LV
Petit Pierre dormait toujours dans son berceau, pour rattraper son pauvre petit sommeil perdu d'avant jour.—Et, ce matin-là, sa mère aussi s'était assoupie près de lui dans sa chaise, accablée qu'elle était de fatigue et de veille.
Le grand jour pâle était tout à fait levé quand elle se réveilla, les membres engourdis, ayant froid. En reprenant ses idées, vite elle retrouva son angoisse. Pourquoi avait-elle quitté Toulven? Pourquoi s'était-elle mariée? Pauvre fille de la campagne, que faisait-elle dans ce Brest, où on regardait son costume de paysanne? Pourquoi était-elle venue traîner dans les rues de la ville sa grande collerette blanche, souvent trempée de pluie, que, par désespérance, par dégoût de tout, elle laissait maintenant pendre toute fripée et sans apprêt sur ses épaules?
Elle avait épuisé tous les moyens pour ramener Yves. Il était encore si doux, si bon, il aimait tant son petit Pierre dans ses moments raisonnables, que souvent elle s'était reprise à espérer! Il avait des repentirs très sincères, qui duraient plusieurs jours; et c'étaient des jours de bonheur.
«Il faut me pardonner, disait-il, tu vois bien que ce n'était plus moi!»
Et elle pardonnait; alors on ne se quittait plus; quand par hasard il faisait un peu beau temps, on habillait petit Pierre dans ses habits neufs, et on allait se promener, tous les trois, dans Brest.
...Et puis, un beau soir, Yves ne rentrait pas, et c'était à recommencer, il fallait retomber dans ce désespoir.
Cela allait de mal en pis; le séjour à Brest exerçait sur lui cette même influence qu'il a d'ordinaire sur tous les marins. Maintenant c'était presque chaque semaine; cela devenait une habitude. À quoi bon espérer?
Il n'y avait plus d'argent dans leur tiroir. Comment faire? En emprunter à ces femmes, les voisines, qui de temps en temps buvaient aussi, et qu'elle dédaignait de connaître; elle en aurait trop honte! Pourtant elle était à bout de moyens pour cacher sa détresse à ses parents, qui ne savaient rien, eux, et qui s'étaient mis à aimer Yves comme leur vrai fils.
Eh bien, elle le leur dirait, qu'il n'en était pas digne. Une révolte se faisait en elle. Elle le laisserait, cet homme; c'était trop à la fin, et il n'avait pas de cœur....
LVI
Et pourtant, si!—quelque chose lui disait qu'il en avait, du cœur, mais qu'il était un grand enfant que la vie de la mer avait perdu. Avec un attendrissement très doux, elle retrouvait sa figure noble et tranquille, sa voix, son sourire des bons moments où il était sage....
L'abandonner?... À cette idée qu'il s'en irait seul, tout à fait perdu alors, et jetant tout au diable, livré à ses vices et à ceux des autres, recommencer sa vie de débauches avec d'autres femmes, naviguer au loin, puis vieillir seul, délaissé, épuisé par l'alcool!... Oh! à cette idée de le quitter, elle était prise d'une angoisse plus horrible que tout: elle sentait qu'elle était rivée à lui maintenant par un lien plus fort que toute raison, que toute volonté humaine. Elle l'aimait éperdument, sans avoir conscience de la grandeur de son amour.... Non, plutôt, si elle ne pouvait pas l'en retirer, elle se laisserait rouler avec lui dans la dernière fange pour l'avoir encore dans ses bras jusqu'à l'heure de mourir.
LVII
Petit Pierre n'aimait pas du tout Brest, lui; il trouvait que c'était vilain et que c'était noir.
Il y demeurait seulement depuis quatre mois, et déjà ses joues rondes avaient un peu pâli sous leur teinte brune. Avant, elles étaient pareilles à ces brugnons très mûrs des pays du Midi, qui sont d'une couleur chaude et dorée, d'un rouge taché de soleil.
Ses yeux étaient noirs et brillaient d'un éclat de jais, comme ceux de sa mère, entre de très longs cils charmants. Dans ses petits sourcils, il y avait déjà quelque chose de grave, qui était d'Yves.
Il était beau à peindre, avec son expression réfléchie, et ce petit air mâle et décidé qu'il prenait déjà comme un grand garçon.
De temps en temps, il avait bien encore des moments de gaieté très bruyante; il sautait, sautait tout autour de la chambre triste, en faisant beaucoup de tapage. Mais cela ne lui venait plus aussi souvent qu'à Toulven.
Il regrettait, dans son petit souvenir encore vague, il regrettait les petits camarades du sentier de hêtres, et les cajoleries de ses grands-parents, et les chansons de sa vieille grand-mère. Là-bas, tout le monde s'occupait de lui, tandis qu'ici il était presque toujours tout seul.
Non, il n'aimait pas la ville. Et puis il avait toujours froid, dans cette chambre nue et dans ces vieux escaliers de pierre.
LVIII
«Il faut me pardonner; tu vois bien que ce n'était plus moi.»
Quand une fois Yves avait dit cela, tout était bien fini; mais c'était souvent très long à venir. Lorsque l'ivresse était passée, pendant deux ou trois jours il restait sombre, morne, ne parlant plus, jusqu'au moment où son sourire s'épanouissait de nouveau tout à coup à propos d'un rien, avec une expression de confusion très enfantine.—Alors le ciel se rouvrait pour la pauvre Marie, et elle lui souriait, elle aussi, d'une façon particulière, sans jamais dire un mot de reproche; et c'était la fin de l'épreuve.
Une fois, elle osa lui demander très doucement:
«Au moins, ne reste pas trois jours à bouder après, quand c'est passé.»
