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Mon frère Yves

Chapter 101: XCIX
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About This Book

The narrator offers an episodic, autobiographical portrait of a close friend who works at sea, tracing shared voyages, port encounters, and the habitual rhythms of maritime life. Vivid coastal descriptions and domestic anecdotes reveal the friend's charm, stubbornness, distinctive tattoos, bouts of excess, and occasional moral lapses, while emphasizing enduring loyalty and mutual dependence. Memories range from childhood humiliations and family ties to salt-worn pleasures and melancholy, producing lyrical evocations of landscape alongside candid reflections on character, habit, and the tensions between land-bound obligations and the freedom of the open sea.

XCVI

LETTRE D'YVES

«Melbourne, septembre 1882.

»Cher frère,

»Je vous fais savoir notre arrivée en Australie; nous avons eu une traversée tout à fait belle et nous devons repartir demain pour le Japon; car vous savez que nous avons reçu l'ordre de faire un petit tour dans ce pays-là.

»J'ai trouvé ici deux lettres de vous et aussi deux de ma femme; mais j'ai bien hâte de lire celle que vous m'écrirez quand vous aurez passé par Toulven.

»Cher frère, votre remplaçant à bord est tout à fait comme vous; il est très bon avec les marins. Tant qu'au remplaçant de M. Plumkett, il est assez dur, mais pas à mon égard, au contraire. M. Plumkett m'avait dit qu'il m'aurait recommandé à lui en partant, et c'est une chose que je croirais assez. Les autres et le major sont toujours de même; ils me parlent souvent de vous et me demandent de vos nouvelles.

»Le commandant m'a donné à faire le service de second-maître depuis que nous avons jeté à l'eau le pauvre Marsano, le Niçois, qu'on a trouvé tué un matin dans son hamac en faisant le branle-bas. Et j'aime beaucoup ce service-là.

»Cher frère, on a envoyé deux fois les marins se promener à terre, à San-Francisco, et vous pensez, sans vous, je n'ai pas seulement voulu donner mon nom pour descendre avec eux. Même je vous dirai que les gabiers ont fait une grande baroufe, la seconde nuit, contre des Allemands, et il y a eu du mal avec les couteaux.

»J'ai aussi à vous dire, cher frère, qu'on n'a pas encore ôté votre carte de dessus la porte de votre chambre, et je pense qu'on l'oubliera tout à fait à présent. Alors, le soir, je fais mon tour par le faux-pont arrière pour passer devant.

»L'année prochaine, quand nous reviendrons, j'ai espoir d'avoir une bonne permission pour aller voir ma femme et mon petit Pierre, et ma petite fille; mais ce sera toujours bien court, et certainement je ne serai jamais tranquille avant d'avoir ma retraite. D'un autre côté, quand je serai d'âge à laisser les cols bleus, mon petit Pierre sera près de partir pour le service, lui, à son tour, ou bien il y aura peut-être une place pour moi là-bas, du côté de l'étang, vers l'église: vous savez quelle place je veux dire.

»Cher frère, vous croyez que je prends des manières comme vous? Mais non, je vous assure, je pense comme j'ai toujours pensé.

»Pour les têtes de coco, je crois bien qu'elles sont perdues, car nous ne passerons pas en Calédonie; mais enfin plus tard, je pourrai peut-être y revenir et en acheter. Si vous passiez par le golfe Juan, vous me feriez bien plaisir d'aller à Vallauris prendre pour moi deux de ces flambeaux, comme ils en font dans ce pays, et qui ont des têtes de perruches de France. Ça m'amuserait beaucoup d'en mettre comme ceux-là chez moi. J'ai bien hâte, frère, d'installer ma petite maison.

»Parmi toute espèce de choses qui me rendent triste quand je me réveille, ce qui me fait le plus de peine, c'est que ma mère ne veut plus du tout venir demeurer en Toulven. Il me semble que, si je pouvais avoir une permission pour aller la chercher, avec moi, pour sûr, elle viendrait. Mais, d'un autre côté, alors, je n'aurais plus personne à Plouherzel, c'est tout à fait notre pays, vous savez bien. Si je pouvais croire ce que vous m'avez dit souvent au sujet de revivre après qu'on est mort, il est sûr que je me trouverais encore assez heureux. Mais, tenez, je vois bien que, vous-même, vous n'y croyez pas beaucoup. Pourtant je trouve très drôle que j'aie peur des revenants, et je croirais assez, frère, que vous en avez peur aussi.

