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Mon frère Yves

Chapter 12: X
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About This Book

The narrator offers an episodic, autobiographical portrait of a close friend who works at sea, tracing shared voyages, port encounters, and the habitual rhythms of maritime life. Vivid coastal descriptions and domestic anecdotes reveal the friend's charm, stubbornness, distinctive tattoos, bouts of excess, and occasional moral lapses, while emphasizing enduring loyalty and mutual dependence. Memories range from childhood humiliations and family ties to salt-worn pleasures and melancholy, producing lyrical evocations of landscape alongside candid reflections on character, habit, and the tensions between land-bound obligations and the freedom of the open sea.

IX

5 mai 1875.

Il y avait des années qu'Yves rêvait de revoir ce Saint-Pol-de-Léon, le pays de sa naissance.

Du temps que nous naviguions ensemble sur la mer brumeuse, souvent en passant au large, balancés par la houle grise, nous avions vu le clocher légendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de cette bande triste et monotone qui représentait là-bas la terre de Bretagne, le pays de Léon.

Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne: Je suis natif du Finistère, À Saint-Pol j'ai reçu le jour. Mon clocher est l'plus beau d'la terre, Mon pays, l'plus beau d'alentour.
—————
Rendez-moi ma bruyère, Et mon clocher à jour.

Mais c'était comme une fatalité, comme un sort jeté sur nous: jamais nous n'avions pu réussir à y aller, à ce Saint-Pol. Au dernier moment, quand nous nous mettions en route, toujours des empêchements nouveaux; notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et nous avions fini par attacher je ne sais quelle pensée superstitieuse à ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en silhouette, au bout de l'horizon sombre.

Cette fois pourtant, cela semble assuré, nous y allons pour tout de bon.

Dans le coupé d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis tous deux à côté d'un curé breton. Les chevaux nous emportent assez bon train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air très réel.

C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées, sont d'un vert très tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silènes roses et les premières digitales.

Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du même coup, tout change d'aspect.

Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue comme un désert: le vieux pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le Creizker dresse sa flèche de granit.

Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant son clocher qui s'approche.

Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de vapeurs gris-perle, d'une teinte très douce, d'une teinte septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers noirs.

Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de moutons dans les bruyères; de jeunes gars les effarouchent en caracolant sur des chevaux nus; des carrioles passent, chargées de femmes en coiffe blanche qui s'en vont entendre la messe à la ville. Les cloches sonnent la route s'anime joyeusement, nous arrivons.


X

Quand nous eûmes déjeuné tous deux dans l'auberge la plus comme il faut, nous trouvâmes que la matinée d'hiver avait fait place à une belle journée de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas, des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semées égayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le printemps.

Et Yves regardait partout, s'étonnant qu'aucun souvenir ne lui revînt de sa petite enfance, cherchant, cherchant très loin dans sa mémoire, ne reconnaissant rien, et alors, peu à peu, se trouvant désenchanté.

Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche était assemblée, et c'était comme un tableau du Moyen Âge. La cathédrale des anciens évêques de Léon dominait cette place, l'écrasait de sa masse aux dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passés. Autour, il y avait des maisons antiques à pignons et à tourelles; tous les buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, étaient attablés devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui était là vivante et alerte, était encore pareille à celle des anciens jours; dans l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le ya septentrional de la langue celtique.

Yves passa assez distrait dans l'église, sur les dalles funéraires et sur les vieux évêques endormis.

Mais il s'arrêta tout pensif à la porte, devant les fonts baptismaux.

«Regardez, dit-il, on m'a tenu là-dessus. Et nous devions demeurer tout près d'ici; ma pauvre mère m'a souvent dit que, le jour de mon baptême, quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prêtres.»

Malheureusement Yves a négligé de prendre à Plouherzel, auprès de sa mère, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette maison où ils demeuraient.

Il avait compté sur sa marraine, nommée Yvonne Kergaoc, qui devait habiter précisément sur cette place de l'église. Et, en arrivant, nous avions demandé cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.

«Mais d'où revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte depuis douze ans!»

Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-là. Et il n'y avait guère à s'en étonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient quitté le pays.

Nous montâmes au clocher de Creizker; naturellement, c'était haut, cela n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous dérangions beaucoup les vieilles corneilles nichées dans le granit.

Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait toujours, et qui était légère à donner le vertige. Nous nous élevions là dedans par une spirale étroite et rapide, découvrant par toutes les découpures du clocher à jour des échappées infinies.

En haut, isolés tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses petites rues grises, comme un essaim de bugel-noz; à perte de vue, du côté du sud, s'étendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et puis, au nord, c'était le port de Roscoff avec des milliers de petits rochers bizarres criblant de leurs têtes pointues le miroir de la mer,—le miroir de la grande mer bleu pâle, qui s'en allait se fondre là-bas très loin dans la pâleur semblable du ciel.

Cela nous amusait d'avoir enfin réussi à monter dans ce Creizker, qui nous avait tant de fois regardés passer au milieu de cette eau infinie; lui, planté tranquille, toujours là, inaccessible et immuable, quand nous, pauvres gens de la mer, nous étions malmenés par tous les mauvais vents du large.

Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air était polie, rongée par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d'un gris foncé à reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune, cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut dans l'air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d'être regardés de si près, comme s'étonnant en eux-mêmes d'être si vieux, d'avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière. C'était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d'Yves; c'était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indécise flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui.

Yves était toujours très désenchanté pourtant de n'avoir retrouvé aucune trace de son ancienne demeure ni de son père; aucun souvenir, pas plus dans la mémoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours à ses pieds les maisons grises, celles surtout qui étaient le plus près de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu où il était né.

Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore une fois très loin de la Bretagne.

Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom d'Yves.

«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur, et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame! quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.»

Yves, à ce compliment, me jette un coup d'œil, avec une envie de rire; et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui écoute, recueilli et tout ému.

Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des voisines, et tout ce monde raconte.

«Jésus ma doué! disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents, mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis, quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas très causeur.»

Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire rien comme les autres.

«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé! Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé.

—Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre. «Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon baptême.

—Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et sauvé la vie à monsieur le maire.

—Il avait un grand cheval, dit l'hôtesse, qui était si méchant, que personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait monté sur cette bête.

—Ah! dit Yves, frappé tout à coup comme d'une image qui lui serait revenue de très loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que mon père me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il était amarré à l'écurie. C'est la première fois que je me souviens de mon père, et que je revois un peu sa figure. Il devait être noir, ce cheval, et il avait les pieds blancs.

—C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds blancs. C'était une bête terrible, et, Jésus ma doué! quelle idée pour un marin d'avoir un cheval!»

L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de nous.

L'hôtesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies à ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge: c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles ont l'expression tranquille et réfléchie de ces femmes d'autrefois, que les portraits anciens nous ont conservées. Elles aussi se tiennent près de nous, regardent et écoutent.

À notre tour, on nous interroge. Yves répond:

«Ma mère habite toujours à Plouherzel avec mes deux sœurs. Mes deux frères, Gildas et Goulven, naviguent à la grande pêche sur des baleiniers américains. Moi seul, je navigue depuis dix ans à l'Etat.»

Il n'y a pas beaucoup de temps à perdre pour nous qui voulons aller voir avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est là tout près, à toucher l'église; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de demander à entrer dans la chambre à gauche, au premier; c'est celle où Yves est né.

À côté de la maison, il y a le grand parc abandonné de l'évêché de Léon, où, paraît-il, Yves, quand il était tout petit enfant, allait chaque jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est très haute aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silènes. Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard, comme dans un bois.

Nous frappons à la porte de la maison que ces femmes nous ont indiquée, et ceux qui demeurent là s'étonnent un peu de ce que nous venons demander. Mais nous n'inspirons pas de méfiance, et on nous recommande seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du premier, à cause d'une vieille grand-mère qui dort là et qui est sur le point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrétion.

Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est fini; et, là même, il ne retrouve plus rien.

Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose lui revint comme une lueur lointaine.

«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez, en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où se tenait le cheval aux pieds blancs.»

C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages. Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse qui est le souvenir.

En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé, le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau:

«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!»

Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le clocher à jour qui s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer.

«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau. Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et, tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on lui lira ma lettre.»


XI

Juin 1875.

...C'était par le vingtième parallèle de latitude, dans la région des alizés, un matin vers six heures; sur le pont d'un navire qui était là tout seul au milieu du bleu immense, un groupe de jeunes hommes se tenait, le torse nu, au soleil levant.

C'était la bande d'Yves, les gabiers de misaine et ceux du beaupré.

Ayant tous attaché sur leurs épaules leur mouchoir, qu'ils venaient de laver, ils restaient gravement le dos au soleil pour le faire sécher. Leur figure brune, leur rire, avaient encore une grâce jeune d'enfant; leur dandinement, la façon souple et moelleuse dont ils posaient leurs pieds nus, avaient quelque chose du chat.

Et, tous les matins, à cette même heure, à ce même soleil, dans ce même costume, ce groupe se tenait sur ces mêmes planches qui les promenaient, insouciants, au milieu des infinis de la mer.

Ce matin-là, ils discutaient sur la lune, sur son visage humain, qui leur était resté de la nuit comme une obsédante image blême gravée dans leur mémoire. Pendant tout leur quart, ils l'avaient vue là-haut, suspendue toute seule, toute ronde, au milieu de l'immense vide bleuâtre; même ils avaient été obligés de se cacher le front (pendant leur sommeil, le ventre en l'air à la belle étoile) à cause des maladies et maléfices qu'elle jette sur les yeux des matelots, lorsque ceux-ci s'endorment sous son regard.

Ils étaient là quelques-uns qui conservaient toujours et quand même un grand air de noblesse, je ne sais quoi de superbe dans l'expression et la tournure, et le contraste était singulier entre leur aspect et les choses naïves qu'ils faisaient.

Il y avait Jean Barrada, le sceptique de cette compagnie, qui lançait de temps à autre dans la discussion l'éclat mordant de son rire, montrant ses dents blanches toujours et renversant sa belle tête en arrière. Il y avait Clet Kerzulec, un Breton de l'île d'Ouessant, qui se préoccupait surtout de ces traits humains estompés sur ce disque pâle. Et puis le grand Barazère, qui jouait le sérieux et l'érudit, leur assurant que c'était un monde beaucoup plus grand que le nôtre et dans lequel vivaient des peuples étranges.

Eux secouaient la tête, incrédules, et Yves disait, très songeur:

«Tout ça, c'est des choses.... C'est des choses, vois-tu, Barazère, dans lesquelles je crois que tu ne te connais pas beaucoup.»

Et puis il ajoutait, d'un air qui tranchait la discussion, que d'ailleurs il allait venir me trouver et se faire bien expliquer ce que c'était que la lune. Après, il reviendrait le leur apprendre à tous.

