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Mon frère Yves

Chapter 29: XXVII
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About This Book

The narrator offers an episodic, autobiographical portrait of a close friend who works at sea, tracing shared voyages, port encounters, and the habitual rhythms of maritime life. Vivid coastal descriptions and domestic anecdotes reveal the friend's charm, stubbornness, distinctive tattoos, bouts of excess, and occasional moral lapses, while emphasizing enduring loyalty and mutual dependence. Memories range from childhood humiliations and family ties to salt-worn pleasures and melancholy, producing lyrical evocations of landscape alongside candid reflections on character, habit, and the tensions between land-bound obligations and the freedom of the open sea.

Nous étions trois marins de Groix,
Nous étions trois marins de Groix,
Embarqués sur le Saint-françois.
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
Pauvre homme, 'l a tombé à la mer,
Les autres étaient bien dans la peine.
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Les autres étaient bien dans la peine,
Les autres étaient bien dans la peine.
Ils ont hissé l' pavillon guen (pavillon blanc)
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Ils ont hissé l' pavillon guen,
Ils ont hissé l' pavillon guen,
Ils n'ont trouvé que son chapeau.
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Ils n'ont trouvé que son chapeau,
Ils n'ont trouvé que son chapeau,
Son garde-pipe et son couteau.
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
La maman qui s'en est allée,
La maman qui s'en est allée,
Prier la grande Sainte-Anne d'Auray.
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
«Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils,
Bonne Sainte-Anne, rendez-moi mon fils.»
La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit....
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit,
La bonne Sainte-Anne, elle lui a dit:
«Tu le retrouv'ras en paradis!»
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.
Dans son village s'en est retournée,
Dans son village s'en est retournée.
L'endemain, pauv' femme, elle est trépassée.
Il vente!...
C'est le vent de la mer qui nous tourmente.

XX

Quand il fallut partir, il se trouva qu'Yves était beaucoup plus gris qu'on n'aurait pu le croire. Dehors, il enfonçait jusqu'au genou dans les flaques d'eau et marchait tout de travers. Pour le ramener, je passai mon bras droit autour de sa taille, son bras gauche à lui par-dessus mes épaules, le portant presque. Nous ne voyions plus rien que le noir intense de la nuit; un grand vent nous fouettait la poitrine, et, dans ces sentiers, Yves ne se reconnaissait plus.

On était inquiet dans sa chaumière, et on veillait pour l'attendre. Sa mère le gronda, de son air dur, en prenant une grosse voix, comme on fait pour gronder les petits enfants, et lui s'en alla tout penaud s'asseoir dans un coin.

Tout de même on nous obligea de souper une seconde fois; c'est la coutume. Une omelette, encore des crêpes, et des tartines de pain bis avec du beurre. Ensuite, on procéda au coucher de la famille (les hommes d'abord, puis on éteint la lumière, et les femmes se couchent après). Il y avait sous nos matelas de hautes litières faites d'un amas de branches de chêne et de hêtre; cela s'affaissait avec un bruit de feuilles sèches, et on se sentait descendre, enfoncer dans un creux qui vous tenait chaud.

«Hou! Hououou! Hou hououou!» faisait le vent dehors, d'une voix de hulotte, avec des aires de se fâcher, de s'indigner, et puis de se plaindre et de mourir.

Quand la chandelle fut éteinte et que la chaumière fut noire, on entendit une voix douce de petite fille commencer une prière en breton (c'était une toute petite de quatre ans qu'on avait recueillie, un enfant que Gildas avait fait à une fille de Plouherzel, lors de son dernier passage au pays). Une très longue prière, coupée de répons graves de vieille femme; tous les saints de la Bretagne: saints Corentin et Allain, saints Thénénan et Thégounec, saints Tuginal et Tugdual, saints Clet et Gildas furent invoqués, et puis le silence se fit. Tout près de moi, la respiration à peine perceptible d'Yves, déjà endormi d'un sommeil profond.—Au pied de notre lit, les poules couchées, rêvant tout haut sur leur perchoir. Un grillon donnant de temps à autre, dans l'âtre encore chaud, une mystérieuse petite note de cristal. Et puis dehors, autour de la chaumière isolée, toujours ce vent: un gémissement immense courant sur tout le pays breton; une poussée incessante venue de la mer avec la nuit et mettant dans la campagne un monotone remuement noir, à l'heure des apparitions et des promenades de morts.


XXI

«Bonjour, Yves!

—Bonjour, Pierre!»

Et nous ouvrons à la lumière grise du matin les auvents de notre armoire.

Ce bonjour, Pierre! précédé d'un petit sourire d'intelligence, m'est dit avec hésitation, d'une voix intimidée; c'est bonjour, capitaine, qu'Yves a l'habitude de dire, et il n'en revient pas de s'éveiller si près de moi, avec la consigne de m'appeler par mon nom. Pour en faire accroire aux gens de Plouherzel et garder la vraisemblance de mon costume d'emprunt, nous avions concerté cette intimité.

C'était fini du rayon de soleil d'hier et du grand vent de la nuit. Ce matin, il faisait un vrai temps de Bretagne, et tout ce pays était enveloppé d'une même immense nuée grise. Le jour était comme un crépuscule, et il semblait que cette lueur si blême n'eût pas la force d'entrer par les lucarnes des chaumières. On ne voyait plus rien des lointains, et une petite pluie lente était répandue dans l'air comme une fine poussière d'eau.

Nous avions à faire toute la tournée promise chez les oncles, les cousins, les amis d'enfance; et ces chaumières étaient fort disséminées dans la campagne, Plouherzel n'étant pas un village, mais seulement une région autour d'une chapelle.

Les courses étaient longues, dans les sentiers humides, entre les talus couverts de mousse, sous la voûte des vieux hêtres morts et sous le voile du ciel gris.

Et toutes ces chaumières étaient pareilles, basses, enterrées, sombres; leur toit de paille, leurs murs de granit brut, tout verdis par les cochléarias, les lichens, les fraîches mousses de l'hiver. Au dedans, noires, sauvages, avec des lits en forme d'armoire gardés par des images de saints ou des bonnes vierges en faïence.

Nous étions reçus à cœur ouvert partout, et toujours il fallait manger et boire. Il y avait de longues conversations en breton, auxquelles, en mon honneur, on mêlait, tant bien que mal, un peu de français. C'était surtout de l'enfance d'Yves que l'on aimait à causer. Des bons vieux et des bonnes vieilles redisaient en riant ses mauvais tours d'autrefois, et ils avaient été nombreux, à ce que je vis.

«Oh! Le mauvais gars, monsieur, que ça faisait!»

Et lui recevait ces compliments avec son grand air calme et buvait toujours.

Le forban couvait déjà, paraît-il, sous le petit sauvage breton; le petit Yves, qui sautait pieds nus dans ces sentiers de Plouherzel, était le germe inconscient du marin de plus tard, indompté et coureur de bordées.

Vers le soir, à marée basse, nous descendîmes, Yves et moi, dans le lit du lac d'eau marine, dans la prairie d'algues rousses. Nous emportions chacun une tartine de pain noir bien beurré et un grand couteau pour prendre des berniques. Un régal de son enfance qu'il voulait renouveler avec moi, des coquillages tout crus avec du pain et du beurre.

