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Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse cover

Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse

Chapter 21: XIX
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About This Book

The author presents intimate recollections of his brother and their shared childhood and youth, tracing family origins in the provinces and the household rhythms that shaped them. He combines genealogical narrative, vivid local color and personal anecdotes to portray family characters, early hardships, moves between towns, and formative experiences that influenced temperament and creative impulses. Interwoven reflections assess artistic tendencies, fraternal affection, and moments of struggle—notably a gloomy period in Lyon—yielding a warm, candid portrait of kinship and the surroundings that helped shape a literary vocation.

XIV

Le départ de mon frère nous fit un peu plus tristes. Quelques mois s'écoulèrent sans nous apporter autre chose que les aggravations successives de notre infortune, les incessants témoignages de la rigueur avec laquelle nous frappait l'adversité. Les nuages qui depuis si longtemps s'amoncelaient sur notre horizon s'assombrissaient de jour en jour; une catastrophe devenait imminente. Je la sentais approcher, et je m'y préparais.

Après tout, dans la situation déplorable où nous nous trouvions, ne valait-il pas mieux que le sort épuisât sur nous ses fureurs en un dernier orage? Quand il nous aurait définitivement abattus, quand il aurait dispersé les débris de notre foyer, il irait sans doute frapper ailleurs, en nous laissant libres de rebâtir ce qu'il aurait détruit.

Et puis, un désastre suprême nous arracherait aux incertitudes cruelles dans lesquelles nous nous débattions. Il faudrait alors prendre un parti; je pourrais aller à Paris, ce Paris inconnu, où tant d'autres avant nous étaient arrivés obscurs, malheureux, déshérités, et avaient vu la fin de leur misère. Résolu à les imiter, j'entretenais fréquemment ma mère de mon dessein. Mais elle doutait de moi, ayant perdu jusqu'à la force de concevoir une espérance. Qu'irais-je faire à Paris? Si encore j'avais un emploi assuré!

—J'entrerai dans les télégraphes, lui dis-je un jour, en me rappelant que nous comptions dans cette administration un vieil ami de notre famille.

Sur ces mots, elle envisagea plus tranquillement mon projet. Elle en entretint mon père pendant l'un des rares séjours qu'il faisait alors à Lyon.

—Il n'y a qu'à le laisser libre de suivre ses inspirations, répondit-il.

Dès ce moment, je ne songeai plus qu'à ce voyage et surtout aux moyens de l'effectuer, car c'était justement le côté le plus lamentable de notre état, de ne pouvoir exécuter un projet, quelque avantageux qu'il pût être, s'il exigeait une avance d'argent, même modique. Heureusement,—c'est bien à dessein que j'emploie ce mot,—la catastrophe éclata et me permit de réaliser l'idée que je caressais avec persévérance.

Depuis un an que nous habitions la rue de Castries, le propriétaire ne connaissait pas encore, comme on dit vulgairement, la couleur de notre argent. Il avait commencé par montrer beaucoup de patience. Ce qu'il savait de nous l'avait intéressé à notre sort, et lorsque, à plusieurs reprises, les quittances présentées par le portier lui étaient revenues impayées, il s'était contenté d'adresser à mon père une réclamation courtoise.

Mais cette patience ne pouvait durer toujours. Maintenant, nous lui devions trois termes, et l'échéance du quatrième approchait. Par son ordre, son régisseur vint les réclamer. Il entoura cette réclamation des formes les plus polies; mais, sous le gant, on sentait la main, sous la parole de l'homme du monde, l'exigence du créancier. Il avait été heureux de nous accorder des délais, parce que nous étions d'honnêtes gens, surtout parce qu'il croyait que notre gêne était accidentelle. Mais il ne pouvait attendre plus longtemps le payement de la dette contractée dans le passé, ni davantage nous laisser dans l'appartement si notre impuissance à en acquitter le loyer se prolongeait.

Cette mise en demeure nous trouva sans ressource. Lorsque, en l'absence de mon père, je recherchai avec ma mère comment nous pourrions y faire face, nous fûmes d'accord pour reconnaître que cela ne se pouvait que par la vente de notre mobilier. Le mobilier vendu, les dettes les plus pressantes payées, ma mère partirait avec sa fille pour le Midi, où l'une de ses soeurs lui offrirait asile. Moi, j'irais tenter la fortune à Paris et hâter notre réunion.

J'avais dans mon étoile, dans celle de mon frère, une foi si vive, j'exprimais mes espérances avec tant de conviction, que la chère femme ne put s'empêcher de les partager et y trouva quelque allégement à l'amertume de ces heures si cruelles. À peine conçu et approuvé par mon père, à qui une longue lettre en avait donné connaissance, ce projet héroïque fut mis à exécution. J'avertis Descours de mon prochain départ. Je lui annonçai gravement que j'allais faire de la littérature à Paris.

—J'avais toujours pensé que vous finiriez par là, me répondit cet excellent homme; bonne chance!

J'allai ensuite trouver le régisseur de notre maison. Je lui fis part de nos résolutions, en le priant de nous épargner des poursuites judiciaires et de laisser à la vente de notre mobilier un caractère amiable. Il entra dans mes vues. Nous fîmes ensemble l'inventaire des objets qui garnissaient notre appartement. Il me permit d'en enlever un certain nombre, dont la dispersion eût déchiré le coeur de la pauvre maman, déjà en route pour le Midi. Je passai trois jours à les emballer afin de les lui expédier, exécutant cette besogne, la joie au coeur, un refrain sur les lèvres, convaincu que ce mauvais moment nous rapprochait de jours plus heureux.

La vente eut lieu. Elle dura toute une journée, dispersant en quelques heures les meubles au milieu desquels nous avions grandi, témoins insensibles de notre triste vie, à la plupart desquels était attaché un pieux souvenir.

Ainsi fut consommée la dispersion des ruines de notre foyer. Cette fois, c'en était bien fait de la maison familiale; il n'y avait plus qu'à la reconstruire ailleurs. Le soir de ce jour, les comptes furent réglés, et quand eurent été mises de côté la part des créanciers, celle de ma mère, il me resta quelques écus qui, ceux-là, ne devaient rien à personne et qui me permirent d'arriver à Paris, huit jours après, avec cinquante francs dans ma poche.

Durant la dernière semaine de mon séjour à Lyon, je vécus chez Paul
Beurtheret, qui m'avait offert fraternellement la moitié de sa chambre.

Cette semaine fut consacrée aux préparatifs de mon départ. On m'avait dit souvent que, pour réussir à Paris, il était nécessaire de se montrer bien vêtu, de ne trahir sur soi aucune trace de misère. «Faites-vous envier, me répétait Beurtheret; ne vous faites jamais plaindre.» Obsédé par ce conseil, j'avais commandé toute une garde-robe à mon tailleur, car, malgré ma pénurie d'argent, j'avais un tailleur, non pas un pauvre diable de portier, taillant du neuf dans du vieux, mais un tailleur élégant, hors de prix, réputé dans la fashion lyonnaise, qui m'avait ouvert un crédit sur ma bonne mine, en me promettant de nous le continuer à mon frère et à moi aussi longtemps que nous en aurions besoin.

La spéculation avait ses périls, car si nous étions morts en route, je ne sais trop par qui et comment ce brave homme eût été payé. Il n'a eu cependant qu'à se louer d'avoir cru en nous. Quand nous fûmes en état d'acquitter ses factures, il ne fut pas question, on le devine, d'opérer le moindre rabais. Grâce à sa confiance, nous avions pu, à peine arrivés à Paris, n'ayant encore ni sou ni maille, nous présenter dans des salons où commença la réputation d'Alphonse Daudet, où moi-même je contractai de précieuses amitiés.

On ne saurait payer trop cher de si réels services. Mais n'est-ce pas un trait de moeurs bien moderne que celui de ce fournisseur audacieux, jouant à pile ou face un gros sac sur l'avenir de deux petits inconnus, encore mineurs l'un et l'autre, n'ayant aucun patrimoine à attendre et aussi obscurs que nous l'étions alors?

Et maintenant, c'en est fait de ce douloureux séjour de Lyon. Nous n'en parlerons plus, si vous le voulez bien. Tristesses, humiliations, déceptions, larmes, sont restées là-bas, ensevelies dans le brouillard du Rhône, entre les hautes maisons qui font les rues étroites, profondes comme des puits. Désormais notre ciel va s'éclairer d'une ardente lueur d'espérance, les voies vont s'élargir devant nous, et nos longs efforts porter leurs premiers fruits.