Nul doute, en effet, que je ne fusse très au courant des choses de la lune comme de tout le reste. D'abord on m'avait souvent vu occupé à la regarder marcher à travers un instrument de cuivre en compagnie d'un timonier qui me comptait tout haut, d'une voix monotone d'horloge, les minutes et les secondes tranquilles de la nuit.

Cependant les petits mouchoirs séchaient sur les dos nus des jeunes hommes, et le soleil montait dans le grand ciel bleu. Il y en avait, de ces petits mouchoirs, qui étaient tout uniment blancs; d'autres qui avaient des dessins de plusieurs couleurs, et même qui portaient de beaux navires imprimés au milieu dans des cadres rouges.

Moi, qui étais de quart, je commandai: «À larguer le ris de chasse!» et le maître d'équipage fit irruption au milieu des causeurs en sifflant dans son sifflet d'argent. Alors brusquement, en un clin d'œil, comme une bande de chats sur lesquels on a lancé un dogue, ils se dispersèrent tous en courant dans la mâture.

Yves habitait là-haut, dans sa hune. En regardant en l'air, on était sûr de voir sa silhouette large et svelte sur le ciel; mais on le rencontrait rarement en bas.

C'est moi qui montais de temps en temps lui faire visite, bien que mon service ne m'y obligeât plus depuis que j'avais franchi le grade de midship; mais j'aimais assez ce domaine d'Yves, où on était éventé par un air encore plus pur.

Dans cette hune, il avait ses petites affaires; un jeu de cartes dans une boîte, du fil et des aiguilles pour coudre, des bananes volées, des salades prises la nuit dans les réserves du commandant, tout ce qu'il pouvait ramasser de frais et de vert dans ses maraudes nocturnes (les matelots sont friands de ces choses rares qui guérissent les gencives fatiguées par le sel). Et puis il avait sa perruche attachée par une patte et fermant sous le soleil ses yeux clignotants.

Sa perruche était un hibou à grosse tête des pampas, tombé un jour à bord à la suite d'un grand vent.

Il y a de bizarres destinées sur la terre, ainsi celle de ce hibou faisant le tour du monde en haut d'un mât. Quel sort inattendu!

Il connaissait son maître et le saluait par de petits battements d'ailes joyeux. Yves lui faisait régulièrement manger sa propre ration de viande, ce qui pourtant ne l'empêchait pas d'élargir.

Cela l'amusait beaucoup, en le regardant de tout près, de tout près, dans les yeux, de le voir se retirer, se cambrer d'un air de dignité offensée, en dodelinant de la tête avec un tic d'ours. Alors il était pris de fou rire, et il lui disait avec son accent breton:

«Oh! Mais comme tu as l'air bête, ma pauvre perruche!»

De là-haut, on dominait comme de très loin le pont de la Sibylle, une Sibylle aplatie, fuyante, très drôle à regarder de ce domaine d'Yves, ayant l'air d'une espèce de long poisson de bois, dont la couleur de sapin neuf tranchait sur les bleus profonds, infinis de la mer.

Et, dans tous ces bleus transparents, au milieu du sillage, derrière, une petite chose grise, ayant la même forme que le navire et le suivant toujours entre deux eaux: le requin. Il y a toujours un requin qui suit, rarement deux; seulement, quand on l'a pêché, il en vient un autre. Il suit pendant des nuits et des jours, il suit sans se lasser pour manger tout ce qui tombe: débris quelconques, hommes vivants ou hommes morts.

De temps en temps, il y avait de toutes petites hirondelles qui venaient aussi nous faire cortège pour s'amuser, par caprice, picorant les miettes de biscuit que nous semions derrière nous dans ce désert d'eau et puis disparaissant au loin en décrivant des courbes joyeuses. Petites bêtes d'une espèce rare, de couleur rousse à queue blanche, qui vivent on ne sait comment, perdues au milieu des grandes eaux, toujours au plus large des mers.

Yves, qui en voulait une, leur tendait des pièges; mais elles, très fines, ne venaient pas s'y prendre.

Nous approchions de l'équateur, et le souffle régulier de l'alizé commençait à mourir. C'étaient maintenant des brises folles qui changeaient, et puis des instants de calme où tout s'immobilisait dans une sorte d'immense resplendissement bleu, et alors on voyait les vergues, les hunes, les grandes voiles blanches dessiner dans l'eau des commencements d'images renversées qui ondulaient.

La Sibylle ne marchait plus, elle était lente et paresseuse, elle avait des mouvements de quelqu'un qui s'endort. Dans la grande chaleur humide, que les nuits mêmes ne diminuaient plus, les choses, comme les hommes, se sentaient prises de sommeil. Peu à peu il se faisait dans l'air des tranquillités étranges. Et maintenant des nuées lourdes, obscures, se traînaient sur la mer chaude comme de grands rideaux noirs. L'équateur était tout près.

Quelquefois des troupes d'hirondelles, de grande taille celles-ci et d'allures bizarres, surgissaient tout à coup de la mer, prenaient un vol effaré avec de longues ailes pointues d'un bleu luisant, et puis retombaient, et on ne les voyait plus; c'étaient des bancs de poissons volants qui s'étaient heurtés à nous et que nous avions réveillés.

Les voiles, les cordages pendaient inertes, comme choses mortes; nous flottions sans vie comme une épave.

En haut, dans le domaine d'Yves, on sentait encore des mouvements lents qui n'étaient plus perceptibles en bas. Dans cet air immobile et saturé de rayons, la hune continuait de se balancer avec une régularité tranquille qui portait à dormir. C'étaient de longues oscillations molles qu'accompagnaient toujours les mêmes frôlements des voiles pendantes, les mêmes crissements des bois secs.