La mer avait découvert de plusieurs kilomètres, mettant à nu les vastes champs de varech, la prairie profonde où l'herbe était brune et salée, avec d'étranges fleurs vivantes. Tout alentour, des parois de granit fermaient cette fosse immense, et l'île en forme de bête couchée, dégarnie jusqu'aux pieds, montrait ses derniers soubassements noirs. Il y en avait beaucoup d'autres aussi, d'autres blocs qui s'étaient tenus cachés sous les eaux à mer haute, et qui maintenant se faisaient voir, surgissaient, avec leurs longues garnitures d'algues, pendantes comme des chevelures mouillées. Sur la plaine sombre, on en apercevait de posés partout, dans d'étranges attitudes de réveil.

L'air froid était rempli de la senteur âcre du goémon. La nuit venait lentement, de son pas silencieux de loup, et tous ces grands dos de pierre commençaient à faire songer à des troupeaux de monstres. Nous prenions les berniques au bout de nos couteaux, et nous les mangions toutes vivantes, en mordant à même dans nos tartines, ayant faim tous deux, nous dépêchant de finir, de peur de ne plus y voir.

«Ce n'est plus si bon qu'autrefois», dit Yves quand il eut tout mangé, «et puis il me semble que je me sens triste ici.... Quand j'étais petit, je me rappelle que ça m'arrivait de temps en temps, la même chose, mais pas si fort que ce soir. Allons-nous-en, voulez-vous?»

Alors, moi, je lui répondis étonné de l'entendre:

«Des manières de moi que tu prends là, mon pauvre Yves!

—Des manières de vous, vous dites?»

Et il me regarda avec un long sourire mélancolique, qui m'exprimait de sa part des choses nouvelles, indicibles. Je compris ce soir-là qu'il avait beaucoup plus que je ne l'aurais pensé des manières de moi, des idées, des sensations pareilles aux miennes.

«Tenez, continua-t-il, comme suivant toujours le même cours de pensées, savez-vous une chose qui m'inquiète souvent quand nous sommes si loin, en mer ou dans ces pays de là-bas? Je n'ose pas vous dire.... C'est l'idée que je pourrais peut-être mourir et qu'on ne me mettrait pas dans notre cimetière d'ici.»

Et il montrait de la main la flèche de l'église de Plouherzel, qu'on apercevait au-dessus des falaises de granit, très loin, comme une pointe grise.

«Ce n'est pas pour la religion, vous comprenez bien; car, moi, vous savez, je n'aime pas beaucoup les curés. Non, une idée que j'ai comme ça, je ne peux pas vous dire pourquoi. Et, quand j'ai le malheur de penser à cette chose, ça m'empêche d'être brave.»


XXII

Ce fut le soir, après souper, que la mère d'Yves me recommanda solennellement son fils, et cela resta toute la vie.

Elle avait bien compris, avec son instinct de mère, que je n'étais pas ce que je paraissais être et que je pourrais avoir sur la destinée de son dernier fils une influence souveraine.

«Elle dit, traduisait la jeune fille, que vous nous trompez, monsieur, et qu'Yves aussi nous trompe pour vous faire plaisir; que vous n'êtes pas quelqu'un comme nous autres.... Et elle demande, puisque vous naviguez ensemble, si vous voudrez veiller sur lui.»

Alors la vieille femme me commença l'histoire du père d'Yves, histoire, que par Yves lui-même, je connaissais déjà depuis longtemps. Je l'écoutai volontiers cependant, contée par cette jeune fille, devant la grande cheminée bretonne où la flamme dansait sur une souche de hêtre.

«.... Elle dit que notre père était un beau marin, si beau, qu'on n'avait jamais vu dans le pays un si bel homme marcher sur terre. Il est mort, nous laissant treize, treize enfants. Il est mort comme beaucoup de marins de nos pays, monsieur. Un dimanche qu'il avait bu, il est parti en mer le soir dans sa barque, malgré un grand vent qui soufflait du nord-ouest, et on ne l'a jamais vu revenir. Comme ses fils, il avait très bon cœur; mais sa tête était bien mauvaise.»

Et la pauvre mère regardait son fils Yves....

«Elle dit, continua la jeune fille, que mes parents habitaient Saint-Pol-de-Léon, dans le Finistère, qu'Yves avait un an, et que, moi, je n'étais pas encore venue quand notre père est mort; alors elle a quitté cette ville pour retourner à Plouherzel en Goëlo, son pays natal. Mon père laissait nos affaires en grand désordre; presque tout l'argent que nous avions eu autrefois était passé au cabaret, et ma mère n'avait plus de pain à nous donner. C'est alors que nos deux frères aînés, Gildas et Goulven, sont partis comme mousses sur des navires au long cours.

»On ne les a pas beaucoup vus au pays depuis leur départ, et pourtant on ne peut pas dire qu'il ne nous aimaient pas. Ils se sont longtemps privés de leur paye de matelot pour permettre à notre mère de nous élever, nous les plus petits, Yves, ma sœur qui est ici, et puis moi.

»Mais Goulven a déserté, monsieur, il y a plus de quinze ans, par un mauvais coup de tête....

—Eux aussi, dit la vieille femme, sont de beaux et braves marins, leur cœur est franc comme l'or.... Mais ils ont la tête de leur père, et déjà ils se sont mis à boire....

—Mon frère Gildas, reprit la jeune fille, a navigué sept ans à bord d'un américain pour faire, dans le Grand-Océan, la pêche à la baleine. Cette campagne l'avait rendu très riche; mais il paraît que c'est un dur métier, n'est-ce pas, monsieur?

—Oui, un dur métier, en effet.... Je les ai vus à l'œuvre, dans le Grand-Océan, ces marins-là, moitié baleiniers, moitié forbans, qui passent des années dans les grandes houles des mers Australes sans aborder aucune terre habitée.

—Il était si riche, mon frère Gildas, quand il est revenu de cette pêche, qu'il avait un grand sac tout rempli de pièces d'or.

—Il les avait versées là sur mes genoux, dit la vieille femme en relevant les pans de sa robe, comme pour les retenir encore, et mon tablier en était plein. De grosses pièces d'or des autres pays, marquées de toute sorte de figures de rois et d'oiseaux. Il y en avait de toutes neuves, qui représentaient le portrait d'une dame avec une couronne de plumes, et qui valaient seules plus de cent francs, monsieur. Jamais nous n'avions vu tant d'or.... Il donna mille francs à chacune de ses sœurs, mille francs à moi sa mère, et m'acheta cette petite maison où nous demeurons. Il dépensa le reste à s'amuser à Paimpol et à faire des choses, qui certainement, n'étaient pas bien. Mais ils sont tous comme ça, monsieur, vous le savez mieux que moi. Pendant deux mois, on ne parlait que de lui dans la ville....

»Depuis il est reparti et nous ne l'avons pas revu. C'est un brave marin, monsieur, que mon fils Gildas; mais il est perdu comme son père parce que, lui aussi, s'est mis à boire.»

Et la vielle femme courba douloureusement la tête en parlant de ce fléau sans remède qui dévore les familles des marins bretons.

Il y eut un silence, et elle parla de nouveau à sa fille d'une voix grave en me regardant.

«Elle demande, monsieur.... Si vous voulez lui faire cette promesse.... Au sujet de mon frère...»