Et lui, encore plus bas, avec un demi-sourire très naïf, la regardant de côté, tout confus:
«Ne pas rester trois jours à bouder, tu dis? Dame, est-ce que tu crois que je suis bien content de moi quand j'ai fait de ces coups.... Comme ceux-là? Oh! Mais ça n'est pas contre toi, ma pauvre Marie, bien sûr.»
Alors elle s'approcha plus près, s'appuyant contre son épaule, et lui, voyant ce qu'elle voulait, l'embrassa.
«Oh! la boisson! La boisson!...» dit-il lentement, ses yeux se détournant à demi fermés avec une expression farouche. «Mon père! mes frères!... à présent, c'est mon tour!»
Il n'avait encore jamais rien dit de pareil. Ce vice terrible, il n'en parlait jamais, et il semblait qu'il ne s'en inquiétât pas.
...Comment ne pas avoir encore de petits moments d'espoir quand on le voyait ensuite si sage, si soumis, jouant au coin du feu avec son fils; puis quittant tout à fait ses façons de seigneur, ayant pour sa femme mille petites prévenances douces, afin de lui faire oublier sa peine?
Comment croire que cet Yves-là pourrait bientôt et fatalement redevenir l'autre, celui des mauvais jours, l'Yves au regard terne, l'Yves morne et brutal, la bête égarée d'alcool, que rien ne toucherait plus? Alors Marie l'entourait davantage de sa tendresse, concentrait sur lui toute sa force de volonté, le veillait comme un petit enfant, tremblait en le suivant des yeux quand seulement il descendait dans cette rue où passaient les camarades à grand col bleu, et où s'ouvraient les portes des bouges.
...À terre, Yves était perdu; il le sentait bien lui-même, et se disait tristement qu'il fallait essayer de repartir.
Il avait grandi sur mer, au hasard, à la façon des plantes sauvages. On ne s'était guère occupé jamais de lui donner des notions de devoir ni de conduite, ni de rien au monde. Moi seul peut-être, moi, que sa destinée et une prière de sa mère avaient mis sur son chemin, j'avais pu lui parler de ces choses nouvelles, mais trop tard sans doute, ou trop vaguement. La discipline du bord, c'était là le grand frein qui avait conduit seul sa vie matérielle, la maintenant dans cette austérité rude et saine qui fait les matelots forts.
La terre avait été longtemps pour lui un lieu de passage où on devenait libre et où il y avait des femmes; on y descendait comme en pays conquis, entre les longs voyages; alors on avait de l'argent, et, dans les quartiers de plaisir, on faisait tout plier devant ses caprices et sa force.
Mais vivre d'une vie régulière avec un petit ménage, compter ses dépenses chaque jour, se conduire soi-même et songer au lendemain, ses allures de matelot ne cadraient plus avec ces obligations imprévues. D'ailleurs, autour de lui, dans ce Brest abâtardi et pourri, l'alcool semblait suinter des murs avec l'humidité malsaine. Alors il tombait tout à fait bas comme tant d'autres qui, eux aussi, avaient été bons et braves; il s'avilissait, se ravalait peu à peu au niveau de ce peuple d'ivrognes; et sa débauche devenait repoussante et vulgaire comme une débauche d'ouvrier.
LIX
...Un jour, je reçus une lettre qui m'appelait au secours.
Elle était très simple, et ressemblait beaucoup à celle d'un enfant:
«Mon bon frère,
»Je ne sais comment vous dire, mais c'est vrai, je me suis mis à boire. Aussi je ne voulais pas demeurer dans Brest, vous le savez bien, car j'avais peur de cette chose.
»J'ai déjà été puni trois fois de fers à la Réserve, et maintenant je ne sais plus comment me débarrasser du bâtiment, car je vois bien qu'en restant à bord il m'arrivera quelque malheur.
»Mais il me semble que, si je pouvais embarquer encore près de vous, ce serait tout à fait ce qu'il me faudrait. Mon bon frère, puisque vous êtes bientôt pour repartir, si vous pouviez venir à Brest pour me prendre, je serais bien mieux qu'ici, et, pour sûr, cela me sauverait.
»Vous m'avez fait bien mal en me disant sur votre lettre que je n'aimais pas ma femme ni mon fils; car, pour elle et mon petit Pierre, je ferais tout.
»Oui, mon bon frère, j'ai pleuré et je pleure encore dans le moment que je vous écris, et je ne vois plus, avec les larmes qui me sont dans les yeux.
»Je n'espère que vous voir venir. Je vous embrasse de tout mon cœur, en vous priant de ne pas oublier votre frère, malgré tous les chagrins qu'il vous donne.
»Bien à vous,
»Yves Kermadec.»
LX
Un dimanche de décembre, je revins à Brest sans être annoncé et je descendis dans le quartier bas de la Grand'rue, cherchant la maison d'Yves. En lisant les numéros des portes, je longeais toutes ces hautes constructions de granit, qui sont d'anciennes maisons de riches tombées aux mains du peuple: en bas, partout des cabarets ouverts; en haut, des fenêtres à rideaux de pauvre, avec de dernières fleurs maladives, sur les appuis; des chrysanthèmes morts, dans des pots.
C'était le matin. Des bandes de matelots circulaient déjà, dans leur belle tenue propre, chantant, commençant la fête du dimanche.
On respirait une brume blanche, une fraîcheur humide,—sensation nouvelle de l'hiver.—Comme j'arrivais de l'Adriatique, encore ensoleillée, les teintes de ce Brest me semblaient plus grises.
Au numéro 154,—au-dessus de l'enseigne: À la Pensée du beau canonnier.—Je montai trois étages d'un vieil escalier immense, et trouvai la chambre des Kermadec.
