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Mlle Fifi: Nouveaux Contes

Chapter 6: LA RELIQUE
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About This Book

A set of short narratives sketches scenes from provincial and urban life, ranging from wartime episodes and social encounters to intimate domestic crises. The tales concentrate on human weaknesses—vanity, hypocrisy, lust, petty cruelty—and on sudden reversals that reveal moral ambiguities. Portraits are rendered with concise, economical prose and keen observational detail, often combining irony and unsentimental realism. Several pieces evoke tense encounters and sharp, sometimes bitter twists, while others offer quiet, acerbic observations of manners and the routines of everyday existence.

Son désir me semblait tellement singulier que je ne me l’expliquais point; puis, en y songeant, je crus démêler quelque haine profonde contre son mari, une de ces vengeances secrètes de femme qui trompe avec délices l’homme abhorré, et le veut encore tromper chez lui, dans ses meubles, dans ses draps.

Je lui dis:—«Ton mari est très méchant pour toi?»

Elle prit un air fâché.—«Oh non, très bon.

—Mais tu ne l’aimes pas, toi?»

Elle me fixa avec ses larges yeux étonnés.

«Si, je l’aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas tant que toi, mon coeurrr,»

Je ne comprenais plus du tout, et comme je cherchais à deviner, elle appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le pouvoir, puis elle murmura:—«Tu viendrras, dis?»

Je résistai cependant. Alors elle s’habilla tout de suite et s’en alla.

Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvième jour elle reparut, s’arrêta gravement sur le seuil de ma chambre et demanda:—«Viendras-tu ce soir dorrrmirrr chez moi? Si tu ne viens pas, je m’en vais.»

Huit jours, c’est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-là valaient bien un mois: Je criai:—«Oui» et j’ouvris les bras. Elle s’y jeta.

Elle m’attendit, à la nuit, dans une rue voisine, et me guida.

Ils habitaient près du port une petite maison basse. Je traversai d’abord une cuisine où le ménage prenait ses repas, et je pénétrai dans la chambre blanchie à la chaux, propre, avec des photographies de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes. Marroca semblait folle de joie; elle sautait, répétant:—«Te voilà chez nous, te voilà chez toi.»

J’agis, en effet, comme chez moi.

J’étais un peu gêné, je l’avoue, même inquiet. Comme j’hésitais, dans cette demeure inconnue, à me séparer de certain vêtement sans lequel un homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de toute action, elle me l’arracha de force et l’emporta dans la pièce voisine, avec toutes mes autres hardes.

Je repris enfin mon assurance et je le lui prouvai de tout mon pouvoir, si bien qu’au bout de deux heures nous ne songions guère encore au repos, quand des coups violents frappés soudain contre la porte nous firent tressaillir; et une voix forte d’homme cria:—«Marroca, c’est moi.»

Elle fit un bond:—«Mon mari! Vite, cache-toi sous le lit.» Je cherchais éperdument mon pantalon; mais elle me poussa, haletante:—«Va donc, va donc.»

Je m’étendis à plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit, sur lequel j’étais si bien.

Alors elle passa dans la cuisine. Je l’entendis ouvrir une armoire, la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n’aperçus pas, mais qu’elle posa vivement quelque part; et, comme son mari perdait patience, elle répondit d’un voix forte et calme:—«Je ne trrrouve pas les allumettes;» puis soudain:—«Les voilà, je t’ouvrrre.»; Et elle ouvrit.

L’homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds énormes. Si le reste se trouvait en proportion, il devait être un colosse.

J’entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire; puis il dit avec un accent marseillais:—«Zé oublié ma bourse, té, il a fallu revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon coeur.» Il alla, vers la commode, chercha longtemps ce qu’il lui fallait; puis Marroca s’étant étendue sur le lit comme accablée de fatigue, il revint à elle, et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya, en phrases irritées, une mitraille d’r furieux.

Les pieds étaient si près de moi qu’une envie folle, stupide, inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins.

Comme il ne réussissait pas en ses projets, il se vexa.—«Tu es bien méçante aujourd’hui», dit-il. Mais il en prit son parti.—«Adieu, petite.» Un nouveau baiser sonna; puis les gros pieds se retournèrent, me firent voir leurs clous en s’éloignant, passèrent dans la pièce voisine; et la porte de la rue se referma.

J’étais sauvé!

Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux éclats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une chaise. Mais je me relevai d’un bond; une chose froide gisait sous moi, et comme je n’étais pas plus vêtu que ma complice, le contact m’avait saisi. Je me retournai.

Je venais de m’asseoir sur une petite hachette à fendre le bois, aiguisée comme un couteau. Comment était-elle venue à cette place! Je ne l’avais pas aperçue en entrant.

Marroca, voyant mon sursaut, étouffait de gaîté, poussait des cris, toussait, les deux mains sur son ventre.

Je trouvai cette joie déplacée, inconvenante. Nous avions joué notre vie stupidement; j’en avais encore froid dans le dos, et ces rires fous me blessaient un peu.

«Et si ton mari m’avait vu», lui demandai-je.

Elle répondit:—«Pas de danger.

—Comment! pas de danger. Elle est raide celle-là! Il lui suffisait de se baisser pour me trouver.»

Elle ne riait plus; elle souriait seulement en me regardant de ses grands yeux fixes, où germaient de nouveaux désirs.

«Il ne se serait pas baissé.»

J’insistai.—«Par exemple! S’il avait seulement laissé tomber son chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors... j’étais propre, moi, dans ce costume.»

Elle posa sur mes épaules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant le ton, comme si elle m’eût dit:—«Je t’adorrre», elle murmura:—«Alorrrs, il ne se serait pas relevé.»

Je ne comprenais point:

«Pourquoi ça?»

Elle cligna de l’oeil avec malice, allongea sa main vers la chaise où je venais de m’asseoir; et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses lèvres entr’ouvertes, ses dents pointues, claires et féroces, tout cela me montrait la petite hachette à fendre le bois, dont le tranchant aigu luisait.

Elle fit le geste de la prendre; puis, m’attirant du bras gauche tout contre elle, serrant sa hanche à la mienne, du bras droit elle esquissa le mouvement qui décapite un homme à genoux!...

Et voilà, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux, l’amour et l’hospitalité!

LA BUCHE

Le salon était petit, tout enveloppé de tentures épaisses, et discrètement odorant. Dans une cheminée large, un grand feu flambait; tandis qu’une seule lampe posée sur le coin de la cheminée versait une lumière molle, ombrée par un abat-jour d’ancienne dentelle, sur les deux personnes qui causaient.

Elle, la maîtresse de la maison, une vieille à cheveux blancs, mais une de ces vieilles adorables dont la peau sans rides est lisse comme un fin papier et parfumée, tout imprégnée de parfums, pénétrée jusqu’à la chair vive par les essences fines dont elle se baigne, depuis si longtemps, l’épiderme: une vieille qui sent, quand on lui baise la main, l’odeur légère qui vous saute à l’odorat lorsqu’on ouvre une boîte de poudre d’iris florentine.

Lui était un ami d’autrefois, resté garçon, un ami de toutes les semaines, un compagnon de voyage dans l’existence. Rien de plus d’ailleurs.

Ils avaient cessé de causer depuis une minute environ, et tous deux regardaient le feu, rêvant à n’importe quoi, en l’un de ces silences amis des gens qui n’ont point besoin de parler toujours pour se plaire l’un près de l’autre.

Et soudain une grosse bûche, une souche hérissée de racines enflammées, croula. Elle bondit par-dessus les chenets, et, lancée dans le salon, roula sur le tapis en jetant des éclats de feu tout autour d’elle.

La vieille femme, avec un petit cri, se dressa comme pour fuir, tandis que lui, à coups de botte, rejetait dans la cheminée l’énorme charbon et ratissait de sa semelle toutes les éclaboussures ardentes répandues autour.

Quand le désastre fut réparé, une forte odeur de roussi se répandit; et l’homme se rasseyant en face de son amie, la regarda en souriant: «Et voilà, dit-il en montrant la bûche replacée dans l’âtre, voilà pourquoi je ne me suis jamais marié.»

Elle le considéra, tout étonnée, avec cet oeil curieux des femmes qui veulent savoir, cet oeil des femmes qui ne sont plus toutes jeunes, où la curiosité est réfléchie, compliquée, souvent malicieuse; et elle demanda: «Comment ça?»

Il reprit: «Oh! c’est toute une histoire, une assez triste et vilaine histoire.

Mes anciens camarades se sont souvent étonnés du froid survenu tout à coup entre un de mes meilleurs amis qui s’appelait, de son petit nom, Julien, et moi. Ils ne comprenaient point comment deux intimes, deux inséparables comme nous étions, avaient pu tout à coup devenir presque étrangers l’un à l’autre. Or, voici le secret de notre éloignement.

Lui et moi, nous habitions ensemble, autrefois. Nous ne nous quittions jamais; et l’amitié qui nous liait semblait si forte que rien n’aurait pu la briser.

Un soir, en rentrant, il m’annonça son mariage.

Je reçus un coup dans la poitrine, comme s’il m’avait volé ou trahi. Quand un ami se marie, c’est fini, bien fini. L’affection jalouse d’une femme, cette affection ombrageuse, inquiète et charnelle, ne tolère point l’attachement vigoureux et franc, cet attachement d’esprit, de coeur et de confiance qui existe entre deux hommes.

Voyez-vous, madame, quel que soit l’amour qui les soude l’un à l’autre, l’homme et la femme sont toujours étrangers d’âme, d’intelligence; ils restent deux belligérants; ils sont d’une race différente; il faut qu’il y ait toujours on dompteur et un dompté, un maître et un esclave; tantôt l’un, tantôt l’autre; ils ne sont jamais deux égaux. Ils s’étreignent les mains, leurs mains frissonnantes d’ardeur; ils ne se les serrent jamais d’une large et forte pression loyale, de cette pression qui semble ouvrir les coeurs, les mettre à nu, dans un élan de sincère et forte et virile affection. Les sages, au lieu de se marier et de procréer, comme consolation pour les vieux jours, des enfants qui les abandonneront, devraient chercher un bon et solide ami, et vieillir avec lui dans cette communion de pensées qui ne peut exister qu’entre deux hommes. Enfin, mon ami Julien se maria. Elle était jolie, sa femme, charmante, une petite blonde frisottée, vive, potelée, qui semblait l’adorer.

D’abord, j’allais peu dans la maison, craignant de gêner leur tendresse, me sentant de trop entre eux. Ils semblaient pourtant m’attirer, m’appeler sans cesse, et m’aimer.

Peu à peu je me laissai séduire par le charme doux de cette vie commune; et je dînais souvent chez eux; et souvent, rentré chez moi la nuit, je songeais à faire comme lui, à prendre une femme, trouvant bien triste à présent ma maison vide.

Eux, paraissaient se chérir, ne se quittaient point. Or, un soir, Julien m’écrivit de venir dîner. J’y allai. «Mon bon, dit-il, il va falloir que je m’absente, en sortant de table, pour une affaire. Je ne serai pas de retour avant onze heures; mais à onze heures précises, je rentrerai. J’ai compté sur toi pour tenir compagnie à Berthe.»

La jeune femme sourit: «C’est moi, d’ailleurs, qui ai eu l’idée de vous envoyer chercher», reprit-elle.

Je lui serrai la main: «Vous êtes gentille comme tout.» Et je sentis sur mes doigts une amicale et longue pression. Je n’y pris pas garde. On se mit à table; et, dès huit heures, Julien nous quittait.

Aussitôt qu’il fut parti, une sorte de gêne singulière naquit brusquement entre sa femme et moi. Nous ne nous étions encore jamais trouvés seuls, et, malgré notre intimité grandissant chaque jour, le tête-à-tête nous plaçait dans une situation nouvelle. Je parlai d’abord de choses vagues, de ces choses insignifiantes dont on emplit les silences embarrassants. Elle ne répondit rien et restait en face de moi, de l’autre côté de la cheminée, la tête baissée, le regard indécis, un pied tendu vers la flamme, comme perdue en une difficile méditation. Quand je fus à sec d’idées banales, je me tus. C’est étonnant comme il est difficile quelquefois de trouver des choses à dire. Et puis, je sentais du nouveau dans l’air, je sentais de l’invisible, un je ne sais quoi impossible à exprimer, cet avertissement mystérieux qui vous prévient des intentions secrètes, bonnes ou mauvaises, d’une autre personne à votre égard.

Ce pénible silence dura quelque temps. Puis Berthe me dit: «Mettez donc une bûche au feu, mon ami, vous voyez bien qu’il va s’éteindre.» J’ouvris le coffre à bois, placé juste comme le vôtre, et je pris une bûche, la plus grosse bûche, que je plaçai en pyramide sur les autres morceaux de bois aux trois quarts consumés.

Et le silence recommença.

Au bout de quelques minutes, la bûche flambait de telle façon qu’elle nous grillait la figure. La jeune femme releva sur moi ses yeux, des yeux qui me parurent étranges. «Il fait trop chaud, maintenant, dit-elle; allons donc là-bas, sur le canapé.»

Et nous voilà partis sur le canapé.

Puis tout à coup, me regardant bien en face: «Qu’est-ce que vous feriez si une femme vous disait qu’elle vous aime?»

Je répondis, fort interloqué: «Ma foi, le cas n’est pas prévu, et puis, ça dépendrait de la femme.»

Alors, elle se mit à rire, d’un rire sec, nerveux, frémissant, un de ces rires faux qui semblent devoir casser les verres fins, et elle ajouta:

«Les hommes ne sont jamais audacieux ni malins.» Elle se tut, puis reprit:

«Avez-vous quelquefois été amoureux, monsieur Paul?»

Je l’avouai; oui, j’avais été amoureux.

«Racontez-moi ça,» dit-elle.

Je lui racontai une histoire quelconque.

Elle m’écoutait attentivement, avec des marques fréquentes d’improbation et de mépris; et soudain: «Non, vous n’y entendez rien. Pour que l’amour fût bon, il faudrait, il me semble, qu’il bouleversât le coeur, tordit les nerfs et ravageât la tête; il faudrait qu’il fût—comment dirai-je?—dangereux, terrible même, presque criminel, presque sacrilège, qu’il fût une sorte de trahison; je veux dire qu’il a besoin de rompre des obstacles sacrés, des lois, des liens fraternels; quand l’amour est tranquille, facile, sans périls, légal, est-ce bien de l’amour?»

Je ne savais plus quoi répondre, et je jetais en moi-même cette exclamation philosophique: O cervelle féminine, te voilà bien!

Elle avait pris, en parlant, un petit air indifférent, sainte-nitouche; et, appuyée sur les coussins, elle s’était allongée, couchée, la tête contre mon épaule, la robe un peu relevée, laissant voir un bas de soie rouge que les éclats du foyer enflammaient par instants.

Au bout d’une minute: «Je vous fais peur», dit-elle. Je protestai. Elle s’appuya tout à fait contre ma poitrine et, sans me regarder: «Si je vous disais, moi, que je vous aime, que feriez-vous?» Et avant que j’eusse pu trouver ma réponse, ses bras avaient pris mon cou, avaient attiré brusquement ma tête, et ses lèvres joignaient les miennes.

Ah! ma chère amie, je vous réponds que je ne m’amusais pas! Quoi! tromper Julien? devenir l’amant de cette petite folle perverse et rusée, effroyablement sensuelle sans doute, à qui son mari déjà ne suffisait plus! Trahir sans cesse, tromper toujours, jouer l’amour pour le seul attrait du fruit défendu, du danger bravé, de l’amitié trahie! Non, cela ne m’allait guère. Mais que faire? imiter Joseph! rôle fort sot et, de plus, fort difficile, car elle était affolante en sa perfidie, cette fille, et enflammée d’audace, et palpitante et acharnée. Oh! que celui qui n’a jamais senti sur sa bouche le baiser profond d’une femme prête, à se donner, me jette la première pierre....

