langage mystérieux et poétique.

»Je vous fais grâce des vers, vous subirez la prose.

»Les couleurs ont une telle influence sur l’esprit, qu’il suffit de regarder pendant quelque temps une couleur pour se laisser entraîner à un ordre d’idées tout différent de celui dans lequel on se trouvait auparavant.

»Les couleurs sont la musique des yeux: elles se combinent comme les notes. Il y a sept couleurs comme il y a sept notes de musique; il y a des nuances comme il y a des demi-tons.

»La musique commence où la poésie finit. Il y a des pensées dont le commencement se parle et qui ne peuvent finir qu’en musique, sous peine de tomber dans le pathos; certaines harmonies de couleurs produisent des sensations que la musique elle-même ne peut atteindre. Les vitraux des églises gothiques et les sons séraphiques de l’orgue produisent une impression entièrement analogue; l’encens complète l’harmonie.

»La nature a des harmonies qui rendent froide la plus belle musique, parce que ses harmonies se composent de ce qui frappe tous les sens.

»En même temps que notre oreille est délicieusement caressée par le murmure du vent dans les feuilles et par le murmure du ruisseau sous les violettes en fleur, par le chant de l’oiseau sous les feuilles, par le bourdonnement de l’abeille autour des lis, notre œil est captivé par la couleur d’émeraude du feuillage, par les violettes couleur d’améthyste, par l’abeille, topaze ailée. Et aussi nous respirons le parfum du feuillage et celui des fleurs. Tous nos sens à la fois sont saisis, captivés, enivrés.

»Beethoven seul a presque rendu tout cela en musique dans sa Symphonie pastorale.

»On ne peut exprimer en paroles que les sens les plus vulgaires des couleurs; car, ainsi que la musique, elles font entendre ce qui ne peut pas se dire. Voici quelques unes des impressions que j’en reçois.

»Le cramoisi.—Richesse, splendeur, faste naturel.

»Le violet.—Richesse plus imposante et plus sévère, douleur noble et arrivée à l’état de mélancolie.

»Rose.—Fraîcheur, jeunesse, joie d’exister, insouciance.

»Lilas.—Plus de fraîcheur et cependant moins de jeunesse; de toutes les couleurs la plus printanière; mélancolie de l’amour heureux, pleurs sans amertume.

»Bleu.—Calme, bonheur, espoir fondé.

»Bleu pâle.—Pureté, vague, innocence, rêverie.

ȃcarlate.уclat, arrogance.

»Jaune.—Richesse gaie, beauté riante, abondance.

»Amaranthe.—Laisser aller, élégance, ennui sans sottise.

»Gris.—Tristesse, paresse du cœur.

»Vert.—Pensées, vigueur, distinction naturelle.

»Il est facile de voir, d’après cela, combien ma vue est choquée par les discordances, mais aussi combien les splendides harmonies du soleil couchant la ravissent et la charment.

»Il y a pour moi une telle connexité entre les couleurs et les sons, que je traduirais chaque couleur par un instrument.

»Le vert, la harpe.

»Le lilas, la flûte.

»L’écarlate, la trompette.

»Le rose, le flageolet.

»L’amaranthe, le piano.

»Etc., etc.

»L’harmonie des sons et des couleurs n’est pas moins évidente avec les parfums.

»L’écarlate, la tubéreuse.

»Le cramoisi, l’héliotrope.

»Etc., etc.»

A tout cela, l’inconnue ne comprit pas un mot. Elle répondit que c’était fort joli.

XXX

MMM. à Vilhem.

«Je suis bien heureuse du beau collier que vous m’envoyez, mon ami; l’habitude où je suis de porter des robes montantes me permettra de le garder toujours sur moi sans qu’on s’en aperçoive. Maintenant que je vous ai remercié, il faut que je vous gronde.