On entendait de la porte le bruit régulier d'un berceau. Petit Pierre, bien gâté tout de même, avait gardé cette habitude de se faire endormir, et Yves, seul avec son fils, était assis près de lui, le berçant d'une main, très lentement.
Il leva son regard triste, ému de me voir, mais osant à peine venir à moi, son expression disant: «Ah! oui, frère, je sais, vous venez pour me prendre; c'était bien ce que j'avais demandé; mais.... Mais je ne vous attendais peut-être pas si vite; et, de m'en aller, cela va me faire souffrir...»
Physiquement, Yves avait changé beaucoup. Il était devenu plus pâle, à l'abri du hâle de mer; son expression était différente, moins assurée, et presque douloureuse. Il avait souffert, on le voyait bien; mais, sur sa figure, toujours marmoréenne, incolore, le vice n'avait pu imprimer aucune trace.
Je regardais tout autour de moi avec une impression de surprise et un serrement de cœur; en effet, je n'avais pas prévu ce que pourrait être, à terre et dans une ville, le logis de mon frère Yves. Il était bien différent de ces logis de mer où je l'avais longtemps connu: les hunes, pleines de vent et de soleil. Ici, maintenant, au milieu de ces réalités pauvres, je me trouvais, comme lui sans doute, dépaysé et mal à l'aise.
Marie était dehors, à la fontaine, et petit Pierre dormait bien, ses longs cils de petit enfant reposés sur ses joues. Nous étions seuls l'un devant l'autre, et, comme il avait peur de se retrouver ainsi en face de moi, vite il parla d'embarquement, de départ.
Une permutation sur la liste me mettait à Brest le premier à partir; on allait armer deux ou trois bateaux,—pour la station de Chine, pour les mers du sud, pour le Levant;—et il fallait s'attendre, d'une heure à l'autre, à une de ces destinations-là.
La semaine qui suivit fut une de ces périodes agitées comme on en traverse souvent dans les existences maritimes: vivre en camp volant à l'hôtel, dans le désordre des malles à moitié défaites, ignorant la route qu'on prendra demain; s'occuper d'une quantité de choses, service au port et préparatifs de campagne;—et puis des allées et venues, des démarches pour Yves, afin de le retirer de cette Réserve et de le garder sous ma main, prêt à partir avec moi.
Les journées de décembre, très courtes, très sombres, s'enfuyaient vite. Je montais souvent, quatre à quatre, le vieil escalier sordide des Kermadec;—et Marie, toujours anxieuse des premiers mots que j'allais dire, me souriait tristement, avec une confiance respectueuse et résignée, attendant ma décision.
LXI
En rade de Brest, 23 décembre 1880.
Une nuit de décembre, claire et froide;—un grand calme sur la mer, un grand silence à bord.
Dans une très petite chambre de navire, qui est peinte en blanc et qui a des murs de ter, Yves est assis près de moi sur des malles, des caisses ouvertes. C'est encore le désarroi de l'arrivée; il faudra s'installer et se faire un chez-soi dans ce réduit qui va bientôt nous promener au milieu des lames ou des houles de l'hiver.
Tous ces embarquements prévus, ces longues campagnes projetées, n'ont pas abouti. Et je me trouve tout simplement sur cette Sèvre qui ne quittera pas les côtes bretonnes. Depuis ce matin, Yves est de l'équipage, et nous voilà ensemble encore, à vue humaine, pour un an. Étant donné notre métier, c'est là un bonheur qui nous arrive; nous pouvions d'un moment à l'autre nous quitter pour toujours. Et Yves a donné joyeusement cent francs de sa bourse au marin qui a consenti à lui céder sa place.
Va pour cette Sèvre, puisque le sort nous y a jetés. Cela nous rappellera le temps déjà lointain où nous naviguions tous deux sur la mer brumeuse protégée par le clocher à jour.
Mais j'aurais mieux aimé être envoyé ailleurs, quelque part au soleil; pour Yves surtout, j'aurais voulu l'emmener plus loin de Brest, plus loin des mauvais amis et des tavernes de la côte.
LXII
En mer, 25 décembre, Noël.
C'était le surlendemain, de très bonne heure, au petit jour. Je montais sur le pont, ayant à peine dormi un moment, après un quart de minuit à quatre heures très dur: nous avions été malmenés toute la nuit par grand vent et grosse mer. Yves était là, tout mouillé, mais très à son aise dans son élément, et, dès qu'il me vit paraître, il me montra de la main, en souriant, un pays singulier duquel nous nous approchions.
Des falaises grises muraient les lointains de l'horizon comme un long rempart.—Une espèce de calme venait de se faire dans les eaux, bien que le vent continuât de nous envoyer sa poussée furieuse. Au ciel, des nuées sombres et lourdes glissaient les unes sur les autres, très vite: toute une voûte de plomb en mouvement; des choses immenses, obscures, qui se déformaient, qui semblaient très pressées de passer, de courir ailleurs, comme prises du vertige de quelque chute prochaine et formidable. Autour de nous, des milliers d'écueils, des têtes noires qui se dressaient partout au milieu de cet autre remuement argenté que les lames faisaient; on eût dit d'immenses troupeaux de bêtes marines. À perte de vue, il y en avait toujours, de ces dangereuses têtes noires, la mer en était couverte. Et puis, là-bas, sur la falaise lointaine, les silhouettes de trois clochers très vieux, ayant l'air plantés là tout seuls au milieu d'un désert de granit, l'un dominant de beaucoup les deux autres et dressant sa haute taille comme un géant qui observe et qui préside....
Ah! oui!... je le reconnaissais bien, celui-là, et, comme Yves, je le saluai d'un sourire; un peu inquiet cependant de le voir reparaître si près de nous, et au milieu de cette fête de ténèbres, un matin où je ne l'attendais pas.... Qu'étions-nous venus faire là, dans son voisinage? Cela n'entrait pas dans nos projets, je ne comprenais plus.
C'était une décision brusque du commandant, prise pendant mon heure de sommeil: venir à l'entrée de la rade du taureau, tout près de Saint-Pol-de-Léon, chercher un abri contre le vent du sud, la mer au large s'étant faite trop grosse pour nous.
...Et voilà comment, à son retour dans la mer brumeuse, la première visite d'Yves fut pour son clocher.
LXIII
Cherbourg, 27 décembre 1880.
À sept heures du matin, on me rapporte Yves, au fond d'un canot, ivre mort. Ce sont d'anciens amis, des gabiers de la Vénus, qui l'ont traîné toute la nuit dans les bouges,—pour fêter leur retour des Antilles.
Je suis de quart. Personne encore sur le pont; seulement quelques matelots qui font leur fourbissage,—mais des dévoués, ceux-là, connus de longue date, et sur qui on peut compter. Quatre hommes l'enlèvent, le descendent furtivement par un panneau et le cachent dans ma chambre.
Mauvais début à bord de cette Sèvre, où je l'avais pris sous ma garde, comme en punition, et où il avait promis d'être exemplaire. Cette idée sombre me venait pour la première fois, qu'il était perdu, bien perdu, malgré tout ce que je pourrais tenter pour le sauver de lui-même. Et aussi cette autre réflexion, plus désolante encore, que peut-être il lui manquait quelque chose dans le cœur....
...Tout le jour, Yves ressemble à un mort.
Il a perdu son bonnet, son porte-monnaie, son sifflet d'argent, et s'est fait un trou dans la tête.
Vers six heures du soir seulement, il donne signe de vie. Comme un enfant qui se réveille, il sourit (il est encore ivre, sans cela il ne sourirait pas) et demande à manger.
Alors je dis à Jean-marie, mon domestique fidèle, un pêcheur d'Audierne:
«Va-t-en à l'office du carré, lui chercher de la soupe.»
Jean-marie apporte cette soupe, et Yves est là qui tourne, retourne sa cuiller, n'ayant plus l'air de se rappeler par quel bout ça peut bien se prendre.
«Allons, Jean-marie, fais-le manger, va!
—Elle est trop salée!...» dit Yves tout à coup, se reculant, faisant la grimace, l'accent très breton, les yeux encore à moitié fermés.
«Trop salée!... trop salée!...»
Puis il se rendort, et, Jean-marie et moi, nous éclatons de rire.
J'étais fort triste pourtant, mais cette idée et cet aplomb d'enfant gâté étaient bien drôles....
...Le soir, à dix heures, Yves, revenu à lui-même, se leva furtivement, et disparut. Pendant deux jours, il se tint caché sur l'avant du navire, dans le poste de l'équipage, ne montant que pour son quart et pour la manœuvre, baissant la tête, n'osant plus me voir.
Oh! ces résolutions qu'on a reprises vingt fois, qu'on n'a pas su tenir.... On n'ose plus les reprendre encore, ou du moins on n'ose plus le dire.... Et on s'affaisse, inerte, laissant passer les jours, attendant le courage et l'estime de soi-même, qui ne reviennent pas....
Peu à peu cependant nous avions retrouvé notre manière d'être habituelle. Je l'appelais le soir, et il venait faire auprès de moi cette longue promenade automatique des marins, qui dure des heures entre les mêmes planches. Nous causions à peu près comme autrefois, sous le vent triste, sous la pluie fine. C'était bien toujours sa même façon, à la fois très naïve et très profonde, de penser et de dire; c'était la même chose, avec je ne sais quelle contrainte, quelle glace entre nous deux, qui ne pouvait plus se fondre. J'attendais un mot de repentir qui ne venait pas.
L'hiver s'avançait, cet hiver de la Manche, qui enveloppe tout,—les idées, les êtres et les choses,—dans le même crépuscule gris. Les grands froids sombres étaient arrivés, et nous faisions notre promenade de chaque soir plus vite, pressant le pas sous le vent humide de la mer.
Quelquefois j'avais envie de lui dire en serrant sa main bien fort: «Allons, frère, je t'ai pardonné, va; n'y pensons plus.» Cela s'arrêtait sur mes lèvres: après tout, c'était à lui de me demander pardon; et alors, je gardais une espèce de froideur hautaine qui l'éloignait de moi.
Non, cette Sèvre décidément ne nous réussissait pas....
LXIV
Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa grand-mère;—tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des mélancolies et des silences involontaires,—comme les petits oiseaux.
Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors, n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.
...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme, toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce, et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres.
Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi, tous marins, la mer lui en a pris sept,—sept, qui ont disparu dans des naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven.
Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeuraient au logis, l'une a épousé un Islandais, qui l'a emmenée à Tréguier; l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.
Restait la toute petite, l'enfant abandonnée de Goulven. Ah! elle s'était mise à la chérir, celle-là!—une fille naturelle, cependant,—mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait emporté, l'un après l'autre, tous les autres. La petite aimait aller regarder la marée monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait défendu pourtant. Mais, un jour, elle y était allée toute seule, et on ne l'a plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.
Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri, parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer.... Peut-être, au moins, celui-là reviendrait-il quelque jour habiter près d'elle!
Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en même temps,—chose qui comptait aussi dans sa rancune,—elle lui avait enlevé l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider à vivre.
Et, depuis deux ans, elle était seule, toute seule, jusqu'à son dernier jour.
Pour obéir à Yves, Marie est venue hier, après deux journées de voyage, frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est venue lui ouvrir.
«Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mère!
—La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?»