Il faisait chaud, chaud, et la lumière avait une splendeur surprenante, et la mer morne était d'un bleu laiteux, d'une couleur de turquoise fondue.

Mais, quand les grosses nuées étranges, qui voyageaient tout bas à toucher les eaux, passaient sur nous, elles nous apportaient la nuit et nous inondaient d'une pluie de déluge.

Maintenant nous étions tout à fait sous l'équateur, et il semblait qu'il n'y eût plus un souffle dans l'air pour nous en faire partir.

Cela durait des heures, quelquefois tout un jour, ces obscurités et ces pluies lourdes. Alors Yves et ses amis prenaient une tenue qu'ils appelaient tenue de sauvage, et puis s'asseyaient insouciants sous l'ondée chaude, et laissaient pleuvoir.

Cela finissait toujours tout d'un coup; on voyait le rideau noir s'éloigner lentement, continuer sa marche traînante sur la mer couleur de turquoise, et la lumière splendide reparaissait plus étonnante après ces ténèbres, et le grand soleil équatorial buvait très vite toute cette eau tombée sur nous; les voiles, les bois du navire, les tentes retrouvaient leur blancheur sous ce soleil; toute la Sybille reprenait sa couleur claire de chose sèche au milieu de la grande monotonie bleue qui s'étendait alentour.

De la hune où Yves habitait, en regardant en bas, on voyait que ce monde bleu était sans limite; c'étaient des profondeurs limpides qui ne finissaient plus; on sentait combien c'était loin, cet horizon, cette dernière ligne des eaux, bien que ce fût toujours la même chose que de près, toujours la même netteté, toujours la même couleur, toujours le même poli de miroir. Et on avait conscience alors de la courbure de la terre, qui seule empêchait de voir au delà.

Aux heures où se couchait le soleil, il y avait en l'air des espèces de voûtes formées par des successions de tout petits nuages d'or; leurs perspectives fuyantes s'en allaient, s'en allaient en diminuant se perdre dans les lointains du vide; on les suivait jusqu'au vertige; c'étaient comme des nefs de temples apocalyptiques n'ayant pas de fin. Et tout était si pur, qu'il fallait l'horizon de la mer pour arrêter la vue de ces profondeurs du ciel; les derniers petits nuages d'or venaient tangenter la ligne des eaux et semblaient, dans l'éloignement, aussi minces que des hachures.

Ou bien quelquefois c'étaient simplement de longues bandes qui traversaient l'air, or sur or: les nuages d'un or clair et comme incandescent, sur un fond byzantin d'or mat et terni. La mer prenait là-dessous une certaine nuance bleu paon avec des reflets de métal chaud. Ensuite tout cela s'éteignait très vite dans des limpidités profondes, dans des couleurs d'ombre auxquelles on ne savait plus donner de nom.

Et les nuits qui venaient après, les nuits mêmes étaient lumineuses. Quand tout s'était endormi dans des immobilités lourdes, dans des silences morts, les étoiles apparaissaient en haut plus éclatantes que dans aucune autre région du monde.

Et la mer aussi éclairait par en dessous. Il y avait une sorte d'immense lueur diffuse dans les eaux. Les mouvements les plus légers, le navire dans sa marche lente, le requin en se retournant derrière, dégageaient dans les remous tièdes des clartés couleur de ver-luisant. Et puis, sur le grand miroir phosphorescent de la mer, il y avait des milliers de flammes folles; c'étaient comme des petites lampes qui s'allumaient d'elles-mêmes partout, mystérieuses, brûlaient quelques secondes et puis mouraient. Ces nuits étaient pâmées de chaleur, pleines de phosphore, et toute cette immensité éteinte couvait de la lumière, et toutes ces eaux enfermaient de la vie latente à l'état rudimentaire comme jadis les eaux mornes du monde primitif.


XII

Il y avait quelques jours que nous avions quitté ces tranquillités de l'équateur, et nous filions doucement vers le sud, poussés par l'alizé austral. Un matin Yves entra très affairé dans ma chambre pour préparer ses lignes à prendre les oiseaux. «On avait vu, disait-il, les premiers damiers derrière.»

Ces damiers sont des oiseaux du large, proches parents des goélands, et les plus jolis de toute cette famille de la mer: d'un blanc de neige, les plumes douces et soyeuses, avec un damier noir finement dessiné sur les ailes.

Les premiers damiers! C'est déjà un grand éloignement qu'indique leur seule présence, signe qu'on a laissé bien loin derrière soi notre hémisphère boréal et qu'on arrive aux régions froides qui sont sur l'autre versant du monde, là-bas vers le sud.

Ils étaient en avance pourtant, ces damiers-là; car nous naviguions encore dans la zone bleue des alizés. Et c'était tous les jours, tous les jours, toutes les nuits, le même souffle régulier, tiède, exquis à respirer; et la même mer transparente, et les mêmes petits nuages blancs, moutonnés, passant tranquillement sur le ciel profond; et les mêmes bandes de poissons volants s'enlevant comme des fous avec leurs longues ailes humides et brillant au soleil comme des oiseaux d'acier bleui.

Il y en avait des quantités, de ces poissons volants, et quand il s'en trouvait d'assez étourdis pour s'abattre à bord, vite les gabiers leur coupaient les ailes et les mangeaient.