Ce regard anxieux, profond, fixé sur moi, me causait une impression étrange. C'est pourtant vrai que toutes les mères, quelles que soient les distances qui les séparent, ont, à certaines heures, des expressions pareilles.... Maintenant il me semblait que cette mère d'Yves avait quelque chose de la mienne.

«Dites-lui que je jure de veiller sur lui toute ma vie, comme s'il était mon frère

Et la jeune fille répéta, traduisant lentement en breton:

«Il jure de veiller sur lui toute sa vie, comme s'il était son frère.»

Elle s'était levée, la vieille mère, toujours droite, et rude, et brusque; elle avait pris au mur une image du christ, et s'était avancée vers moi, en me parlant comme pour me prendre au mot, là, avec une naïveté, une indiscrétion sauvages.

«C'est là-dessus, monsieur, qu'elle vous demande de jurer.

—Non, ma mère, non», dit Yves tout confus, qui essayait de s'interposer, de l'arrêter.

Moi, j'étendis le bras vers cette image du christ, un peu surpris, un peu ému peut-être, et je répétai:

«Je jure de faire ce que je viens de dire.»

Seulement mon bras tremblait légèrement, parce que je pressentais que l'engagement serait grave dans l'avenir.

Et puis je pris la main d'Yves, qui baissait la tête, rêveur:

«Et toi, tu m'obéiras, tu me suivras... Mon frère

Lui répondit tout bas, hésitant, détournant les yeux, avec le sourire d'un enfant:

«Mais oui.... Bien sûr...»


XXIII

Nous n'eûmes pas longtemps à dormir, cette nuit-là, mon frère et moi, dans notre lit en armoire.

Dès que le vieux coucou de la chaumière eut dit quatre heures de sa voix fêlée, vite il fallut nous lever; nous devions être à Paimpol avant le jour, pour y prendre à six heures le diligence de Guingamp.

À quatre heures et demie, ce triste matin d'hiver, la pauvre petite porte s'ouvre pour nous laisser sortir; elle se referme sur un dernier baiser à Yves, de sa mère qui pleure, sur une dernière pression de main à moi. Nous nous éloignons tous deux dans la pluie froide et la nuit noire, et en voilà pour cinq ans.

Dans les familles de marins, c'est ainsi.

À mi-chemin, nous entendons de loin sonner l'Angélus derrière nous à Plouherzel. Nous nous croyons en retard, et nous nous mettons à courir, à courir. Nous avons le front baigné de sueur en arrivant à Paimpol.

Nous nous étions trompés; on avait avancé l'heure de l'Angelus.

Nous trouvons asile dans un cabaret déjà ouvert, où nous déjeunons en compagnie d'Islandais et d'autres frères de la côte.

Et, le soir du même jour, à onze heures, nous arrivons à Brest pour reprendre la mer.


XXIV

J'avais conscience d'avoir accepté une lourde charge en adoptant ce frère insoumis, d'autant plus que je prenais très au sérieux mon serment.

Mais le sort nous sépara le surlendemain et mit bientôt entre nous deux la moitié de la terre.

Yves prit le large dans l'Atlantique, et, moi, je partis pour le Levant, pour Stamboul.

Ce fut seulement quinze mois plus tard, en mai 1877, que nous nous retrouvâmes à bord d'une certaine Médée, qui naviguait du côté de la Chine et des Indes.


XXV

À bord de la Médée, avril 1877.

«Ça me va comme des guêtres à un lapin», disait Yves d'un air d'enfant, en contemplant ses manches pagodes et sa robe en soie bleue de Birmanie.

C'était à Yé, ville de Siam, au bord du golfe de Bengale. Il était assis au fond d'une taverne de mariniers, sur un escabeau d'une forme chinoise.

Il était très ivre, et, quand il eut ainsi souri de se voir vêtu comme un riche d'Asie, ses yeux redevinrent sombres et éteints, sa lèvre contractée et dédaigneuse. À ces moments-là, il était capable de tout, comme dans ses anciens jours.

À côté de lui, il y avait le grand Kerboul, aussi gabier de misaine, qui venait de se faire apporter quinze verres d'une eau-de-vie très coûteuse de Singapoore, et les avait successivement vidés, puis brisés à coups de poing, avec le terrible sérieux de l'ivresse bretonne. Et les débris de ces quinze verres couvraient la table sur laquelle il venait de poser ses deux pieds.

Il y avait encore Barrada, le canonnier, toujours beau et tranquille, avec son sourire félin. Les gabiers l'avaient, par exception, invité à leur fête. Et puis Le Hello, Barazère, six autres du grand mât et quatre du beaupré,—tous se carrant, avec des airs superbes, dans des robes asiatiques.

Il y avait même Le Hir l'idiot, un de l'île de Sein, qu'ils avaient amené pour rire et qui buvait des ordures délayées dans son bol de rhum. Enfin deux forbans, deux black-boules, déserteurs de tous les pavillons, anciennes connaissances d'Yves, qui les avait, ce soir-là, ramassés tendrement sur la plage.

...C'était pour fêter sainte Épissoire, patronne des gabiers, qu'ils s'étaient rassemblés, et l'usage me commandait d'y paraître avec eux, comme officier de manœuvre.

Depuis un an, ils n'avaient pas mis le pied à terre. Et le commandant, qui était content de son équipage, leur avait permis, à eux, les meilleurs, de célébrer comme en France l'anniversaire de cette grande sainte; il avait choisi cette ville de Yé, parce qu'elle lui semblait pour nous la moins dangereuse, le peuple y étant plus inoffensif qu'ailleurs et plus maniable.

Dans cette salle, qui était vaste et basse, avec des murailles en papier, il y avait en même temps que nous une bande de matelots de commerce américains, qui buvaient avec des filles rousses à longues dents, échappées des lupanars de l'Inde anglaise.

Et ces intrus gênaient les gabiers, qui voulaient être seuls et le leur donnaient à entendre.

Onze heures.—Les bougies venaient d'être renouvelées dans les girandoles de couleur, tandis qu'au dehors la ville siamoise s'endormait dans la nuit chaude. Ici, on sentait qu'il y avait des coups de poing dans l'air, que les bras avaient besoin de se détendre et de frapper.

«Qu'est-ce que c'est?» dit un des Américains qui avait l'accent de Marseille, «qu'est-ce que c'est que ces Français qui viennent ici faire la loi? Et celui-là qui est avec eux (moi), le plus jeune de tous, qui a l'air de poser et de les commander?

—Celui-là, dit Yves faisant mine de ne pas seulement daigner tourner la tête, celui-là faudrait qu'il aurait des moustaches, celui qui y toucherait!

—Celui-là, dit Barrada, qui il est? Attendez donc, nous allons vous l'apprendre, sans qu'il ait besoin de se déranger, et vous aller voir, enfants, si ça va reluire

...Yves leur avait déjà lancé son escabeau de forme chinoise, qui venait de crever le mur à toucher leurs têtes, et Barrada, d'un premier coup de poing, en avait chaviré deux. Les autres renversés sur les premiers, tous par terre, Kerboul assommait dans le tas, à grands coups de table, éparpillant sur les ennemis les débris de ses quinze verres.

Alors on entendit au dehors des gongs et des sonnettes, des frôlements de soie, de petits rires aigres de femmes.

Et les danseuses entrèrent. (Les gabiers s'étaient commandé des danseuses.)....

