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Mon amie Nane

Chapter 13: I
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About This Book

A narrator recollects his relationship with Nane, a woman of ambiguous status whose physical allure and unpredictable speech become a lens for reflections on desire, symbolism, and the hidden correspondences between things. The text alternates episodic scenes of intimacy and social observation with lyrical, aphoristic meditations that treat sensual experience as a form of knowing. Portraits of courtiers and encounters sketch a milieu of manners and conflicting emotions while recurring images—music, gestures, and objects—are read as signs that reveal larger philosophical and poetic ideas about love, art, and the unity of appearances.




VII

Nane-au-Miroir

I

«Abyssus abyssum fricat.»
                              (N.)

L'abyme appelle l'abyme.







C'est un dessin d'Aubrey Beardsley, cet excellent élève du Primatice, un dessin pour la «Boucle» de Pope, qui a inspiré la table drapée de batiste et de dentelle où mon amie Nane, qui devait dîner en peau ce soir-là, se tenait assise. Les brosses, les houppes, les limes, dont elle avait cessé de se servir, gisaient en désordre et, sous les ampoules voilées de rose-saumon, elle considérait dans un miroir ourlé d'or, l'ambre pâle de ses épaules ou de ses bras, et cette face victorieuse qui lui est à elle-même comme un monstre toujours nouveau. Elle fit reluire les dorures de ses yeux, abaissa ses paupières jusqu'à ne plus apercevoir que la tache des cils, retroussa de côté sa lèvre supérieure pour se donner l'air sardonique, et, découvrant enfin l'ombre touffue d'une double aisselle en croisant ses mains derrière son cou, me dit:

—Pensez-vous que moi aussi je deviendrai vieille?

Comme je m'apprêtais à ne pas répondre, on vint annoncer Eliburru, qui devait dîner avec nous; et je priai Nane qu'on l'introduisit ici même.

Le philosophe était magnifiquement vêtu. Son habit, tout battant neuf, lui allait comme un gant—comme un gant trop large; et il portait avec effort un chapeau à claque dont il semblait se demander tour à tour si c'était un tambour de basque, ou un plateau à petit verres.

Mais Nane dit encore:

—Moi aussi, est-ce que vous ne croyez pas que je deviendrai vieille, un jour?

—Non, pas un jour, répondit le philosophe. C'est la nuit qu'on vieillit, qu'on devient flasque et ridé, qu'on se poche.

—Pourquoi?

—C'est qu'il y a des bêtes, Nane, des bêtes frileuses et presque invisibles, qui vivent de notre sommeil. Quand vous êtes si profondément endormie que vous ne savez plus même si vous dormez seule, elles se coulent frissonnantes entre vos draps, et c'est alors que vous rêvez d'abymes et de bien-aimé. Elles, cependant, de leurs doigts pâles, de leurs lèvres, tâchent de ravir votre jeunesse; elles vous sucent le sang, ou se repaissent des baisers que vous donnez à l'amant imaginaire. Et un matin, au sortir de leurs bras, vous vous réveillerez lasse, avec deux ou trois rides au coin de ces yeux jusqu'alors iréprochables: ce sera la patte d'oie.

—Oh quelle horreur! on dirait que vous y avez passé.

—Je n'ai pas eu, Nane, à perdre de beauté, qui d'ailleurs ne m'aurait pas offert un suffisant gagne-pain. Mais pensez-vous tout de même que j'aie dansé de joie de voir un jour à mon réveil que le ventre me pointait?

—Vous deviez être bien durant la constatation. Est-ce que vous aviez un gilet de flanelle?

Et Nane s'esclaffe. Mais tout à coup elle pousse un cri:

—Ah! Seigneur, j'ai quelque chose au coin des yeux quand je ris, c'est horrible: est-ce que c'est la patte d'oie?

Elle semble tout près de pleurer et je la console:

—Que parlez-vous de vieillir, Nane, à vingt-deux ans! Vous avez l'éternité devant vous. Et n'écoutez pas ce sinistre philosophe avec ses histoires de gouges. Il n'y a d'autres bêtes, la nuit, que celles que vous voulez bien.

Elle paraît rassurée et jette au miroir un glorieux sourire qui est comme l'aube sur les eaux dormantes d'un étang.

—Pourtant, dit-elle, il y en a des choses comme ça, la nuit. Noctiluce m'a promis même de m'en faire voir, mais j'ai peur.

—Moi j'ai peur que votre amie ne se moque de vous, Nane. On m'a toujours dit que les femmes, au contraire des chiens, ne voyaient pas de fantômes.

—Elles y perdent, dit Eliburru. Les spectres sont des créatures délicieuses. Je me rappelle, dans une vieille rue de ma vieille ville, une maison toute noire, faite aux trois quarts d'escaliers et de corridors, où je recevais une amie que j'avais alors dans le commerce; une amie qui était la jeunesse même, la joie, et d'une chair incomparable. Or elle ne parvint jamais à distinguer une dame vêtue d'un reflet de lilas, qui entrait souvent en même temps qu'elle et nous considérait avec, je ne sais quelle ombre de sourire. Mais elle en avait, grâce à mes récits, une peur qui ne se pouvait vaincre.

—Quand je serai une vieille dame morte, dit Nane, j'aimerai à me vêtir, moi aussi, de brouillard lilas, et de fumée rose; je me nourrirai avec le parfum des fleurs; ou avec l'odeur des prunes, qui est délicieuse et qui me donne des envies d'amour.

Elle ferme les yeux et s'imagine peut-être, dans l'ombre et l'herbe d'un verger, sucer l'or des mirabelles, tandis que les abeilles bruissent autour des branches et qu'un papillon couleur de soufre se balance indolemment au milieu de la chaleur.

—Mais je ne sais pas du tout, reprend-elle, ce que je ferai quand je serai une vieille dame vivante. Peut-être vendrai-je des journaux dans un kiosque, près de Saint-Lago avec un roquet qui aboiera aux clients. Il ne me sera pas resté d'amis, personne ne viendra causer avec moi, jamais, pas même le sergent de ville; et j'aurai envie de pleurer à voir les mômes, sur le trottoir, découvrir leurs chaussettes—comme moi, jadis.