L'heure qu'Yves affectionnait pour descendre de sa hune et venir rendre visite à ma chambre, c'était le soir, au moment surtout où les appels et le branle-bas venaient de finir. Il arrivait tout doucement, sans faire avec ses pieds nus plus de bruit qu'un chat. Il buvait à même un peu d'eau douce dans une gargoulette à rafraîchir qui était pendue à mon sabord, et puis il mettait en ordre diverses choses qui m'appartenaient ou bien lisait quelque roman. Il y en avait un surtout de George Sand qui le passionnait: le marquis de Villemer. À première lecture, je l'avais surpris près de pleurer, vers la fin.

Yves savait coudre très habilement, comme tous les bons matelots, et c'était drôle de le voir se livrer à ce travail, étant donnés son aspect et sa tournure. Dans ses visites du soir, il lui arrivait de passer en revue mes vêtements de bord et d'y faire des réparations qu'il jugeait mon domestique incapable d'exécuter comme il convenait.


XIII

Nous marchions toujours, toujours, avec toutes nos voiles, vers le sud.

Maintenant, c'étaient des nuées de damiers et d'autres oiseaux de mer qui voyageaient derrière nous. Ils nous suivaient étonnés et confiants, depuis le matin jusqu'à la nuit, criant, se démenant, volant par courbes folles,—comme pour nous souhaiter la bienvenue à nous, autre grand oiseau aux ailes de toile, qui entrions dans leur domaine lointain et infini, l'océan Austral.

Et leur troupe grossissait toujours à mesure que nous descendions. Avec les damiers, il y avait les pétrels gris-perle, le bec et les pattes légèrement teintés de bleu et de rose;—et les malamochs tout noirs;—et les gros albatros lourds, d'une teinte sale, avec leur air bête de mouton, avec leurs ailes rigides et immenses, fendant l'air, piaulant après nous. Même on en voyait un que les matelots se montraient: un amiral, oiseau d'une espèce rare et énorme, ayant sur ses longues pennes les trois étoiles dessinées en noir.

Le temps, changé, était devenu calme, brumeux, morne. L'alizé austral était mort à son tour, et la limpidité des tropiques était perdue. Une grande fraîcheur humide surprenait nos sens. On était en août, et c'était le froid de l'autre hémisphère qui commençait. Quand on regardait tout autour de soi l'horizon vide, il semblait que le nord, le côté du soleil et des pays vivants, fût encore bleu et clair; tandis que le sud, le côté du pôle et des déserts d'eau, était ténébreux....

Par ma grande protection, Yves avait obtenu, pour sa perruche, un compartiment réservé dans une des cages à poules du commandant, et il allait chaque soir la couvrir avec un vieux morceau de voile, pour qu'elle ne fût pas incommodée par l'air de la nuit.

Tous les jours, les matelots pêchaient avec leurs lignes des damiers et des pétrels. On en voyait des rangées, écorchés comme des lapins, qui pendaient tout rouges dans les haubans de misaine, attendant leur tour pour être mangés. Au bout de deux ou trois jours, quand ils avaient rendu toute l'huile de leur corps, on les faisait cuire.

C'était le garde-manger des gabiers, ces haubans de misaine. À côté des damiers et des pétrels, on y voyait même des rats quelquefois, déshabillés aussi de leur peau et pendus par la queue.

Une nuit, on entendit tout à coup se lever une grande voix terrible, et tout le monde s'agiter et courir.

En même temps, la Sibylle s'inclinait toujours, toute frémissante, comme sous l'étreinte d'une ténébreuse puissance.

Alors ceux mêmes qui n'étaient pas de quart, ceux qui dormaient dans les faux ponts, comprirent: c'était le commencement des grands vents et des grandes houles; nous venions d'entrer dans les mauvais parages du sud, au milieu desquels il allait falloir se débattre et marcher quand même.

Et plus nous avancions dans cet océan sombre, plus ce grand vent devenait froid, plus cette houle était énorme.

Les tombées des nuits devenaient sinistres. C'étaient les parages du cap Horn: désolation sur les seules terres un peu voisines, désolation sur la mer, désert partout. À cette heure des crépuscules d'hiver, où on sent plus particulièrement le besoin d'avoir un gîte, de rentrer près d'un feu, de s'abriter pour dormir,—nous n'avions rien, nous,—nous veillions, toujours sur le qui-vive perdus au milieu de toutes ces choses mouvantes qui nous faisaient danser dans l'obscurité.

On essayait bien de se faire des illusions de chez soi, dans les petites cabines rudement secouées, où vacillaient les lampes suspendues. Mais non, rien de stable: on était dans une petite chose fragile, égarée, loin de toute terre, au milieu du désert immense des eaux australes. Et, au dehors, on entendait toujours ces grands bruits de houle et cette grande voix lugubre du vent qui serrait le cœur.

Et Yves, lui, n'avait guère que son pauvre hamac balancé, où, une nuit sur deux, on lui laissait le loisir de dormir un peu chaudement.


XIV

Ce fut un matin, à l'entrée de la mer des Célèbes, que mourut cette chouette qui était la perruche d'Yves, un matin de grand vent où on prenait le second ris aux huniers. Elle se laissa écraser, par insouciance, entre le mât et la vergue.

Yves, qui entendit son cri rauque, vola à son secours, mais trop tard. Il redescendit de la hune, rapportant dans sa main sa pauvre perruche morte, aplatie, n'ayant plus forme d'oiseau, un mélange de sang et de plumes grises, au-dessus duquel remuait encore une pauvre patte crispée.

Yves avait du chagrin, je le voyais bien dans ses yeux. Mais il se contenta de me la montrer sans rien dire, en mordant sa lèvre dédaigneuse. Puis il la lança à la mer, et le requin qui nous suivait la croqua comme une ablette.