... Enfin, une minute de plus... vous comprenez, n’est-ce pas? Une minute de plus et... j’étais... non, elle était... pardon, c’est lui qui l’était!... ou plutôt qui l’aurait été, quand voilà qu’un bruit terrible nous fit bondir.

La bûche, oui, la bûche, madame, s’élançait dans le salon, renversant la pelle, le garde-feu, roulant comme un ouragan de flamme, incendiant le tapis et se gîtant sous un fauteuil qu’elle allait infailliblement flamber.

Je me précipitai comme un fou, et pendant que je repoussais dans la cheminée le tison sauveur, la porte brusquement s’ouvrit! Julien, tout joyeux, rentrait. Il s’écria: «Je suis libre, l’affaire est finie deux heures plus tôt!»

Oui, mon amie, sans la bûche, j’étais pincé en flagrant délit. Et vous apercevez d’ici les conséquences!

Or, je fis en sorte de n’être plus repris dans une situation pareille, jamais, jamais. Puis je m’aperçus que Julien me battait froid, comme on dit. Sa femme évidemment sapait notre amitié; et peu à peu il m’éloigna de chez lui; et nous avons cessé de nous voir.

Je ne me suis point marié. Cela ne doit plus vous étonner.

LA RELIQUE

Monsieur l’abbé Louis d’Ennemare, à Soissons.

Mon cher abbé,

Voici mon mariage avec ta cousine rompu, et de la façon la plus bête, pour une mauvaise plaisanterie que j’ai faite presque involontairement à ma fiancée.

J’ai recours à toi, mon vieux camarade, dans l’embarras où je me trouve; car tu peux me tirer d’affaire. Je t’en serai reconnaissant jusqu’à la mort.

Tu connais Gilberte, ou plutôt tu crois la connaître; mais connaît-on jamais les femmes? Toutes leurs opinions, leurs croyances, leurs idées sont à surprises. Tout cela est plein de détours, de retours, d’imprévu, de raisonnements insaisissables, de logique à rebours, d’entêtements qui semblent définitifs et qui cèdent parce qu’un petit oiseau est venu se poser sur le bord d’une fenêtre.

Je n’ai pas à t’apprendre que ta cousine est religieuse à l’extrême, élevée par les Dames blanches ou noires de Nancy.

Cela, tu le sais mieux que moi. Ce que tu ignores, sans doute, c’est qu’elle est exaltée en tout comme en dévotion. Sa tête s’envole à la façon d’une feuille cabriolant dans le vent; et elle est femme, ou plutôt jeune fille, plus qu’aucune autre, tout de suite attendrie ou fâchée, partant au galop pour l’affection comme pour la haine, et revenant de la même façon; et jolie... comme tu sais; et charmeuse plus qu’on ne peut dire... et comme tu ne sauras jamais.

Donc, nous étions fiancés; je l’adorais comme je l’adore encore. Elle semblait m’aimer.

Un soir je reçus une dépêche qui m’appelait à Cologne pour une consultation suivie peut-être d’une opération grave et difficile. Comme je devais partir le lendemain, je courus faire mes adieux à Gilberte et dire pourquoi je ne dînerais point chez mes futurs beaux-parents le mercredi, mais seulement le vendredi, jour de mon retour. Oh! prends garde aux vendredis: je t’assure qu’ils sont funestes!

Quand je parlai de mon départ, je vis une larme dans ses yeux; mais quand j’annonçai ma prochaine revenue, elle battit aussitôt des mains et s’écria: «Quel bonheur! vous me rapporterez quelque chose; presque rien, un simple souvenir, mais un souvenir choisi pour moi. Il faut découvrir ce qui me fera le plus de plaisir, entendez-vous? Je verrai si vous avez de l’imagination.»

Elle réfléchit quelques secondes, puis ajouta: «Je vous défends d’y mettre plus de vingt francs. Je veux être touchée par l’intention, par l’invention, monsieur, non par le prix.» Puis, après un nouveau silence, elle dit à mi-voix, les yeux baissés: «Si cela ne vous coûte rien, comme argent, et si c’est bien ingénieux, bien délicat, je vous... je vous embrasserai.»

J’étais à Cologne le lendemain. Il s’agissait d’un accident affreux qui mettait au désespoir une famille entière. Une amputation était urgente. On me logea, on m’enferma presque; je ne vis que des gens en larmes qui m’assourdissaient; j’opérai un moribond qui faillit trépasser entre mes mains; je restai deux nuits près de lui; puis, quand j’aperçus une chance de salut, je me fis conduire à la gare.

Or je m’étais trompé, j’avais une heure à perdre. J’errais par les rues en songeant encore à mon pauvre malade, quand un individu m’aborda.

Je ne sais pas l’allemand; il ignorait le français; enfin je compris qu’il me proposait des reliques. Le souvenir de Gilberte me traversa le coeur; je connaissais sa dévotion fanatique. Voilà mon cadeau trouvé. Je suivis l’homme dans un magasin d’objets de sainteté, et je pris un «bétit morceau d’un os des once mille fierges».

La prétendue relique était enfermée dans une charmante boîte en vieil argent qui décida mon choix.

Je mis l’objet dans ma poche et je montai dans mon wagon.

En rentrant chez moi, je voulus examiner de nouveau mon achat. Je le pris... La boîte s’était ouverte, la relique était perdue! J’eus beau fouiller ma poche, la retourner; le petit os, gros comme la moitié d’une épingle, avait disparu.

Je n’ai, tu le sais, mon cher abbé, qu’une foi moyenne; tu as la grandeur d’âme, l’amitié, de tolérer ma froideur, et de me laisser libre, attendant l’avenir, dis-tu; mais je suis absolument incrédule aux reliques des brocanteurs en piété; et tu partages mes doutes absolus à cet égard. Donc, la perte de cette parcelle de carcasse de mouton ne me désola point; et je me procurai, sans peine, un fragment analogue que je collai soigneusement dans l’intérieur de mon bijou.

Et j’allai chez ma fiancée.

Dès qu’elle me vit entrer, elle s’élança devant moi, anxieuse et souriante: «Qu’est-ce que vous m’avez rapporté?»

Je fis semblant d’avoir oublié; elle ne me crut pas. Je me laissai prier, supplier même; et, quand je la sentis éperdue de curiosité, je lui offris le saint médaillon. Elle demeura saisie de joie. «Une relique! Oh! une relique!» Et elle baisait passionnément la boîte. J’eus honte de ma supercherie.

Mais une inquiétude l’effleura, qui devint aussitôt une crainte horrible; et, me fixant au fond des yeux:

«Êtes-vous bien sûr qu’elle soit authentique?

—Absolument certain.

—Comment cela?»

J’étais pris. Avouer que j’avais acheté cet ossement à un marchand courant les rues, c’était me perdre. Que dire? Une idée folle me traversa l’esprit; je répondis à voix basse, d’un ton mystérieux:

«Je l’ai volée, pour vous.»

Elle me contempla avec ses grands yeux émerveillés et ravis. «Oh! vous l’avez volée. Où çà?—Dans la cathédrale, dans la châsse même des onze mille vierges.» Son coeur battait; elle défaillait de bonheur; elle murmura:

«Oh! vous avez fait cela... pour moi. Racontez... dites-moi tout!»

C’était fini, je ne pouvais plus reculer. J’inventai une histoire fantastique avec des détails précis et surprenants. J’avais donné cent francs au gardien de l’édifice pour le visiter seul; la châsse était en réparation; mais je tombais juste à l’heure du déjeuner des ouvriers et du clergé; en enlevant un panneau que je recollai ensuite soigneusement, j’avais pu saisir un petit os (oh! si petit) au milieu d’une quantité d’autres (je dis une quantité en songeant à ce que doivent produire les débris de onze mille squelettes de vierges). Puis je m’étais rendu chez un orfèvre et j’avais acheté un bijou digne de la relique.