Tout de même son œil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait préparé son meilleur lit. Mais, c'est égal, c'était toujours un froid, une glace que rien ne pouvait fondre.
Dans les coins, en se cachant, la grand-mère embrassait son petit-fils avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revêche.
Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis leur mariage, il se corrigeait beaucoup.
«Tra la la la!... se corriger!...» répétait la vieille mère, en prenant son air mauvais.» Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.»
Alors la pauvre Marie, le cœur gros, ne sachant plus que répondre, ni que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait avec impatience le temps fixé par Yves pour repartir. Et, bien sûr, elle ne reviendrait plus.
LXV
Au sortir de Paimpol, Marie est remontée avec son fils dans la diligence, qui s'ébranle et les emmène. Par la portière, elle regarde sa belle-mère, qui est tout de même venue de Plouherzel les conduire jusqu'à la ville, mais qui leur a dit un bonjour glacial, un bonjour bref à faire mal au cœur.
Elle la regarde, et elle ne comprend plus: la voilà qui court maintenant, qui court après la voiture,—et puis sa figure qui change, qui leur fait comme une grimace. Qu'est-ce qu'elle leur veut? Et Marie regarde presque effrayée. Elle grimace toujours. Ah!... C'est qu'elle pleure! Ses pauvres traits se contractent tout à fait, et voici les larmes qui coulent.... Elles se comprennent maintenant toutes les deux.
«Pour l'amour de Dieu! Faites arrêter la voiture, monsieur», dit Marie à un Islandais qui est assis près d'elle, et qui a compris, lui aussi; car il passe son bras au travers du petit carreau de devant et tire le conducteur par sa manche.
La voiture s'arrête. La grand-mère qui a toujours couru, est là derrière, à toucher le marchepied; elle leur tend les mains, et sa figure est toute baignée de larmes.
Marie est descendue, et la vieille femme, la serrant dans ses bras, l'embrassant, embrassant petit Pierre:
«Ô ma chère fille, que le bon Dieu t'accompagne!» Et elle pleure à sanglots.
«Voyez-vous, ma fille, avec Yves, il faut être très douce, le prendre par le cœur; vous verrez que vous pourrez être heureuse avec lui. Moi, j'ai peut-être trop montré les gros yeux à son pauvre père. Dieu vous bénisse, ma chère fille!...»
Et les voilà, unies dans le même amour pour Yves, et pleurant ensemble.
«Allons, les femmes! Crie le conducteur, quand vous aurez fini de frotter vos museaux?»
Il faut arracher l'une de l'autre. Et Marie, rassise dans son coin, regarde en s'éloignant, avec ses yeux pleins de larmes, la vieille femme, qui s'est affaissée en sanglotant, sur une borne, tandis que petit Pierre, avec sa petite main potelée, lui fait adieu par la portière.
LXVI
1er janvier 1881.
Au fond de l'arsenal de Brest, un peu avant le jour, le premier matin de l'année 1881,—un lieu triste, ce fond de port; la Sèvre y était amarrée depuis une semaine.
En haut, le ciel avait commencé à blanchir entre les grandes murailles de granit qui nous enfermaient. Les réverbères, très rares, donnaient dans la brume leur dernière petite lumière jaune. Et on voyait déjà des silhouettes de choses formidables qui se dessinaient, éveillant des idées de rigidité méchante; des machines haut perchées, des ancres énormes dressant leurs pattes noires; toute sorte de formes indécises et laides, et puis des navires désarmés, avec leurs gigantesques tournures de poisson, immobiles sur leurs chaînes, comme de gros monstres morts.
Un grand silence dans ce port, et un froid mortel....
Il n'y a pas de solitude comparable à celle des arsenaux de la marine de guerre pendant les nuits, surtout pendant les nuits de fête. Aux approches du coup de canon de retraite, tout le monde s'enfuit comme d'un lieu pestiféré; des milliers d'hommes sortent de partout, grouillant comme des fourmis, se hâtant vers les portes. Les derniers courent, pris d'une frayeur d'arriver trop tard et de trouver les grilles fermées. Le calme se fait. Et puis, la nuit, plus personne, plus rien.
De loin en loin, une ronde passe, hélée par les sentinelles et disant tout bas les mots convenus. Et puis le peuple silencieux des rats débouche de tous les trous, prend possession des navires déserts, des chantiers vides.
De garde à bord depuis la veille, je m'étais endormi très tard, dans ma chambre glaciale aux murailles de fer. J'étais inquiet d'Yves, et, cette nuit-là, ces chants, ces cris de matelots, qui m'arrivaient de très loin, des mauvais quartiers de la ville, m'apportaient une tristesse.
Marie et le petit Pierre étaient à faire leur voyage à Plouherzel en Goëlo, et lui, Yves, avait voulu quand même passer cette soirée à terre dans Brest, pour fêter le nouvel an avec d'anciens amis. J'aurais pu l'arrêter en le priant de rester me tenir compagnie mais toujours cette glace, entre nous deux, qui persistait: je l'avais laissé partir. Et cette nuit du 31 décembre, c'est précisément la nuit dangereuse, où il semble que tout ce Brest soit pris d'un vertige d'alcool....
En montant sur le pont, je saluai assez tristement ce premier matin de l'année nouvelle, et je commençai la promenade machinale, les cent pas du quart, en songeant à mille choses passées.
Surtout je songeais beaucoup à Yves, qui était ma préoccupation présente. Depuis quinze jours, sur cette Sèvre, il me semblait voir lentement s'en aller, d'heure en heure, l'affection de ce frère simple qui avait été longtemps mon seul vrai ami au monde. D'ailleurs, je lui en voulais durement de ne pas savoir mieux se conduire, et il me semblait que, moi aussi, je l'aimais moins....
