WeRead Powered by ReaderPub
Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse cover

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 12: X
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The author presents intimate recollections of his brother and their shared childhood and youth, tracing family origins in the provinces and the household rhythms that shaped them. He combines genealogical narrative, vivid local color and personal anecdotes to portray family characters, early hardships, moves between towns, and formative experiences that influenced temperament and creative impulses. Interwoven reflections assess artistic tendencies, fraternal affection, and moments of struggle—notably a gloomy period in Lyon—yielding a warm, candid portrait of kinship and the surroundings that helped shape a literary vocation.

VIII

Lorsque aujourd'hui, séparé du temps que je raconte par près de trente années laborieusement remplies, embrassant du regard de ma mémoire cette longue période, je me demande quelle a été l'époque la plus triste de ma vie, tout mon passé déclare que ce fut celle de notre séjour à Lyon. C'est bien la même impression que je retrouve dans ce passage d'une étude de mon frère: «Je me rappelle un ciel bas, couleur de suie, une brume perpétuelle montant des deux rivières. Il ne pleut pas, il brouillasse; et dans l'affadissement d'une atmosphère molle, les murs pleurent, le pavé suinte, les rampes d'escalier collent aux doigts. L'aspect de la population, son allure, son langage, se ressentent de l'humidité de l'air.»

À côté de ces causes purement physiques de la tristesse qui s'éveille en moi au souvenir de Lyon, il en est d'autres, toutes morales, tout intimes, et qu'il me serait malaisé de taire ici.

J'allais vers mon adolescence. Mon esprit, mûri de bonne heure par le spectacle des malheurs de mes parents, s'était, pour me servir du seul mot qui rende exactement ma pensée, précocement virilisé et en même temps mélancolisé. Les perplexités de mon père, les larmes de ma mère, en tombant sur mon coeur, le disposaient mal aux récréations de mon âge.

Elles développèrent en moi une sensibilité maladive, dont je tenais le germe de ma mère. Je pleurais à propos de tout, pour le plus petit reproche, pour une question à laquelle j'étais embarrassé de répondre.

Personne n'y comprenait rien; je n'y comprenais rien moi-même, et j'eusse été bien entrepris pour expliquer le motif de mes larmes. Lorsque, dans le Petit Chose, mon frère a tracé le touchant portrait de Jacques, il s'est souvenu de ce trait de ma nature. C'est par là surtout que le pauvre Jacques me ressemble, bien plus que par les diverses aventures, de pure imagination pour la plupart, à travers lesquelles mon frère l'a fait se mouvoir, en s'attachant, avec l'éloquence d'un coeur reconnaissant, à dépeindre la sollicitude d'un aîné pour son plus jeune. Je dirai cependant, pour n'y plus revenir, qu'entre toutes ces aventures, il en est une rigoureusement vraie: «la scène de la cruche».

Nous étions si malheureux, nos entreprises réussissaient si mal, qu'on ne songeait guère à nous procurer des plaisirs. Les seuls qui nous fussent permis, parce qu'ils étaient à la portée de notre bourse quasi vide, consistaient en quelques excursions dans les environs de Lyon, aux Charpennes, à la Tête-d'Or, dans les bois de la Pape.

Ces bois, que je n'ai pas revus et qu'une ligne ferrée a détruits, me dit-on, étageaient sur les rives du Rhône leurs vertes splendeurs et nous révélaient, à nous petits Méridionaux grandis sous un soleil brûlant, dans des campagnes jamais arrosées, calcinées par ses feux, les beautés des prés, des eaux et des bois. Nous faisions à deux, Alphonse et moi, ces lointaines promenades; nous y puisions, dans des sensations de nature, cet amour des champs que nous avons également gardé.

Le dimanche, j'accompagnais mon frère aîné à Notre-Dame de Fourvières. Il m'avait communiqué quelque chose de sa ferveur religieuse; il m'entraînait à toutes sortes de pieux exercices chez les Jésuites, chez les Capucins; il me poussait vers le cloître. Nous ne nous entretenions guère que de la vie des bienheureux, de leurs mortifications, de leurs vertus, en gravissant les chemins escarpés de la colline sainte.

Nous nous arrêtions aux étalages des marchands d'objets de piété, où, sur des lits d'ouate, les crucifix d'ivoire, les médailles d'or et d'argent, les chapelets étaient entassés à côté des scapulaires, des livres d'heures, de mille brochures étranges, fruit d'un illuminisme maladif.

Au long des devantures, des couronnes d'immortelles et de jais, des cierges en faisceau se balançaient au vent, heurtant les murailles tapissées d'estampes grossièrement enluminées. Ces estampes représentaient des scènes du Nouveau Testament, des portraits de saints, des allégories mystiques; la collection de tous les champignons connus, vénéneux ou non; un tableau de tous les accidents possibles, brûlures, piqûres, empoisonnements, complété par le moyen d'y porter remède; le «Miroir de l'âme occupée par le péché», ce qui s'exprimait par un coeur au centre duquel un diable se tenait assis sur un trône, sceptre en main, avec des porcs à ses pieds.

Arrivés à la chapelle, aux nefs de laquelle étaient suspendus des milliers d'ex-voto bizarres, peintures grotesques, jambes et bras en cire blanche, nous assistions aux offices; nous allions ensuite, tout pénétrés d'attendrissement extatique, nous asseoir sur la terrasse, d'où l'on découvre le plus imposant panorama: les cent clochers de Lyon; la place Bellecour et son square dominé par le monumental Louis XIV de Coustou; la Saône déroulant ses sinuosités entre les quais superbes, dominés d'un côté par les coteaux de Sainte-Foy, de l'autre par le rocher des Chartreux, premier contre-fort de la Croix-Rousse; puis, le populeux faubourg, avec l'empilement de ses maisons aux façades sombres, percées de mille fenêtres, encadrant les armatures des métiers à tisser et béantes comme des crevasses ouvertes sur des abîmes de misère; le Rhône, avec son flot jaunâtre, qui semblait entraîner dans sa rapide course, jusqu'à la Mulatière, où il reçoit la Saône dans son lit, tout un monde de pontons, plates et bateaux; les poutres enchevêtrées et vermoulues du pont Morand, les piles en forme d'obélisque de la passerelle du Collége, les arches noirâtres et massives du pont de la Guillotière; au delà du fleuve, de vastes plaines tour à tour nues et boisées, habitées et désertes, coupées çà et là par la masse des forts armés de canons, ou par les longs rideaux de peupliers au-dessus des routes vertes; et enfin, aux limites du paysage, une chaîne de petites collines servant d'assise aux montagnes plus hautes du Dauphiné, dont les crêtes neigeuses, noyées dans les vapeurs dorées du soleil couchant, rayaient l'horizon d'un zigzag d'argent.

Quelques mois après notre arrivée à Lyon, sur le conseil de mon frère aîné, qui allait commencer ses études ecclésiastiques au séminaire d'Allix, on nous fit entrer à la manécanterie de Saint-Pierre. À la condition de remplir l'office d'enfants de choeur, nous pouvions suivre là nos classes de grec et de latin. Mon pauvre père n'avait pas trouvé de moyen plus pratique pour nous faire continuer nos études sans bourse délier. Ce fut du temps perdu. Les cérémonies religieuses prenaient toutes nos heures; les études étaient reléguées au second plan.

Nous eûmes là toutes sortes d'aventures désastreuses; c'est l'époque de ma vie où j'ai le plus pleuré. J'étais d'une maladresse!… Je ne pus jamais apprendre à servir la messe du grand côté; un jour que je la servais tout seul, je m'empêtrai tellement dans le cérémonial, que je sonnai le Sanctus à l'Évangile, déroutant tous les fidèles.

Alphonse eut aussi ses malheurs: «Une fois, à la messe, en changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte. Quel scandale!»

Le pis est que, dans le désarroi de cette étrange existence, mon frère devenait un petit bonhomme terriblement indiscipliné. Ne s'avisa-t-il pas un jour de creuser une mine dans l'armoire aux soutanes, et d'y fourrer de la poudre! L'explosion fut formidable. Ce fut miracle qu'il n'y eut pas d'accident…

Peu de temps après, nos parents, ayant constaté que nous n'apprenions rien qui vaille, se décidèrent à nous mettre au lycée. Nous fûmes présentés au proviseur, et après un court examen, mon frère fut admis en sixième, tandis que moi-même j'allai en cinquième.

IX

Peut-être trouves-tu, lecteur, que je m'attarde à ces souvenirs de notre enfance. Il faut cependant que tu te résignes à en parcourir encore avec moi le mélancolique domaine. C'est le seul moyen pour toi de connaître dans quelles circonstances sont écloses la vocation littéraire de mon frère et la mienne.