»Je vous demande bien pardon de la feuille sale que je vous envoie, mais ce n'est pas tout à fait moi la cause; vous comprenez, je n'ai plus votre bureau à présent pour faire mes lettres dessus comme un officier. Je vous écrivais assez tranquille à la fin de mon quart de nuit sur les caissons de l'avant, et alors l'idiot de Le Hir m'a chaviré ma bougie. Je n'ai pas le temps de faire ma petite écriture à ma façon comme je fais quelquefois, vous savez, celle que vous trouvez jolie. J'écris à courir, et je vous demande bien pardon.

«Nous partons demain matin, dès le jour, pour ces pays du Japon; mais je vous ferai parvenir ma lettre par le pilote qui viendra nous mettre dehors. Je termine en vous embrassant bien des fois de tout mon cœur.

»Votre frère,

»Yves Kermadec.

»Cher frère, je ne puis dire combien je vous aime.

»Yves.»


XCVII

Décembre 1882.

...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint à moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!—Barrada transformé, ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente et un ans, sans doute en même temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rasées, la moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.

Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde.

Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait arrimeur de navires, un métier très lucratif, paraît-il, où il utilisait à merveille sa grande force et son instinct du débrouillage. Il fallut lui promettre par serment qu'au retour du Primauguet, je passerais par Bordeaux avec Yves pour venir le voir.

Il était heureux, celui-là!

Et la fin de ce rouleur de mer me donnait à réfléchir. Je me demandais si mon pauvre Yves, qui, avec un cœur aussi bon, avait assurément beaucoup moins forfait aux lois honnêtes, ne pouvait pas, lui aussi, finir un jour par un peu de bonheur....


XCVIII

Télégramme.—«Toulon, 3 avril 1883.—À Yves Kermadec, à bord du Primauguet.—Brest.

»Tu es nommé second-maître.

»Je t'embrasse,

»Pierre.»

C'était sa joyeuse bienvenue, sa fête d'arrivée; car, depuis vingt-quatre heures seulement, le Primauguet, revenu de sa promenade lointaine dans le Grand-Océan, avait mouillé dans les eaux de France.

Et ces galons d'or que j'envoyais à Yves par le télégraphe, il ne les arrosa pas, comme il avait fait jadis de ses galons de laine.—Non, les temps étaient changés; il se sauva dans le faux-pont, dans un coin où se trouvaient son sac et son armoire et qu'il considérait comme son chez lui; vite, il descendit là, pour être tout seul à envisager cette joie qui lui arrivait, à relire ce bienheureux petit papier bleu qui lui ouvrait toute une ère nouvelle.

C'était si beau, si inattendu, après sa mauvaise conduite passée!

J'avais été à Paris demander cette faveur, intriguer beaucoup pour mon frère d'adoption, en me portant garant de sa conduite à venir. Une femme de cœur avait bien voulu employer à ma cause son influence très puissante, et alors la promotion d'Yves avait été enlevée d'assaut, bien qu'elle fût difficile.

Et Yves n'en finissait plus de regarder son bonheur sous toutes ses faces.... D'abord, au lieu d'avoir à demander une permission courte, qu'on lui eût peut-être beaucoup marchandée,—avec ses galons d'or il allait partir de droit pour Toulven; on allait l'envoyer en disponibilité pendant trois mois au moins, quatre peut-être; il aurait tout l'été à passer là, avec sa femme et son fils, dans la petite maison qui était finie et où on l'attendait justement pour tout installer.... Et puis ils allaient se trouver très riches, ce qui ne gâterait rien....

Non, jamais dans sa vie de pauvre errant, toujours à la peine,—jamais il n'avait eu une heure si belle, une joie si profonde que celle que son frère Pierre venait de lui envoyer par le télégraphe....


XCIX

Quand les vents me ramènent en Bretagne, c'est aux derniers jours de mai, au plus beau du printemps breton.

Il y a déjà six semaines qu'Yves est dans sa petite maison de Toulven, arrangeant ma chambre, préparant tout pour mon arrivée.

Le navire sur lequel je suis embarqué a quitté la Méditerranée pour remonter dans l'Océan, vers les ports du Nord et désarmer à Brest.

18 mai, en mer.—Déjà on sent la Bretagne approcher. Il fait beau encore, mais un de ces beaux temps bretons qui sont tranquilles et mélancoliques. La mer unie est d'un bleu pâle, l'air salin est frais et sent le varech; il y a sur toute chose comme un voile de brumes bleuâtres, très transparentes et très ténues.

À huit heures du matin, doublé la pointe de Penmarch. Les granits celtiques, les grandes falaises tristes peu à peu se dessinent et s'approchent.

