The Project Gutenberg eBook of Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse
Title: Mon frère et moi; souvenirs d'enfance et de jeunesse
Author: Ernest Daudet
Release date: January 10, 2010 [eBook #30915]
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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MON FRÈRE ET MOI
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
PAR
ERNEST DAUDET
PARIS
E. PLON et Cie
1882
_AU LECTEUR
Alphonse Daudet, à qui sont consacrés ces souvenirs, est aujourd'hui dans la plénitude de sa renommée. Ses oeuvres, qu'éditeurs et journaux se disputent, sont traduites dans toutes les langues, populaires à Londres comme à Paris, à Vienne comme à Berlin, à New-York comme à Saint-Pétersbourg. Si les notes intimes et personnelles qu'on va lire avaient besoin d'une justification, je n'en voudrais pas invoquer d'autre que cette légitime notoriété si bien faite pour les expliquer.
Quant à l'attrait particulier qu'elles peuvent offrir résultant de la parenté qui unit à celui qui en est l'objet celui qui les a écrites, je n'en dirai qu'un mot. Depuis qu'Alphonse Daudet est venu au monde, la vie ne nous a guère séparés. Je reste convaincu que personne ne saurait parler de l'homme et de l'écrivain avec plus d'exactitude que moi, si ce n'est lui; et j'ai en outre l'avantage de pouvoir en dire ce qu'assurément il n'oserait pas en dire lui-même.
Longtemps mon esprit a été obsédé par la tentation d'écrire ce récit, de fixer, de préciser des souvenirs dont Alphonse Daudet lui-même s'est inspiré souvent dans ses romans et dans ses études. Je me disais qu'en un temps où le roman tend de plus en plus à ne s'alimenter que de vérité, où le besoin de sincérité s'impose impérieusement à quiconque tient une plume, ces notes vraies sur un passé déjà lointain n'avaient pas moins chance de plaire qu'une oeuvre de fiction qui ne doit son succès qu'à l'effort de l'auteur pour reproduire exactement l'homme et la vie.
C'est sous cette forme que l'obsession dont je parle a longtemps hanté mon esprit. Peut-être l'aurais-je dominée et n'eût-elle jamais eu raison de mes scrupules, sans l'effort de quelques amis qui se sont attachés à me démontrer que je devais à l'histoire littéraire de ce temps ces documents sur mon frère, et que j'étais tenu d'écrire mon récit, dussé-je en ajourner indéfiniment la publication.
Je le commençai donc, ainsi qu'un travail destiné à ne pas sortir du cercle de l'intimité. Mais le destin en avait décidé autrement; il n'était pas encore achevé qu'une affectueuse violence le livrait à la publicité, sous ce titre: «Alphonse Daudet, par Ernest Daudet.»
On m'accordera la liberté de dire que le succès en fut très-vif auprès des lecteurs de la_ Nouvelle Revue. _En revanche, mon frère, que je n'avais pu consulter, car nous étions alors éloignés l'un de l'autre, lui en Suisse, moi en Normandie, s'émut un peu de se voir traité «comme on ne traite que les morts». Il m'écrivait: «Je suis vivant et bien vivant, et tu me fais entrer trop tôt dans l'histoire. J'en sais qui diront que je me suis fait faire une réclame par mon frère.»
Fondée ou non, l'objection venait tardivement. Le livre était lancé; il n'y avait plus qu'à le laisser aller. C'est ce que j'ai fait d'accord avec Alphonse Daudet, après avoir, sur son désir, supprimé des appréciations élogieuses de son talent, sans autorité sous ma plume amicale, et modifié le titre primitif qu'il jugeait trop bruyant. Il m'a conseillé celui qui figure en tête de ce volume, et quoique j'aie toujours professé la profonde horreur du «moi», j'avais tant à me faire pardonner pour ma tentative audacieuse, que j'ai accédé sans discussion à son désir.
Telle est la courte histoire de mon livre. Je la devais au public, à la bienveillance duquel je le confie. Je n'y ajouterai qu'un mot. On me pardonnera si je me mets en scène à côté de mon frère. Nos existences ont été si étroitement unies que je ne pouvais parler de lui sans parler aussi de moi. Je me suis efforcé de le faire discrètement, ces pages étant inspirées avant tout par une grande tendresse fraternelle et une non moins grande admiration._
E. D.
I
Le nom de Daudet est assez répandu dans le Languedoc. Quelques-unes des familles qui le portent en ont supprimé la dernière lettre: Daudé d'Alzon, Daudé de Lavalette, Daudé de Labarthe. On le trouve fréquemment dans la Lozère, à Mende et à Marvejols, sous sa double orthographe. Au dix-huitième siècle, un graveur, un critique d'art, un ingénieur, deux théologiens protestants le firent connaître; un chevalier Daudet écrivit et fit imprimer la relation d'un voyage de Louis XV à Strasbourg.
Ces Daudé ou Daudet, tous originaires des Cévennes, ont-ils eu un berceau commun? On peut le supposer. Ce qui est plus certain, c'est que la branche de laquelle nous sommes issus, Alphonse et moi, a poussé dans un petit village nommé Concoules, à quelques lieues de Villefort, dans la Lozère, au point où ce département se réunit à ceux de l'Ardèche et du Gard.
Au commencement de la Révolution, notre grand-père, simple paysan à l'esprit plus ouvert que cultivé, était descendu de ces montagnes sauvages avec son frère pour se fixer à Nîmes et y exercer la profession de taffetassier (tisseur de soie). Il s'appelait Jacques; son frère, Claude. Royaliste exalté, Claude périt massacré en 1790, pendant les sanglantes journées de la «Bagarre». Peu s'en fallut que Jacques aussi trouvât la mort dans des conditions non moins tragiques.
C'était en pleine Terreur. L'échafaud restait en permanence sur l'esplanade de Nîmes. On y fit monter en un seul jour trente habitants de Beaucaire, prévenus de complicité avec les conspirateurs royalistes du Vivarais, artisans pour la plupart, car il est à remarquer que dans le Midi, c'est parmi le peuple que les jacobins semblaient recruter de préférence leurs victimes. Ces malheureux allèrent au supplice en chantant le Miserere. Arrivé depuis peu de ses montagnes, Jacques Daudet se trouva sur leur passage. Son âme s'ouvrit à la pitié, ses yeux s'emplirent de larmes.
—Ah! li paouri gent! (Ah! les pauvres gens!) s'écria-t-il.
Il fut aussitôt entouré d'individus appartenant à l'escorte des condamnés, qui le maltraitèrent en le poussant dans le lugubre cortége, en le menaçant de l'exécuter sans jugement. Par bonheur, l'un d'eux, moins exalté que les autres, le pressa de fuir et favorisa sa fuite. Notre Cévenol se hâta de disparaître et profita de la leçon, car on ne l'entendit plus jamais manifester ses sentiments dans les rues.
Le temps emporta ces sombres années. Sous le Consulat, on retrouve Jacques Daudet à la tête d'un important atelier de tissage, que les grands fabricants de la ville ne laissaient guère chômer. L'industrie des tissus de soie était alors florissante dans Nîmes; elle fournissait à la consommation des cravates, des robes, des foulards, ces belles étoffes brochées qui égalaient en perfection les plus fins produits de la fabrique lyonnaise. Elle alimentait dans la ville et dans les communes voisines des centaines de métiers; elle faisait brillante figure à côté de cette énorme production de tapis, de châles, de lacets, qui portait la renommée du commerce nîmois jusque dans l'Orient.
Jacques Daudet se lassa bientôt de n'être qu'un ouvrier. Il fonda une maison de vente et ne tarda pas à acquérir une petite fortune. Dans l'intervalle, il s'était marié; de son mariage étaient nés deux fils et trois filles. C'est son quatrième enfant, Vincent, qui fut le père d'Alphonse Daudet et le mien.
Un joli homme à vingt ans que ce Vincent, avec sa tête bourbonienne, ses cheveux noirs, son teint rosé, ses yeux à fleur de tête, serré dans une étroite redingote et cravaté de blanc, connue un magistrat,—habitude qu'il conserva toute sa vie. Son instruction n'avait pas dépassé le rudiment du latin, son père l'ayant «attelé aux affaires» dès l'âge de seize ans. Mais il avait couru le monde, la Normandie, la Vendée, la Bretagne,—en ce temps-là, c'était le monde,—conduisant lui-même une voiture toute pleine des produits de la maison paternelle, qu'il vendait dans les villes aux grands négociants de ces contrées, voyageant nuit et jour, hiver comme été, deux pistolets dans un petit sac vert pour se défendre contre les malandrins.