XV

Après un fatigant voyage en troisième classe, j'arrivai à Paris, le 1er septembre 1857, à cinq heures du matin. Descendu dans un horrible petit hôtel du quartier de la Bourse, j'arpentais le boulevard dès huit heures, en frac, en cravate blanche et en escarpins vernis, fringant comme un nouveau marié le jour de ses noces. Je déjeunai chez Tortoni. L'étude de l'addition me ramena à des idées plus modestes; j'observai aussi que personne ne portait d'habit à cette heure matinale, et, dès le lendemain, je profitai du double enseignement de ma première journée dans Paris.

Je devais une visite à Claudius Hébrard. Il habitait rue de Tournon un élégant appartement de garçon. Justement, il partait le même soir pour Lyon, où il comptait rester tout un mois. Après m'avoir promené dans Paris, il m'offrit de m'installer dans sa demeure jusqu'à son retour. Grâce à lui, je vécus pendant la durée de son absence confortablement établi, comme un jeune fils de famille.

J'avais apporté deux lettres de recommandation: l'une de Paul Beurtheret pour son compatriote Armand Barthet, l'auteur du Moineau de Lesbie; l'autre de Léopold de Gaillard pour Armand de Pontmartin, dont j'avais déjà présenté les livres aux lecteurs de la Gazette de Lyon.

Barthet me reçut comme un vieil ami, m'engagea à le voir souvent et m'autorisa à profiter de ses entrées à l'Odéon, où il n'allait jamais. Je dois cet aveu à M. de la Rounat, alors comme aujourd'hui directeur de ce théâtre: durant tout un hiver, j'ai assisté aux représentations, en jetant fièrement au contrôle le nom d'un auteur dont la grande Rachel avait déjà joué l'oeuvre au Théâtre-Français. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que mon extrême jeunesse ne surprit pas MM. les contrôleurs, et que lorsque, deux ans plus tard, j'obtins mes entrées pour moi-même, ils ne s'étonnèrent pas de me voir devenir Ernest Daudet, après avoir été si longtemps Armand Barthet.

Le comte de Pontmartin, ayant lu la lettre de Léopold de Gaillard, passa son bras sous le mien et me conduisit rue Bergère, au journal le Spectateur, feuille orléaniste qui avait remplacé l'Assemblée nationale précédemment supprimée. Présenté au brillant Mallac, directeur du Spectateur, je crus rêver quand il m'apprit qu'à la demande de Pontmartin, il m'engageait parmi ses rédacteurs, avec des appointements fixes de deux cents francs par mois. Deux cents francs! c'était mon pain assuré, c'était la certitude de pouvoir venir en aide à notre mère; c'était aussi la possibilité d'appeler Alphonse à Paris!

Et tout cela, dès le second jour de mon arrivée! N'avais-je pas raison de croire en notre étoile? Je pris possession de mon emploi quelques semaines plus tard. On me mit aux faits divers. Ma tâche était assez douce; elle me laissait des loisirs que je consacrais entièrement à l'étude. J'avais tant à apprendre!

Au bout d'un mois, le retour de Claudius Hébrard m'obligea à chercher un logement. Dans cette même rue de Tournon, se trouvait une maison meublée, vaste caserne d'étudiants, désignée sous le nom pompeux de «Grand Hôtel du Sénat». C'est là que je louai, au cinquième étage, une misérable petite chambre, en mansarde: quinze francs par mois; ce chiffre a son éloquence. Une couchette en fer, une mauvaise commode servant de table de toilette, un secrétaire, deux chaises, un poêle en faïence tout ébréché, un lambeau de tapis sur les carreaux rouges, voilà mon ameublement. Par mon unique croisée, je ne voyais que toits, cheminées, lucarnes, et, dressant sur mon étroit horizon leur banale architecture, les tours rondes de Saint-Sulpice.

Lorsque pour la première fois, par un triste soir d'octobre, je me trouvai seul dans ce logement de pauvre, en quittant le moelleux appartement de Claudius Hébrard, la transition fut si cruelle, si profond le sentiment de ma misère, que ma jeunesse prit peur, affaiblie par l'isolement, par la tension de mon esprit, par l'excès du travail. Le père sans position, la mère si loin, dans une maison qui n'était pas sa maison, mon frère malheureux dans son collége, autant de visions douloureuses, brusquement ramenées devant mes yeux par l'aspect sinistre de ces murs, sur lesquels le papier peint, destiné à en cacher la nudité, flottait en longues déchirures. Je fus épouvanté par l'étendue de ma tâche, par le poids de ma responsabilité, et silencieusement je pleurai.

L'impression fut passagère, et ce fut le souvenir de mon frère, du bon compagnon dont je connaissais le talent, en qui j'avais foi comme en moi-même, ce fut ce souvenir qui la dissipa.

À la même heure, il souffrait bien autrement que moi. En quittant Lyon, il était allé passer quelques jours dans notre famille, à Nîmes d'abord, où des coeurs fraternels l'avaient tendrement accueilli; puis aux environs du Vigan, tout au fond des Cévennes du Gard, chez des cousines jeunes et belles.

Notre poëte de seize ans, qui dès cette heure chantait la beauté, la nature et l'amour, vit arriver trop vite, au gré de ses désirs, le terme de ses courtes vacances. Il fallut partir pour Alais.

Quand il vint frapper à la porte du collége, il était si petit, si timide, si frêle, qu'on le prit d'abord pour un élève. Le principal fut même au moment de le renvoyer.

«—Mais c'est un enfant! s'écria-t-il en bondissant sur son fauteuil.
Que veut-on que je fasse d'un enfant?

«Pour le coup, le Petit Chose eut une peur terrible; il se voyait déjà dans la rue sans ressource. Il eut à peine la force de balbutier deux ou trois mots et de remettre au principal la lettre d'introduction qu'il avait pour lui.»

Cette lettre fit merveille. Le souvenir de «l'oncle l'abbé» protégeait mon frère; on le garda. C'est ainsi qu'il commença à gagner son pain, pain bien amer, souvent trempé de larmes d'humiliation et de colère.

En des pages devenues populaires, il a raconté ses cuisantes douleurs. Ouvrez le Petit Chose. Le Petit Chose, c'est lui; Sarlande, c'est Alais; et dans toute cette partie de son roman, où son imagination a incrusté des perles fines sur un fond de vérité, il n'a eu qu'à se rappeler la lointaine réalité pour parer son récit d'une émotion sincère et forte.

Ses élèves, fils de paysans pour la plupart, ou gentillâtres mal élevés, prirent en haine ce petit «pion», si distingué, si fin, si fier, beau comme un jeune dieu, dont le regard disait l'intelligence, comme tous ses gestes révélaient sous des vêtements étriqués son élégance native. Sa délicatesse choquait leur grossièreté; leur brutalité raillait sa faiblesse. Il eût volontiers partagé leurs jeux; il ne demandait qu'à les traiter en camarades; ils l'exaspéraient par leur malice.

Ah! les méchants enfants! Un jour, ne s'avisèrent-ils pas de traîner au travers de l'escalier une vieille malle tout hérissée de clous. Il n'y voyait pas et se laissa choir, au risque de se tuer. Une autre fois, en promenade, il dut se colleter avec l'un d'eux, robuste gaillard qui s'était révolté contre son autorité. Le pire est qu'après ces algarades, le principal lui donnait toujours tort; il tenait à conserver ses élèves, et un «pion», cela se remplace.

Mon frère n'échappait à ces infortunes quotidiennes que pour tomber dans un humble milieu de province, malsain, envieux, perverti, grotesquement sceptique, joueurs de billard, culotteurs de pipes, piliers d'estaminet, bohème inintelligente et sotte, où à tout instant quelque piége était tendu à sa naïveté.

À quelles résolutions désespérées n'eût-il pas été conduit, si ce supplice avait duré! La nouvelle de mon départ de Lyon en atténua la cruauté. Mon frère comprit qu'il n'avait plus longtemps à souffrir. Il tourna ses regards vers Paris. C'est de là qu'il attendait la délivrance et le salut.

Un jour, en réponse à une lettre plus navrée que les autres, je lui écrivis: «Viens!» Et, tout meurtri, l'oiselet prit son vol pour venir chercher un refuge près de moi.

XVI

[Arrivé à ce point de mon récit, je dois me rappeler que ce que j'ai voulu dire de la vie de mon frère, c'est ce qui nous est commun. Pour ce qui lui est personnel, je suis tenu d'être bref, afin de ne point devancer le récit qu'il en doit faire lui-même, soit dans ses mémoires, soit dans l'histoire de ses livres. Je n'en dirai donc plus que ce que je considère comme le couronnement nécessaire de ce que j'avais entrepris de faire revivre, ce qui doit montrer, après l'enfant timide dont mon fraternel crayon a tracé la physionomie fine et fière, l'écrivain en pleine possession de sa virilité.]