»Le ciel m’avait donné une magnifique occasion de vous aimer à mon aise, sans dangers, sans scrupules; j’aurais dû profiter de cette occasion, me laisser passer pour vieille, vous appeler mon fils et ne vous montrer qu’une affection protectrice et maternelle. J’aurais évité le trouble étrange que m’a causé ce que vous avez la méchanceté de dire de ces baisers donnés, je ne sais pourquoi, à mes cheveux. Hélas! oui, je les ai sentis, et j’en suis encore toute triste et toute honteuse. Mon Dieu, pourquoi m’aimer de cette manière? Cela n’est bon qu’à oppresser le cœur et à m’agiter de mille soucis inquiétants. Voyez comme je suis folle et comme vous avez tort de me dire ces extravagances! Hier au soir, à minuit, je pensais à vous; eh bien, je suis sûre que vous avez baisé mes cheveux: j’en ai senti une impression ravissante et douloureuse à la fois, et tout cela a fini par des larmes; car je vois mon amour aujourd’hui moins innocent que je ne l’avais cru d’abord. Oh! mon ami, il ne faut jamais nous voir; il faut me laisser croire que mon amour est une vertu.

»Je ne vous l’ai jamais dit; mais vous le savez bien, vous avez bien deviné que je suis mariée. Vilhem! Vilhem! j’étais sans remords jusqu’au moment où vous avez reçu cette fatale boucle de cheveux. Je ne veux pas être coupable envers lui; il est bon, il veut que je sois heureuse.

«Vous êtes donc venu au Havre. Vous avez vu cette mer que je vais contempler presque tous les jours; vous avez dû éprouver les mêmes émotions que moi: ce jour-là, Vilhem, nous n’étions pas séparés. Hélas! vous n’êtes que trop près de moi, puisque vous me bouleversez ainsi. Ne m’écrivez pas de semblables choses, je vous en prie; ne dérangez pas un bonheur dont je jouis si complètement.

«Pourquoi donc suis-je si triste aujourd’hui en vous écrivant, et pourquoi cette tristesse a-t-elle tant de charmes pour moi? Souvent, quand je regarde la mer et le ciel, je suis des yeux et de l’âme un flocon de nuages qui va vers la Seine et Paris; je pense que ce nuage passera au-dessus de votre tête. Quand je suis bien seule, je confie des paroles au vent pour vous les porter quand il souffle vers vous; et, quand il vient de votre côté, il me semble qu’il y a dans son haleine quelque chose de votre voix.»

XXXI

Vilhem à MMM.

«Laisse-toi donc m’aimer, cher ange, et ne lutte pas ainsi avec le bonheur que le ciel nous envoie. N’as-tu pas assez donné à cet être vulgaire et inepte qui te possède sans te comprendre, qui n’a d’intelligence ni dans l’esprit ni dans le cœur, puisqu’il ne sait pas qu’il est le plus heureux des hommes, puisqu’il ne meurt pas de son bonheur? Il te possède! Mon Dieu, que je le hais quand cette pensée vient me gonfler le cœur! Il a à lui tout le bonheur, toute la joie qui devait être ma part dans ce monde. Que de haine il y aurait dans mon cœur, si l’amour y laissait de la place! Que dois-tu donc à ton tyran, à celui qui nous sépare? Tu es à moi, à moi qui sais te comprendre et t’aimer, à moi qui souffre si cruellement de ton absence, à moi que le ciel a créé pour t’adorer. Que sont ces liens odieux imaginés par les hommes et dans lesquels nous gémissons l’un et l’autre, auprès de ce lien céleste dont Dieu nous a unis, en nous donnant deux âmes pareilles qui se cherchent de loin?

»Je t’aime et je prendrai de toi, de toi qui m’appartiens, tout ce que j’en pourrai prendre. Tu te plains du trouble que t’a causé ma lettre. Ah! si tu sentais ce feu dévorant qui circule dans mes veines, quand je baise tes cheveux; si tu connaissais ce délire qui fait que je t’appelle dans mes nuits sans sommeil, et que je te tends les bras dans l’ombre! Oh! je t’en prie, augmente mon trésor, envoie-moi quelque chose qui ait fait partie de ton vêtement: un ruban, un gant. Ce collier caché sous ta robe, de combien de caresses je l’ai chargé!»

XXXII

MMM. à Vilhem.