Maintenant ce sont de vrais bancs de brumes,—mais très légers, brumes d'été,—qui se reposent partout sur les lointains de l'horizon.

À une heure, la passe des Toulinguets, et puis nous entrons à Brest.

19 mai.—Permission de huit jours. À midi, je suis en chemin de fer, en route pour Toulven.

Pluie tout le long du chemin sur les campagnes bretonnes. Dans les prés, dans les vallées ombreuses, tout est plein d'eau.

De Bannalec à Toulven, une heure de voiture à travers les bois. Le regard fixé en avant, je cherche la flèche en granit de l'église au fond de l'horizon vert.

La voilà qui paraît, reflétée profondément, en dessous, dans l'étang morne. Le beau temps est revenu avec un pâle ciel bleu.

Toulven!... La voiture s'arrête. Yves est là à m'attendre, tenant petit Pierre par la main.

Nous nous regardons tous deux,—et voilà que d'abord une même envie de rire nous prend en même temps, à cause de nos moustaches. Cela change nos figures et nous nous trouvons drôles. Nous ne nous étions pas vus depuis que les marins ont le droit d'en porter. Yves exprime l'avis que cela nous donne un air beaucoup plus dégourdi.

Après, nous nous embrassons.

Comme il est encore devenu beau, le petit Pierre, et plus grand, et plus fort!... Nous partons ensemble, traversant Toulven, où les bonnes gens me connaissent, et sortent sur leur porte pour me voir arriver. Nous défilons dans l'étroite rue grise, aux maisons centenaires, aux murs de granit massif. Je reconnais la vieille à profil de chouette qui a présidé à la naissance de mon filleul; elle me fait bonjour de la tête par une fenêtre ouverte. Les grandes coiffes, les collerettes, les paillettes des corsages, se détachent dans les embrasures profondes, sur les fonds obscurs, et tout cela me jette au passage ces impressions des vieux temps morts qui sont particulières à la Bretagne.

Petit Pierre, que nous tenons par la main, marche maintenant comme un homme. Il n'avait encore rien dit, un peu saisi de me revoir; mais le voilà qui cause; il lève vers moi sa figure ronde et me regarde déjà comme quelqu'un d'ami à qui on fait part de ses réflexions. Petite voix douce que je n'ai pas encore beaucoup entendue. Comme il a l'accent de Bretagne!

«Parrain, tu m'as apporté mon mouton?»

Heureusement je m'étais rappelé cette promesse de l'an dernier; il était dans ma malle, ce mouton à roulettes, pour mon petit Pierre. Et j'apportais aussi des flambeaux, ayant des figures de perruches de France, que j'avais promis à mon autre grand enfant,—Yves.

Voici la maison, gaie et blanche, toute neuve, avec ses entourages de fenêtres en granit breton, ses auvents verts, son grenier à lucarne, et, derrière, l'horizon des bois.

Nous entrons. En bas, dans la cuisine à grande cheminée, Marie et la petite Corentine nous attendent.

Mais tout de suite, Yves me prie de monter, car il a hâte de me faire voir le haut, leur belle chambre blanche, avec ses rideaux de mousseline et ses meubles de cerisier verni.

Et puis il ouvre une autre porte:

«À présent, frère, voilà chez vous!»

Et il me regarde, anxieux de l'effet produit, après tant de mal qu'ils se sont donné, sa femme et lui, pour que je trouve tout à mon goût.

J'entre, touché, ému. Elle est toute blanche, ma chambre et on y sent un parfum délicieux, il y a partout des fleurs qu'on est allé chercher très loin pour moi; dans les vases de la cheminée, des touffes de réséda et de gros bouquets de pois de senteur; dans le foyer, c'est rempli de bruyères.

Ils n'ont pas pu se décider, par exemple, à y mettre des vieux meubles, des vieilleries bretonnes, et ils s'en excusent, n'ayant rien trouvé à leur idée d'assez joli ni d'assez propre. On est allé à Quimper m'acheter un lit comme le leur, en cerisier, qui est un bois clair, d'une couleur gaie, un peu rose. Les tables et les chaises sont pareilles. Les plus petits détails sont arrangés avec tendresse; sur les murs, il y a, dans des cadres dorés, des dessins que j'ai faits jadis et une grande photographie du clocher à jour de Saint-Pol-de-Léon, que j'avais donnée à Yves du temps où nous naviguions ensemble sur la mer brumeuse.