Un oiseau noir passa au-dessus de ma tête, jetant un croassement lamentable dans l'air.
«Allons bon!» dit un matelot, qui faisait dans l'obscurité sa toilette matinale à grande eau froide, «en voilà un qui nous souhaite la bonne année!... Sale bête de malheur! Ah bien, c'est signe que nous en verrons de belles!»
...Yves rentra à sept heures, marchant très droit, et répondit à l'appel. Après, il vint à moi, comme de coutume, me dire bonjour.
À ses yeux un peu ternis, à sa voix un peu changée, je vis bien vite qu'il n'avait pas été complètement sage. Alors je lui dis, d'un ton de commandement brusque:
«Yves, il ne faudra pas retourner à terre aujourd'hui.»
Et puis j'affectai de parler à d'autres, ayant conscience d'avoir été trop dur, et mécontent de moi-même.
Midi.—L'arsenal, les navires se vidaient, se faisaient déserts comme les jours de grande fête. De partout, on voyait sortir les matelots, bien propres dans leur tenue des dimanches, s'époussetant d'une main empressée, s'arrangeant les uns aux autres leur grand col bleu, et vite, d'un pas alerte, gagnant les portes, s'élançant dans Brest.
Quand vint le tour de ceux de la Sèvre, Yves parut avec les autres, bien brossé, bien lavé, bien décolleté, dans ses plus beaux habits.
«Yves, où vas-tu?»
Lui, me regarda d'un mauvais regard que je ne lui connaissais pas, et qui me défiait, et où je lisais encore la fièvre et l'égarement de l'alcool.
«Je vais retrouver mes amis, dit-il, des marins de mon pays, auxquels j'ai promis, et qui m'attendent.»
Alors j'essayai de le raisonner, le prenant à part; obligé de dire tout cela très vite, car le temps pressait obligé de parler bas et de garder un air très calme, car il fallait dissimuler cette scène aux autres, qui étaient là, tout près de nous. Et je sentais que je faisais fausse route, que je n'étais plus moi-même, que la patience m'abandonnait. Je parlais de ce ton qui irrite, mais qui ne persuade pas.
«Oh! si, je vous jure, j'irai!» dit-il à la fin en tremblant, les dents serrées; «à moins de me mettre aux fers aujourd'hui, vous ne m'en empêcherez pas.»
Et il se dégageait, me bravant en face pour la première fois de sa vie, s'en allant pour rejoindre les autres.
«Aux fers?... Eh bien, oui, Yves, tu iras!»
Et j'appelai un sergent d'armes, lui donnant tout haut l'ordre de l'y conduire.
Oh! Ce regard qu'il me jeta en se rendant aux fers, obligé de suivre le sergent d'armes qui l'emmenait là, devant tout le monde, de descendre dans la cale avec ses beaux habits du dimanche!... Il était dégrisé, assurément; car il regardait profond et ses yeux étaient clairs. Ce fut moi qui baissai la tête sous cette expression de reproche, d'étonnement douloureux et suprême, de désillusion subite et de dédain.
Et puis je rentrai chez moi....
Était-ce fini entre nous deux? Je le croyais. Cette fois, je l'avais bien perdu.
Avec son caractère breton, je savais qu'Yves ne reviendrait pas; son cœur, une fois fermé, ne se rouvrirait plus.
Je venais d'abuser de mon autorité contre lui et il était de ceux qui, devant la force, se cabrent et ne cèdent plus.
...J'avais prié l'officier de garde de me laisser pour ce jour-là continuer le service, n'ayant pas le courage de quitter le bord,—et je me promenais toujours sur ces éternelles planches.
L'arsenal était désert entre ses grands murs.—Personne sur le pont.—Des chants très lointains, arrivant des basses rues de Brest.—Et, en bas, dans le poste de l'équipage, la voix des matelots de garde criant à intervalles réguliers les nombres du loto avec toujours ces mêmes plaisanteries de bord, qui sont très vieilles et qui les font rire:
«22, les deux fourriers à la promenade!
—33, les jambes du maître coq!»
Et mon pauvre Yves était au-dessous d'eux, à fond de cale, dans l'obscurité, étendu sur les planches par ce grand froid avec la boucle au pied.
Que faire?... Donner l'ordre de le mettre en liberté et de me l'envoyer? Je devinais parfaitement ce qu'elle pourrait être, cette entrevue: lui debout, impassible, farouche, m'ôtant très respectueusement son bonnet, et me bravant par son silence, en détournant les yeux.
Et puis, s'il refusait de venir,—et il en était très capable en ce moment,—alors... ce refus d'obéissance... comment le sauver de là ensuite? Comment le tirer de ce gâchis que j'aurais été commettre entre nos affaires à nous et les choses aveugles de la discipline?...
Maintenant, la nuit tombait, et il y avait près de cinq heures qu'Yves était aux fers. Je songeais au petit Pierre et à Marie, aux bonnes gens de Toulven, qui avaient mis leur espoir en moi, et puis à un serment que j'avais fait à une vieille mère de Plouherzel.
Surtout, je sentais que j'aimais toujours mon pauvre Yves comme un frère.... Je rentrai chez moi, et vite je me mis à lui écrire; ce devait être le seul moyen entre nous deux; avec nos caractères, les explications ne nous réussissaient jamais.—Je me dépêchais, j'écrivais en très grosses lettres, pour qu'il pût lire encore: la nuit venait vite, et, dans l'arsenal, la lumière est chose défendue.
Et puis je dis au sergent d'armes:
«Allez chercher Kermadec, et amenez-le parler à l'officier de quart, ici, dans ma chambre.»
J'avais écrit:
«Cher frère,
«Je te pardonne et je te demande de me pardonner aussi. Tu sais bien que nous sommes frères maintenant et que, malgré tout, c'est à la vie à la mort entre nous deux. Veux-tu que tout ce que nous avons fait et dit sur la Sèvre soit oublié, et veux-tu essayer encore une fois une grande résolution d'être sage? Je te le demande au nom de ta mère. Écris seulement oui au bas de ce papier, veux-tu? Et tout sera fini, nous n'en reparlerons plus.
»Pierre.»
Quand Yves se présenta, sans le regarder, ni attendre de réponse, je lui dis simplement:
«Lis ceci que je viens d'écrire pour toi», et je m'en allai, le laissant seul.
Lui fut vite parti, comme s'il avait eu peur de mon retour, et, dès que je l'entendis s'éloigner, je rentrai pour voir.
Au bas de mon papier,—en lettres encore plus grosses que les miennes, car la nuit arrivait toujours,—il avait écrit:
«Oui, frère!»
et signé:
«Yves.»
LXVII
«Jean-marie, dépêche-toi d'aller dire à Yves que je l'attends là, en bas, à terre, sur le quai!»
C'était dix minutes après. Il fallait bien se voir, après s'être écrit, pour que la réconciliation fût complète.
Quand Yves arriva, il avait sa figure changée, et son bon sourire, que je n'avais plus vu depuis bien longtemps. Je pris sa main, sa pauvre main de gabier dans les miennes; il fallait la serrer très fort pour qu'elle sentît la pression, car le travail l'avait beaucoup durcie.
«Aussi, pourquoi m'avez-vous fait cela? Ce n'était pas bien, allez!»
Et ce fut tout ce qu'il trouva à me dire, en manière de reproche.
Nous n'étions pas astreints à la garde de nuit sur cette Sèvre.
«Sais-tu, Yves, nous allons passer cette soirée de premier de l'an ensemble à terre, dans Brest, et tu dîneras en face de moi, à la bourse. Cela ne nous est jamais arrivé, et cela nous amusera. Vite, va faire épousseter ton dos (il s'était tout sali dans la cale aux fers), et allons-nous-en.
—Oh! Mais dépêchons-nous, alors. Plutôt, je m'époussetterai chez vous, dans votre chambre de terre. Le canon va tirer, nous n'aurons jamais le temps de sortir.»
Nous étions justement tout au fond du port, très loin des portes et nous voilà partis courant presque.
Allons, bien! Le coup de canon, à moitié route et nous sommes pris!
Obligés de rentrer à bord de cette Sèvre, où il fait froid et où il fait noir.
Au carré, il y a un méchant fanal, allumé dans une cage grillée par le pompier de ronde, et pas de feu.—C'est là que nous passons notre soirée de premier de l'an, privés de dîner par notre faute, mais contents tout de même de nous être retrouvés et d'avoir fait la paix.
Pourtant quelque chose encore préoccupait Yves.
«Je n'ai pas pensé à vous dire cela plus tôt: vous auriez peut-être mieux fait de me remettre aux fers jusqu'à demain matin, à cause des autres, voyez-vous, qui n'auront pas trop compris...»
Mais, sur sa conduite à venir, il n'avait plus d'inquiétude et se sentait ce soir très fort de lui-même:
«D'abord, disait-il, j'ai trouvé une manière sûre: je ne descendrai plus jamais à terre qu'avec vous, quand vous m'emmènerez.—Ainsi, comme ça, vous comprenez bien...»
LXVIII
Dimanche, 31 mars 1881.
Toulven, au printemps; les sentiers pleins de primevères. Un premier souffle un peu tiède passe et surprend délicieusement, passe sur les branchages des chênes et des hêtres, sur les grands bois effeuillés, et nous apporte, dans cette Bretagne grise, des effluves d'ailleurs, des ressouvenirs de pays plus lumineux. Un été pâle va venir, avec de longues, longues soirées douces.
Nous sommes tous sortis sur la porte de la chaumière, les deux vieux Keremenen, Yves, sa femme, et puis Anne, la petite Corentine et le petit Pierre. Des chants d'église, que nous avions d'abord entendus dans le lointain, se rapprochent très lentement. C'est la procession qui arrive d'un pas rythmé, la première procession du printemps.—La voilà dans le chemin vert,—elle va passer devant nous.
«Monte-moi, parrain, monte!...» dit petit Pierre, qui me tend les bras pour se faire prendre à mon cou, pour mieux voir.
Mais Yves le veut pour lui, et, l'enlevant très haut, le pose tout debout sur sa tête; alors petit Pierre sourit de se trouver si grand, et plonge ses mains dans les branches moussues des vieux arbres.
La bannière de la vierge passe, portée par deux jeunes hommes recueillis et graves. Tous les hommes de Trémeulé et de Toulven la suivent, tête nue, jeunes et vieux, leur feutre bas, de longs cheveux, blonds ou blanchis par l'âge, qui tombent sur des vestes bretonnes ornées de broderies vieilles.
Toutes les femmes viennent derrière: des corselets noirs tous brodés d'yeux, un petit brouhaha contenu de voix qui prononcent des mots celtiques, un remuement de grandes choses en mousseline blanche sur les têtes. La vieille sage-femme défile la dernière, courbée et trottant menu, toujours avec son allure de fée; elle nous adresse un signe de connaissance et menace petit Pierre, par plaisanterie, du bout de son bâton.
Cela s'éloigne et le bruit aussi....
Maintenant nous voyons, par derrière et de loin, toute cette file qui monte entre les étroites parois de mousse, tout ce plein sentier de coiffes à grandes ailes et de collerettes blanches.
Cela s'en va, en zigzags, montant toujours vers Saint-Éloi de Toulven. C'est très bizarre, cette queue de procession.
«Oh!... toutes ces coiffes!» dit Anne, qui a fini son chapelet la première, et qui se met à rire, saisie de l'effet de toutes ces têtes blanches élargies par les tuyaux de mousseline.
C'est fini,—perdu dans les lointains de la voûte de hêtres;—on ne voit plus que le vert tendre du chemin, et les touffes de primevères semées partout: végétations hâtives qui n'ont pas pris le temps de voir le soleil, et qui se pressent sur la mousse en gros bouquets compacts, d'un jaune pâle de soufre, d'une teinte laiteuse d'ambre. Les Bretons les appellent fleurs de lait.
Je prends petit Pierre par la main, et l'emmène avec moi dans les bois, pour laisser Yves seul avec ses parents. Ils ont des affaires très graves, paraît-il, à discuter ensemble; toujours ces questions d'intérêt et de partage qui, à la campagne, tiennent une si grande place dans la vie.
Cette fois, il s'agit d'un rêve qu'ils ont fait tous deux, Yves et sa femme: réunir tout leur avoir et bâtir une petite maison, couverte en ardoise, dans Toulven. J'aurai ma chambre à moi, dans cette petite maison, et on y mettra des vieilleries bretonnes que j'aime, et des fleurs et des fougères. Ils ne veulent plus demeurer dans les grandes villes, ni dans Brest surtout;—c'est trop mauvais pour Yves.
«Comme ça, dit-il, c'est vrai que je n'habiterai pas bien souvent chez moi; mais, quand je pourrai y venir, nous y serons tout à fait heureux. Et puis, vous comprenez, c'est surtout pour plus tard, quand j'aurai ma retraite; je serai très bien dans ma maison, avec mon petit jardin.»
La retraite!... Toujours ce rêve que les matelots commencent à faire en pleine jeunesse, comme si leur vie présente n'était qu'un temps d'épreuve. Prendre sa retraite, vers quarante ans; après avoir fait les cent coups par le monde, posséder un petit coin de terre à soi, y vivre très sage et n'en plus sortir; devenir quelqu'un de posé dans son hameau, dans sa paroisse,—marguillier après avoir été rouleur de mer; vieux diable, se faire bon ermite, bien tranquille.... Combien d'entre eux sont fauchés avant de l'atteindre, cette heure plus paisible de l'âge mûr? Et, pourtant, interrogez-les, ils y songent tous.
Cette manière sûre qu'Yves avait trouvée pour être sage lui avait réussi très bien; à bord, il était le marin exemplaire qu'il avait toujours été, et, à terre, nous ne nous quittions plus.
À dater de cette mauvaise journée qui avait commencé l'an 81, notre façon d'être ensemble avait complètement changé, et je le traitais à présent tout à fait en frère.
Sur cette Sèvre, un très petit bateau où nous vivions, entre officiers, dans une intimité bien cordiale, Yves était maintenant de notre bande.—Au théâtre, dans notre loge; de part dans nos excursions, dans nos entreprises généralement quelconques. Lui, intimidé d'abord, refusant, se dérobant, avait fini par se laisser faire, parce qu'il se sentait aimé de tous. Et moi, j'espérais dans ce moyen nouveau et peut-être étrange: le rapprocher de moi le plus possible et l'élever au-dessus de sa vie passée, de ses amis d'autrefois.
Cette chose qu'on est convenu d'appeler éducation, cette espèce de vernis, appliqué d'ailleurs assez grossièrement sur tant d'autres, manquait tout à fait à mon frère Yves; mais il avait par nature un certain tact, une délicatesse beaucoup plus rares et qui ne se donnent pas. Quand il était avec nous, il se tenait si bien à sa place toujours, que lui-même commençait à s'y trouver à l'aise. Il parlait très peu, et jamais pour dire ces choses banales que tout le monde a dites. Et même, lorsqu'il quittait sa tenue de marin pour prendre certain costume gris fort bien ajusté avec des gants de Suède d'une nuance assortie, alors, tout en gardant sa désinvolture de forban, sa tête en arrière et sa peau bronzée, il prenait tout à coup fort grand air.
Cela nous amusait, de le mener avec nous, de le présenter à de braves gens auxquels son silence et sa carrure imposaient, et qui le trouvaient dédaigneux. Et c'était drôle, le lendemain, de le voir redevenu matelot, aussi bon gabier que devant.
...Donc, nous étions dans les bois de Toulven, petit Pierre et moi, à chercher des fleurs, pendant le conseil de famille.
Nous en trouvions beaucoup, des primevères jaune pâle, des pervenches violettes, des bourraches bleues, et même des silènes roses, les premières du printemps.
Petit Pierre en ramassait tant qu'il pouvait, très agité, ne sachant jamais auxquelles courir, et poussant de gros soupirs, comme accablé d'une besogne très importante; il me les apportait bien vite par petits paquets, toutes mal cueillies, à moitié chiffonnées dans ses petits doigts, et la queue trop courte.
De la hauteur où nous étions, on voyait des bois à perte de vue; les épines-noires étaient déjà fleuries; toutes les branches, toutes les brindilles rougeâtres, pleines de bourgeons, attendaient le printemps. Et, là-bas, l'église de Toulven dressait au milieu de ce pays d'arbres sa flèche grise.
Nous étions restés si longtemps dehors, qu'on avait mis Corentine en vigie dans le sentier vert pour annoncer notre retour. Nous la voyions de loin qui sautait, qui sautait, qui faisait le diable toute seule, avec sa grande coiffe et sa collerette au vent. Et elle criait bien fort:
«Les voilà qui arrivent, Pierre brass et Pierre vienn! (Pierre grand et Pierre petit) en se donnant main tous deux.»
Et elle tournait la chose en chanson et la chantait sur un air de Bretagne très vif, en dansant en mesure: