SCÈNE II
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, GARDES
MITHRIDATE
Holà! gardes. Qu'on le saisisse.
Oui, lui-même, Pharnace. Allez, et de ce pas
Qu'enfermé dans la tour on ne le quitte pas.
PHARNACE
Hé bien! sans me parer d'une innocence vaine,
Il est vrai, mon amour mérite votre haine.
J'aime: l'on vous a fait un fidèle récit.
Mais Xipharès, Seigneur, ne vous a pas tout dit.
C'est le moindre secret qu'il pouvait vous apprendre;
Et ce fils si fidèle a dû vous faire entendre
Que des mêmes ardeurs dès longtemps enflammé,
Il aime aussi la Reine, et même en est aimé.
SCÈNE III
MITHRIDATE, XIPHARÈS
XIPHARÈS
Seigneur, le croirez-vous qu'un dessein si coupable…
MITHRIDATE
Mon fils, je sais de quoi votre frère est capable.
Me préserve le ciel de soupçonner jamais
Que d'un prix si cruel vous payez mes bienfaits;
Qu'un fils, qui fut toujours le bonheur de ma vie,
Ait pu percer ce coeur qu'un père lui confie!
Je ne le croirai point. Allez. Loin d'y songer,
Je ne vais désormais penser qu'à nous venger.
SCÈNE IV
MITHRIDATE
Je ne le croirai point? Vain espoir qui me flatte!
Tu ne le crois que trop, malheureux Mithridate.
Xipharès mon rival? et d'accord avec lui
La Reine aurait osé me tromper aujourd'hui?
Quoi! de quelque côté que je tourne la vue,
La foi de tous les coeurs est pour moi disparue?
Tout m'abandonne ailleurs? Tout me trahit ici?
Pharnace, amis, maîtresse. Et toi, mon fils, aussi?
Toi de qui la vertu consolant ma disgrâce…
Mais ne connais-je pas le perfide Pharnace?
Quelle faiblesse à moi d'en croire un furieux
Qu'arme contre son frère un courroux envieux,
Ou dont le désespoir me troublant par des fables
Grossit, pour se sauver, le nombre des coupables!
Non, ne l'en croyons point. Et sans trop nous presser,
Voyons, examinons. Mais par où commencer?
Qui m'en éclaircira? Quels témoins? Quel indice?
Le ciel en ce moment m'inspire un artifice.
Qu'on appelle la Reine. Oui, sans aller plus loin,
Je veux l'ouïr. Mon choix s'arrête à ce témoin.
L'amour avidement croit tout ce qui le flatte.
Qui peut de son vainqueur mieux parler que l'ingrate?
Voyons qui son amour accusera des deux.
S'il n'est digne de moi, le piège est digne d'eux.
Trompons qui nous trahit. Et pour connaître un traître,
Il n'est point de moyens… Mais je la vois paraître:
Feignons; et de son coeur, d'un vain espoir flatté,
Par un mensonge adroit tirons la vérité.
SCÈNE V
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Enfin j'ouvre les yeux, et je me fais justice.
C'est faire à vos beautés un triste sacrifice,
Que de vous présenter, Madame, avec ma foi,
Tout l'âge et le malheur que je traîne avec moi.
Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes
Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes.
Mais ce temps-là n'est plus. Je régnais, et je fuis.
Mes ans se sont accrus; mes honneurs sont détruits;
Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage,
Du temps, qui l'a flétri, laisse voir tout l'outrage.
D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits:
D'un camp prêt à partir vous entendez les cris;
Sortant de mes vaisseaux, il faut que j'y remonte.
Quel temps pour un hymen qu'une fuite si prompte,
Madame! Et de quel front vous unir à mon sort,
Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort?
Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace.
Quand je me fais justice, il faut qu'on se la fasse.
Je ne souffrirai point que ce fils odieux,
Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux,
Possédant une amour qui me fut déniée,
Vous fasse des Romains devenir l'alliée.
Mon trône vous est dû. Loin de m'en repentir,
Je vous y place même, avant que de partir,
Pourvu que vous vouliez qu'une main qui m'est chère,
Un fils, le digne objet de l'amour de son père,
Xipharès. en un mot, devenant votre époux,
Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous.
MONIME
Xipharès! Lui, Seigneur?
MITHRIDATE
Oui, lui-même, Madame.
D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âme?
Contre un si juste choix qui peut vous révolter?
Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter?
Je le répète encor: c'est un autre moi-même,
Un fils victorieux, qui me chérit, que j'aime,
L'ennemi des Romains, l'héritier et l'appui
D'un Empire et d'un nom qui va renaître en lui;
Et quoi que votre amour ait osé se promettre,
Ce n'est qu'entre ses mains que je puis vous remettre.