Ces moeurs commerciales d'une époque qui ne connaissait ni le télégraphe ni les chemins de fer se sont transformées aujourd'hui. Mais elles avaient vite fait de former un homme au contact des difficultés, des aventures, des responsabilités qu'elles engendraient. À vingt ans donc, Vincent Daudet était un gaillard tout feu, tout flamme, prudent, rangé,—catholique et royaliste, il n'est pas besoin de le dire,—digne en tout des braves gens qui l'avaient mis au monde; en outre, tout à fait séduisant, ce qui ne gâte rien.
II
En ce temps-là,—vers 1829,—la maison Daudet était en relations suivies d'affaires avec la maison Reynaud, à qui elle achetait les soies en fil, nécessaires à la fabrication des tissus. Une fameuse race aussi que celle des Reynaud, comme on va le voir. Son berceau se trouve encore dans les montagnes de l'Ardèche,—une vieille et confortable maison, appelée «la Vignasse», plantée sur des amas de roches brisées, parmi les châtaigniers et les mûriers, et dominant la vallée de Jalès où eurent lieu, de 1790 à 1792, les rassemblements royalistes provoqués par l'abbé Claude Allier et le comte de Saillans, agents des princes émigrés.
La Vignasse avait été achetée le 10 juin 1645 par Jean Reynaud, fils de Sébastien Reynaud, de Boisseron. C'était alors un petit domaine où vint s'établir Jean Reynaud après son mariage, et sur lequel il construisit l'habitation qui appartient encore à sa descendance. De 1752 à 1773, l'un de ses héritiers, notre bisaïeul, eut six fils et trois filles. Deux de celles-ci se marièrent; la troisième se fit religieuse au monastère de Notre-Dame de Largentière, dont sa grand'tante maternelle, Catherine de Tavernos, était alors supérieure. Quant aux six garçons, dont l'un fut notre grand-père, ils eurent pour la plupart des aventures qui méritent d'être signalées ici.
L'aîné, Jean, resta dans la maison paternelle, y fit souche de braves gens; son petit-fils, Arsène Reynaud, y réside encore, plein de vie et de santé, malgré son grand âge, honoré, estimé et donnant autour de lui l'exemple des plus mâles vertus.
Le second, Guillaume, «l'oncle le Russe», se rendit à Londres sous la Révolution et y fonda un grand commerce d'articles de Paris. Les émigrés français ayant été expulsés d'Angleterre, il partit pour Hambourg, d'où il gagna la Russie, en transportant son commerce à Saint-Pétersbourg. À force d'adresse, il parvint à se faire nommer fournisseur de la cour et eut vite gagné une fortune estimée à trois cent mille francs, chiffre considérable pour le temps.
Par quelles circonstances se trouva-t-il mêlé à la première conspiration contre Paul Ier? Nous ne l'avons jamais bien su. Cette conspiration ayant échoué, l'oncle Guillaume entendit prononcer contre lui une sentence qui confisquait ses biens et ordonnait sa déportation en Sibérie. Il y fut conduit à pied, enchaîné, avec la plupart de ses complices. D'abord plus heureux qu'eux, il parvint à s'échapper, en se mêlant à la suite d'un ambassadeur que le gouvernement russe envoyait en Chine. Malheureusement, il fut reconnu au moment de franchir la frontière et renvoyé en Sibérie. Il y serait probablement mort, si le succès de la seconde conspiration contre le czar Paul, étranglé, on s'en souvient, en 1801, n'eût mis un terme à son exil. Alexandre Ier signa sa grâce et lui restitua sa fortune.
L'oncle le Russe rentra en France sous la Restauration et se fixa à Paris, où il mourut en 1819, en léguant son héritage à sa gouvernante, une certaine Catherine Dropski, qui vivait près de lui depuis vingt ans et qui disparut, sans laisser le temps à la famille dépouillée de lui adresser des réclamations.
Le troisième fils de Jean Reynaud se nommait François. C'est celui que nous désignons encore sous le nom de «l'oncle l'abbé». Un beau type de prêtre et de citoyen que cet abbé Reynaud, dont ses petits-neveux ont le droit de parler avec quelque fierté. Rarement un homme réunit en lui plus de dons. Ceux qui l'ont connu ne prononcent son nom qu'avec une admiration respectueuse.
Désireux d'entrer dans les ordres, il fit ses premières études aux Oratoriens d'Aix, avec le dessein de rester dans cette célèbre congrégation et de se vouer à l'enseignement; mais, rappelé bientôt par son évêque, qui tenait à le garder dans son clergé diocésain, il les continua au séminaire de Valence, d'où il alla, en 1789, occuper une modeste cure dans le Vivarais. Ayant refusé d'adhérer à la constitution civile du clergé, mais ne voulant prendre aucune part aux complots qui s'ourdissaient autour de lui, il partit pour Paris sous un déguisement, avec la pensée d'y vivre auprès de son frère Baptiste, dont je parlerai tout à l'heure.
Peu après son arrivée à Paris, il assistait à la séance de la Convention dans laquelle furent votées des mesures rigoureuses pour empêcher les suspects de quitter la capitale. Sans attendre la fin de cette séance, il alla prendre le coche de Rouen. Quelques jours plus tard, il était à Londres, où il attira son frère Guillaume.
Pendant le long séjour qu'il fit en Angleterre, l'oncle l'abbé vécut loin de la société des émigrés, dont il désavoua toujours l'attitude et les menées. Ayant épuisé ses ressources, et devenu professeur, il était entré à ce titre chez un savant qui élevait un petit nombre de jeunes gens appartenant à l'aristocratie britannique. Là, il donna à ses propres études, le complément qui leur manquait; il étudia spécialement la langue anglaise; elle lui devint bientôt si familière qu'il put l'enseigner à Londres même. Durant ce séjour, il fut le héros d'une aventure dont il ne parlait plus tard qu'avec une émotion profonde.
Il avait cru devoir cacher sa qualité de prêtre aux personnes avec qui il entretenait des relations. Dans une des familles où il était reçu, se trouvait une jeune fille, belle, distinguée et riche. Elle s'éprit de cet exilé, touchée par sa grâce naturelle, son doux regard et surtout par la dignité de sa vie. Comme il ne paraissait pas comprendre les sentiments qu'il avait inspirés, elle pria son père de lui en faire l'aveu, offrant de le suivre en France le jour où il y retournerait. Tout ce qu'on pouvait présenter de plus flatteur à l'imagination d'un jeune homme, les perspectives d'un brillant avenir, les joies d'un profond amour, fut mis en oeuvre pour séduire François. Mais sa conscience lui dictait d'autres devoirs, et sans trahir son secret, il refusa le bonheur qu'on lui offrait. N'y a-t-il pas dans ce simple épisode un adorable sujet de roman?
Enfin l'exil prit fin. L'abbé Reynaud fut rayé, sous le Consulat, de la liste des émigrés. Il rentra en France, décidé à continuer cette carrière de l'enseignement que l'exil lui avait ouverte. Appelé à la direction du collége d'Aubenas, il y passa peu de temps. En 1811, il était nommé principal du collége d'Alais. C'est là qu'il vécut jusqu'au jour de sa mort, c'est-à-dire pendant vingt-quatre ans, universitaire passionné, attaché à ce collége qu'il avait réorganisé et rendu florissant, refusant, pour ne pas le quitter, les plus hautes positions, l'épiscopat même, faisant revivre, a dit un de ses biographes, l'image du bon abbé Rollin.
C'était la mansuétude en action. Sa tolérance égalait son libéralisme, et dans un pays où les dissidences religieuses ont engendré tant de maux, il pratiquait cette maxime: qu'en matière de foi, la contrainte ne saurait produire que des fruits amers.
Sous le ministère Villèle, il eut à soutenir une longue lutte contre les Jésuites. Ceux-ci voulaient lui prendre son collége. Ils recoururent aux plus blâmables manoeuvres pour l'en faire sortir. Mais son indomptable énergie fut à la hauteur de leurs efforts; la victoire lui resta.