—Ne pleurez pas, bébé, les choses ne seront pas si noires, mais, au contraire, un de vos amis vous ayant acheté un fonds de commerce, vous trônerez au milieu d'une belle épicerie. Il y aura tout autour de vous des ananas écailleux, mille pâtés dans des boîtes brillantes, et ces flacons où les fruits confits ressemblent aux pierres les plus précieuses. Il y aura aussi les regards en coulisse des garçons qui loucheront sur la patronne en pensant à tant de belle chair perdue sous vos amples jupes. Car vous serez grasse, Nane; mais vous serez sévère aussi et ne souffrirez point de galanterie des subalternes.

—Et pourquoi, dit le philosophe, ne seriez-vous pas la châtelaine d'une bicoque Louis XIII, blanche et rouge, qu'on apercevrait de loin à travers les trembles? Vous y porteriez le deuil honorable de feu le colonel de réserve votre mari; il aurait toujours sa place à la table où, trois fois la semaine, vous joueriez le whist avec quelque hobereau sondeur du voisinage et monsieur le curé.

—Non, non, pas de curé, ça porte malheur!

—Ah ça! Nane, seriez-vous devenue anticléricale?

—Mon ami, répond-elle avec un regard majestueux, je ne suis plus une enfant. Je pense que les curés sont des hommes comme les autres.

—Mais vous ne crachez pas chaque fois qu'un homme vous approche, il me semble.

—Il y a des moments où je me demande si vous n'êtes pas un peu idiot.

Dans le silence qui suit cette déclaration, entre Noctiluce, que personne n'attendait: on dirait l'heure qui précède les cyclones, et que les choses deviennent noires autour d'elle.

—Voilà, dit le philosophe, quelqu'un qui va nous dire ce que fera Nane une fois vieille.

Les deux femmes sont sur le sofa, et Noctiluce, en fixant sur sa compagne des yeux lourds de passé:

—Je sais, dit-elle, moi, ce qu'elle fera avant même d'être vieille. Parce qu'elle aura aimé, quoique on lui ait dit, ce qu'il ne faut pas aimer, nous nous vengerons; elle deviendra folle. Alors elle ira de long en large dans sa cage, ridée et nue, en poussant des cris. Ou bien elle se tiendra accroupie, à manger de la terre.

Nane est devenue toute blanche; alors Noctiluce se penche plus près d'elle encore, et lui parle bas.



II


«Sathan propior nobis est quam ullus credere
possit. Hæc non sunt vana et inania terriculamenta.»

(M. LUTHER. Colloquia. t. I, page 240,
édition Bindseil.
)

Le diable est plus notre voisin qu'on ne saurait
croire: ce n'est pas un vide et vain épouvantail.










Nane est à son miroir, de nouveau. Mais elle n'y jette, dirait-on, que des regards languissants et sans fierté, comme si elle était moins orgueilleuse aujourd'hui que lasse de cette image, et d'elle-même. Comme elle s'est, entre tant, brouillée de nouveau avec sa manucure, elle fait ses ongles toute seule; et il est manifeste qu'elle y est distraite: celui de l'annulaire gauche a été sur les côtés limé trop près de la chair, et elle oublie à plusieurs reprises de mettre du corail sur le chamois.

Voilà trois semaines que je ne l'ai vue, ayant été appelé en province et en famille par un de ces partages à l'amiable qui ne laissent pas de rappeler à l'occasion quelque conciliabule de gentilshommes, après détroussement de diligence.

—Qu'avez-vous fait de bon, Nane, ces temps-ci?

—Je n'ai rien fait, dit-elle; rien fait de bon.

—Et Noctiluce? dis-je, songeant qu'à mon départ on commençait de la rencontrer beaucoup ici.

Nane a l'air gêné:

—Je l'ai vue un peu, répond-elle; je n'ai plus envie de la voir.

—Elle vous ennuie, déjà?

—Non, non. Mais, voyez-vous, elle m'a enseigné des choses que j'aimerais mieux pas. Ah! pourquoi êtes-vous parti?

—Enfin, qu'est-ce qu'il y a eu?

—Je vais vous le dire. Vous savez si je suis libre penseuse.

—Libre penseresse, Nane: c'est plus élégant.

—Eh bien, je ne sais plus que croire. Entre autres choses, et ça, c'était avant votre départ, elle m'a menée chez des spirites, à Passy. Là, une dame anglaise qui regardait dans une carafe m'a écrit une lettre de la part de mon père mort, et juste son écriture—comme je vous vois.

—Et qui disait?

—Oh! des choses très bien, des conseils: d'aimer ma mère, d'aimer les pauvres...

—...Pas tous, Nane, laissez-en...

—...De continuer dans la vertu.

—???

—Etc., etc. Noctiluce m'a très bien expliqué: ça veut dire qu'on peut faire ce qu'on veut si on ne pense pas mal, si on voit tout sous le... le je ne sais plus quoi... de l'amour.

—Et ensuite?

—Ensuite? Elle m'a menée chez une personne—je ne puis pas tout vous dire, et puis je crois que j'ai un peu rêvé. Bref, il était en colère, et Noctiluce lui a parlé étranger, et il s'est mis à jouer d'une espèce d'orgue. Alors ça été peu à peu comme si je fondais, et que nous serions devenus plus de trois. Et les autres faisaient signe que non, excepté un avec les yeux baissés, qui faisait signe que oui: il me semblait que c'était le plus beau. Alors il est venu vers moi,... pour m'embrasser; il a soulevé les paupières (oh!) et je suis devenue comme un glaçon.

Plus tard, je me suis retrouvée au lit, et Noctiluce dans ma chambre, qui riait, qui m'a dit que j'avais rêvé, que ça ne serait rien pour cette fois-ci, qu'il ne fallait pas en parler, ni y penser. Mais—si vous aviez vu les yeux. Quand je suis seule, ils sont toujours dans un coin de la chambre, fixés sur moi.

Et Nane presse son coeur de ses deux paumes.

—Ma pauvre Nane, on vous a tout bonnement trimballée chez un hypnotiseur. Il a pris vos mains, n'est-ce pas, et s'est mis à vous regarder?

—Pas du tout; il regardait un côté du plafond.

—Précisément, dis-je; il cachait son jeu: tout ça, ce sont des trucs. Mais, vous vous en êtes tenue là, je suppose, de vos expériences?