MONIME
Que dites-vous? Ô ciel! Pourriez-vous approuver…
Pourquoi, Seigneur, pourquoi voulez-vous m'éprouver?
Cessez de tourmenter une âme infortunée.
Je sais que c'est à vous que je fus destinée;
Je sais qu'en ce moment, pour ce noeud solennel,
La victime, Seigneur, nous attend à l'autel.
Venez.
MITHRIDATE
Je le vois bien: quelque effort que je fasse,
Madame, vous voulez vous garder à Pharnace.
Je reconnais toujours vos injustes mépris,
Ils ont même passé sur mon malheureux fils.
MONIME
Je le méprise!
MITHRIDATE
Hé bien! n'en parlons plus,
Madame. Continuez: brûlez d'une honteuse flamme.
Tandis qu'avec mon fils je vais, loin de vos yeux,
Chercher au bout du monde un trépas glorieux,
Vous cependant ici servez avec son frère,
Et vendez aux Romains le sang de votre père.
Venez. Je ne saurais mieux punir vos dédains,
Qu'en vous mettant moi-même en ses serviles mains;
Et sans plus me charger du soin de votre gloire,
Je veux laisser de vous jusqu'à votre mémoire.
Allons, Madame, allons. Je m'en vais vous unir.
MONIME
Plutôt de mille morts dussiez-vous me punir!
MITHRIDATE
Vous résistez en vain, et j'entends votre fuite.
MONIME
En quelle extrémité, Seigneur, suis-je réduite?
Mais enfin je vous crois, et je ne puis penser
Qu'à feindre si longtemps vous puissiez vous forcer.
Les Dieux me sont témoins qu'à vous plaire bornée,
Mon âme à tout son sort s'était abandonnée.
Mais si quelque faiblesse avait pu m'alarmer,
Si de tous ses efforts mon coeur a dû s'armer,
Ne croyez point, Seigneur, qu'auteur de mes alarmes,
Pharnace m'ait jamais coûté les moindres larmes.
Ce fils victorieux que vous favorisez,
Cette vivante image en qui vous vous plaisez,
Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même,
Enfin ce Xipharès que vous voulez que j'aime…
MITHRIDATE
Vous l'aimez?
MONIME
Si le sort ne m'eût donnée à vous,
Mon bonheur dépendait de l'avoir pour époux.
Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage,
Nous nous aimions… Seigneur, vous changez de visage.
MITHRIDATE
Non, Madame. Il suffit. Je vais vous l'envoyer.
Allez. Le temps est cher. Il le faut employer.
Je vois qu'à m'obéir vous êtes disposée.
Je suis content.
MONIME, en s'en allant.
Ô ciel! Me serais-je abusée?
SCÈNE VI
MITHRIDATE
Ils s'aiment. C'est ainsi qu'on se jouait de nous.
Ah! fils ingrat. Tu vas me répondre pour tous.
Tu périras. Je sais combien ta renommée
Et tes fausses vertus ont séduit mon armée
Perfide, je te veux porter des coups certains:
Il faut, pour te mieux perdre, écarter les mutins,
Et faisant à mes yeux partir les plus rebelles,
Ne garder près de moi que des troupes fidèles.
Allons. Mais sans montrer un visage offensé,
Dissimulons encor, comme j'ai commencé.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
MONIME, PHOEDIME
MONIME
Phoedime, au nom des Dieux, fais ce que je désire:
Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire.
Je ne sais; mais mon coeur ne se peut rassurer.
Mille soupçons affreux viennent me déchirer.
Que tarde Xipharès? et d'où vient qu'il diffère
À seconder des voeux qu'autorise son père?
Son père, en me quittant, me l'allait envoyer.
Mais il feignait peut-être: il fallait tout nier.
Le Roi feignait? Et moi, découvrant ma pensée…
Ô Dieux, en ce péril m'auriez-vous délaissée?
Et se pourrait-il bien qu'à son ressentiment
Mon amour indiscret eût livré mon amant?
Quoi, Prince! quand, tout plein de ton amour extrême,
Pour savoir mon secret tu me pressais toi-même,
Mes refus trop cruels vingt fois te l'ont caché,
Je t'ai même puni de l'avoir arraché;
Et quand de toi peut-être un père se défie,
Que dis-je? quand peut-être il y va de ta vie,
Je parle; et trop facile à me laisser tromper,
Je lui marque le coeur où sa main doit frapper.
PHOEDIME
Ah! traitez-le, Madame, avec plus de justice:
Un grand roi descend-il jusqu'à cet artifice?
À prendre ce détour qui l'aurait pu forcer?
Sans murmure, à l'autel vous l'alliez devancer.
Voulait-il perdre un fils qu'il aime avec tendresse?
Jusqu'ici les effets secondent sa promesse:
Madame, il vous disait qu'un important dessein,
Malgré lui, le forçait à vous quitter demain;
Ce seul dessein l'occupe; et hâtant son voyage,
Lui-même ordonne tout, présent sur le rivage.
Ses vaisseaux en tous lieux se chargent de soldats,
Et partout Xipharès accompagne ses pas.
D'un rival en fureur est-ce là la conduite?
Et voit-on ses discours démentis par la suite?
MONIME
Pharnace cependant, par son ordre arrêté,
Trouve en lui d'un rival toute la dureté.
Phoedime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce?
PHOEDIME
C'est l'ami des Romains qu'il punit en Pharnace.
L'amour a peu de part à ses justes soupçons.
MONIME
Autant que je le puis, je cède à tes raisons.
Elles calment un peu l'ennui qui me dévore.
Mais pourtant Xipharès ne paraît point encore.
PHOEDIME
Vaine erreur des amants qui, pleins de leurs désirs,
Voudraient que tout cédât au soin de leurs plaisirs!
Qui prêts à s'irriter contre le moindre obstacle…
MONIME
Ma Phoedime, et qui peut concevoir ce miracle?
Après deux ans d'ennuis, dont tu sais tout le poids,
Quoi! je puis respirer pour la première fois?
Quoi! cher Prince, avec toi je me verrais unie?
Et loin que ma tendresse eût exposé ta vie,
Tu verrais ton devoir, je verrais ma vertu
Approuver un amour si longtemps combattu?
Je pourrais tous les jours t'assurer que je t'aime?
Que ne viens-tu…
SCÈNE II
MONIME, XIPHARÈS, PHOEDIME
MONIME
Seigneur, je parlais de vous-même.
Mon âme souhaitait de vous voir en ce lieu,
Pour vous…
XIPHARÈS
C'est maintenant qu'il faut vous dire adieu.
MONIME
Adieu! Vous?
XIPHARÈS
Oui, Madame, et pour toute ma vie.
MONIME
Qu'entends-je? On me disait… Hélas! ils m'ont trahie.
XIPHARÈS
Madame, je ne sais quel ennemi couvert,
Révélant nos secrets, vous trahit et me perd.
Mais le Roi, qui tantôt n'en croyait point Pharnace,
Maintenant dans nos coeurs sait tout ce qui se passe.
Il feint, il me caresse, et cache son dessein;
Mais moi, qui dès l'enfance élevé dans son sein,
De tous ses mouvements ai trop d'intelligence,
J'ai lu dans ses regards sa prochaine vengeance.
Il presse, il fait partir tous ceux dont mon malheur
Pourrait à la révolte exciter la douleur.
De ses fausses bontés j'ai connu la contrainte.
Un mot même d'Arbate a confirmé ma crainte.
Il a su m'aborder; et les larmes aux yeux:
On sait tout, m'a-t-il dit: sauvez-vous de ces lieux.
Ce mot m'a fait frémir du péril de ma Reine,
Et ce cher intérêt est le seul qui m'amène.
Je vous crains pour vous-même, et je viens à genoux
Vous prier, ma Princesse, et vous fléchir pour vous.
Vous dépendez ici d'une main violente,
Que le sang le plus cher rarement épouvante;
Et je n'ose vous dire à quelle cruauté
Mithridate jaloux s'est souvent emporté.
Peut-être c'est moi seul que sa fureur menace.
Peut-être, en me perdant, il veut vous faire grâce.
Daignez, au nom des Dieux, daignez en profiter.
Par de nouveaux refus n'allez point l'irriter.
Moins vous l'aimez, et plus tâchez de lui complaire.
Feignez. Efforcez-vous. Songez qu'il est mon père.
Vivez, et permettez que dans tous mes malheurs
Je puisse à votre amour ne coûter que des pleurs.
MONIME
Ah! je vous ai perdu!
XIPHARÈS
Généreuse Monime,
Ne vous imputez point le malheur qui m'opprime.
Votre seule bonté n'est point ce qui me nuit:
Je suis un malheureux que le destin poursuit;
C'est lui qui m'a ravi l'amitié de mon père,
Qui le fit mon rival, qui révolta ma mère,
Et vient de susciter, dans ce moment affreux,
Un secret ennemi pour nous trahir tous deux.
MONIME
Hé quoi? cet ennemi, vous l'ignorez encore?
XIPHARÈS
Pour surcroît de douleur, Madame, je l'ignore.
Heureux si je pouvais, avant que m immoler,
Percer le traître coeur qui m'a pu déceler!
MONIME
Hé bien! Seigneur, il faut vous le faire connaître.
Ne cherchez point ailleurs cet ennemi, ce traître:
Frappez. Aucun respect ne vous doit retenir.
J'ai tout fait; et c'est moi que vous devez punir.
XIPHARÈS
Vous!
MONIME
Ah! si vous saviez, Prince, avec quelle adresse
Le cruel est venu surprendre ma tendresse!
Quelle amitié sincère il affectait pour vous,
Content, s'il vous voyait devenir mon époux!
Qui n'aurait cru… Mais non, mon amour plus timide
Devait moins vous livrer à sa bonté perfide.
Les Dieux qui m'inspiraient, et que j'ai mal suivis,
M'ont fait taire trois fois par de secrets avis.
J'ai dû continuer. J'ai dû dans tout le reste…
Que sais-je enfin? j'ai dû vous être moins funeste;
J'ai dû craindre du Roi les dons empoisonnés,
Et je m'en punirai si vous me pardonnez.
XIPHARÈS
Quoi! Madame, c'est vous, c'est l'amour qui m'expose?
Mon malheur est parti d'une si belle cause?
Trop d'amour a trahi nos secrets amoureux?
Et vous vous excusez de m'avoir fait heureux?
Que voudrais-je de plus? Glorieux et fidèle,
Je meurs. Un autre sort au trône vous appelle.
Consentez-y, Madame; et sans plus résister,
Achevez un hymen qui vous y fait monter.
MONIME
Quoi? vous me demandez que j'épouse un barbare
Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare?
XIPHARÈS
Songez que ce matin, soumise à ses souhaits,
Vous deviez l'épouser et ne me voir jamais.
MONIME
Et connaissais-je alors toute sa barbarie?
Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie,
Après vous avoir vu tout percé de ses coups,
Je suivisse à l'autel un tyrannique époux,
Et que dans une main de votre sang fumante
J'allasse mettre, hélas! la main de votre amante?
Allez, de ses fureurs songez à vous garder,
Sans perdre ici le temps à me persuader:
Le ciel m'inspirera quel parti je dois prendre.
Que serait-ce, grands Dieux! s'il venait vous surprendre?
Que dis-je? On vient. Allez. Courez. Vivez enfin,
Et du moins attendez quel sera mon destin.
SCÈNE III
MONIME, PHOEDIME
PHOEDIME
Madame, à quels périls il exposait sa vie!
C'est le Roi.
MONIME
Cours l'aider à cacher sa sortie.
Va, ne le quitte point; et qu'il se garde bien
D'ordonner de son sort, sans être instruit du mien.
SCÈNE IV
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Allons, Madame, allons. Une raison secrète
Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraite.
Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi,
Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec moi
Venez, et qu'à l'autel ma promesse accomplie
Par des noeuds éternels l'un à l'autre nous lie.
MONIME
Nous, Seigneur?
MITHRIDATE
Quoi Madame! osez-vous balancer?
MONIME
Et ne m'avez-vous pas défendu d'y penser?
MITHRIDATE
J'eus mes raisons alors. Oublions-les, Madame.
Ne songez maintenant qu'à répondre à ma flamme.
Songez que votre coeur est un bien qui m'est dû.
MONIME
Hé! pourquoi donc, Seigneur, me l'avez-vous rendu?
MITHRIDATE
Quoi! pour un fils ingrat toujours préoccupée,
Vous croiriez…
MONIME
Quoi Seigneur! vous m'auriez donc trompée?
MITHRIDATE
Perfide! Il vous sied bien de tenir ce discours,
Vous, qui gardant au coeur d'infidèles amours,
Quand je vous élevais au comble de la gloire,
M'avez des trahisons préparé la plus noire.
Ne vous souvient-il plus, coeur ingrat et sans foi,
Plus que tous les Romains conjurés contre moi,
De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre,
Pour vous porter au trône où vous n'osiez prétendre?
Ne me regardez point vaincu, persécuté:
Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté.
Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée,
Aux filles de cent rois je vous ai préférée,
Et négligeant pour vous tant d'heureux alliés,
Quelle foule d'États je mettais à vos pieds.
Ah! si d'un autre amour le penchant invincible
Dès lors à mes bontés vous rendait insensible,
Pourquoi chercher si loin un odieux époux?
Avant que de partir, pourquoi vous taisiez-vous?
Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste,
Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste,
Et que, de toutes parts me voyant accabler,
J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler?
Cependant, quand je veux oublier cet outrage,
Et cacher à mon coeur cette funeste image,
Vous osez à mes yeux rappeler le passé,
Vous m'accusez encor, quand je suis offensé.
Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte.
À quelle épreuve, ô Ciel, réduis-tu Mithridate!
Par quel charme secret laissé-je retenir
Ce courroux si sévère et si prompt à punir?
Profitez du moment que mon amour vous donne:
Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne:
N'attirez point sur vous des périls superflus,
Pour un fils insolent que vous ne verrez plus.
Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due,
Perdez-en la mémoire aussi bien que la vue;
Et désormais sensible à ma seule bonté,
Méritez le pardon qui vous est présenté.
MONIME
Je n'ai point oublié quelle reconnaissance,
Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance.
Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux,
Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien je suis née
Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée;
Et malgré mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils, après vous le plus grand des humains,
Du jour que sur mon front on mit ce diadème,
Je renonçai, Seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d'intelligence à nous sacrifier,
Loin de moi, par mon ordre, il courait m'oublier.
Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre;
Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre,
Puisque enfin, aux dépens de mes voeux les plus doux,
Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous.
Vous seul, Seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée
À cette obéissance où j'étais attachée;
Et ce fatal amour dont j'avais triomphé,
Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé,
Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue,
Vos détours l'ont surpris, et m en ont convaincue.
Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir,
Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée,
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirais incertain de ma foi;
Et le tombeau, Seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage,
Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui, me préparant un éternel ennui,
M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.
MITHRIDATE
C'est donc votre réponse? Et sans plus me complaire,
Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire?
Pensez-y bien. J'attends pour me déterminer.
MONIME
Non, Seigneur, vainement vous croyez m'étonner.
Je vous connais: je sais tout ce que je m'apprête,
Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête.
Mais le dessein est pris. Rien ne peut m'ébranler.
Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler,
Et m'emporte au-delà de cette modestie
Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie.
Vous vous êtes servi de ma funeste main
Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein
De ses feux innocents j'ai trahi le mystère;
Et quand il n'en perdrait que l'amour de son père,
Il en mourra, Seigneur. Ma foi ni mon amour
Ne seront point le prix d'un si cruel détour.
Après cela, jugez. Perdez une rebelle;
Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle:
J'attendrai mon arrêt, vous pouvez commander.
Tout ce qu'en vous quittant j'ose vous demander,
Croyez (à la vertu je dois cette justice)
Que je vous trahis seule, et n'ai point de complice,
Et que d'un plein succès vos voeux seraient suivis
Si j'en croyais, Seigneur, les voeux de votre fils.
SCÈNE V
MITHRIDATE
Elle me quitte! Et moi, dans un lâche silence,
Je semble de sa fuite approuver l'insolence?
Peu s'en faut que mon coeur, penchant de son côté,
Ne me condamne encor de trop de cruauté!
Qui suis-je? Est-ce Monime? Et suis-je Mithridate?
Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate.
Ma colère revient, et je me reconnois.
Immolons, en partant, trois ingrats à la fois.
Je vais à Rome, et c'est par de tels sacrifices
Qu'il faut à ma fureur rendre les Dieux propices.
Je le dois, je le puis; ils n'ont plus de support:
Les plus séditieux sont déjà loin du bord.
Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime,
Allons, et commençons par Xipharès lui-même.
Mais quelle est ma fureur? et qu'est-ce que je dis?
Tu vas sacrifier, qui? malheureux! Ton fils!
Un fils que Rome craint? qui peut venger son père?
Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire?
Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis,
Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis?
Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse:
J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse.
Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver,
La céder à ce fils que je veux conserver? Cédons-la.
Vains efforts, qui ne font que m'instruire
Des faiblesses d'un coeur qui cherche à se séduire!
Je brûle, je l'adore; et loin de la bannir…
Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir.
Quelle pitié retient mes sentiments timides?
N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides?
Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux!
Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous,
Si vous saviez ma honte, et qu'un avis fidèle
De mes lâches combats vous portât la nouvelle!
Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons,
J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons;
J'ai su, par une longue et pénible industrie,
Des plus mortels venins prévenir la furie.
Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux,
Et repoussant les traits d'un amour dangereux,
Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
Un coeur déjà glacé par le froid des années!
De ce trouble fatal par où dois-je sortir?
SCÈNE VI
MITHRIDATE, ARBATE
ARBATE
Seigneur, tous vos soldats refusent de partir.
Pharnace les retient, Pharnace leur révèle
Que vous cherchez à Rome une guerre nouvelle.
MITHRIDATE
Pharnace?
ARBATE
Il a séduit ses gardes les premiers,
Et le seul nom de Rome étonne les plus fiers.
De mille affreux périls ils se forment l'image,
Les uns avec transport embrassent le rivage,
Les autres qui partaient s'élancent dans les flots,
Ou présentent leurs dards aux yeux des matelots.
Le désordre est partout; et loin de nous entendre,
Ils demandent la paix, et parlent de se rendre.
Pharnace est à leur tête; et flattant leurs souhaits,
De la part des Romains il leur promet la paix.
MITHRIDATE
Ah le traître! Courez. Qu'on appelle son frère;
Qu'il me suive, qu'il vienne au secours de son père.