À deux reprises, Alphonse Daudet a raconté son arrivée à Paris: une première fois dans le Petit Chose; une seconde fois dans le Nouveau Temps, journal de Saint-Pétersbourg, qui a fait connaître ses oeuvres à la Russie, et auquel il a donné, entre autres travaux, quelques-uns des épisodes de sa vie d'écrivain, écrits sous la forme autobiographique. Sauf en un petit nombre de détails, les deux récits ne diffèrent guère l'un de l'autre. Celui qui ressuscite en des pages émues la réalité tout entière, n'est pas moins attachant que celui qui n'a fait que s'en inspirer, en lui empruntant divers traits propres à figurer dans un roman.

Dans les deux, c'est la même scène: un enfant de dix-sept ans, malheureux et délicat, arrivant à Paris, estomac vide et bourse plate, curieux, avide d'inconnu, affamé de sensations nouvelles, tout plein de pressentiments d'avenir, mais rendu timide par l'excès de sa misère, au point de se défier de lui-même, de n'oser croire en son étoile, trop jeune encore, trop pauvre d'expérience pour mesurer la richesse du trésor intellectuel qu'il porte en soi.

Comme cadre à ce tableau, les premiers froids d'un rude hiver,—c'était le 1er novembre 1857,—deux nuits sur la dure banquette d'un wagon de troisième classe, l'atmosphère empestée de ce wagon, tout imprégnée d'odeurs d'eau-de-vie et de tabac; puis l'entrée dans Paris au petit jour, la réconfortante étreinte fraternelle, la course dans les rues de la ville qui s'éveille, les cahots du fiacre sur le pavé, et succédant aux impressions si profondes de cette arrivée, le saisissement causé par l'aspect de la petite chambre où désormais on vivra à deux de privations, de travail et d'espérance.

Je ne tenterai pas de refaire ce récit, encore que le souvenir de ces choses soit à jamais gravé dans ma mémoire. Je n'en veux retenir qu'un trait, le lamentable état dans lequel m'arriva mon frère.

Je le vois encore, exténué de fatigue et de besoin, mourant de froid, enveloppé dans un vieux pardessus usé, défraîchi, démodé, et pour donner à son équipement une physionomie tout à fait originale, chaussé, sur ses bas de coton bleu, de socques en caoutchouc,—ces caoutchoucs qui ont conquis quelque notoriété dans le monde depuis qu'ils ont inspiré l'un des chapitres du Petit Chose.

Heureusement, le tailleur de Lyon était là. Grâce à lui, Alphonse Daudet fut bientôt métamorphosé, ainsi qu'il convient à un jeune poëte qui ne croit pas que des haillons et des bottes éculées soient nécessaires pour marcher à la conquête de la renommée.

À cette époque déjà, il était beau, d'une beauté tout à fait invraisemblable: «Une tête merveilleusement charmante, écrivait quelques années plus tard Théodore de Banville dans ses Camées parisiens; la peau d'une pâleur chaude et couleur d'ambre, les sourcis droits et soyeux; l'oeil, enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir; la bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce et enfantine, l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et délicate, concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine.»

Maintenant, qu'on se figure cet enfant de dix-sept ans, libre dans Paris, livré à lui-même, en butte à tous les périls qui dans une grande ville se dressent devant les jeunes, périls aggravés pour celui dont je parle par l'ignorance des moeurs qui se révélaient à lui, où tout devenait sujet de surprise, d'inquiétude et d'embarras!

Je partais tous les matins pour mon journal; nous ne nous retrouvions guère que le soir, et bien que vers ce temps quelques-uns de nos nouveaux amis, au courant des détails de notre existence commune, m'eussent surnommé «la mère», ma sollicitude était impuissante à le protéger autant que je l'aurais voulu.

Des premières semaines de son séjour à Paris, il a parlé dans les pages déjà publiées de ses Mémoires, avec une pénétrante mélancolie: «À part mon frère, je ne connaissais personne. Myope et maladroit, d'une timidité farouche, j'allais, aussitôt sorti de ma chambre, autour de l'Odéon, sous les galeries, heureux à la fois et effrayé d'y coudoyer des hommes de lettres.»

Cette solitude douloureuse ne dura pas. Il eut bientôt des camarades dans le quartier latin. Quelques-uns devinrent plus tard ses amis: M. Gambetta, qui faisait alors son droit et habitait le même hôtel que nous; Amédée Rolland, Jean du Boys, Bataille, Louis Bouilhet, Castagnary, Pierre Véron, Emmanuel des Essarts; d'autres encore, et parmi eux Thérion, le philosophe Thérion, qu'on rencontrait à toute heure avec un bouquin sous le bras, lisant tout, sachant tout, discutant de tout, gesticulant à propos de tout, savant rare, esprit troublé, âme fière, type inoubliable qui devait devenir plus tard l'Élysée Méraut des Rois en exil.

C'est avec plusieurs de ceux-là que mon frère fut jeté dans la bohème artistique et littéraire de ce temps, troisième génération de cette race si brillante après 1830, avec Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Arsène Houssaye, les deux Johannot; déjà précipitée de ce piédestal vers 1850, quand Henry Murger en racontait la décadence, et définitivement déchue, ayant perdu toute poésie et tout attrait, à l'époque où nous arrivâmes à Paris.

Elle a eu depuis deux historiens. M. Jules Vallès y a puisé le sujet de ce livre saisissant: les Réfractaires. Mon frère y a connu les «ratés» décrits dans Jack. Personne n'a dit et ne dira comme lui ce qu'il y avait d'impuissance, de jalousie, d'étroitesse de vues, d'inconsciente perversité parmi ces pauvres diables que la paresse a vaincus sans combat. Qu'il ait passé au milieu d'eux sans rien perdre de son talent, sans y laisser la fleur de sa jeunesse, la fraîcheur de son esprit, la droiture de son coeur, cela tient du prodige, je l'ai déjà dit, surtout si l'on songe qu'il avait vingt ans.

Il a partagé souvent leur détresse, jamais leurs instincts désordonnés; toujours assez maître de lui pour étudier les causes de leur destinée, pour se défendre d'y succomber, visitant la caverne profonde sans cesser de tenir le fil conducteur qui devait le ramener vers la lumière, et, contrairement à ce qu'on pouvait craindre, rapportant de ce voyage des forces nouvelles ou, jusque-là, non révélées.

Dès l'hiver qui suivit notre installation à Paris, nous comptions déjà des relations dans d'autres milieux. Claudius Hébrard nous avait menés chez l'un des conservateurs de la bibliothèque de l'Arsenal, Eugène Loudun, écrivain du parti catholique, qui réunissait chez lui, une fois par semaine, quelques amis. Tous les arts et toutes les opinions étaient représentés dans ce salon, empli dès neuf heures du soir par la fumée des cigares qui montait le long des rayons chargés de livres, et où le temps se passait en bruyants entretiens, entièrement consacrés aux choses de l'esprit.

Il affectait même des airs de cénacle, ce modeste salon d'où les femmes étaient absentes, ceux qui le fréquentaient se flattant d'être unis par une solidarité fondée sur des sympathies mutuelles, sur un désir commun de monter haut.

Là, nous rencontrions Amédée Pommier, poëte de grande race, déjà vieillard, débris des batailles littéraires de 1830; Vital Dubray, un statuaire de talent, qui expie sous la République les faveurs dont l'Empire l'avait accablé; Jules Duvaux, peintre militaire; Augustin Largent, âme tendre, un peu naïve, devenu depuis Oratorien; les deux Sirouy, dont l'un a peint, voici quelques années, les fresques du palais de la Légion d'honneur; Develay, «auteur dramatique», qui se faisait gloire de n'avoir jamais trouvé un directeur assez hardi pour jouer ses oeuvres, bien qu'il eût déposé dans les théâtres de Paris plus de trente drames en vers, dont il nous débitait des fragments avec une fougueuse emphase; Henri de Bornier, timide et obscur, portant déjà dans son cerveau la Fille de Roland, son oeuvre maîtresse; j'en oublie. Entre ces hommes, tous plus âgés que nous, nous étions des enfants; mon frère surtout, que son visage imberbe faisait paraître plus jeune encore qu'il n'était. Il préparait alors son premier volume: les Amoureuses.

C'est à l'Arsenal que nous pûmes juger de l'effet qu'allait produire ce début de poëte et d'écrivain. C'est là aussi que nous connûmes notre voisin, le libraire Jules Tardieu, poëte lui-même, qui voulut être l'éditeur du volume; là encore nous entrevîmes un soir Édouard Thierry, qui présenta un peu plus tard l'oeuvre de mon frère aux lecteurs du Moniteur officiel.

Le salon d'Eugène Loudun nous en ouvrit d'autres. Chez madame Ancelot, chez madame Mélanie Waldor, chez madame Olympe Chodsko, chez madame Perrière-Pilté, qui s'exerçait au rôle de grande mondaine protectrice des lettres, mon frère disait les Prunes, les Cerises, Trois Jours de vendange, des prologues de comédie, vidant généreusement son écrin, sans cesse enrichi, devant les belles dames qui raffolaient de sa bonne grâce, de sa brillante jeunesse, de sa chaude voix de Méridional et de sa séduisante beauté. La publication des Amoureuses ne démentit pas cette impression. Ce joli livre, lancé par Jules Tardieu, sous une fine couverture blanche, imprimée en rouge, acquit sur-le-champ à Alphonse Daudet l'estime des lettrés et des délicats. Il fut rangé, du soir au matin, parmi ces débutants desquels on dit: «C'est quelqu'un.» Édouard Thierry, dans son feuilleton littéraire, lui consacra tout un long passage élogieux et éloquent. «Alfred de Musset, en mourant, disait-il, a laissé deux plumes au service de qui pourra les prendre: la plume de la prose et la plume des vers. Octave Feuillet avait hérité de l'une, Alphonse Daudet vient d'hériter de l'autre.»

L'excellent Édouard Thierry ne se doutait guère qu'il aurait à compléter plus tard cette flatteuse appréciation dont je reproduis l'esprit, sinon le texte, et qu'Alphonse Daudet deviendrait un des premiers prosateurs de son temps.

Cependant, cette brillante entrée dans les lettres ne nous apportait pas la fortune. Elle éclairait l'avenir d'un rayon d'espérance, sans alléger les soucis du présent. Nous faisions belle figure dans le monde; chez Augustine Brohan, où mon frère avait été invité un soir, on l'avait pris, la maîtresse de la maison elle-même, pour un prince valaque. Mais nous vivions toujours comme des étudiants besoigneux, n'ayant guère, pour nous suffire, que ce que je gagnais au journal.

Nous n'avions quitté notre mansarde de l'Hôtel du Sénat que pour remonter dans une autre et, grâce à la confiance d'un tapissier, nous mettre «dans nos meubles» sous les combles d'une vaste maison de la rue Bonaparte adossée contre Saint-Germain des Prés, de telle sorte qu'il nous était permis de nous faire illusion et de croire que nous habitions dans le clocher. Nous pouvions redouter d'être réduits longtemps encore à vivre de privations, et nous étions si jeunes, qu'en vérité, la perspective n'avait rien de trop décourageant.

Mais un brusque changement allait s'opérer dans notre existence, et je dois dire maintenant dans quelles conditions nouvelles il devait me trouver.

XVII

Le 14 janvier 1858, j'étais depuis plus de deux mois, on s'en souvient, attaché à la rédaction du Spectateur, quand eut lieu l'attentat de l'Opéra contre l'empereur. Le soir de ce jour, notre directeur politique, Mallac, envoya à l'imprimerie, pour le numéro du lendemain, un article appréciant ce grave événement et dans lequel il développait la thèse que voici: Ce n'est que sous les gouvernements despotiques qu'on pouvait voir des crimes tels que celui qui venait d'être commis par Orsini. Le despotisme appelle et provoque la révolution. Protégés par leur droit héréditaire et l'amour de leurs sujets, les souverains légitimes, placés à la tête d'un pouvoir rigoureusement constitutionnel, n'ont pas à craindre les assassins.

Le double inconvénient de cette thèse éclate à tous les yeux. Elle est contraire à la vérité historique, et dans la circonstance, elle exposait le journal au moins à un avertissement, sinon à une suppression immédiate.

Les collaborateurs de Mallac lui en firent l'observation; mais il ne voulut rien entendre. Le gérant, représentant la propriété, ne fut pas plus heureux. Après avoir soutenu contre lui une discussion d'une extrême violence, Mallac passa une partie de la nuit à l'imprimerie, afin d'être assuré que son article serait publié.

Le lendemain, en arrivant au journal à l'heure ordinaire, j'y trouvai la rédaction au grand complet, les membres du comité, les actionnaires, tout ce monde, la mine consternée. Un décret impérial, portant approbation d'un rapport du ministre de l'intérieur Billault, prononçait la suppression du Spectateur, en même temps que celle de la Revue de Paris, que dirigeaient alors Laurent Pichat, Louis Ulbach et Maxime Du Camp.

C'était un rude coup pour la politique fusionniste que représentait le Spectateur; mais c'était un désastre véritable pour mon frère et moi. Justement, j'avais obtenu qu'on essayerait de lui pour la chronique, et je ne sais même plus si son premier article n'était pas déjà fait.

Heureusement, le désastre fut bientôt en partie conjuré: l'Union héritait des abonnés et des rédacteurs du journal supprimé. Je fus ainsi versé dans la feuille légitimiste, avec des appointements, il est vrai, notablement diminués.—«Nous sommes pauvres», m'avait-on dit,—mais suffisants encore pour nous donner du pain.

Je restai là quelques mois; puis on me demanda d'aller à Blois remplacer provisoirement le rédacteur en chef de la France centrale. Quand je revins, ma place était prise; on ne me la rendit pas. J'en éprouvai une vive indignation. J'avais vingt-deux ans, beaucoup d'ambition, l'énergique volonté de contribuer à reconstruire le foyer détruit, et ce n'est pas en mourant de faim au service d'un parti qui ne savait même pas retenir les jeunes, ou en écrivant les Mémoires d'un vieux gentilhomme de la chambre de Charles X, dont j'étais devenu le secrétaire, que je pouvais réaliser mes desseins. L'Empire était en pleine prospérité; il ne m'inspirait aucune répugnance. N'ayant pas connu les horreurs du coup d'État, je ne pouvais partager les rancunes des vaincus. Toute une génération, qui depuis a cruellement expié son erreur et son inexpérience, a pensé vers ce temps ce que je pensais moi-même.

C'est ainsi que j'allai frapper à la porte du vicomte de la Guéronnière, qui dirigeait alors le service de la presse au ministère de l'intérieur. Cet aimable homme, qui aurait laissé dans l'histoire de son pays une trace profonde, si son caractère eût été à l'égal de son talent, me reçut à merveille. Je lui contai mon cas, et quelques jours après, il m'envoyait à Privas pour y prendre la rédaction en chef de l'Écho de l'Ardèche, en me promettant de me rappeler bientôt.

Privas après Paris, une humble feuille de province après un des grands organes de la presse française, quelle chute! Et puis, quitter mon frère, quelle tristesse! Il fallut se résigner cependant. Je partis, soutenu par l'espoir de revenir, consolé aussi parce que cet éloignement de Paris me rapprochait de ma mère, toujours à Nîmes, et d'un autre être cher à mon coeur, qui allait, à peu de temps de là, porter mon nom.

C'est à Privas que j'appris les débuts d'Alphonse Daudet au Figaro. J'avais connu Villemessant pendant mon court séjour à Blois, où il venait souvent. Invité à passer deux jours dans sa belle propriété de Chambon, je lui avais parlé de mon frère, qu'il connut bientôt et dont il prisa vite les qualités. Ce fut une grande joie. Le Figaro, c'était pour un écrivain comme une consécration, un brevet de talent, la porte des éditeurs ouverte.

Mon frère a commencé là sa réputation, d'abord avec des chroniques en vers, des études en prose, des scènes dialoguées: le Roman du Chaperon Rouge, les Rossignols de cimetière, l'Amour Trompette; puis avec ces récits continués, là et ailleurs, pendant plusieurs années, empreints d'un charme si doux dans leur brièveté, qui lui ont créé, avant même qu'il songeât à écrire des oeuvres de longue haleine, un rang à part dans la littérature contemporaine.

Ces fins morceaux, dignes de figurer dans un recueil classique, on peut les relire aujourd'hui dans les Lettres de mon moulin, dans les Contes du lundi, dans Robert Helmont, dans les Femmes d'artistes, dans les Lettres à un absent. Tenant à la fois de la fantaisie et de l'histoire, ils portent au plus haut degré la marque révélatrice de l'état de son esprit à l'heure où il les écrivit.

Tantôt il y laisse son imagination folâtrer à travers champs, butiner au gré de son caprice, sous le soleil, dans l'air tiède du Midi, tout embaumé de l'odeur des pins pignons, qu'il écoute chanter sur les sauvages rochers de Provence; tantôt il ressuscite les souvenirs de ses voyages, durant lesquels il a vu hommes et choses, avec le regard mystérieux et sûr de son esprit habile à les interroger et à les observer; tantôt enfin, au spectacle des malheurs de son pays, il laisse éclater son âme déchirée par une angoisse patriotique ou gonflée d'une sainte indignation. Rires et pleurs, la gamme est complète sur cet harmonieux clavier; toutes les notes y sont.

Là aussi, sont en germe quelques-unes des oeuvres qu'il écrira plus tard: l'Arlésienne, le Nabab, Jack; on les y trouve en mille traits épars, sous leur forme première et résumée, telles qu'il les avait vues d'abord, avant que le travail de son esprit en eût tracé les lignes et classé les développements.

Le succès de ces études, qui n'ont guère d'analogue dans les lettres françaises, fut très-vif. Les échos m'en arrivèrent dans mon lointain exil, où mon frère me les confirma ensuite, en venant passer quelques semaines auprès de moi, et où, comme pour me prouver que la vie allait commencer à nous sourire, il m'apporta une grande nouvelle. Ayant eu l'occasion de rencontrer le comte de Morny, ce personnage, le plus puissant entre les puissants du jour, séduit par son talent, lui avait promis un emploi dans les bureaux de la présidence du Corps législatif, un de ces emplois que les grands seigneurs créaient jadis pour les gens de lettres pauvres, et qui permettaient à ceux-ci de travailler librement, dégagés des préoccupations de l'existence matérielle. Mon frère devait en prendre possession dès sa rentrée à Paris.

—Je suis légitimiste, avait-il objecté fièrement aux offres bienveillantes de son nouveau protecteur.

Et celui-ci de répondre en riant:

—L'impératrice l'est plus que vous.

C'est tout ce que je dirai des relations d'Alphonse Daudet avec M. de Morny, ne voulant par déflorer la partie de ses Mémoires qu'il y consacrera. La certitude d'être protégés par lui alluma nos espérances et nous fit voir l'avenir sous un jour tout rose. Le séjour de mon frère à Privas se ressentit de cette confiance. Nous passâmes là de belles vacances; nous fîmes ensemble de longues excursions dans les montagnes. Puis il me quitta pour aller à Nîmes, d'où il se rendit en Provence, dans l'hospitalière maison de Fontvieille, d'où pourrait être datée la première des Lettres de mon moulin.

C'est pendant ce voyage qu'il connut Frédéric Mistral, Théodore Aubanel, Roumanille, tous les félibres, et se lia avec eux d'une amitié que le temps n'a pas ébranlée. En rentrant à Paris, il alla prendre sa place au cabinet du président du Corps législatif.

Dès ce moment, mes regards se tournèrent avec persévérance vers le Palais-Bourbon. Je périssais d'ennui à Privas; j'étais résolu à n'y pas prolonger mon séjour, et mon frère m'avait promis de m'aider à en abréger la durée. Justement, une occasion s'offrit bientôt à lui de tenir sa promesse; il s'en empara.

Le gouvernement impérial préparait alors les grandes réformes qui reçurent leur application au commencement de 1861: une liberté relative allait être rendue aux Chambres. M. de Morny, comme président du Corps législatif, s'occupait d'augmenter le personnel des secrétaires chargés de la rédaction des comptes rendus des débats. Il y avait deux emplois à donner. Pour l'un, il avait déjà fait choix de Ludovic Halévy, qui préludait, par de modestes essais, à sa brillante carrière d'auteur dramatique; mon frère me proposa pour l'autre et me fit accepter, au moment où, sans attendre qu'il m'appelât, je venais d'arriver à Paris, poussé par le pressentiment de ma bonne fortune.

—Le président veut te connaître, me dit-il un soir; il te recevra demain matin à sept heures.

Vous pensez si je fus exact. À sept heures, un fiacre me déposait devant le perron de la présidence. Convaincu qu'on n'approche les grands de ce monde qu'en habit noir et en cravate blanche, je m'étais vêtu comme au jour de ma première course à travers Paris. On était en novembre; il ne faisait pas encore très-clair; ma tenue ne produisit aucun effet dans les antichambres présidentielles; ou plutôt elle en produisit un déplorable, car ce ne fut qu'après que j'eus déclaré mon nom que les huissiers daignèrent se montrer polis. L'un d'eux me conduisit dans le «salon chinois» et me pria d'attendre.

Une merveille, ce salon, avec ses collections: ivoires et jades sculptés, bronzes ventrus, jonques et pagodes en miniature, chimères monstrueuses, dieux accroupis, paravents à ramages d'or. Le malheur est qu'on m'y oublia. À une heure, je n'avais pas été reçu. Mon estomac criait famine; j'allais de la croisée à la cheminée, de la cheminée à la croisée, dévoré d'impatience, moulu, le linge collé aux reins à force de m'être traîné sur tous les meubles.

Vint un moment où, n'en pouvant plus, je me mis devant une glace pour «réparer le désordre de ma toilette». J'étais en train de procéder à cette opération délicate avec la liberté d'un homme qui sait qu'on ne se souviendra plus de lui, quand soudain une porte s'ouvrit. Éperdu, je croisai mon habit sur mon gilet déboutonné; mais déjà je me retrouvais seul, après avoir vu passer un flot de soie, un profil de blonde et la fumée d'une cigarette. Je sus ensuite que c'était madame de Morny. Elle avertit son mari. Il entra brusquement, serré dans son veston de velours bleu, sa calotte noire sur le crâne nu.

—Qui êtes-vous? Que faites-vous là?

Je me nommai.

—Ah! mon pauvre garçon, je vous ai oublié… Eh bien, votre frère m'a parlé de vous; vous voulez être secrétaire-rédacteur; il paraît que les questions politiques vous sont familières. Vous êtes nommé; allez voir M. Valette, le secrétaire général; il vous présentera à M. Denis de Lagarde, votre chef de service…

L'audience ne dura pas trois minutes. Mais je ne regrettai pas ma longue attente; elle m'avait porté bonheur. Je n'eus qu'à descendre à l'entre-sol pour rencontrer mon frère et lui annoncer la réussite de ses efforts. Il vivait là, côte à côte avec Ernest l'Épine, qui dirigeait alors le cabinet de M. de Morny et préparait dans ces graves occupations, agréablement entrecoupées de passe-temps artistiques, les futurs succès du très-spirituel Quatrelles. Il caressait à cette heure, avec Alphonse Daudet, les projets de collaboration qui se sont successivement réalisés avec la Dernière Idole, l'OEillet blanc, le Frère aîné.

Quelques fruits qu'elle ait donnés, cette collaboration n'a pu cependant convaincre Alphonse Daudet de l'efficacité du travail à deux, quand il s'agit d'oeuvres littéraires. Il est resté persuadé qu'en dépit de la conscience de deux écrivains attelés au même livre ou au même drame, quand vient l'heure d'en recueillir le bénéfice moral, il y a un dupé, et, depuis ce temps, il a renoncé à toute tentative de ce genre. Il a recouru, il est vrai, aux bons offices de ses confrères, quand il a voulu tirer une pièce de Fromont jeune et Risler aîné d'abord, du Nabab ensuite; mais il ne s'agissait là que d'un classement de scènes déjà faites, quelque chose comme un «dégrossissement», une mise au point, où la part du collaborateur était trop réduite pour qu'il pût s'élever un doute sur la véritable paternité du succès.

De mon entrée au Corps législatif, date ma véritable existence de Parisien, d'homme de lettres et de journaliste. Les sessions étaient brèves; elles duraient trois ou quatre mois, et me laissaient des loisirs entièrement consacrés à des travaux de plume.

Je me propose de raconter un jour ce que j'ai retenu de ce voyage de vingt années à travers le monde de la politique et de la presse. Je n'y veux faire allusion ici que pour rappeler un épisode de ma vie, auquel mon frère demeura étranger, et dont je ne parlerais pas, si plus tard on ne l'y avait associé, à propos de son roman: le Nabab.

En 1863, j'étais au Corps législatif depuis deux ans. Correspondant de deux grands journaux de province, j'appartenais aussi à la rédaction de la France, dirigée alors par le vicomte de la Guéronnière, et où je venais d'inaugurer les «Échos parlementaires». Déjà mon nom avait acquis quelque notoriété; un bon vent enflait mes voiles; le foyer paternel était reconstruit; le mien s'élevait; c'est un des plus heureux moments de ma vie.

Au cours des élections générales qui eurent lieu cette année-là, je me trouvais à Nîmes, en vacances. Un de mes amis me conduisit chez «le Nabab», c'est-à-dire chez François Bravay. Il arrivait d'Égypte et se présentait aux électeurs de l'une des circonscriptions du Gard. Pour assurer le succès de sa candidature, il avait promis aux populations de ces contrées un canal d'irrigation qui devait fertiliser leur sol, stérilisé par le manque d'eau.

Cette promesse fut jugée plus tard par le Corps législatif comme une manoeuvre électorale, dont le souvenir pesa toujours sur François Bravay, même lorsque, après deux invalidations successives, élu pour la troisième fois, il força les portes du Palais-Bourbon. Elle était pourtant sincère. Il l'avait rendue effective en versant un million, en belles espèces sonnantes, pour pourvoir aux dépenses des premiers travaux. Il connaissait mes relations avec les journaux de Paris; il me demanda de soutenir sa candidature.

Puis, quand il eut été élu, porté à la Chambre par l'enthousiasme des populations qu'excitaient sa réputation de millionnaire et sa générosité, servies par une parole chaude, fruste comme sa personne, mais bien faite pour être comprise par des «ruraux», il me proposa de devenir son secrétaire politique. J'acceptai et n'eus pas à m'en repentir.

Je n'ai pas connu de plus honnête coeur. C'est un de mes regrets de n'avoir pas possédé l'influence nécessaire pour lui imposer mes conseils et lui faire comprendre combien valaient peu quelques-uns de ceux qui l'entouraient. Ses fréquents voyages en Égypte, l'emballement de son existence toujours tiraillée entre les solliciteurs et les besoins d'argent créés par leurs exigences, faisaient le plus souvent de ma fonction près de lui une véritable sinécure. Mais, tant qu'il est resté député, il ne me l'a jamais rappelé; il s'est toujours souvenu de l'ardeur avec laquelle j'avais embrassé ses intérêts.

Parmi mes amis, il est un de ceux à qui je me suis le plus passionnément dévoué, et je n'ai jamais cessé de croire qu'il était digne d'inspirer cette sympathie. Son malheur a été, parti de très-bas, de s'être enrichi trop vite par des procédés familiers à tous ceux qui sont allés chercher fortune en Orient, d'être revenu en France sans rien savoir de Paris ni du milieu nouveau dans lequel il allait vivre, et où, pour cette cause, il devait se ruiner aussi vite qu'il s'était enrichi là-bas.

Le portrait que mon frère a tracé de lui, dans un livre inoubliable, ne me laisse rien autre à dire, si ce n'est qu'en parlant de l'exquise bonté de cette âme toute naïve, en dépit des apparences contraires, l'auteur du Nabab n'a rien exagéré. Pour ceux qui ont connu et aimé François Bravay, le roman dont il est le héros est l'oeuvre la mieux faite pour rendre hommage à sa mémoire et la venger de calomnies ineptes. Il suffit pour s'en convaincre de lire la dernière phrase: «Ses lèvres remuèrent, et ses yeux dilatés, tournés vers de Géry, retrouvèrent, avant la mort, une expression douloureuse, implorante et révoltée, comme pour le prendre à témoin d'une des plus grandes, des plus cruelles injustices que Paris ait jamais commises.»

Comment donc se peut-il qu'une malveillance calculée ait tenté de faire accroire que tant de pages éloquentes constituaient une insulte à cette mémoire, et qu'un moment les proches de François Bravay aient partagé cet injuste sentiment? Je ne suis pas encore parvenu à le comprendre.

Mais ce qui est plus grave, c'est qu'ils aient voulu prouver que mon frère avait commis un acte de noire ingratitude. À l'époque où il eut à se défendre sur ce point, il me pria de ne pas intervenir. Cette polémique toute personnelle, étrangère au mérite intrinsèque de son oeuvre, blessait trop ses délicatesses littéraires pour qu'il voulût la compliquer de mon intervention.

Mais, aujourd'hui, j'ai recouvré la liberté de dire qu'Alphonse Daudet n'était engagé avec François Bravay par aucun souvenir qui entravât son droit de romancier. C'est à peine s'il l'avait vu à deux ou trois reprises, et encore que cette vision rapide lui eût suffi pour juger l'homme et son milieu, complétée par ce qu'il en savait déjà ou ce qu'il en apprit ensuite, elle ne pouvait être assimilée à un de ces services qui condamnent au silence celui qui l'a reçu. Mon frère pouvait donc écrire le Nabab, quand moi-même, si j'avais eu le talent pour le faire tel, je l'aurais fait et signé sans croire manquer à un devoir.

XVIII

Pendant l'année 1861, la santé de mon frère, ébranlée par les violentes secousses de la vie de Paris, fut assez sérieusement atteinte. Le docteur Marchal de Calvi, grand ami des lettres et des écrivains, lui donnait des soins. Il l'entourait de sollicitude et d'attentions, comme fait un jardinier pour une fleur rare. À l'approche de l'hiver, il lui déclara tout net qu'il fallait partir, aller chercher la vie au pays du soleil, que c'était l'unique moyen de ne pas compromettre irréparablement l'avenir. L'arrêt était formel. Mon frère obéit et partit pour l'Algérie, où il passa plusieurs mois.

Il m'a bien souvent raconté les péripéties de ce voyage, qui a laissé dans son esprit et dans ses oeuvres une empreinte profonde; son séjour à Alger, ses excursions dans les provinces, ses visites chez les chefs arabes, ses longues courses à travers les montagnes, à cheval sur une mule, et portant, attaché aux épaules par une courroie, un bidon rempli d'une certaine huile de foie de morue, qu'il était obligé de prendre à fortes doses.

Du traitement qui lui était ordonné, il n'observa guère que cette prescription. Quant à celle qui le condamnait au repos, il l'observa en se surmenant, en se dépensant, en courant de droite et de gauche, cherchant des sensations, heureux de ses découvertes, observant, écrivant chaque soir ses impressions du jour sur les petits cahiers qu'il collectionne depuis vingt ans et où se trouve en germe toute son oeuvre passée et future.

«Sur ces cahiers, dit-il dans la préface de Fromont jeune et Risler aîné, les remarques, les pensées n'ont parfois qu'une ligne serrée, de quoi se rappeler un geste, une intonation, développés, agrandis plus tard pour l'harmonie de l'oeuvre importante. À Paris, en voyage, à la campagne, ces carnets se sont noircis sans y penser, sans penser même au travail futur qui s'amassait là; des noms propres s'y rencontrent quelquefois, que je n'ai pu changer, trouvant aux noms une physionomie, l'empreinte ressemblante des gens qui les portent.»

Quand, au printemps, mon frère revint d'Algérie, sa santé, quoique nécessitant encore des ménagements, ne nous inspirait plus d'inquiétudes; les carnets s'étaient enrichis d'une multitude d'indications précieuses. Une jolie étude sur Milianah, qui a trouvé place dans les Lettres de mon moulin; un conte, Kadour et Katel, dans Robert Helmont; Un décoré du 15 août, le petit Arabe Namoun, du Sacrifice, et enfin l'immortel Tartarin de Tarascon, voilà ce qu'Alphonse Daudet rapporta d'Algérie; riche butin, comme on voit, sans compter des visions de soleil, de paysages et de ciels bleus, dont son cerveau a gardé la féconde lumière.

En son absence, l'Odéon avait joué de lui la Dernière Idole, ce drame en un acte écrit en collaboration avec Ernest L'Épine. Quand mon frère était parti pour Alger, les répétitions de sa pièce allaient commencer; son collaborateur devait les diriger; mais il tomba malade au même moment, et j'eus la mission de les suivre. Tisserant, qui jouait le principal rôle, s'était chargé de la mise en scène, Mademoiselle Rousseil faisait ses débuts dans le personnage de la belle madame Ambroy, et, quoiqu'il ne s'agît que d'un acte, le théâtre comptait sur un succès.

Nos espérances communes ne furent pas trompées. Ceux qui assistaient à la première peuvent s'en souvenir. Si j'invoque leur témoignage, c'est pour prouver que je n'exagère en rien. Les vieux auteurs levaient la tête en disant: «Ce n'est pas du théâtre!» mais ils applaudissaient tout de même. Je vois encore Paul de Saint-Victor assis dans sa loge et battant des mains.

La salle était des plus brillantes. On savait que M. de Morny s'intéressait aux auteurs. Il était là, un peu surpris des chaleureuses approbations du public, sans bien comprendre ces scènes toutes d'émotions faites cependant pour arracher des larmes aux plus sceptiques; mais sa femme, enthousiasmée, y brisa son éventail. Dès le lendemain, j'expédiais à mon frère la nouvelle de son succès. Elle lui parvint au fond de je ne sais quelle contrée lointaine. Il m'a dit depuis qu'au milieu des péripéties de son splendide voyage, elle le laissa tout à fait insensible, tant Paris lui semblait en ce moment petit, éloigné et oublié.

L'année suivante, Marchal de Calvi exigea encore qu'il partît à l'approche des froids. Cette fois, il alla en Corse. Là, d'autres émotions l'attendaient. On en retrouve la trace dans ses contes;—lisez Marie Anto, le Phare des Sanguinaires, l'Agonie de la Sémillante,—et enfin le Nabab, où les souvenirs d'Ajaccio ont manifestement inspiré les combinaisons financières du coquin Paganetti et les scènes électorales racontées par Paul de Géry.

Après deux hivers passés ainsi loin de Paris, mon frère n'avait plus qu'à reprendre son train de vie; l'air tiède du Midi ne lui était plus indispensable. La prudence seule lui suggéra l'idée de s'éloigner de nouveau à la fin de 1863; mais il s'arrêta en Provence. Le séjour qu'il y fit fut laborieux. Il suffit de parcourir ses livres pour s'en convaincre.

C'est surtout à partir de cette époque que le Midi et les Méridionaux sont entrés dans son oeuvre. C'est à cette époque qu'il les a étudiés dans les paysages, dans la vie sociale, dans les moeurs, complétant l'observation quotidienne par le souvenir du passé, adaptant un trait saisi sur le vif à quelque personnage entrevu là ou ailleurs, se faisant l'historien des passions et des habitudes d'une race, comme d'autres se font les historiens des événements d'un pays.

Avec son procédé de ne rien décrire que ce qu'il a vu, de ne rien raconter que ce qui est arrivé, de tout emprunter à la réalité, affabulations, descriptions, personnages, toute découverte nouvelle faite par lui à travers les aventures des hommes, tout événement intérieur qui se passe sous ses yeux, sont autant de filons qui tôt ou tard enrichiront son domaine intellectuel. Je crois bien que c'est surtout à l'époque de son séjour en Provence qu'il a mesuré la puissance féconde de ce procédé, et qu'il s'est définitivement tracé la règle qu'il a depuis observée avec rigueur.

Quelles richesses littéraires ne lui doit-il pas, à cette discipline sévère de son esprit! Elle a donné à ses livres l'actualité, la modernité, c'est-à-dire l'une des conditions du succès dans une société emportée par la soif de jouir, brûlée par la fièvre, qui n'a plus le temps de se recueillir, de revenir sur les jours qu'elle a déjà vécus, et tourmentée cependant du désir de se voir revivre en des récits qui traduiront ses passions, ses vertus et ses vices, qui lui apprendront à se connaître, sans lui imposer l'obligation de s'étudier elle-même et sur elle-même.

Il est vrai que, pour mettre ce système en pratique avec fruit, il fallait une organisation spéciale, une flamme personnelle, un don de nature que les plus laborieux efforts ne sauraient donner à qui ne l'a pas trouvé dans son berceau. Émile Zola, appréciant le talent d'Alphonse Daudet, écrivait naguère: «La nature bienveillante l'a mis à ce point exquis où la poésie finit et où la réalité commence.» Voilà nettement définie la cause principale de la fortune littéraire de mon frère.

Mais pour comprendre les enjambées qu'il a faites depuis vers la renommée, il faut tenir compte de ce travail incessant de son esprit dont j'ai parlé, de son ambition constamment tournée vers le mieux. Malgré ses dons naturels, il aurait pu rester en chemin s'il ne les avait sans cesse excités, développés, affinés avec une volonté tenace, jamais lassée, toujours prête à s'affirmer pour rendre plus parfaite l'oeuvre de ses mains.

Les événements de la fin de l'Empire, les angoisses du siége de Paris, les tragédies de la Commune, tous ces épisodes émouvants qui semblent faire partie de notre histoire personnelle, tant ils ont pesé sur la destinée de chacun de nous, devaient inspirer et ont inspiré plus d'un écrivain. Les romanciers et les poëtes se sont servis de ces péripéties, les ont rappelées dans leurs vers ou encadrées dans les intrigues de leurs récits. D'où vient que nulle part elles ne sont plus vivantes que dans les pages que leur a consacrées Alphonse Daudet? C'est que justement il les a racontées en réaliste et en poëte. Sa flamme a doré la réalité, l'a parée non-seulement de toutes les grâces d'un style original et pénétrant, mais encore d'un accent de tendresse infinie qui provoque les larmes. Aussi le trait le plus ordinaire, serti par ce maître ouvrier, devient un joyau rare.

Voulez-vous un exemple de l'effet qu'il produit par les moyens les plus simples? Ouvrez les Contes du lundi et relisez la Dernière Classe. Nous sommes dans un pauvre village d'Alsace, le jour où, subissant la conquête, cette province française va devenir allemande. Pour la dernière fois, l'instituteur fait sa classe en français; il y a appelé les parents de ses élèves afin de leur adresser ses adieux, les prenant à témoin, à cette heure de deuil, de son ardent amour pour la patrie vaincue, et afin de déposer dans leur âme, avant de se séparer d'eux, la graine de patriotisme dont ils légueront la fleur à leurs enfants. Un petit élève, venu à l'école ce jour-là comme tous les jours, raconte cette scène. Et c'est tout, presque un fait divers que le journal de la ville voisine a peut-être inséré dans la chronique locale.

Voyez maintenant ce qu'est devenu ce fait divers sous la plume d'Alphonse Daudet. Sans y rien ajouter que l'émotion de son âme et la magie du style, sans prononcer un mot retentissant, un de ces mots un peu gros qui, dans les apostrophes du vaincu au vainqueur, sont comme la menace éternelle des représailles à venir, et qu'il eût été bien excusable d'employer en cette circonstance; sans dépasser le ton d'une froide narration, il a écrit huit pages qui sont la protestation la plus éloquente qu'on ait jamais élevée contre la loi barbare qui traite un peuple comme un bétail.

Si l'on veut chercher à travers son oeuvre d'autres preuves de ce don si personnel de faire revivre la réalité dans ses récits sans lui rien faire perdre de sa puissance, en lui donnant au contraire, par l'art d'arranger les mots, tout le relief de la vie, on les trouvera par centaines.

Je prends la mort du duc de Morny. Mon frère était là; il a suivi, heure par heure, ce drame intime, que la grande place tenue par le mourant allait transformer en un drame historique. Il a vu la maladie entrer dans le palais et la mort accrocher aux murailles les tentures noires. Il a saisi sur le vif l'effarement des politiques et des faiseurs, aux yeux de qui l'événement prenait les proportions d'une catastrophe. Il a entendu les commentaires des valets, partagés entre l'orgueil d'avoir servi un maître si puissant, le regret de le perdre et la hâte de se faire un sort ailleurs. Il a aidé à détruire les papiers intimes, la volumineuse correspondance, témoignage de la platitude humaine, que le mort n'a pas voulu laisser après soi. Il est entré dans la chambre au moment où l'embaumeur venait d'en sortir. Chacun de ces traits, recueillis au passage, est allé grossir le dossier des notes du romancier.

Maintenant, reprenez les pages du Nabab, dans lesquelles il a reconstitué ce saisissant tableau, dont Robert Helmont contient une première ébauche. N'eussiez-vous ouvert le livre que comme une oeuvre de pure imagination, fussiez-vous ignorant de l'histoire contemporaine au point de ne pouvoir discerner ce qu'il contient de vérité, vous ne sauriez lire ce chapitre où perce, entre le blanc des lignes, l'ironie provoquée dans l'esprit du conteur par ces spectacles de la vanité et de l'impuissance des hommes, sans deviner que la mort qu'il raconte était le symptôme précurseur d'une grande chute, que ce n'était pas seulement un duc impérial qui disparaissait, mais tout un immense édifice qui commençait à s'écrouler. L'exactitude de cette reproduction des choses vues, où ne se rencontre pas une seule allusion politique, la vie que leur a donnée le peintre, l'art avec lequel il fait passer dans son récit les angoisses dont il a surpris la trace sur les visages bouleversés, ont suffi pour révéler tout ce qu'il ne dit pas. L'effet reste saisissant, produit par des moyens si simples. Dans les oeuvres d'art, c'est la vraie marque du talent, j'entends le talent qui assure leur durée.

XIX

La mort du duc de Morny décida mon frère à réaliser un projet auquel il songeait depuis longtemps, le projet de recouvrer sa liberté. Il était trop véritablement homme de lettres pour persister, les premières difficultés vaincues, à vivre autrement que de sa plume. Il quitta le Corps législatif dès qu'il lui fut démontré que l'indépendance de ses idées pouvait y être compromise.

Ai-je besoin d'ajouter que, durant le séjour qu'il venait d'y faire, il n'avait ni écrit une ligne ni accompli un acte qui pussent être considérés comme un sacrifice de cette indépendance aux exigences de sa situation? Il a eu, sa vie durant, cette bonne fortune de vivre dégagé de tout lien politique. «Je suis légitimiste», avait-il dit à M. de Morny, en entrant pour la première fois dans son cabinet. Cette petite fanfaronnade de Méridional était moins une vérité, même alors, qu'une manifestation de fierté native et peut-être un hommage aux opinions professées dans la maison paternelle. Mais ce mot, mon frère ne le dirait plus aujourd'hui.

Ce n'est pas qu'il ait eu depuis le loisir ou la volonté de se faire un sentiment bien net du régime qui convient le mieux à la France, c'est mépris pour la politique. Ce mépris, il l'a exprimé un jour, en des accents indignés, dans l'épilogue de Robert Helmont:

«Ô politique, je te hais! Je te hais parce que tu es grossière, injuste, criarde et bavarde; parce que tu es l'ennemie de l'art, du travail; parce que tu sers d'étiquette à toutes les sottises, à toutes les ambitions, à toutes les paresses. Aveugle et passionnée, tu sépares de braves coeurs faits pour être unis; tu lies, au contraire, des êtres tout à fait dissemblables. Tu es le grand dissolvant des consciences, tu donnes l'habitude du mensonge, du subterfuge, et, grâce à toi, on voit des honnêtes gens devenir amis de coquins, pourvu qu'ils soient du même parti. Je te hais surtout, ô politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans nos coeurs le sentiment, l'idée de la patrie…»

Après avoir lu cette virulente apostrophe, il paraîtra difficile de classer mon frère dans un parti quelconque, quelles que soient d'ailleurs les amitiés qu'il s'est faites à droite et à gauche, parmi les admirateurs de son talent, ou de croire qu'il cherche à se classer sous une étiquette. Il a eu trop souvent à se féliciter de cette heureuse indépendance pour être disposé à l'abdiquer.

Il en est plus d'un qui regrette aujourd'hui de n'avoir pas suivi son exemple. Sans professer comme lui pour la politique un mépris poussé jusqu'à la haine, tout en reconnaissant que le malheur des Français a eu surtout pour cause leur indifférence politique en d'autres temps, il faut avouer que plus nous allons, et moins les lettrés et les délicats auront à se louer de s'être jetés dans la mêlée de nos polémiques quotidiennes. Vainqueur, on y récolte l'envie; vaincu, l'injustice. Les ressentiments politiques sont les plus implacables.

J'en sais quelque chose, moi qui me considère comme un ami passionné de la liberté, qui ne l'ai jamais trahie, et à qui certains hommes n'ont cependant pas pardonné la modeste part que j'ai eue dans l'acte, inopportun peut-être, mais rigoureusement légal, du Vingt-Quatre Mai. J'ai eu beau, quand en 1876 le verdict électoral vint nous prouver que nous nous étions trompés, abandonner volontairement les fonctions que j'occupais; j'ai eu beau, sous le Seize Mai, quand mes amis m'invitaient à les reprendre, m'y refuser; j'ai eu beau m'abstenir depuis de tout dénigrement systématique contre un régime dont j'avais attaqué, en d'autres circonstances, les défenseurs, les hommes dont je parle n'ont pas désarmé, ont continué à me traiter en ennemi, encore que je ne provoquasse ni leurs faveurs ni leur colère.

Ils n'ont même pas épargné mes travaux littéraires, à propos desquels certains d'entre eux écrivaient, en parlant de moi: «Daudet!… pas celui qui a du talent l'autre», croyant faire à mon amour propre une blessure profonde par ce rappel malveillant des succès de mon frère. La sérénité avec laquelle je m'en exprime aujourd'hui leur prouvera combien ils se sont trompés; je n'y fais allusion que pour démontrer cette implacabilité des ressentiments nés de la politique, à laquelle Alphonse Daudet a échappé.

Une fois rendu à lui-même, il fut tout entier aux lettres. Alors a commencé cette longue série de contes, de comédies, de drames, de romans, qui ont consacré sa réputation, en marquant, étapes par étapes, la persévérante ascension de son talent. Il publiait successivement les Lettres de mon moulin, recueil composé de ses impressions méridionales; le Petit Chose, inspiré en partie par notre enfance, écrit en plein hiver dans une modeste propriété du Languedoc où, pendant plusieurs semaines, il vécut seul, comme un ermite, ayant pour unique compagnon un vieux Montaigne, dont la lecture le reposait de ses veilles laborieuses; il faisait jouer aux Français l'OEillet blanc, à l'Opéra-Comique les Absents, au Vaudeville le Frère aîné et le Sacrifice.

Durant ses haltes dans le monde des théâtres, il récoltait une riche moisson de notes et d'observations sur les comédiens, mettant en grange le grain fécond d'où devaient sortir plus tard le Delobelle de Fromont jeune et Risler aîné et les judicieuses appréciations qu'on peut relire dans la collection de ses feuilletons dramatiques de l'Officiel, à travers lesquels il a éparpillé les premiers chapitres d'une histoire de la critique théâtrale.

À propos de cette partie de son oeuvre, j'ai souvent entendu des gens s'étonner que ses pièces n'aient pas rencontré auprès du public la même faveur que ses livres. Il est certain qu'il n'a jamais remporté une de ces victoires scéniques qui sont une fortune pour un auteur ou pour un théâtre. Je ne parle pas des pièces qu'il a tirées de ses romans. Celles-là ne sont venues à la scène que protégées par le souvenir du retentissement qu'elles avaient eu sous leur première forme; et encore ce souvenir a-t-il quelquefois pesé sur elles, plus qu'il ne leur a servi, surtout quand le public ne rencontrait plus au théâtre, dans leur intégrité, dans leur cadre descriptif, les types qui l'avaient le plus charmé. Quant aux autres, à l'exception peut-être de la Dernière Idole, elles ont ordinairement apporté à leur auteur plus de déboires que de satisfaction.

Je suis presque tenté de voir dans ce fait indéniable une preuve de sa supériorité ou, si l'on préfère, de l'infériorité de l'art scénique. C'est surtout aux détails que les livres d'Alphonse Daudet doivent leur plus grand attrait, aux détails, aux descriptions, à l'analyse des événements, à la composition des personnages, à je ne sais quoi de personnel, d'original, de séduisant, que la convention théâtrale brise impitoyablement. Ses qualités sont justement contraires à celles qu'exige la scène moderne, où la langue est peu, où le fait ne vaut que par la manière dont il saisit le regard et l'intérêt du spectateur.

En une seule circonstance, mon frère a tenté d'écrire un drame accommodé au goût du jour, sous une forme qui ne laissait aucune place à ses expansions de poëte. Il s'est laissé circonvenir par des gens de théâtre: il a fait Lise Tavernier, et il a échoué. On peut objecter que l'oeuvre était grotesquement montée. Nous étions en 1872, à l'Ambigu, sous la direction Billion; c'est tout dire. Mais, même mise en scène par un directeur plus soucieux de la dignité de l'art, je ne crois pas qu'elle eût produit un meilleur résultat.

À la fin de cette année, Alphonse Daudet a donné la mesure de ce qu'il peut au théâtre, avec l'Arlésienne. Il a vêtu cette idylle tragique des plus brillantes parures; il en a caressé les périodes avec amour, comme les stances d'une pastorale; dans un décor de Provence, il a fait résonner tout le clavier de la passion; du jour où il a commencé cette oeuvre, il a eu la fièvre; cette fièvre n'est tombée que le soir de la première, dans la lassitude et la déception d'une victoire douteuse; les perles les plus fines de son écrin, il les avait répandues à profusion dans chaque phrase; il a écrit là des pages qu'on ne peut lire sans qu'une poignante émotion vous étreigne l'âme.

Cependant, au théâtre, l'effet n'a pas répondu à son attente. Est-ce que l'action était trop locale? Est-ce que Mireille avait épuisé l'intérêt des Parisiens pour les choses de Provence? Est-ce que sur une autre scène que le Vaudeville, dans un autre milieu que ce coin de la Chaussée d'Antin, si férocement blagueur, l'Arlésienne aurait eu une autre destinée? Je suis assez disposé à le croire, car il s'en est fallu de bien peu que ce succès incertain, suffisant, tel qu'il fut, à honorer une carrière d'écrivain, se transformât en un triomphe incontesté.