Ils s'arrêtèrent en les voyant paraître, car elles étaient étranges. Peintes comme des images chinoises, couvertes d'or et de pierres brillantes, des yeux à demi fermés, pareils à de petites fentes blanches, elles s'avançaient au milieu de nous avec des sourires de femmes mortes, tenant leurs bras en l'air et écartant leurs doigts grêles, dont les grands ongles étaient enfermés dans des étuis d'or.

En même temps, des odeurs de baume et d'encens; on brûlait des baguettes dans un réchaud, et une fumée alanguissante se répandait comme un nuage bleu.

Les gongs sonnaient plus fort et ces fantômes dansaient, gardant leurs pieds immobiles, exécutant une espèce de mouvement rythmé du ventre avec des torsions de poignets. Toujours le sourire figé, le regard blanc des cadavres; il semblait que cela seul eût vie en elles: ces gros reins cambrés de goule qu'agitaient des trémoussements lascifs, et puis, au bout des bras raidis, ces mains écartées, inquiétantes, qui se tordaient.

...Le Hello, qui, depuis longtemps, dormait par terre, entendant les gongs sonner si fort, se réveilla et eut peur.

«Té, pardi, les danseuses!» lui expliqua Barrada, gouailleur, riant de lui.

«Ah! Oui, les danseuses!»

Il s'était levé et de sa large patte, qui cherchait en l'air, incertaine, il essayait de rabattre ces bras tendus et ces griffes dorées, balbutiant, la langue épaisse:

«Faut pas, figure de paravent, faut pas montrer les mains comme ça, c'est vilain.... Je croyais que c'était... que c'était... le diable!»

Et il retomba par terre, endormi.

Barrada, lui, qui avait dépassé ce soir sa dose habituelle, leur reprochait d'avoir la peau jaune et leur parlait de la sienne qui était blanche. «Blanche! Blanche!» il en rabâchait, de cette blancheur, qu'il s'exagérait beaucoup du reste, et voulait maintenant la leur faire voir. D'abord son bras, puis sa poitrine; il disait: «Tiens, regarde, si c'est vrai!»

Elles, les poupées jaunes d'Asie, continuaient leurs lents et lugubres trémoussements de bête, gardant le mystère de leur rictus et de leurs yeux blancs tirés vers les tempes. Et, à présent, lui, Barrada, complètement nu, dansait devant elles, ayant l'air d'un marbre grec qui aurait pris vie tout à coup pour quelque bacchanale antique.

...Mais les Birmanes, montées comme des automates, dansèrent longtemps, longtemps, plus longtemps que lui. Et, après, à la fin de la nuit, quand les gongs eurent fait silence, les matelots furent pris de frayeur à l'idée que ces femmes, payées pour leur plaisir, les attendaient. Les uns après les autres, ils s'en allèrent du côté de la plage n'osant pas les approcher.


XXVI

C'était le grand ami d'Yves, ce Barrada, qui s'était débrouillé, pour repartir une troisième fois sur le même navire que nous.

Enfant naturel, poussé à la belle étoile sur les quais de Bordeaux. Très vicieux, avec un bon cœur; plein de contrastes, certaines notions premières de respect humain lui manquaient absolument; son honneur, à lui, c'était d'être plus beau que les autres, plus leste et plus fort, plus débrouillard aussi. (débrouillard et débrouillage sont deux mots qui résument presque à eux seuls toute la marine; ils n'ont pas d'équivalents académiques.)

Moyennant salaire, ce Barrada professait à bord tous les genres d'exercices en usage parmi les matelots: boxe, canne, chausson, avec la gymnastique par-dessus le marché, et le chant, et la danse. Souple comme un clown; l'ami de tous les hercules de foire posant chez des sculpteurs; luttant pour de l'argent chez des saltimbanques.

Au premier rang dans les fêtes de matelots, mais toujours en invité; buvant beaucoup, mais ne payant pas; buvant beaucoup, mais jamais trop, et passant au milieu de toutes les bacchanales, aussi droit, aussi souriant, aussi frais.

Il avait à tout des reparties gouailleuses que d'autres n'auraient pas trouvées; l'accent gascon les rendait plus drôles; et puis il terminait ses phrases par une espèce de son à lui: un demi-rire qui résonnait dans sa poitrine profonde comme ce rauquement des lions qui bâillent.

D'ailleurs, bon, reconnaissant, serviable pour tous et fidèle à ses amis; n'ayant jamais qu'une parole et répondant toujours avec la franchise renversante des enfants terribles.

Faisant argent de tout, par exemple, même de sa beauté à l'occasion. Et cela, naïvement, avec sa bonhomie de sauvage; tellement, que les autres, qui le savaient, lui pardonnaient comme à un plus enfant qu'eux. Yves se bornait à dire:

«Oh! ça n'est pas joli, Barrada, je t'assure...» et ne lui en voulait pas non plus.

Tout cela s'amassait, s'amassait, se condensait en grosses pièces d'or cousues contre ses reins dans une ceinture de cuir. Et c'était pour en arriver, après son rengagement de cinq ans, à épouser une petite Espagnole, qui faisait des modes, à Bordeaux, dans un beau magasin du passage Sainte-catherine; petite ouvrière très raffinée, dont il portait toujours sur lui une photographie de profil, avec des cheveux coupés sur le front et une élégante toque en fourrure, ornée d'une aile d'oiseau.

«Que voulez-vous! C'est une amitié d'enfance!» disait-il, comme s'il eût été nécessaire de s'en excuser.

Et, en attendant cette petite fiancée, il s'abandonnait à beaucoup d'autres par intérêt souvent, quelquefois aussi par vraie bonté d'âme, à la manière d'Yves, pour ne pas faire de la peine.


XXVII

En mer, mai 1877.

Depuis deux jours, la grande voix sinistre gémissait autour de nous. Le ciel était très noir; il était comme dans ce tableau où le poussin a voulu peindre le déluge; seulement toutes les nuées remuaient, tourmentées par un vent qui faisait peur.

Et cette grande voix s'enflait toujours, se faisait profonde, incessante; c'était comme une fureur qui s'exaspérait. Nous nous heurtions dans notre marche à d'énormes masses d'eau, qui s'enroulaient en volutes à crêtes blanches et qui passaient avec des airs de se poursuivre; elles se ruaient sur nous de toutes leurs forces: alors c'étaient des secousses terribles et de grands bruits sourds.

Quelquefois la Médée se cabrait, leur montait dessus, comme prise, elle aussi, de fureur contre elles. Et puis elle retombait toujours, la tête en avant, dans des creux traîtres qui étaient derrière; elle touchait le fond de ces espèces de vallées qu'on voyait s'ouvrir, rapides, entre de hautes parois d'eau; et on avait hâte de remonter encore, de sortir d'entre ces parois courbes, luisantes, verdâtres, près de se refermer.

Une pluie glacée rayait l'air en longues flèches blanches, fouettait, cuisait comme des coups de lanières. Nous nous étions rapprochés du nord, en nous élevant le long de la côte chinoise, et ce froid inattendu nous saisissait.

En haut, dans la mâture, on essayait de serrer les huniers, déjà au bas ris; la cape était déjà dure à tenir, et maintenant il fallait, coûte que coûte, marcher droit contre le vent, à cause de terres douteuses qui pouvaient être là, derrière nous.