À une telle vie, il fallait une fin héroïque. Le 1er juillet 1835, éclata dans Alais l'épidémie du choléra. Elle devint si violente, que le collége dut être fermé. L'abbé Reynaud avait alors soixante et onze ans. Avant de partir, les professeurs firent auprès de lui une démarche pour l'engager à quitter Alais.
—Je dois rester à mon poste de prêtre, répondit-il, là où il y a des affligés à consoler et des malheureux à secourir; si je m'éloignais, je ne me déshonorerais pas moins qu'un officier qui, à la veille d'une bataille, abandonne son drapeau et ses soldats.
Dès le lendemain, il allait s'installer à l'hôpital, où, pendant plus de deux mois, il se prodigua avec le plus admirable dévouement. Le 10 septembre, il fut à son tour brusquement atteint, et mourut le surlendemain, victime d'un devoir que son grand âge aurait pu le dispenser de remplir avec une si périlleuse ardeur.
Le nom de l'abbé Reynaud est resté populaire à Alais, et si je me suis étendu sur les causes de cette popularité, c'est que ce fut le souvenir de cet homme de bien qui ouvrit les portes du collége à son petit-neveu, Alphonse Daudet, lorsque longtemps après, à peine âgé de seize ans, obligé de gagner sa vie, il alla y solliciter une place de maître d'étude. Relisez le récit des souffrances du «Petit Chose» devenu «pion» au collége de Sarlande.
Il me reste à parler encore de trois des fils Reynaud; je le ferai brièvement.
L'un d'eux, Baptiste, était parti de bonne heure pour Paris. Entré comme commis chez le chapelier de la cour, le fameux Lemoine, son intelligence et sa bonne mine le firent désigner pour «le dehors». C'est lui qui allait aux Tuileries essayer les chapeaux de la reine et des princesses; il allait de même chez les femmes à la mode, chez les élégants du jour. À ce métier, il acquit rapidement les connaissances les plus variées; il fut vite au courant des commérages de la société d'alors. Aussi, que de souvenirs sa mémoire avait gardés de ce temps!
«L'oncle Baptiste» est le seul de nos grands-oncles qu'Alphonse et moi ayons connu. C'était déjà un vieillard, resté propret, frais et rose, comme aux jours de sa belle jeunesse, mais parlant peu de son passé devant nous qui n'étions que des enfants. Ce que nous en savons, il l'avait raconté à sa famille. Il aimait à l'entretenir de son séjour à Paris, des personnages avec qui il avait été lié, Collin d'Harleville entre autres, et de ses campagnes comme volontaire dans l'armée de Dumouriez.
Dans le Petit Chose, il est question d'un oncle Baptiste. Mais ce personnage de roman n'a de commun avec notre aïeul que le nom. Alphonse Daudet l'a créé de pièces et de morceaux, c'est-à-dire de divers traits empruntés à d'autres membres de la famille.
Les deux jeunes frères de Baptiste, qui se nommaient Louis et Antoine, furent loin d'avoir une destinée aussi aventureuse que leurs aînés. Ils s'étaient mariés tous deux en Vivarais, dans le voisinage de la maison paternelle. Louis y demeura; Antoine, celui qui fut notre grand-père maternel, étant devenu veuf, quitta le pays vers la fin du siècle, afin d'aller s'établir à Nîmes, où il créa un important établissement pour l'achat et la revente des soies.
À cette époque, les éleveurs de vers à soie des Cévennes et du Vivarais, les petits filateurs, venaient à Nîmes apporter leurs produits. On les voyait, pendant plusieurs jours, circuler dans la ville, avec leur habit de bourrette à pans très-courts, leurs bas de laine noire, leurs gros souliers ferrés, les cheveux en queue, créant les cours sur ce marché improvisé. Là, toutes les opérations se faisaient au comptant, en belles espèces sonnantes, et comme un kilogramme de soie valait de cinquante à quatre-vingts francs, c'était, pendant cette période, dans les magasins où les montagnards écoulaient leurs marchandises, un roulement d'écus à faire se pâmer d'aise Harpagon. Puis, les ventes finies, ces braves gens, pliant sous le poids de leur sacoche, s'en retournaient chez eux, qui au Vigan, qui à Largentière, qui à Villefort.
Cette industrie, qui a longtemps enrichi le Languedoc, la Provence et le Comtat, est morte aujourd'hui, tuée par la maladie des vers à soie. La crise qui a ruiné le Midi a commencé par là. Puis sont venues les découvertes chimiques qui ont arrêté la production de la garance, si florissante dans le département de Vaucluse. Le philloxera, enfin, a été le dernier coup. Les fortunes les mieux assises n'y ont pas résisté. Mais, au temps dont nous parlons, on était bien loin de prévoir ces catastrophes, et, comme toute la France, le Midi se laissait emporter par le fécond mouvement commercial qui atteignit son plus grand développement sous la Restauration.
Antoine Reynaud fut de ceux qui dans Nîmes surent le mieux en profiter. Il était devenu l'un des plus importants acquéreurs des soies du Midi. Il les revendait ensuite aux grands tisseurs de Nîmes, d'Avignon, de Lyon, soutenant sur ces divers marchés la concurrence contre les produits similaires de Lombardie et du Piémont. Il fit à ce métier une belle fortune, aidé par ma grand'mère, car, vers 1798, il s'était remarié avec une jeune femme originaire comme lui du Vivarais, qu'il y avait rencontrée en allant embrasser son frère aîné à la Vignasse.
III
Notre grand'mère était morte plusieurs années avant ma naissance; mais j'ai entendu assez souvent parler d'elle pour affirmer que ce n'était point une âme ordinaire. Plébéienne au sang chaud, royaliste convaincue, trempée dans les rudes épreuves de la Terreur, elle rappelait par sa beauté, ses formes sculpturales, ses yeux largement fendus, quelques-uns des portraits du peintre David.
Lorsque Antoine Reynaud la connut, elle avait vingt ans; elle était veuve d'un premier mari, mort fusillé dans l'une de ces échauffourées de la Lozère contre lesquelles la Convention envoya un de ses membres, Châteauneuf-Randon.
De ce mariage, un fils lui restait. Elle avait couru avec lui les plus effroyables périls. Décrétée d'accusation en même temps que son mari, elle s'était réfugiée à Nîmes, où résidait une partie de sa famille, tandis que lui-même fuyait d'un autre côté. Là, elle vivait obscure et cachée, attendant la fin des mauvais jours. Un matin, elle commit l'imprudence de sortir, son enfant dans les bras. La fatalité la plaça sur le passage de la déesse Raison, qu'on promenait processionnellement dans les rues, et voulut que la citoyenne à qui était échue cette haute et passagère dignité connût notre grand'mère. Du plus loin qu'elle l'aperçut, elle l'interpella, en criant:
—Françoise! à genoux!
Ma grand'mère avait à peine dix-sept ans, la repartie prompte et l'ironie facile. Elle répondit à cet ordre par un geste de gamin. La foule se précipita sur elle: «Zou! zou!» Elle prit sa course à travers la ville, pressant son enfant contre son sein, atteignit un faubourg et put rentrer chez elle par le jardin, en passant sur l'étroite margelle d'un puits, au risque de s'y laisser choir. Elle disait plus tard:
—Un chat n'aurait pas fait ce que j'ai fait ce jour-là.
Elle était sauvée momentanément; mais trop de périls menaçaient sa sûreté pour qu'il lui fût possible de rester à Nîmes. Elle partit le même soir pour le Vivarais.
Elle dut faire une partie de la route à pied, voyageant à petites journées, logeant à la fin de ses longues marches dans une ferme ou chez des curés constitutionnels à qui de bonnes âmes l'avaient recommandée. Ce fut pendant ce voyage, traversé par les plus cruelles angoisses, qu'elle apprit la mort de son mari.
Elle était arrivée la veille dans un pauvre village nommé Les Mages. Logée au presbytère, elle fut douloureusement impressionnée en entrant dans la chambre qui lui était destinée. Le cimetière s'étendait sous ses croisées; la lune dessinait dans la nuit les croix des tombes. Il lui fut impossible de s'endormir.
Puis, ce fut l'enfant qu'elle allaitait qui parut à son tour saisi de terreur. Rouge et les yeux hagards, le pauvre petit être cria et pleura toute la nuit, se débattant dans les bras de sa mère qui s'efforçait en vain de l'apaiser.
Quelques heures plus tard, ma grand'mère apprenait que son mari était mort, non loin de là, fusillé, au petit jour. Elle ne cessa jamais de croire que son fils avait eu durant cette affreuse nuit la vision du supplice de son père.
À la suite de ces émotions, elle perdit son lait. L'enfant, confié à ses grands parents, fut nourri par une chèvre. Quant à ma grand'mère, son signalement était donné de tous côtés dans le pays, la gendarmerie à sa poursuite. Elle eut alors l'existence vagabonde d'une fugitive, rôdant de toutes parts sous des déguisements, ne rentrant chez elle qu'à la nuit noire pour y dormir.
Par une circonstance singulière, la seule personne qui connût le secret de sa retraite était une ardente patriote, maîtresse de l'un des conventionnels en mission dans le Vivarais et le Gévaudan. Cette femme s'était prise de sympathie et de pitié pour la proscrite. Elle la tenait au courant des mesures ordonnées contre elle, et chaque matin ma grand'mère pouvait s'éloigner des lieux où sa liberté était plus particulièrement menacée.
Un jour, cependant, que brisée de fatigue et vêtue comme une pauvre gardeuse de vaches, elle s'était assise au bord d'un chemin, elle vit apparaître deux gendarmes qui lui demandèrent si elle n'avait pas vu passer «la nommée Françoise Robert»,—c'était son nom. Comme on pense, elle répondit négativement. Les gendarmes l'ayant interrogée pour savoir en quel endroit elle se rendait, elle nomma au hasard un village des environs.
—C'est justement là que nous allons, reprit l'un d'eux en tordant sa moustache de l'air le plus galant. Monte derrière moi, nous t'y conduirons.
Elle protesta en pleurant qu'elle était honnête fille, et les gendarmes attendris s'éloignèrent après lui avoir fait des excuses.
Une autre fois, les ayant aperçus à l'extrémité du chemin qu'elle suivait, elle se jeta dans une prairie où un berger faisait paître ses moutons. Elle lui mit un écu dans la main, puis lui prit vivement son chapeau et son manteau, se coiffa de l'un, se drapa dans l'autre, en disant:
—Brave homme, ne me perdez pas; je suis votre goujat.
Le berger garda le silence, et les gendarmes passèrent sans se douter que ce pauvre petit bergerot, dont un feutre couvrait le visage et les cheveux, et qui s'appuyait tout ensommeillé sur un bâton, n'était autre que cette Françoise Robert qu'ils cherchaient vainement depuis tant de jours.
Quatre années s'étaient écoulées après ces événements, lorsque Antoine Reynaud rencontra Françoise. Il s'éprit d'elle, l'épousa en adoptant son fils et la ramena à Nîmes. Notre grand'mère possédait une rare intelligence et une extraordinaire intrépidité d'âme. Dans la maison de son mari, ces qualités se développèrent et portèrent les plus heureux fruits. Elle s'éleva en même temps que lui, et dans aucune circonstance ne se trouva au-dessous de l'état social qu'il s'était peu à peu créé. Elle fut une compagne aimante et fidèle, une collaboratrice discrète et sûre. Elle contribua pour une bonne part au fondement d'une fortune qui ne devait pas lui survivre longtemps, mais qu'elle avait eu le mérite d'édifier pour une bonne part.
On ferait un gros volume avec les traits les plus intéressants de la vie de notre grand'mère: le courage qu'elle déploya, un certain soir où son mari fut victime d'une tentative d'assassinat; les manifestations de sa haine contre Napoléon; sa joie au retour des Bourbons, tous ces épisodes d'une vie de bourgeoise honnête et énergique. Et avec cela un entrain de tous les diables, un esprit de décision peu commun chez les femmes, une singulière habileté pour vaincre les obstacles, des témérités d'homme, un tempérament vigoureux, une santé florissante malgré les fatigues de ses grossesses successives.
Ce fut sous la Restauration que la fortune de nos grands parents atteignit à son apogée. Ils avaient alors six enfants, y compris celui du premier lit, assimilé aux autres: trois garçons et trois filles. Tout ce petit monde grandissait dans l'aisance. Le commerce, prudemment conduit, faisait couler le Pactole dans la maison. Madame Reynaud occupait une grande place dans la société, où son opinion faisait loi. Elle avait sa loge au théâtre, une belle propriété à quelques lieues de la ville. Elle était de toutes les fêtes, et plus particulièrement de celles qui suivirent le retour des Bourbons. Vers 1829, à l'époque où les Daudet entretenaient avec les Reynaud d'étroites relations d'affaires, cette prospérité n'avait fait que s'accroître; il ne semblait pas que l'essor pût en être arrêté.
Telle était la famille dans laquelle le jeune Vincent Daudet rêvait d'entrer. L'aînée des demoiselles Reynaud se nommait Adeline. C'était une personne mince et frêle, avec un teint olivâtre et de grands yeux tristes, dont une enfance maladive avait retardé le développement physique; une nature rêveuse, romanesque, passionnée pour la lecture, aimant mieux vivre avec les héros des histoires dont elle nourrissait son imagination qu'avec les réalités de la vie; malgré cela, une âme de sainte, d'une mansuétude infinie. C'est sur elle que Vincent Daudet avait jeté son dévolu, sans redouter la distance qui les séparait.
Son projet parut d'abord ambitieux à ses parents eux-mêmes. Les Reynaud tenaient la tête du commerce nîmois; l'aîné des fils venait de s'allier aux Sabran de Lyon; le second dirigeait dans cette ville une importante maison de commission. N'être que ce qu'était alors Vincent Daudet et tenter de s'unir à eux dénotait beaucoup d'audace. Il formula cependant sa demande; des amis intervinrent pour plaider sa cause et pour vaincre une résistance fomentée surtout par les deux frères de mademoiselle Adeline, établis à Lyon, et qui souhaitaient pour leur soeur une alliance plus éclatante. Heureusement, mademoiselle Adeline, consultée, y coupa court en déclarant qu'elle voulait bien.
Le mariage eut lieu au commencement de 1830, en même temps que Vincent Daudet, devenu un personnage par son entrée dans la famille Reynaud, s'associait avec son frère aîné pour la continuation du commerce paternel.
Les premières années du nouveau ménage furent attristées par une longue suite de malheurs domestiques. Mes parents perdirent successivement leurs premiers enfants, à l'exception de l'aîné, dont la faible santé leur causa mille tourments. Ma grand'mère Reynaud mourut presque subitement, emportée par une fluxion de poitrine. L'un de ses fils compromit à Lyon, dans des spéculations imprudentes, une partie de l'actif commun confié à ses soins; enfin, mon père ne put s'entendre longtemps avec son frère. Leur association fut rompue et remplacée par une rivalité commerciale au cours de laquelle mon oncle, plus heureux ou plus habile, édifia une fortune dont ses enfants ont paisiblement hérité, tandis que mon père aventurait la sienne dans des essais de fabrication qui donnèrent rarement de bons résultats.
Alphonse Daudet vint au monde tout juste dix ans après ce mariage, dont j'ai cru nécessaire de raconter l'histoire et les débuts, en même temps que l'histoire de notre famille.
IV
«Je suis né le 13 mai 18.., dans une ville du Languedoc où l'on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière et deux ou trois monuments romains.» C'est en ces termes qu'Alphonse Daudet raconte sa naissance, dès la première page du Petit Chose, celui de ses romans où il a mis, au moins dans la première partie, le plus de lui-même.
La ville qu'il décrit ainsi, c'est Nîmes. Il y est né le 13 mai 1840, trois ans après moi, au deuxième étage de la maison Sabran, que nos parents habitaient depuis leur mariage. Il était le troisième des enfants vivants à ce moment.
L'aîné se nommait Henri: une jolie âme d'artiste, exaltée et mystique, musicien jusqu'aux moelles, mort à vingt-quatre ans, professeur au collége de l'Assomption de Nîmes, à la veille d'entrer dans les ordres. Ce douloureux souvenir a inspiré une des pages les plus éloquentes du Petit Chose, cet émouvant chapitre intitulé: «Il est mort! Priez pour lui!»
Le cadet était celui qui écrit ce récit.
En 1848, la famille s'augmenta d'une fille, mariée aujourd'hui à M. Léon Allard, frère de madame Alphonse Daudet, qui a signé dans divers journaux des nouvelles d'une belle langue, révélatrice d'un fin talent d'écrivain.
Cette maison Sabran, où nous sommes venus au monde, existe encore sur le Petit-Cours, presque en face de l'église Saint-Charles, derrière laquelle s'étend l'Enclos de Rey, ce terrible faubourg royaliste dont les habitants, taffetassiers ou travailleurs de terre, ont fourni depuis un siècle aux soulèvements de la vieille cité romaine un personnel bruyant et grossier.
À l'une des extrémités du Petit-Cours se trouve la place des Carmes, à l'autre la place Ballore.
Toute la vie politique de Nîmes, dans le passé, tient entre ces deux points, propices aux rassemblements tumultueux, reliés par une large voie, plantée d'une double rangée de platanes dont l'été saupoudre chaque feuille d'une fine poussière blanchâtre et peuple de cigales les branches craquantes, à l'écorce toute brûlée.
C'est sur le Petit-Cours que se déroulèrent les plus sanglants épisodes de la Révolution, les plus tragiques scènes de la Bagarre.
C'est là qu'en 1815, au lendemain de Waterloo, le général Gilly, fuyant Nîmes pour se jeter dans les Cévennes, défila à la tête de ses chasseurs, la rage au coeur, la colère aux yeux, la bride aux dents, pistolet dans une main, sabre dans l'autre, abandonnant les bonapartistes aux fureurs d'une réaction criminelle trop facile à expliquer par les traitements qu'avaient subis les catholiques pendant les Cent-Jours.
C'est encore là qu'en 1831, ceux-ci s'attroupaient menaçants, quand on «tomba les croix»,—souvenir mémorable, qui rappelle aux témoins de ces temps lointains les exagérations méridionales dans toute leur violence, le spectacle d'hommes au regard farouche, processionnellement rangés, chantant les Psaumes de la Pénitence, en y mêlant force injures contre «l'usurpateur»; de femmes échevelées, les bras sur la tête, poussant des cris de détresse; de prêtres parcourant, avec des attitudes de martyrs, ces rassemblements, prêchant du bout des lèvres la résignation et des yeux la révolte, pendant que respectueusement, sous la protection de la force armée, les autorités faisaient déposer dans les églises les croix élevées sur les places publiques lors des missions qui eurent lieu sous le ministère Villèle, quand la Congrégation était toute-puissante.
Les épisodes de l'histoire locale, à Nîmes, ont trouvé d'autres théâtres, à l'Esplanade, au Cours-Neuf, aux Arènes, aux Carmes. Nulle part ils n'ont revêtu une physionomie plus redoutable que sur ce Petit-Cours, où l'Enclos de Rey vient déboucher par cinq ou six rues, et où, plusieurs années après notre naissance, catholiques et protestants, pendant les longues journées de juillet, se livraient encore bataille à coups de pierres.
Que de fois, au temps de notre enfance, respirant l'air frais du soir devant la maison, nous avons été brusquement ramenés par notre bonne, tandis qu'autour de nous hommes et femmes fuyaient de toutes parts, et qu'au loin s'élevait, poussé par des bouches au rude accent, le cri: «Zou! zou!» signal ordinaire des échauffourées nîmoises! C'était le combat qui commençait. Tout se résumait, d'ailleurs, en contusions, en éraflures, en vitres brisées. La police laissait faire, et la lutte finissait faute de lutteurs.
On n'ignore guère que mon frère a mis dans le Petit Chose, à côté de beaucoup de vérité, beaucoup de fantaisie. Il est dans la fantaisie lorsqu'il écrit: «Je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt endroits.»
Il serait plus exact de dire, au contraire, qu'à ce moment, il y eut un répit dans les soucis de notre famille; les affaires s'annonçaient plus prospères; les catastrophes nouvelles n'éclatèrent que plus tard, en 1846, 1847, 1848, époque où la ruine fut consommée. Nous ne connûmes d'abord que l'aisance, nous grandîmes dans une atmosphère de tendresse, côte à côte;—intimité de toutes les heures qui créa entre nous cette indestructible amitié, toujours aussi vivace et pas un seul jour démentie.
À cette époque, nos jeux remplissaient la vieille maison Sabran. Au premier étage, se trouvaient les magasins de Vincent Daudet, et sur le même palier ceux d'un cousin, fabricant de châles. Chez Vincent Daudet, on bannissait sévèrement les enfants. S'ils montraient à la porte leur mine rose et leurs cheveux blonds, un regard du père les obligeait à fuir au plus vite. Chez le cousin, on était plus accueillant.
Il y avait là un vieux commis qui adorait les petits. Il nous faisait de beaux chapeaux de papier tout empanachés; il nous fabriquait des épaulettes avec des débris de franges de châles; il nous armait d'un sabre de bois et dessinait au bouchon, au-dessus de nos lèvres, de terribles moustaches. Nous remontions en cet équipage chez notre mère, que nous trouvions le plus souvent plongée dans la lecture.
Ce goût passionné pour les livres, qu'elle nous a communiqué, a été une des consolations de sa vie. Enfant, elle allait se réfugier au fond des magasins de son père; elle se blottissait entre deux balles de soie pour pouvoir lire sans être dérangée. Plus tard, c'est encore à la lecture qu'elle consacrait tous ses loisirs. Il est indéniable que nous tenons d'elle la vocation qui nous a jetés plus tard dans la vie littéraire.
Quand, interrogeant ma mémoire, je cherche à me souvenir de mon frère enfant, je vois un beau petit garçon de trois ou quatre ans, avec de larges yeux bruns, des cheveux châtains, un teint mat et des traits d'une exquise délicatesse. Je me rappelle en même temps des colères terribles, des révoltes quasi tragiques contre les corrections qu'elles lui attiraient.
Un jour, à la suite de je ne sais quel méfait, on l'enferma seul dans une chambre. Il s'y débattit avec une telle violence, qu'il fallut ouvrir la porte de cette prison improvisée. Il en sortit tout contusionné par les coups qu'il s'y était donnés volontairement, en se jetant, la tête en avant, contre les murs.
Il tenait de nos grand'mères et surtout de notre père cette tendance aux emportements, qu'il a dominée, en devenant homme, par un superbe effort de volonté. Mais, enfant, elle était le trait dominant de son caractère. Aussi fut-il assez difficile à élever. C'était le plus singulier mélange de docilité et d'indiscipline, de bonté et d'entêtement; avec cela, une soif inextinguible d'aventures et d'inconnu, dont une myopie que l'âge a développée aggravait le péril.
Cette myopie a joué à mon frère les plus méchants tours; il s'est, tour à tour, noyé, brûlé, empoisonné, fait écraser; elle l'oblige encore aujourd'hui à solliciter un bras ami pour traverser le boulevard, à l'heure de l'encombrement des voitures; elle a souvent fait croire, à des gens à côté de qui il passait sans les voir, qu'il affectait, par indifférence ou par dédain, de ne pas les saluer.
Mais, en même temps, elle lui a rendu un signalé service: elle lui a imposé la nécessité de vivre en dedans; elle l'a doté de la faculté la plus étrange et la plus précieuse, un don que je ne connais qu'à lui, une sorte de regard intérieur, ou, si vous préférez, une intuition d'une puissance extraordinaire, grâce à laquelle, s'il lui arrive de ne pas voir avec ses yeux les traits de quiconque lui parle, il les devine et devine en même temps la pensée de son interlocuteur. C'est une chose inexplicable pour moi que cette intensité de vision chez ce myope. Il est comme un aveugle dans la vie, et dans chacun de ses livres il fait oeuvre d'observation minutieuse, attentive, presque à la loupe.
Ces qualités, qui se sont révélées chez l'adolescent, dormaient encore chez l'enfant, dominées par une vivacité, une turbulence, une témérité qui faisaient toujours trembler notre mère quand elle ne le sentait pas accroché à ses jupes ou sous la surveillance de notre bonne. Mais, en même temps, c'était la nature la plus droite, le coeur le plus généreux, l'esprit le plus éveillé. Ah! le bon petit camarade que j'avais là!
V
Parmi les meilleures de nos joies de ce monde, il faut citer les excursions du dimanche en famille, dans quelque village des environs, à Marguerites, à Manduel, à Fons ou à Monfrin. C'était là qu'habitaient nos nourriciers, braves gens, aisés pour la plupart, aimant tendrement l'enfant allaité sous leur toit, et toujours heureux de le revoir en compagnie de ses parents. Après la mort de ma grand'mère, la campagne «Font du Roi» avait été vendue. Il fallait donc chercher ailleurs le grand air des champs, et c'est pour cela qu'on nous conduisait chez nos nourriciers, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre.
On partait le matin dans la vieille calèche où nous nous empilions, grands et petits, avec une demi-douzaine d'oncles et de tantes, de cousins et de cousines de notre âge; et après une belle journée sous le soleil, sur les routes blanches de poussière, dans les vignes et sous les oliviers, agrémentée de plantureux repas et de promenades, on revenait le soir, au clair de lune, les enfants à moitié endormis, bercés par les romances que les parents chantaient en choeur.
Un autre but de promenade, c'était «la Vigne», petite propriété située aux portes de la ville, parmi les «mazets» épars dans les garrigues, toute rôtie par le soleil et qui ne nous offrait d'autre abri qu'un kiosque en treillage où nous avons soupé souvent en famille durant les soirs d'été, après avoir passé de longues heures à manger des raisins,—oeillades et clairettes,—que nos petites mains arrachaient aux souches rampantes, toutes chargées de feuilles et de fruits, et difficilement soulevées au-dessus de la terre durcie par les longues sécheresses de cette saison.
Ce modeste domaine ne mesurait pas un hectare, mais il avait une porte monumentale en fer, qui aidait à nous le faire paraître grand comme un monde. Une allée bordée de buis et de rosiers rabougris le traversait; à droite et à gauche s'étendaient les vignes; elles se partageaient le sol avec les oliviers et les amandiers; au fond, un champ de luzerne où notre père chassait les alouettes au miroir. Un mur en ruine l'entourait, formé, comme tous ceux du pays, de pierres superposées et non cimentées. Que de belles parties nous avons faites à la Vigne!
Au retour, on s'arrêtait à la fabrique où s'imprimaient les foulards que la maison Daudet expédiait alors par toute la France, en Italie, en Espagne et jusqu'en Algérie. À l'extrémité des ateliers se trouvait un assez beau jardin. Nous y faisions une halte avant de rentrer en ville, le temps de cueillir quelques fruits.
En résumant ces lointains souvenirs, je ne peux passer sous silence l'époque de la foire de Beaucaire, qui revenait périodiquement chaque année, et pendant laquelle la maison Daudet se transportait avec ses marchandises et son personnel dans la petite ville, qui fut durant plusieurs siècles un des plus importants marchés du monde. Dans Numa Roumestan, on trouve une bien pittoresque description de cette foire de Beaucaire:
«Dans nos provinces méridionales, elle était la férié de l'année, la distraction de toutes ces existences racornies; on s'y préparait longtemps à l'avance, et longtemps après on en causait. On la promettait en récompense à la femme, aux enfants, leur rapportant toujours, si on ne pouvait les emmener, une dentelle espagnole, un jouet qu'ils trouvaient au fond de la malle. La foire de Beaucaire, c'était encore, sous prétexte de commerce, quinze jours, un mois de la vie libre, exubérante, imprévue, d'un campement bohémien. On couchait çà et là chez l'habitant, dans les magasins sur les comptoirs, en pleine rue sous la toile tendue des charrettes, à la chaude lumière des étoiles de juillet. Oh! les affaires sans l'ennuyeux de la boutique, les affaires traitées en dînant sur la porte, en bras de chemise, les baraques en file le long du pré, au bord du Rhône, qui lui-même n'était qu'un mouvant champ de foire, balançant ses bateaux de toutes formes, ses lahuts aux voiles latines, venus d'Arles, de Marseille, de Barcelone, des îles Baléares, chargés de vins, d'anchois, de liége, d'oranges, parés d'oriflammes, de banderoles qui claquaient au vent frais, se reflétaient dans l'eau rapide! Et ces clameurs, cette foule bariolée d'Espagnols, de Sardes, de Grecs en longues tuniques et babouches brodées, d'Arméniens en bonnets fourrés, de Turcs avec leurs vestes galonnées, leurs éventails, leurs larges pantalons de toile grise, se pressant aux restaurants en plein vent, aux étalages de jouets d'enfants, de cannes, ombrelles, argenterie, pastilles du sérail, casquettes…»
Quoique six lieues à peine séparent Nîmes de Beaucaire, on ne nous emmenait pas en foire, nous les petits. On nous laissait à la maison. Mais elle nous appartenait; nous y régnions souverainement, et Dieu sait de quel bruit nous la remplissions. Puis, au retour, notre père nous rapportait un souvenir qui était comme le couronnement de cette période d'indiscipline, de gâterie et de libre allure: une cravache, une boîte de géographie, un sabre, un clairon, des riens qui nous ravissaient.
Rarement enfants eurent plus de jouets que nous. Au cours de son enfance maladive, notre aîné, Henri, en avait été comblé. Ses études commencées, il nous les abandonna, et le tas se grossit de tous ceux qu'on nous offrait à nous-mêmes.
Le grand-père Daudet était peu donneur. Rigoureusement économe sa vie durant, ses générosités à ses petits-fils n'allaient guère au delà d'une boîte de pastilles à la menthe, qu'il fourrait dans leur poche, au jour de l'an, après le compliment d'usage.
Tout autre, le grand-père Reynaud. Il ne trouvait de joie qu'à nous faire plaisir, qu'à jouir de notre surprise et de notre émotion. La veille de Noël, le jour de l'An, le jour des Rois, autant de prétextes à ripaille et à cadeaux.
Oh! les jours de l'an de notre enfance, quel souvenir! Les réunions chez le grand-père, à midi, pour dîner; la fable si difficilement apprise, bredouillée par nos lèvres impatientes, tandis que nos yeux s'égaraient sur le large buffet tout chargé de friandises et de joujoux: pantins, accordéons, chevaux de bois, moutons, poupées, que sais-je encore? la distribution de ces présents dans le tumulte de nos envies violemment surexcitées; le repas composé d'exquises gourmandises, croustades fabriquées par la vieille Sophie, brandade de chez Cadet, «estevenons» (gâteaux) de chez Villaret, nougats de chez Barthélémy, confiseries à personnages, papillotes à pétard; puis nos sauteries dans le grand salon bleu qui ne s'ouvrait guère que ce jour-là, tandis que les parents continuaient à deviser entre eux.
Donc, grâce à notre aîné, grâce au grand-père Reynaud, nous possédions, Alphonse et moi, des jouets à revendre. Avant qu'avec sa terrible manie de savoir ce qu'il y avait dedans, il en eût vu la fin, on en avait rempli toute une pièce, dans l'appartement de la maison de Vallongue, où nous nous installâmes vers 1844.
Déjà, vers cette époque, nous montions des théâtres avec des personnages en bois ou en papier découpé; nous improvisions des comédies. J'étais très-habile à parer nos acteurs. Un jour que j'avais habillé en page une petite poupée articulée, Alphonse, pour utiliser ce chef-d'oeuvre de mes mains, arrangea une belle scène que je regrette bien de n'avoir pas conservée. Ce fut son début dramatique.
Entre autres jouets que nous possédions, se trouvait tout un mobilier de chapelle à notre taille. Autel, chandeliers, tabernacle, calice, ciboire, ostensoir, rien n'y manquait. Notre mère avait taillé la nappe de l'autel dans une vieille robe brodée, confectionné l'aube et le surplis; un des oncles de Lyon avait envoyé une chasuble, une crosse et une mitre.
Ce matériel de petite église était resté longtemps en réserve. Un beau jour, on nous le livra. Ce ne furent alors que cérémonies religieuses, saluts, bénédictions, processions dans les vastes greniers où notre père avait installé l'atelier des ourdisseuses.
Ces ourdisseuses,—dévideuses de soie,—au nombre de cinq ou six, étaient de bonnes filles, dévotes pour la plupart, qui prenaient plaisir à nous en tendre chanter des cantiques. Souvent, nos cousines Emma et Marie, leur frère Léonce, brave enfant tué en 1870 à Pont-Noyelles, quelques amis venaient nous rejoindre et partager nos jeux. C'est en ce temps que nous arriva ce que nous appelons encore dans la famille l'histoire de la Sainte Vierge.
Ce jour-là, nous avions vêtu de l'aube blanche la cousine Emma, une jolie brunette de notre âge; nous l'avions couronnée de roses, assise dans une corbeille à bobines prêtée par les ourdisseuses, et nous la transportions processionnellement comme la Vierge dans une châsse, à travers la maison, en psalmodiant tous les refrains religieux dont notre mémoire était remplie.
Nous nous étions partagé tous les autres ornements, portant qui la chasuble, qui la mitre, qui la crosse. Vêtu de la soutane, Alphonse faisait l'enfant de choeur, marchant en tête du cortége, une sonnette à la main.
Le malheur voulut qu'au même moment, notre père reçût un gros client de Lyon. Troublé par nos cris, il nous fit dire de nous taire; nous négligeâmes de tenir compte de l'avertissement. La patience n'était pas la vertu de Vincent Daudet; quand il entrait en colère, ce n'était pas petite affaire. Il apparut tout à coup sur le seuil de l'atelier dans lequel la procession allait prendre fin devant l'autel illuminé. D'un revers de main, il envoya l'enfant de choeur et la sonnette rouler à trois pas de là, puis, au milieu du sauve-qui-peut général, il retourna la châsse comme une simple hotte, et, empoignant la Sainte Vierge à la volée, il déchira du haut en bas l'aube blanche, en faisant sauter la couronne. Le soir, il signifiait à notre mère, en l'absence de qui s'était passée cette scène tragi-comique, qu'il avait assez des cérémonies et des cantiques à domicile.
Les enfants retournèrent alors à la petite pièce qui contenait leurs jouets, et y passèrent le temps des récréations. On les admit ensuite dans une salle, à l'extrémité de l'appartement; là, sous la direction de Henri, s'élevait un théâtre sur lequel, avec quelques camarades, il répétait une comédie de Berquin. Quoiqu'ils fussent de simples mioches, on utilisa leurs services. Nous eûmes notre part dans la représentation de famille, donnée un jeudi et qui n'obtint d'ailleurs qu'un succès d'estime.
Vers le même temps, notre cher père nous apporta un jour, en revenant de la foire de Beaucaire, un Robinson Crusoé en deux tomes illustrés, un Robinson suisse et la collection du Journal des enfants, dix grands volumes remplis d'histoires signées Jules Janin, Frédéric Soulié, Louis Desnoyers, Ernest Fouinet, Édouard Ourliac, Eugénie Foa. C'est là que nous lûmes pour la première fois les Aventures de Jean-Paul Chopart, puis les Aventures de Robert, Robert et de son compagnon Toussaint Lavenette, le Théâtre du seigneur Croquignole, les Mystères du château de Pierrefitte, Léon et Léonie, cent autres histoires écrites pour les lecteurs de notre âge, véritables petits chefs-d'oeuvre pour la plupart, qui ont laissé dans notre mémoire une trace ineffaçable et exercé sur toute notre enfance une impression si vive, qu'encore aujourd'hui, lorsqu'un de ces volumes, usés, dépareillés, nous tombe sous la main, de ses pages déchirées montent en foule les souvenirs du lointain passé.
VI
Au mois de septembre 1846, nos parents se déterminèrent à me faire commencer mes études latines. Jusqu'à ce moment, nous avions été confiés aux Frères de la Doctrine chrétienne, chez qui les familles les plus aisées de la société catholique ne dédaignaient pas d'envoyer leurs enfants,—pour l'exemple. Ils m'avaient appris à lire et à écrire, donné quelques notions d'histoire sainte et d'instruction religieuse. On leur laissa Alphonse pendant une année encore. Notre aîné achevait ses classes chez un vieux professeur nommé Verdilhan, entré jadis dans l'enseignement sous les auspices de «l'oncle l'abbé».
Pour moi, on se décida à m'envoyer comme externe au collége de l'Assomption, que dirigeait un vicaire général du diocèse, qui depuis a beaucoup fait parler de lui: l'abbé d'Alzon.
C'est là que je fis ma première communion, en 1848, le lendemain du jour où l'archevêque de Paris fut tué sur les barricades, et que je vécus deux années sous la direction de maîtres dont j'ai dû plus tard désavouer quelquefois les opinions exaltées, mais qui presque tous étaient des hommes éminents, affectueux, paternels, hautement habiles à former l'esprit et l'âme des enfants confiés à leurs soins.
Ce qui avait déterminé mon père à m'envoyer à l'Assomption, c'était le bon marché relatif de l'externat. Mais en 1848, sa fortune, qui depuis deux ans subissait de graves atteintes, fut tout à coup compromise. Les faillites successives de plusieurs de ses clients en emportèrent une partie. Puis ce fut la crise commerciale, l'arrêt des affaires, qui suivirent la révolution, et, pour couronner cette suite de catastrophes, la mort du grand-père Reynaud.
Elle révéla l'existence du gouffre dans lequel ses fils avaient englouti sa fortune. Nos parents comptaient sur cette succession pour faire face à des difficultés devenues chaque jour plus inextricables. Ils n'en retirèrent rien.
Ce fut le signal de longues et profondes divisions de famille. Une tristesse noire planait sur notre maison. Notre chère maman ne cessait de verser des larmes. Sous l'empire de ses soucis, mon père était devenu susceptible, irritable; il voulait intenter un procès à ses beaux-frères et s'emportait contre quiconque tentait de les défendre ou de prêcher la conciliation.
Le plus clair de tout cela, c'est qu'il fallut se réduire, vivre d'économie. On me retira de l'Assomption, et j'allai à mon tour chez le père Verdilhan. Depuis plusieurs mois déjà, Alphonse était entré à l'institution Canivet, établissement modeste, où il pénétrait peu à peu dans les arcanes de la grammaire latine.
C'est une justice à rendre à notre excellent père, qu'en dépit de ses malheurs, il ne songea jamais à réaliser des économies à nos dépens, ni à interrompre nos études sous le prétexte qu'il n'en payait que difficilement les frais. Un de nos parents, homme très-pratique, grassement enrichi, dont il était le débiteur, mêlait force conseils à ses incessantes réclamations. Il déclarait très-haut que cette ferme volonté de nous donner, à défaut de la fortune, une solide instruction, était le fait d'un ridicule orgueil. Il était d'avis qu'on devait nous doter d'un bon état. Si on l'avait écouté, je serais probablement serrurier aujourd'hui, et Alphonse manierait la varlope et la scie.
Mais Vincent Daudet ne l'entendait pas ainsi. Il persista à croire en l'étoile de ses fils. C'est une de nos joies de n'avoir pas trahi cette confiance. Il chercha donc d'un autre côté le moyen de réaliser des économies. Nous quittâmes le bel appartement de la maison de Vallongue pour aller habiter la fabrique, cette fabrique du chemin d'Avignon dont le toujours vivant souvenir a dicté à Alphonse Daudet le premier chapitre du Petit Chose.
Il y avait là de vastes pièces, de l'air, de l'espace; nous y étions confortablement installés. Nous nous y retrouvions, chaque soir, avec mon frère, au retour de l'école; nous y passions les jeudis et les dimanches à courir dans les cours, sur lesquelles s'ouvraient les vastes ateliers déserts, à nous faire des retraites mystérieuses dans la machine à vapeur, réduite à l'immobilité, à nous rouler sur l'herbe du jardin, sous les figuiers, derrière les grands lilas. Cousins et cousines venaient y partager nos jeux; nos rires bruyants formaient un étrange contraste avec les angoisses de nos parents, causées par ce calme maladif de la vaste usine où l'arrêt subit de la vie hâtait la ruine définitive de la famille.
Il y eut cependant quelques éclaircies dans ces tristesses. Ce fut d'abord le mariage de notre plus jeune tante, qui, après la mort du grand-père Reynaud, était venue vivre avec nous; puis la naissance de notre soeur, qui fit luire sur toute la maisonnée un chaud rayon de soleil, et enfin l'arrivée d'un des oncles de Lyon qui s'installa sous notre toit.
Je ne sais par suite de quel arrangement il devait avoir la direction de la fabrication et de la chambre des couleurs, le jour où les affaires reprendraient leur essor. Ce que je sais bien, c'est qu'en attendant ce réveil, qui ne vint jamais, il s'exerçait furieusement à ses futures fonctions.
Il avait apporté avec lui un grand nombre de volumes, illustrés pour la plupart. Il consacrait tout son temps à en colorier les illustrations. C'était une manie; il coloriait tout ce qui lui tombait sous la main; il coloria même une grammaire espagnole.
Ce brave homme adorait mon frère, se prêtait à toutes ses fantaisies; il poussait la faiblesse jusqu'à se faire le complice de ses fredaines, en l'aidant à les cacher, et même en m'en accusant. Un beau matin, las de colorier, il disparut, et nous ne le revîmes plus. Je crois bien qu'il a posé à son insu pour l'un des personnages du Nabab. Il y a dans ce roman un certain caissier de la «Caisse territoriale» qui lui ressemble terriblement.
VII
Un autre de nos souvenirs de cette époque, c'est celui des clubs. Notre père s'était toujours occupé de politique, en théorie bien entendu, sans l'ombre d'une ambition personnelle, encore qu'il eût pu, tout comme d'autres, obtenir un mandat de député. De tout temps, pendant les repas, quand le chapitre affaires était épuisé, la politique formait le sujet ordinaire de ses entretiens avec notre mère, ou, pour parler plus exactement, de ses monologues. Il la jugeait au point de vue de sa passion royaliste et n'admettait guère qu'on lui tînt tête.
Au petit cercle Cornand, où il allait tous les jours, il trouvait de braves gens pénétrés des mêmes idées que lui, un vieux magistrat surtout, qui exerçait sur son esprit une grande influence, parleur éloquent, expliquant les événements avec assez d'ingéniosité et s'exerçant à les prévoir.
C'est lui qui, profitant du passage à Nîmes d'un des fils du roi, alla déposer à son hôtel une carte sur laquelle il avait écrit ces vers:
Prince, ne croyez pas que le Français oublie
Les bienfaits dont il fut redevable à ses rois;
Ils sont, quoiqu'exilés, présents à la patrie
Plus que l'usurpateur qui lui dicte des lois!
Et l'excellent homme était fier de ce qu'il considérait comme un acte de courageuse audace. Notez qu'il était magistrat inamovible. De tels traits peignent une race.
Notre père nous revenait du cercle tout plein de ce qu'il y avait entendu. Il nous le répétait, en y mêlant ses réflexions personnelles. Toute sa politique d'ailleurs se résumait en ceci: la révolution de 1830 avait été un crime; la France serait malheureuse tant que les Bourbons n'auraient pas reconquis leur trône. Il fallait donc souhaiter et hâter la restauration du roi légitime.
À l'exposé de cette politique, il ajoutait ordinairement quelques dures vérités pour «ces révolutionnaires», à qui il se plaisait à attribuer sa ruine. Du plus loin qu'il nous souvienne, nous avons entendu parler de Genoude, de Lourdoueix, de Madier-Montjau, celui qui «avait demandé pardon à Dieu et aux hommes» de sa conduite en 1830, de Guizot, de Thiers, d'Odilon Barrot, et Dieu sait avec quelle amertume pour certains d'entre eux. C'est dans ces idées que nous avons été élevés.
Quand la révolution de 1848 eut créé à notre père des loisirs forcés, la politique l'absorba; elle était devenue l'unique préoccupation de tous les Français. Échauffourées locales, revues de la garde nationale, patrouilles nocturnes, anxiétés causées par les émeutes de Paris, incertitudes du lendemain, on ne parlait pas d'autre chose autour de nous.
Notre père fréquentait les chefs du parti royaliste. À l'approche des élections, ils lui demandèrent d'ouvrir ses ateliers à des réunions dans lesquelles leurs candidats viendraient se faire entendre. Il se prêta à leur désir. Pendant plusieurs soirs, en jouant dans le jardin, nous eûmes le spectacle de ces bruyantes assemblées dont nous ne nous expliquions ni la cause ni le but, et qui se résumaient pour nous en discussions tumultueuses, en interruptions passionnées, en vitres brisées surtout.
Après les élections, il fallut faire remettre aux fenêtres une centaine de carreaux. Il est vrai que la liste royaliste avait passé. Tout retomba ensuite dans le silence, et notre vie reprit sa physionomie accoutumée. Ce fut pour peu de temps.
À quelques semaines de là, la fabrique fut vendue à une communauté de carmélites, qui s'y établit et y réside encore aujourd'hui.
«Ce fut un coup terrible, a écrit mon frère… Dieu, que je pleurai! Je n'avais plus le coeur à jouer, vous pensez, oh! non!… J'allais m'asseoir dans tous les coins, et regardant tous les objets autour de moi, je leur parlais comme à des personnes; je disais aux platanes:—Adieu, mes chers amis;—et aux bassins:—C'est fini, nous ne nous verrons plus.»
La part faite à l'imagination du romancier évoquant, devenu homme, les souvenirs de ses jeunes années, ce qui est sincère dans ceux-ci, c'est l'expression de tristesse qui s'y trouve. Nous eûmes un amer chagrin en quittant les lieux où s'était écoulé, heureux et paisible, le meilleur de notre enfance. Nous allâmes habiter un petit appartement rue Séguier, tandis que notre père partait pour Lyon, où il voulait tenter la fortune.
Rue Séguier, nous eûmes vite fait de reconstituer notre existence de la fabrique. Là encore, nous avions un jardin, un vrai jardin avec des arbres, des fleurs, une serre abandonnée. Alphonse y retrouva sa cabane, ses grottes, son île de Robinson; une petite amie, fille du propriétaire, lui tint lieu de Vendredi. D'ailleurs, il commençait à ne plus prendre le même plaisir à ces jeux. Il leur préférait les bruyantes récréations de l'école Canivet, les gamineries avec les camarades, les niches faites aux voisins.
Parmi ceux-ci, se trouvait un vieux bonhomme qui vivait seul en sauvage dans une maison de mine mystérieuse, toujours close. Mon frère et l'un de ses compagnons trouvèrent drôle d'aller à la nuit, au retour de l'école, tirer la sonnette du solitaire pour disparaître ensuite, de telle sorte qu'en venant ouvrir, il ne trouvait personne.
Ce manége dura huit jours. Le neuvième, notre homme exaspéré se mit aux aguets; quand, le soir, les petits se présentèrent comme d'habitude pour tirer la sonnette, il ouvrit la porte, leur apparut terrible, et bondit sur eux, le sang au visage, aveuglé par la fureur. Ils prirent la fuite à toutes jambes, se jetèrent dans l'allée de notre maison, que la nuit remplissait d'ombre; grimpant vivement l'escalier, ils vinrent se réfugier chez nous, affolés par la peur.
L'homme les avait suivis dans l'allée obscure; mais il en ignorait les êtres; il s'engagea à droite, au lieu de s'engager à gauche, et dégringola, avec des cris de détresse, sur les marches qui conduisaient dans les caves. On accourut, on le releva à demi écloppé, on le reconduisit chez lui.
L'affaire n'eut pas de suites; mais on peut croire que dès ce jour la sonnette fut laissée en repos. J'avais été le témoin des angoisses et des terreurs de mon frère; je devins ainsi le confident de ses fredaines d'écolier, que je l'aidais à dissimuler à nos parents.
Cet épisode est le dernier de cette période de notre enfance. Au printemps de 1849, nous partîmes pour Lyon, où notre père avait trouvé une position lucrative.
Ma mère ne put se séparer de sa famille et de son cher Nîmes sans un profond déchirement. Sa douleur jeta sur tout le voyage un voile de mélancolie, à travers lequel j'en revois encore les diverses circonstances, si propres à impressionner des enfants de notre âge: le trajet en diligence jusqu'à Valence, la monotone montée du Rhône en bateau à vapeur, l'arrivée à Lyon, notre course en fiacre sur les quais aux maisons hautes et noires, notre installation à un quatrième étage de la rue Lafont… Je peux, comme le Petit Chose, m'écrier aussi: «Ô choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée!»