ARBATE
J'ignore son dessein. Mais un soudain transport
L'a déjà fait descendre et courir vers le port.
Et l'on dit que, suivi d'un gros d'amis fidèles,
On l'a vu se mêler au milieu des rebelles.
C'est tout ce que j'en sais.
MITHRIDATE
Ah! qu'est-ce que j'entends?
Perfides, ma vengeance a tardé trop longtemps.
Mais je ne vous crains point. Malgré leur insolence,
Les mutins n'oseraient soutenir ma présence.
Je ne veux que les voir, je ne veux qu'à leurs yeux
Immoler de ma main deux fils audacieux.
SCÈNE VII
MITHRIDATE, ARBATE, ARCAS
ARCAS
Seigneur, tout est perdu. Les rebelles, Pharnace,
Les Romains sont en foule autour de cette place.
MITHRIDATE
Les Romains!
ARCAS
De Romains le rivage est chargé,
Et bientôt dans ces murs vous êtes assiégé.
MITHRIDATE, à Arcas.
Ciel! Courons. Écoutez… Du malheur qui me presse
Tu ne jouiras pas, infidèle princesse.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
MONIME, PHOEDIME
PHOEDIME
Madame, où courez-vous? Quels aveugles transports
Vous font tenter sur vous de criminels efforts?
Hé quoi! vous avez pu, trop cruelle à vous-même,
Faire un affreux lien d'un sacré diadème?
Ah! ne voyez-vous pas que les Dieux, plus humains,
Ont eux-mêmes rompu ce bandeau dans vos mains?
MONIME
Hé! par quelle fureur obstinée à me suivre,
Toi-même, malgré moi, veux-tu me faire vivre?
Xipharès ne vit plus. Le Roi désespéré
Lui-même n'attend plus qu'un trépas assuré.
Quel fruit te promets-tu de ta coupable audace?
Perfide, prétends-tu me livrer à Pharnace?
PHOEDIME
Ah! du moins attendez qu'un fidèle rapport
De son malheureux frère ait confirmé la mort.
Dans la confusion que nous venons d'entendre,
Les yeux peuvent-ils pas aisément se méprendre?
D'abord, vous le savez, un bruit injurieux
Le rangeait du parti d'un camp séditieux;
Maintenant on vous dit que ces mêmes rebelles
Ont tourné contre lui leurs armes criminelles.
Jugez de l'un par l'autre. Et daignez écouter…
MONIME
Xipharès ne vit plus, il n'en faut point douter.
L'événement n'a point démenti mon attente.
Quand je n'en aurais pas la nouvelle sanglante,
Il est mort, et j'en ai pour garants trop certains
Son courage et son nom trop suspects aux Romains.
Ah! que d'un si beau sang dès longtemps altérée
Rome tient maintenant sa victoire assurée!
Quel ennemi son bras leur allait opposer!
Mais sur qui, malheureuse, oses-tu t'excuser?
Quoi? tu ne veux pas voir que c'est toi qui l'opprimes,
Et dans tous ses malheurs reconnaître tes crimes?
De combien d'assassins l'avais-je enveloppé!
Comment à tant de coups serait-il échappé?
Il évitait en vain les Romains et son frère:
Ne le livrais-je pas aux fureurs de son père?
C'est moi qui les rendant l'un de l'autre jaloux,
Vins allumer le feu qui les embrase tous,
Tison de la discorde, et fatale furie,
Que le démon de Rome a formée et nourrie.
Et je vis? Et j'attends que de leur sang baigné,
Pharnace des Romains revienne accompagné!
Qu'il étale à mes yeux sa parricide joie!
La mort au désespoir ouvre plus d'une voie.
Oui, cruelles, en vain vos injustes secours
Me ferment du tombeau les chemins les plus courts,
Je trouverai la mort jusque dans vos bras même.
Et toi, fatal tissu, malheureux diadème,
Instrument et témoin de toutes mes douleurs,
Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs,
Au moins, en terminant ma vie et mon supplice,
Ne pouvais-tu me rendre un funeste service?
À mes tristes regards, va, cesse de t'offrir:
D'autres armes sans toi sauront me secourir;
Et périsse le jour et la main meurtrière
Qui jadis sur mon front t'attacha la première.
PHOEDIME
On vient, Madame, on vient; et j'espère qu'Arcas
Pour bannir vos frayeurs porte vers vous ses pas.
SCÈNE II
MONIME, PHOEDIME, ARCAS
MONIME
En est-ce fait, Arcas? et le cruel Pharnace
ARCAS
Ne me demandez rien de tout ce qui se passe,
Madame: on m'a chargé d'un plus funeste emploi,
Et ce poison vous dit la volonté du Roi.
