WeRead Powered by ReaderPub
Mon amie Nane cover

Mon amie Nane

Chapter 7: III
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A narrator recollects his relationship with Nane, a woman of ambiguous status whose physical allure and unpredictable speech become a lens for reflections on desire, symbolism, and the hidden correspondences between things. The text alternates episodic scenes of intimacy and social observation with lyrical, aphoristic meditations that treat sensual experience as a form of knowing. Portraits of courtiers and encounters sketch a milieu of manners and conflicting emotions while recurring images—music, gestures, and objects—are read as signs that reveal larger philosophical and poetic ideas about love, art, and the unity of appearances.




III



L'apéritif chez la Marquise

«Patribus cum plebe connubii nec esto. >
(Leg. XII Tab.)

Les mariages mixtes ne sont pas tous des
unions modèles.







Ce ne fut pas un mariage d'inclination, que fit Jacques d'Iscamps. Il approchait de la trentaine, sans avoir pu décider encore, des tripots ou des hippodromes, où il est le plus aisé de perdre son argent. Du moins en avait-il avec ardeur embrassé l'occasion sur toutes les plaines vertes qui s'étaient offertes à ses yeux, pour ne rien dire de quelques-unes de ses contemporaines où il s'était plu coûteusement. Aujourd'hui, il songeait, la bouche amère, qu'enfin il était à la côte lui aussi: côte fâcheuse où tant de ses amis avaient déjà fait naufrage, côte inhospitalière où, parmi le roc, sous des huttes enfumées, rampent et se nourrissent huileusement de poisson des gérants de cercles, quelques notaires coriaces, et la puante tribu des fournisseurs au sourire mince.

L'idée du mariage flottait autour de Jacques: «Je ne puis pourtant plus taper maman», pensait-il; de fait, la marquise d'Iscamps était bien capable de se ruiner toute seule et sans qu'on l'y aidât. Jusqu'ici le monceau de sa fortune avait résisté; mais il semblait enfin qu'il s'entamât secrètement, et l'on y pouvait deviner des lézardes comme dans ces blocs de glace, au dégel, qui frissonnent à la base longtemps avant de s'abymer dans les eaux.

Mais des embarras où elle s'était trouvée sans doute, ayant depuis peu vendu des terres, elle n'avait rien marqué. Frivole, nonchalante, d'une naïveté un peu hautaine, il ne semblait pas qu'aucun chagrin pût altérer la bienveillance dont elle regardait la vie; et son plus grave caprice aujourd'hui était de jouer à la douairière, se coiffant de dentelle et réclamant des petits-enfants à tout prix.

Le prix lui aurait paru peut-être un peu haut, si elle avait pu concevoir que l'amour n'entrait pour rien, et au contraire, dans la recherche que fit Jacques de la belle Mlle Blokh-Rosenbuisson, et qu'il n'y prétendait épouser autre chose qu'une fortune d'ailleurs mal acquise. Car M. Blokh en avait autrefois gagné le noyau en fournissant à l'armée russe des riz dont l'empire des Indes lui-même aurait refusé de nourrir ses administrés en temps de famine; et même cela lui avait valu, au front de ces troupes qu'il avait failli affamer, une promenade du matin, en pyjama, et dont un knout rythmait l'allure. Paris, toujours ouvert aux martyrs de la politique, fit le meilleur accueil à ce fournisseur battu, comme à ses économies. Mais parmi les Français qui montrèrent le plus de cette hospitalité qui est une de nos grâces nationales, notre homme distingua surtout M. Rosenbusch, dit Rosenbuisson, jadis son coreligionnaire, et récemment converti au protestantisme par un groupe de libres-penseurs. Il poussa la sympathie jusqu'à en épouser la fille, ayant, du reste, peu de temps après son arrivée, trouvé, lui aussi, son chemin de Genève; et, issue de tout cela, Georgette Blokh-Rosenbuisson faisait aujourd'hui une chrétienne très sortable, qui dédaignait sans doute le Talmud de Babylone ainsi que les crimes rituels, n'ayant gardé de ses ancêtres que l'habitude atténuée mais fâcheuse de se gratter hors de propos. Elle était enfin d'une beauté extrême, comme d'une extrême impudence.

Ce mariage, dès qu'elle y songea, lui plut. Très fine et parisienne, sinon Française, elle égrenait autour d'elle, depuis son enfance, tout un chapelet de parents et d'amis qui la dégoûtaient un peu. Il lui parut qu'une couronne de marquise, un château poitevin, un vieil hôtel rue de Bellechasse devaient, avec Dieu, suffire à la garder des siens; et il n'était pas désagréable d'acheter le marquis avec, quand c'était comme celui-ci un beau gars, un peu massif, mais d'une vigueur élégante.

Elle sentait bien qu'il ne l'aimait pas, qu'il en était très loin, au delà même de l'indifférence; et elle était assez pénétrante pour démêler sous sa politesse quelque chose qui ressemblait plutôt à de l'aversion. Mais ne pouvait-elle pas le conquérir plus tard? Son imagination, déjà avertie, lui faisait voir, dans un corps aussi magnifiquement ordonné que le sien pour l'oeuvre de la chair, les conditions secrètes d'un plaisir assez puissant pour faire oublier le bonheur.

Il y avait un motif moins pur encore aux projets de Georgette, et qui en dit trop long sur certaines vierges modernes pour ne le pas dévoiler. C'est qu'une de ses amies, plus âgée qu'elle et mariée, ayant pris, pendant quelques mois, Jacques pour amant, avait eu l'indiscrétion inusitée de venir le conter à la jeune fille: peu à peu elle avait fini par lui décrire tout le particulier de cette liaison, avec des détails tels que Georgette ne s'y plaisait pas toujours sans rougir. Il lui en resta du goût pour l'homme que sa pensée avait si souvent dévêtu, et comme des droits sur cette chair qu'elle n'eût pas mieux connue pour l'avoir pressée en tous sens de ses propres mains.

Quand Jacques se fut enfin décidé à sauter le pas, il ne resta plus qu'une difficulté, celle de religion, et qui se trouva légère. Georgette en effet n'hésita pas à pousser jusqu'au bout la conversion de sa famille, en sorte que Mme d'Iscamps n'opposa plus de résistance. D'ailleurs, pour le peu qu'elle l'avait vue, elle aimait presque Georgette et se réjouissait que cette âme de prix revint au giron de Rome. Jacques, d'autre part, lui avait juré que son bonheur dépendait de ce mariage; et peut-être firent-ils bien de ne pas chercher à s'entendre trop exactement sur le sens du mot bonheur.

—Il me suffit, dit-elle, non sans dignité, d'être sûre que tu l'as choisie droite, au physique comme au moral.

Jacques songea avec un peu de mélancolie à la devise qui était la sienne: Droit! et qui fut donnée par saint Louis à Hugue Poitevin d'Iscamps, guéri par miracle après avoir été laissé pour mort dans les sables de la Mansoure. Interrogé pourquoi il s'était mis si avant parmi les Sarrasins sans retourner, il répondit qu'on ne lui avait pas enseigné à faire virer son cheval.

—Moi, c'est les autos, pensa Jacques.

Son mariage décidément le laissait sans enthousiasme. Pour comble, il prévoyait, côté beau-père, des marchandages répugnants: l'homme l'était déjà, avec sa mine de chien qui se rappelle le fouet. Car il n'appartenait pas à la variété triomphante des Blokh, ayant l'air d'un cambrioleur qui vient de tomber sur un coffre-fort incrochetable; et c'était une obsession pour Jacques, mais, aussitôt qu'il le voyait, une comparaison jadis entendue lui revenait en tête: Nous avons été volés, comme disaient les trois Juifs, retour d'Écosse. Et, dans ce milieu, qui allait être un peu le sien, où il se surprenait à compter les branches des chandeliers, sa fiancée lui semblait une chose sordide et magnifique, inventée, en haine de lui, par Rembrandt-van-Rhyn.

Il y avait autre chose où Jacques se trouva plus intéressé qu'il n'aurait cru: c'était sa maîtresse Hannaïs Dunois, plus connue sous le pseudonyme de Nane, et qu'il possédait en titre depuis que la mort de Bélesbat, l'homme des hauts fourneaux, avait affranchi cette belle personne d'une servitude d'ailleurs assez légère, et adoucie encore par des honoraires élevés. Jacques s'était attelé courageusement à cette succession: il avait tant de choses à pardonner à Nane qu'il ne savait plus rien lui refuser, et cela contribua à le ruiner comme aussi à le marier plus vite.

Car, juste retour, la courtisane, qui désunit certains ménages, en prépare d'autres, par l'obligation où tombent les célibataires qu'elle a mis à sac de rechercher dans un accouplement légitime les ressources qui commencent à leur manquer.

Mais Jacques souffrit à la pensée qu'il n'embrasserait plus ces membres souples et minces: que dans le petit hôtel de silence, où seul le rire faux de Nane perçait les tentures, sa chair d'ambre rayonnerait pour d'autres, sous les veilleuses. Et soudain il sentit de quel poids pesait sur son coeur la menue idole qu'il avait polie et parée de ses propres mains.

Car il fallait rompre: plusieurs siècles de convenance écrasaient Jacques de leur code héréditaire; il fallait rompre, et sans l'espoir qu'on pût renouer plus tard. Car il savait aussi quel maladroit sacrilège c'est de reprendre une femme après un long intervalle; et que le vin de Jurançon qu'on laisse, après en avoir bu, s'éventer dans la bouteille, n'est plus bientôt qu'une topaze insipide.

Jacques recula pourtant jusqu'à ses fiançailles, même un peu au delà. Déjà le mariage, sans avoir été annoncé, était connu un peu partout; et il s'étonnait que Nane n'en fût pas encore avertie. Rien que sa mine à lui, et quelques précautions toutes nouvelles qu'il prit pour qu'on ne les vît pas trop publiquement ensemble, auraient dû la mettre en éveil. Mais il n'y parut rien, et quand Jacques enfin ne put pas reculer davantage, il n'osa affronter la scène prévue de désespoir: peut-être eut-il peur plus encore que Nane ne lui rît au nez en disant: «Je le savais.» Bref il prit le parti d'écrire.

La lettre était joviale, trop joviale; et il y avait aussi le souvenir d'usage, mais assez gros pour consoler le plus solide désespoir de veuve. Jacques avait même éprouvé quelque joie en donnant par avance cette direction imprévue à l'argent Blokh.

Ayant lu la lettre de Jacques, qui décidément était maladroite, Nane, presque frénétique, cria, pleura, et cassa de la poterie. Peu s'en fallut même qu'elle ne déchirât le chèque propitiatoire où son nom était accompagné d'un gros chiffre: elle n'en fit rien pourtant, à la réflexion.

Ce courroux n'était pas raisonnable; et il y avait longtemps que Nane connaissait les desseins de son amant, sans qu'elle s'en fût mise beaucoup en peine. Mais elle avait préparé pour la rupture tout un ensemble de pleurs, de langueurs, de pathétiques colères; mais elle avait prévu la suprême étreinte, les caresses qu'on se donne encore une fois, qu'on ne se donnera jamais plus, et qui, d'être les dernières, semblent profondes comme la mort. Et voici que toute cette tragi-comédie ne serait pas jouée. Nane, après avoir écouté les pas de Jacques décroître à travers la porte ne retomberait pas brisée sur un sofa de couleurs assorties à son peignoir; elle ne dirait pas d'une voix touchante: «Je connais les devoirs que votre monde vous impose»; elle ne dirait rien, elle ne ferait rien, ou bien ce serait toute seule: Jacques renvoyait son rôle.

De tout cela il lui fallait une vengeance, sinon à la corse, au moins à la parisienne:

«Que pourrais-je bien faire, songea-t-elle, qui lui serait très désagréable?» Et l'idée la plus saugrenue germa dans cette cervelle mousseuse.

Deux heures après, vêtue le plus sérieusement qu'elle avait su, elle descendait de voiture, rue de Bellechasse, devant l'hôtel d'Iscamps. Jusqu'au vestibule tout alla bien, et comme c'était justement le jour que Mme d'Iscamps recevait, elle allait être introduite tout de go, quand le hasard, qui avait voulu rire, fut déjoué dans ses calculs par le passage de Firmin, honnête domestique vieilli dans la maison, et tel qu'on n'en rencontrerait pas même dans les romans. Cet homme blanchi par l'âge, mais «à qui on ne la faisait pas», s'avança le plus vite qu'il put et dit poliment à Nane que «Mme la Marquise ne recevait pas».

—Eh bien voulez-vous lui remettre ceci? Et elle lui tendit une carte où elle avait d'avance écrit ces mots qu'elle jugeait propres à émouvoir: «C'est pour le bonheur de Jacques!!»

La carte portait d'ailleurs, sous un tortil: Damoiselle Hannaïs Dunois, et Firmin, l'ayant prise sans paraître la regarder, dit à Nane le plus gravement du monde: «Mademoiselle la Baronne voudra bien attendre un instant: je vais m'assurer si Mme la Marquise est encore à l'hôtel.»

Entré au salon, sous prétexte d'arranger le feu, Firmin commença de faire à Mme d'Iscamps quelques-uns de ces signes discrets dont le destinataire reste en général seul à ne s'apercevoir point.

Ceux de Firmin devinrent plus énergiques: il trépigna doucement.

—Qu'a donc ce vieux? se disaient les visiteurs. Quelqu'un aurait-il chapardé la pince à sucre?

Enfin Mme d'Iscamps ayant regardé du côté du feu, Firmin lui fit une si effroyable grimace, qu'elle en fut toute saisie, et détourna les yeux, sans comprendre. Lui alors, ayant empoigné les pincettes, les précipita, non sans vacarme, sur la pelle, et, avec de nouvelles grimaces, se mit à balancer la carte de Nane vers la marquise, qui, ne tardant pas à se douter de quelque chose, passa dans un petit salon, où il la suivit.

Mise au courant, et fort épouvantée, car elle savait le nom de Nane et que cette fille passait pour bien tenir son fils: «Firmin, dit-elle, que faut-il faire? Si je ne la reçois pas, elle va faire du scandale. On ne peut pourtant pas la faire entrer au salon—dans mon oratoire non plus—mon Dieu, mon Dieu!»

—Si j'étais madame la Marquise, répondit Firmin (et cette hypothèse paraissait devoir être écartée), je la mettrais dans ma chambre à coucher. Personne n'entendrait rien, comme par exemple dans la salle à manger; et on pourrait dire après que c'était une institutrice en commission.

—Eh bien, Firmin, décida la marquise avec un désespoir languissant, faites-la monter; j'arrive tout de suite. Surtout n'en dites rien à M. le Marquis, s'il rentrait; elle a peut-être du vitriol.

Dans la haute chambre Empire, qui depuis trois générations n'avait presque point changé sans doute, Nane se tenait debout, un peu intimidée tout de même, et consciente de n'être pas absolument à sa place. Autour d'elle des objets durs et magnifiques restaient hostiles; des portraits aussi, pendus aux murailles, et en particulier le père de Jacques, feu le général marquis d'Iscamps, par Winterhalter, qui semblait lui darder une indignation militaire.

Mme d'Iscamps entra: elle était grande, paresseuse de gestes, avec des yeux étonnés et doux. Tout de suite elle parut aussi intimidée que Nane; et elles restaient debout toutes deux, qui se regardaient en silence. Enfin la marquise dit:

—Qu'est-ce qui me vaut, Madame, ce... ce plaisir inattendu?

Nane posa alors sur une table un ridicule assez gonflé:

—Voici, dit-elle, les choses... les lettres, enfin; et puis d'autres bibelots qui sont à Jacques, des... des boutons de chemise...

Et elle éclata en sanglots; c'était trop émouvant aussi, cette grande chambre, et cette mère si douce, si noble, et ce vieux militaire par Winterhalter. Déjà elle avait oublié les choses fines, désagréables, éloquentes, si bien préparées. Car elle avait décidé que cette grande dame «prendrait quelque chose pour son rhume»; qu'elle s'entendrait dire, entre autres galanteries, que son fils était «le dernier des manants» (Vlan!) et que lorsque, perdant la tête, elle offrirait une grosse somme d'argent à Nane pour l'apaiser, celle-ci répondrait en propres termes: «Non, madame la Marquise; ce qui m'a fâchée contre Jacques, ce n'est pas qu'il se choisisse une épouse, mais c'est le procédé. Et vous auriez beau m'offrir toute votre fortune, je ne suis pas encore assez croulante pour me faire entretenir par les familles de mes anciens amis.»

Mais voici que la mère ne se prêtait pas plus que ne l'avait fait le fils aux scénarios imaginés par Nane, et Nane elle-même, depuis un moment, avait changé de personnage; elle se sentait «toute chose». Appuyée à une table, comme pour ne pas tomber, et tandis que des pleurs inondaient ses joues qu'elle devinait pâlissantes, elle songea avec satisfaction qu'elle devait paraître tout près de s'évanouir.

—Calmez-vous, mon enfant, lui dit la marquise; vous paraissez souffrir. Voulez-vous vous asseoir (Nane s'écroula sur une chaise), quelque chose pour vous remettre, de l'eau de mélisse, voulez-vous? ou un peu de grenache, j'en ai justement ici.

Elle posa un verre à côté de Nane, l'emplit; n'était-ce pas à cause de son fils, en somme, que cette malheureuse se désespérait. Elle s'assit elle-même, à un peu de distance.

Nane but, sembla se calmer. Quelques larmes encore coulaient dans son verre. Touchante et ridicule ainsi, elle parut moins belle à Mme d'Iscamps, qui ne se sentait plus jalouse; et peut-être même eut-elle la fugitive pensée qu'elles étaient là deux que son fils allait abandonner et trahir, pour une étrangère.

Tout à coup, Nane éclata en de nouveaux sanglots, la face dans les mains:

—Voyons, voyons, lui dit Mme d'Iscamps, il ne faut point pleurer comme cela.

On vit, entre les doigts écartés de Nane, ses beaux yeux brillants de larmes:

—Ah! madame, implora-t-elle enfin, c'est que vous soyez si bonne pour moi qui me fait pleurer... et de penser... si vous vouliez l'être encore plus... oui, si je pouvais croire que vous ne me méprisez pas tout à fait... au lieu de me faire boire comme ça toute seule, comme un pauvre... mais vous auriez honte...» et Nane retomba en gémissements.

Mme d'Iscamps eut d'abord comme un haut-le-corps; mais elle avait tant fait: un peu plus, un peu moins..... Elle prit donc un second verre, et se versa du grenache; mais elle n'alla pas jusqu'à trinquer.

(«Paris, dit Paul Féval dans sa préface à la seconde édition des Habits noirs, ville de boue et de perles, où le sang est cimenté de larmes; où on ne sait plus quelquefois si les duchesses et les courtisanes ne sortent pas du même lit.» L'hermitte, 1855, page VIII.)

On causa; et Nane, enfin calmée, avoua qu'elle était venue pour faire une scène, et qu'elle n'avait pas pu; qu'elle avait été «impressionnée». Les yeux candides de Mme d'Iscamps se voilèrent d'humidité une seconde.

—Je ne vous en veux plus d'être venue, dit-elle enfin; et fouillant dans un coffret de bois dur: «je voudrais que vous emportiez un souvenir de cette visite, que vous n'aurez peut-être pas l'occasion de renouveler. Voici un mauvais petit dé d'argent, mais qui a été mon premier. Prenez-le, et si jamais il vous arrivait quelque chose de grave où je puisse vous servir, envoyez-le moi avec votre adresse et quelqu'un passera chez vous de ma part.»

L'émotion de Nane était décidément tout à fait évanouie; elle songea même, en recevant le petit dé, à son ami S'en-Bat-l'Oeil qui cherchait parfois au dessert celui de la conversation sous la table, et faisait crier les petites femmes.

On se sépara enfin, avec les regards les plus touchants, et Mme d'Iscamps sonna pour faire reconduire Nane.

Comme celle-ci était déjà dans le vestibule, Jacques y déboucha par un autre côté, et de voir sa maîtresse chez sa mère, demeura quelques secondes stupide d'étonnement. Mais déjà Nane avait passé, sans paraître le voir, majestueuse.

—Je ne pouvais pourtant pas lui dire, expliquait-elle plus tard: «Bonjour, je viens de prendre l'apéritif avec ta mère».




IV

L'heureuse Mère



«De puella vestra, quid scribam? Valet,
viget, jam matura viro, jam plenis nubilis
annis. Mores et linguam quoque nostram
discit.»

(ERYCII PUTEANI epistola ad Joh. Baptistam
Saccum, apud
MARTINI KEMPII,
Dissertat. XVI de Osculis.)

«Que dirai-je de Mademoiselle votre fille?
Elle est comme une treille d'if, que vendange
la main des Amours. Et accueillante avec
cela, si vous saviez! Ni nos moeurs ne l'épouvantent,
ni notre langue ne la rebute jamais.»
















Le proverbe nonobstant, mon amie Nane professait pour les amis de ses «amis» une haine opiniâtre et sournoise. N'ayant pas rencontré de me brouiller avec les miens, elle fut plus heureuse à les refroidir envers moi; non qu'elle y apportât sans doute de grands calculs, mais il faut prendre garde que la méchanceté de la femme s'accorde parfaitement avec sa frivolité.

Certains de ses procédés valent d'être retenus.

—Tiens, murmurait-elle assez haut pour être entendue au moment que le gros Sans, respirant avec force, s'asseyait à notre table, c'est tout à fait comme vous me disiez hier soir. Et elle clignait de ses yeux métalliques.

Sans souffrait, soufflait, et ne revenait pas.

Ou bien elle relatait devant le fils du conseiller N., sur notre magistrature, des opinions par moi émises en petit comité, et qui sont bien loin d'une basse flagornerie.

Elle parvint même jusqu'à froisser le placide Eliburru à force de lui rappeler, comme par inadvertance, les caravanes de son amie Henriette, et que je l'avais connue longtemps avant lui (au sens de l'Écriture).

Satisfaite enfin de m'avoir fait presque mettre en quarantaine par ces gens, tout au moins quand elle était de la compagnie, elle voulut l'autre jour m'offrir une compensation, et me demanda de l'accompagner, qui allait faire visite à sa mère:

—Je l'aime beaucoup, me dit-elle. Et elle ajouta après un peu de silence:

—Elle m'a bien battue...

Nane était venue à pied, de clair vêtue, aussi printanière que la journée, qui était douce. A peine dans le Bois nous commençâmes de respirer les bourgeons qui pleurent, et je ne sais quelle langueur dans l'air. On eût dit qu'il était tiède par places; plus loin nous aperçûmes au-dessus des murs la gerbe pâle des lilas.

Comme une fraise que le soleil macère dans un creux de muraille, le coeur de Nane parut s'attendrir; elle devint sentimentale, plaignant la brièveté des heures, et le temps irrévocable.

—Si aujourd'hui, ajouta-t-elle, pouvait toujours durer, qu'il fait si bon vivre.

—D'autant que cette voiture a des roues très bien caoutchoutées.

—Vous ne savez, répond-elle, que prendre à la blague tout ce que j'admire, et moi-même, comme si j'étais un bibelot, une chose d'ameublement, et que vous ne croyiez pas que j'aie (elle hésite un peu)—que j'aie—une âme.

—Mais si, mais si; seulement il y a les petits jeunes, pour s'occuper de ça; je ne puis pas faire tout le ménage. Et puis je ne vous ai jamais traité en bibelot, Nane. Vous êtes bien plutôt pour moi comme un fruit d'or et de sang et qui n'est pas encore tout à fait mûr. Vous êtes comme du vin grec dans un verre de Bohême tout rouge, au moment délicieux qu'on l'approche de ses lèvres: après qu'on y a bu le cristal en demeure longtemps parfumé. Et vous êtes encore comme l'idole qu'on tailla dans une pierre éclatante, précieuse, dure; comme l'idole, sans souvenir et sans espérance.

Mon pathos n'a pas désarmé Nane; elle darde sur moi des yeux remplis de défi, et les coins de sa bouche puérile sont tirés en bas. Drôle, qu'il y eût une âme là-dedans.

La mère de Nane est dans son petit jardin, qui arrose avec dévotion un carré de terre compacte et bombée, où il ne paraît avoir poussé jusqu'ici que quelques pierres.

Après deux gros baisers sur les joues de Nane, et une révérence pour moi:

—Voyez-vous, nous dit-elle, ce sont des salades.

—Ah! oui, des salades.

—Dès qu'elles auront poussé, les loches viendront et mangeront tout. Il faudrait passer la nuit à côté, avec une lanterne.

—Tu ne feras pas ça.

—Je suis trop vieille, vois-tu. Ah! si ton pauvre père vivait encore, lui qui les aimait tant.

Cet amour d'un mort pour les salades me suggère des plaisanteries auxquelles il vaut mieux ne pas donner jour. Je préfère parler de l'arbre malingre où je m'appuie, et qui est le géant du jardin.

—Vous avez là, Madame, un beau prunier.

—Oui, il pousse; mais je crois que c'est plutôt un pommier.

—Comment, tu n'es pas plus fixée que ça?

—Je vais te dire: dès qu'il vient quelque chose, les moineaux aussi, et adieu!

—Il faudrait peut-être, dis-je, se tenir à côté, toute la nuit, avec une lanterne.

Cependant la vieille dame nous guide vers la maison. Elle a un peu l'air d'une bonbonne, la vieille dame, et roule en marchant. Mais l'oeil est vif encore, la lèvre rouge; et elle ressemble à sa fille—d'une façon terrible.

Ainsi serez-vous un jour, Nane ma mie, grosse, gémissante, dans un très petit jardin, année d'un arrosoir vert; et votre fille, s'il vous en est une survenue, ira vous faire visite, avec des messieurs.

Le salon est reluisant; des ronds d'étoffe sont devant les sièges; il y a deux tableaux de première communion pendus à la muraille; et la pendule, sous un globe, fait socle à un de ces Grecs illustres dont l'anonymat de bronze ou de zinc reste, avec les menhirs, une des plus sombres colles qui se posent encore à l'érudition contemporaine.

—Maman, donne-nous donc un peu de cognac du baron, dit Nane.

—Ah! tu t'en rappelles.

Et un instant après elle nous verse, hors d'un petit flacon à fleurs, une chose couleur d'ambre, très bonne, d'avant le phylloxera, certainement. Et moi que la mémoire de ce baron imprévu avait presque importuné d'abord; moi qui l'avais situé tout de suite dans la haute banque et le culte mosaïque. Mosaïque? non pas; cet homme généreux dut être de race ancienne et catholique, digne de cantonner une croix de gueules de douze oiseaux couleur du temps. Et, d'un coeur échauffé par le noble jus de Saintonge, je lui fais d'intérieures excuses.

Nane, qui a une chambre ici, y est montée chercher je ne sais quoi; nous restons seuls, madame mère et moi; et je regarde les tableaux de première communion. Celui-ci, au nom d'Anaïs Garbut (souvenir précieux si vous êtes fidèle), doit être celui de mon amie Nane.

—L'autre, me dit-on, est celui de Clotilde, mon autre fille, l'aînée. Ah! l'ai-je assez gâtée, celle-là; et croyez que je le regrette bien.

—Est-ce qu'elle vous donnerait de l'ennui?

—Pas précisément; mais elle est restée gnole comme tout. La voilà depuis cinq ans mariée à un contremaître, avec quatre enfants, et deux mille quatre par an; la misère, quoi. Ah! si je n'avais à compter que sur ceux-là!

—Vous avez eu plus de satisfaction avec la cadette.

—Vous savez, elle est bonne pour moi. Elle est reconnaissante de ce que j'ai fait autrefois, avec si peu de moyens, pour l'élever. Et si vous saviez ce que ça coûte, les filles!

—A qui le dites-vous...

—Enfin, comme me disait le vicaire de Saint-Martial (c'est ma paroisse), tout le monde ne peut pas suivre la même voie. Mais ce qui me crispe, c'est les airs que se donnent les autres avec Anaïs. Sa soeur ne vient la voir qu'en cachette de son mari: avec ça que... Et lui, quand il en parle, c'est toujours un tas d'arias, et des airs de mépris bien ridicules. Je vous assure que ça n'est pas lui qui en boirait, du cognac du baron..... quoiqu'il aime le schnick.

—Vraiment. Il ne sait pas ce qu'il se refuse. Moi, je m'en verse un autre verre. Le soir peu à peu envahit la pièce. Déjà je ne distingue plus, sous le globe, Xénophon, qui est peut-être Aristarque ou Thalès de Milet. Enfin j'entends dans le silence les pas de Nane sur l'escalier.

—Au moins, madame, dis-je, elle ne fera rien qui puisse payer l'excellente éducation que vous lui avez donnée. Et si complète! Quoique, sur quelques points, elle l'a peut-être parachevée d'elle-même.

La porte s'ouvre, et Nane peut entendre la réponse:

—Moi, monsieur, j'ai cherché surtout à en faire une bonne chrétienne. Avec de la religion, on peut se tirer de peine partout.




V

L'après-midi esthétique

«Sua quemque natura in studia abripit, ad
quæ potissimum factus est.»

(J. BARCLAIUS in Euphormion.)

Il y a un je ne sais quoi, insensiblement,
qui nous entraîne à quelque étude où, sans
doute, nous étions destiné. Ne demandez point
ce qui a fait de M. de M*****, un océanographe,
de M. F*****, un politicien; ou porté
M. H*****, à l'Académie France: c'est un je
ne sais quoi, vous dis-je.













Courtisane de qualité, que les Grâces trois fois décorent, ô Nane! quel démon vous a mis en tête le tourment de l'Art? Auriez-vous fait rencontre, dans une brasserie, d'un peintre, d'un esthète,—d'un critique, peut-être (disons le mot)? Car c'est dans les brasseries, vous le savez, Nane, que se rencontre l'aristocratie de la pensée; comme, dans les bars, celle de la naissance. Et ces Messieurs auraient-ils noué partie d'épaissir, à leur jargon, ce peu de cervelle qui est la vôtre, qu'on s'imagine mousseuse et candide, pareille à ce qui peut tenir de crème-fouettée sur la langue rose d'un chat. Ils vous ont parlé de Nietzsche, j'en suis sûr, de «tons de distance», de Gauguin. Et ils ont dit, avec mépris, à propos des choses qu'ils n'aimaient point: «Ce n'est pas de l'Art. C'est de la littérature.»

Eh, laissez-le donc tranquille, l'Art: afin qu'il vous le rende. Si le caprice vous vient de contempler des belles choses, n'avez-vous pas assez de vous mirer dans votre miroir, votre beau miroir Louis XVI dont le cadre, doré au mat, figure une sensible bergère qui répand des pleurs auprès d'un nid renversé? Et sur mon âme, ce meuble est épris de vous. Pareille à la brume délicate qu'un soir d'août suspend sur les eaux, voyez cette buée qui le voile, tant il s'émeut, dès que vous surgissez devant lui parée de vos seuls colliers; aussi nue et moins rigoureuse qu'une Vérité mathématique. Mais vous, Nane, vous ne l'aimez point. C'est pourquoi sans pudeur vous souffrez qu'il vous épie jusque dans votre chair la plus secrète, avec vos genoux un peu rapprochés, vos coudes de corail pâle, une gorge sans escarpements; si irrégulière pour tout dire, en vos charmes, qu'ils ne sont peut-être qu'une exquise difformité.

Déjà vous voici ensevelie sous le linge, armée d'un corset, de jarretelles, de bottines très hautes, comme en portèrent, sous leurs crinolines («Ah oui, dites-vous: Constantin Guys....»), les dames de Compiègne, autrefois. Et de nouveau vous êtes charmante. Restez-le un moment ainsi, voulez-vous? Non, vous préférez aller au Louvre, voir les nouveaux tableaux dont vous ont parlé ces gens. Et il est de fait que dans la rue, et «en plein vingtième siècle», comme parlent les gazettes, votre passage, ainsi troussée, soulèverait la critique aussi bien que celui de Vénus faisait naître sous ses pas les violettes couleur de nuit et le sang des anémones. Habillez-vous donc.

Une heure à peine a passé que déjà vous êtes en toilette décente, je veux dire qu'on ne voit plus la couleur de votre peau. A part cela la jupe trahit et souligne chez vous une croupe de danseuse andalouse; outre qu'elle plaque si exactement au tablier qu'on connaît du premier coup d'oeil le module de vos nobles jambes, cette double colonne d'un marbre veiné d'azur, dressée par quelque dieu au seuil de la plus voluptueuse Atlantide.—Pourtant, de ventre, vous n'avez plus du tout. Où est-ce que vous avez bien pu le mettre? Malgré soi, on cherche sous les meubles: non, il n'y est pas.

Maintenant, chapeautez-vous, Madame. Mon Dieu, comme il est plat votre galurin. On dirait une assiette à dessert;—ou un paradoxe de M. Biornstern Biornson. Tout autour il y a un rang de pensées, comme si on avait voulu marquer au peuple, par ce symbolisme ingénieux, que c'est un chapeau d'Intellectuelle. Mais au fond c'est si fatigant de penser. Et quand vous vous mettez à chercher des idées originales au fond de votre «mentalité»—tel un enfant qui pêche à la ligne dans un bocal à poissons rouges—cela vous donne un air triste, triste. Oui, telle que vous êtes alors, je m'imagine la fille d'un mercier protestant qui aurait engrossé sa bonne, jadis, un jour de pluie.

D'ailleurs j'aimais mieux ce lampion vert et or qui couronnait l'an dernier les ondes de votre chevelure. C'est très joli les lampions; et toutefois, n'oubliez pas votre voilette, ni vos gants. Évitez même que ceux-ci ne soient de la même main; ou du moins de ne vous en apercevoir qu'en voiture, à seule fin de me les envoyer alors changer en disant:.«Surtout, ne soyez pas long.» Enfin mettez-vous autour du cou ce serpent floconneux qui vous donne l'air d'avoir passé la tête à travers un édredon. Et houp!

Après tout, vous avez raison, pourquoi n'irait-on pas au Louvre, surtout par les jours froids, comme il en fait un aujourd'hui? Les salles y sont spacieuses, chauffées. Et puis il y a les gens qu'on y rencontre. De belles Londoniennes, d'abord, en étoffes bourrues, avec des gants amples, des souliers ronds—flanquées de leurs tristes époux. Et des Allemandes vêtues... ah vêtues comme les dames d'Hildburghausen; sans omettre ces singuliers maris à lunettes, coiffés de vert, qu'elles ont.—Quelques Parisiens, aussi, rares comme la véritable amitié. Pour ne rien dire de ces provinciaux ahuris, dont parla jadis M. Elémir Bourges, et qui cherchent en vain, à travers les salles du Louvre, les magasins du même nom. Mais ce qu'il n'y a jamais, à moins de l'amener comme je fais aujourd'hui, c'est une Parigote un peu pelucheuse, caressante à l'oeil, et qui glisse sans bruit sur les parquets ou les vastes dalles.

Et voici toute la tribu des pauvres diables, ouvriers inoccupés, éclopés, échappés de l'hôpital ou de la prison, mendigos sans poste, assemblés et causant à voix lente autour des bouches de chaleur; ou bien assis en brochette, comme des oiseaux des îles, sur ces banquettes rouges dont il semble que la peluche soit teinte de sang. Ne feignez point d'être surprise qu'ils vous guettent avec ces avides yeux: ce n'est pas toujours de manger, Nane, que les hommes ont faim.

Mais puisque nous sommes ici pour les nouveaux tableaux, allons les voir. Dans le Salon Carré, tenez, ce grand paysage de Poussin, on l'a acheté l'autre jour chez Dufayel. Vous vous plaignez qu'on ne distingue rien, qu'il fait trop sombre. Mais c'est toujours comme ça, au Salon Carré. Les tableaux n'y sont pas pour être vus. Ils se reposent, et, pour un peu, on leur mettrait des housses.—Et ça? Ça c'est les noces de Cana, en Galilée.—Beaucoup trop pour vous, n'est-ce pas; et vous préféreriez une bonbonnière comme celle qu'acheta Willy, aux Miniaturistes? Mon Dieu, l'un et l'autre sont à peu près incomparables. Ne les comparons pas.

Mais déjà la Grande Galerie vous effraye; et vous faites demi-tour. A vrai dire ces milliers de figures, à droite pendues, et à gauche, sur un demi-kilomètre de long, et qui vous regardent sans vous voir, ne laissent pas d'intimider un peu. On a le sentiment qu'on va passer par les baguettes. Vous devriez pourtant aller dire un petit bonjour, là-bas, à cette Mistress Angerstein en mousseline blanche, que peignit Lawrence auprès de son rouge mari. Ce n'est pas au moins que j'aime la peinture anglaise; mais cette dame, par ses regards sinueux, par ses mains pleines de promesses, et ce sourire équivoque qui se joue de la tendresse à la cruauté, me rappelle, avec moins d'assiette, la charmante Mademoiselle Auguste de Crébillon-le-fils. «Ah! trop heureuse époque, où jusqu'au sein des maisons d'éducation...»

Ici, je m'aperçus que Nane, excédée sans doute par mes discours, avait pris la fuite. Elle fendit, sans en paraître étonnée, tout cet or de soleil couchant qui poudroie à travers la Galerie d'Apollon, et je ne la rattrapai qu'au milieu des vases grecs, car elle courait aussi vite qu'une nuée d'orage.

—Héla! lui dis-je, et moi qui voulais vous faire voir ce Printemps de Millet qui sent l'herbe, la pluie et le pommier. Il y a là un horizon gris ardoise avec trois oiseaux blancs qui fait songer à vos yeux quand vous êtes en colère. Ils sont si grands alors qu'on y cherche malgré soi des nuages, la mouette qui crie, et l'ivresse salée du large.

Mais Nane ayant répondu «qu'elle en avait sa claque de mes boniments, et aussi de tous ces bibelots», nous tombâmes d'accord de quitter ce Musée National, et sortîmes par le Musée Égyptien où c'est en vain que je tâchai de l'intéresser à deux sarcophages de bois peint, don de S.A.S. le Khédive. Tandis qu'elle s'obstinait à les traiter de «vieilles baignoires», la salle spacieuse et grise, où méditent tant de dieux de granit, fut envahie soudain par plusieurs petites Anglaises, danseuses de music-hall ou de cirque, qui chantaient en choeur un air de cake-walk. Et tant de sans-gêne ne parut pas scandaliser ces beaux sphinx jumeaux, noirs comme une nuit sans étoiles, qui portent une fleur de lys en ferronnière. Aussi bien sont-ils en pierre—comme vous-même, ô Nane, deux fois dure à toucher.




VI

Une journée entre toutes



«Inter non paucula pocula.»
(M. T. CICER.)

Nous ne bûmes pas peu.







—Qu'y a-t-il, me dit Eliburru? Encore Nane?

—Ah! mon Dieu non; elle est hors de scène, je vous jure.

—Est-ce que vous ne seriez plus avec?

—Mais si. Ou avec, ou dessus, comme le Spartiate.

—C'était un avantageux, ce Spartiate-là.

—Et à quoi, dis-je, pensez-vous donc que je lui aide? Pas à faire des neuvaines à Saint-Jean du Doigt, bien sûr. Mais il y a des semestres comme ça, où la vie semble une chose niaise, et aussi une chose mal faite, laide et blessante, comme un soulier trop grand qui vous fait germer des cors.

—C'est, reprit-il, que vous confondez entre eux, comme bien des gens, les outils de vivre. Vous prenez tour à tour un tire-bottes pour une lyre, ou ce trottin qui passe pour la Religieuse Portugaise. Le tout est de laisser les choses en leur place: elles y présentent de l'agrément.

Nous étions assis tous deux à la terrasse du Schubert; le soir indulgent s'attardait sur la Ville, où mai à son déclin semblait prêter aux choses une douceur nouvelle. Le bruit des molles voitures croissait et décroissait comme s'il eût été le bruit même de la mer; et il y avait autour des guéridons une conversation multiple et joyeuse qui papillotait aux oreilles.

Je suivis le trottin des yeux. Elle laissait paraître cette grâce souffreteuse en même temps que hardie qui émeut parfois chez les Parisiennes du peuple. Avec un demi-sourire d'espérance qui écartait ses lèvres pâles, elle allait de son pas net et presque dur vers son amant, sans doute; ou peut-être chez le vieux monsieur qui lui promet une situation.

—Comment m'intéresserais-je à des choses que je connais trop bien, ou que je ne connaîtrai jamais? Qui me dira si cette enfant a le coeur bien placé, et comment saurai-je si le maître d'hôtel qui passe là doit d'être bouffi et jaune à une maladie de foie ou à des peines sentimentales? D'ailleurs, qu'est-ce que cela me fait?

—Je vais vous dire. Il y avait une fois un sophiste athénien qui s'occupait de politique, et s'il était, peut-être, socialiste de gouvernement, je ne sais. Toujours est-il qu'un après-dîner il sortit de chez lui pour aller dire un grand discours qui devait maintenir entre les mains de son parti le contrôle des douanes, devoir patriotique extrêmement fructueux à accomplir. Mais comme il passait devant la porte du bel Agathon, il aperçut, au pied du figuier qui l'ombrageait, je ne sais quelle agitation minuscule. A y regarder de plus près, c'était des fourmis; et notre homme s'en amusa fort un moment, puis un autre; tant que l'heure y passa. Des gens chevelus vinrent enfin, au désespoir, lui annoncer que tout était perdu, la République compromise, les douanes, jusque-là affermées à d'honnêtes Phéniciens de leur bord, livrées aux prêtres de Delphes. Ils prononcèrent même les mots d'«obscurantisme» et de «flabellon». Cependant le sage s'occupait de transporter un fétu dont deux fourmis, des plus vaillantes, n'avaient jusque-là pu venir à bout.

—Voilà un grec! Mais moi, les fourmilières, je n'ai jamais su qu'y flanquer des coups de pied. Sans compter qu'on n'en rencontre pas toujours dans les rues de Paris.

—Je vous passe les fourmilières. Mais n'avez-vous pas sous les yeux ce qu'il vaut le mieux regarder vivre? Une femme gracieuse, et d'une âme si ténue, si insaisissable, qu'on l'a dû tisser avec ces fils de la vierge qui se balancent dans le soleil du matin.

—Voilà, c'est que si je regarde Nane, j'ai envie de la toucher. Et cela me met dans une situation fausse, qui me gêne pour observer.

—Essayez une journée seulement; vous serez baba. Si vous saviez ce que les drames de la vie font pâlir les inventions des romanciers.

* * * * *

Huit jours après, au bar de la Brinvilliers, dans le tumulte triste de minuit:

—Eh bien, philosophe, vous aviez raison: j'ai suivi toute une journée de Nane, pas à pas, ou de ma pensée. Rien de plus extraordinaire.

—Dites-moi ça. On a toujours plaisir à voir ses théories vérifiées—par les autres.

—C'était mardi; et voici comment les choses se passèrent. Je n'exagère en rien, et m'appuie, outre mes observations personnelles, sur le rapport que la maison Simpson-Schuhmacher, place des Victoires, m'a fourni au prix de deux livres sterling: «Monsieur, avais-je déclaré à cet industriel, je suis envoyé par la Banque N..., auprès de qui Mlle Hannaïs Dunois cherche à contracter un emprunt. Pour vérifier si son mode d'existence prête à cette négociation une base suffisante, il me faudrait l'emploi exact d'une de ses journées.» L'homme, s'étant assuré d'un regard coupant et noir que ce que je venais de dire n'était point vrai: «Ce sera cinquante francs», répondit-il avec simplicité.

Nane donc, mardi vers onze heures, et comme Justine vient d'ouvrir les fenêtres, bâille: «Fait beau?» demande-t-elle; et rassurée: «Pourvu que ce soit la même chose à Auteuil demain. Dire qu'il va falloir encore aller essayer, pour cette retouche à la jupe. Et pourvu que ce soit prêt: peux pourtant pas aller toute nue à la course de haies.»—«Je crois que ça n'est pas permis, fait Justine, avec une voix de regret.»

—Cette fille est stupide, interrompt le philosophe. Voyez-vous une tribune de femmes sans chemises? Ça serait horrible.

—Entre tant Nane se lève, passe dans la salle de bains. Déjà elle n'a plus que ses babouches et son collier. Douche froide, courte; et puis, houp! elle saute dans le bain chaud, en éclaboussant les carreaux vert pâle. Conversation avec Justine:

«—Monsieur viendra déjeuner» (Monsieur, c'est moi, ces temps-ci).

«—Bon; c'est la cuisinière qui va encore en faire, du rousqui**.

—Je vous prie de me lâcher le coude, avec vos grossièretés. Voyez-vous cette créature; faudra que je prenne les messieurs sur ses certificats, maintenant! Et qu'est-ce qu'elle dit encore?

—Elle trouve que Monsieur le fait à la pose; qu'il lui faut à chaque repas un plat chaud, au lieu de manger de la viande froide, comme tout le monde; qu'il se plaint toujours de ce qu'il n'y a pas assez de sel; et patine, et pataine...

—Je vous ai défendu de me raconter tous ces ragots... Et dire, mon Dieu, qu'il va falloir aller essayer cette jupe!»

Ici Nane préside à quelques savonnages d'intérieur. Je vous passe le reste de la toilette.

—Oh! si vous en sautez.

—Enfin l'heure du déjeuner arrive; monsieur aussi; un homme charmant, un peu incolore, mais si correct. On me connaît d'ailleurs.

—Ah, c'est vous, dit Eliburru, le monsieur correct. Vous m'auriez plutôt fait souvenir de Musset.

—...?

—Vous ne vous rappelez pas, la Confession, et la gravure de Bida: «Ainsi parlais-je de déjeuner, d'une voix mordante, dans le silence de la nuit.»

—Que vous êtes bête, mon pauvre ami!...

Toujours est-il qu'on m'offre un peu de vin de Porto: «Nane, est-ce que c'est toujours cette chose fade et blanchâtre, qu'on vous envoie de Lunel par Bercy?»—«Non, il est rouge, avec ce goût de poussière que vous y aimez.» J'en bois donc un verre, et comme menu ensuite il y a des hors-d'oeuvre (ils sont convenables chez Nane): crevettes, anchois, du céleri-rave haché à la sauce de moutarde qui est très bon, du beurre avec du sel gris, et puis de ces poissons hindous boucanés, qu'on ne trouve nulle part...

—Du haddock?

—Hindous, je vous dis. D'Inde, comme Mme de Talleyrand. Après ça, des rognons aux oeufs pochés, dans un turban de nouilles. Après ça, des crêpes aux confitures: vous savez, de ces confitures glorieuses dont parle Montaigne. Après ça...

—Merci, je n'ai plus faim.

—Vous dirai-je les vins et le café?

—Pousse-café, rincette, surrincette. Vous avez dû vous faire jolis.

—Pas mal. Nane surtout me parut être au mieux de sa forme. Là-dessus, et moi-même joyeux d'avoir évité la fâcheuse congestion, chacun se tire de son côté. C'est ici que ça se corse.

—Prenez votre temps.

—Vous savez que Nane a une nouvelle manucure, une femme extraordinaire, dont l'existence est tout un roman. C'était la fille d'un photographe chargé d'enfants. Toute jeune elle épousa un employé d'octroi, qui lui fit cinq fils. Les uns moururent, les autres tournèrent mal; en sorte qu'elle est restée veuve en pleine maturité, et devenue, par un incroyable concours de circonstances indépendantes de sa volonté, marchande à la toilette. Mme Jargogne, tel est son nom, tire aussi les cartes, outre qu'elle a appris à faire les mains et à y lire.

—Brrr!... Cette histoire est pleine de dessous.

—Mme Jargogne, donc, entre familièrement, avec tout un murmure de jupes de soie: «Bonjour, la plus jolie. Et ces manettes! Il faut encore leur faire les griffes: ah! pauvres hommes. Vous ne savez pas ce que m'a dit l'un?»—«Vous savez, Jargogne, que je vous ai défendu de me parler bijoux.»—«Ouais, défendu. Et s'il s'agissait de dentelles? Mais, c'est vrai, vous n'aimez pas le point de Venise.»—«Moi, je n'aime pas le...» crie Nane suffoquée (elle en ramasserait sur la tête d'un teigneux). «Seulement, c'est la galette.»—«Bon! quand je vous dis qu'il ne vous en coûterait rien, au contraire. Figurez-vous...»

—Ça devient beaucoup Tableau des moeurs du Temps, cette affaire-là, grogne Eliburru.

—J'abrège donc, puisque vous refaites de la critique. Etc., etc., etc. A cinq heures, Nane va chez son couturier. Petite pose au salon, puis essayage. Le pli sur la hanche gauche à disparu. Tout va bien: «Pourvu qu'il fasse beau demain», soupire Nane une fois de plus; et, comme elle remonte en voiture: «Faites un tour de Bois, dit-elle au cocher; mais pas les Acacias. Et puis vous irez au Valence.»

Nous y sommes un tas lorsqu'elle arrive, quelques-uns ornés de lorgnettes, quelques-unes d'ombrelles claires. Les cocktails sentent bon sur les tables; et Nane, enfouie en un profond fauteuil, bientôt s'absorbe à sucer d'une paille attentive je ne sais quelle eau couleur de couchant.

Le grand Machin a gagné aux courses; d'autres y ont perdu: excellente préparation à faire de la dépense. La plupart tombent d'accord de dîner ensemble, et qu'il faut donner le ton de la vraie fête à tous ces étrangers qui encombrent Paris ces jours-ci. Moi, je dîne en ville: «Pas d'importance, me dit-on, si vous nous prêtez Nane.»

«—Je vous la donne; mais ne la maltraitez pas. Elle a l'habitude d'être caressée: j'aimerais mieux la tuer que si on devait lui donner des coups de pied.

—Merci, dit-elle. Est-ce qu'il faut remuer la queue?

—Il faut être à onze heures et demie au Schubert, où je vous attendrai.

—Ça va.»

A minuit je les retrouve tous, un peu bruyants même. On a fêté, au dessert, une débutante cueillie Dieu sait où, et rebaptisée: Blanche de Chahut. Elle est silencieuse et servile: on regrette de n'avoir pas des chaussures sales, pour lui faire faire quelque chose.

La petite fête continue. A quatre heures, on est dans un cabaret étroit de Montmartre, où le maître d'hôtel ressemble à un eunuque assyrien. Tout le monde a la voix enrouée d'avoir crié: «Vive l'armée!» et pâteuse d'avoir bu. Blanche chante une romance sentimentale, comme on en peut entendre dans les cours des maisons ouvrières: elle a ôté son chapeau, et l'agite mollement.

Un moment après, elle n'est plus là; le grand Machin, non plus.

«—Où est-il, le grand Machin? demande quelqu'un en bâillant... (Ah! ce qu'on s'amuse!)

—Il aura gagné les petits salons, avec cette dame.

—Eh bien, ils ne sont pas vites!

—A cette heure-ci, dit un autre, on n'est jamais vite. C'est comme dans la chanson de Mallarmé, vous savez bien: «Le Monsieur qui montait n'est pas redescendu...»

Et voilà!

—C'est tout? demanda Eliburru.

—C'est tout, mais vous aviez bien raison; les inventions de nos romanciers les plus populaires pâlissent à côté des drames de la vie réelle.

—Quand je vous le disais, répondit le philosophe. Et, s'asseyant au piano, il se mit à «broder les plus folles variations» sur sa dernière oeuvre musicale, la bruyante Nec mortale Sonate.