MÉLICERTE
ET
LA PASTORALE COMIQUE
BALLETS
REPRÉSENTÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE DEVANT LA COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 2 DÉCEMBRE 1666.
Fatigué de sa vie conjugale, Molière, qui avait écrit le Tartuffe sans pouvoir le jouer, et fait représenter le Misanthrope, jouissait, à Auteuil, dans une maison qu'il louait à très-haut prix, d'une aisance considérable et de l'amitié de Boileau, de Chapelle, de la Fontaine. Il faisait du bien, disposait généreusement de sa fortune, protégeait les jeunes talents et se consolait ainsi. Le hasard lui envoya un jeune enfant en haillons, fils de comédien, né parmi les bohèmes, d'une beauté rare, d'une vive intelligence, d'une grande aptitude à tout comprendre et à tout imiter. Molière le retira chez lui, lui apprit l'histoire, cultiva ses qualités d'esprit, l'adopta et le produisit auprès de ses amis. Baron (c'était son nom) devait traverser la fin du dix-septième et la première moitié du dix-huitième siècle en triomphateur, adoré des femmes, le premier comédien de son siècle. Molière l'avait formé de ses propres mains.
Lorsqu'il reçut du roi l'ordre de composer une pastorale et une comédie nouvelle pour le Ballet des Muses, que disposait Benserade, et où devait danser le roi lui-même à Saint-Germain, le 2 décembre 1666, le rôle principal fut réservé au jeune enfant que le poëte protégeait. Objet des innocentes caresses et des préférences de trois ou quatre jeunes femmes de la troupe de Molière, cet enfant, d'une beauté rare et d'une grâce parfaite, placé comme l'Indien Crichna au milieu des bergères ou gopis, offrait un spectacle neuf, charmant, naïf, intéressant, digne de la Pastorale, et dont le tact pittoresque de l'artiste se plut à s'emparer pour orner de ses couleurs les plus fraîches les contours délicats du tableau. Mademoiselle Duparc, mademoiselle Debrie, avaient rivalisé de complaisances et d'amabilités pour l'enfant choisi, et Molière mit en scène ce riant ensemble. C'est Mélicerte.
Mais depuis longtemps Armande, perle étincelante, étoile adorée de ce petit monde, concentrait tous les hommages. Elle trouva mauvais que ce jeune enfant l'éclipsât. Sa vanité de femme et d'actrice en fut blessée. S'il faut en croire la tradition, elle prodigua les mauvais traitements à l'enfant et le mit en fuite. En vain Molière essaya de le retenir. Baron osa se présenter lui-même à Louis XIV, et lui demander de quitter la troupe de son bienfaiteur, permission que le roi lui accorda. Baron consentit seulement à jouer son rôle dans Mélicerte, dont Molière, arrêté sans doute par tant de contrariétés irritantes, ne termina que les deux premiers actes.
Fraîcheur de sentiment, grâce de détail, un ton élégiaque et lyrique, rare chez Molière, distinguent ce charmant débris, ce fragment précieux et léger, imitation souvent heureuse de la pastorale italienne et espagnole, qui ne trouva place que dans la troisième entrée du Ballet des Muses. De la Pastorale comique, qui suivait Mélicerte, il ne nous reste que les paroles, les airs mis en musique par Lulli, airs que rien ne rattache l'un à l'autre; amas confus de ruines poétiques à travers lesquelles on entrevoit quelques traces des inventions pittoresques et la profonde perturbation d'esprit que ressentit Molière, privé de tout ce que son cœur aimait, désirait ou protégeait. Ces fragments, qui sont dans le goût du Pastor fido et des Loas, de Calderon, ou lui parurent indignes d'être conservés, ou lui rappelèrent de trop douloureux souvenirs de cette époque de sa vie, car il les brûla de sa main.
| PERSONNAGES. | ACTEURS. |
| MÉLICERTE, bergère. | MlleDuparc. |
| DAPHNÉ, bergère. | MlleDebrie. |
| ÉROXÈNE, bergère. | MlleMolière. |
| MYRTIL, amant de Mélicerte. | Baron. |
| ACANTHE, amant de Daphné. | La Grange. |
| TYRÈNE, amant d'Éroxène. | Du Croisy. |
| LYCARSIS, pâtre, cru père de Myrtil. | Molière. |
| CORINNE, confidente de Mélicerte. | Mad.Béjart. |
| NICANDRE, berger. | |
| MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte. | |
| La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé. | |
ACTE PREMIER
SCÈNE I.—DAPHNÉ, ÉROXÈNE, ACANTHE, TYRÈNE.