PHOEDIME
Malheureuse princesse!
MONIME
Ah! quel comble de joie!
Donnez. Dites, Arcas, au Roi qui me l'envoie,
Que de tous les présents que m'a faits sa bonté,
Je reçois le plus cher et le plus souhaité.
À la fin je respire; et le ciel me délivre
Des secours importuns qui me forçaient de vivre
Maîtresse de moi-même, il veut bien qu'une fois
Je puisse de mon sort disposer à mon choix.
PHOEDIME
Hélas!
MONIME
Retiens tes cris, et par d'indignes larmes
De cet heureux moment ne trouble point les charmes.
Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer
Quand d'un titre funeste on me vint honorer,
Et lorsque m'arrachant du doux sein de la Grèce,
Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse.
Retourne maintenant chez ces peuples heureux;
Et si mon nom encor s'est conservé chez eux,
Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire,
Phoedime, conte-leur la malheureuse histoire.
Et toi, qui de ce coeur, dont tu fus adoré,
Par un jaloux destin fus toujours séparé,
Héros, avec qui même en terminant ma vie,
Je n'ose en un tombeau demander d'être unie,
Reçois ce sacrifice, et puisse en ce moment
Ce poison expier le sang de mon amant!
SCÈNE III
MONIME, ARBATE, PHOEDIME, ARCAS
ARBATE
Arrêtez! arrêtez!
ARCAS
Que faites-vous, Arbate?
ARBATE
Arrêtez! J'accomplis l'ordre de Mithridate.
MONIME
Ah! laissez-moi..
ARBATE, jetant le poison
Cessez, vous dis-je, et laissez-moi,
Madame, exécuter les volontés du Roi.
Vivez. Et vous, Arcas, du succès de mon zèle
Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.
SCÈNE IV
MONIME, ARBATE, PHOEDIME
MONIME
Ah! trop cruel Arbate, à quoi m'exposez-vous?
Est-ce qu'on croit encor mon supplice trop doux?
Et le Roi m'enviant une mort si soudaine,
Veut-il plus d'un trépas pour contenter sa haine?
ARBATE
Vous l'allez voir paraître, et j'ose m'assurer
Que vous-même avec moi vous allez le pleurer.
MONIME
Quoi! le Roi…
ARBATE
Le Roi touche à son heure dernière,
Madame, et ne voit plus qu'un reste de lumière.
Je l'ai laissé sanglant, porté par des soldats,
Et Xipharès en pleurs accompagne leurs pas.
MONIME
Xipharès? Ah! grands Dieux! Je doute si je veille,
Et n'ose qu'en tremblant en croire mon oreille.
Xipharès vit encor? Xipharès, que mes pleurs…
ARBATE
Il vit chargé de gloire, accablé de douleurs.
De sa mort en ces lieux la nouvelle semée
Ne vous a pas vous seule et sans cause alarmée.
Les Romains, qui partout l'appuyaient par des cris,
Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits.
Le Roi, trompé lui-même, en a versé des larmes;
Et désormais certain du malheur de ses armes,
Par un rebelle fils de toutes parts pressé,
Sans espoir de secours tout prêt d'être forcé,
Et voyant pour surcroît de douleur et de haine,
Parmi ses étendards porter l'aigle romaine,
Il n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins
Pour éviter l'affront de tomber dans leurs mains.
D'abord il a tenté les atteintes mortelles
Des poisons que lui-même a cru les plus fidèles.
Il les a trouvés tous sans force et sans vertu.
Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop combattu!
Contre tous les poisons soigneux de me défendre,
J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvais attendre.
Essayons maintenant des secours plus certains,
Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains.
Il parle: et défiant leurs nombreuses cohortes,
Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes.
À l'aspect de ce front dont la noble fureur
Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur,
Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière,
Laisser entre eux et nous une large carrière;
Et déjà quelques-uns couraient épouvantés
Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.
Mais, le dirai-je? ô ciel! rassurés par Pharnace,
Et la honte en leurs coeurs réveillant leur audace,
Ils reprennent courage, ils attaquent le Roi,
Qu'un reste de soldats défendait avec moi.
Qui pourrait exprimer par quels faits incroyables,
Quels coups, accompagnés de regards effroyables,
Son bras, se signalant pour la dernière fois,
A de ce grand héros terminé les exploits?
Enfin las, et couvert de sang et de poussière,
Il s'était fait de morts une noble barrière.
Un autre bataillon s'est avancé vers nous;
Les Romains, pour le joindre, ont suspendu leurs coups.
Ils voulaient tous ensemble accabler Mithridate.
Mais lui: C'en est assez, m'a-t-il dit, cher Arbate;
Le sang et la fureur m'emportent trop avant.