Par terre, les planches sont nettes comme du bois neuf:

«Vous voyez, frère, c'est tout blanc comme à bord», dit Yves, qui a lui-même blanchi partout avec tant de soin, et qui se déchausse chaque fois qu'il monte pour ne pas salir ses escaliers.

Il faut tout voir, tout visiter, même le grenier à lucarne, où sont rangées les pommes de terre et les cosses de bois pour l'hiver; même le vestibule de l'escalier, où est suspendu, comme un ex-voto de marin dans une chapelle de la vierge, le bateau en miniature qu'Yves a construit pendant ses loisirs dans sa hune du Primauguet; et puis le jardin où des fraisiers et de petites salades commencent à pousser le long des allées toutes fraîches.

Maintenant nous sommes à table, Yves, Marie, la petite Corentine, le petit Pierre et moi, autour de la nappe bien blanche sur laquelle le dîner est posé. Yves, mon frère Yves, se trouve drôle et s'intimide tout à coup dans son rôle de maître de maison. Alors c'est moi qui suis obligé de découper, et, comme c'est la première fois de ma vie, je m'embrouille aussi.

À ce dîner, je mange pour leur faire plaisir; mais ce bonheur si complet que je sens là près de moi et dont je suis un peu cause, cette reconnaissance si profonde qui m'entoure, tout cela m'impressionne très étrangement. Être au milieu de ces choses rares, cela me surprend comme une nouveauté délicieuse.

«Vous savez», me dit Yves, bas comme en confidence, «maintenant je vais à la messe le dimanche avec elle.»

Et il fait du côté de sa femme une petite grimace de soumission enfantine, très comique avec son air sérieux. D'ailleurs sa manière d'être avec Marie a tout à fait changé, et j'ai bien vu en entrant que l'amour était enfin venu s'installer pour tout de bon dans la maison neuve. Alors mes chers amis n'ont plus rien à attendre de meilleur sur terre; comme Yves le dit, il faudrait seulement pouvoir arrêter la pendule du temps pour que cette grande joie de leurs rêves accomplis ne s'en aille plus.

Eux aussi sont silencieux dans leur bonheur, comme s'ils craignaient de l'effaroucher en parlant trop fort et trop gaiement.

D'ailleurs nous avons à causer des morts, de cette petite Yvonne qui s'en est allée l'automne dernier sans attendre le retour du Primauguet, et qu'Yves n'a jamais vue; puis du pauvre vieux Corentin, son grand-père, qui a fini pendant les froids de décembre.

C'est Marie qui raconte:

«Il était devenu très difficile sur sa fin, monsieur, lui qui était un homme si doux. Il disait que nous ne savions pas le soigner et il ne faisait que demander son fils Yves: "Oh! Si Yves était ici, il m'aiderait, lui, il me prendrait dans ses bons bras pour me retourner dans mon lit." La dernière nuit, tout le temps, il l'appelait.»

Et Yves reprend:

«Ce qui me cause le plus de chagrin quand je pense à notre père, c'est que justement nous nous étions un peu fâchés le jour que je suis parti, vous savez, pour ce partage? Vous ne pouvez croire, frère, comme cela me revient souvent en tête, cette dispute avec lui.»

Le dîner est fini; c'est le soir, le long soir tiède de mai. Nous nous acheminons, Yves et moi, vers l'église, pour faire visite à une croix blanche qui est là sur un tertre avec des fleurs:

Yvonne Kermadec, treize mois.

«Il paraît qu'elle me ressemblait tout à fait», dit Yves.

Et cette ressemblance de la petite morte avec lui le rend très pensif.

En regardant la croix, le tertre et les fleurs, nous songeons tous deux à ce mystère: petite fille qui était de son sang, issue de lui, qui avait ses yeux, et alors.... Probablement aussi une âme pareille, et qui est déjà rendue au sol breton. C'est comme si quelque chose de lui-même s'en était déjà retourné à la terre; c'est comme des arrhes qu'il aurait déjà données à la poussière éternelle....

Dans quatre ans, cette petite croix qu'on voyait de loin n'existera plus; on enlèvera Yvonne, son tertre et ses fleurs. Même ses petits os s'en iront aussi se mêler aux autres, aux antiques, sous l'église, dans l'ossuaire.

Quatre ans encore on la verra, cette croix, et on y lira ce nom de petite fille....

Elle est tout au bord de l'étang; dans l'eau dormante et profonde, elle se reflète à côté de la haute flèche grise. Sur le tertre, des œillets fleuris font des touffes blanches, déjà indécises dans la nuit qui arrive. L'étang ressemble à un miroir, d'un jaune pâle, couleur de lumière mourante, comme celle du ciel au couchant; et, tout autour, on voit la ligne déjà noire des grands bois.