Il y avait deux heures que les gabiers étaient à ce travail, aveuglés, cinglés, brûlés par tout ce qui leur tombait dessus, gerbes d'écume lancées de la mer, pluie et grêle lancées du ciel; essayant, avec leurs mains crispées de froid qui saignaient, de crocher dans cette toile raide et mouillée qui ballonnait sous le vent furieux.

Mais on ne se voyait plus, on ne s'entendait plus.

On en aurait eu assez rien que de se tenir pour n'être pas emporté, rien que de se cramponner à toutes ces choses remuantes, mouillées, glissantes d'eau;—et il fallait encore travailler en l'air, sur ces vergues qui se secouaient, qui avaient des mouvements brusques, désordonnés, comme les derniers battements d'ailes d'un grand oiseau blessé qui râle.

Des cris d'angoisse venaient de là-haut, de cette espèce de grappe humaine suspendue. Cris d'hommes, cris rauques, plus sinistres que ceux des femmes, parce qu'on est moins habitué à les entendre; cris d'horrible douleur: une main prise quelque part, des doigts accrochés, qui se dépouillaient de leur chair ou s'arrachaient;—ou bien un malheureux, moins fort que les autres, crispé de froid, qui sentait qu'il ne se tenait plus, que le vertige venait, qu'il allait lâcher et tomber.

Et les autres, par pitié, l'attachaient, pour essayer de l'affaler jusqu'en bas.

...Il y avait deux heures que cela durait; ils étaient épuisés; ils ne pouvaient plus. Alors on les fit descendre, pour envoyer à leur place ceux de bâbord qui étaient plus reposés et qui avaient moins froid.

...Ils descendirent, blêmes, mouillés, l'eau glacée leur ruisselant dans la poitrine et dans le dos, les mains sanglantes, les ongles décollés, les dents qui claquaient. Depuis deux jours on vivait dans l'eau, on avait à peine mangé, à peine dormi, et la force des hommes diminuait.

C'est cette longue attente, cette longue fatigue dans le froid humide, qui sont les vraies horreurs de la mer. Souvent les pauvres mourants, avant de rendre leur dernier cri, leur dernier hoquet d'agonie, sont restés des jours et des nuits, trempés, salis, couverts d'une couche boueuse de sueur froide et de sel, d'un magma de mort.

...Le grand bruit augmentait toujours. Il y avait des moments où ça sifflait aigre et strident, comme dans un paroxysme d'exaspération méchante: et puis d'autres où cela devenait grave, caverneux, puissant comme des sons immenses de cataclysme. Et on sautait toujours d'une lame à l'autre, et, à part la mer qui gardait encore sa mauvaise blancheur de bave et d'écume, tout devenait plus noir. Un crépuscule glacial tombait sur nous; derrière ces rideaux sombres, derrière toutes ces masses d'eau qui étaient dans le ciel, le soleil venait de disparaître, parce que c'était l'heure; il nous abandonnait, et il allait falloir se débrouiller dans cette nuit....

...Yves était monté avec les bâbordais dans ce désarroi de la mâture, et alors je regardais en haut, aveuglé moi aussi, ne percevant plus que par instants la grappe humaine en l'air.

Et tout à coup, dans une plus grande secousse, la silhouette de cette grappe se rompit brusquement, changea de forme; deux corps s'en détachèrent, et tombèrent les bras écartés dans les volutes mugissantes de la mer, tandis qu'un autre s'aplatit sur le pont, sans un cri, comme serait tombé un homme déjà mort.

«Encore le marchepied cassé!» dit le maître de quart, en frappant du pied avec rage. «Du filin pourri, qu'ils nous ont donné dans ce sale port de Brest! Le grand Kerboul, à la mer. Le second, qui est-ce?»

D'autres, raccrochés par les mains à des cordages, un instant balancés dans le vide, remontaient maintenant, à la force des poignets, en se dépêchant,—très vite, comme des singes.

Je reconnus Yves, un de ceux qui grimpaient,—et alors, je repris ma respiration, que l'angoisse avait coupée.

Ceux qui étaient à la mer, on jeta bien des bouées pour eux,—mais à quoi bon?—on aimait encore mieux ne plus les voir reparaître, car alors, à cause de ce danger de tomber en travers à la lame, on n'aurait pas pu s'arrêter pour les reprendre, et il aurait fallu avoir ce courage horrible de les abandonner. Seulement on fit l'appel de ceux qui restaient, pour savoir le nom du second qu'on avait perdu: c'était un petit novice très sage, que sa mère, une veuve déjà âgée, était venue recommander au maître avant le départ de France.

L'autre, celui qui s'était écrasé sur le pont, on le descendit tant bien que mal, à quatre, en le faisant encore tomber en route; on le porta dans l'infirmerie, qui était devenue un cloaque immonde, où bouillonnaient deux pieds d'eau boueuse et noire, avec des fioles brisées, des odeurs de tous les remèdes répandus. Pas même un endroit où le laisser finir en paix; la mer n'avait seulement pas de pitié pour ce mourant, elle continuait de le faire danser, de le sauter de plus belle. Il avait retrouvé une espèce de son de la gorge, un râlement qui sortait encore, perdu dans tous les grands bruits des choses. On aurait peut-être pu le secourir, prolonger son agonie, avec un peu de calme. Mais il mourut là assez vite, entre les mains d'infirmiers devenus stupides de peur, qui voulaient le faire manger.

Huit heures du soir.—À ce moment, la charge du quart était lourde, et c'était à mon tour de la prendre.

On se tenait comme on pouvait. On ne voyait plus rien. On était au milieu de tant de bruit, que la voix des hommes semblait n'avoir plus aucun son; les sifflets d'argent, forcés à pleine poitrine, perçaient mieux, comme des chants flûtés de tout petits oiseaux.

On entendait des coups terribles frappés contre les murailles du navire comme par des béliers énormes. Toujours les grands trous d'eau qui se creusaient, tout béants, partout; on s'y sentait jeté, tête baissée, dans la nuit profonde. Et puis une force vous heurtait d'une poussée brutale, vous relançait très haut en l'air, et toute la Médée vibrait, en ressautant, comme un monstrueux tambour. Alors, on avait beau se cramponner, on se sentait rebondir, et vite on se recramponnait plus fort, en fermant la bouche et les yeux, parce qu'on devinait d'instinct, sans voir, que c'était le moment où une épaisse masse d'eau allait balayer l'air, et peut-être vous balayer aussi.

Toujours cela recommençait, ces chutes en avant, et puis ces sauts avec l'affreux bruit de tambour.

Et, après chacun de ces chocs, il y avait encore des ruissellements de l'eau qui retombait de partout, et mille objets qui se brisaient, mille cassons qui roulaient dans l'obscurité, tout cela prolongeant en queue sinistre l'effroi du premier grand bruit.

...Et les gabiers, et mon pauvre Yves, que faisaient-ils là-haut? Les mâts, les vergues, on les apercevait par instants, dans le noir, en silhouettes, quand on pouvait encore regarder à travers cette douleur cuisante que causait la grêle; on apercevait ces formes de grandes croix, à deux étages comme les croix russes, agitées dans l'ombre avec des mouvements de détresse, des gestes fous.

«Faites-les descendre», me dit le commandant, qui préférait le danger de ce hunier non serré à la peur de perdre encore des hommes.