Ne livrons pas surtout Mithridate vivant.
Aussitôt dans son sein il plonge son épée.
Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée.
Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant,
Faible, et qui s'irritait contre un trépas si lent;
Et se plaignant à moi de ce reste de vie,
Il soulevait encor sa main appesantie,
Et marquant à mon bras la place de son coeur,
Semblait d'un coup plus sûr implorer la faveur.
Tandis que possédé de ma douleur extrême,
Je songe bien plutôt à me percer moi-même,
De grands cris ont soudain attiré mes regards.
J'ai vu, qui l'aurait cru? j'ai vu de toutes parts
Vaincus et renversés les Romains et Pharnace,
Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la place;
Et le vainqueur vers nous s'avançant de plus près,
À mes yeux éperdus a montré Xipharès.
MONIME
Juste ciel!
ARBATE
Xipharès, toujours resté fidèle,
Et qu'au fort du combat une troupe rebelle
Par ordre de son frère avait enveloppé,
Mais qui d'entre leurs bras à la fin échappé,
Forçant les plus mutins, et regagnant le reste,
Heureux et plein de joie en ce moment funeste,
À travers mille morts, ardent, victorieux,
S'était fait vers son père un chemin glorieux.
Jugez de quelle horreur cette joie est suivie.
Son bras aux pieds du Roi l'allait jeter sans vie;
Mais on court, on s'oppose à son emportement.
Le Roi m'a regardé dans ce triste moment,
Et m'a dit d'une voix qu'il poussait avec peine:
S'il en est temps encor, cours, et sauve la Reine.
Ces mots m'ont fait trembler pour vous, pour Xipharès:
J'ai craint, j'ai soupçonné quelques ordres secrets
Tout lassé que j'étais, ma frayeur et mon zèle
M'ont donné pour courir une force nouvelle;
Et malgré nos malheurs, je me tiens trop heureux
D'avoir paré le coup qui vous perdait tous deux.
MONIME
Ah! que de tant d'horreurs justement étonnée,
Je plains de ce grand roi la triste destinée!
Hélas! Et plût aux Dieux qu'à son sort inhumain
Moi-même j'eusse pu ne point prêter la main,
Et que simple témoin du malheur qui l'accable,
Je le pusse pleurer sans en être coupable!
Il vient. Quel nouveau trouble excite en mes esprits
Le sang du père, ô ciel, et les larmes du fils!
SCÈNE DERNIÈRE
MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, ARCAS, GARDES, qui soutiennent
Mithridate.
MONIME
Ah! que vois-je, Seigneur, et quel sort est le vôtre!
MITHRIDATE
Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre.
En montrant Xipharès.
Mon sort de sa tendresse et de votre amitié
Veut d'autres sentiments que ceux de la pitié;
Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée,
Ne doit point par des pleurs être déshonorée.
J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu:
La mort dans ce projet m'a seule interrompu.
Ennemi des Romains et de la tyrannie,
Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie;
Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux
Qu'une pareille haine a signalés contre eux,
Nul ne leur a plus fait acheter la victoire,
Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire.
Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein,
Rome en cendre me vît expirer dans son sein.
Mais au moins quelque joie en mourant me console:
J'expire environné d'ennemis que j'immole;
Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains,
Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
À mon fils Xipharès je dois cette fortune:
Il épargne à ma mort leur présence importune.
Que ne puis-je payer ce service important
De tout ce que mon trône eut de plus éclatant!
Mais vous me tenez lieu d'Empire, de couronne;
Vous seule me restez; souffrez que je vous donne,
Madame; et tous ces voeux que j'exigeais de vous,
Mon coeur pour Xipharès vous les demande tous.
MONIME
Vivez, Seigneur, vivez, pour le bonheur du monde,
Et pour sa liberté qui sur vous seul se fonde;
Vivez, pour triompher d'un ennemi vaincu,
Pour venger…
MITHRIDATE
C'en est fait, Madame, et j'ai vécu.
Mon fils, songez à vous. Gardez-vous de prétendre
Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre
Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités,
Viendront ici sur vous fondre de tous côtés
Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite
À rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte.
Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés,
Suffisent à ma cendre et l'honorent assez.
Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie.
Allez, réservez-vous…
XIPHARÈS
Moi, Seigneur, que je fuie!
Que Pharnace impuni, les Romains triomphants
N'éprouvent pas bientôt…
MITHRIDATE
Non, je vous le défends.
Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse.
Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice.
Mais je sens affaiblir ma force et mes esprits.
Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fils.
Dans cet embrassement dont la douceur me flatte,
Venez, et recevez l'âme de Mithridate.
MONIME
Il expire.
XIPHARÈS
Ah! Madame, unissons nos douleurs,
Et par tout l'univers cherchons-lui des vengeurs.