«Nous sommes deux insensés, moi surtout qui ai cru que cet amour serait une distraction dans ma vie: il est devenu ma vie tout entière; mais, mon ami, ayez pitié de moi, vos lettres me font trop de mal.

«Une feuille périodique, qu’un hasard a fait tomber dans mes mains, car je n’en lis jamais, m’apprend qu’on va jouer au Havre une pièce de vous, représentée à Paris il y a quelques années. J’assisterai à la représentation: que mon cœur battra doucement de votre triomphe! que je serai fière et heureuse! Cher Vilhem, vous serez au théâtre, nous ne nous verrons pas, mais nous saurons que nous sommes dans la même enceinte; les applaudissements vous réchaufferont le cœur en pensant que je les entendrai, et, ce jour-là, vous aimerez la gloire.»

XXXIII

Roger sentit à cette nouvelle une profonde émotion. Tout ce qui depuis longtemps était mort en lui se réveilla; il fut toute la nuit tourmenté de savoir quelle était la pièce choisie par les comédiens.

—Pourvu que ce soit ma meilleure! pourvu que le public capricieux ne change pas d’avis sur ce qu’il a déjà applaudi!

La pièce que l’on devait représenter était celle qui avait obtenu le plus de succès. Mais, comme il se rappelait des vers faibles, d’autres détestables:

—Ah! disait-il, si alors j’avais été aimé d’elle!

Par moments, il semblait à Roger que le jour de la représentation n’arriverait jamais; d’autres fois, il aurait voulu pour tout au monde le retarder indéfiniment; un jour, il voulait changer un rôle; un autre jour, supprimer un acte. Il se promettait, du reste, de se tuer si la pièce n’était pas couverte d’applaudissements, et, quand, pour se rassurer, il se rappelait ceux qu’elle avait obtenus lorsqu’elle avait été représentée à Paris, il sondait les plus profonds replis de sa mémoire et de sa conscience pour énumérer tout ce qui avait pu contribuer au succès du drame, en dehors de son mérite intrinsèque: les amis qu’il avait dans la salle, les billets donnés, le jeu de tel acteur, la figure de telle actrice, la jambe de telle autre dont la jupe était fort courte.

Une fois, il se leva au milieu de la nuit, et attendit en se promenant dans sa chambre que le jour parût; alors il se transporta au Havre en toute hâte: il avait changé un demi-vers, qui ne faisait qu’une cheville dans la pièce, en un hémistiche plein de force et de pensée; mais l’acteur lui fit observer que ce demi-vers insignifiant lui servait à prendre un temps, et qu’il ne s’en priverait qu’à la dernière extrémité.

Il ne parlait plus, il ne mangeait plus. Enfin, trois jours avant la représentation, il jugea prudent d’écrire à son inconnue la lettre que voici:

XXXIV

Vilhem à MMM.

«Qu’est-ce donc que les applaudissements de la foule, cher ange, et quel charme peuvent-ils avoir pour vous? Que prouvent-ils d’ailleurs? Comment se compose une foule, et, quand elle est réunie, comment forme-t-elle son jugement? Horace, un grand poëte, a dit: «Je hais le vulgaire profane, et je le repousse loin de moi.» En effet, comment un poëte peut-il appeler à juger son langage céleste les plus terrestres et les plus prosaïques d’entre les humains?

«Dans un théâtre, il y a au moins trente bottiers et autant de tailleurs, quelques domestiques, trois cents marchands. Jamais il ne nous viendrait à l’esprit de lire à notre bottier ou à notre marchand de n’importe quoi un seul de nos vers, encore moins de lui demander son opinion, encore moins de la suivre en la moindre des choses.

»Eh bien, quand tous ces gens sont réunis, nous tombons à genoux devant eux, nous attendons avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de notre œuvre.

»Aussi, que de succès dus à des défauts, à la vulgarité des situations et du langage! que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés de premier ordre, que de nobles hardiesses, que des pensées que n’a pu suivre l’intelligence des auditeurs! Et aussi que de gens vont au théâtre dans l’intention de trouver tout mauvais! que de gens ne comptent pour leur esprit de la soirée que sur les fautes de l’auteur!

»Pourquoi, cher ange, ne vous êtes-vous pas contentée de lire mes livres? Les livres sont une confidence, le théâtre est une révélation scandaleuse et impudique; quand j’écrivis mes livres, je vous avais devinée: c’était à vous que je racontais mes joies et mes douleurs, et les mouvements les plus secrets de mon âme; mais, quand on travaille pour le théâtre, on ne peut perdre de vue le public, on est préoccupé de son rire ou de ses applaudissements; on se garderait bien de mettre son cœur à nu devant une foule: il y a des sentiments si délicats, si pleins de pudeur, qu’ils meurent de froid ou de honte sitôt qu’ils sortent du cœur autrement que pour entrer immédiatement dans un autre cœur; c’est une illusion à laquelle on se laisse facilement entraîner en faisant un livre. Et vous-même, si dans ce drame quelque pensée sortie de mon cœur va au vôtre, ne souffrirez-vous pas de voir toute cette foule émue avec vous de ce qui vous aura émue? Si nous étions raisonnables, nous n’irions ni l’un ni l’autre à cette représentation.»

XXXV

MMM. à Vilhem.

«Laissez-moi donc être fière de vous et de votre triomphe, cher Vilhem; laissez-moi donc voir cette foule vous rendre hommage comme à son roi par l’intelligence et le génie; laissez-moi entendre ce bruit enivrant des applaudissements qui doit avoir quelque chose de vrai puisqu’il serre le cœur d’une manière si douce et si douloureuse à la fois; laissez-moi donc m’asseoir avec vous sur votre trône et mettre un instant ma tête blonde sous votre couronne de laurier. J’irai à la représentation, et je veux que vous y soyez. C’est la seule volonté que je vous aie imposée, moi qui aurais le droit d’avoir quelques caprices.»

XXXVI

Roger faisait le dégoûté des applaudissements qu’il n’était pas sûr d’obtenir; certes, il n’imaginait pas de plus grand bonheur que d’entendre applaudir son nom devant celle qu’il aimait; mais il n’osait envisager la pensée d’une défaite, et il reculait de toute sa puissance devant une pareille épreuve.

Le jour désigné pour la représentation arriva. L’affiche elle-même donna quelques inquiétudes à Roger; son nom écrit en lettres trop grosses pouvait paraître l’indice d’un excès de vanité et indisposer le public; le prix des places était augmenté, cela devait naturellement rendre les spectateurs moins indulgents; il savait que la jeune première s’était fâchée la veille avec l’amoureux: il y avait tout lieu de craindre que cette mésintelligence ne mît dans leur jeu une déplorable froideur.

Dès le matin, il ne pouvait rester en place; l’impatience et la fièvre donnaient à ses mouvements quelque chose de bref et de saccadé. Il s’occupait de sa toilette; l’inconnue pouvait le deviner, quelqu’un de sa société pouvait reconnaître et lui désigner l’auteur de la pièce.

Il fut longtemps à déterminer s’il mettrait une cravate blanche ou une cravate noire; puis, quand il se fut décidé pour la cravate noire, il se trouva que la plus belle n’était pas ourlée; il appela Bérénice pour faire réparer cette omission; mais Bérénice, occupée à repasser des manchettes à madame, reçut cette communication sans la moindre bienveillance. Il revint à l’idée de la cravate blanche.

Marthe se fit attendre pour le déjeuner; Roger en fut de très-mauvaise humeur: il lui semblait que tout allait mal ce jour-là. Il mangea peu et roula dans son esprit le parallèle entre la cravate blanche et la cravate noire, en appuyant avec une préférence marquée sur les avantages de la cravate noire, préférence qui avait son origine dans les obstacles que rencontrait l’adoption de la cravate, et la conviction qu’il s’était laissé acquérir que tout allait mal ce jour-là.

Il pensa que bien des gens ont la manie de juger de notre caractère, de nos vertus, de nos défauts, de nos qualités, d’après la manière dont nous nous habillons ou d’après toute autre affaire de détail aussi insignifiante en elle-même, sans que ces savants philosophes s’avisent de songer que ce qu’ils prennent pour un choix, un goût ou une préférence, n’est souvent qu’une misère; nous avons vu l’homme le plus coloriste du monde, un homme qui prétendait entendre grincer et hurler des couleurs rapprochées sans harmonie, se montrer dans tout Paris avec un pantalon noisette, un habit bleu à boutons de cuivre et un gilet vert. Hélas! il nous fut donné d’entrer dans la confidence de tout ce que cachait de misères ce bizarre accoutrement; nous fûmes instruit du désir d’écouler une partie de drap noisette qu’avait saisie un tailleur qui faisait crédit; nous apprîmes comment un habit bleu, fait pour une pratique qui ne l’avait pas trouvé à son goût, avait été jugé par le tailleur assez bien fait et assez élégant pour l’artiste, qui, traversant les rues ou entrant dans une maison avec une conscience peut-être exagérée du ridicule d’un semblable accoutrement, parlait plus bas que tout le monde et n’osait avoir une opinion à lui.

Marthe parla la première et dit:

—Il fait beau.

Roger fut effrayé de ce début: il y avait peut-être là une intention, qui allait prochainement éclater de demander à faire une promenade.

Il crut devoir répondre:

—Hum! hum!

—Monsieur, répliqua Bérénice à cette opinion formulée assez clairement sur la certitude du temps, le vent souffle plein est; le temps est sûr pour toute la journée.

—Bérénice, reprit Roger, avant de vous ériger ainsi en almanach, vous feriez mieux de faire rôtir mon pain.

Bérénice sortit. Roger s’étendit fort au long sur les divers défauts qui la distinguaient.

Marthe ramena la question du temps.

—La mer est calme et unie comme une glace, dit-elle.

—Il ne faut pas vous y fier, dit Roger; quoi qu’en dise Bérénice, le vent varie de l’est au sud et même au sud-ouest.

Et, en disant ces paroles, il se sentit pris d’une horrible crainte; il lui sembla voir fondre sur lui un orage plus terrible mille fois que n’en peut amener le vent du sud-ouest le plus continu et le plus violent.

Il y avait longtemps que Marthe n’était allée dans sa famille; il n’y voyait, il n’y avait rien à lui objecter, si elle en exprimait le désir: il n’y avait pas dans l’air de vent de quoi remuer les feuilles qui jonchaient les allées du jardin. Il prévint la dangereuse proposition.

—Tant mieux! dit-il; car votre sœur viendra probablement vous voir aujourd’hui, et elle aura beau temps pour la traversée du Havre.

Bérénice rentra avec une lettre qu’elle donna à sa maîtresse.

—Mais Roger, dit Marthe, où prenez-vous l’idée que ma sœur doit venir aujourd’hui? Loin de là, elle est indisposée et me prie d’aller la voir.

—Je le croyais, chère Marthe, et je le croyais si bien, que j’ai invité le voisin et sa femme à venir passer la soirée avec vous.

—Quelle bizarre sollicitude vous a donc saisi tout à coup pour l’emploi de mes soirées? et n’auriez-vous pas dû me consulter un peu sur les plaisirs dont vous voulez m’accabler?

—J’ai peut-être été un peu étourdi; mais on ne peut leur faire une impolitesse sans risquer de s’en faire d’irréconciliables ennemis. Il faudra les recevoir.

Marthe ne répondit pas à cette sorte d’injonction: non qu’elle s’y soumît, mais, au contraire, parce qu’elle avait besoin du plus profond recueillement pour aviser aux moyens de s’y dérober.

Roger n’insista pas non plus, parce qu’il méditait également le moyen de rendre vraie l’invitation qui n’existait que dans sa tête. Tous deux se séparèrent en état d’hostilité latente, et prêts à engager le combat.

Roger courut chez le voisin.

Il le trouva avec sa femme; cette femme était juste assez jeune pour donner encore un peu de jalousie à son vieux mari; elle avait, du reste, quatre ans auparavant, eu une intrigue assez scandaleuse avec un lieutenant de douane.

—Mon voisin, lui dit-il, je viens vous faire une invitation sans cérémonie, ainsi qu’on peut le faire à un homme indulgent et spirituel comme vous. Ma femme attendait sa sœur, qui est indisposée; elle m’avait chargé, il y a plusieurs jours, de vous prier à prendre le thé aujourd’hui avec elle, et je ne viens qu’aujourd’hui. Elle ne me pardonnerait pas d’avoir si mal fait sa commission; il faut donc que vous veniez ce soir, et que vous lui laissiez croire que je vous ai, d’après son intention, engagés il y a plusieurs jours.

Comme Roger sortait, il se croisa avec Bérénice, qui venait de la part de sa maîtresse; il se félicita de sa promptitude d’exécution, et rentra chez lui pour tâcher d’obtenir de Marthe elle-même qu’elle ourlât sa cravate noire.

Voici, du reste, quelle était la lettre que Marthe avait assez perfidement imaginé d’écrire à sa voisine:

«J’espère, ma voisine, que vous n’avez pas oublié que je vous attends ce soir; je suis d’autant plus charmée de vous voir, que c’est un plaisir que vous ne me procurez pas souvent; nous aurons quelques personnes et je compte sur votre figure et sur votre esprit pour leur rendre la soirée plus agréable; le lieutenant de la douane doit nous chanter de nouvelles romances qu’il a reçues de Paris.»

A quoi la voisine répondit, comme Marthe s’y attendait bien:

«Je me promettais le plus grand plaisir de votre aimable invitation; mais une de ces migraines que vous me connaissez vient de me prendre et me torture tellement que j’ai peine à ne pas crier. Vous avez mauvaise grâce à vous prendre à moi de la rareté de nos entrevues; sitôt que ma mauvaise santé me le permettra, j’irai m’excuser et vous remercier.»

 

Marthe montra cette lettre à Roger comme il s’approchait d’elle, sa cravate à la main.

—Eh bien, dit-elle, la mauvaise humeur de ma voisine ne me laissera pas moins inconsolable; car je ne crois pas aux migraines... des autres. J’irai voir ma sœur, parce que je suis sûre qu’elle est plus malade qu’elle ne le dit.

—Je prendrai la liberté d’être précisément d’un avis opposé au vôtre, chère Marthe; je connais assez votre sœur pour la croire plus disposée à exagérer son mal qu’à l’atténuer. Vous seriez bien bonne..., continua-t-il en présentant sa cravate.

Marthe l’interrompit.

—Vous vous trompez bien sur ma sœur, dit-elle, ou plutôt vous avez bien envie de me contrarier; c’est quand vous me voyez mortellement inquiète sur une personne que j’aime, que vous vous imaginez d’en dire du mal.

—Mais, chère Marthe, il n’est pas probable que le danger ait augmenté depuis dix minutes, et votre inquiétude ne me paraît avoir de cause que la contradiction; peut-être même pourrais-je trouver la même raison à l’exaltation peu habituelle de votre amour pour votre sœur.

—Il est plus facile, reprit Marthe avec aigreur, de nier les bons sentiments que de les avoir.

—Rien ne porte à les nier, reprit Roger avec non moins d’aigreur, comme d’en voir faire inutilement parade; je voudrais qu’on pût supprimer toutes les vertus, si c’est là le seul moyen d’en supprimer l’affectation.

—Pauvre sœur! dit Marthe.

—Pauvre Roger! dit Roger en lui-même.

—J’irai voir ma sœur, dit Marthe.

—C’est impossible, dit Roger; je ne puis vous y accompagner, j’ai à Honfleur un rendez-vous d’affaires.

—Bérénice viendra avec moi.

—Non; je serais inquiet si vous faisiez sans moi la traversée, et il m’est impossible d’aller au Havre aujourd’hui.

A ce moment, Bérénice entra.

—Monsieur, dit-elle, le capitaine Bambine vous fait avertir que le départ est pour cinq heures.

—Et pourquoi le capitaine Bambine vous fait-il avertir de l’heure du départ? demanda Marthe.

—C’est, reprit Bérénice, que monsieur lui a dit, il y a deux heures, qu’il allait au Havre ce soir.

—Que me disiez-vous? dit Marthe. Il vous était impossible d’aller au Havre, et votre seule idée est d’y aller sans moi. Roger, Roger...

—Je vous ai dit que je n’allais pas au Havre parce que j’ai changé d’idée; je reste à Honfleur.

—Restez-vous à la maison? dit Marthe.

—Non; je vous ai dit que j’avais une affaire à Honfleur.

—Eh bien, je resterai ici.

—J’aime à vous voir raisonnable, chère Marthe.

—Dites obéissante.

—Vous devriez bien ourler ma cravate.

—Volontiers.

Et les deux époux avaient sur le visage un air de triomphe indescriptible: ils se trompaient tous les deux.

Roger s’habilla lentement. Marthe ourla la cravate, puis défit l’ourlet et le refit.

On entendit le tintement de la cloche du bateau; c’était le dernier signal, celui qui ne précède le départ que de quelques minutes.

Roger sentit la vie s’arrêter dans sa poitrine. Marthe le regardait; il affecta la plus entière indifférence.

Il fallait aller au Havre, dût-il traverser à la nage. Il y a chez les gens fortement organisés une sorte d’assurance pour les choses qui doivent se faire; les obstacles les leur font croire plus difficiles, mais jamais impossibles.

La cloche avait fini de tinter. Le bateau était parti. Roger demanda Bérénice. Bérénice était sortie pour exécuter un ordre de sa maîtresse.

Roger baisa sur le front sa femme, qu’il eût voulu étouffer, et il sortit d’un pas calme et lent, sachant qu’il allait au Havre, mais ignorant entièrement comment il s’y transporterait. Il se dirigea sans trop savoir pourquoi à la place où n’était plus le bateau. Mais qui sait? le capitaine était peut-être frappé d’apoplexie! une voie d’eau s’était faite et avait retardé le départ!

Tous ces espoirs ne tardèrent pas à s’évanouir: la place du bateau était vide.

Roger resta anéanti; il ne put sortir de sa torpeur qu’en se répétant:

—Il le faut; il faut aller au Havre; il le faut.

Il buta contre Bérénice.

Il eut un moment envie de la jeter à l’eau.

Tout à coup, il reconnut un marin, un fraudeur et contrebandier s’il en fût.

—Sauvé, se dit-il, sauvé; j’irai au Havre. Ohé! maître Guillaume!

—Qu’est-ce, monsieur?

—Veux-tu gagner un louis?

—Rien ne me va mieux, si ce n’est d’en gagner deux.

—Eh bien, tu vas me conduire au Havre.

—Pour ça, impossible; mon bateau est loué.

—Où vas-tu?

—Au Havre.

—Eh bien?

—Mais le bateau est loué, et la personne veut être seule.

—Combien te donne-t-elle?

—Un louis.

—Je t’en donnerai deux.

—Elle m’en donne trois.

—Comment le sais-tu?

—Elle est avec moi.

Et Roger vit, en effet, une autre personne dans l’ombre.

—Eh bien, quatre.

—Pas pour dix, j’ai promis.

—Maître Guillaume, c’est un service que je te demande.

—Impossible.

La deuxième personne s’éloigna.

Roger resta anéanti; son dernier espoir venait de s’éteindre; il ne se disait plus que tout bas:

Maître Guillaume vint à lui.

—Nous sommes seuls, je vous emmène.

—Ah! maître Guillaume, tu auras les quatre louis.

—J’en aurai sept.

—Diable!

—Les quatre que vous m’offrez et les trois dont je suis convenu. On veut être seul, très-bien, c’est-à-dire ne pas être vu; je vais vous mettre à fond de cale; vous entrerez le premier et vous sortirez le dernier. Vous ne verrez personne.

—C’est ingénieux.

—Dépêchez-vous, on vient.

En effet, quelques pas se firent entendre.

Roger n’eut que le temps de se blottir dans un coin du bateau.