Les fleurs des tombes donnent leurs odeurs douces du soir.—Un calme tiède nous environne et semble s'épaissir....

On entend dans le lointain les hiboux qui s'appellent, on ne distingue plus les œillets blancs d'Yvonne.... La nuit d'été est venue....

Alors un grand bruit nous fait frissonner tout à coup, au milieu de ce silence où nous songions aux morts. C'est l'Angelus qui sonne, là, très près, au-dessus de nous, dans la clocher; et l'air s'emplit de lourdes vibrations d'airain.

Pourtant nous n'avons vu personne entrer dans l'église, qui est fermée et obscure.

«Qui sonne? dit Yves, inquiet, qui peut sonner?... Pas moi qui voudrais le faire, toujours.... Non, sûr que je n'entrerais pas dans l'église à l'heure qu'il est, et pas même pour tout l'or du monde, encore!...»

Nous nous en allons de ce cimetière; il s'y fait trop de bruit décidément; l'Angelus y est étrange; il y éveille des sonorités inattendues, dans les eaux de l'étang, dans la terre des morts, dans la nuit. Non pas que nous ayons peur de la pauvre petite tombe aux œillets blancs, mais ce sont les autres, ces bosses de gazon qui sont autour de nous, ces tertres d'inconnus....

Dix heures.—Je vais dormir ma première nuit sous le toit de mon frère Yves.

Dix heures sonnées.—Nous nous sommes déjà dit bonsoir, et le voilà qui rouvre ma porte.

«C'est pour les fleurs. Elles pourraient peut-être vous faire du mal; nous venons de penser cela...»

Et il emporte tout, les résédas, les pois de senteur, même les gerbes de bruyère.


C

La pendule du temps a continué de marcher, même de marcher très vite. La semaine qu'on m'avait accordée va bientôt finir.

Tous les jours dans les bois.—Un temps splendide.—Les bruyères, les digitales, les silènes roses, tout est fleuri.

Il y a eu un grand pardon, le dimanche, un des plus renommés de cette région de la Bretagne; c'était autour de la chapelle de Notre-Dame de Bonne Nouvelle,—qui est seule au milieu des bois, comme si elle s'était endormie là, et oubliée depuis le Moyen Âge.

La veille, le samedi, nous étions justement venus nous asseoir, à l'ombre, Yves, petit Pierre et moi, auprès de cette église, à l'heure du grand calme de midi. Un lieu très silencieux, au-dessus duquel des chênes et des hêtres séculaires nouaient comme des bras leurs grosses branches moussues.

Deux femmes étaient arrivées, l'une jeune, l'autre fort vieille et caduque; elles portaient le costume de Rosporden et paraissaient avoir fait longue route. Elles tenaient à la main de grandes clefs.

C'était pour ouvrir le vieux sanctuaire, qui reste fermé tout le long de l'année, et préparer l'autel pour la fête du lendemain.

Dans le demi-jour vert des vitraux et des arbres, nous les apercevions qui s'empressaient autour des vieux saints et des vieilles saintes, les époussetant, les essuyant; puis balayant les dalles pleines de poussière et de salpêtre.

Sur le pied de la Notre-dame, on avait posé par pitié une tête de mort, trouvée dans la terre du bois. Le crâne crevé, toute verdie, elle nous regardait du fond de la chapelle avec ses deux trous noirs:

«Dis parrain, qu'est-ce que c'est?... Dans la terre, on l'a trouvée, cette figure, dis?...»

C'est petit Pierre qui s'inquiète vaguement de cette chose qu'il n'a jamais vue, comme si elle était pour lui la première révélation d'un ordre d'objets sinistres habitant sous la terre....

Un temps un peu morne, mais exquis, pour ce jour de pardon.

Dix heures durant, les binious ont sonné devant la chapelle, sous les grands chênes,—et les gavottes ont tourné sur la mousse.

Ce je ne sais quoi des étés bretons qui est mélancolique, on ne sait comment le dire, c'est un composé où entrent mille choses: le charme de ces longs jours tièdes, plus rares qu'ailleurs et plus vite partis; les hautes herbes fraîches, avec l'extrême profusion des fleurs roses; et puis un sentiment d'autrefois, qui dort, répandu partout.

Vieux pays de Toulven, grands bois où il y a déjà des sapins noirs, arbres du Nord, mêlés aux chênes et aux hêtres; campagnes bretonnes, qu'on dirait toujours recueillies dans le passé....

Grandes pierres que couvrent les lichens gris, fins comme la barbe des vieillards; plaines où le granit affleure le sol antique, plaines de bruyères roses....

Ce sont des impressions de tranquillité, d'apaisement, que m'apporte ce pays; c'est aussi une aspiration vers un repos plus complet sous la mousse, au pied des chapelles qui sont dans les bois. Et, chez Yves, tout cela est plus vague, plus inexprimable, mais aussi plus intense, comme chez moi quand j'étais enfant.

À nous voir ainsi tous deux assis dans ces bois, au calme de ces beaux jours d'été, on n'imaginerait plus quels jeunes hommes nous avons pu être, quelle vie nous avons menée, ni quelles scènes terribles entre nous autrefois, aux premiers moments où nos deux natures, très différentes et très semblables, se sont heurtées l'une à l'autre....

Chaque soir, aux veillées, qui sont courtes, on joue avec petit Pierre à un jeu de Toulven, très amusant, qui consiste à se tenir à deux par le menton et à réciter, sans rire toute une longue histoire: «Par la barbe à Minette, je te tiens. Le premier de nous deux qui rira, etc.» À ce jeu, petit Pierre est toujours pris.

Après, c'est le gymnase. Yves le fait faire à son fils, le tournant, le virant, la tête en bas, les jambes en l'air, à bout de bras, l'élevant bien haut: «Dis, mon petit Pierre, quand auras-tu des bras comme les miens? Réponds donc:—Jamais! oh! non, jamais des bras comme toi, mon père; je ne verrai pas assez de misère pour ça, bien sûr.»

Et quand Yves, tout dépeigné, las d'avoir tant fait le diable, dit, en se rajustant, de son plus grand air sérieux: «Allons, petit Pierre a fini son gymnase à présent,» petit Pierre alors vient à moi, avec ce sourire qui fait qu'on lui donne toujours ce qu'il veut: «C'est à ton tour, parrain, dis?» Et ce gymnase recommence.


CI

La grande pendule, inexorable, a encore marché; dans quelques heures, je vais partir, et bientôt mon frère Yves s'en ira aussi, tous deux au loin; à l'inconnu.

C'est le dernier jour, le dernier soir. Yves, petit Pierre et moi, nous allons à la chaumière des vieux Keremenen, pour ma visite d'adieu à la grand-mère Marianne.

Elle habite seule, maintenant, sous son toit plein de mousse, sous les grands chênes étendus en voûte. Pierre Kerbras et Anne, qui se sont mariés au printemps, font bâtir dans le village une vraie maison, en granit, pareille à celle d'Yves. Tous les enfants sont partis.

Pauvre chaumière où s'agitaient si joyeusement, le jour du baptême, les belles coiffes et les collerettes blanches! Déjà passé, tout cela; à présent, elle est vide et silencieuse. Nous nous asseyons sur les vieux bancs de chêne, nous accoudant sur la table où nous avions fait le grand repas joyeux. La grand-mère est sur un escabeau, filant à sa quenouille, la tête basse; son air déjà devenu caduc et égaré.

Bien que le soleil ne soit pas encore très bas, ici il fait noir.

Autour de nous, rien que des choses d'autrefois, pauvres et primitives. Des chapelets très grossiers sont suspendus aux pierres brutes, au granit des murs; dans les coins perdus d'ombre, on aperçoit les cosses de chêne amassées pour l'hiver, et de vieux ustensiles de ménage, noircis et poudreux, aux formes anciennes et naïves.

Jamais nous n'avions si bien senti combien tout cela est passé et loin de nous.

C'est la vieille Bretagne d'autrefois, bientôt morte.

Par la cheminée filtre la lumière du ciel, des tons verts tombent d'en haut sur les pierres de l'âtre, et par la porte ouverte on aperçoit le sentier breton, avec un rayon du soleil couchant dans les chèvrefeuilles et les fougères.

Nous devenons rêveurs, Yves et moi, dans cette visite que nous sommes venus faire au logis des grands-parents.

D'ailleurs, la grand-mère Marianne ne parle que le breton. De temps en temps, Yves lui adresse la parole dans cette langue du passé; elle répond, sourit, l'air heureux de nous regarder; mais la conversation tombe vite et le silence revient....

Tristesse vague du soir, rêverie des temps lointains dans ce vieux logis qui bientôt s'affaissera au bord du chemin, qui tombera en ruine comme ses vieux hôtes et qu'on ne relèvera plus....