—Oui, c'est-à-dire, une autre fois. Je ne sais pas ce qui démantibulait Noctiluce, elle était comme folle: je l'avais toujours dessus, avec des projets extraordinaires, pour le temps que vous ne seriez pas là. Moi alors, j'ai eu envie de refaire, avec le monsieur à l'harmonium; mais elle s'est mise en colère: j'ai cru qu'elle allait me battre. Et de me dire que j'avais été trop gourde, que j'attraperais quelque chose à parler de ça, etc. Finalement, elle m'a menée à la messe noire, mais pour rire, je pense; une messe noire pour femmes seules.

—Ah! et c'est Vanor qui officiait?

—Non: c'était un vilain bonhomme, couleur cheminée. Là, il s'est donc fait un tas d'horreurs. On a beau ne plus être chrétienne, tout de même ça me dégoûtait; et encore, je crois que c'était du battage. Mais ensuite, quand le négro a été parti, on a commencé de s'amuser—et c'est là que j'ai eu peur.

—Mais de quoi, tout de bon?

—Ah! dit Nane, d'un air chaste, songez: il n'y avait plus que des femmes...

* * * * *

—Qu'en pensez-vous? dis-je au philosophe, après lui avoir rapporté les discours de Nane.

—Je ne sais trop que vous dire, rumine Eliburru dans sa barbe noire. D'une part, cette louve de Noctiluce a mené Nane à de laides orgies, cela saute aux yeux.—Mais il y a autre chose, que vous découvrirez peut-être vous-même, en y réfléchissant: je puis toujours vous dire qu'on a fait, au moins une fois, jouer cette enfant avec des jouets au-dessus de son âge et quelle s'en est tirée à bon compte—jusqu'ici. Et cette Noctiluce est vraiment singulière. C'est, je pense, une curieuse, blasée sur les tourments physiques: variété particulièrement dangereuse.

—Merci, lui dis-je, vous m'avez rendu tout cela clair comme eau de roche.




VIII

Venise sentimentale

Ibi civitas sunt Venetiae.
(OLIVARIUS in Pompon. Mel.)

L'inconnu, dont la lune éclairait les traits
repoussants, tendit son bras vers une masse
de brumes et de lueurs:

—Voilà Venise, dit-il; et c'est par une nuit
pareille que le prince lombard jeta ses éperons
d'or à l'eau, en jurant de ne plus chevaucher
jamais que Cornarine au nombril brillant,
et les vagues de la mer.

—Il est vrai, dit un autre, et c'est par une
pareille nuit que Jean-Jacques reçut d'une
courtisane, qu'il n'avait pas satisfaite, le
conseil de se vouer aux mathématiques.

—Hélas, dit mon amie, c'est par une pareille
nuit que l'ardente Aurore Dupin voulut
persuader le seigneur Pagello, dont elle ne
fut jamais bien comprise, qu'il était son premier
roman.

—Et c'est, lui dis-je, par une nuit pareille,
que Nane, de ses lèvres ruineuses, baisa pour
la première fois son ami, à travers mille serments
dont pas un n'était vrai.





























Cet automne que nous fûmes à Venise, mon amie Nane et moi, nous étions partis de Bordeaux. C'est ainsi, mais par mer, qu'il faudrait toujours quitter la France; et les regrets qu'on emporte de ce beau royaume seraient moins vifs, si on ne lui disait adieu qu'à travers cette cité de vin et de morues, couchée sur les bords noirs d'un port sans navires.

Car ces matins ne sont plus où se voyaient de riches armateurs, en pantalon de nankin, sur le damier des quais. Cependant on débarque le sucre et le précieux café que les noirs du Petit Goave ont enveloppé de pagne; et une belle dame à la taille haute regarde languissamment sous son ombrelle à franges, en rêvant peut-être aux aides de camp de M. le duc d'Angoulême.

Nous passâmes ensuite par ces villes du Sud, où il y a beaucoup, assure-t-on, de huguenots: Nîmes, Orthez, Montauban, Moissac. Peut-être ne sont-elles pas citées dans l'ordre; et d'ailleurs nous ne les distinguâmes point, parce que c'était un train de nuit. Mais, à l'aube, ce fut Arles en robe lilas, des architectures gallo-romaines, et, sur le quai de la gare, une fille, de chair grasse et mate, qui vendait du raisin très mûr. Alors, mon amie, s'étant soulevée sur sa couchette, demanda:

—Combien de stations y a-t-il encore?

—Soixante-dix-huit, répondis-je,—et elle retomba accablée.

Les topos de Nane manquent un peu de précision. Elle n'a pas reçu, étant d'extraction obscure, cette forte éducation géographique qui nous permet de ne pas confondre l'île de Nossi-Mitsiou avec le détroit ou phare de Messine.

Elle a d'ailleurs peu de prétentions aux sciences, contente de régenter les lettres et les arts. Elle ne croit pas non plus que l'archéologie ni l'érudition historique lui soient tout à fait étrangères. Mais peut-être s'y exagère-t-elle sa valeur.

Les douanes passèrent. Nous étions en Italie, et Nane s'indigna de n'apercevoir autour d'elle aucun changement. Les plus lointains regards qu'elle ait encore jetés sur le monde, c'est jusqu'à Mustapha-Supérieur; et longtemps elle caressa l'illusion que les pays étrangers sont autre chose qu'une espèce de France plus mal tenue, habitée par des professeurs de langues. Peut-être espérait-elle aujourd'hui qu'elle allait voir des gens se promener nus, les pieds en l'air, avec des yeux sur le ventre, ou toute autre chose de ce goût là; en sorte que d'être déçue elle devient injuste, tourne le dos au paysage éblouissant et mou, et ne veut même pas reconnaître dans l'air cette odeur d'épices, qui est proprement l'haleine de l'Italie. Car chaque pays a la sienne. C'est ainsi que l'Angleterre sent la marmelade et les houilles éteintes, tandis que l'Espagne est toute odorante de sang, de fleurs corrompues, de sueur; et pour l'Allemagne je n'en sais rien, sinon que la chambre de Fräulein exhalait le parfum du café au lait refroidi.

Mais Nane est insensible à ces nuances. Aussi ne lui parlerai-je point des petits ports hindous, où l'on respire le safran et le poisson salé; ni du Maroc, empire fleuri, aromatisé de jonquille; non plus que de cette île créole qui répandait au loin, sur la mer nocturne, l'âme des cassies et des gérofliers.

D'ailleurs mon amie avait été plutôt âpre à me reprendre sur mon attitude à la douane. Elle a entrepris depuis peu de refaire mon éducation, bien différente de ce qu'elle était jadis sous la lune de miel, attentive alors à me découvrir sans cesse quelque perfection nouvelle. Je l'entendais, par exemple, me dire tout à coup:

—Comme vous avez le pied petit.