Je le donnai vite, avec joie, cet ordre-là. Mais Yves, d'en haut, me répondit à l'aide de son sifflet, que c'était presque fini; plus que la jarretière du point, qui était cassée, à remplacer par un bout quelconque, et puis ils allaient tous descendre, ayant serré leur voile, achevé leur ouvrage.

...Après, quand ils furent tous en bas et au complet, je respirai mieux. Plus d'hommes en l'air, plus rien à faire là-haut, plus qu'à attendre. Oh! Alors, je trouvai qu'il faisait presque beau, qu'on était presque bien sur cette passerelle, à présent qu'on m'avait enlevé le poids si lourd de cette inquiétude.


XXVIII

...Minuit,—la fin du quart,—l'heure d'aller se chercher un abri.

En bas, dans la batterie calfeutrée, c'était la tempête avec ses dessous de misère, avec ses réalités pitoyables.

D'un bout à l'autre, on voyait cette sorte de longue halle sombre, à demi éclairée par des fanaux qui vacillaient. Les gros canons, appuyés sur leurs jambes de force, se tenaient tant bien que mal, cordés par des câbles de fer. Et tout ce lieu remuait; il avait les mouvements d'une chose qu'on secouerait dans un crible, qu'on secouerait sans trêve, sans merci, perpétuellement, avec une rage aveugle; il craquait de partout, il avait des tressaillements de chose animée qui souffre, tiraillé, exténué, comme près de s'éventrer et de mourir.

Et les grandes eaux du dehors, qui voulaient entrer, filtraient çà et là en filets, en gerbes sinistres.

On se sentait soulevé si vite, que les jambes pliaient,—et puis les choses se dérobaient, les choses s'enfonçaient sous les pas,—et on descendait avec tout, en se raidissant malgré soi comme pour une espèce de résistance.

Il y avait des sons aigres, faux, étonnants, qui sortaient de partout; toute cette membrure en forme d'oiseau de mer qui était la Médée se disjoignait peu à peu, en gémissant sous l'effort terrible. Et, dehors, derrière le mur de bois, toujours le même grand bruit sourd, la même grande voix d'épouvante.

Mais tout tenait bon quand même: la longue batterie demeurait intacte, on la voyait toujours, d'un bout à l'autre, par moment toute penchée, à demi retournée, ou bien se redressant toute droite avec une secousse, ayant l'air plus longue encore dans cette obscurité où les fanaux étaient perdus, paraissant se déformer et grandir, dans tout ce bruit, comme un lieu vague de rêve....

Au plafond très bas étaient pendues d'interminables rangées de poches en toile gonflées toutes par un contenu lourd, ayant l'air de ces nids que les araignées accrochent aux murailles,—des poches grises enfermant chacune un être humain, des hamacs de matelots.

Çà et là, on voyait pendre un bras, ou une jambe nue. Les uns dormaient bien, épuisés par les fatigues; d'autres s'agitaient et parlaient tout haut dans de mauvais songes. Et tous ces hamacs gris se balançaient, se frôlaient dans un mouvement perpétuel; ou bien se heurtaient durement, et les têtes se blessaient.

Sur le plancher, au-dessous des pauvres dormeurs, c'était un lac d'eau noire qui roulait de droite et de gauche, entraînant des vêtements souillés, des morceaux de pain ou de biscuit, des soupes chavirées, toute sorte de détritus et de déjections immondes. Et, de temps en temps, on voyait des hommes hâves, défaits, demi-nus, grelottants avec leur chemise mouillée, qui erraient sous ces rangées de hamacs gris, cherchant le leur, eux aussi, cherchant leur pauvre couchette suspendue, leur seul gîte un peu chaud, un peu sec, où ils allaient trouver une espèce de repos. Ils passaient en titubant, s'accrochant pour ne pas tomber, et heurtant de la tête ceux qui dormaient: chacun pour soi en pareil cas, on ne prend plus garde à personne. Leurs pieds glissaient dans les flaques d'eau et d'immondices; ils étaient insouciants de leur malpropreté comme les animaux en détresse.

Une buée lourde à respirer emplissait cette batterie; toutes ces ordures qui roulaient par terre donnaient l'impression d'un repaire de bêtes malades, et on sentait cette puanteur âcre qui est particulière aux bas-fonds des navires pendant les mauvais jours de la mer.

À minuit, Yves, lui aussi, descendit dans la batterie avec les autres gabiers de bâbord; ils avaient fait un supplément de quart d'une heure, à cause des embarcations qu'il avait fallu ressaisir. Ils se coulèrent par le panneau entre-bâillé qui se referma sur eux et vinrent se mêler à cette misère flottante.

Ils avaient passé cinq heures à leur rude travail, balancés dans le vide, éventés par les grands souffles furieux de là-haut, et tout trempés par cette pluie fouettante qui leur avait brûlé le visage. Ils firent une grimace de dégoût en pénétrant dans ce lieu fermé où l'air sentait la mort.

Yves disait, avec son grand air dédaigneux:

«Pour sûr, c'est encore ces Parisiens qui nous ont apporté la peste ici.»

Ils n'étaient pas malades, eux qui étaient de vrais matelots; ils avaient encore la poitrine dilatée par tout ce vent de la hune, et la fatigue saine qu'ils venaient d'endurer allait leur donner un peu de bon sommeil.

Ils marchaient sur les boucles, sur les taquets, sur les bouts des affûts, avec précaution, pour éviter l'eau boueuse et les ordures,—posant leurs pieds nus sur toutes les saillies, se perchant avec des frayeurs de chatte. Près de leurs hamacs, ils se déshabillèrent, suspendant leurs bonnets, suspendant leurs grands couteaux à chaîne de cuir, leurs vêtements trempés, suspendant tout, et se suspendant eux-mêmes; et, quand ils furent nus, ils époussetèrent de la main un peu d'eau qui ruisselait encore sur leur poitrine dure.

Après quoi, ils s'enlevèrent au plafond avec une légèreté de clown, et s'étendirent, tout contre les poutres blanches, dans leur étroite couchette de toile. En haut, au-dessus d'eux après chaque grande secousse, on entendait comme le passage d'une cataracte; c'étaient les lames, les grandes masses d'eau qui balayaient le pont. Mais la rangée de leurs hamacs prit quand même le balancement lourd des rangées voisines en grinçant sur les crocs de fer, et eux s'endormirent profondément au milieu du grand bruit terrible.

...Bientôt, autour du hamac d'Yves, les femmes birmanes vinrent danser. Au milieu du nuage d'encens, rendu plus ténébreux par le rêve, elles arrivèrent l'une après l'autre avec leur sourire mort, en d'étranges costumes de soie, toutes couvertes de pierreries.

Elles balançaient leurs hanches mollement, au son du gong, tenant leurs mains en l'air et leurs doigts écartés comme les fantômes. Elles avaient des contournements épileptiques des poignets, qui faisaient s'enchevêtrer leurs longues griffes enfermées dans des étuis d'or.

Le gong, c'était la tempête qui en jouait, dehors, contre les murailles....


XXIX

Moi aussi, à minuit, quand j'eus fini mon quart et vu descendre Yves, je rentrai dans ma chambre pour essayer de dormir. Après tout, cela ne nous regardait plus ni l'un ni l'autre, le sort du navire; nous avions fourni notre temps de veille et de travail. Nous pouvions nous coucher maintenant avec cette insouciance absolue qu'on a sur mer lorsque les heures de service sont finies.