Deux personnes y entraient presque aussitôt que lui.

Maître Guillaume appela son second, on déploya les voiles et on partit.

Roger était soulagé d’un poids énorme: il contemplait le ciel étoilé; il pensait à son inconnue.

A l’autre extrémité du bateau, les deux personnes qui étaient entrées après lui causaient à voix basse. L’une des deux dit à l’autre, à une secousse qu’une lame donna au bateau:

—Ah! Bérénice, j’ai bien peur.

Quand on fut entré dans le bassin, Roger offrit la main à sa femme pour descendre; Marthe fut d’abord consternée en le reconnaissant, mais la pensée que l’obscurité ne permettait pas de voir son trouble, contribua à la rassurer.

—Monsieur, dit-elle, vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici.

—Madame, reprit Roger, vous ne saviez pas m’avoir pour compagnon de voyage.

—Je vous demande bien pardon, monsieur, et c’est précisément pour vous suivre que je me suis mise en route.

—Je vous ferai le même aveu, madame; je n’étais pas fâché de connaître le but et les motifs de cette expédition nocturne; je ne suis pas dupe de ce prétexte.

—Ni moi; vous allez me faire une querelle pour éviter celle que je serais en droit de vous faire. Quels projets me soupçonneriez-vous donc?

Roger ne répondit pas; il offrit le bras à sa femme, et lui dit:

—Où vous conduirai-je?

—Mais où vous voudrez, je n’ai plus de but maintenant. Chez ma sœur, si cela vous convient.

—Très volontiers.

On se mit en route; Bérénice suivait à quelques pas derrière, et personne ne parlait.

Marthe n’était pas bien sûre que son mari se fût embarqué pour la suivre; elle imaginait bien plutôt quelque infidélité dont l’idée lui était déjà venue plusieurs fois, mais sans la troubler beaucoup.

Pour Roger, il était assez contrarié de la gêne que la rencontre inopinée de sa femme venait apporter à ses projets; mais ce qui le préoccupait le plus puissamment, c’était ce germe de jalousie mal étouffé qui venait de renaître, fécondé par les soupçons bien naturels que lui inspirait la bizarre conduite de sa femme. En vain il se disait que son affaire principale était, pour ce jour-là, d’aller au théâtre et d’y rencontrer son inconnue; que les torts de sa femme devaient le livrer tout entier à cette MMM., si douce, si aimante, si dévouée: il ne pouvait secouer cette impression de colère et de joie amère, d’avoir à peu près découvert le crime.

On arriva chez la sœur de Marthe. Roger répondit de mauvaise grâce à l’excellente réception qu’on lui fit comme de coutume; tout ce qui entourait Marthe, tout ce qui lui montrait de l’affection, lui semblait son complice; il crut voir entre les deux sœurs des regards d’intelligence, regards qui ne voulaient, de la part de sa sœur, que demander la cause ou le prétexte de la mauvaise humeur de Roger.

Marthe fit signe qu’elle l’ignorait.

On s’assit; la sœur avait peine à soutenir la conversation; Roger ne répondait qu’à moitié. La préoccupation des deux époux avait trouvé un nouveau motif lorsqu’ils s’étaient vus à la lumière: tous deux étaient parés; leur costume démentait la fable qu’ils avaient imaginée.

Roger avait gardé son chapeau à la main, et cherchait une occasion de sortir; mais la sœur de Marthe, qui s’était résignée à parler seule, avait commencé une histoire, et il n’y avait pas moyen de sortir avant la fin sans se rendre coupable d’une impardonnable grossièreté. Il y a des gens qui ne mettent que des virgules dans leurs discours.

Marthe tira son mari d’embarras.

—Pardon, chère sœur, si je t’interromps; mais ne vois-tu pas que Roger brûle de nous quitter, et que son esprit est déjà bien loin d’ici? Si tu tiens à ton histoire, tu pourras la lui raconter tout entière un autre jour; je te déclare qu’il n’en a pas entendu un mot. Allez-vous-en, Roger, ajouta-t-elle; votre agitation fatigue à voir. Allez où vous êtes attendu.