Je n’étais pas fâché de lui faire savoir que le médaillon m’avait coûté cinq cents francs.

Mais elle ne songeait guère à cela; elle m’écoutait frémissante, en extase. Elle murmura: «Comme je vous aime!» et se laissa tomber dans mes bras.

Remarque ceci: J’avais commis, pour elle, un sacrilège. J’avais volé; j’avais violé une église, violé une châsse; violé et volé des reliques sacrées. Elle m’adorait pour cela; me trouvait tendre, parfait, divin. Telle est la femme, mon cher abbé, toute la femme.

Pendant deux mois, je fus le plus admirable des fiancés. Elle avait organisé dans sa chambre une sorte de chapelle magnifique pour y placer cette parcelle de côtelette qui m’avait fait accomplir, croyait-elle, ce divin crime d’amour; et elle s’exaltait là devant, soir et matin.

Je l’avais priée du secret, par crainte, disais-je, de me voir arrêté, condamné, livré à l’Allemagne. Elle m’avait tenu parole.

Or, voilà qu’au commencement de l’été, un désir fou lui vint de voir le lieu de mon exploit. Elle pria tant et si bien son père (sans lui avouer sa raison secrète) qu’il l’emmena à Cologne en me cachant cette excursion, selon le désir de sa fille.

Je n’ai pas besoin de te dire que je n’ai pas vu la cathédrale à l’intérieur. J’ignore où est le tombeau (s’il y a tombeau?) des onze mille vierges. Il paraît que ce sépulcre est inabordable, hélas!

Je reçus, huit jours après, dix lignes me rendant ma parole; plus une lettre explicative du père, confident tardif.

A l’aspect de la chasse, elle avait compris soudain ma supercherie, mon mensonge, et, en même temps, ma réelle innocence. Ayant demandé au gardien des reliques si aucun vol n’avait été commis, l’homme s’était mis à rire en démontrant l’impossibilité d’un semblable attentat. Mais du moment que je n’avais pas fracturé un lieu sacré et plongé ma main profane au milieu de restes vénérables, je n’étais plus digne de ma blonde et délicate fiancée.

On me défendit l’entrée de la maison. J’eus beau prier, supplier, rien ne put attendrir la belle dévote.

Je fus malade de chagrin.

Or, la semaine dernière, sa cousine, qui est aussi la tienne, Mme d’Arville, me fit prier de la venir trouver.

Voici les conditions de mon pardon. Il faut que j’apporte une relique, une vraie, authentique, certifiée par Notre Saint-Père le Pape, d’une vierge et martyre quelconque. Je deviens fou d’embarras et d’inquiétude.

J’irai à Rome, s’il le faut. Mais je ne puis me présenter au Pape à l’improviste et lui raconter ma sotte aventure. Et puis je doute qu’on confie aux particuliers des reliques véritables.

Ne pourrais-tu me recommander à quelque monsignor, ou seulement à quelque prélat français, propriétaire de fragments d’une sainte? Toi-même, n’aurais-tu pas en tes collections le précieux objet réclamé?

Sauve-moi, mon cher abbé, et je te promets de me convertir dix ans plus tôt!

Mme d’Arville, qui prend la chose au sérieux, m’a dit: «Cette pauvre Gilberte ne se mariera jamais.»

Mon bon camarade, laisseras-tu ta cousine mourir victime d’une stupide fumisterie? Je t’en supplie, fais qu’elle ne soit pas la onze mille et unième.

Pardonne, je suis indigne; mais je t’embrasse et je t’aime de tout coeur.

Ton vieil ami,

HENRI FONTAL.

LE LIT

Par un torride après-midi du dernier été, le vaste hôtel des Ventes semblait endormi, et les commissaires-priseurs adjugeaient d’une voix mourante. Dans une salle du fond, au premier étage, un lot d’anciennes soieries d’église gisait en un coin.

C’étaient des chapes solennelles et de gracieuses chasubles où des guirlandes brodées s’enroulaient autour des lettres symboliques sur un fond de soie un peu jaunie, devenue crémeuse de blanche qu’elle fut jadis.

Quelques revendeurs attendaient, deux ou trois hommes à barbes sales et une grosse femme ventrue, une de ces marchandes dites à la toilette, conseillères et protectrices d’amours prohibées, qui brocantent sur la chair humaine jeune et vieille autant que sur les jeunes et vieilles nippes.

Soudain, on mit en vente une mignonne chasuble Louis XV, jolie comme une robe de marquise, restée fraîche avec une procession de muguets autour de la croix, de longs iris bleus montant jusqu’aux pieds de l’emblème sacré et, dans les coins, des couronnes de roses. Quand je l’eus achetée, je m’aperçus qu’elle était demeurée vaguement odorante, comme pénétrée d’un reste d’encens, ou plutôt comme habitée encore par ces si légères et si douces senteurs d’autrefois qui semblent des souvenirs de parfums, l’âme des essences évaporées.

Quand je l’eus chez moi, j’en voulus couvrir une petite chaise de la même époque charmante; et, la maniant pour prendre les mesures, je sentis sous mes doigts se froisser des papiers. Ayant fendu la doublure, quelques lettres tombèrent à mes pieds. Elles étaient jaunies; et l’encre effacée semblait de la rouille. Une main fine avait tracé sur une face de la feuille pliée à la mode ancienne: «A monsieur, monsieur l’abbé d’Argencé.»

Les trois premières lettres fixaient simplement des rendez-vous. Et voici la quatrième:

«Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement rêveuse, dans la tiédeur des duvets. J’ai un livre, un livre que j’aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirai-je lequel? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j’ai lu, je songe, et je veux vous dire à quoi.

«On a mis derrière ma tête des oreillers qui me tiennent assise, et je vous écris sur ce mignon pupitre que j’ai reçu de vous.

«Étant depuis trois jours en mon lit, c’est à mon lit que je pense, et même dans le sommeil j’y médite encore.

«Le lit, mon ami, c’est toute notre vie. C’est là qu’on naît, c’est là qu’on aime, c’est là qu’on meurt.

«Si j’avais la plume de M. de Crébillon, j’écrirais l’histoire d’un lit. Et que d’aventures émouvantes, terribles, aussi que d’aventures gracieuses, aussi que d’autres attendrissantes! Que d’enseignements n’en pourrait-on pas tirer, et de moralités pour tout le monde?

«Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que de choses j’y ai découvertes depuis trois jours, et comme je l’aime davantage. Il me semble habité, hanté, dirai-je, par un tas de gens que je ne soupçonnais point et qui cependant ont laissée quelque chose d’eux en cette couche.

«Oh! comme je ne comprends pas ceux qui achètent des lits nouveaux, des lits sans mémoires. Le mien, le nôtre, si vieux, si usé, et si spacieux, a dû contenir bien des existences, de la naissance au tombeau. Songez-y, mon ami; songez à tout, revoyez des vies entières entre ces quatre colonnes, sous ce tapis à personnages tendu sur nos têtes, qui a regardé tant de choses. Qu’a-t-il vu depuis trois siècles qu’il est là?

«Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un soupir, puis elle gémit; et les vieux parents l’entourent; et voilà que d’elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé, tout ridé. C’est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent douloureusement joyeuse; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et tend les bras et suffoque et, autour, on pleure avec délices; car ce petit morceau de créature vivante séparé d’elle, c’est la famille continuée, la prolongation du sang, du coeur et de l’âme des vieux qui regardent, tout tremblants.

«Puis voici que pour la première fois deux amants se trouvent chair à chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transportés d’allégresse, ils se sentent délicieusement l’un près de l’autre; et, peu à peu, leurs bouches s’approchent. Ce baiser divin les confond, ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les délices humaines, qui les promet toutes, les annonce et les devance. Et leur lit s’émeut comme une mer soulevée, ploie et murmure, semble lui-même animé, joyeux, car sur lui le délirant mystère d’amour s’accomplit. Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces étreintes faisant de deux êtres un seul, et donnant à chacun, dans le même moment, la même pensée, la même attente et la même joie éperdue qui descend en eux comme un feu dévorant et céleste?

«Vous rappelez-vous ces vers que vous m’avez lus, l’autre année, dans quelque poète antique, je ne sais lequel, peut-être le doux Ronsard?

Et quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Sous les draps cent mignardises

«Ces vers-là, je les voudrais avoir brodés en ce plafond de mon lit, d’où Pyrame et Thisbé me regardent sans fin avec leurs yeux de tapisserie.

«Et songez à la mort, mon ami, à tous ceux qui ont exhalé vers Dieu leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des espérances finies, la porte qui ferme tout après avoir été celle qui ouvre le monde. Que de cris, que d’angoisses, de souffrances, de désespoirs épouvantables, de gémissements d’agonie, de bras tendus vers les choses passées, d’appels aux bonheurs terminés à jamais; que de convulsions, de râles, de grimaces, de bouches tordues, d’yeux retournés, dans ce lit, où je vous écris, depuis trois siècles qu’il prête aux hommes son abri!

«Le lit, songez-y, c’est le symbole de la vie; je me suis aperçue de cela depuis trois jours. Rien n’est excellent hors du lit.

«Le sommeil n’est-il pas encore un de nos instants les meilleurs?

«Mais c’est aussi là qu’on souffre! Il est le refuge des malades, un lieu de douleurs aux corps épuisés.

«Le lit, c’est l’homme. Notre Seigneur Jésus, pour prouver qu’il n’avait rien d’humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d’un lit. Il est né sur la paille et mort sur la croix, laissant aux créatures comme nous leur couche de mollesse et de repos.

«Que d’autres choses me sont encore venues! mais je n’ai le temps de vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes? et puis je suis déjà tant fatiguée que je vais retirer mes oreillers, m’étendre tout au long et dormir quelque peu.

«Venez me voir demain à trois heures; peut-être serai-je mieux et vous le pourrai-je montrer.

«Adieu, mon ami; voici mes mains pour que vous les baisiez, et je vous tends aussi mes lèvres.»

FOU?

Suis-je fou? ou seulement jaloux? Je n’en sais rien, mais j’ai souffert horriblement. J’ai accompli un acte de folie, de folie furieuse, c’est vrai; mais la jalousie haletante, mais l’amour exalté, trahi, condamné, mais la douleur abominable que j’endure, tout cela ne suffit-il pas pour nous faire commettre des crimes et des folies sans être vraiment criminel par le coeur ou par le cerveau?

Oh! j’ai souffert, souffert, souffert d’une façon continue, aiguë, épouvantable. J’ai aimé cette femme d’un élan frénétique.... Et cependant est-ce vrai? L’ai-je aimée? Non, non, non. Elle m’a possédé âme et corps, envahi, lié. J’ai été, je suis sa chose, son jouet. J’appartiens à son sourire, à sa bouche, à son regard, aux lignes de son corps, à la forme de son visage; je halète sous la domination de son apparence extérieure; mais Elle, la femme de tout cela, l’être de ce corps, je la hais, je la méprise, je l’exècre, je l’ai toujours haïe, méprisée, exécrée; car elle est perfide, bestiale, immonde, impure; elle est la femme de perdition, l’animal sensuel et faux chez qui l’âme n’est point, chez qui la pensée ne circule jamais comme un air libre et vivifiant; elle est la bête humaine; moins que cela: elle n’est qu’un flanc, une merveille de chair douce et ronde qu’habite l’Infamie.

Les premiers temps de notre liaison furent étranges et délicieux. Entre ses bras toujours ouvert je m’épuisais dans une rage d’inassouvissable désir. Ses yeux, comme s’ils m’eussent donné soif, me faisaient ouvrir la bouche. Ils étaient gris à midi, teintes de vert à la tombée du jour, et bleus au soleil levant. Je ne suis pas fou: je jura qu’ils avaient ces trois, couleurs.

Aux heures d’amour ils étaient bleus, comme meurtris, avec des pupilles énormes et nerveuses. Ses lèvres, remuées d’un tremblement, laissaient jaillir parfois la pointe rosé et mouillée de sa langue, qui palpitait comme celle d’un reptile; et ses paupières lourdes se relevaient lentement, découvrant ce regard ardent et anéanti qui m’affolait.

En l’étreignant dans mes bras je regardais son oeil et je frémissais, secoué tout autant par le besoin de tuer cette bête que par la nécessité de la posséder sans cesse.

Quand elle marchait à travers ma chambre, le bruit de chacun de ses pas faisait une commotion dans mon coeur; et quand elle commençait à se dévêtir, laissait tomber sa robe, et sortant, infâme et radieuse, du linge qui s’écrasait autour d’elle, je sentais tout le long de mes membres, le long des bras, le long des jambes, dans ma poitrine essoufflée, une défaillance infinie et lâche.

Un jour, je m’aperçus qu’elle était lasse de moi. Je le vis dans son oeil, au réveil. Penché sur elle, j’attendais chaque matin ce premier regard. Je l’attendais, plein de rage, de haine, de mépris pour cette brute endormie dont j’étais l’esclave. Mais quand le bleu pâle de sa prunelle, ce bleu liquide comme de l’eau, se découvrait, encore languissant, encore fatigué, encore malade des récentes caresses, c’était comme une flamme rapide qui me brûlait, exaspérant mes ardeurs. Ce jour-là, quand s’ouvrit sa paupière, j’aperçus un regard indifférent et morne qui ne désirait plus rien.

Oh! je le vis, je le sus, je le sentis, je le compris tout de suite. C’était fini, fini, pour toujours. Et j’en eus la preuve à chaque heure, à chaque seconde.

Quand je l’appelais des bras et des lèvres, elle se retournait ennuyée, murmurant: «Laissez-moi donc!» ou bien: «Vous êtes odieux.!» ou bien: «Ne serai-je jamais tranquille!»

Alors, je fus jaloux, mais jaloux comme un chien, et rusé, défiant, dissimulé. Je savais bien qu’elle recommencerait bientôt, qu’un autre viendrait pour rallumer ses sens.

Je fus jaloux avec frénésie; mais je ne suis pas fou; non, certes, non.

J’attendis; oh! j’épiais; elle ne m’aurait pas trompé; mais elle restait froide, endormie. Elle disait parfois: «Les hommes me dégoûtent.» Et c’était vrai.

Alors je fus jaloux d’elle-même; jaloux de son indifférence, jaloux de la solitude de ses nuits; jaloux de ses gestes, de sa pensée que je sentais toujours infâme, jaloux de tout ce que je devinais. Et quand elle avait parfois, à son lever, ce regard mou qui suivait jadis nos nuits ardentes, comme si quelque concupiscence avait hanté son âme et remué ses désirs, il me venait des suffocations de colère, des tremblements d’indignation, des démangeaisons de l’étrangler, de l’abattre sous mon genou et de lui faire avouer, en lui serrant la gorge, tous les secrets honteux de son coeur.

Suis-je fou?—Non.

Voilà qu’un soir je la sentis heureuse. Je sentis qu’une passion nouvelle vivait en elle. J’en étais sûr, indubitablement sûr. Elle palpitait comme après mes étreintes; son oeil flambait, ses mains étaient chaudes, toute sa personne vibrante dégageait cette vapeur d’amour d’où mon affolement était venu.

Je feignis de ne rien comprendre, mais mon attention l’enveloppait comme un filet.

Je ne découvrais rien, pourtant.

J’attendis une semaine, un mois, une saison. Elle s’épanouissait dans l’éclosion d’une incompréhensible ardeur; elle s’apaisait dans le bonheur d’une insaisissable caresse.

Et, tout à coup, je devinai! Je ne suis pas fou. Je le jure, je ne suis pas fou!

Comment dire cela? Comment me faire comprendre? Comment exprimer cette abominable et incompréhensible chose?

Voici de quelle manière je fus averti.

Un soir, je vous l’ai dit, un soir, comme elle rentrait d’une longue promenade à cheval, elle tomba, les pommettes rouges, la poitrine battante, les jambes cassées, les yeux meurtris, sur une chaise basse, en face de moi. Je l’avais vue comme cela! Elle aimait! Je ne pouvais m’y tromper!

Alors, perdant la tête, pour ne plus la contempler, je me tournai vers la fenêtre, et j’aperçus un valet emmenant par la bride vers l’écurie son grand cheval, qui se cabrait.

Elle aussi suivait de l’oeil l’animal ardent et bondissant. Puis, quand il eut disparu, elle s’endormit tout à coup.

Je songeai toute la nuit; et il me sembla pénétrer des mystères que je n’avais jamais soupçonnés. Qui sondera jamais les perversions de la sensualité des femmes? Qui comprendra leurs invraisemblables caprices et l’assouvissement étrange des plus étranges fantaisies?

Chaque matin, dès l’aurore, elle partait au galop par les plaines et les bois; et, chaque fois, elle rentrait alanguie, comme après des frénésies d’amour.

J’avais compris! j’étais jaloux maintenant du cheval nerveux et galopant; jaloux du vent qui caressait son visage quand elle allait d’une course folle; jaloux des feuilles qui baisaient, en passant, ses oreilles; des gouttes de soleil qui lui tombaient sur le front à travers les branches; jaloux de la selle qui la portait et qu’elle étreignait de sa cuisse.

C’était tout cela qui la faisait heureuse, qui l’exaltait, l’assouvissait, l’épuisait et me la rendait ensuite insensible et presque pâmée.

Je résolus de me venger. Je fus doux et plein d’attentions pour elle. Je lui tendais la main quand elle allait sauter à terre après ses courses effrénées. L’animal furieux ruait vers moi; elle le flattait sur son cou recourbé, l’embrassait sur ses naseaux frémissants sans essuyer ensuite ses lèvres; et le parfum de son corps, en sueur comme après la tiédeur du lit, se mêlait sous ma narine à l’odeur âcre et fauve de la bête.

J’attendis mon jour et mon heure. Elle passait chaque matin par le même sentier, dans un petit bois de bouleaux qui s’enfonçait vers la forêt.

Je sortis avant l’aurore, avec une corde dans la main et mes pistolets cachés sur ma poitrine, comme si j’allais me battre en duel.

Je courus vers le chemin qu’elle aimait; je tendis la corde entre deux arbres; puis je me cachai dans les herbes.

J’avais l’oreille contre le sol; j’entendis son galop lointain; puis je l’aperçus là-bas, sous les feuilles comme au bout d’une voûte, arrivant à fond de train. Oh! je ne m’étais pas trompé, c’était cela! Elle semblait transportée d’allégresse, le sang aux joues, de la folie dans le regard; et le mouvement précipité de la course faisait vibrer ses nerfs d’une jouissance solitaire et furieuse.

L’animal heurta mon piège des deux jambes de devant, et roula, les os cassés.

Elle! je la reçus dans mes bras. Je suis fort à porter un boeuf. Puis, quand je l’eus déposée à terre, je m’approchai de Lui qui nous regardait; alors, pendant qu’il essayait de me mordre encore, je lui mis un pistolet dans l’oreille... et je le tuai... comme un homme.

Mais je tombai moi-même, la figure coupée par deux coups de cravache: et comme elle se ruait de nouveau sur moi, je lui tirai mon autre balle dans le ventre.

Dites-moi, suis-je fou?

RÉVEIL

Depuis trois ans qu’elle était mariée, elle n’avait point quitté le val de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille, sans enfants, heureuse dans sa maison cachée sous les arbres, et que les ouvriers appelaient «le château».

M. Vasseur, bien plus vieux qu’elle, était bon. Elle l’aimait; et jamais une pensée coupable n’avait pénétré dans son coeur. Sa mère venait passer tous les étés à Ciré, puis retournait s’installer à Paris pour l’hiver, dès que les feuilles commençaient à tomber.

Chaque automne Jeanne toussait un peu. La vallée étroite où serpentait la rivière s’embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards légers flottaient d’abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils à un grand étang d’où émergeaient les toits des maisons. Puis cette nuée blanche, montant comme une marée, enveloppait tout, faisait de ce vallon un pays de fantômes où les hommes glissaient comme des ombres sans se reconnaître à dix pas. Les arbres, drapés de vapeurs, se dressaient, moisis dans cette humidité.

Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient le trou blanc de la vallée, voyaient surgir au-dessus des brumes accumulées au niveau des collines, les deux cheminées géantes des établissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le ciel deux serpents de fumée noire.

Cela seul indiquait qu’on vivait dans ce creux qui semblait rempli d’un nuage de coton.

Or, cette année-là, quand revint octobre, le médecin conseilla à la jeune femme d’aller passer l’hiver à Paris chez sa mère, l’air du vallon devenant dangereux pour sa poitrine.

Elle partit.

Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abandonnée où s’étaient enracinées ses habitudes, dont elle aimait les meubles familiers et l’allure tranquille. Puis elle s’accoutuma à sa vie nouvelle et prit goût aux fêtes, aux dîners, aux soirées, à la danse.

Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque chose d’indécis et d’endormi, une marche un peu traînante, un sourire un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des hommes lui firent la cour. Elle s’amusait de leurs bavardages, jouait avec leurs galanteries, sûre de sa résistance, un peu dégoûtée de l’amour par ce qu’elle en avait appris dans le mariage.

La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres barbus la faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance. Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir à ces contacts dégradants avec des étrangers, alors qu’elles y étaient déjà contraintes avec l’époux légitime. Elle eût aimé plus tendrement son mari s’ils avaient vécu comme deux amis, s’en tenant aux chastes baisers qui sont les caresses des âmes.

Mais elle s’amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus dans les yeux et qu’elle ne partageait point, des attaques directes, des déclarations jetées dans l’oreille quand on repassait au salon après les fins dîners, des paroles balbutiées si bas qu’il les fallait presque deviner, et qui lui laissaient la chair froide, le coeur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente, en allumant au fond d’elle une flamme de contentement, en faisant s’épanouir sa lèvre, briller son regard, frissonner son âme de femme à qui les adorations sont dues.

Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans le salon déjà sombre, alors que l’homme devient pressant, balbutie, tremble et tombe à genoux. C’était pour elle une joie exquise et nouvelle de sentir cette passion qui ne l’effleurait pas, de dire non de la tête et des lèvres, de retirer ses mains, de se lever, et de sonner avec sang-froid pour demander les lampes, et de voir se redresser confus et rageant, en entendant venir le valet, celui qui tremblait à ses pieds.

Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots durs tombant comme un jet d’eau glacée sur les protestations ardentes, des intonations à faire se tuer celui qui l’eût adorée éperdument.

Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se ressemblaient guère.

L’un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi, homme à bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures.

L’autre, M. d’Avancelle, frémissait en l’approchant, osait à peine deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir désespéré par des regards éperdus et par l’assiduité de sa présence auprès d’elle.

Elle appelait le premier le «Capitaine Fracasse» et le second «Mouton Fidèle»; elle finit par faire de celui-ci une sorte d’esclave attaché à ses pas, dont elle usait comme d’un domestique.

Elle eût bien ri si on lui eût dit qu’elle l’aimerait.

Elle l’aima pourtant d’une singulière façon. Comme elle le voyait sans cesse, elle avait pris l’habitude de sa voix, de ses gestes, de toute l’allure de sa personne, comme on prend l’habitude de ceux près de qui on vit continuellement.

Bien souvent en ses rêves son visage la hantait; elle le revoyait tel qu’il était dans la vie, doux, délicat, humblement passionné; et elle s’éveillait obsédée du souvenir de ces songes, croyant l’entendre encore, et le sentir près d’elle. Or, une nuit (elle avait la fièvre peut-être), elle se vit seule avec lui, dans un petit bois, assis tous deux sur l’herbe.

Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son haleine; et, d’une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux.

On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait pleine de tendresse pour lui, d’une tendresse calme et profonde, heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle.

Peu à peu il l’enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les yeux sans qu’elle fit rien pour lui échapper, et leurs lèvres se rencontrèrent. Elle s’abandonna.

Ce fut (la réalité n’a pas de ces extases), ce fut une seconde d’un bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.

Elle s’éveilla, vibrante, éperdue, et ne put se rendormir, tant elle se sentait obsédée, possédée toujours par lui.

Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu’il avait produit, elle se sentit rougir; et pendant qu’il lui parlait timidement de son amour, elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle se rappelait l’enlacement délicieux de son rêve.

Elle l’aima, elle l’aima d’une étrange tendresse, raffinée et sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu’elle redoutât l’accomplissement du désir qui s’était éveillé dans son âme.

Il s’en aperçut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu’à la peur qu’elle avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu’il la respecterait.

Il la respecta. Ils passaient ensemble de longues heures d’amour exalté, où les âmes seules s’étreignaient. Et ils se séparaient ensuite énervés, défaillants, enfiévrés.

Leurs lèvres parfois se joignaient; et, fermant les yeux, ils savouraient cette caresse longue, mais chaste quand même.

Elle comprit qu’elle ne résisterait plus longtemps; et, comme elle ne voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu’elle désirait retourner près de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.

Il répondit une lettre excellente, en la dissuadant de revenir en plein hiver, de s’exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de la vallée.

Elle fut altérée et indignée contre cet homme confiant, qui ne comprenait pas, qui ne devinait pas les luttes de son coeur.

Février était clair et doux, et bien qu’elle évitât maintenant de se trouver longtemps seule avec Mouton Fidèle, elle acceptait parfois de faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule.

On eût dit ce soir-là que toutes les sèves s’éveillaient, tant les souffles de l’air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas; la nuit tombait; ils se tenaient les mains, serrés l’un contre l’autre. Elle se disait: «C’est fini, c’est fini, je suis perdue», sentant en elle un soulèvement de désirs, l’impérieux besoin de cette suprême étreinte qu’elle avait ressentie si complète en un rêve. Leurs bouches à tout instant se cherchaient, s’attachaient l’une à l’autre, et se repoussaient pour se retrouver aussitôt.

Il n’osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte, affolée et défaillante.

M. Paul Péronel l’attendait dans le petit salon sans lumière.

En lui touchant la main, il sentit qu’une fièvre la brûlait. Il se mit à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée au charme de paroles amoureuses. Elle l’écoutait sans répondre, pensant à l’autre, croyant entendre l’autre, croyant le sentir contre elle, dans une sorte d’hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se rappelait plus qu’il existait un autre homme au monde; et quand son oreille tressaillait à ces trois syllabes: «Je vous aime», c’était lui, l’autre, qui les disait, qui baisait ses doigts, c’était lui qui serrait sa poitrine comme tout à l’heure dans le coupé, c’était lui qui jetait sur ses lèvres ces caresses victorieuses, c’était lui qu’elle étreignait, qu’elle enlaçait, qu’elle appelait de tout l’élan de son coeur, de toute l’ardeur exaspérée de son corps.

Quand elle s’éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable.

Le capitaine Fracasse, à genoux près d’elle, la remerciait passionnément en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria: «Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en!»

Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle se tordit en bégayant: «Vous êtes infâme, je vous hais, vous m’avez volée, allez-vous-en.»

Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s’en alla.

Le lendemain, elle retournait au Val de Ciré. Son mari, surpris, lui reprocha ce coup de tête. «Je ne pouvais plus vivre loin de toi», dit-elle.

Il la trouva changée de caractère, plus triste qu’autrefois; et quand il lui demandait: «Qu’as-tu donc? Tu sembles malheureuse. Que désires-tu?» Elle répondait: «Rien. Il n’y a que les rêves de bons dans la vie.»

Mouton Fidèle vint la voir l’été suivant.

Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu’elle ne l’avait jamais aimé qu’en un songe dont Paul Péronel l’avait brutalement réveillée.

Mais le jeune homme, qui l’adorait toujours, pensait en s’en retournant: «Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et inexplicables.»

UNE RUSE

Ils bavardaient au coin du feu, le vieux médecin et la jeune malade. Elle n’était qu’un peu souffrante de ces malaises féminins qu’ont souvent les jolies femmes: un peu d’anémie, des nerfs, et un soupçon de fatigue, de cette fatigue qu’éprouvent parfois les nouveaux époux à la fin du premier mois d’union, quand ils ont fait un mariage d’amour.

Elle était étendue sur sa chaise longue et causait. «Non, docteur, je ne comprendrai jamais qu’une femme trompe son mari. J’admets même qu’elle ne l’aime pas, qu’elle ne tienne aucun compte de ses promesses, de ses serments! Mais comment oser se donner à un autre homme? Comment cacher cela aux yeux de tous? Comment pouvoir aimer dans le mensonge et dans la trahison?»

Le médecin souriait.

«Quant à cela, c’est facile. Je vous assure qu’on ne réfléchit guère à toutes ces subtilités quand l’envie vous prend de faillir. Je suis même certain qu’une femme n’est mûre pour l’amour vrai qu’après avoir passé par toutes les promiscuités et tous les dégoûts du mariage, qui n’est, suivant un homme illustre, qu’un échange de mauvaises humeurs pendant le jour et de mauvaises odeurs pendant la nuit. Rien de plus vrai. Une femme ne peut aimer passionnément qu’après avoir été mariée. Si je la pouvais comparer à une maison, je dirais qu’elle n’est habitable que lorsqu’un mari, a essuyé les plâtres.

«Quant à la dissimulation, toutes les femmes en ont à revendre en ces occasions-là. Les plus simples sont merveilleuses, et se tirent avec génie des cas les plus difficiles.»

Mais la jeune femme semblait incrédule....

«Non, docteur, on ne s’avise jamais qu’après coup de ce qu’on aurait dû faire dans les occasions périlleuses; et les femmes sont certes encore plus disposées que les hommes à perdre la tête.»

Le médecin leva les bras.

«Après coup, dites-vous! Nous autres, nous n’avons l’inspiration qu’après coup. Mais vous!... Tenez, je vais vous raconter une petite histoire arrivée à une de mes clientes à qui j’aurais donné le bon Dieu sans confession, comme on dit.

«Ceci s’est passé dans une ville de province.

«Un soir, comme je dormais profondément de ce pesant premier sommeil si difficile à troubler, il me sembla, dans un rêve obscur, que les cloches de la ville sonnaient au feu.

«Tout à coup je m’éveillai: c’était ma sonnette, celle de la rue, qui tintait désespérément. Comme mon domestique ne semblait point répondre, j’agitai à mon tour le cordon pendu dans mon lit, et bientôt des portes battirent, des pas troublèrent le silence de la maison dormante; puis Jean parut, tenant une lettre qui disait: «Mme Lelièvre prie avec instance M. le docteur Siméon de passer chez elle immédiatement.»

«Je réfléchis quelques secondes; je pensais: Crise de nerfs, vapeurs, tralala, je suis trop fatigué. Et je répondis: «Le docteur Siméon, fort souffrant, prie Mme Lelièvre de vouloir bien appeler son confrère M. Bonnet.»

«Puis, je donnai le billet sous enveloppe et je me rendormis.

«Une demi-heure plus tard environ, la sonnette de la rue appela de nouveau, et Jean vint me dire: «C’est quelqu’un, un homme ou une femme (je ne sais pas au juste, tant il est caché) qui voudrait parler bien vite à monsieur. Il dit qu’il y va de la vie de deux personnes.»

«Je me dressai. «Faites entrer.»

«J’attendis; assis dans mon lit.

«Une espèce de fantôme noir apparut et dès que Jean fut sorti, se découvrit. C’était M’me Berthe Lelièvre, une toute jeune femme, mariée depuis trois ans avec un gros commerçant de la ville qui passait pour avoir épousé la plus jolie personne de la province.

«Elle était horriblement pâle, avec ces crispations de visage des gens affolés; et ses mains tremblaient; deux fois elle essaya de parler sans qu’un son pût sortir de sa bouche. Enfin, elle balbutia: «Vite, vite... vite... Docteur.... Venez. Mon... mon amant est mort dans ma chambre....»

«Elle s’arrêta suffoquant, puis reprit: «Mon mari va... va rentrer du cercle....»

«Je sautai sur mes pieds, sans même songer que j’étais en chemise, et je m’habillai en quelques secondes. Puis je de mandai: «C’est vous-même qui êtes venue tout à l’heure?»

Elle, debout comme une statue, pétrifiée par l’angoisse, murmura: «Non... c’est ma bonne... elle sait....» Puis, après un silence: «Moi, j’étais restée... près de lui.»

Et une sorte de cri de douleur horrible sortit de ses lèvres, et, après un étouffement qui la fit râler, elle pleura, elle pleura éperdument avec des sanglots et des spasmes pendant une minute ou deux; puis ses larmes, soudain, s’arrêtèrent, se tarirent, comme séchées en dedans par du feu; et redevenue tragiquement calme: «Allons vite!» dit-elle.

«J’étais prêt, mais je m’écriai: «Sacre-bleu, je n’ai pas dit d’atteler mon coupé.»

Elle répondit: «J’en ai un, j’ai le sien qui l’attendait.» Elle s’enveloppa jusqu’aux cheveux. Nous partîmes.

«Quand elle fut à mon côté dans l’obscurité de la voiture, elle me saisit brusquement la main, et la broyant dans ses doigts fins, elle balbutia avec des secousses dans la voix, des secousses venues du coeur déchiré: «Oh! si vous saviez, si vous saviez comme je souffre! Je l’aimais, je l’aimais éperdument, comme une insensée, depuis six mois.»

«Je demandai: «Est-on réveillé, chez vous?»

Elle répondit: «Non, personne, excepté Rose, qui sait tout.»

«On s’arrêta devant sa porte; tous dormaient, en effet, dans la maison; nous sommes entrés sans bruit avec un passe-partout, et nous voilà montant sur la pointe des pieds. La bonne, effarée, était assise par terre au haut de l’escalier, avec une bougie allumée à son côté, n’ayant pas osé demeurer près du mort.

«Et je pénétrai dans la chambre. Elle était bouleversée comme après une lutte. Le lit fripé, meurtri, défait, restait ouvert, semblait attendre; un drap traînait jusqu’au tapis; des serviettes mouillées, dont on avait battu les tempes du jeune homme, gisaient à terre à côté d’une cuvette et d’un verre. Et une singulière odeur de vinaigre de cuisine mêlée à des souffles de Lubin écoeurait dès la porte.

«Tout de son long, sur le dos, au milieu de la chambre, le cadavre était étendu.

«Je m’approchai; je le considérai; je le tâtai; j’ouvris les yeux; je palpai les mains, puis, me tournant vers les deux femmes qui grelottaient comme si elles eussent été gelées, je leur dis: «Aidez-moi à le porter sur le lit.»

Et on le coucha doucement. Alors, j’auscultai le coeur et je posai une glace devant la bouche; puis je murmurai: «C’est fini, habillons-le bien vite.»

Ce fut une chose affreuse à voir!

«Je prenais un à un les membres comme ceux d’une énorme poupée, et je les tendais aux vêtements qu’apportaient les femmes. On passa les chaussettes, le caleçon, la culotte, le gilet, puis l’habit où nous eûmes beaucoup de mal à faire entrer les bras.

«Quand il fallut boutonner les bottines, les deux femmes se mirent à genoux, tandis que je les éclairais; mais comme les pieds étaient enflés un peu, ce fut effroyablement difficile. N’ayant pas trouvé le tire-boutons, elles avaient pris leurs épingles à cheveux.

«Sitôt que l’horrible toilette fut terminée, je considérai notre oeuvre et je dis: «Il faudrait le repeigner un peu.» La bonne alla chercher le démêloir et la brosse de sa maîtresse; mais comme elle tremblait et arrachait, en des mouvements involontaires, les cheveux longs et mêlés, Mme Lelièvre s’empara violemment du peigne, et elle rajusta la chevelure avec douceur, comme si elle l’eût caressée. Elle refit la raie, brossa la barbe, puis roula lentement les moustaches sur son doigt, ainsi qu’elle avait coutume de le faire, sans doute, en des familiarités d’amour.

«Et tout à coup, lâchant ce qu’elle tenait aux mains, elle saisit la tête inerte de son amant, et regarda longuement, désespérément cette face morte qui ne lui sourirait plus; puis, s’abattant sur lui, elle l’étreignit à pleins bras, en l’embrassant avec fureur. Ses baisers tombaient, comme des coups, sur la bouche fermée, sur les yeux éteints, sur les tempes, sur le front. Puis, s’approchant de l’oreille, comme s’il eût pu l’entendre encore, comme pour balbutier le mot qui fait plus ardentes les étreintes, elle répéta, dix fois de suite, d’une voix déchirante: «Adieu, chéri.»

«Mais la pendule sonna minuit.

«J’eus un sursaut: «Bigre, minuit! c’est l’heure où ferme le cercle. Allons, madame, de l’énergie!»

«Elle se redressa. J’ordonnai: «Portons-le dans le salon. Nous le prîmes tous trois, et, l’ayant emporté, je le fis asseoir sur un canapé, puis j’allumai les candélabres.

«La porte de la rue s’ouvrit et se referma lourdement. C’était Lui déjà. Je criai: «Rosé, vite, apportez-moi les serviettes et la cuvette, et refaites la chambre; dépêchez-vous, nom de Dieu! Voilà M. Lelièvre qui rentre.»

«J’entendis les pas monter, s’approcher. Des mains, dans l’ombre, palpaient les murs. Alors j’appelai: «Par ici, mon cher: nous avons eu un accident.»

«Et le mari stupéfait parut sur le seuil, un cigare à la bouche. Il demanda: «Quoi? Qu’y a-t-il? Qu’est-ce que cela?»

«J’allai vers lui: «Mon bon, vous nous voyez dans un rude embarras. J’étais resté tard à bavarder chez vous avec votre femme et notre ami qui m’avait amené dans sa voiture. Voilà qu’il s’est affaissé tout à coup, et depuis deux heures, malgré nos soins, il demeure sans connaissance. Je n’ai pas voulu appeler des étrangers. Aidez-moi donc à le faire descendre; je le soignerai mieux chez lui.»

«L’époux surpris, mais sans méfiance, ôta son chapeau; puis il empoigna sous ses bras son rival désormais inoffensif. Je m’attelai entre les jambes, comme un cheval entre deux brancards; et nous voilà descendant l’escalier, éclairés maintenant par la femme.

«Lorsque nous fûmes devant la porte, je redressai le cadavre et je lui parlai, l’encourageant pour tromper son cocher.—«Allons, mon brave ami, ce ne sera rien; vous vous sentez déjà mieux, n’est-ce pas? Du courage, voyons, un peu de courage, faites un petit effort, et c’est fini.»

«Comme je sentais qu’il allait s’écrouler, qu’il me glissait entre les mains, je lui flanquai un grand coup d’épaule qui le jeta en avant et le fit basculer dans la voiture, puis je montai derrière lui.

«Le mari inquiet me demandait: «Croyez-vous que ce soit grave?»

Je répondis: «Non» en souriant, et je regardai la femme. Elle avait passé son bras sous celui de l’époux légitime et elle plongeait son oeil fixe dans le fond obscur du coupé.

«Je serrai les mains, et je donnai l’ordre de partir. Tout le long de la route, le mort me retomba sur l’oreille droite.

«Quand nous fûmes arrivés chez lui, j’annonçai qu’il avait perdu connaissance en chemin. J’aidai à le remonter dans sa chambre, puis je constatai le décès; je jouai toute une nouvelle comédie devant sa famille éperdue. Enfin je regagnai mon lit, non sans jurer contre les amoureux.»

Le docteur se tut, souriant toujours.

La jeune femme crispée demanda:

«Pourquoi m’avez-vous raconté cette épouvantable histoire?»

Il salua galamment:

«Pour vous offrir mes services à l’occasion.»