ACANTHE.
TYRÈNE.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
ACANTHE, à Daphné.
TYRÈNE, à Éroxène.
DAPHNÉ, à Acanthe.
ÉROXÈNE, à Tyrène.
ACANTHE.
TYRÈNE.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
ACANTHE.
TYRÈNE.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
ACANTHE.
TYRÈNE.
ACANTHE.
Daigne au moins, par pitié, lui dire un mot ou deux.
TYRÈNE.
Et sache d'où pour moi procède tant de haine.
SCÈNE II.—DAPHNÉ, ÉROXÈNE.
ÉROXÈNE.
D'où vient que tu lui fais un si dur traitement?
DAPHNÉ.
D'où vient que sans pitié tu vois couler ses larmes?
ÉROXÈNE.
La raison te condamne à répondre avant moi.
DAPHNÉ.
Parce qu'à d'autres vœux je me trouve sensible.
ÉROXÈNE.
Parce qu'un autre choix est maître de mon cœur.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
Je puis facilement contenter ton désir;
Et de la main d'Atis, ce peintre inimitable,
J'en garde dans ma poche un portrait admirable
Qui, jusqu'au moindre trait lui ressemble si fort,
Qu'il est sûr que tes yeux le connoîtront d'abord.
ÉROXÈNE.
Et payer ton secret en pareille monnoie[112].
J'ai de la main aussi de ce peintre fameux
Un aimable portrait de l'objet de mes vœux,
Si plein de tous ses traits et de sa grâce extrême
Que tu pourras d'abord te le nommer toi-même.
DAPHNÉ.
Est tout à fait semblable à celle que je voi.
ÉROXÈNE.
Et, certe, il faut qu'Atis les ait fait faire ensemble.
DAPHNÉ.
Confidence à nos yeux du secret de nos cœurs.
ÉROXÈNE.
Et qui parle le mieux, de l'un ou l'autre ouvrage.
DAPHNÉ.
Au lieu de ton portrait, tu m'as rendu le mien.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
Tu fais de ces portraits même chose que moi.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE, mettant les deux portraits l'un à côté de l'autre.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
Les soins que pour son sort son mérite m'inspire.
ÉROXÈNE.
Dans le dessein que j'ai de m'assurer son cœur.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer.
ÉROXÈNE.
Et Diane, sans honte, en seroit amoureuse.
DAPHNÉ.
Et, si j'avois cent cœurs, ils seroient tous pour lui.
ÉROXÈNE.
Et, si j'avois un spectre, il en seroit le maître.
DAPHNÉ.
On nous voudroit du sein arracher cet amour:
Nos âmes dans leurs vœux sont trop bien affermies.
Ne tâchons, s'il se peut, qu'à demeurer amies;
Et, puisqu'en même temps, pour le même sujet,
Nous avons toutes deux formé même projet,
Mettons dans ce débat la franchise en usage,
Ne prenons l'une et l'autre aucun lâche avantage,
Et courons nous ouvrir ensemble à Lycarsis
Des tendres sentimens où nous jette son fils.
ÉROXÈNE.
Comme un tel fils est né d'un père de la sorte;
Et sa taille, son air, sa parole, et ses yeux,
Feroient croire qu'il est issu du sang des dieux.
Mais enfin j'y souscris, courons trouver ce père,
Allons-lui de nos cœurs découvrir le mystère;
Et consentons qu'après, Myrtil entre nous deux
Décide par son choix ce combat de nos vœux.