Dans ma chambre à moi, qui était sur le pont, l'air ne manquait pas,—au contraire. Par les vitres brisées, toutes les rafales et la pluie furieuse pouvaient entrer; les rideaux se tordaient en spirales et montaient au plafond avec des bruits d'ailes.

Comme Yves, je suspendis mes vêtements mouillés. L'eau ruisselait sur ma poitrine.

On n'était guère bien dans ma couchette, j'y fus vite endormi pourtant, par excès de fatigue. Roulé, secoué, à demi chaviré, je me sentais m'en aller de droite et de gauche, et ma tête se heurtait sur le bois, douloureusement. J'avais conscience de tout cela dans mon sommeil, mais je dormais. Je dormais et je rêvais d'Yves.—De l'avoir vu tomber, dans le jour, cela m'avait laissé une espèce d'inquiétude et comme la notion vague d'avoir été frôlé de près par une chose sinistre.

Je rêvais que j'étais couché dans un hamac, comme autrefois au temps de mes premières années de mer. Le hamac d'Yves était près du mien. Nous étions balancés terriblement, et le sien se décrochait. Au-dessous de nous, il y avait une agitation confuse de quelque chose de noir qui devait être l'eau profonde,—et lui, allait tomber là-dedans. Alors je cherchais à le retenir avec mes mains, qui n'avaient plus de force, qui étaient molles comme dans les rêves. J'essayais de le prendre à bras-le-corps, de nouer mes mains autour de sa poitrine, me rappelant que sa mère me l'avait confié; et je comprenais avec angoisse que je ne le pouvais pas, que je n'en étais plus capable; il allait m'échapper et disparaître dans tout ce noir mouvant qui bruissait au-dessous de nous.... Et puis ce qui me faisait peur, c'est qu'il ne se réveillait pas et qu'il était glacé, d'un froid qui me pénétrait, moi aussi, jusqu'à la moelle des os; même, la toile de son hamac était devenue rigide comme la gaine d'une momie....

Et je sentais dans ma tête les vraies secousses, la vraie douleur de tous ces chocs, je mêlais ce réel avec l'imaginaire de mon rêve, comme il arrive dans les états d'extrême fatigue, et alors la vision sinistre en prenait d'autant plus d'intensité et de vie....

Ensuite, je perdis conscience de tout, même du mouvement et du bruit, et ce fut alors seulement que le repos commença....

...Quand je me réveillai, c'était le matin. La première lumière était de cette couleur jaune qui est particulière aux levers du soleil les jours de tempête et on entendait toujours le même grand bruit.

Yves venait d'entr'ouvrir ma porte et me regardait. Il était arc-bouté dans l'ouverture, se tenant d'une main, penchant son torse en avant et en arrière, suivant les besoins de l'instant, pour conserver son équilibre. Il avait repris ses pauvres vêtements mouillés, et il était tout couvert du sel de la mer, qui s'était déposé dans ses cheveux, dans sa barbe comme une poussière blanche.

Il souriait, l'air tranquille et très doux.

«J'avais envie de vous voir, dit-il; c'est que j'ai beaucoup rêvé sur vous cette nuit. Tout le temps j'ai vu ces bonnes femmes de Birmanie avec leurs grands ongles en or, vous savez? Elles vous entouraient avec leurs mauvaises singeries, et je ne pouvais pas réussir à les renvoyer. Après cela, elles voulaient vous manger. Heureusement qu'on a sonné le branle-bas; j'en étais tout en sueur de la peur que ça me faisait....

—Ma foi, moi aussi, je suis content de te voir, mon pauvre Yves; car, de mon côté, j'ai beaucoup rêvé sur toi.... Est-ce qu'il fait toujours aussi mauvais qu'hier?

—Peut-être un peu plus maniable. Et puis voilà le jour. Tant qu'il fait clair, vous savez? C'est toujours mieux pour travailler dans la mâture. Mais, quand il fait aussi noir que dans le trou du diable, comme cette nuit, ça ne va pas du tout.»

Yves promena un regard de satisfaction tout autour de ma chambre, installée par lui en prévision du gros temps. Rien n'avait bougé, grâce à son arrangement. Par terre, c'était bien un lac d'eau salée sur lequel diverses choses flottaient; mais les objets auxquels je tenais un peu étaient restés suspendus ou fixés, comme les meubles, aux panneaux des murs par des clous et des cornières de fer. Tout était cordé, ficelé, attaché avec un soin extrême au moyen de cordes goudronnées de toutes les grosseurs. On voyait des armes, des bronzes noués avec des vêtements dans un pêle-mêle bizarre. Des masques japonais à longue chevelure humaine nous regardaient à travers des treillis de ficelle au goudron; ils avaient le même rire lointain, le même tirement d'yeux que ces femmes birmanes aux ongles d'or qui avaient voulu me manger dans le rêve d'Yves....

...Une sonnerie de clairon tout à coup, alerte et joyeuse: le rappel au lavage!

Ce clairon avait des vibrations grêles, un peu argentines, dans ce beuglement formidable du vent.

Laver le pont quand les lames déferlent dessus, cela semblerait une opération très insensée à des gens de terre. Nous, nous ne trouvions pas cela trop extraordinaire; cela se fait tous les matins, ce lavage, toujours et quand même; c'est une des règles primordiales de la vie maritime. Et Yves me quitta en disant, comme s'il se fût agi de la chose du monde la plus naturelle:

«Ah!... Je m'en vais à mon poste de propreté, alors...»

Cependant ce clairon avait péché par excès de zèle et sonné sans ordre, à son heure habituelle; car on ne lava pas le pont ce matin-là.

...On sentait bien que c'était plus maniable, comme disait Yves: les mouvements étaient plus allongés, plus réguliers, plus semblables à des balancements de houle. La mer était moins dure, et on n'entendait plus tant de ces grands chocs au bruit profond et sourd.

Et puis le jour arrivait,—un vilain jour, il est vrai, une étrange lividité jaune, mais enfin c'était le jour, moins sinistre que la nuit.

...Notre heure n'était pas venue sans doute; car, le surlendemain, nous retrouvâmes le calme dans un port, en Chine, à Hong-Kong.


XXX

Septembre 1877.

La Médée a rebroussé chemin depuis longtemps.

Tous les vents, tous les courants l'ont favorisée. Elle a marché, marché si vite, pendant des jours et des nuits, qu'on en a perdu la notion des lieux et des distances. Vaguement on a vu passer le détroit de Malacca, franchi à la course; la mer Rouge, remontée à la vapeur dans un éblouissement grand lion couché de Gibraltar. Maintenant on veille l'horizon, et la première terre qui paraîtra tout à l'heure sera une terre bretonne.

Je suis arrivé moi, sur cette Médée, juste pour finir la campagne, et, cette fois, ma promenade avec Yves n'aura pas duré cinq mois.

Au milieu de l'étendue grise, il y a maintenant des traînées blanches; puis une tour avec de petits îlots sombres, éparpillés; tout cela encore très lointain et à peine visible, sous le mauvais jour terne qui nous enveloppe.

Nous nous figurions sans peine être encore là-bas, dans cette extrême Asie, que nous avons quittée hier; car les choses à bord n'ont pas changé de place, ni les visages non plus. Nous sommes toujours encombrés de chinoiseries; nous continuons à manger des fruits cueillis là-bas et encore verts; nous traînons avec nous des odeurs chinoises.

Mais pas du tout; notre maison s'est déplacée singulièrement vite; cette tour et ces îlots, ce sont les Pierres-Noires; Brest est là tout près, et, avant la nuit, nous y serons entrés.

...Toujours une émotion de souvenir quand reparaît cette grande rade de Brest, imposante et solennelle, et ces grands navires de la marine à voiles qu'on est déshabitué de voir ailleurs. Toutes mes premières impressions de marine, toutes mes premières impressions de Bretagne,—et puis enfin c'est la France....

Le Borda, là-bas; je le regarde et je retrouve dans ma mémoire le bureau sur lequel j'ai passé, accoudé, de longues heures d'étude; et le tableau noir sur lequel j'écrivais fiévreusement, avant l'examen, les formules compliquées de la mécanique et de l'astronomie.

Yves, à cette époque, était un petit garçon qu'on eût dit sérieux et sage, un petit novice breton, à la figure très douce, qui habitait le vaisseau d'à côté, la Bretagne, le voisin et le compagnon du Borda. Nous étions des enfants, alors,—aujourd'hui des hommes faits,—demain... la vieillesse,—après-demain, mourir.


XXXI

Dimanche, jour de grande soûlerie dans Brest.

Dix heures du soir.—Nuit calme, clair de lune sur la mer tranquille; à bord de la Médée, les matelots ont fini de chanter leurs longues chansons, et le silence vient de se faire.

Depuis la tombée de la nuit, mes yeux sont tournés vers les lumières de la ville. J'attends avec inquiétude cette chaloupe dont Yves est le patron: elle est allée à terre et ne revient pas.

Enfin, voici son feu rouge qui s'avance, en retard de deux heures!

La mer est sonore la nuit; déjà on entend des cris qui se mêlent au bruit des avirons; il doit se passer dans cette chaloupe d'étranges choses.

...Elle est à peine accostée; trois maîtres ivres, furieux, se précipitent à bord et me demandent la tête d'Yves:

«Qu'on le mette aux fers pour commencer; qu'on le juge et qu'on le fusille après car il a frappé ses supérieurs en service.»

Yves est là debout, tremblant de la lutte qu'il vient de soutenir. Ces trois maîtres l'ont battu, ou du moins ont essayé de le battre.

«Ils croyaient me faire du mal!» dit-il avec mépris; et il jure qu'il n'a pas rendu les coups de ces trois vieux; d'ailleurs, il les eût chavirés ensemble du revers de sa main. Non: il les a laissés s'accrocher à lui et le déchirer; ils lui ont égratigné le visage et mis ses vêtements en lambeaux, parce qu'il refusait de leur laisser conduire la chaloupe, à eux qui étaient ivres.

Tous les chaloupiers aussi sont ivres, par la faute d'Yves, qui les a laissés boire.

...Et les trois maîtres se tiennent toujours là, tout près de lui, continuant de crier, de l'injurier, de le menacer, trois vieux ivrognes, grotesques dans leur bégaiement de fureur, et qui seraient très risibles si la discipline, implacable, n'était pas derrière eux pour rendre cette scène affreusement grave.

Yves, debout, les poings serrés, les cheveux tombés sur le front, la chemise déchirée, la poitrine toute nue, à bout de courage pour endurer ces injures, prêt à frapper, en appelle à moi du regard, dans sa détresse.

Ô la discipline militaire! à certaines heures, elle est bien lourde. Je suis l'officier de quart, moi, et il est contre toutes les règles que je m'en mêle autrement que par des paroles calmes, et en les remettant tous à la justice du capitaine d'armes.

Contre toutes les règles, aussi, je saute à bas de la passerelle et je me jette sur Yves:—il était temps!—je passe mes bras autour de ses bras à lui, que j'arrête ainsi dans les miens au moment terrible où ils allaient frapper.

Et je les regarde, les autres, qui alors, en présence de ce renversement de la situation, battent en retraite comme des chiens devant leur maître.

Heureusement c'est la nuit, et il n'y a pas de témoins. Les chaloupiers, seuls,—et ils sont ivres.—Puis, d'ailleurs, je suis sûr d'eux: ce sont de braves enfants, et, s'il faut aller devant un conseil, ils ne nous chargeront pas.

...Alors je prends Yves par les épaules, et, passant devant ses trois ennemis, qui se rangent pour nous faire place, je l'emmène dans ma chambre et l'y renferme à double tour. Là, pour le moment, il est en sûreté.

On m'appelle chez le commandant, que tout ce bruit a réveillé. Hélas! Il faut le lui expliquer.

Et j'explique, en atténuant le plus possible la faute de mon pauvre Yves. J'explique; après, pendant quelques mortelles minutes, je supplie: je crois que je n'avais supplié de ma vie, il me semble que ce n'est plus moi qui parle. Et tout ce que je puis dire ou faire vient se briser contre le raisonnement glacial de cet homme, qui tient entre ses mains cette existence d'Yves, qu'on m'a confiée.

J'ai bien réussi là-haut à écarter le plus grave, la question de coups donnés à des supérieurs; mais restent les outrages et le refus d'obéissance. Yves a fait tout cela: dans le fond, c'est peut-être inique et révoltant; dans la lettre, c'est vrai.

Ordre de le mettre aux fers tout de suite, pour commencer, et de l'y envoyer conduire par la garde, à cause de ce bruit et de ce scandale.

Pauvre Yves! C'était la fatalité acharnée contre lui, car, cette fois, il n'était pas bien coupable. Et tout cela arrivait maintenant qu'il était plus sage, maintenant qu'il faisait de grands efforts pour ne plus boire et se bien conduire!


XXXII

Quand je revins dans ma chambre lui dire qu'on allait le mettre aux fers, je le trouvai assis sur mon lit, les poings fermés, les dents serrées de rage. Sa mauvaise tête de Breton avait pris le dessus.

En frappant du pied, il déclara qu'il n'irait pas,—c'était trop injuste!—à moins qu'on ne l'y portât de force, et encore il démolirait les premiers qui viendraient pour le prendre.

Alors, pour tout de bon, je le vis perdu, et l'angoisse commença à m'étreindre le cœur. Que faire? Les hommes de garde étaient là, derrière ma porte, attendant pour l'emmener, et je n'osais pas ouvrir; les secondes et les instants s'envolaient, et ce que je faisais n'avait plus de nom.

Une idée me vint, tout à coup: je le priai très doucement, au nom de sa mère, lui rappelant mon serment, et, pour la seconde fois de ma vie, l'appelant mon frère.

Yves pleura. C'était fini; il était vaincu et docile.

Je jetai de l'eau sur son front, je rajustai un peu sa chemise et j'ouvris ma porte. Tout cela n'avait pas duré trois minutes.

Les hommes de garde parurent. Lui se leva et les suivit, doux comme un enfant. Il se retourna pour me sourire, alla répondre avec calme à l'interrogatoire du commandant, et se rendit tranquillement à la cale pour se faire mettre aux fers.

...Vers minuit, quand ce quart pénible fut terminé, j'allai me coucher, envoyant à Yves une couverture et mon manteau. (Il faisait déjà très froid cette nuit-là.) C'était, dans mon impuissance, tout ce que je pouvais encore pour lui.