Petit Pierre est là avec nous. Il affectionne beaucoup, lui, cette chaumière, et cette vieille grand-mère, qui le gâte avec adoration. Il aime surtout la petite corbeille de chêne, œuvre d'un autre siècle, dans laquelle on l'avait mis quand il est né. Il est plus long que son berceau maintenant et s'en sert, assis dedans, comme d'une balançoire, promenant autour de lui ses yeux noirs éveillés. Et voilà maintenant la grand-mère, toute courbée, près de lui, l'échine arrondie sous sa collerette à fraise, qui le berce elle-même pour l'amuser. Elle le berce en chantant, et lui, de temps en temps, lance au milieu de ces notes grêles l'éclat de son rire d'enfant.

Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!

Chante, pauvre vieille, de ta voix cassée qui tremble, chante la berceuse antique, l'air qui vient de loin dans la nuit des générations mortes et que tes petits-enfants ne sauront plus.

Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!

On s'attend à voir par la grande cheminée, avec la lueur qui descend d'en haut, des nains et des fées descendre.

Au dehors, le soleil dore toujours les branches des chênes, les chèvrefeuilles et les fougères.

Au dedans, dans la chaumière isolée, tout est mystérieux et noir.

Boudoul, boudoul! galaïchen, galaïch du!

Berce encore ton petit-fils, vieille femme en fraise blanche. Bientôt ce sera fini des chansons bretonnes et aussi des vieux Bretons.

Maintenant petit Pierre joint ses mains pour faire sa prière du soir.

Mot pour mot, d'une voix très douce qui a beaucoup l'accent de Toulven, il répète en nous regardant tout ce que sa grand-mère sait de français:

«Mon Dieu, ma bonne sainte Vierge, ma bonne Sainte-Anne, je vous prie pour mon père, pour ma mère, pour mon parrain, pour mes grands-parents, pour ma petite sœur Yvonne....

—Pour mon oncle Goulven, qui est bien loin sur la mer», ajoute Yves d'une voix grave.

Et, encore plus recueilli:

«Pour ma grand-mère de Plouherzel.

—Pour ma grand-mère de Plouherzel», répète le petit Pierre.

Et puis il attend autre chose pour répéter encore, gardant toujours ses mains jointes.

Mais Yves a presque des larmes à ce souvenir poignant, qui lui revient tout à coup de sa mère, de sa chaumière, à lui, de son village de Plouherzel, que son fils connaîtra à peine et que lui ne reverra peut-être plus. Ainsi est la vie pour les enfants de la côte, pour les marins: ils s'en vont, les lois de leur métier de mer les séparent de parents chéris qui savent à peine leur écrire et qu'ensuite ils ne revoient plus.

Je regarde Yves, et, comme nous nous comprenons sans nous parler, je pressens très bien ce à quoi il va penser.

Aujourd'hui il est heureux au delà de son rêve, beaucoup de choses sombres sont éloignées et vaincues, et pourtant, et après? Le voilà tout à coup plongé dans je ne sais quel songe de passé et d'avenir, mélancolie étrange, et après?

Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!

chante la vieille femme, le dos courbé sous sa fraise blanche.

Et après?... Petit Pierre seul est en train de rire. Il tourne de côté et d'autre sa tête vive, bronzée et vigoureuse; la gaieté, la flamme de la vie toute neuve sont encore dans ses grands yeux noirs.

Et après?... Tout est sombre dans la chaumière abandonnée; on dirait que les objets causent entre eux avec mystère du passé; la nuit va descendre autour de nous sur les grands bois.

Et après?... Petit Pierre grandira, courra les mers, et nous, mon frère nous passerons, et tout ce que nous avons aimé avec nous,—nos vieilles mères d'abord,—puis tout et nous-mêmes, les vieilles mères des chaumières bretonnes comme celles des villes, et la vieille Bretagne aussi, et tout, et toutes les choses de ce monde!

Boudoul galaïchen! boudoul galaïch du!

La nuit tombe, et une tristesse inattendue, profonde nous prend au cœur.... Pourtant, aujourd'hui nous sommes heureux.


CII

Et les Celtes regrettaient trois pierres brutes,
sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe rempli d'îlots.

Gustave Flaubert, Salammbô.

Nous sortons tous les deux, laissant petit Pierre à sa grand-mère. Nous nous en allons par le sentier vert, sous la voûte des chênes et des hêtres, entendant de loin, dans la sonorité du soir, le bruit du berceau antique qui se balance, et la vieille chanson à dormir et l'éclat de rire de l'enfant.

Dehors, il fait encore grand jour; le soleil, très bas, dore la campagne tranquille.

«Allons encore jusqu'à la chapelle de Saint-Éloi», dit Yves.

Elle est en haut de la colline, bien antique, toute rongée de mousse, toute barbue de lichens, seule toujours, fermée et mystérieuse au milieu des bois.

Elle ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le pardon des chevaux, qui viennent tous alentour, à l'heure d'une messe basse qu'on dit là pour eux. C'était tout dernièrement ce pardon, et l'herbe est encore foulée par les sabots des bêtes qui sont venues.

Ce soir, c'est une tranquillité étrange autour de cette chapelle. Les horizons boisés s'étendent au loin paisibles, comme pris de sommeil; il semble que ce soit aussi le soir de notre vie et que nous n'ayons plus qu'à nous reposer du repos éternel en regardant la nuit descendre sur les campagnes bretonnes, à nous éteindre doucement dans cette nature qui s'endort.

«.... C'est égal, dit Yves très songeur, je crois bien que ce sera quelque part par là-bas (par là-bas signifie Plouherzel) que je m'en retournerai quand je serai devenu vieux, pour qu'on me mette près de la chapelle de Kergrist, vous savez, là où je vous ai montré? Oui, sûr que je m'en irai par là-bas mourir.»

La chapelle de Kergrist, dans le pays de Goëlo, sous le ciel le plus sombre; le lac d'eau marine et, au milieu, les îlots de granit, la grande bête accroupie qui dort sur une plaine grise.... Je revois ce lieu, qui m'est apparu, il y a déjà plusieurs années, un jour d'hiver. Oui, je me rappelle que c'est là la terre d'Yves, le sol qui l'attend; quand il est loin sur la mer, dans la nuit, dans le danger, c'est cette sépulture qu'il rêve.

«Yves, mon frère, nous sommes de grands enfants, je t'assure. Souvent très gais quand il ne faudrait pas, nous voilà tristes et divaguant tout à fait pour un moment de paix et de bonheur qui par hasard nous est arrivé; c'est tout au plus si le manque d'habitude nous excuse.

» À nous voir pourtant, qui se douterait que nous sommes capables de rêver tout éveillés, simplement parce que la nuit vient et qu'il fait calme dans ce bois?

»Pense donc, nous avons à peu près trente-deux ans chacun; devant nous, la vie peut être bien longue encore, et il y aura des voyages, des dangers, des angoisses, et pour chacun de nous du soleil, et des enivrements, et de l'amour, et, qui sait? Peut-être encore entre nous deux des scènes, et des rébellions, et des luttes!»

En beaucoup moins de mots qu'il n'y en a ci-dessus, tout cela tomba au milieu de son rêve. Alors lui me répondit avec un air de reproche triste:

«Au moins, vous savez bien, frère, que je suis changé maintenant et qu'il y a quelque chose qui est bien fini; ce n'est pas de cela que vous voulez parler?»

Et, moi, je serrai la main de mon frère Yves, en essayant de sourire comme quelqu'un qui aurait tout à fait confiance.

Les histoires de la vie devraient pouvoir être arrêtées à volonté comme celles des livres....


Ses œuvres

1879 Aziyadé

1880 Rarahu

1881 Le roman d'un spahi

1882 Le mariage de Loti (Rarahu). Fleurs d'ennui. Pasquali Ivanovitch

1883 Mon frère Yves

1884 Les trois dames de la Kasbah

1886 Pêcheur d'Islande

1887 Madame Chrysanthème

1887 Propos d'exil

1889 Japoneries d'automne

1890 Au Maroc

1890 Le roman d'un enfant

1891 Le livre de la pitié et de la mort

1892 Fantôme d'Orient

1893 L'exilée

1893 Le matelot

1894 Le désert. Jérusalem

1894 La Galilée

1897 Ramuntcho

1898 Judith Renaudin

1899 Reflets de la sombre route

1902 Les derniers jours de Pékin

1903 L'Inde sans les Anglais

1904 Vers Ispahan

1905 La troisième jeunesse de Mme Prune

1906 Les désenchantées

1909 La mort de Philae

1910 Le château de la Belle au Bois dormant

1912 Un pèlerin d'Angkor

1913 La Turquie agonisante

1916 La hyène enragée

1917 Quelques aspects du vertige mondial

1918 L'horreur allemande

1919 Prime jeunesse

1920 La mort de notre chère France en Orient

1921 Suprêmes visions d'Orient

1923 Un jeune officier pauvre, posthume.

1924 Lettres à Juliette Adam, posthume.

1925-1929 Journal intime (1878-1885), 2 vol

1929 Correspondance inédite (1865-1904)