DAPHNÉ.
Ils pourront le quitter, cachons-nous pour attendre.
SCÈNE III.—LYCARSIS, MOPSE, NICANDRE.
NICANDRE, à Lycarsis.
LYCARSIS.
Cela ne se dit pas comme vous le pensez.
MOPSE.
Ménalque, pour chanter, n'en fait pas davantage.
LYCARSIS.
Une nouvelle à dire est d'un puissant éclat.
Je me veux mettre un peu sur[113] l'homme d'importance,
Et jouir quelque temps de votre impatience.
NICANDRE.
MOPSE.
NICANDRE.
LYCARSIS.
Et me dites chacun quel don vous me ferez
Pour obtenir de moi ce que vous désirez.
MOPSE.
Il brûle de parler, bien plus que nous d'entendre.
Sa nouvelle lui pèse, il veut s'en décharger;
Et ne l'écouter pas est le faire enrager.
LYCARSIS.
NICANDRE.
LYCARSIS.
MOPSE.
LYCARSIS.
NICANDRE.
LYCARSIS.
Je ne dirai donc mot, et vous ne saurez rien.
MOPSE.
LYCARSIS.
Le roi vient honorer Tempé de sa présence;
Qu'il entra dans Larisse hier sur le haut du jour;
Qu'à l'aise je l'y vis avec toute sa cour;
Que ces bois vont jouir aujourd'hui de sa vue,
Et qu'on raisonne fort touchant cette venue.
NICANDRE.
LYCARSIS.
Ce ne sont que seigneurs, qui, des pieds à la tête,
Sont brillans et parés comme au jour d'une fête;
Ils surprennent la vue; et nos prés au printemps,
Avec toutes leurs fleurs, sont bien moins éclatans.
Pour le prince, entre tous, sans peine on le remarque,
Et d'une stade[114] loin il sent son grand monarque:
Dans toute sa personne il a je ne sais quoi
Qui d'abord fait juger que c'est un maître roi.
Il le fait d'une grâce à nulle autre seconde;
Et cela, sans mentir, lui sied le mieux du monde.
On ne croiroit jamais comme de toutes parts
Toute sa cour s'empresse à chercher ses regards:
Ce sont autour de lui confusions plaisantes;
Et l'on diroit d'un tas de mouches reluisantes
Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
Enfin l'on ne voit rien de si beau sous le ciel;
Et la fête de Pan, parmi nous si chérie,
Auprès de ce spectacle est une gueuserie.
Mais, puisque sur le fier vous vous tenez si bien,
Je garde ma nouvelle, et ne veux dire rien.
MOPSE.
LYCARSIS.
MOPSE.
SCÈNE IV.—ÉROXENE, DAPHNÉ, LYCARSIS.
LYCARSIS, se croyant seul.
Quand ils font les benêts et les impertinens.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
LYCARSIS.
Qui vous aime beaucoup et soit digne de vous!
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
A pris chez vous le trait dont il blesse nos cœurs.
ÉROXÈNE.
Et voir qui de nous deux aura la préférence.
LYCARSIS.
DAPHNÉ.
LYCARSIS.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
LYCARSIS.
ÉROXÈNE.
LYCARSIS.
DAPHNÉ.
On peut, sans nulle honte, en faire un libre aveu.
LYCARSIS.
ÉROXÈNE.
Et du choix de nos cœurs la beauté l'autorise.
LYCARSIS.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
LYCARSIS.
ÉROXÈNE.
LYCARSIS.
Je tiens de feu ma femme; et je me sens, comme elle,
Pour les désirs d'autrui beaucoup d'humanité,
Et je ne suis point homme à garder de fierté[115].
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
LYCARSIS.
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
LYCARSIS.
Qui soit propre à ranger au joug du mariage.
DAPHNÉ.
Et l'on veut s'engager un bien si précieux,
Prévenir d'autres cœurs, et braver la fortune
Sous les fermes liens d'une chaîne commune.
ÉROXÈNE.
Il rompt l'ordre commun et devance le temps,
Notre flamme pour lui veut en faire de même,
Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême.
LYCARSIS.
Et cet Athénien qui fut chez moi vingt mois,
Qui, le trouvant joli, se mit en fantaisie
De lui remplir l'esprit de sa philosophie,
Sur de certains discours l'a rendu si profond,
Que, tout grand que je suis, souvent il me confond.
Mais, avec tout cela, ce n'est encor qu'enfance,
Et son fait est mêlé de beaucoup d'innocence.
DAPHNÉ.
Je ne le croie atteint déjà d'un peu d'amour;
Et plus d'une aventure à mes yeux s'est offerte
Où j'ai connu qu'il suit la jeune Mélicerte.
ÉROXÈNE.
LYCARSIS.
Pour elle, passe encore! elle a deux ans de plus;
Et deux ans, dans son sexe est une grande avance.
Mais, pour lui, le jeu seul l'occupe tout, je pense,
Et les petits désirs de se voir ajusté
Ainsi que les bergers de haute qualité.
DAPHNÉ.
Attacher sa fortune à notre destinée.
ÉROXÈNE.
Nous assurer de loin l'empire de son cœur.
LYCARSIS.
Je suis un pauvre pâtre; et ce m'est trop de gloire
Que deux nymphes d'un rang le plus haut du pays
Disputent à se faire un époux de mon fils.
Puisqu'il vous plaît qu'ainsi la chose s'exécute,
Je consens que son choix règle votre dispute;
Et celle qu'à l'écart laissera cet arrêt
Pourra, pour son recours, m'épouser s'il lui plaît.
C'est toujours même sang, et presque même chose.
Mais le voici. Souffrez qu'un peu je le dispose,
Il tient quelque moineau qu'il a pris fraîchement
Et voilà ses amours et son attachement.
SCÈNE V.—ÉROXÈNE, DAPHNÉ et LYCARSIS, dans le fond du théâtre, MYRTIL.
MYRTIL, se croyant seul, et tenant un moineau dans une cage.
Qui contre ce qui vous arrête
Vous débattez tant à mes yeux,
De votre liberté ne plaignez point la perte:
Votre destin est glorieux,
Je vous ai pris pour Mélicerte.
Elle vous baisera, vous prenant dans sa main,
Et de vous mettre en son sein
Elle vous fera la grâce.
Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau?
Et qui des rois, hélas! heureux petit moineau!
Ne voudroit être en votre place?
LYCARSIS.
Il s'agit d'autre chose ici que de moineau.
Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois te prétendent.
Et tout jeune, déjà pour époux te demandent.
Je dois, par un hymen, t'engager à leurs vœux,
Et c'est toi que l'on veut qui choisisses des deux.
MYRTIL.
LYCARSIS.
Vois quel est ton bonheur, et bénis la fortune.
MYRTIL.
S'il n'est aucunement souhaité de mon cœur?
LYCARSIS.
A l'honneur qu'elles font on songe à bien répondre.
ÉROXÈNE.
Deux nymphes, ô Myrtil! viennent s'offrir à vous;
Et de vos qualités les merveilles écloses
Font que nous renversons ici l'ordre des choses.
DAPHNÉ.
Consulter, sur ce choix, vos yeux et votre cœur;
Et nous n'en voulons point prévenir les suffrages
Par un récit paré de tous nos avantages.
MYRTIL.
Mais cet honneur, pour moi, je l'avoue, est trop grand.
A vos rares bontés il faut que je m'oppose;
Pour mériter ce sort, je suis trop peu de chose;
Et je serois fâché, quels qu'en soient les appas,
Qu'on vous blâmât pour moi de faire un choix trop bas.
ÉROXÈNE.
Et ne vous chargez point du soin de notre gloire.
DAPHNÉ.
Et laissez-nous juger ce que vous méritez.
MYRTIL.
Et peut seul empêcher que mon cœur vous contente.
Le moyen de choisir de deux grandes beautés,
Égales en naissance et rares qualités?
Rejeter l'une ou l'autre est un crime effroyable,
Et n'en choisir aucune est bien plus raisonnable.
ÉROXÈNE.
Au lieu d'une, Myrtil, vous en outragez deux.
DAPHNÉ.
Ces raisons ne font rien à vouloir s'en défendre.
MYRTIL.
Celle-ci le fera: j'aime d'autres appas;
Et je sens bien qu'un cœur qu'un bel objet engage
Est insensible et sourd à tout autre avantage.
LYCARSIS.
Et savez-vous, morveux! ce que c'est que d'aimer?
MYRTIL.
LYCARSIS.
MYRTIL.
Me faire un cœur sensible et tendre comme il est.
LYCARSIS.
MYRTIL.
LYCARSIS.
MYRTIL.
LYCARSIS.
MYRTIL.
LYCARSIS.
MYRTIL.
LYCARSIS.
Me...
DAPHNÉ.
LYCARSIS.
Ou je vais lui donner le fouet tout devant vous.
Ah! ah! je vous ferai sentir que je suis père!
DAPHNÉ.
ÉROXÈNE.
Dont la beauté, Myrtil, vous a fait son amant?
MYRTIL.
ÉROXÈNE.
DAPHNÉ.
MYRTIL.
Daignez considérer, de grâce, que je l'aime,
Et ne me jetez point dans un désordre extrême.
Si j'outrage, en l'aimant, vos célestes attraits,
Elle n'a point de part au crime que je fais;
C'est de moi, s'il vous plaît, que vient toute l'offense.
Il est vrai, d'elle à vous, je sais la différence;
Mais par sa destinée on se trouve enchaîné;
Et je sens bien enfin que le ciel m'a donné
Pour vous tout le respect, nymphes, imaginable,
Pour elle tout l'amour dont une âme est capable.
Je vois, à la rougeur qui vient de vous saisir,
Que ce que je vous dis ne vous fait pas plaisir.
Si vous parlez, mon cœur appréhende d'entendre
Ce qui peut le blesser par l'endroit le plus tendre;
Et, pour me dérober à de semblables coups,
Nymphes, j'aime bien mieux prendre congé de vous.
LYCARSIS.
Il fuit; mais on verra qui de nous est le maître.
Ne vous effrayez point de tous ces vains transports;
Vous l'aurez pour époux, j'en réponds corps pour corps.
ACTE II
SCÈNE I.—MÉLICERTE, CORINNE.
MÉLICERTE.
Et c'est de Lycarsis qu'elle tient la nouvelle?
CORINNE.
MÉLICERTE.
Ont su toucher d'amour Éroxène et Daphné?
CORINNE.
MÉLICERTE.
Qu'ensemble elles en ont déjà fait la demande?
Et que, dans ce débat, elles ont fait dessein
De passer, dès cette heure, à recevoir sa main?
Ah! que tes mots ont peine à sortir de ta bouche!
Et que c'est foiblement que mon souci te touche!
CORINNE.
MÉLICERTE.
CORINNE.
MÉLICERTE.
Qu'avec ces mots, hélas! tu me perces le cœur?
CORINNE.
MÉLICERTE.
Auprès d'elles me rend trop peu considérable,
Et qu'à moi, par leur rang, on les va préférer,
N'est-ce pas une idée à me désespérer?
CORINNE.
MÉLICERTE.
Mais, dis, quels sentimens Myrtil a-t-il fait voir?
CORINNE.
MÉLICERTE.
Cruelle!
CORINNE.
Et de tous les côtés, je trouve à vous déplaire.
MÉLICERTE.
D'un cœur, hélas! rempli de tendres sentimens;
Va-t'en: laisse-moi seule, en cette solitude,
Passer quelques momens de mon inquiétude.
SCÈNE II.—MÉLICERTE
Et Bélise avoit su trop bien m'en informer.
Cette charmante mère, avant sa destinée,
Me disoit une fois, sur le bord du Pénée:
«Ma fille, songe à toi; l'amour aux jeunes cœurs
»Se présente toujours entouré de douceurs.