—Je l'ai plutôt mince, répondais-je avec complaisance, tout près de piaffer.

Et Nane répétait docilement:

—C'est vrai, plutôt mince.

—Ou bien:

—Comment faites-vous pour avoir des pantalons si droits?

—Je les fais repasser, Nane.

Mais aujourd'hui:

—C'est extraordinaire ce que vous savez peu parler aux subalternes. Vous leur dites tout le temps: «Ayez la bonté de ceci, de cela. Voudriez-vous porter ces sacs... m'indiquer le télégraphe...» Ils sont payés pour ça, après tout.

—Tout le monde, Nane, est payé «pour ça». Croyez-vous pourtant que si j'allais dire à quelques personnalités haut placées: «Ayez donc la bonté de reprendre ces traditions de raffinement, d'élégance dans la force, qui paraissent tombées en désuétude depuis M. de Morny,» ils ne m'enverraient pas au bain? Et Dieu sait pourtant, en fait de bains...

Elle fait la moue.

—Pourquoi n'êtes-vous pas républicain?

—Je trouve que mon père l'a été pour deux.

La moue s'accentue. Mais voilà bien Nane. Elle est, naturellement, incapable de raisonner. C'est un beau réflexe, qui dit quelquefois des choses, par simulation.

Cependant le Milanais s'enfuit lentement de droite et de gauche, avec ses fossés pareils aux mailles d'un réseau, sa terre gonflée comme une mamelle, et de la vigne qui monte aux arbres, toute rouge. Ce train n'a pas de wagon-restaurant; et nous dînons (mal) dans un buffet enrichi de stucs multissimicolores, dont le Palladio se fût attristé sans doute, ou diverti. Il y a aussi des mouches; il y en a partout, jusque dans la paille des fiascos.

Et Nane se débat contre les longs serpents de pâte. Elle me rappelle Laocoon, en petit. Mais comme elle a taché, décidément, sa veste fauve:

—C'est sale, dit-elle, l'Italie.

La nuit passe. Changement de train, dès l'aube; et, à Meste, je vois sans plaisir monter auprès de nous une ancienne connaissance d'Aix. Je ne me trompe point: ce cirage en moustaches, ces yeux qui semblent nager dans l'huile comme des cèpes de conserve, ces mains adipeuses, nul doute. Lui, manifeste une joie haute. Qu'est-ce qui m'amène à Venise? Et il coule ses yeux gras vers mon amie, jusqu'à présentation:

—Le marquis Gondolphe. Mme Hannaïs Dunois.

Nane est ravie. D'abord elle n'a vu que moi depuis un tas d'heures, ce qui est tout près de m'avoir assez vu, et puis je soupçonne cette jeune républicaine de nourrir pour la feuille d'ache une passion honteuse.

Et enfin, voici Venise. Sous le soleil qui monte, elle est grise et rose, comme un flamant.

On m'avait dit: «N'allez pas à l'hôtel. Le service est inimaginable. Et puis il n'y descend que des voyageurs en vins d'Asti, «d'Asti spumante». Ou bien des photographes d'art.»

Et on m'avait dit: «Surtout, ne louez pas. Vous vivriez entre les cancrelas et les gouttières. Et même, depuis quelques années, il y revient. C'est ainsi qu'un Anglais a été trouvé mort, l'autre jour, on ne sait de quoi, et son chien aussi, sous son lit.»

—Qu'en pensez-vous, Nane?

—Ça m'est égal, dit-elle; pourvu que ce soit une maison neuve.

Mais Gondolphe se range côté hôtel. (Quelle commission peut-il bien toucher au juste?)

—Allez donc à Hispaniola. C'est très bien; et vous avez l'eau.

Nous y allons. Le ciel s'est couvert. Il commence à pleuvoir, et les appartements ferment mal. C'est vrai, nous avons l'eau, comme dit Gondolphe.

Ce Gondolphe a tout le charme des compagnies douteuses. Avant qu'on ne le rencontrât à Aix, il avait deux ans, ou trois, vécu à Paris, quelque chose dans les consulats. Mais il semblait plus occupé de concerts que de politique: et le reste du temps on le pouvait voir au Washington, où du reste il se ruina. Dans la suite le baccara lui fut plus favorable. «On ne peut pas toujours perdre», vous disent ces vieux messieurs de stations balnéaires, dont le bruit court qu'ils se sont décavés, étant jeunes. C'est ennuyeux d'être né si tard qu'on ne leur sert jamais qu'à se refaire.

Gondolphe, qui n'est pas un vieux monsieur, m'a mené au cercle de la Girafe: «Tout ce qu'il y a de mieux, ici», assure-t-il. Valets à moustaches, en livrée d'un rouge douteux, et qui restent assis quand on entre,—tapisseries du second Empire «genre Gobelins», un peu moisies (mais cela leur vaut mieux), et des crachoirs dans tous les coins, comme aux salles d'attente de la Compagnie de l'Ouest,—et une cagnotte vraiment par trop béante, à la table de bac: celui-ci, d'ailleurs, paraît étiolé; et puis on n'entend pas, dans ce pays de billets, le joli son de For, discret «leitmotiv» de Pallas, sous les doigts du changeur.

Ces Italiens sont d'une impudence gracieuse: ils vous marchent sur les pieds avec des révérences. Nous étions, hier, Nane et moi, à la terrasse de cette pâtisserie si joliment levantine qui fait face à San' Giminiano1, quand débouchèrent du Broglio l'inévitable Gondolphe, et un jeune homme très beau, bestialement, avec de trop petits pieds chaussés étroitement (cuir jaune et vernis). Celui-là, dénommé Dolcini, ne parle pas; mais il regarde avec des yeux si humides que j'ai envie d'essuyer les joues ovales de mon amie, où s'est posé son regard.

Footnote 1: (return) L'église de San Giminiano a été démolie au commencement du 18e siècle.

Il nous quitta, et Gondolphe, que le zucco semblait rendre plus communicatif encore qu'à l'ordinaire:

—Si vous aviez connu, dit-il, sa mère, la marquise. C'était une Vénus. Avec ça et des seins de pierre, monsieur.

—Ça devait lui peser, remarque Nane, en portant la main vers sa gorge.

Et notre ami ajoute rêveusement:

—Ç'a été ma première maîtresse. Ah! ça ne nous rajeunit pas.

«La discrétion, a dit un poète arabe, est à l'amour comme au sabre son fourreau: elle le garde de souillure.»

On dirait, depuis quelques jours, que Venise commence à n'amuser plus autant mon amie. Elle m'a dit l'autre soir en bâillant:

—Savez-vous ce que nous devrions faire demain? Une promenade en voiture.

—Mais Nane, ne vous êtes-vous pas encore aperçue qu'il n'y a de chevaux à Venise qu'en cuivre? Et le seul animal de trait qu'on y connaisse est le Bucentaure. Encore n'a-t-il plus servi depuis qu'il alla chercher Henri de Pologne. Jean Bellin (est-ce bien Jean Bellin, ou Tiepole?) a représenté le roi au moment qu'il débarque, accompagné de Barbezières et de Villequier. (Au fait, était-ce ce bien Villequier?)

—J'ai connu, dit Nane, un Villequier.

—C'est bien ça: un officier, brun, mince.

—Le mien était peintre sur porcelaine. Même il a fait un service de quatre cent quatre-vingts pièces, où je suis représentée en Diane, et qu'on a acheté pour l'Elysée.

—Ainsi, Nane, M. Loubet se trouve jouir quatre-cent quatre-vingts fois de votre image, pendant que je n'ai, moi, que deux ou trois photographies.

—Les domestiques en auront peut-être cassé.

—Mon chéri, lui dis-je, chagrin de son irrespect, les domestiques de l'Elysée ne cassent rien. Les patrons non plus, d'ailleurs.

Cependant, sous le ciel gris de perle, Venise amortit ses verts et éclaire ses roses.

—Un Sisley, dit Nane.

Car elle me comble maintenant d'opinions jusque dans les minutes les plus sacrées; et j'ai perdu tout espoir qu'elle se taise jamais plus, comme au temps où je lui avais persuadé que le silence donnait une expression ironique à son visage.

Elle me croyait, alors.

—Sisley? lui dis-je.

C'est comme si elle me parlait d'un corps chimique nouveau: je prends un air bête, mais bête, qui la fait écumer tout de suite. C'est la vengeance des pauvres hommes, ces jeux de physionomie: les seuls, dit Eliburru, où l'on ne perde point son argent.

—Vous n'allez pas, me dit cette gracieuse personne, me charrier longtemps, je pense.

Elle s'irrite, au fond, que je ne croie plus à ses esthétiques, depuis ce jour où je lui voulus faire admirer sur un piédestal les plantureuses ciselures de Leopardi. Au lieu de ça, elle mettait ses mains, comme une enfant sale, dans les creux secrets du bronze, ou bien tirait la langue à deux ou trois dames allemandes qui la regardaient avec ce regard d'envie qui est encore ce qu'on a trouvé de mieux, à l'étranger, comme opinion sur nos femmes.

—Qu'est-ce qu'elles ont à m'acheter comme ça? Je suis sûre que j'ai quelque chose qui ne va pas. Regardez.

Elle sourit d'un air victorieux et tourne avec lenteur sur elle-même, en haussant les seins.—Sa robe est bleu pastel ornée de boutons en émail camaïeu, où sont représentés des attributs Empire—la jupe volantée trois fois en forme, tout en bas. Et son chapeau est fait d'un seul oiseau dont on dirait, tant il est plat, que pendant longtemps quelqu'un de très lourd s'est assis dessus. Enfin elle cesse de girer, et me dit d'un air grave:

—Pourquoi voulez-vous que j'admire toute cette décadence? Ça ne vaut pas mieux que Florence; et vous savez, aussi bien que moi, que Michel-Ange a tué la sculpture.

Sur le moment ça me donne un coup. Mais je me remets et lui demande avec douceur:

—Nane, est-ce que vous connaissez M. Claude Anet?

—Oui, de nom.

—Eh bien, il a écrit une chose sublime: c'est qu'«il faut battre les femmes maigres avec un bâton».

Nane hausse les épaules et regarde le soir qui tombe. Elle se retourne pourtant, au bout de quelques minutes, et me dit d'une voix mouillée:

—Corot a dit quelque chose de bien plus sublime à propos du crépuscule.

Je prévois.

—Il a dit: «C'est l'heure où les fleurs font leur prière.»

Décidément, il me vaudra mieux m'entretenir avec autre chose. Moi aussi, je tourne le dos et contemple le paysage: une buée lente, peu à peu, enveloppe Venise, qui semble descendre et s'ensevelir dans les eaux.

Et, enfin, nous voilà de retour, paisibles, encore que les conditions de notre départ n'aient pas laissé d'envelopper ce que ma compagne appellerait, en son ramage, «un peu de chichis».

De quelques jours nous n'avions été quittes des deux marquis: devant les Tintoret; à Saint-Marc, caverne d'ombre et d'or où des pirates enchâssèrent dans la mosaïque tout un butin de marbre; sur le Lido lépreux, ils étaient là, à droite, à gauche, le plus vieux qui tâchait à démarquer Casanova pour s'en composer des aventures; et l'autre, Dolcini, couvant Nane de l'humide silence de ses yeux: en vérité, il eût été assis sur un gros oeuf que je ne lui aurais pas trouvé l'air plus bête. Mais Nane le considérait avec bienveillance.

L'autre soir, prise de migraine, elle monta se coucher au sortir de table, et me laissa seul au salon. Gondolphe, entré presque aussitôt, me mit en soupçon par tant de hâte qu'il n'y eût complot, peut-être, pour m'endolciner. De l'empêcher ou de le surprendre, je choisis le second, pensant que ce me serait une vengeance à la fois amère et douce de planter là cette perfide, en proie à son Italien.

Plus j'y réfléchissais, plus mes doutes prenaient figure de certitude. Nane devait avoir accepté rendez-vous au dehors, et, pourvu que je ne fusse pas absent moi-même beaucoup plus d'une heure, j'étais sûr de la pouvoir cueillir à son retour, et avec quelques «je sais tout» extorquer un aveu de sa première surprise.

Je me laissai donc conduire à la «Girafe», où nous devions trouver, me dit Gondolphe, «un baccara épouvantable». Mais ce n'était qu'un chemin de fer très omnibus qui évoluait avec parcimonie autour d'une mise de cinq lires. Un écarté avec mon compagnon me séduisit davantage.

Dieux puissants! Il gagna onze parties de suite, puis trois encore, puis sept. Vingt et une parties sur vingt-quatre, qui a jamais vu cela dans notre France? (Ah! me disais-je, décavé, ce Dolcini n'a même pas l'esprit de dessous le linge.) Gondolphe alors me proposa de jouer sur parole, et je refusai: «Mais, lui dis-je, ma pelisse, voulez-vous, contre cent louis? Il gagna encore.

—Vous me la prêteriez bien pour rentrer chez moi?

—Vous ne jouez plus?

—Que voulez-vous que je joue? Ma veste?

—Jouez votre dame.

Il était sérieux à gifler. Mais il me sembla plus drôle d'accepter cette proposition romantique.

Il fit cartes, tourna la dame de coeur; j'avais les trois autres, par deux valets, jeu de règle; et, en effet, je marquai un point.

La veine avait tourné enfin (que faisiez-vous, Nane, cependant?) et je regagnai ma pelisse (du renard tout frais-venu de Sibérie), mon argent, celui de Gondolphe, qui se trouva peu de chose au comptant, et une somme assez grosse sur parole. Je lui offris, pour celle-ci, tout le temps qu'il voudrait, à quoi mon homme répondit fièrement qu'il s'acquitterait dans les vingt-quatre heures. Voilà, mais lesquelles?

Entre tant, comme fait l'eau d'une salade qu'on secoue à force, Nane m'était sortie de la tête. Il est vrai aussi qu'on n'éprouve pas deux passions à la fois et que le jeu l'emporte sur n'importe quelle curiosité sentimentale. Cette fois même, il l'avait tuée, et lorsque ma maîtresse me revint à l'esprit, ce ne fut plus parmi de ces images grossièrement désobligeantes dont l'Éthique nous a laissé l'analyse—ou la confession. On eût dit plutôt des cartes transparentes après du haschish, quand tout devient autour de nous à la fois comique et chatoyant. Je songeais aussi à des gravures de la Restauration, où des gens d'une surprenante impassibilité, corrects de tout le haut du corps comme des notaires, quelques-uns avec un léger collier de barbe, se livrent sans abandon à une gymnastique d'intérieur. On en pourrait illustrer quelque casuiste espagnol, si tout cela ne s'intitulait avec fraîcheur: «la bonne mère», «à la couturière», «à l'enfant»...

Ma gondole, cependant, me ramenait à Hispaniola, selon ces courbes précises et molles qui en font la plus voluptueuse des voitures, et, chaudement, dans ma pelisse reconquise, je regrettais que l'hiver fît taire ces choeurs nocturnes dont la romance semble glisser et rebondir sur les eaux.

Je songeai qu'au cours d'une nuit délicieuse parmi les nuits de cet automne étrange de Venise, où nulle feuille ne tournoie, alors que l'âme, suspendue entre l'espace et la durée, est comme un éther qui jouirait de s'accroître élastiquement, et que la musique n'a plus, pour ainsi dire, de contour extérieur, ma compagne, dont le beau visage ironique, pâle et busqué évoquait Jessica, m'avait dit avec émotion:

—Vous vous souvenez? Ils ont joué ce même air chez Paillard.

—Non, je ne me souviens pas.

—Vous autres hommes, soupira-t-elle, vous n'avez pas de sensibilité.

Que fait-elle maintenant, Nane? S'il n'y avait rien de vrai dans mes soupçons, et qu'elle soit à se coucher toute seule, bien sage, lasse de m'attendre? Sa belle liquette chauffe auprès du feu; mais la batiste en restera froide par places. Et cela, tout à l'heure, la fera frissonner; comme un étang où soudain l'on s'écrie à rencontrer, sous l'eau dormante, une eau plus froide, et qui court.

C'était à peu près comme j'avais prévu, sauf que Nane avait choisi de faire chauffer sa chemise sur elle-même. Accroupie auprès du feu, elle transparait à travers le lin, et il semble que la flamme l'ait dorée; ou plutôt, sa chair a la nuance d'un quartier de mandarine. Maintenant, elle me guette du coin de l'oeil, et pose; moins orgueilleuse de la décisive géométrie de son corps que de sa chair voluptueuse, qui vous met l'âme au bout des doigts, de sa hanche qui se tend ou de ces secrètes ombres dont elle voit que ma figure malgré tout s'émeut.

Et elle a un sourire parfaitement obscène.

—Vous avez l'air, lui dis-je, de ces «suspensions» que les ménagères voilent de tulle aux approches de l'été, par crainte des mouches.

Mais Nane, dédaigneuse des épigrammes, quitte la cheminée et se couche, occupation où beaucoup de gens s'accordent avec moi à la juger irrésistible.

Un peu de temps se passe et ce n'est que plus tard que Dolcini retombe dans la conversation.

—.........................?

—Non, c'est lui qui est venu me voir, avoue Nane avec une candeur presque excessive.

—Et alors?...

—Mais non, je vous assure. Et d'ailleurs, s'ils sont tous aussi mollassons que lui à Venise! Alors, quand j'ai vu ça: «Ouste, je lui ai dit, mon enfant. On vous a assez eu». Le malheur, c'est que ça ne lui entrait pas et qu'il a fallu lui expliquer avec douceur, quoi, qu'il commençait à me courir, qu'on ne l'avait pas fait venir pour entretenir le feu—et si son père l'avait fait faire dans les prisons—comme les noix de coco. Du coup, il a mis son chapeau sur sa tête; et il est parti, avec votre parapluie, même.

—Vous comprenez, Nane, que si on ne peut plus sortir sans risquer d'être dépouillé de tout ce qu'on aime...

Etc., etc. Là-dessus, on dormit un peu. Mais sur les dix heures:

—Nane, Nane, criai-je en la secouant, je viens de recevoir une dépêche. Nous partons pour Paris. A moins que vous ne restiez à conquérir des Vénitiens.

—Ah! non, répondit Nane en bâillant: leur bouche!




IX

L'indifférent


«Zelotypus..., qui enim imaginatur mulierem,
quam amat, alteri sese prostituere,
non solum ex eo, quod ipsius appetitus coercetur,
contristabitur, sed etiam quia rei amatæ
imaginem pudendis et excrementis alterius
jungere cogitur, eandem aversalur.»

(BENEDICTI DE SPINOZA Ethica: Pârs III
Propos. XXXV in Schol.
)

Le jaloux, à imaginer sa maîtresse qui fait
l'amour, se chagrine non seulement que ses
propres désirs en soient empêchés, mais encore
qu'il lui faille joindre l'image de celle qu'il
aime aux membres nus d'un autre, à ses hontes,
et la détester avec lui.

















Certes, il faudrait être aussi dénué d'idées générales que feu Alexandre Bain, pour ne pas savoir que nous aimons à retenir ce qui est à nous, mais à partager le bien des autres. Aussi n'est-ce point une preuve qu'on soit amoureux, tant de soins apportés à se croire le seul amant de la femme même qu'on aida naguère à tromper le sien.

Non que je prétende n'avoir jamais éprouvé pour Nane que les sentiments du cambrioleur, tour à tour, et du propriétaire. Et il y eut même un temps où les grâces de cette belle personne m'attachèrent plus qu'il n'était raisonnable, si bien qu'après l'avoir prise sans zèle, pour obéir en quelque sorte à la tyrannie de l'occasion, je m'aperçus que les mouvements harmonieux de son corps devenaient une part nécessaire de mon bonheur.

Mais le temps amortit toute chose, et déjà, à Venise, j'avais ressenti que Nane commençait à n'intéresser plus que ma curiosité. Aujourd'hui surtout, distrait par le Paris frivole de l'hiver, par le Paris nocturne, tour à tour bleuâtre et froid, ou enseveli sous ces brouillards dorés de gaz, j'éprouvais avec joie et, pour ainsi dire, à pleins poumons, combien cela m'était égal qu'elle palpitât en d'autres lits que le mien, frémissante des flancs et des lèvres, les yeux mi-clos.

Trop heureux si elle avait partagé cette indifférence. Mais, au risque d'être fat, il me fallait bien croire à quelque amour de sa part, rien qu'à subir sa curiosité jalouse, comme aussi l'ardeur de ses embrassements. En ceci du moins sa folie ne laissait pas d'être contagieuse, car Nane caressa toujours à la perfection.

Je fus donc surpris, le peintre Lycoris nous ayant priés à son bal diabolique, qu'elle acceptât de bonne grâce de s'y rendre sans moi, qui ne l'y aurais pu conduire, ayant engagé ma soirée jusqu'à deux heures de la nuit. Au fond, j'étais ravi qu'elle le prît comme cela.

—J'irai, me dit-elle, avec Luce de Rosmarin, et d'Elche, qui doit l'y mener.

—D'Elche?

—Vous savez bien, l'ami de ma soeur.

—Mais elle est mariée.

—Eh bien, et avant? Mais il me semblait que vous l'aviez rencontré chez moi.

D'Elche? Cela me rappelle d'abord la bizarre Salammbô du Louvre, aux lèvres carminées—et puis une histoire assez confuse que m'a contée Jacques, de son séjour en Alger, où ce Monsieur jouait un rôle: rien d'héroïque, autant qu'il m'en souvienne.

Toute jalousie à part, la combinaison ne me paraît convenable qu'à moitié.

—Voulez-vous attendre jusqu'à une heure? Je me sauverai de façon à pouvoir vous prendre vers cette heure-là.

—Oh! c'est beaucoup trop tard: on arrive de bonne heure chez Lycoris.

—Comme vous voudrez, alors.

La scène est au Palais de Glace. Nane me quitte pour patiner, je la suis de l'oeil, qui glisse et tourne, pleine d'une languissante aisance: si elle se flanquait par terre, au moins; qu'elle fût ridicule, et criât. Mais le ciel reste sourd d'ordinaire à nos voeux les plus légitimes.

Quelqu'un vient s'accouder à côté de moi: c'est Yeïte, jolie fille, qui est en train de passer à la mode, non sans y recruter vraiment un peu trop d'électeurs. Métis il n'y a pas un an encore, il faut le dire, qu'elle faisait de la figuration dans les tavernes du quartier Latin; et il lui en reste quelque chose.

—Ah! ah! me dit-elle! nous z'yeutons Madame. (Beaucoup de gens ont cette opinion déraisonnable que je suis jaloux de Nane.)

—Si vous saviez ce que cela commence à me laisser froid. Elle ne m'en fera jamais autant que je lui en voudrais rendre—avec vous.

—Chich!

—Mais êtes-vous veuve?

—Vous parlez, Charly. Mon sénateur est à la chasse, et de ce temps-là je travaille aux pièces.

—Venez jusqu'au bar: je vous raconterai une histoire.—Qu'est-ce que vous buvez?

—Un marathon cocktail.

On nous sert.

—Est-ce que vous allez au bal de Lycoris?

—Qu'est-ce qu'il vend, Lycoris?

—Peinture. C'est à Montmartre. Voulez-vous venir? Nous avons tout le temps jusqu'à demain soir, pour votre travesti.

—Mais en quoi me mettrai-je?

—Eh bien, en diable quelconque: un maillot rose, couleur de la bête, et un domino noir, fermé, avec beaucoup de trous.

—Et une paire de cornes d'argent, à travers le capuchon.

—Oui, et une belle queue d'écureuil. Ça va-t-il?

—Ça va. Mais Nane?

—Eh bien, nous l'intriguerons.

Yeïte est séduite: elle achève son manhattan et nous prenons rendez-vous pour le costumier.

Le lendemain, vers une heure après minuit, nous faisions notre entrée chez Lycoris. Le bal battait, comme on dit, son plein. Dans le vaste atelier, tendu de cuirs chatoyants, tout un enfer de chair et de taffetas bruissait, tournait, caquetait, pressé d'habits noirs. Des tziganes, inévitables comme la mort, grinçaient sur la galerie, non loin du vestiaire-lavabo; et l'on y pouvait monter par une échelle, si l'on n'aimait pas mieux prendre l'escalier.

Tout de suite j'aperçus Nane, debout, une coupe à la main, qui causait avec deux hommes. Elle me vit aussi, me fit un signe de tête, et, sans paraître remarquer à côté de moi Yeïte, qui était pourtant charmante assez pour éveiller en elle quelque inquiétude, reprit sa conversation.

Il me faut avouer que ce parti pris d'indifférence ne m'agréa point: j'ai déjà dit que je n'étais plus amoureux de Nane; mais enfin, de la trouver familière ainsi, rieuse, abandonnée presque envers des gens qui n'étaient même pas de mes amis, était à mon sens une espèce d'inconvenance. A ce moment, son voisin de gauche, un peintre norvégien que je connaissais un peu, enveloppa son bras nu d'une main épaisse, dont je me rappelai qu'elle était couverte de poils roux; et il me sembla soudain que cette chair ambrée, dont je pouvais me rappeler le goût rien qu'en fermant les yeux, en était comme souillée. Elle cependant appuyait ses doigts délicats sur l'épaule de l'autre homme; ses yeux mordorés, qu'elle avait détournés de moi, étaient sans doute fixés sur lui; et il me parut ridicule, de petite taille, avec une tête à la Boulanger, trop grosse, branlante, dont tout son corps paraissait comme accablé.

Je me demandai ce qu'il pouvait bien être officiellement: pour ce soir, gigolo sans doute, ou même pis; fait à souhait pour respirer en eau trouble, et rapporter à la maison les fleurs des vieux messieurs. Et, d'une gracilité qui semblait déjà près de s'épaissir, pareil à un cochon de lait bien en chair, il faisait, sous son frac très ajusté, les mines d'un ancien joli enfant.

Je m'oubliais un peu à ces menues observations, où j'avais plaisir à constater qu'il n'entrait ni partialité, ni amertume, lorsque ma compagne à la queue d'écureuil, lasse peut-être de rester là debout sans rien dire, me rappela à la courtoisie en me tirant par la manche. Je la menai aussitôt au buffet, où elle se fondit, dans la cohue et la conversation, comme du beurre aux doigts d'une cuisinière.

Tandis que j'essaye de renouer mes inductions psychologiques, quelqu'un me frappe sur l'épaule. C'est mon peintre Scandinave, et, comme il ne m'a jamais vu avec Nane, je le fais causer, sans effort, le ciel l'ayant créé d'un naturel bavard et poétique.

—Ah! cette poupée, toute vernie de poisons et de littérature. Voilà des jours que je la regarde. Figurez-vous, sa mécanique est détraquée; alors elle va à droite, à gauche, elle fait du mal, et de temps en temps, elle perd un peu de son.

—Vous êtes sévère. Moi je lui trouve quelque chose, une saveur de différence. Et ces gestes bizarres; il semble qu'ils n'ont plus pour nous de signification exacte, comme si c'étaient les signes d'une langue lointaine, oubliée déjà aux jours d'Adam.

—Oui, elle est mystérieuse comme la sottise. Mais elle a des prunelles magnifiques, des prunelles à reflets d'or, pleines de fourberie. Chez nous les filles ont les yeux couleur de leur âme, clairs et pâles, etc., etc.

Il continue un moment à m'entretenir de regards norvégiens: «Et le jeune homme, dis-je, à grosse tête, qui est avec elle?

—Ça, c'est un vicomte d'Elche—son vice, je pense. Car elle a l'air d'en tenir. Il l'avait quittée tout à l'heure un moment de trop; et alors elle l'a mordu à la main d'une façon vraiment gracieuse. On aurait dit un enfant qui retrouve son sucre d'orge.

Ce Norse m'ennuie avec ses métaphores; c'est dommage qu'il ne m'ait pas consulté pour son déguisement. Je lui aurais dit de s'habiller en soulier. Eh, que m'importe, après tout, ce vicomte de camelote! Qu'il lui rende ses morsures, à la poupée: je la lui laisse toute, avec sa peau fine, où du sang viendrait si vite sous les dents; du sang—du son.

Et puis, tout ça n'est peut-être pas vrai. Quelle apparence que Nane ait pu me dissimuler une tendresse de ce genre, depuis tant de jours que je la connais? Il y a bien cette histoire d'Alger que m'avait racontée d'Iscamps. Mais d'Iscamps était l'être le plus ridiculement jaloux qui se pût voir; avec ça d'une imagination grossissante, une vraie lentille. D'autre part, le d'Elche a tout l'air d'être ce que Yeïte appellerait un purotin: tranchons le mot, il marque mal; et on ne peut refuser à Nane le sens hiérarchique, incapable qu'elle est de tromper un gentleman avec autre chose qu'un gentleman.

Yeïte interrompt encore ce soliloque intérieur.

—Vous parlez de crampons, fait-elle avec son joli rire inexpressif: ne vous croyez donc pas obligé de me renier comme ça tout le temps.

—Excusez-moi, lui dis-je. Au fond, je suis bien sûr que vous ne manquez pas d'entourage.

—Encore s'y restaient autour. Mais sérieusement, j'ai tout ce qu'y faut de bêtes pour qu'on me couche. Alors, si ça vous chante de rentrer seul, ou avec Nane, vous gênez pas. Justement, je viens de la voir monter avec ce nabot à barbe jaune, qui vous remplace, ce soir.

—Ah! ils sont sur la galerie?

—Je crois qu'ils se choisissent un tzigane. A moins qu'ils ne soient dans le petit lavabo. Au revoir, alors, mon vieux.

Et elle disparaît, incrustée entre deux habits noirs.

Le bal est maintenant un peu plus calme; des gens sont partis; des couples causent de tout près dans les coins; et les tziganes jouent en sourdine une chose langoureuse, qui m'entre sous les ongles. Cela me rappelle une heure d'été passée à Armenonville. Il avait plu toute la journée sur la terre chaude; les branches s'égouttaient avec lenteur. Mille feuillages semblaient nous défendre du monde haïssable qui s'agite; on apercevait seulement en haut d'une haie le fouet des voitures allant et venant. Et un grand diable de Magyar qui était avec nous ayant conté aux musiciens des choses en leur langue, ils jouèrent cette valse qu'ils jouaient ce soir, voluptueuse.

Je cherchai Nane, je ne l'aperçus nulle part, et je m'imaginai seulement saisir sur un visage quelconque le sourire dont on enveloppe les amants malheureux: «Elle est dans le petit lavabo, pensai-je; dans le petit lavabo.» Je montai.

Je poussai la porte. Il y eut un petit cri: «N'entrez pas», d'une voix bien connue, et j'aperçus sur le sofa banal Nane et le d'Elche qui se dégageaient maladroitement.

—Oh pardon, je me suis trompé de vitre, dis-je; et je redescendis du plus grand calme.

Mais non pas tel, sans doute, qu'il ne m'en montât à la tête quelque méchante humeur, car, aussitôt rentré, je pris le lit avec un joli mal de gorge, orné de fièvre, qui ne dura guère que trois jours.

—On dirait un coup de sang, me dit le docteur: est-ce que vous auriez eu quelque contrariété?