XV

En Bretagne, l'hiver de 1876. La Sibylle était rentrée à Brest depuis deux jours,—après avoir fini son tour complet par en-dessous,—et j'étais avec Yves, un soir de février, dans une diligence de campagne qui nous emportait vers Plouherzel.

C'était un recoin bien perdu que ce pays de sa mère. Cette voiture devait nous mener en quatre heures de Guingamp à Paimpol, où nous comptions passer la nuit; et, de là, il nous faudrait encore marcher longtemps à pied pour arriver au village.

Nous nous en allions, cahotés sur une mauvaise petite route, nous enfonçant de plus en plus dans le silence des campagnes tristes. La nuit d'hiver tombait sur nous lentement et une pluie très fine embrouillait les choses dans les buées grises. Les arbres passaient, passaient, montrant l'un après l'autre leur silhouette morte. De loin en loin, les villages passaient aussi;—villages bretons, chaumières noires au toit de paille moussue, vieilles églises à mince flèche de granit;—gîtes isolés, mélancoliques, qui se perdaient vite derrière nous dans la nuit.

«Voyez-vous, disait Yves, j'ai fait cette route aussi la nuit, il y a onze ans;—moi, j'en avais quatorze,—et je pleurais bien. C'était la fois où j'ai quitté ma mère pour m'en aller tout seul m'engager mousse à Brest...»

J'accompagnais Yves un peu par désœuvrement, dans ce voyage à Plouherzel. La permission qu'on m'avait donnée était courte, et le temps me manquait, cette fois, pour aller voir ma mère; alors j'allais voir la sienne, et faire connaissance avec son village, qu'il aimait.

Et, à présent, je regrettais de m'être mis en route Yves, tout absorbé dans sa joie de revenir, me parlait bien toujours, par déférence; mais son esprit n'était plus avec moi. Je me sentais un étranger dans ce coin de monde où nous allions arriver, et toute cette Bretagne, que je n'aimais pas encore, m'oppressait de sa tristesse....

Paimpol.—Nous roulons sur des pavés, entre des vieilles maisons noires, et la diligence s'arrête. Des gens sont là, qui attendent avec des lanternes. Les mots bretons s'entrecroisent avec les mots français.

«Y a-t-il des voyageurs pour l'hôtel Le Pendreff?» demande une voix de petit garçon.

L'hôtel Le Pendreff,—j'en ai maintenant souvenance.... C'était, il y a neuf ans, pendant ma première année de marine; je m'y étais reposé une heure, un jour de juin, mon navire étant venu par hasard mouiller dans une baie des environs. Oui, je me rappelle: une ancienne maison seigneuriale, à tourelle et à pignon, et deux dames Le Pendreff toutes pareilles, en grand bonnet blanc, faisant vignette d'autrefois. Nous descendrons à l'hôtel Le Pendreff.

Rien de changé dans la maison.—Seulement une des dames Le Pendreff est morte.—Celle qui reste était déjà si vieille il y a neuf ans, qu'elle n'a pu guère vieillir encore. Son type, son bonnet, l'honnêteté placide de sa personne, tout cela est du vieux temps.

Il fait bon souper devant le grand feu qui flambe; et la gaieté nous est revenue.

Après, dame Le Pendreff, munie d'un chandelier de cuivre, nous précède dans l'escalier de granit et nous introduit dans une chambre immense, où deux lits d'une forme très antique sont dressés sous des rideaux blancs.

Yves, cependant, se déshabille avec lenteur, sans conviction aucune.

«Ah!» dit-il tout à coup, remettant son col bleu, «tenez, je m'en vais!—D'abord, vous comprenez, je ne pourrais pas dormir. Tant pis! J'arriverai bien tard, je les réveillerai là-bas passé minuit, ça leur fera un peu peur,—comme l'année où je suis revenu de la guerre. Mais j'ai trop envie de les voir, il faut que je m'en aille...»

Moi aussi, j'aurais fait comme lui.

Paimpol dort quand nous sortons par un pâle clair de lune. Je l'accompagne un bout de chemin, pour raccourcir ma soirée. Nous voici dans les champs.

Yves marche très vite, très agité, et repasse dans sa tête les souvenirs de ses autres retours.

«Oui, dit-il, après la guerre, je suis venu comme ça, vers deux heures du matin, les réveiller. J'avais fait la route à pied depuis Saint-brieuc; je m'en retournais, bien fatigué, du siège de Paris. Vous pensez, j'étais tout jeune alors, je venais de passer matelot.

«Et tenez, j'avais eu bien peur, cette nuit-là: contre la croix de Kergrist, que nous allons voir au tournant de cette route; j'avais trouvé un vieux petit homme très laid qui me regardait en tenant les bras en l'air et qui ne bougeait pas. Et je suis sûr que c'était un mort; car il a disparu tout d'un coup en remuant son doigt comme pour me faire signe de venir.»

Justement nous arrivions à cette croix de Kergrist. Nous la voyions surgir devant nous comme quelqu'un qui se lève dans l'obscurité.—Mais il n'y avait personne de blotti contre son pied.

Ce fut là que je dis adieu à Yves et que je rebroussai chemin, moi qui n'allais pas jusqu'à Plouherzel. Quand nous eûmes chacun perdu le bruit de nos pas dans le silence de cette nuit d'hiver, le vieux petit homme mort nous revint en tête, et nous nous mîmes à regarder malgré nous dans les taillis noirs.