»D'abord il n'offre aux yeux que choses agréables;
»Mais il traîne après lui des troubles effroyables;
»Et, si tu veux passer tes jours dans quelque paix,
»Toujours, comme d'un mal, défends-toi de ses traits.»
De ces leçons, mon cœur, je m'étois souvenue;
Et, quand Myrtil venoit à s'offrir à ma vue,
Qu'il jouoit avec moi, qu'il me rendoit des soins,
Je vous disois toujours de vous y plaire moins:
Vous ne me crûtes point; et votre complaisance
Se vit bientôt changée en trop de bienveillance.
Dans ce naissant amour qui flattoit vos désirs.
Vous ne vous figuriez que joie et que plaisirs;
Cependant vous voyez la cruelle disgrâce
Dont en ce triste jour le destin vous menace,
Et la peine mortelle où vous voilà réduit.
Ah! mon cœur! ah! mon cœur! je vous l'avois bien dit.
Mais tenons, s'il se peut, notre douleur couverte.
Voici...
SCÈNE III.—MYRTIL, MÉLICERTE.
MYRTIL.
Un petit prisonnier que je garde pour vous,
Et dont peut-être un jour je deviendrai jaloux.
C'est un jeune moineau, qu'avec un soin extrême
Je veux, pour vous l'offrir, apprivoiser moi-même.
Le présent n'est pas grand; mais les divinités
Ne jettent leurs regards que sur les volontés.
C'est le cœur qui fait tout; et jamais la richesse
Des présents que... Mais, ciel! d'où vient cette tristesse?
Qu'avez-vous, Mélicerte, et quel sombre chagrin
Se voit dans vos beaux yeux répandu ce matin?
Vous ne répondez point; et ce morne silence
Redouble encor ma peine et mon impatience.
Parlez. De quel ennui ressentez-vous les coups?
Qu'est-ce donc?
MÉLICERTE.
MYRTIL.
Et je vois cependant vos yeux couverts de larmes.
Cela s'accorde-t-il, beauté pleine de charmes?
Ah! ne me faites point un secret dont je meurs,
Et m'expliquez, hélas! ce que disent ces pleurs.
MÉLICERTE.
MYRTIL.
Et ne blessez-vous pas notre amour aujourd'hui,
De vouloir me voler ma part de votre ennui[117]?
Ah! ne le cachez point à l'ardeur qui m'inspire.
MÉLICERTE.
J'ai su que, par un choix plein de gloire pour vous,
Éroxène et Daphné vous veulent pour époux;
Et je vous avouerai que j'ai cette foiblesse,
De n'avoir pu, Myrtil, le savoir sans tristesse,
Sans accuser du sort la rigoureuse loi,
Qui les rend, dans leurs vœux, préférables à moi.
MYRTIL.
Vous pouvez soupçonner mon amour de foiblesse,
Et croire qu'engagé par des charmes si doux,
Je puisse être jamais à quelque autre qu'à vous!
Que je puisse accepter une autre main offerte!
Eh! que vous ai-je fait, cruelle Mélicerte!
Pour traiter ma tendresse avec tant de rigueur,
Et faire un jugement si mauvais de mon cœur?
Quoi! faut-il que de lui vous ayez quelque crainte?
Je suis bien malheureux de souffrir cette atteinte:
Et que me sert d'aimer comme je fais, hélas!
Si vous êtes si prête à ne le croire pas?
MÉLICERTE.
Si les choses étoient de part et d'autre égales;
Et, dans un rang pareil, j'oserois espérer
Que peut-être l'amour me feroit préférer;
Mais l'inégalité de bien et de naissance
Qui peut, d'elles à moi, faire la différence...
MYRTIL.
Et vos divins appas vous tiennent lieu de tout.
Je vous aime: il suffit; et, dans votre personne,
Je vois rang, biens, trésors, États, sceptre, couronne;
Et des rois les plus grands m'offrît-on le pouvoir,
Je n'y changerois pas le bien de vous avoir.
C'est une vérité toute sincère et pure;
Et pouvoir en douter est me faire une injure.
MÉLICERTE.
Que vos vœux, par leur rang, ne sont point ébranlés;
Et que, bien qu'elles soient nobles, riches et belles,
Votre cœur m'aime assez pour me mieux aimer qu'elles.
Mais ce n'est pas l'amour dont vous suivrez la voix:
Votre père, Myrtil, réglera votre choix;
Et de même qu'à vous je ne lui suis pas chère,
Pour préférer à tout une simple bergère.
MYRTIL.
Qui me puissent forcer à quitter vos beaux yeux;
Et, toujours de mes vœux reine comme vous êtes...
MÉLICERTE.
N'allez point présenter un espoir à mon cœur
Qu'il recevroit peut-être avec trop de douceur,
Et qui, tombant après comme un éclair qui passe,
Me rendroit plus cruel le coup de ma disgrâce.
MYRTIL.
Lorsque l'on vous promet de vous aimer toujours?
Que vous vous faites tort par de telles alarmes,
Et connoissez bien peu le pouvoir de vos charmes!
Eh bien, puisqu'il le faut, je jure par les dieux,
Et, si ce n'est assez, je jure par vos yeux
Qu'on me tuera plutôt que je vous abandonne.
Recevez-en ici la foi que je vous donne,
Et souffrez que ma bouche, avec ravissement,
Sur cette belle main en signe le serment.
MÉLICERTE.
MYRTIL.
SCÈNE IV.—LYCARSIS, MYRTIL, MÉLICERTE.
LYCARSIS.
MÉLICERTE, à part.
LYCARSIS.
Peste! mon petit-fils, que vous avez l'air tendre,
Et qu'en maître déjà vous savez vous y prendre!
Vous a-t-il, ce savant qu'Athènes exila,
Dans sa philosophie appris ces choses-là?
Et vous, qui lui donnez de si douce manière
Votre main à baiser, la gentille bergère,
L'honneur vous apprend-il ces mignardes douceurs
Par qui vous débauchez ainsi les jeunes cœurs?
MYRTIL.
Et ne m'accablez point d'un discours qui la blesse.
LYCARSIS.
MYRTIL.
A du respect pour vous la naissance m'engage;
Mais je saurai, sur moi, vous punir de l'outrage.
Oui, j'atteste le ciel que si, contre mes vœux,
Vous lui dites encor le moindre mot fâcheux,
Je vais avec ce fer, qui m'en fera justice,
Au milieu de mon sein vous chercher un supplice;
Et, par mon sang versé, lui marquer promptement
L'éclatant désaveu de votre emportement.
MÉLICERTE.
Et que mon dessein soit de séduire son âme.
S'il s'attache à me voir, et me veut quelque bien,
C'est de son mouvement: je ne l'y force en rien.
Ce n'est pas que mon cœur veuille ici se défendre
De répondre à ses vœux d'une ardeur assez tendre;
Je l'aime, je l'avoue, autant qu'on puisse aimer:
Mais cet amour n'a rien qui vous doive alarmer;
Et, pour vous arracher toute injuste créance,
Je vous promets ici d'éviter sa présence,
De faire place au choix où vous vous résoudrez,
Et ne souffrir ses vœux que quand vous le voudrez.
SCÈNE V.—LYCARSIS, MYRTIL.
MYRTIL.
Et, dans ces mots, votre âme a ce qu'elle souhaite;
Mais apprenez qu'en vain vous vous réjouissez;
Que vous serez trompé dans ce que vous pensez,
Et qu'avec tous vos soins, toute votre puissance,
Vous ne gagnerez rien sur ma persévérance.
LYCARSIS.
Est-ce de la façon que l'on me doit parler?
MYRTIL.
Pour rentrer au devoir je change de langage,
Et je vous prie ici, mon père, au nom des dieux,
Et par tout ce qui peut vous être précieux,
De ne vous point servir, dans cette conjoncture,
Des fiers droits que sur moi vous donne la nature.
Ne m'empoisonnez point vos bienfaits les plus doux.
Le jour est un présent que j'ai reçu de vous:
Mais de quoi vous serai-je aujourd'hui redevable,
Si vous me l'allez rendre, hélas! insupportable?
Il est, sans Mélicerte, un supplice à mes yeux;
Sans ses divins appas rien ne m'est précieux;
Ils font tout mon bonheur et toute mon envie;
Et, si vous me l'ôtez, vous m'arrachez la vie.
LYCARSIS, à part.
Qui l'auroit jamais cru de ce petit pendard?
Quel amour! quels transports! quels discours pour son âge!
J'en suis confus, et sens que cet amour m'engage.
MYRTIL, se jetant aux genoux de Lycarsis.
Vous n'avez qu'à parler: je suis prêt d'obéir.
LYCARSIS, à part.
Et ses tendres propos me font rendre les armes.
MYRTIL.
Vous peut de mon destin donner quelque pitié,
Accordez Mélicerte à mon ardente envie,
Et vous ferez bien plus que me donner la vie.
LYCARSIS.
MYRTIL.
LYCARSIS.
MYRTIL.
LYCARSIS.
MYRTIL.
A me donner sa main?
LYCARSIS.
MYRTIL.
Que je baise vos mains après tant de bonté!
LYCARSIS.
Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse?
Et ne se sent-on pas certains mouvemens doux,
Quand on vient à songer que cela sort de vous?
MYRTIL.
Ne changerez-vous point, dites-moi, de pensée?
LYCARSIS.
MYRTIL.
Si de ces sentimens on vous fait revenir?
Prononcez le mot.
LYCARSIS.
Je m'en vais trouver Mopse, et lui faire ouverture
De l'amour que sa nièce et toi vous vous portez.
MYRTIL.
Seul.
Quelle heureuse nouvelle à dire à Mélicerte!
Je n'accepterois pas une couronne offerte,
Pour le plaisir que j'ai de courir lui porter
Ce merveilleux succès qui la doit contenter.
SCÈNE VI.—ACANTHE, TYRÈNE, MYRTIL.
ACANTHE.
Qui nous ont préparé des matières de larmes;
Et leur naissant éclat, fatal à nos ardeurs,
De ce que nous aimons nous enlève les cœurs.
TYRÈNE.
Vous tournerez ce choix dont courent les nouvelles?
Et sur qui doit de nous tomber ce coup affreux,
Dont se voit foudroyé tout l'espoir de nos vœux?
ACANTHE.
Et nous dites quel sort votre cœur nous partage.
TYRÈNE.
En mourir tout d'un coup que traîner si longtemps.
MYRTIL.
La belle Mélicerte a captivé mon âme.
Auprès de cet objet mon sort est assez doux,
Pour ne pas consentir à rien prendre sur vous;
Et, si vos vœux enfin n'ont que les miens à craindre,
Vous n'aurez, l'un ni l'autre, aucun lieu de vous plaindre.
ACANTHE.
TYRÈNE.
MYRTIL.
Je me suis excusé de ce choix plein de gloire:
J'ai de mon père encor changé les volontés,
Et l'ai fait consentir à mes félicités.
ACANTHE, à Tyrène.
Et qu'à notre poursuite elle ôte un grand obstacle!
TYRÈNE, à Acanthe.
Et nous donner moyen d'être contens tous deux.
SCÈNE VII.—NICANDRE, MYRTIL, ACANTHE, TYRÈNE.
NICANDRE.
MYRTIL.
NICANDRE.
MYRTIL.
NICANDRE.
C'est pour elle qu'ici le roi s'est transporté;
Avec un grand seigneur on dit qu'il la marie.
MYRTIL.
NICANDRE.
Oui, le roi vient chercher Mélicerte en ces lieux;
Et l'on dit qu'autrefois feu Bélise sa mère,
Dont tout Tempé croyoit que Mopse étoit le frère...
Mais je me suis chargé de la chercher partout:
Vous saurez tout cela tantôt de bout en bout.
MYRTIL.
ACANTHE.
FIN DE MÉLICERTE.