Ces circonstances nous étaient toutes défavorables. Nous n'entendions jamais faire allusion aux choses d'art ou de littérature; la politique, des récits du passé, les mille incidents de notre existence, les affaires, les projets auxquels elles donnaient lieu, les soucis qu'elles engendraient, formaient le sujet ordinaire de nos entretiens de famille. Ma mère gardait pour elle les impressions de ses lectures, comme si elle n'eût osé nous faire l'aveu du plaisir qu'elle leur devait, l'unique plaisir qu'au milieu de ses maux il lui fût donné de goûter.

Ce n'est donc pas le milieu où nous avons vécu enfants, qui a déterminé notre vocation; il ne pouvait même qu'en comprimer les manifestations précoces et accidentelles. Mais il est probable que l'influence de ce milieu a été combattue et dominée par l'influence d'une mystérieuse hérédité; il est probable que nous tenions de quelqu'un de nos grands parents, Reynaud ou Daudet, cette soif de sensations intellectuelles, ce besoin de les exprimer par la plume qui nous était commun; que mon frère avait reçu de là ce don d'observation qui caractérise son talent, la délicatesse, la sensibilité, cet art d'écrire, de donner à sa plume la puissance du pinceau.

Ce trésor fécond, dont il a eu la pleine possession le jour même où, pour la première fois, il a fait acte d'écrivain, quelqu'un de ceux de qui nous descendons l'a-t-il possédé de même dans le passé? S'est-il formé, au contraire, par les apports partiels et successifs de plusieurs d'entre eux? Je l'ignore; ce qui est indéniable, c'est que les qualités que nul ne songe à contester à Alphonse Daudet, il les a eues tout à coup, en une fois, comme si, par une chance heureuse, il les avait trouvées dans les dentelles de son berceau.

Développées plus tard par un labeur incessant, acharné, elles sont déjà dans les oeuvres de sa jeunesse, avec moins de grandeur sans doute que dans celles de sa virilité; mais elles y sont; elles existent même dans l'unique roman de lui qui n'ait jamais été publié,—il avait quinze ans quand il l'écrivit,—et sur lequel je reviendrai tout à l'heure.

La vie de collége ne nous ouvrit pas des perspectives plus souriantes que celles qui, jusqu'à ce jour, avaient borné notre horizon: «Ce qui me frappa d'abord à mon arrivée au collége, a écrit le Petit Chose, c'est que j'étais seul avec une blouse. À Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouse; il n'y a que les enfants de la rue, les gones, comme on dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse à carreaux qui datait de la fabrique; j'avais une blouse, j'avais l'air d'un gone…»

Ce fut bien là notre première sensation, notre premier supplice, en entrant dans la vaste cour du lycée, tels que nous étions arrivés de notre Midi, vêtus comme étaient alors vêtus à Nîmes, ville un peu arriérée, les enfants de notre âge et de notre condition. Nous fûmes classés tout de suite parmi les pauvres diables dont les parents se saignent aux quatre veines pour payer les frais de leurs études. Les plus élégants de nos camarades dédaignèrent de frayer avec les nouveaux venus, affectèrent envers nous des airs hautains ou protecteurs. Un peu plus tard, on nous donna des costumes moins humiliants; mais l'effet avait été produit, et l'impression resta. Mon frère la combattit victorieusement, en gagnant pour ses débuts les premières places; et, dès ce moment, il fut un des plus brillants élèves du lycée.

Un singulier élève, par exemple! Au bout de quelques mois, l'école buissonnière était devenue pour lui une habitude. Nous avions dix classes par semaine; il était bien rare qu'il n'en manquât pas cinq ou six; et cela dura plusieurs années. Il en vint à ne paraître au lycée qu'aux jours de composition; ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours classé parmi les premiers, surtout au fur et à mesure qu'il avança vers les hautes études.

Son intelligence émerveillait ses professeurs. Dès la troisième, il traitait en vers les sujets de discours français. Un jour même, il fut mis hors concours avec éloges. Son professeur ayant demandé une apologie d'Homère, il lui remit, au bout de deux heures, une ode qui fut un événement. En voici la conclusion,—j'ai oublié le reste:

      Et dans quatre mille ans,
      Au milieu des tombeaux et des peuples croulants,
      Comme un sphinx endormi, colosse fait de pierre,
      Tu pourras soulever lentement ta paupière,
      Regarder le chaos et dire avec orgueil:
      Au vieil Homère il faut un monde pour cercueil!

L'année suivante, il s'essayait dans un autre genre:

      Rito, beau capitaine au service du doge,
      Était un gai luron, l'oeil bleu, le poil blondin,
      Qui lorgnait gentiment une belle en sa loge,
      Et qui portait toujours des gants en peau de daim.
      Mainte fois, il avait tiré l'épée, et même
      Il avait fait, dit-on, gras pendant le carême.
      Dieu sait si les maris le redoutaient. Rito
      Leur rendait fort souvent visite incognito.

Je crois bien que ce poëme, dont le début fut écrit, pendant la classe, en sténographie, pour le dérober au professeur, n'a jamais été achevé.

Je ne peux encore m'expliquer comment, étant donné l'existence désordonnée que mon frère menait alors, il a pu franchir avec tant d'éclat les étapes de ses études.

À de fréquents intervalles, un avis imprimé, signé du censeur, était déposé chez notre portier, à l'effet d'avertir M. Vincent Daudet que l'élève Alphonse Daudet, son fils, n'avait pas paru à la classe de tel jour. Grâce à mes précautions, ces avis m'étaient fidèlement remis. J'en atténuais les effets par des excuses bien senties, que je signais audacieusement du nom de notre père.

En ai-je rédigé, de ces excuses, en ce temps-là, afin d'éviter à mon frère des reproches mérités!

Ces reproches, j'essayais d'y suppléer par quelques timides conseils, auxquels il répondait en me promettant de ne plus recommencer.

Le malheur, c'est qu'il recommençait toujours. Il était pris dans l'engrenage d'une vie tout au dehors, quasi sans surveillance et sans entraves.

C'étaient des parties de canot sur la Saône, des fugues dans les vertes campagnes qui environnent Lyon, des haltes au cabaret, que sais-je encore? mille aventures propres à révéler son extraordinaire précocité. Inconsciemment, il récoltait là les ineffaçables impressions à l'aide desquelles il devait écrire plus tard des récits d'un vécu si pénétrant.

Il nous revenait moulu, pâle, les traits tirés, ivre de fatigue, de grand air, les yeux pleins de visions d'eaux tourbillonnantes dans le brouillard du matin. Comme il rentrait toujours en retard, je veillais anxieusement du côté de la porte, guettant son retour pour la lui ouvrir sans bruit, pour l'aider à fournir une explication à nos parents. Dès qu'il apparaissait, je l'avertissais à demi-voix de l'effet produit sur eux par son absence; il savait ainsi s'ils en étaient irrités ou si elle avait passé inaperçue, et nous improvisions à la hâte, selon la gravité des cas, un prétexte acceptable.

Un jour, il arriva fiévreux, chancelant, le regard troublé; on lui avait fait boire de l'absinthe. Terrifié, je l'adossai au mur de l'antichambre; les yeux dans les yeux, je lui dis:

—Prends garde, papa est là!

Il parvint à se dominer et fit bonne contenance devant nos parents. Il allégua, pour justifier sa rentrée tardive, qu'il avait été retenu au lycée par la visite d'un inspecteur général de l'Université.

—Mais tu dois mourir de faim, mon pauvre enfant, lui dit ma mère.

Mon père, attendri, observa qu'on faisait trop travailler ces jeunes gens. Pendant ce temps, vite nous dressions un couvert sur un coin de table, et, quoique écoeuré, malade, n'en pouvant plus, le pauvre garçon dut feindre un appétit vorace, manger et boire tout ce qu'on lui servit, tandis que nos parents, assis à son côté, le regardaient d'un air de pitié, épiaient ses mouvements avec sollicitude.

Jeté, ayant treize ans à peine, dans une telle vie, avec des enfants de son âge dont l'influence et l'exemple l'entraînaient, comment n'y a-t-il pas laissé ses belles qualités intellectuelles et morales, la vivacité de son intelligence, la fraîcheur de son âme, la délicatesse de son esprit, sa droiture native, la fleur de son honnêteté? Presque tous les autres s'y seraient perdus. Pour lui, l'épreuve que, d'ailleurs, je ne conseillerais à aucun père de tenter pour son fils, a donné des résultats contraires à ceux qu'il était logique de redouter.

Le même phénomène s'est encore reproduit, quelques années plus tard, lorsqu'à dix-sept ans, libre et sans frein sur le pavé de Paris, il est descendu dans tous les antres de la bohème, parmi les paresseux et les impuissants, vagabonds de l'art, dont tout l'effort consiste à grossir leur nombre pour trouver chez autrui la justification de leur propre honte; bons, tout au plus, à calomnier le talent consciencieux et fécond, à se venger sur lui, en plates injures, des humiliations que leur vaut un incurable besoin de se vautrer dans une abjecte oisiveté.

Par deux fois, cette expérience, pour mon frère, a donné les mêmes fruits. De ce qu'il y avait de bon en lui, il n'est rien resté aux ronces des dangereuses routes qu'il parcourait. Il n'est même pas téméraire d'affirmer que, dans une large mesure, son talent a profité de ses découvertes et de ses sensations. Elles en ont hâté l'éclosion; loin de l'émousser, elles l'ont affiné, sensibilisé, jusqu'à lui donner la nervosité d'une corde de violon.

C'est en se reportant à ces années de misères désespérées, d'escapades périlleuses, de distractions maladives, revues, ainsi que dans un miroir, à travers le temps disparu, qu'il placera plus tard comme épigraphe, en tête de l'un de ses livres, cette phrase de madame de Sévigné: «C'est un de mes maux que les souvenirs que me donnent les lieux; j'en suis frappée au delà de la raison.» Il exprimera ainsi la douloureuse impressionnabilité à laquelle il a dû de conserver, robustement imprimés en lui, les moindres épisodes de son passé d'enfant, les plus tristes, plus vivants encore que les autres.

De ce qu'il a victorieusement affronté tant d'expériences redoutables, on aurait tort de conclure que les incidents de sa vie à la diable me laissaient sans appréhension. À côté de l'angoisse de l'attente, qui s'emparait de moi quand il ne revenait pas à l'heure de la sortie du lycée, il y avait la crainte des accidents. Il était si téméraire, si dédaigneux du danger; puis sa myopie aggravait les risques.

Plus d'une fois, il lui arriva de jeter son canot sous les roues d'un bateau à vapeur, et comme au retour j'étais le confident de ses émotions, au moindre retard je le voyais toujours précipité dans cette Saône maudite, dont le lit, à travers Lyon, a tout le mouvement d'une rue populeuse.

C'était aussi la peur des voitures, des coups reçus dans quelque querelle… Ah! les tristes heures! En l'apercevant, j'oubliais tout; pourvu que nos parents ignorassent la vérité, je ne songeais qu'au bonheur de le retrouver sain et sauf. Je n'avais même pas le courage de le gronder. Si péniblement monotone était notre existence, que je comprenais qu'il cherchât au dehors des distractions.

Il est vrai qu'elles tournaient quelquefois en véritables gamineries. Il y avait parmi nos camarades un garçon bien élevé, d'un caractère un peu faible, qui se laissait entraîner comme lui dans les équipées que je viens de raconter. C'était le fils d'un honorable avoué de Lyon. Il nous était sympathique à tous, et depuis il a fait bravement son chemin dans le monde, sans que le souvenir des misères dont, enfant, il avait été victime, ait laissé aucune amertume dans son coeur; mais à cette époque, une taille qui n'en finissait pas, un long nez, de gros yeux ronds, un défaut de prononciation, et en même temps sa naïveté, en faisaient un objet d'impitoyable raillerie pour ceux dont il était devenu le compagnon.

Participant à toutes leurs fredaines, il était rare qu'il n'en portât pas seul la responsabilité. Après une escapade trop bruyante pour que les parents n'en eussent pas un écho, fallait-il trouver un coupable, c'est lui qu'on accusait, ou, pour mieux dire, qui s'accusait inconsciemment, sans le vouloir. Quand les circonstances innocentaient tous les autres, elles tournaient contre lui; quand tous s'échappaient, lui seul se faisait prendre.

Puis, ce fut bien pis. Ses camarades organisèrent une véritable conspiration contre son père, et trouvèrent plaisant de l'y associer. Décidément, cet âge est sans pitié. Un matin, l'honorable avoué vit arriver dans sa cuisine, située sur le même palier que son étude, une longue procession de petits marmitons, apportant chacun un vol-au-vent. Les uns venaient du voisinage, les autres des quartiers excentriques. Ils se heurtaient dans l'escalier, se bousculaient, s'injuriaient, surpris de s'y trouver si nombreux. La cuisinière avait accepté le premier vol-au-vent, bien qu'elle ne l'eût pas commandé, puis deux, puis trois; mais devant ce débordement de vestes blanches, elle alla quérir son maître. On voit la scène.

À cette époque, nous avions quitté l'appartement de la rue Lafont, à cause de l'excessive cherté du loyer. Nous habitions au deuxième étage d'une vieille maison de la rue Pas-Étroit, une rue mal pavée, débouchant sur les quais du Rhône, au long de laquelle le lycée élevait ses murailles noirâtres, en nous enlevant la lumière.

L'escalier était obscur et humide. Toutes les fois que le fleuve débordait, il arrivait dans notre rue, envahissait nos marches à une hauteur de plus d'un mètre; pendant trois jours, nous ne pouvions plus sortir de chez nous qu'en bateau. La façade de la maison gardait, dans sa partie basse, la trace de ces inondations fréquentes;—nous en eûmes deux en trois ans. La porte d'entrée était couverte de moisissures; l'allée avait des tons verdâtres; les plâtres s'effritaient partout.

C'était bien une maison faite pour de pauvres gens, malheureux comme nous l'étions alors. L'appartement était décent, spacieux et commode, mais le propriétaire le louait à bas pris, à cause de la physionomie lamentable de l'immeuble.

C'est là que nous logions quand éclata le coup d'État. Nous étions trop jeunes pour prévoir toutes les conséquences de l'événement. Nous ne le jugeâmes qu'au point vue des distractions qu'il nous apportait. La foule s'attroupait autour des affiches blanches contenant les proclamations et les décrets du prince président. En général, elle se montrait sobre de réflexions. L'heure n'était pas bonne pour les critiques. Le maréchal de Castellane, qui commandait à Lyon, avait mis la ville en état de siége. De nombreuses arrestations avaient été opérées. Les troupes campaient dans les rues, devant de grands feux, le long des quais du Rhône. À la tête des ponts, les canons étaient dressés en batterie. On attendait de ce côté une armée de «voraces», arrivant de Suisse; on s'apprêtait à les combattre.

La saison était déjà rigoureuse; les soldats grelottaient, la nuit venue, autour de leur bivouac; et comme, après tout, la population voyait en eux des défenseurs contre les dangers qu'on nous annonçait, elle les traitait en amis, s'ingéniait pour ajouter quelque douceur à leur ordinaire. Chez nous, on prépara tout exprès, pour le détachement de chasseurs de Vincennes qui campait devant la passerelle du collége, un gigot aux haricots que nous allâmes fièrement lui porter, Alphonse et moi, avec quelques bouteilles de vin, et qui fut reçu avec une joyeuse reconnaissance.

Le coup d'État fut pour notre père une rude déconvenue. Jusqu'à ce moment, il caressait l'espérance du prochain retour du roi.

Peu de temps avant, appelé à Paris par ses affaires, il avait été présenté aux chefs du parti royaliste. L'un d'eux, investi des pouvoirs de «Monseigneur», avait gravement recueilli sur ses tablettes le nom de Vincent Daudet, celui de ses fils, lui promettant, en récompense de sa longue fidélité, une position pour lui et pour eux, quand aurait sonné l'heure des légitimes revendications.

Un peu plus tard, un souvenir nous était arrivé de Frohsdorf; sur une feuille de papier blanc, un cachet à la cire rouge, formé de trois fleurs de lis, avec ces mots en exergue: «Fides, spes», et au-dessous, cette simple mention: «Donné à M. Daudet. HENRI.» Il fallut renoncer au brillant avenir que permettaient d'attendre tant de promesses.

Un matin, dans le courrier, nous trouvâmes une protestation autographiée du comte de Chambord, qui commençait ainsi: «Français, on vous trompe!» Je la lus, d'une voix frémissante, à mon père encore au lit. Ma mère versa quelques larmes, larmes stériles! Nous avions franchi le seuil de l'Empire.

X

À cet appartement de la rue Pas-Étroit est associé le souvenir de quelques-unes de nos plus cruelles infortunes. Après la déception que je viens de raconter, ce fut une longue maladie de mon père, puis le départ d'Annette, une brave fille à notre service depuis plusieurs années, et qui nous adorait. Elle était dans le secret de nos détresses et travaillait avec un héroïque courage pour nous les rendre moins amères, en économisant nos ressources. Elle nous avait suivis à Lyon pour ne pas se séparer de nous, et quoique le climat fût meurtrier pour sa santé, elle nous demeurait fidèle. Pendant sa maladie, mon père la prit en grippe. Il fallut la faire partir. Après sa guérison, il déplora son injustice et voulut rappeler Annette. Mais elle avait revu le ciel de son pays et ne revint pas.

Deux ans auparavant, ne faisant rien qui vaille sur les bancs de l'école, tourmenté de je ne sais quel désir d'indépendance et d'émancipation, poussé par une forte volonté vers un travail lucratif, j'avais demandé à quitter le lycée pour apprendre le commerce, et obtenu de mes parents qu'ils exauçassent ma demande. Mon père, ayant besoin d'un aide, me garda près de lui; je fis mon apprentissage sous sa direction.

Continuant la fabrication des foulards, il avait établi son magasin de vente dans la pièce la plus vaste de notre appartement. Je la vois encore, cette pièce sombre où j'ai vécu si tristement pendant de longs mois.

À droite et à gauche, de larges planches sur des tréteaux; comme bureau, une tablette en chêne scellée sous la croisée; accrochées au plafond, de gigantesques balances pour peser la soie; le long des murs, quatre chaises, des étagères en bois blanc, où s'empilaient les pièces de foulards; dans un coin, un vieux coffre-fort en fer, tout bardé de grosses têtes de clous, reste des splendeurs passées; à cela se réduisait cette installation un peu primitive.

Que d'heures j'ai passées là à plier la marchandise, à écrire des lettres, à dresser des factures, à faire des emballages! Nous peinions, mon père et moi, comme deux manoeuvres. À moins de descendre les colis sur notre dos, je ne vois pas ce que nous laissions à faire au commissionnaire qui nous servait d'aide. Nous ne songions ni l'un ni l'autre à nous plaindre cependant; nous étions payés quand apparaissait un client.

Les clients n'auraient pas manqué, car les produits de la maison avaient la réputation d'être beaux, «soignés et pas cher». Ce qui manquait, c'était l'argent, la mise de fonds, la possibilité de pourvoir aux avances que nécessitait notre industrie. À tout instant, il fallait restreindre la fabrication quand il eût été nécessaire de l'étendre. D'autres fois, quand on avait fait effort pour remplir les rayons, la vente s'arrêtait tout à coup, sous l'empire d'une crise accidentelle, et l'on restait sans rien recevoir, après avoir épuisé en avances toutes les ressources.

Que de soucis cuisants dans cette marche cahotée entre la faillite et le protêts! Et les jours d'échéance, comment en raconter les angoisses? Ils arrivaient toujours trop tôt. Le petit carnet sur lequel étaient inscrits les billets à payer nous les rappelait sans cesse. On les voyait approcher, le coeur serré, comptant pour y faire face sur un acheteur qui ne venait pas. Ils nous prenaient souvent au dépourvu. Alors on jetait en hâte dans une caisse cent ou deux cents pièces de foulards, un commissionnaire chargeait le tout sur son dos, et l'on s'en allait chez des marchands dont toute l'industrie consistait à exploiter la gêne des fabricants aux abois. La honte au front, la rage au coeur, on leur vendait à vil prix de quoi faire face à l'échéance du jour. On ne s'enrichit guère à pareil métier.

Lorsque tant de ruineuses opérations eurent creusé le gouffre où nous allions sombrer, vinrent les protêts, les protêts et leurs humiliantes suites. Un matin,—je m'en souviens comme si c'était d'hier,—vers sept heures, entrèrent dans le magasin trois hommes à mine obséquieuse. C'étaient un huissier et ses aides. À la suite d'un jugement prononcé par le tribunal de commerce, pour une traite impayée, ils venaient opérer une saisie.

Ma mère, souffrante ce jour-là, dormait encore; mon père se rasait devant la croisée du magasin; j'écrivais une lettre, et mon frère mettait la dernière main à ses devoirs avant de partir pour le lycée. On devine, sans qu'il soit nécessaire de le décrire, l'effet produit par l'apparition des recors dans notre intérieur, si paisible en sa monotonie.

Ce jour-là, pour la première fois, j'eus une initiative virile. Tandis que mon pauvre père, tout pâle, la moitié de la face couverte de savon, parlementait, son rasoir à la main, pour défendre son foyer menacé, je partis comme un trait pour aller chercher du secours.

Parmi les négociants de Lyon avec qui nous entretenions des relations, il en était un qui nous avait connus dans des temps plus fortunés. Nos malheurs ne nous avaient pas aliéné sa sympathie. Son nom s'était présenté tout à coup à ma pensée. J'arrivai chez lui, affolé.

—Monsieur, lui dis-je, venez chez nous tout de suite.

J'étais si bouleversé, si pâle, qu'il ne m'interrogea pas. Il prit son chapeau et me suivit. En route, je lui racontai ce qui nous arrivait, je lui dis ce que nous attendions de lui; il était l'ami de notre créancier; son intervention pouvait nous sauver.

En arrivant à la maison, il renvoya les huissiers, qui avaient, au grand désespoir de ma mère, commencé le récolement de notre mobilier, puis s'entretint avec mon père. Au bout d'une heure, nous recevions l'assurance que les poursuites ne seraient pas continuées, notre créancier consentant à nous accorder du temps pour nous libérer.

L'honnête homme à qui j'avais fait appel nous rendit ce service avec une simplicité discrète qui en accrut le prix. Il nous garda le secret, même vis-à-vis des siens. Bien des années après, en janvier 1871, traversant Genève, au lendemain de l'armistice, au moment où l'armée de l'Est venait de se jeter en Suisse, je rencontrai dans les rues de cette ville un pauvre petit lignard, hâve, déguenillé, traînant avec peine ses pieds meurtris. Il me reconnut et m'appela en se nommant. C'était le fils de notre sauveur. Je l'emmenai à mon hôtel; je lui donnai les soins que nécessitait son état, et le cher garçon ne se douta guère qu'au bonheur de secourir un soldat français se joignait pour moi la satisfaction de payer une dette sacrée.

Si, du moins, nos infortunes se fussent bornées à ces émouvantes épreuves! Mais elles allaient se compliquer, se prolonger encore, et le chapitre en est vraiment inépuisable.

Après le départ de la bonne Annette, renvoyée dans le Midi, comme je l'ai raconté, on l'avait remplacée par une laborieuse et solide Auvergnate. Mais si modique que fût la dépense qu'elle entraînait, il fallut y renoncer. Alors on prit une femme de ménage pour la grosse besogne; notre chère maman aventura ses blanches mains dans la cuisine et m'institua pourvoyeur.

Chaque matin, après une rapide conférence avec elle, je m'en allais aux provisions, un panier sous le bras, un peu humilié de mon rôle, cherchant à me donner l'air d'un petit riche qui aurait joué au domestique. Il paraît que j'achetais très-bien. Au moment de partir, j'allais au coffre-fort pour prendre de l'argent.

Oh! ce coffre-fort, je le revois toujours! Il pouvait contenir en ses larges flancs une fortune, et, par une âpre ironie du destin, il était toujours vide. La clef restait sur la serrure, on négligeait même d'en fermer la porte. Sur l'une des tablettes dont il était intérieurement revêtu, mon père déposait de temps en temps une pile d'écus. Je tirais de là, tout perplexe; une sueur froide baignait mon front au fur et à mesure que s'abaissait le fragile édifice.

Un jour, le dernier écu de la dernière pile ne fut pas remplacé. Il fallut recourir aux expédients, au mont-de-piété, où je portai successivement la vieille argenterie, les bijoux de ma mère, tout ce que nous avions arraché aux précédents naufrages. Dès ma première visite chez un commissionnaire au mont-de-piété, je l'avais intéressé à nos malheurs, en insistant fièrement, contre toute vérité, sur le caractère momentané de notre gêne. J'obtins ainsi d'être autorisé à entrer chez lui par une porte réservée, d'attendre dans une petite pièce, sans être mêlé à la foule des malheureux qui se pressaient à son guichet.

Ah! jours de noire misère, quel sillon vous avez creusé dans notre souvenir! de quelle maturité précoce vous avez revêtu notre esprit! Oui, à vivre avec l'adversité, nous sommes de bonne heure devenus des hommes. On le deviendrait à moins! Une âme d'enfant se trempe vite dans de si dures épreuves.

Mais l'expérience achetée à ce prix, par le sacrifice des illusions et des joies de la jeunesse, est si douloureuse que je ne souhaite à personne de l'acquérir si chèrement. Les soucis et les larmes de ce qu'on aime, la poursuite désespérée après l'argent, la détresse profonde et non avouée, la honte des sollicitations importunes, les courses matinales chez le curé de la paroisse, le premier et le seul à qui on ose tout dire, l'angoisse de l'attente succédant aux demandes, les réponses qui n'arrivent pas, l'incertitude du lendemain, l'horizon sans éclaircie… Lecteur, Dieu te garde de ces épreuves!

De cet acharnement de la mauvaise fortune, il fallut conclure qu'il n'y avait pas place pour moi dans le commerce paternel, qu'il était prudent de me laisser libre de gagner ma vie d'un autre côté. Je fus donc autorisé à chercher un emploi. J'en trouvai un d'abord au mont-de-piété de Lyon.

Il nous devait bien cela. J'y gagnais, comme surnuméraire, à raison de trois francs par jour, le pain que je mangeais chez mes parents. Assis entre deux préposés aux expertises, derrière un guichet, je remplissais sur leurs indications des reconnaissances. Que de regards navrés, que de figures allongées, que de pauvres mains amaigries, tendant honteusement un mince paquet de pauvres hardes, j'ai vus par l'ouverture carrée de la cloison qui nous séparait du public!

Le soir du jour où, pour la première fois, j'avais assisté à ce lamentable spectacle, je dis à notre mère:

—Il en est de plus malheureux que nous.

Au bout de quelques mois, je quittai le mont-de-piété, malade, quasi empoisonné par l'air empesté que j'avais respiré, entre ces murailles imprégnées de toutes les odeurs malsaines qui se dégageaient des nantissements. Une position plus lucrative s'était offerte, une place de commis chez Descours, entrepreneur de roulage. On me mit pour mes débuts au service des lettres de voiture. J'en ai noirci des centaines, de ces feuilles revêtues du timbre impérial, en tête desquelles on lisait, imprimée en taille-douce, la vieille formule: «À la garde de Dieu, et sous la conduite de (un tel), voiturier…»

La tâche était dure; elle me retenait souvent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Mais, du moins, la rémunération était proportionnée à l'ouvrage, le milieu plus humain, plus sain, moins triste que celui du mont-de-piété. M. Descours, un excellent homme, me témoignait des égards; mes collègues me traitaient comme un être supérieur à ma condition, accidentellement jeté parmi eux, destiné à les quitter un jour pour monter plus haut.

XI

Mon frère avait alors quinze ans;—moi, j'en avais dix-huit;—il finissait ses humanités. Tous les loisirs que lui laissait sa vie d'écolier, à la fois agitée et laborieuse, tous ceux que me laissait mon bureau, étaient absorbés par nos rêves littéraires.

Nous ne nous étions encore dit ni l'un ni l'autre que nous donnerions notre vie aux lettres. Mais il est remarquable que plus les circonstances s'acharnaient à nous éloigner de la carrière que nous avons ensuite embrassée, plus une vocation mystérieuse s'éveillait en nous et nous y préparait.

Cela datait déjà de notre arrivée rue Pas-Étroit. Là, sur le même palier que nous, habitait avec ses parents un jeune garçon de notre âge. Nous le connûmes au lycée avant de savoir qu'il était notre voisin. Quand nous nous fûmes liés, il nous avoua qu'il était poëte. Il avait composé déjà quelques centaines de vers. Il les collectionnait précieusement, copiés en belle anglaise sur un album à tranches dorées, à couverture de maroquin noir. Nourri de la lecture des Orientales et des Odes et Ballades, ses oeuvres ne consistaient guère qu'en imitations plus ou moins réussies de Victor Hugo. Notre admiration ne fut pas refroidie pour si peu. Ses vers, nous les savions par coeur; nous les récitions avec lui:

       En avant! en avant! Déjà la blonde aurore
       A, de ses doigts rosés, entr'ouvert l'Orient!
       En avant! en avant! Le ciel qui se colore,
       De ses premiers rayons déjà jaunit et dore
       Le faîte ardoisé du couvent.

Mon frère avait déjà fait des vers. Encouragé par l'exemple du voisin, il continua à en faire. On peut en lire encore, qui datent de cette époque, dans les Amoureuses, où, trois ans après, il les a jugés dignes de figurer. J'y vins aussi. Sous l'empire de mes aspirations mystiques, qui laissèrent longtemps en moi une trace profonde, j'ébauchai un poëme sur la religion. L'unique strophe que j'en aie écrite figure tout au long dans le Petit Chose; elle y est si aimablement raillée que j'ai acquis le droit d'en parler sans rire.

Puis, après avoir dévoré les poëmes d'Ossian et les tragédies de Ducis, d'après Shakespeare, je voulus aussi écrire une tragédie. J'en composai le plan. Cela commençait dans une forêt de Cornouailles, le soir d'un combat. Mon frère me donna le premier vers:

Du sang! Partout du sang! Chaque arbre, chaque feuille…

Je ne pus jamais trouver le second. La tragédie en resta là; je laissai les vers, et j'allai à la prose. Alphonse y alla de même, mais sans abandonner les rimes. C'est alors qu'il composa la Vierge à la Crèche:

       Dans ses langes blancs, fraîchement cousus,
       La Vierge berçait son enfant Jésus;
       Lui gazouillait comme un nid de mésanges;
       Elle le berçait et chantait tout bas
       Ce que nous chantons à ces petits anges!
       Mais l'enfant Jésus ne s'endormait pas!
       Estonné, ravi de ce qu'il entend,
       Il rit dans sa crèche, et s'en va chantant;
       Comme un saint lévite et comme un choriste,
       Il bat la mesure avec ses deux bras,
       Et la Sainte Vierge est triste, bien triste,
       De voir son Jésus qui ne s'endort pas.

De la même époque datent aussi les Petits Enfants:

       Enfants d'un jour, ô nouveau-nés!
       Petites bouches, petits nez,
       Petites lèvres demi-closes,
       Membres tremblants,
       Si frais, si blancs,
       Si roses!

       Enfants d'un jour, ô nouveau-nés!
       Pour le bonheur que vous donnez
       À vous voir dormir dans vos langes,
       Espoir des nids,
       Soyez bénis,
       Chers anges!

       Pour tout ce que vous gazouillez,
       Soyez bénis, baisés, choyés.
       Gais rossignols, blanches fauvettes,
       Que d'amoureux
       Et que d'heureux
       Vous faites!

C'est ainsi que mon frère préludait à tant de pages écrites depuis dans le tumulte des ardentes luttes engagées pour l'existence et pour la gloire, en plein Paris, en pleine modernité.

Il trouvait ces choses au retour d'une course en canot, au sortir de classe, ou encore, après quelque soirée fiévreuse, dans une chambre secrètement louée en commun avec ses camarades, afin d'essayer à Lyon l'apprentissage du quartier latin.

Pour la renommée de leur auteur, elles ont survécu au temps qui les vit naître. Mais où sont ceux qui furent avec moi les premiers à les entendre? Où sont-ils, ces compagnons des jeunes années, ces témoins de l'éclosion d'une âme de poëte, du déchaînement de nos passions naissantes, surexcitées par le travail précoce et maladif de nos imaginations d'adolescents, emportées vers le plus séduisant idéal? Nous en avons retrouvé quelques-uns. Mais les autres, sont-ils morts? Sont-ils vivants? Et s'ils vivent, ont-ils gardé mémoire de notre fantaisiste préparation à l'accomplissement des graves devoirs de la vie?

Antérieurement à cette envolée vers la littérature, le goût des livres que nous avions tout enfants, comme l'avait eu notre mère, s'était développé en nous avec une rare puissance.

À la fabrique, au premier éveil de son intelligence, mon frère ne fermait guère son Robinson Crusoé que pour ressusciter dans ses jeux l'aventureuse épopée de son héros. Le souvenir d'un Robinson suisse, lu et relu bien souvent, inspirait aussi nos imaginations. La pièce de gazon devenait alors une île déserte, les pêches et les figues de l'espalier se transformaient en goyaves et en bananes, notre chien Lotan devenait un lion affamé et féroce. Toutes nos lectures furent de même mises en action, et notre esprit s'accoutuma ainsi à tout absorber, à tout retenir. En commençant à écrire, nous ne renonçâmes pas à lire, bien au contraire. Seulement, du Collége incendié, des Petits Béarnais, du Journal des Enfants, nous passâmes à Han d'Islande, aux Mystères de Paris, aux Burgraves.

Il y avait alors, sur le quai de Retz, dans les bâtiments du lycée, au fond d'une boutique étroite, un bouquiniste nommé Daspet. Nous nous arrêtions chez lui de longues heures, debout devant les rayons tout chargés de volumes usés et poussiéreux. Il y en avait de tous les temps, des anciens et des modernes, des bons et des mauvais, les vieux classiques, les auteurs libertins du dix-huitième siècle, des romans, des livres de médecine, de science; nous feuilletions tout, debout, à la hâte, tournant rapidement le feuillet, cherchant des yeux le passage intéressant.

Puis nous fîmes quelques achats, des échanges, tout un trafic de librairie, qui nous procurait tour à tour Buffon, l'Arioste, Shakespeare, Boccace, Piron, l'abbé de Chaulieu, le vicomte d'Arlincourt, Lamartine, Chateaubriand, Pigault-Lebrun, les ouvrages les plus divers, dévorés plutôt que lus au gré de nos curiosités d'adolescents avides de pénétrer les secrets que ne nous avaient pas livrés nos études. Plus tard, quand mon frère m'eut quitté, comme je le raconterai bientôt, je continuai à lire, à acheter des livres, à l'aide d'économies laborieusement amassées, les oeuvres des auteurs modernes, en livraisons illustrées par Bertall, Riou, Janet-Lange, Philippoteaux, Gustave Doré qui débutait à vingt ans, et cent autres. Je connus ainsi Balzac, George Sand, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Léon Gozlan, Méry, Charles de Bernard, Alphonse Karr, Henry Murger. Puis ce fut le Journal pour tous. Il me révéla les romans anglais, Dickens et Thackeray, que mon frère ne devait connaître à Paris que plus tard; avec Champfleury, il m'initia aux procédés du réalisme, précurseur peu modeste du naturalisme et non moins bruyant que lui.

Enfin, avec la Revue des Deux Mondes et la Revue de Paris, communiquées par le cabinet de lecture, je connus Octave Feuillet, Amédée Achard, Louis Ulbach, et le maître, Gustave Flaubert, en même temps que Sainte-Beuve, Gustave Planche, Armand de Pontmartin, Fiorentino, Jules Janin, fixaient, au milieu d'indécisions et de tâtonnements, mes idées littéraires.

Pour compléter cette préparation inconsciente à notre entrée dans les lettres, les biographies d'Eugène de Mirecourt, dont le succès fut si vif en province, m'introduisaient dans le monde des écrivains, et, malgré ce qu'elles contenaient d'inexact ou de calomnieux, meublaient ma mémoire de mille traits propres à me familiariser avec la personnalité de ceux dont nous admirions les oeuvres.

Que n'avons-nous pas lu en ces années lointaines! Le soir, quand tout reposait autour de nous, une lampe éclairait nos longues veilles, posée près du lit que nous partagions fraternellement. On nous croyait endormis; de sa chambre, notre mère nous interpellait à plusieurs reprises, afin de s'assurer que notre lumière était éteinte. Nous nous gardions de répondre; nous retenions notre haleine, nous tournions sans bruit les feuillets, et grâce à nos précautions, nous nous enfoncions librement, au lieu de dormir, dans les affabulations qui provoquaient peu à peu la fécondité de notre esprit.

Les relations politiques de notre père nous avaient ouvert les bureaux de la Gazette de Lyon. Ce journal, consacré à la défense de la légitimité, était dirigé par Théodore Mayery, un journaliste sans grande culture intellectuelle, mais d'un ardent et âpre tempérament. Il écrivait en un style cahoté, rugueux, tourmenté, chargé de scories, fruste comme son esprit, des articles à l'emporte-pièce, remplis d'aperçus neufs, d'une rare originalité.

Il avait sous ses ordres Paul Beurtheret, un aimable et bruyant Franc-Comtois, aussi lettré que lui-même l'était peu, cachant sous une gouaillerie de bon aloi une nature délicate, un coeur droit, une fière indépendance, une énergique sincérité de conviction.

Appelé à la direction de la France centrale de Blois, Paul Beurtheret vint plus tard à Paris, attiré par Villemessant, qui l'employa comme secrétaire de la rédaction du Figaro. Mais ses goûts de libre vie s'accommodèrent mal des nécessités du journalisme parisien, des exigences d'un métier assujettissant. Il avait la nostalgie de la province. Il partit et alla à Tours fonder l'Union libérale, un des plus brillants organes de l'opposition à la fin de l'Empire. Il fut tué dans cette ville pendant la guerre, le jour de l'entrée des Allemands, la tête emportée par un éclat d'obus. C'était pour nous un ami fidèle. Il avait deviné le talent naissant de mon frère et en ressentait quelque orgueil.

Autour de la Gazette de Lyon se pressaient les notabilités du parti royaliste: Léopold de Gaillard, que l'Assemblée nationale fit conseiller d'État; Charles de Saint-Priest, l'ami et l'agent du comte de Chambord; Pierre de Valous, conservateur de la bibliothèque du palais Saint-Pierre; les deux Penin, le père et le fils, tous deux ciseleurs et graveurs sur cuivre; le statuaire Fabisch.

Là nous rencontrions aussi Claudius Hébrard, un Lyonnais transplanté à Paris, où il était devenu le poëte attitré des réunions catholiques d'ouvriers. Barde unique de son espèce, envers qui le parti s'est montré ingrat, il allait dans les assemblées religieuses réciter des vers qu'il improvisait avec trop de facilité, et qui n'ont pas survécu aux circonstances qui les inspirèrent.

Quoique habitant Paris, Claudius Hébrard dirigeait un recueil mensuel qui paraissait à Lyon sous le titre de Journal des Bons Exemples. C'est ce qui l'attirait souvent dans sa ville natale. Il était alors dans tout l'éclat de son éphémère notoriété. Par suite de notre ignorance des degrés et des classements littéraires, il réalisait à nos yeux le type de l'écrivain arrivé.

Nous lui savions gré de sa bonne grâce naturelle, qui le faisait nous traiter en camarades, nous jeunets, timides et obscurs. Il nous apportait une odeur de Paris que nous respirions avec délices.

XII

Introduits dans ce milieu, nous y trouvâmes un accueil sympathique, des encouragements, comme si nous allions devenir un des espoirs du parti. Chez Descours, j'avais écrit quelques articles de critique littéraire à la dérobée, par fragments, entre deux lettres de voiture. La Gazette les reçut et les imprima. Je fus dès lors tout à fait de la maison. Sur le conseil de Claudius Hébrard, je composai de même un roman dont j'ai tout oublié, jusqu'au sujet. Je l'envoyai au Journal des Bons Exemples, qui ne le publia pas et négligea de me le rendre. En dépit de ces essais, ma famille ne croyait guère à ma vocation. Durant les rares loisirs que me laissait mon bureau, j'entendais mon père et ma mère me dire à tout instant: «Fais des chiffres.» Oh! les chiffres!

Plus heureux, mon frère, sous prétexte d'études, pouvait se livrer librement à ses penchants. Il en profita pour écrire à son tour un roman. Son oeuvre était intitulée: Léo et Chrétienne Fleury. C'était l'histoire d'un jeune soldat jeté par un impérieux dévouement à sa famille dans une aventure considérée par ses chefs comme un criminel manquement à la discipline. Il périssait fusillé, presque sous les yeux de sa mère et de sa soeur, arrivées trop tard pour le sauver.

Le récit débutait par une douzaine de lettres échangées entre le frère et la soeur. Tout ce qu'Alphonse Daudet avait de grâce, d'esprit, de fraîcheur de coeur, d'originalité de style, se retrouvait dans cette correspondance. Le récit qui formait la seconde partie était tout imprégné d'émotion, tout embaumé d'un suave parfum de jeunesse et d'attendrissement.

Mon frère lut ce roman, un soir, devant la famille assemblée. Nous pleurâmes tous en l'écoutant. Enthousiasmé, j'allai porter le manuscrit à Mayery. Il tomba des nues. Quoi! un lycéen de quinze ans avait écrit ces pages exquises! C'était à n'y pas croire. Il dut se rendre à l'évidence cependant et promit de publier le roman dans la Gazette de Lyon, aussitôt que l'auteur aurait fait un léger changement qu'il jugeait nécessaire à l'intérêt du récit.

À dater de ce moment, qu'advint-il du chef-d'oeuvre? Je l'ai oublié. Sans doute, Mayery le garda dans ses cartons, et comme nous fûmes empêchés de le lui réclamer par des incidents qui allaient hâter le cours de notre destinée, comme la Gazette fut ensuite supprimée, il est probable qu'il l'égara.

Quoique vingt-cinq ans se soient écoulés depuis, l'impression laissée dans ma mémoire par Léo et Chrétienne Fleury est restée assez vivante pour me donner le droit de dire que ce roman, s'il avait été publié, ne déparerait pas la collection des oeuvres de mon frère. Le fait mérite d'être signalé. Il confirme tout ce qu'on sait du talent d'Alphonse Daudet, aux qualités duquel, lorsqu'on en étudie les origines et les premières manifestations, il convient d'ajouter une rare précocité. On peut voir dans ses livres d'autres études, vers ou prose, qui datent du même temps. À ne considérer que l'époque où elles furent écrites, elles sont d'un enfant; mais à les juger intrinsèquement, elles sont d'un habile ouvrier qui a acquis, sans effort, la science de son métier, et la possède, en quelque sorte, comme un don naturel.

Ce privilége, mon frère s'en est montré digne par l'ardeur de son incessant effort vers le mieux, par une défiance de lui-même qui le pousse à creuser, à ciseler ses inspirations avec une patiente ténacité, par un respect de son lecteur et de son talent qui le rend assez maître de lui pour qu'une page ne sorte de ses mains que lorsqu'il y a épuisé sa force de perfectionnement. Aussi n'a-t-il rien à regretter de ce qu'il a écrit. L'édition définitive de son oeuvre, dont la publication vient d'être commencée sous une forme rarement employée par les écrivains encore vivants, contiendra tout ce qu'il a publié, tout sans exception. Lorsqu'il l'a préparée, il n'a rien eu à élaguer. Tout a été jugé bon pour y figurer. En ce temps de productions hâtives, improvisées sous l'empire de la nécessité, combien en est-il parmi nous dont les travaux pourraient subir cette épreuve?

Combien en est-il, je parle des plus renommés entre ceux dont la vogue a couronné le talent et consacré les succès, qui n'aient dans leur passé des livres trop vite conçus, trop vite achevés, qu'ils voudraient effacer de la liste de leurs ouvrages?

Combien en est-il qui ne s'attachent à ne compter leur oeuvre qu'à partir d'une date relativement récente, antérieurement à laquelle ils avaient écrit des volumes qu'ils n'osent plus avouer et qu'ils ne consentiraient pas à réimprimer aujourd'hui? Le nombre est rare de ceux qui, servis par une heureuse fortune ou prévoyants dès le début de leur carrière, ont su conjurer ces périls. Alphonse Daudet est du nombre.

Et ce n'est point là le seul exemple de l'heureuse chance qui protégea son berceau littéraire. Il n'a pas eu de «premier livre», c'est-à-dire le livre à l'aide duquel, en rappelant son succès, la critique écrase ceux que publie ultérieurement le même écrivain.

Comme romanciers, les Goncourt, si grands déjà par leur oeuvre historique, sont restés les auteurs de Germinie Lacerteux. Tant d'autres beaux romans sortis de leur plume audacieuse et novatrice n'ont pas égalé le souvenir de celui-là, rappelé sans cesse dans la qualification attachée à leur nom.

Émile Zola pourra bien faire des chefs-d'oeuvre; on lui objectera toujours l'Assommoir, le livre qui a fait sa réputation, caractérisé sa manière, épuisé ses procédés, et après lequel il ne pourra plus étonner personne.

Gustave Flaubert est mort, littérairement écrasé sous le fardeau du légitime succès de Madame Bovary. Ce fut même la grande douleur de la fin de sa vie. Il en était arrivé à s'irriter quand on lui parlait de son retentissant début. Après la publication de la Tentation de saint Antoine, Ernest Renan lui ayant adressé au sujet de ce livre une longue et éloquente lettre, en l'autorisant à la communiquer à un journal, il négligea de la livrer à la publicité, uniquement parce qu'elle se terminait par le voeu de le voir revenir au genre et au procédé auxquels il devait la gloire. Comme Renan s'étonnait de sa susceptibilité: «Mon cher, lui répondit-il, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. On me l'a déjà trop faite, celle-là Toujours Madame Bovary

«Celle-là», comme disait le pauvre Flaubert, «on ne l'a jamais faite, on ne la fera jamais» à Alphonse Daudet. Toutes les pages qu'il a écrites se partagent également la faveur du grand public. Ceux, qui, tout en rendant hommage à son talent, contestaient sa puissance, sa fécondité, lorsqu'il n'avait encore publié que les Lettres de mon moulin ou les Contes du lundi, mettent maintenant sur le même rang, quelles que soient leurs préférences, le Petit Chose, Tartarin de Tarascon, Fromont jeune et Risler aîné, Jack, le Nabab, les Rois en exil, Numa Roumestan. Ils ne songent pas à déprécier l'un par l'autre ces livres si divers d'inspiration, mais dont la succession révèle chez l'auteur un effort nouveau, un progrès constant.

Cette conscience littéraire, si forte, si sévère pour elle-même, s'est éveillée chez mon frère en même temps que le talent. Elle explique ses procédés, son acharnement à perfectionner l'expression de sa pensée, ses luttes de toutes les heures avec les mots qu'il triture, qu'il pétrit, qu'il assouplit au gré de sa fantaisie.

«Le style embaume les oeuvres», a-t-il écrit un jour. Aussi chacun de ses livres représente-t-il un travail quasi surhumain. Il est telle page facile, harmonieuse, où la phrase s'avance majestueuse, ainsi qu'un fleuve qui roulerait dans son lit des paillettes d'or, où ne reste aucune trace de l'effort qu'elle a coûté, et sur laquelle cet artiste admirablement doué, jamais satisfait, a sué, pâli, peiné jusqu'à demeurer brisé plusieurs jours par l'excès de cet effort.

Qu'on ne s'étonne donc pas s'il a conquis la fortune et la gloire. Elles représentent la récompense méritée par ce grand travailleur, qui a eu le courage, à ses débuts, de repousser les gains aisés à obtenir, de ne jamais sacrifier à l'improvisation, même quand, encore adolescent, il se débattait avec les difficultés matérielles de l'existence, et qui peut, à quarante ans, se flatter d'avoir fait du culte des lettres le but supérieur de sa vie.

XIII

Ainsi, l'amour inné des lettres déchirait notre sombre horizon; il y ouvrait une éclaircie lumineuse; il dorait le seuil de notre jeunesse et nous tenait lieu de toutes les joies dont nous étions privés. Ce n'était pas trop pour nous dédommager des angoisses que nous subissions dès que la famille nous reprenait.

De ce côté, les choses chaque jour allaient de mal en pis. Dans le courant de 1856, notre père dut abandonner les entreprises commencées. Après sept années d'un labeur sans trêve, elles n'avaient eu d'autre résultat que de créer un déficit qui nous écrasait. Étreints par les dettes, nous avions fait ressource de tout. Après avoir lutté désespérément contre la mauvaise fortune, Vincent Daudet était à bout. La gêne le paralysait. Il eut un moment l'espoir de trouver un bailleur de fonds qui l'eût aidé à continuer son commerce; mais ses recherches furent vaines: il y renonça.

Un matin, il vendit en bloc les marchandises qui restaient en magasin, apura ses comptes, demanda à ses créanciers et obtint d'eux des délais. Puis, il entra comme intéressé dans une maison de vins, où il eût abondamment gagné le pain des siens, s'il avait su se plier aux exigences de sa situation nouvelle. Mais une longue habitude de commander la lui rendit bientôt intolérable. La résignation ne tarda pas à lui faire défaut. Il partit alors pour Paris, où on lui faisait espérer une position plus conforme à ses goûts.

De ce moment jusqu'au jour où il fut permis à ses fils de lui assurer un repos cruellement et laborieusement gagné, à travers des infortunes imméritées, le pauvre père fut comme une hirondelle voltigeant éperdue dans les limites imposées à son essor, qui fatigue ses ailes et son regard à se heurter contre les murailles au delà desquelles elle sent le grand air, l'espace libre, et finit par tomber et mourir épuisée de son effort désespéré. Il essaya dix affaires, chercha des emplois dans le commerce, dans l'administration; il crut un moment tenir la fortune, avec une découverte industrielle qui depuis en a enrichi d'autres; puis ses espérances s'évanouirent, ses forces s'usèrent à porter le fardeau de sa détresse. Le découragement s'empara de lui; il dut se décharger sur nous du soin de rebâtir son foyer détruit. Il a goûté la joie de le voir réédifié. Ses dernières années ont été sereines, paisibles, embellies, malgré la longue maladie qui nous l'a ravi, par le bonheur de ses enfants, devenu son propre bonheur.

Lorsqu'il eut décidé d'abandonner son commerce, nous quittâmes la triste maison de la rue Pas-Étroit pour nous installer dans un modeste entre-sol de la rue de Castries, au centre d'un quartier aéré, riant, entre la place Bellecour et les allées Perrache. Nous étions en ce moment, Alphonse et moi, en pleine effervescence littéraire, tout heureux de commencer à donner libre carrière à nos aspirations.

Dans notre nouvel appartement, débarrassé du voisinage du magasin, des ballots de tissus, des piles de foulards, de tout ce qui nous eût rappelé les causes de notre ruine, il nous sembla que nous recouvrions quelque indépendance. D'un vigoureux effort, mon frère terminait ses études; moi, j'avais entrepris de compléter les miennes, en y consacrant tous les loisirs que me laissait mon bureau.

Nous avons alors joliment bûché tous les deux, heureux à ce point de notre travail volontaire, qu'en dépit du lamentable dénoûment de notre séjour à Lyon, ce temps nous paraît moins triste quand nous le revoyons à travers les souvenirs de la rue de Castries.

C'est là cependant que nous apprîmes la mort de notre aîné Henri.

J'ai dit plus haut qu'il voulait entrer dans les ordres et avait commencé ses études ecclésiastiques au séminaire d'Allix. Il y était resté peu de temps. En touchant au sous-diaconat, au moment de prononcer des voeux définitifs, son âme maladive, troublée par les excès d'une dévotion sans mesure, avait conçu des scrupules, des doutes sur la sincérité de sa vocation. Il nous était revenu, au grand dépit de mon père, qui ne comprenait rien à ses hésitations.

Pendant quelques mois, il avait vécu près de nous, cherchant à donner des leçons de piano, tenant accidentellement les orgues dans une des paroisses de Lyon. Puis, las de cette vie sans but, il était parti pour Nîmes, où l'abbé d'Alzon lui offrait une place parmi le personnel enseignant du collége de l'Assomption. J'ai conservé la plupart des lettres que notre pauvre Henri nous écrivait à cette époque. Elles sont pleines de tendres conseils pour Alphonse et pour moi. Elles révèlent une grande inexpérience de la vie, une manière de l'envisager à travers un mysticisme un peu étroit, qui cadrait mal avec les inexorables exigences qu'elle allait nous imposer dans un avenir prochain, mais aussi une âme d'une infinie bonté, toute pénétrée d'idéal.

J'ai toujours pensé que si mon frère aîné avait vécu, son esprit, en se virilisant, aurait secoué les préjugés et les doutes qui l'affaiblissaient, qu'il aurait laissé là ses velléités sacerdotales, et que son réel talent de musicien et de pianiste, en se développant, l'aurait aidé à trouver sa vraie voie, celle de l'art.

Un jour, une lettre de l'Assomption nous annonça brusquement qu'il était atteint d'une fièvre cérébrale. Ma mère partit sur-le-champ; mais elle arriva trop tard pour trouver son fils vivant. Elle eut pour unique et suprême consolation d'embrasser cette tête de jeune lévite, transfigurée par la mort, reposant toute blanche sur l'oreiller, dans un flot de cheveux noirs. Elle avait déjà tant souffert que cette catastrophe ne trouva pas place dans son coeur pour une plaie nouvelle. Celles qui depuis longtemps y saignaient se creusèrent un peu plus, et ce fut tout. Mater dolorosa!

La nouvelle de ce malheur fut apportée par une dépêche que mon père et Alphonse reçurent un soir, à la tombée de la nuit, et dont j'eus connaissance quelques instants après en revenant de mon bureau. Nous pleurâmes ensemble jusqu'à une heure avancée. Puis notre mère revint, et la vie nous reprit un peu plus tristes, un peu plus meurtris.

Notre unique distraction consistait alors à aller, durant les beaux jours, entendre la musique au square de Bellecour. Nous y trouvions Mayery, Beurtheret, Ludovic Penin. Nous nous promenions ensemble, déjà graves et attentifs, causant le plus souvent de littérature et d'art, pénétrés d'un sentiment de fierté, avec un précoce reflet d'hommes de lettres, qui n'était pas sans nous donner quelque orgueil. Depuis Léo et Chrétienne Fleury, Alphonse était considéré dans ce milieu. Quand il nous quittait pour rejoindre des camarades de son âge, on parlait de ses vers, de son talent; on attachait à son avenir de brillantes espérances; et nos parents sentaient leurs peines un moment allégées quand je leur répétais ce que nos amis disaient de leur jeune fils.

À propos de Lyon et de Bellecour, il m'est impossible de ne pas dire un mot du maréchal de Castellane, une des plus vives impressions de notre jeunesse. C'est «à l'heure de la musique» qu'il se montrait aux Lyonnais. On citait mille traits de sa vie présente et passée, qui déchaînaient autour de lui une curiosité poussée jusqu'à la fureur. Il était une des attractions de la promenade. Nous entendions tout à coup le tambour battre aux champs; le poste de Bellecour se mettait sous les armes, tandis que le maréchal descendait de cheval au coin de la rue Bourbon, toujours en grand uniforme, portant en bataille le chapeau à plumes blanches. Après avoir salué le poste, il se mêlait aux promeneurs, un lorgnon incrusté dans l'oeil. Il avait des côtés singulièrement excentriques. Mais quel admirable soldat, et quelle belle vie de militaire que la sienne!

Mon frère quitta le lycée au mois d'août de cette année, n'ayant plus qu'à se présenter aux examens du baccalauréat. Malheureusement, de ce côté allait surgir une difficulté trop prévue, et l'impossibilité de la résoudre devait déterminer nos parents à prendre, en ce qui touchait mon pauvre Alphonse, une grave résolution.

Les frais d'examen représentaient à cette époque une somme relativement importante. Mon père aurait eu beau se saigner, il ne serait pas parvenu à se la procurer, encore moins à la distraire de son budget si rigoureusement limité aux plus pressantes nécessités de notre vie à tous. Il est vrai que son fils était encore assez jeune pour pouvoir attendre et retarder d'une année son examen. Mais jusque-là qu'allait-il faire?

Dans ces circonstances, arriva du Midi une singulière proposition. Un de nos parents conseillait à notre père de solliciter l'admission d'Alphonse au collége d'Alais, comme maître d'étude. Il s'était assuré que les portes de ce collége s'ouvriraient toutes grandes devant le petit-neveu de l'abbé Reynaud, et que sa jeunesse ne serait pas un obstacle. L'enfant,—car c'était un enfant;—pourrait préparer là ses examens, vivre une année sans rien coûter à sa famille, et même réaliser quelques économies, quelle que fût la modicité de ses appointements.

En d'autres temps, mon père et ma mère auraient écarté résolument cette proposition, bouleversés à la pensée de se séparer de leur plus jeune fils, de le livrer aux duretés d'une profession humble et quasi méprisée. Mais, au point où nous en étions, notre avenir les préoccupait moins que les exigences immédiates de notre vie au jour le jour.

Après tout, c'était une entrée comme une autre dans l'enseignement! À ce collége d'Alais étaient attachés les plus doux souvenirs de la jeunesse de ma mère. Elle le revoyait toujours, tel qu'elle l'avait vu jadis, quand l'intelligente et paternelle direction de «l'oncle l'abbé» le rendait florissant, en faisait un séjour aimable.

Ces considérations, jointes à la nécessité, décidèrent du sort de mon frère. Son départ fut résolu. Il accepta courageusement sa destinée nouvelle, heureux de venir en aide aux siens, enchanté d'abord de son premier voyage dans un inconnu dont il était bien loin de soupçonner les aventures.

Pour moi, cette résolution me consterna, encore que j'en comprisse la sagesse. L'idée de me séparer de mon frère déchirait mon coeur. Je le voyais si jeune, si pauvre d'expérience, si mal armé pour les épreuves qu'il allait subir!

Seize ans, une âme tendre, une imagination délicate, la faiblesse de son âge, une insigne maladresse devant les difficultés matérielles, une myopie désespérante, comment se tirerait-il d'affaire? Mais, hélas! mon impuissance égalait ma peine; il fallut bien se résigner.

«On commençait à être fait au malheur dans cette maison-là. Le lendemain de ce jour mémorable, toute la famille accompagna le Petit Chose au bateau… Tout à coup, la cloche sonna. Il fallait partir. Le Petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.

«—Sois sérieux! lui cria son père.

«—Ne sois pas malade, dit madame Eyssette.

«Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.»

Oui, Jacques pleurait; mais ce n'étaient plus les larmes maladives de son enfance; c'étaient les larmes fécondes de sa précoce maturité, arrachées à ses yeux par le grand chagrin de cette séparation, le plus grand chagrin dont il eût encore souffert. À travers ses pleurs, il voyait l'avenir; et plus était douloureuse l'heure présente, plus il se rattachait à cet avenir avec confiance, formant, sous les coups mêmes de la défaite, des projets en vue de la revanche, auxquels était étroitement associé le compagnon que le rapide flot du Rhône emportait au loin.

«Le Petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne doivent pas s'attendrir… Et pourtant, Dieu sait s'il les aimait, ces chères créatures qu'il laissait derrière lui, dans le brouillard. Dieu sait s'il aurait donné volontiers pour elles tout son sang et toute sa chair. Mais, que voulez-vous? la joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme,—homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,—tout cela grisait le Petit Chose et l'empêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône.»