XVI

Le lendemain matin, j'ouvris les yeux dans la chambre immense de dame Le Pendreff. Le soleil breton filtrait discrètement par les fenêtres. Il devait faire très beau.

Après ces quelques minutes qui sont toujours employées par moi à me demander dans quel coin du monde je m'éveille, je retrouvai l'image d'Yves et j'entendis dehors le piétinement d'une foule en sabots. Il y avait grande foire à Paimpol ce jour-là, et je fis une toilette de frère de la côte pour ne pas effaroucher tous les amis nouveaux auxquels j'allais être présenté comme un marin du midi. C'était entendu avec Yves, cette mise en scène et cette histoire.

Je descendis sur le perron de l'hôtel, où le soleil donnait. La place était pleine de monde: des marins, des paysans, des pêcheurs. Yves était là, lui aussi; revenu au petit jour pour cette foire avec tous ses parents de Plouherzel, il m'attendait en bas pour me conduire à sa mère.

Une très vieille femme, se tenant droite et un peu fière dans son costume de paysanne, c'était la mère d'Yves. Elle avait un peu ses yeux, mais son regard était dur. Je m'étonnai aussi de la trouver si âgée: elle semblait plus que septuagénaire. Il est vrai, à la campagne, on vieillit plus vite, surtout quand la fatigue s'en est mêlée, avec des chagrins.

Elle n'entendait pas un seul mot de galleuc (de français) et me regardait à peine.

Mais il y avait un très grand nombre de cousins et d'amis qui tous avaient l'accueil avenant et l'air de belle humeur. Ils étaient venus de loin, de leurs petites chaumières moussues, éparpillées dans la campagne sauvage, pour assister à cette grande fête de la ville. Et avec ceux-là il fallait boire: du cidre, du vin; c'était à n'en plus finir.

Le bruit allait croissant, et des marchands de complaintes à la voix rauque chantaient, en breton, sous des parapluies rouges, des choses à faire peur.

Arriva un personnage duquel Yves m'avait entretenu souvent, son ami d'enfance, Jean; un voisin de chaumière, qu'il avait ensuite retrouvé au service, matelot comme lui. C'était un garçon de notre âge, avec une jolie figure ouverte et intelligente. Il embrassa Yves tendrement, et nous présenta Jeannie, qui, depuis quinze jours, était sa femme.

Yves comblait sa vieille mère d'attentions et de caresses; ils se racontaient beaucoup de choses en breton et parlaient tous les deux à la fois. Lui s'en excusait bien un peu, mais cela faisait du bien de les voir et de les entendre. Elle n'avait plus du tout l'air dur, quand elle le regardait....

Les bonnes gens de la campagne ont toujours des affaires à n'en plus finir chez le notaire; je les laissai tous se rendant chez celui de Paimpol pour un très long partage.

D'ailleurs, j'avais décidé de ne m'établir chez eux que demain, pour ne pas les gêner pendant cette première journée, et je m'en allai seul, me promener très loin.


XVII

Je marchais depuis une heure.—Au hasard, j'avais pris le même chemin qu'hier avec Yves,—et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist.

Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain; une campagne plus triste s'étendait devant moi.

Cette journée de février était calme, très morne; l'air était presque doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme toujours est le ciel breton.

Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage, de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase, les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. À tous les coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris; ils portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles: les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du christ.

De loin en loin, on voyait les chaumières à toit de paille, toutes verdies de mousse, à demi enfouies dans la terre et les branchages morts. Les arbres étaient rabougris, dépouillés par l'hiver, tourmentés par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela était silencieux.

Une chapelle de granit gris, avec un enclos de hêtres et des tombes.... Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de Plouherzel! Yves m'en avait souvent parlé à bord pendant les nuits de quart, pendant les nuits limpides de là-bas où on rêvait du pays:—«Quand on est rendu à la chapelle, disait-il, c'est tout près; on n'a plus qu'à tourner dans le sentier à gauche, deux cents pas, et on est chez nous.»

Je tournai à gauche, et, au bord du sentier, j'aperçus la chaumière.

Elle était isolée et toute basse sous de vieux hêtres.

Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient dans les gris noirs. C'étaient des plaines, des plaines monotones avec des fantômes d'arbres; un lac d'eau marine à l'heure de la basse mer, un lac vide creusé dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et de varechs, avec une île au milieu.

L'île, étrange, en granit tout d'une pièce, polie comme un dos, ayant forme d'une grande bête assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie qui devait revenir pourtant à ces réservoirs abandonnés, et on ne la découvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait à l'horizon, et le soleil d'hiver commençait à s'éteindre.

Pauvre Yves! Une chaumière isolée au bord du chemin, c'est la sienne; une pauvre petite chaumière bretonne, au détour d'un sentier perdu, bien basse, sous un ciel obscur, à moitié dans la terre, avec de vieux petits murs de granit où poussent les pariétaires et la mousse.

Là sont tous ses souvenirs d'enfance, à lui; là était son berceau de petit sauvage, là était son nid; foyer chéri habité par sa mère, foyer auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amérique ou d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour, à ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et pendant les nuits troublées, brutalement joyeuses, de sa vie d'aventures. Une pauvre chaumière isolée, au détour d'un chemin, et c'est tout.

Dans ses rêves de marin, c'était là ce qu'il revoyait: sous le ciel pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Goëlo, ces vieux petits murs humides, tout verdis de pariétaires; et les chaumières voisines où des bonnes vieilles en coiffe le gâtaient au temps de son enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangés par les siècles....

Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le cœur!

Je frappai à cette porte, et une jeune fille qui ressemblait à Yves parut sur le seuil.

Je lui demandai si c'était bien la maison des Kermadec.

«Oui, dit-elle, un peu étonnée et craintive.

Et puis, tout à coup:

«C'est vous, monsieur, qui êtes l'ami de mon frère et qui êtes arrivé de Brest hier au soir avec lui?...»

Seulement elle s'inquiétait de me voir venir seul.

J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes rangées au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnête; mais la chaumière était bien petite et modeste.

«Tous nos parents sont riches», m'avait souvent dit Yves; «il n'y a que nous autres qui sommes pauvres.»

On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres et bien raides.

«Restez donc, monsieur; ils vont bientôt revenir de la ville.»

Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.

À mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le temps de me jeter derrière les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.

Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule qui s'agitait sur la place: c'était de ces marins qu'on appelle là des Islandais, qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides.

Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les rues avec des jeunes femmes au bras, des sœurs, des fiancés, des maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. «Qui est celui-là? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire? Nous ne l'avons jamais vu parmi nous.»

Je me sentais froid au cœur, et brusquement je repris le chemin de Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux.

J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis couchés.


XVIII

Au bout d'une heure, j'étais au milieu de la campagne absolument égaré. Autour de moi rien que l'obscurité, le silence des nuits d'hiver. J'errais dans des sentiers détrempés; personne à qui demander ma route, aucun hameau, aucune lumière. Toujours des silhouettes noires d'arbres. Et puis, de loin en loin, des calvaires; il y en avait de très grands que je n'avais jamais rencontrés dans ma promenade du jour.

Je rebroussai chemin en courant. Je courus longtemps dans toutes les directions. Une pluie glaciale commençait à tomber, chassée par le vent qui se levait. Cela m'était égal d'être égaré; seulement j'avais besoin de voir quelqu'un d'ami et je me pressais pour essayer de retrouver Yves.

Il devait être fort tard quand je reconnus devant moi la chapelle de Plouherzel et le lac d'eau marine, où tombait une lueur de lune, et la masse noire de l'île de granit sur l'eau pâle, le dos de la grande bête couchée.

Près de la chapelle, j'entendis des voix. Dans le noir, deux hommes dont l'un athlétique, se tenaient par la main et se parlaient fort tendrement, à la manière des gens un peu gris: Yves et Jean,—et je courus à eux.

Un grand étonnement et une joie de me voir.—Et puis Jean, nous prenant chacun par un bras, nous entraîna tous deux chez lui.

La chaumière de Jean, isolée aussi, était dans le voisinage de celle d'Yves, mais bien plus grande et plus cossue.

On voyait tout de suite qu'on entrait chez des gens riches: les bahuts et les lits avaient des fermoirs d'acier découpé qui reluisaient comme des armures. Tout au fond était dressée une cheminée monumentale, où flambait le tronc d'un chêne.

Deux femmes étaient assises devant ce feu, Jeannie, la jeune épouse, et puis la vieille mère en haute coiffure, filant à son rouet.

C'était une jolie vieille à peindre, la mère de Jean. Elle avait aussi un peu élevé Yves, qu'elle appelait en breton son autre enfant et qu'elle embrassa sur les deux joues bien fort.

Les femmes, depuis une heure, étaient inquiètes et veillaient pour les attendre. Elles les reçurent avec indulgence, bien qu'ils fussent gris (c'est l'usage entre amis du service qui se retrouvent), les grondèrent un peu, puis se mirent en devoir de nous faire à tous trois des crêpes et de la soupe.

Un mauvais vent qui venait de se lever de la mer gémissait dehors, dans le noir de la campagne déserte. De temps en temps, il descendait par la cheminée, chassant en avant la flamme claire; alors de petits flocons de cendre très légers se mettaient à danser en rond devant l'âtre, bien bas, en rasant le sol, comme ces mauvaises âmes de nains qui virent toute la nuit autour des Grandes-Pierres.

Nous étions bien devant cette flamme qui séchait nos vêtements trempés de pluie, et nous attendions avec impatience la bonne soupe chaude qu'on allait nous servir.


XIX

Ces crêpes qu'on nous faisait ressemblaient à la lune, tant elles étaient larges; on nous les passait à mesure toutes brûlantes, au bout d'une longue palette de frêne taillée en forme d'aviron de chaloupe.

Yves en laissa choir une sur une grosse poule qu'on n'avait pas vue par terre et qui se sauva dans un recoin sombre, en secouant ce manteau d'un air revêche et offensé. J'avais bonne envie de rire et Jeannie aussi; mais nous n'osions pas, sachant bien tous deux que c'était un signe de malheur.

«Encore la grosse noire!» dit la vieille mère, lâchant son rouet et regardant Yves d'un air consterné. «Jeannie, ma fille, rappelez-vous de l'envoyer demain matin vendre au marché; c'est toujours la même qui rôde à l'heure où toutes les autres poules sont couchées; elle finirait par nous attirer du mal.»

Nous coupions nos crêpes en petits morceaux pour les mettre dans nos écuelles de soupe, et puis nous les mangions, bien trempées, avec nos cuillères de bois. Et Jeannie nous faisait boire tous trois dans une même grande moque qui était pleine d'un cidre très bon.

Après, quand nous eûmes bien mangé et bien bu, Jean commença d'une jolie voix haute une chanson de bord que connaissent tous les matelots bretons. Yves et moi, nous chantions les basses, et la vieille mère marquait la mesure avec sa tête et la pédale de son rouet. On n'entendait plus les refrains tristes que le vent chantait tout seul dehors.

La chanson disait: