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Mon frère Yves

Chapter 72: LXX
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About This Book

The narrator offers an episodic, autobiographical portrait of a close friend who works at sea, tracing shared voyages, port encounters, and the habitual rhythms of maritime life. Vivid coastal descriptions and domestic anecdotes reveal the friend's charm, stubbornness, distinctive tattoos, bouts of excess, and occasional moral lapses, while emphasizing enduring loyalty and mutual dependence. Memories range from childhood humiliations and family ties to salt-worn pleasures and melancholy, producing lyrical evocations of landscape alongside candid reflections on character, habit, and the tensions between land-bound obligations and the freedom of the open sea.

Les voilà qui arrivent! Et ils se donnent la main tous deux, Pierre brass et Pierre vienn!

Sa grande coiffe et sa collerette au vent, elle dansait comme une petite poupée devenue folle. Et la nuit tombait, nuit de mars, toujours triste, sous la voûte effeuillée des vieux arbres. Un froid courait tout à coup comme un frisson de mort sur les bois, après le soleil tiède du jour:

Et ils se donnent la main tous deux, Pierre brass et Pierre vienn! Et Pierre vienn bugel-du!

Bugel-du (le petit bonhomme noir), ce même surnom qu'Yves avait porté, elle le donnait à son petit cousin Pierre, toujours à cause de cette couleur bronzée des Kermadec. Alors je l'appelai: Moisel vienn pen-melen (petite demoiselle à tête jaune), et ce nom lui resta; il lui allait bien, à cause de ses cheveux toujours échappés de sa coiffe, comme des écheveaux de soie couleur d'or.

Tout le monde avait l'air heureux dans la chaumière, et Yves me prit à part pour me dire qu'on s'était très bien entendu. Le vieux Corentin leur donnait deux mille francs, et une tante leur en prêtait mille autres. Avec cela, ils pourraient acheter un terrain à terme et commencer tout de suite à bâtir.

Après dîner, vite il fallut aller prendre la voiture à Toulven, et le train à Bannalec. Yves et moi, nous nous en retournions à Lorient, où notre Sèvre nous attendait dans le port.

Vers onze heures, quand nous fûmes rentrés dans le logis de hasard que nous avions loué en ville, Yves, avant de se coucher, arrangea dans des vases nos fleurs des bois de Toulven.

Pour la première fois de sa vie, il faisait pareil ouvrage; il était étonné de lui-même et de trouver jolies ces pauvres fleurettes auxquelles il n'avait encore jamais pris garde.

«Eh bien, dit-il, quand j'aurai ma petite maison à Toulven, j'en mettrai chez nous, car je trouve que ça fait très bien. C'est pourtant vous, tenez, qui m'avez donné l'idée de ces choses...»


LXIX

En mer, le lendemain, 1er avril.—Route sur Saint-Nazaire.—Voilure du grand largue; forte brise du nord-ouest; mauvais temps; on ne voit plus les feux.—Entré dans le bassin au petit jour; cassé le bossoir; craqué le petit mât de hune.

Le 2, c'est jour de paye. Des hommes ivres tombent la nuit dans la cale et se fendent la tête.

Une petite permission de deux jours, inattendue. En route avec Yves pour Trémeulé en Toulven. Cette Sèvre est un bon bateau, qui ne nous éloigne jamais bien longtemps.

À dix heures du soir, au clair de lune, nous venons frapper à la porte des vieux Keremenen et de Marie, qui ne nous attendent pas.

On lève petit Pierre pour nous faire honneur, et on l'assied sur nos genoux. Tout surpris dans son premier sommeil, il nous dit bonjour tout bas, en souriant, et puis il ne fait plus grand cas de notre visite. Ses yeux se ferment malgré lui et sa petite tête s'en va de tous les côtés.

Et Yves, très inquiet, le voyant baisser la tête et regarder en dessous, les cheveux dans les yeux:

«Moi, je trouve qu'il a un air... qu'il a un air... sournois!»

Et il me regarde anxieux de savoir ce que j'en pense, concevant déjà une préoccupation grave pour l'avenir.

Il n'y a au monde que mon cher Yves pour avoir des frayeurs aussi drôles. Je fais sauter petit Pierre, qui alors se réveille pour tout de bon et éclate de rire, ses beaux grands yeux bien ouverts entre leurs longs cils. Yves se rassure et trouve qu'en effet il n'a plus la mine du tout sournoise.

Quand sa mère le met tout nu, il ressemble aux bébés classiques, aux statues grecques de l'amour.


LXX

Toulven, 30 avril.

Ceci se passe dans la chaumière des vieux Keremenen, à la tombée de la nuit, un soir d'avril. Nous sommes toute une bande qui rentrons de la promenade: Yves, Marie, Anne, la petite Corentine Penmelen et le petit Pierre Bugel-du.

Il y a quatre chandelles allumées dans la chaumière, (trois, cela ferait la noce du chat, et cela porterait malheur).

Sur la vieille table de chêne massif, polie par les années, on a préparé du papier, des plumes, et du sable. On a rangé des bancs tout autour. Des choses très solennelles vont se passer.

Nous déposons notre moisson d'herbes et de fleurs, qui met dans la chaumière noire une odeur d'avril, et puis nous prenons place.

Encore deux bonnes vieilles qui entrent, l'air important; elles disent bonsoir avec une révérence qui fait dresser tout debout leur grande collerette empesée et s'assoient dans les coins. Puis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne.—Enfin tout le monde est placé, nous sommes au complet.

C'est la grande soirée des arrangements de famille, où les vieux Keremenen vont exécuter la promesse qu'ils ont faite à leurs enfants. Ils se lèvent tous deux pour ouvrir un bahut antique, dont les sculptures représentent des Sacré-Cœurs alternant avec des coqs; ils remuent des papiers, des hardes, puis, tout au fond, prennent un petit sac qui paraît lourd. Ensuite ils vont à leur lit, retournent la paillasse et cherchent dessous: un second sac!

Ils les vident sur la table, devant leur fils Yves, et on voit paraître toutes ces belles pièces d'or et d'argent, marquées d'effigies anciennes, qui, depuis un demi-siècle, s'étaient amassées une à une et dormaient. On les compte par petits tas: ce sont les deux mille francs promis.

Maintenant c'est le tour de la vieille tante, qui se lève et vient vider un troisième petit sac: encore mille francs d'or.

La vieille voisine s'avance la dernière; elle en apporte cinq cents dans un pied de bas. Tout cela, c'est pour prêter à Yves, tout cela s'entasse devant lui. Il signe deux petits reçus sur du papier blanc et les remet aux vieilles prêteuses qui font leur révérence pour partir, et que l'on retient, comme l'usage le commande, pour boire un verre de cidre avec nous.

C'est fini. Tout cela s'est passé sans notaire, sans acte, sans discussion, avec une confiance et une honnêteté qui sont choses de Toulven.

...Pan! pan! pan! à la porte. C'est l'entrepreneur maçon, et il arrive juste à point.

Avec celui-là, par exemple, on emploiera le papier timbré; c'est un vieux roué de Quimper, qui n'entend qu'à moitié le français, mais qui paraît pas mal sournois, tout de même, avec ses manières de la ville.

J'ai mission de lui faire comprendre un plan de maison que nous avons combiné dans nos soirées de bord, et où figure ma chambre. Je discute la confection des moindres parties, et le prix de tous les matériaux, prenant un air de m'y connaître qui impose à ce vieux, mais qui nous fait rire, Yves et moi, quand par malheur nos yeux se rencontrent.

Sur une feuille timbrée du prix de douze sous j'écris deux pages de clauses et de détails:

«Une maison bâtie en granit, cimentée avec du sable de rivière, blanchie à la chaux, charpentée en châtaignier, avec jardin devant, grenier à lucarne, auvents peints en vert, etc., etc., le tout terminé avant le 1er mai de l'année prochaine et au prix fixé d'avance de 2, 950 francs.»

J'en ai une vraie fatigue, de ce travail et de cette tension d'esprit; je suis très étonné de moi-même et je les vois tous émerveillés de ma prévoyance et de mon économie! C'est inouï les choses que ces bonnes gens me font faire.

Enfin c'est signé, parafé. On boit du cidre, en se serrant la main à la ronde. Et voilà Yves propriétaire en Toulven. Ils ont l'air si heureux, Marie et lui, que je ne regrette pas ma peine, pour sûr.

Les deux bonnes vieilles font leur révérence définitive, et tous les autres, même petit Pierre, qui n'a pas voulu se coucher, viennent, par la belle nuit qu'il fait, me reconduire, au clair de lune, jusqu'à l'auberge.

Toulven, 1er mai 1881.

Nous sommes très affairés dès le matin, Yves et moi, aidés du vieux Corentin Keremenen, à mesurer avec une corde le terrain à acquérir.

D'abord il a fallu en faire le choix, et cela nous a pris toute la matinée d'hier. Pour Yves, c'était là une question très sérieuse, arrêter l'emplacement de cette petite maison, où il entrevoit, au fond d'un lointain mélancolique et étrange, sa retraite, sa vieillesse et sa mort.

Après beaucoup d'allées et de venues, nous nous sommes décidés pour cet endroit-ci. C'est à l'entrée de Toulven, sur la route qui mène à Rosporden, un point élevé, devant une petite place de village qui est égayée ce matin par une population de poules tapageuses et d'enfants roses. D'un côté, on verra Toulven et l'église, de l'autre les grands bois.

Pour le moment, ce n'est encore qu'un champ d'avoine très vert. Nous l'avons bien mesuré dans toutes les dimensions; au prix où est le mètre carré, il y en aura pour quatorze cent quatre-vingt-dix francs, plus les honoraires du notaire.

Comme il va falloir qu'Yves soit sage et fasse des économies pour payer tout cela! Il devient très sérieux quand il y songe.


LXXI

À bord de la Sèvre, mai 1881.

Yves, qui aura trente ans bientôt, me prie de lui rapporter de terre un cahier relié pour commencer à y écrire ses impressions, à ma manière; il regrette même de ne plus se rappeler assez les dates et les choses passées pour reconstituer un journal rétrospectif de sa vie.

Son intelligence s'ouvre à une foule de conceptions nouvelles; il se façonne sur moi, c'est incontestable, et se complique peut-être un peu plus qu'il ne faudrait. Mais notre intimité amène un autre résultat très inattendu, c'est que je me simplifie beaucoup à son contact; moi aussi, je change, et presque autant que lui....

Brest, juin 1881.

À six heures, le soir de la Saint-jean, sur l'impériale d'un omnibus de campagne, je revenais avec Yves du pardon de Plougastel.

Notre Sèvre avait été, en mai, jusqu'à Alger, et nous sentions mieux, par contraste, le charme particulier du pays breton.

Les chevaux s'en allaient ventre à terre, tout enrubannés, ayant sur la tête des bannières et des rameaux verts. Dans l'intérieur, on chantait, et dessus, près de nous, trois matelots gris dansaient, bonnet sur l'oreille, des fleurs aux boutonnières, des rubans, des trompettes, et, par ironie pour les gens à vue faible, portant des lorgnons bleus,—trois jeunes hommes à la tournure délurée, à la tête intelligente, qui couraient leur bordée de départ au moment de s'en aller en Chine.

Des bourgeois se fussent cassé le cou. Eux, qui avaient tant bu, tenaient ferme, sautaient comme des cabris, et la voiture s'en allait grand train, de droite et de gauche, dans les ornières, menée par un cocher ivre.

À Plougastel, nous avions trouvé le bruit d'une fête de village, des chevaux de bois, une naine, une géante, la famille Mouton qui se désosse, et des jeux et des cabarets. Et puis, sur une place isolée, entourée de chaumières grises, les binious bretons sonnaient un air rapide et monotone du temps passé, des gens en vieux costume dansaient à cette musique centenaire; hommes et femmes, se tenant par la main, couraient, couraient dans le vent, comme des fous, en longue file frénétique. Cela, c'était la vieille Bretagne, donnant encore sa note sauvage, même aux portes de Brest, au milieu de ce tapage de foire.

D'abord nous essayons, Yves et moi, de calmer ces trois matelots et de les faire s'asseoir.

Et puis nous trouvons drôle de nous voir, nous, leur faire ce sermon.

«Après tout, dis-je à Yves, nous en avons bien fait d'autres.

—Ah! Oui, bien sûr», répond-il avec conviction.

Et nous nous contentons de tendre nos bras entre les montants de fer pour les empêcher de tomber.

...Et les routes, les villages sont tout remplis de gens qui reviennent de ce pardon, et tous ces gens s'ébahissent de voir passer cet équipage de fous, et ces trois matelots dansant sur cette voiture.

La splendeur de juin jette sur toute cette Bretagne son charme et sa vie; la brise est douce et tiède sous le ciel gris; les hauts foins, tout pleins de fleurs roses; les arbres, d'un vert d'émeraude, remplis de hannetons.

Et les trois matelots dansent toujours en chantant, et, à chaque couplet, les autres, dans l'intérieur, reprennent le refrain:

Il est parti vent arrière, Il reviendra en louvoyant.

Les vitres de notre voiture en vibrent, et cet air, toujours le même, répété deux lieues durant, est un très vieil air de France, si ancien et si jeune, d'une gaieté si fraîche et de si bon aloi, qu'au bout d'un moment, nous aussi, nous le chantons avec eux.

Comme elle est belle et rajeunie, la Bretagne, et verte, au soleil de juin!

Nous autres, pauvres gens de la mer, quand nous trouvons le printemps sur notre route, nous en jouissons plus que les autres, à cause de notre vie séquestrée dans les couvents de planches. Il y avait huit ans qu'Yves n'avait vu son printemps breton, et nous avions été longtemps fatigués tous deux par l'hiver ou par cet éternel été qui resplendit ailleurs sur la grande mer bleue, et nous nous laissions enivrer par ces foins verts, par ces senteurs douces, par tout ce charme de juin que les mots ne peuvent dire.

Il y a encore de beaux jours dans la vie, de belles heures de jeunesse et d'oubli. Au diable toutes les rêveries mélancoliques, tous les songes maladifs des tristes poètes! Il fait bon courir, la poitrine au vent, en compagnie des plus joyeux d'entre les enfants du peuple. La santé et la jeunesse, c'est tout ce qu'il y a de vrai sur terre, avec la gaieté simple et brutale, et les chants des matelots!

Et nous allions toujours très vite et de travers, zigzaguant sur la route au milieu de tout ce monde, entre les aubépines très hautes formant deux haies vertes, et sous la voûte touffue des arbres.

Bientôt parut Brest, avec son grand air solennel, ses grands remparts de granit, ses grandes murailles grises, où poussaient aussi des herbes et des digitales roses. Elle était comme enivrée, cette ville triste, d'avoir par hasard un vrai jour d'été, une soirée pure et tiède; elle était pleine de bruit, de mouvement et de monde, de coiffes blanches et de marins qui chantaient.


LXXII

5 juillet 1881.

En mer.—Nous revenons de la Manche. La Sèvre marche tout doucement dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente, exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent, donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber.

Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme surgissant de la mer:

«Ar Men Du (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton.

Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît; toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui paraît lourd comme un globe de plomb.

Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie, la Sèvre met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe. On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.

Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se fatiguent à veiller.

C'est ma dernière traversée sur cette Sèvre, que je dois quitter aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été comme pour retarder mon départ.

Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage.


LXXIII

Brest, 9 juillet 1881.

Nous venons d'arriver tout de même, et c'est mon dernier jour de garde à bord; je débarque demain.

Nous sommes dans ce fond du port de Brest, où notre Sèvre revient de temps en temps s'immobiliser entre deux grands murs. De hautes constructions mornes nous surplombent; autour de nous des assises de roches primitives portent des remparts, des chemins de ronde, tout un lourd échafaudage de granit, suant la tristesse et l'humidité.—Je connais par cœur toutes ces choses.

Comme c'est en juillet, il y a des digitales, des touffes de silènes qui s'accrochent çà et là aux pierres grises. Ces plantes roses des murs, c'est la note de l'été dans ce Brest sans soleil.

J'ai pourtant une espèce de joie de partir.... Cette Bretagne me cause toujours, malgré tout, une oppression mélancolique; je le sens maintenant, et, quand je songe au nouveau, à l'inconnu qui m'attend, il me semble que je vais me réveiller au sortir d'une espèce de nuit.... Où m'enverra-t-on? Qui sait? Comment s'appellera ce coin de la terre où il faudra m'acclimater demain? Sans doute quelque pays de soleil où je deviendrai un autre moi avec des sens différents, et où j'oublierai, hélas! Les choses aimées ailleurs.

Mais mon pauvre Yves et mon petit Pierre, je souffre de les quitter tous deux.

Pauvre Yves, qui s'est souvent fait traiter en enfant gâté et capricieux, c'est lui à présent, à l'heure de mon départ, qui m'entoure de mille petites prévenances, presque enfantines, ne sachant plus comment s'y prendre pour me montrer assez son affection. Et cette manière d'être a plus de charme chez lui, parce qu'elle n'est pas dans sa nature habituelle.

Ce temps que nous venons de passer ensemble, dans une intimité fraternelle de chaque jour, n'a pas été exempt d'orages entre nous. Il mérite toujours un peu, malheureusement, ses notes passées d'indiscipliné et d'indomptable; tout va bien mieux cependant, et, si j'avais pu le garder près de moi, je l'aurais sauvé.

Après dîner, nous montons sur le pont pour notre promenade habituelle du soir.

Je dis une dernière fois:

«Yves, fais-moi une cigarette.»

Et nous commençons nos cent pas réguliers sur ces planches de la Sèvre. Là, nous connaissons par cœur tous les petits trous où l'eau s'amasse, tous les taquets où l'on se prend les pieds, toutes les boucles où l'on trébuche.

Le ciel est voilé sur notre dernière promenade, la lune embrumée et l'air humide. Dans le lointain, du côté de Recouvrance, toujours ces éternels chants de matelots.

Nous causons de beaucoup de choses. Je fais à Yves beaucoup de recommandations; lui, très soumis, répond par beaucoup de promesses, et il est fort tard quand il me quitte pour aller dormir dans son hamac.

À midi, le lendemain, mes malles à peine fermées, mes visites pas faites, je suis à la gare avec Yves et les amis du carré, qui me reconduisent. Je serre la main à tous, je crois même que je les embrasse, et me voilà parti.

Un peu avant la nuit, j'arrive à Toulven, où j'ai voulu m'arrêter deux heures pour leur faire mes adieux.

Comme c'est vert et fleuri, ce Toulven, cette région fraîche et ombreuse, la plus exquise de Bretagne!

Là, on m'attendait pour couper les cheveux du petit Pierre. La pensée qu'on pût me confier une pareille besogne ne me serait jamais venue. On me dit «qu'il n'y avait que moi pour le faire rester tranquille». La semaine passée, on avait mandé le barbier de Toulven, et petit Pierre avait tellement fait le diable, que les ciseaux avaient entamé d'abord ses petites oreilles; il avait fallu y renoncer. J'essayai tout de même, pour leur faire plaisir, ayant une envie de rire très grande.

Puis, quand ce fut fini, l'idée me vint de garder une de ces petites mèches brunes que j'avais coupées, et je l'emportai, étonné de tant y tenir.


LXXIV

LETTRE D'YVES

À bord de la Sèvre, Lisbonne, 1er août 1881.

«Cher frère, je vous réponds une petite lettre le jour même que je reçois la vôtre. Je vous écris bien à courir, et encore je profite de l'heure du déjeuner, et je suis sur le râtelier du grand mât.

»Nous sommes entrés en relâche à Lisbonne hier au soir. Cher frère, nous avons eu tout à fait un mauvais temps cette fois; nous avons perdu nos focs, l'artimon de cape et la baleinière. Je vous fais savoir aussi que, dans les grands coups de roulis, mon sac et mon armoire sont allés se promener et tous mes effets aussi; j'ai à peu près pour cent francs de perte dans toutes ces affaires-là.

»Vous m'avez demandé qu'est-ce que j'avais fait de ma journée, dimanche, il y a quinze jours. Mais, mon bon frère, je suis resté tranquillement à bord, à finir de lire Le Capitaine Fracasse. Ainsi, depuis votre départ, je n'ai été à terre que dimanche dernier; et j'étais très tranquille, parce que d'abord j'avais tout envoyé l'argent de mon mois à la maison; j'avais touché soixante-neuf francs et j'en avais envoyé soixante-cinq à ma femme.

»J'ai eu des nouvelles de Toulven et ils sont tous bien. Le petit Pierre est très dégourdi et il sait très bien courir à présent. Seulement, il est un peu mauvais quand il fait sa petite tête de goéland, comme moi, vous savez; d'après ce que ma femme me dit sur sa lettre, il chavire tout chez nous. La maçonnerie de notre maison est déjà montée à plus de deux mètres de terre; je serai bien heureux qu'elle soit tout à fait finie, et surtout de vous voir installé dans votre petite chambre.

»Cher frère, vous me dites de penser à vous souvent; mais je vous jure qu'il ne se passe pas d'heure sans que je manque d'y penser, et même plusieurs fois par heure. Du reste, maintenant, vous comprenez, je n'ai plus personne avec qui causer le soir,—et ma blague n'est plus souvent pleine.

»Je ne puis vous dire le jour de notre partance, mais je vous prie de m'écrire à Oran. On dit que nous serons payés à Oran, pour pouvoir aller à terre et acheter du tabac.

»Je termine, cher frère, en vous embrassant de tout mon cœur.

»Votre frère tout dévoué qui vous aime,

»À vous pour la vie,

»Yves Kermadec.»

»P.-S.—Si j'ai beaucoup d'argent à Oran, je ferai une très grande provision de tabac, et surtout pour vous, de celui qui est pareil au tabac des Turcs et que vous aimez bien fumer.

»Le major m'a remis pour vous une serviette, la dernière qui vous avait servi à table. Je l'ai lavée, ça fait que je l'ai un peu déchirée.

»Quant au cahier que vous m'aviez donné pour écrire mes histoires, il a été aussi tout à fait écrasé par le coup de mer; alors maintenant j'ai tout laissé de côté.

»Cher frère, je vous embrasse encore de tout mon cœur.

»Yves Kermadec.»

» À bord, c'est toujours la même chose, et le commandant n'a pas changé ses habitudes de crier pour la propreté du pont. Il y a eu une grande dispute entre lui et le lieutenant, toujours au sujet du cacatois, vous savez? Mais ils se sont très bien arrangés après.

»J'ai aussi à vous dire que, dans sept ou huit mois, je pense encore avoir un autre petit enfant. Une chose pourtant qui ne me fait pas bien plaisir, car c'est un peu trop vite.

»Votre frère,

»Yves.»


LXXV

C'est en Orient maintenant que viennent me trouver ces petites lettres d'Yves; elles m'y apportent, dans leur simplicité, les senteurs déjà lointaines du pays breton.

Ils s'éloignent beaucoup, mes souvenirs de Bretagne. Déjà je les revois passer comme à travers des voiles de rêve; les écueils connus de là-bas, les feux de la côte, la pointe du Finistère avec ses grandes roches sombres; et les approches dangereuses d'Ouessant les soirs d'hiver, et le vent d'ouest qui courait sous le ciel morne, à la tombée des nuits de décembre. D'ici, tout cela semble la vision d'un pays noir.

La pauvre petite chaumière de Toulven! Elle était bien humble, bien perdue au bord du sentier breton. Mais c'était la région des grands bois de hêtres, des rochers gris, des lichens et des mousses; des vieilles chapelles de granit et des hauts foins semés de fleurs roses. Ici, du sable et des minarets blancs sous une voûte très bleue, et puis le soleil, l'enchanteur éternel.


LXXVI

LETTRE D'YVES

Brest, le 10 septembre 1881.

«Mon bon frère,

»Je vous fais savoir le désarmement de notre Sèvre; nous l'avons remise hier à la Direction, et, ma foi, je n'en suis pas trop mécontent.

»Je compte rester quelque temps à terre, au quartier; aussi (comme notre petite maison n'est pas très avancée, vous pensez bien), ma femme est venue s'installer auprès de moi à Brest jusqu'à ce qu'elle soit finie. Je pense que vous trouverez, cher frère, que nous avons bien fait. Cette fois, nous avons loué presque dans la campagne, à Recouvrance, du côté de Pontaniou.

»Cher frère, je vous dirai que le petit Pierre a été bien malade par les coliques, pour avoir mangé trop de luzes dans les bois, ce dimanche dernier que nous avons été à Toulven; mais cela lui a passé. Il devient tout à fait mignon, et je reste des heures à jouer avec lui. Le soir, nous allons nous promener tous les trois; nous ne sortons plus jamais qu'ensemble, et puis, quand l'un rentre, les deux autres rentrent aussi.

«Cher frère, si vous pouviez revenir à Brest, il me manquerait plus rien; vous me verriez maintenant comme je suis, vous seriez tout à fait content; car je n'étais jamais resté aussi tranquille.

»Je voudrais encore embarquer avec vous, mon bon frère, et tomber sur quelque bateau qui irait là-bas du côté du Levant vous retrouver; et pourtant je vous promets que la vie que je fais maintenant, je voudrais bien la continuer; mais cela n'est pas possible, car je suis trop heureux.

»Je termine en vous embrassant de tout mon cœur, et le petit Pierre vous envoie ses respects. Ma femme et tous mes parents à Toulven vous font bien des compliments. Ils ont très hâte de vous voir, et je vous promets que moi aussi.

»Votre frère,

»Yves Kermadec.»


LXXVII

Toulven, octobre 1881.

...Encore la pâle Bretagne au soleil d'automne! Encore les vieux sentiers bretons, les hêtres et les bruyères. Je croyais avoir dit adieu à ce pays pour longtemps, et je le retrouve avec une singulière mélancolie. Mon retour a été brusque, inattendu, comme le sont souvent nos retours ou nos départs de marins.

Une belle journée d'octobre, un tiède soleil, une vapeur blanche et légère répandue comme un voile sur la campagne. C'est partout cette grande tranquillité qui est particulière aux derniers beaux jours; déjà des senteurs d'humidité et de feuilles tombées, déjà un sentiment d'automne répandu dans l'air. Je me retrouve dans les bois connus de Trémeulé, sur la hauteur d'où on domine tout le pays de Toulven. À mes pieds, l'étang, immobile sous cette vapeur qui plane, et, au loin, des horizons tout boisés, comme ils devaient l'être au temps anciens de la Gaule.

Et ceux qui sont là près de moi, assis parmi les mille petites fleurs de la bruyère, ce sont mes amis de Bretagne, mon frère Yves et le petit Pierre, son fils.

C'est un peu mon pays maintenant, ce Toulven. Il y a un très petit nombre d'années, il m'était étranger, et Yves, auquel pourtant je donnais déjà le nom de frère, comptait à peine pour moi. Les aspects de la vie changent, tout arrive, se transforme et passe.

Il y en a tant de ces bruyères, que, dans les lointains, on dirait des tapis roses. Les scabieuses tardives sont encore fleuries, tout en haut de leurs tiges longues; et les premières grandes ondées qui ont passé ont déjà semé la terre de feuilles mortes.

C'était vrai, ce qu'Yves m'avait écrit: il était devenu très sage. On venait de l'embarquer sur un des vaisseaux en rade de Brest, ce qui semblait lui assurer un séjour de deux ans dans son pays. Marie, sa femme, s'était installée près de lui dans le faubourg de Recouvrance, en attendant cette petite maison de Toulven, qui montait de terre lentement, avec de gros murs bien épais et bien solides, à la mode d'autrefois. Elle avait accueilli mon retour imprévu comme une bénédiction du ciel; car ma présence à Brest, auprès d'eux, allait la rassurer beaucoup.

Yves devenu très sage, et, comme cela, tout de suite, sans qu'on sût quelle circonstance décisive l'avait ainsi changé, on avait peine à y croire! Et Marie me confirmait ce bonheur très timidement; elle en parlait comme de ces choses instables, fugitives, qu'on a peur de faire s'envoler rien qu'en les exprimant par des mots.


LXXVIII

Un jour, le démon de l'alcool revint passer sur leur route. Yves rentra avec ce mauvais regard trouble dont Marie avait peur.

C'était un dimanche d'octobre. Il arrivait du bord, où on l'avait mis aux fers, disait-il; et il s'était échappé parce que c'était injuste. Il semblait très exaspéré; son tricot bleu était déchiré et sa chemise ouverte.

Elle essayait de lui parler bien doucement, de le calmer. C'était précisément une belle journée de dimanche; il faisait un de ces temps rares d'arrière-automne qui ont une mélancolie paisible et exquise, qui sont comme un dernier repos du soleil avant l'hiver. Elle s'était habillée dans sa belle robe et sa collerette brodée, elle avait fait la grande toilette du petit Pierre, comptant qu'ils iraient tous les trois se promener ensemble à ce beau soleil doux. Dans la rue, des couples de gens du peuple passaient, endimanchés, s'en allant sur les routes et dans les bois comme au printemps.

...Mais non, rien n'y faisait; Yves avait prononcé l'affreuse phrase de brute qu'elle connaissait si bien: «Je m'en vais retrouver mes amis.» C'était fini!

Alors, sentant sa pauvre tête s'en aller de douleur, elle avait voulu tenter un moyen extrême: pendant qu'il regardait dans la rue, elle avait fermé la porte à double tour et caché la clef dans son corsage. Mais lui, qui avait compris ce qu'elle venait de faire, se mit à dire, la tête baissée, les yeux sombres:

«Ouvre!... ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»

Il essaya de secouer cette porte sur ses ferrures; quelque chose le retenait encore de la briser,—ce qu'il eût pu faire sans peine. Et puis, non, il voulait que sa femme, qui l'avait fermée, vînt elle-même la lui ouvrir.

Et il tournait dans cette chambre, avec son air de grand fauve, répétant:

«Ouvre!... M'entends-tu? je te dis de m'ouvrir!»

Les bruits joyeux du dimanche montaient dans la rue. Les femmes à grande coiffe passaient au bras de leurs maris ou de leurs amants. Le beau soleil d'automne les éclairait de sa lumière tranquille.

Il frappait du pied et répétait cela à voix très basse:

«Ouvre!... je te dis de m'ouvrir!»

C'était la première fois qu'elle essayait de le retenir par force, et elle voyait que cela réussissait mal, et elle avait étrangement peur. Sans le regarder, elle s'était jetée à genoux dans un coin et disait des prières, tout haut et très vite, comme une insensée. Il lui semblait qu'elle touchait à un moment terrible, que ce qui allait arriver serait plus affreux que toutes les choses d'avant. Et petit Pierre, debout, ouvrait tout grands ses yeux profonds, ayant peur lui aussi, mais ne comprenant pas.

«Non, tu ne veux pas m'ouvrir?... Oh! mais je l'arracherai alors! Tu vas voir!»

Une secousse ébranla le plancher, puis on entendit un grand bruit sourd, horrible. Yves venait de tomber de tout son haut. La poignée par laquelle il avait voulu prendre cette porte lui était restée dans la main, arrachée, et alors, lui, avait été jeté à la renverse sur son fils, dont la petite tête avait porté, dans la cheminée, contre l'angle d'un chenet de fer....

Ah! Ce fut un changement brusque. Marie ne priait plus; elle s'était levée, les yeux dilatés et farouches, pour ôter son petit Pierre des mains d'Yves, qui voulait le relever. Il était tombé sans crier, ce petit enfant, tout saisi d'être blessé par son père; le sang coulait de son front et il ne disait rien. Marie, le tenant serré contre sa poitrine, prit la clef dans son corsage, ouvrit d'une main et poussa la porte toute grande.. Yves la regardait, effrayé à son tour;—elle s'était reculée et lui criait:

«Va-t'en! va-t'en! va-t'en!»

Pauvre Yves,—voilà qu'il hésitait à passer! Il cherchait à mieux comprendre. Cette porte qu'on lui ouvrait maintenant, il n'en voulait plus; il avait le sentiment vague que ce seuil allait être quelque chose de funeste à franchir. Et puis ce sang qu'il voyait sur la figure de son fils et sur sa petite collerette.... Oui, il cherchait à mieux comprendre, à s'approcher d'eux. Il passait sa main sur ses tempes, sentant qu'il était ivre, faisant un grand effort pour démêler ce qui était arrivé.... Mon Dieu, non! Il ne pouvait pas; il ne comprenait plus.... L'alcool, ses amis qui l'attendaient en bas, c'était tout.

Elle, lui répétait toujours, en serrant son fils contre sa poitrine:

«Va-t'en!... mais va-t'en!»

Alors, tournant sur lui-même, il prit l'escalier et s'en alla....


LXXIX

«Tiens! C'est vous, Kermadec?

—Oui, monsieur Kerjean.

—Et, en bordée, je parie?

—Oui, Monsieur Kerjean.»

En effet, cela se voyait à sa tenue.

«Eh bien, je croyais que vous étiez marié, Yves? C'est quelqu'un de Paimpol, le grand Lisbatz, je crois, qui m'avait conté que vous étiez père de famille.»

Yves secoua ses épaules d'un mouvement d'insouciance méchante, et dit:

«S'il vous manquait du monde, Monsieur Kerjean,.... Ça m'irait, à moi, de partir à votre bord.»

Ce n'était pas la première fois que ce capitaine Kerjean enrôlait des déserteurs. Il comprit. Il savait comment on les prend et ensuite comment on les mène. Son navire, la Belle-Rose, qui naviguait sous un pavillon d'Amérique, partait le lendemain pour la Californie. Yves lui convenait; c'était une acquisition excellente pour un équipage comme le sien.

Ils s'isolèrent tous deux pour ébaucher, à voix basse, leur traité d'alliance.

Cela se passait au port de commerce, le matin du second jour, après sa fuite de chez lui.

La veille, il avait été à Recouvrance, en rasant les murs, pour tâcher d'avoir des nouvelles de son petit Pierre. De loin, il l'avait aperçu, qui regardait passer le monde à la fenêtre, avec un petit bandeau sur son front. Alors il était revenu sur ses pas, suffisamment rassuré, dans son égarement d'ivresse qui durait encore; il était revenu sur ses pas pour «aller retrouver ses amis».

Ce matin-là, il s'était réveillé au jour, sous un hangar du quai où ses amis l'avaient couché. L'ivresse était cette fois passée, bien complètement passée. Il faisait toujours ce même beau temps d'octobre, frais et pur; les choses avaient leurs aspects habituels, comme si de rien n'était, et d'abord il songea avec attendrissement à son fils et à Marie, prêt à se lever pour aller les retrouver là-bas et leur demander pardon. Il lui fallut un moment pour se rappeler tout, et se dire que c'était fini, qu'il était perdu....

Retourner près d'eux, maintenant?—Oh! non, jamais,—quelle honte!

D'ailleurs, s'être échappé du bord étant puni de fers, et avoir ensuite couru bordée trois jours, tout cela ne pouvait plus se racheter. Prendre encore ces mêmes résolutions, reprises vingt fois, faire encore ces mêmes promesses, dire encore ces mêmes mots de repentir... oh! non! assez! Il en avait un mauvais sourire de pitié et de dégoût.

Et puis sa femme lui avait dit: «Va-t'en!» il s'en souvenait bien, de son regard de haine, en lui montrant la porte. Il avait beau l'avoir mille fois mérité, il ne lui pardonnerait jamais cela, lui, habitué à être le seigneur et le maître. Elle l'avait chassé; c'était bien, il était parti, il suivrait sa destinée, elle ne le reverrait plus....

Cette rechute aussi lui était plus répugnante, après cette bonne période de paix honnête, pendant laquelle il avait entrevu et compris une vie plus haute; ce retour de misère lui paraissait quelque chose de décisif et de fatal. À ce moment, il s'aperçut qu'il était couvert de poussière, de boue, de souillures immondes, et il commença de s'épousseter, en redressant sa tête, qui s'animait peu à peu, à ce réveil, d'une expression dure et dédaigneuse.

Être tombé comme une brute sur son fils et avoir meurtri ce pauvre petit front!... Il se faisait tout à coup à lui-même l'effet d'un misérable bien repoussant.

Il brisait entre ses mains les planches d'une caisse qui traînait là près de lui, et, à demi-voix, après un coup d'œil instinctif pour s'assurer qu'il était seul, il se disait, avec une espèce de rire moqueur, d'odieuses injures de matelot.

Maintenant il était debout avec un air fier et méchant.

Déserter!... Si quelque navire pouvait l'emmener tout de suite!... Cela devait se trouver sur les quais; justement il y en avait beaucoup ce jour-là. Oh! oui! à n'importe quel prix, déserter, pour ne plus reparaître!

Sa décision venait d'être prise avec une volonté implacable. Il marchait vers les navires, cambré, la tête haute, l'entêtement breton dans ses yeux à demi fermés, dans ses sourcils froncés.

Il se disait: «Je ne vaux rien, je le sais, je le savais, ils auraient dû me laisser tous. J'ai essayé ce que j'ai pu, mais je suis fait ainsi et ce n'est pas ma faute.»

Et il avait raison peut-être: ce n'était pas sa faute. À cet instant, il était irresponsable; il cédait à des influences lointaines et mystérieuses qui lui venaient de son sang; il subissait la loi d'hérédité de toute une famille, de toute une race.


LXXX

À deux heures, le même jour, après marché conclu, Yves ayant acheté des hardes de marin du commerce et changé de costume clandestinement dans un cabaret du quai, monta à bord de la Belle-Rose.

Il se mit à faire le tour de ce bateau, qui était mal tenu, qui avait des aspects de rudesse sauvage, mais qu'on sentait souple et fort, taillé pour la course et les hasards de mer.

Auprès des navires de l'état, celui-ci semblait petit, court, et surtout vide: un air abandonné, presque personne à bord; même au mouillage, cette espèce de solitude serrait le cœur. Trois ou quatre forbans étaient là, qui rôdaient sur le pont; ils composaient tout l'équipage et ils allaient devenir, pour des années peut-être, les seuls compagnons d'Yves.

Ils commencèrent par se dévisager, les uns les autres, avant de se parler.

Tout le jour, dura ce même beau temps tiède et tranquille, cette sorte d'été mélancolique d'arrière-saison qui portait au recueillement. Maintenant le calme se faisait pour Yves sur l'irrévocable de sa décision.

On lui montra sa petite armoire, mais il n'avait presque rien à y mettre. Il se lava à grande eau fraîche, s'ajusta mieux, avec une certaine coquetterie, dans son costume nouveau; ce n'était plus cette livrée de l'état qui lui avait souvent paru lourde; il se sentait libre, affranchi de tous ses liens passés, presque autant que par la mort. Il essayait de jouir de son indépendance.

Le lendemain matin, à la marée, la Belle-Rose devait partir. Yves flairait le large, la vie de mer qui allait recommencer, à la façon nouvelle longtemps désirée. Il y avait des années que cette idée de déserter l'obsédait d'une manière, et, à présent, c'était une chose accomplie. Cela le relevait à ses propres yeux, d'avoir pris ce parti, cela le grandissait de se sentir hors la loi, il n'avait plus honte de se représenter devant sa femme, à présent qu'il était déserteur, et il se disait qu'il aurait le courage d'y aller ce soir, avant de partir, au moins pour lui porter l'argent qu'il avait reçu.

À certains moments, quand la figure de son petit Pierre repassait devant ses yeux, son cœur se déchirait affreusement; ce navire, silencieux et vide, lui faisait l'effet d'une bière où il serait venu tout vivant s'ensevelir lui-même, sa gorge s'étranglait; un flot de larmes voulait monter, mais il le comprimait à temps, avec sa volonté dure, en pensant à autre chose; vite il se mettait à parler à ses amis nouveaux. Ils causaient de la façon de manœuvrer avec si peu de monde, ou du jeu de ces grosses poulies qu'on avait multipliées partout pour remplacer les bras des hommes et qui, à son avis, alourdissaient beaucoup le gréement de la Belle-Rose.

Le soir, quand la nuit fut tombée, il alla à Recouvrance et monta sans bruit jusqu'à sa porte.

Il écouta d'abord avant d'ouvrir; on n'entendait rien. Il entra timidement.

Une lampe était allumée sur la table. Son fils était tout seul, endormi. Il se pencha sur sa corbeille d'osier, qui sentait le nid de petit oiseau, et appuya la bouche tout doucement sur la sienne pour sentir encore une fois sa petite respiration douce, et puis il s'assit près de lui et resta tranquille, afin d'avoir repris une figure calme quand sa femme rentrerait.


LXXXI

Derrière lui, Marie était montée en tremblant; elle l'avait vu venir.

Depuis deux jours, elle avait eu le temps d'envisager en face tous les aspects de malheur.

Elle n'avait pas voulu aller interroger les autres marins, comme font les pauvres femmes des coureurs de bordée, pour apprendre d'eux si Yves était rentré à son bord. Elle ne savait rien de lui, et elle attendait, se tenant prête à tout.

Peut-être qu'il ne reviendrait pas; elle s'y était préparée comme au reste, et s'étonnait d'y songer avec tant de sang froid. Dans ce cas, ses projets étaient faits; elle ne retournerait pas dans ce Toulven, de peur de revoir leur petite maison commencée, de peur aussi d'entendre chaque jour maudire le nom de son mari chez ses parents, qui la recueilleraient. Non, là-bas, dans le pays de Goëlo, il y avait une vieille femme qui ressemblait à Yves et dont les traits prenaient tout à coup pour elle une douceur très grande. C'est à sa porte qu'elle irait frapper. Celle-là serait indulgente pour lui, puisqu'elle était sa mère. Elles pourraient parler sans haine de l'absent; elles vivraient là, les deux abandonnées, ensemble, et veilleraient sur le petit Pierre, réunissant leurs efforts pour le garder, ce dernier, pour qu'au moins il ne fût pas marin.

Et puis il lui semblait que, si, un jour, dans bien des années peut-être, Yves, déserteur, voulait se rapprocher des siens, ce serait là, dans ce petit coin de terre, à Plouherzel, qu'il reviendrait. Elle avait fait, la nuit d'avant, l'étrange rêve d'un retour d'Yves: cela se passait très loin, dans les années à venir, et elle-même était déjà vieille. Yves arrivait dans sa chaumière de Plouherzel, le soir, vieux lui aussi, changé, misérable; il lui demandait pardon. Derrière lui étaient entrés Goulven et Gildas, ses frères, et un autre Yves, plus grand qu'eux tous, qui avait les cheveux tout blancs et qui traînait à ses jambes de longues franges de goémon. La vieille mère les accueillait de son visage dur. Elle demandait avec une voix très sombre:

«Comment se fait-il qu'ils soient tous ici? Mon mari pourtant a dû mourir en mer, il y a déjà plus de soixante ans.... Goulven est en Amérique,.... Gildas dans son trou de cimetière.... Comment se fait-il qu'ils soient tous ici?»

Alors Marie s'était réveillée de frayeur, comprenant qu'elle était entourée de morts.

Mais, ce soir, Yves était revenu vivant et jeune; elle avait reconnu dans l'obscurité de la rue sa taille droite et son pas souple. À l'idée qu'elle allait le revoir et être fixé sur son sort, tout son courage et tout ses projets l'avaient abandonnée. Elle tremblait de plus en plus en montant cet escalier.... Peut-être bien qu'il avait simplement passé ces deux journées à bord et qu'il revenait comme de coutume, et que tout s'arrangerait encore une fois. Elle s'arrêtait sur ces marches pour demander à Dieu que ce fût vrai, dans une prière rapide.

Quand elle ouvrit la porte, il était bien là, dans leur chambre, assis auprès du berceau et regardant son fils endormi.

Lui, pauvre petit Pierre, dormait d'un bon sommeil paisible, ayant encore son bandeau sur le front, là où le chenet de fer l'avait blessé.

Dès qu'elle fut entrée, pâle, son cœur battant à grandes secousses qui lui faisaient mal, elle vit tout de suite qu'Yves n'avait pas bu d'alcool: il avait levé les yeux sur elle et son regard était clair, et puis il les avait baissés vite et restait penché sur son fils.

«A-t-il eu beaucoup de mal?» demanda-t-il à demi-voix, lentement, avec une tranquillité qui étonnait et qui faisait peur.

«Non, j'ai été chercher le médecin pour le panser. Il a dit que ça ne laisserait pas de marque. Il n'a pas du tout pleuré.»

Ils se tenaient là, muets l'un devant l'autre, lui toujours assis près de ce petit berceau, elle debout, blanche et tremblante. Ils ne s'en voulaient plus; ils s'aimaient peut-être; mais maintenant l'irréparable était accompli, et c'était trop tard. Elle regardait ce costume qu'elle ne lui avait jamais vu: un tricot de laine noir et un bonnet de drap. Pourquoi ces habits? Et ce paquet, près de lui, par terre, d'où sortait un bout de col bleu? Il semblait renfermer ses effets de matelot, quittés à tout jamais, comme si le vrai Yves était mort.

Elle osa demander:

«L'autre jour, tu es rentré à bord?

—Non!»

Encore un silence. Elle sentait l'angoisse qui venait plus forte.

«Depuis trois jours, Yves, tu n'es pas rentré?

—Non!»

Alors elle n'osa plus parler, ayant peur de comprendre la chose terrible; voulant retenir les minutes, même ces minutes qui étaient faites d'incertitude et d'angoisse, parce qu'il était encore là, lui, devant elle, peut-être pour la dernière fois.

À la fin, la question poignante sortit de ses lèvres:

«Que comptes-tu faire, alors?»

Et lui, à voix basse, simplement, avec cette tranquillité des résolutions implacables, laissa tomber ce mot lourd:

«Déserter!»

Déserter!... Oui, c'était bien ce qu'elle avait deviné depuis quelques secondes, en voyant ce costume changé, ce petit paquet d'effets de matelot soigneusement pliés dans un mouchoir.

Elle s'était reculée, sous le poids de ce mot, s'appuyant derrière elle au mur avec ses mains, la gorge étranglée. Déserteur! Yves! perdu! Dans sa tête repassait l'image de Goulven, son frère, et des mers lointaines d'où les marins ne reviennent plus. Et, comme elle sentait son impuissance contre cette volonté qui l'écrasait, elle restait là, anéantie.

Yves s'était mis à lui parler, très doucement, avec son calme sombre lui montrant le petit paquet d'effets qu'il avait apporté:

«Tiens, ma pauvre Marie, demain, quand mon navire sera parti, tu renverras cela d'abord, tu m'entends bien. On ne sait pas!... Si on me reprenait.... C'est toujours plus grave, emporter les effets de l'état! Et puis voilà d'abord les avances qu'on m'a données.... Vous retournerez à Toulven.... Oh! Je t'enverrai de l'argent de là-bas, tout ce que je gagnerai; tu comprends, il ne m'en faudra plus beaucoup à moi. Nous ne nous reverrons plus, mais tu ne seras pas trop malheureuse.... Tant que je vivrai.»

Elle voulait l'entourer avec ses bras, le tenir de toutes ses forces, lutter, s'accrocher à lui quand il s'en irait, se faire plutôt traîner jusque dans les escaliers, jusque dans la rue.... Mais non, quelque chose la clouait sur place: d'abord la conscience que tout serait inutile, et puis une dignité, là, devant leur fils endormi.... Et elle restait contre ce mur, sans un mouvement.

Il avait posé deux cents francs en grosses pièces d'argent sur leur table, près de lui. C'étaient ses avances, tout ce qui lui restait, ses pauvres effets payés. Il la regardait maintenant d'un regard profond, très doux, et il secouait avec sa manche de laine des larmes qui venaient de couler sur ses joues.

Mais c'était tout ce qu'il avait à lui dire. Et, à présent, c'était la minute suprême, c'était fini.

Il se pencha encore une dernière fois sur son fils, puis il redressa sa haute taille et se leva pour partir.


LXXXII

...La mer de Corail!—C'est aux antipodes de notre vieux monde.—Rien que le bleu immense.—Autour du navire qui file doucement, l'infini bleu déploie son cercle parfait. L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel.

Yves est là, seul, porté très haut dans l'air, par quelque chose qui oscille légèrement;—il passe, dans sa hune.

Il regarde, sans voir, le cercle sans limite; il est comme fatigué d'espace et de lumière. Ses yeux atones s'arrêtent au hasard, car, partout, tout est pareil.

Partout, tout est pareil.... C'est la grande splendeur inconsciente et aveugle des choses que les hommes croient faites pour eux. À la surface des eaux courent des souffles vivifiants que personne ne respire; la chaleur et la lumière sont répandues sans mesure; toutes les sources de la vie sont ouvertes sur les solitudes silencieuses de la mer et les font étrangement resplendir.

...L'étendue brille et miroite sous le soleil éternel. Le grand flamboiement de midi tombe dans le désert bleu comme une magnificence inutile et perdue. Maintenant, Yves croit distinguer là-bas une traînée moins bleue, et il y concentre son attention, égarée tout à l'heure dans la monotonie étincelante et tranquille; c'est sans doute la mer qui s'émiette là sur des blancheurs de corail, qui brise sur des îles inconnues, à fleur d'eau, qu'aucune carte n'a jamais indiquées.

...Comme c'est loin, la Bretagne!—et les chemins verts de Toulven!—et son fils!...

Yves est sorti de sa rêverie et il regarde, la main étendue au-dessus de ses yeux, cette lointaine traînée qui blanchit toujours.

...Il n'a pas l'air d'un déserteur, car il porte encore le grand col bleu des matelots. Maintenant, il a très bien vu ces brisants et ce corail, et, en se penchant un peu dans le vide, il crie pour ceux qui sont en bas: «Des récifs par bâbord!»

...Non, Yves n'a pas déserté, car le navire qui le porte est le Primauguet, de la marine de guerre.

Il n'a pas déserté, car il est toujours auprès de moi, et, quand il a annoncé de là-haut l'approche de ces récifs, c'est moi qui monte le trouver dans sa hune, pour les reconnaître avec lui.

À Brest, ce mauvais jour où il avait voulu nous quitter, je l'avais vu passer, en déserteur, portant ses effets de matelot si bien pliés dans un mouchoir, et je l'avais suivi de loin jusqu'à Recouvrance. J'avais laissé monter Marie, puis j'étais monté, moi aussi, après eux, et, en sortant, il m'avait trouvé là, en travers de sa porte, lui barrant le passage avec mes bras étendus,—comme jadis à Toulven. Seulement, cette fois, il ne s'agissait plus d'arrêter un caprice d'enfant, mais d'engager une lutte suprême avec lui.

Elle avait été longue et cruelle, cette lutte, et je m'étais senti bien près de perdre courage, de l'abandonner à la destinée sombre qui l'emportait. Et puis elle s'était terminée brusquement par de bonnes larmes qu'il avait versées, des larmes qui avaient besoin de couler depuis deux jours,—et qui ne pouvaient pas, tant ses yeux étaient durs à ce genre de faiblesse.—Alors on lui avait mis sur ses genoux son petit Pierre, qui venait de se réveiller; il ne lui en voulait pas du tout, lui, le petit Pierre, il lui avait tout de suite passé les bras autour du cou. Et Yves avait fini par me dire:

«Eh bien, oui, frère, je ferai tout ce que vous me direz de faire. Mais, n'importe comment, vous voyez bien qu'à présent, je suis perdu...»

C'était très grave, en effet, et je ne savais plus moi-même quel parti prendre:—une espèce de rébellion, s'être esquivé du bord étant déjà puni des fers, et trois jours d'absence! J'avais été sur le point de leur dire, après les avoir fait s'embrasser: «Désertez tous les deux, tous les trois, mes chers amis; car il est bien tard à présent pour mieux faire: qu'Yves s'en aille sur sa Belle-Rose, et vous vous rejoindrez en Amérique.»

Mais non, c'était trop affreux cela, abandonner à jamais la terre bretonne, et la petite maison de Toulven, et les pauvres vieux parents!

Alors, en tremblant un peu de ma responsabilité, j'avais pris la décision contraire: rendre le soir même les avances touchées, dégager Yves des mains de ce capitaine Kerjean, et, dès le lendemain matin, aussitôt le port ouvert, le remettre à la justice maritime. Des jours pénibles avaient suivi, jours de démarches et d'attente, et enfin, avec beaucoup de bienveillance, la chose avait été ainsi réglée: un mois de fers et six mois de suspension de son grade de quartier-maître, avec retour à la paye de simple matelot.

Voilà comment mon pauvre Yves, reparti avec moi sur ce Primauguet, se retrouvait dans la hune, encore gabier comme devant, et faisant son rude métier d'autrefois.

Debout tous les deux sur la vergue de misaine, le corps penché en dehors dans le vide, mettant une main au-dessus de nos yeux, et, de l'autre, nous tenant à des cordages, nous regardions ensemble, au fond des resplendissantes solitudes bleues, ces brisants qui blanchissaient toujours; leur bruissement continu était comme un son lointain d'orgues d'église au milieu du silence de la mer.

C'était bien une grande île de corail qu'aucun navigateur n'avait encore relevée, elle était montée lentement des profondeurs d'en dessous; pendant des siècles et des siècles, elle avait poussé avec patience ses rameaux de pierre; elle n'était encore qu'une immense couronne d'écume blanche faisant, au milieu des plus grands calmes de la mer, un bruit de chose vivante, une sorte de mugissement mystérieux et éternel.

Partout ailleurs, l'étendue bleue était uniforme, saine, profonde, infinie; on pouvait continuer la route.

«Tu as gagné la double, frère», dis-je à Yves.

Je voulais dire: la double ration de vin au dîner de l'équipage. À bord, cette double est toujours la récompense des matelots qui ont annoncé les premiers une terre ou un danger,—de ceux encore qui ont pris un rat sans l'aide des pièges,—ou bien qui ont su s'habiller plus coquettement que les autres à l'inspection du dimanche.

Yves sourit, mais comme quelqu'un qui retrouve tout à coup un souvenir triste:

«Vus savez bien qu'à présent, le vin et moi.... Oh! mais ça ne fait rien, il faut me la faire donner, les gabiers de mon plat la boiront toujours...»

En effet, depuis qu'une fois il avait renversé son petit Pierre sur les chenets de la cheminée, là-bas, à Brest, il buvait de l'eau. Il avait juré cela sur cette chère petite tête blessée, et c'était le premier serment solennel de sa vie.

Nous causions là tous deux, dans le bon air pur et vierge, au milieu des voiles légèrement tendues, bien blanches sous le soleil, quand un coup de sifflet partit d'en bas, un coup de sifflet très particulier, qui voulait dire, en langage de bord: «On demande le chef de la hune de misaine; qu'il descende bien vite!»

C'était Yves, le chef de la hune de misaine; il descendit quatre à quatre pour voir ce qu'on lui voulait.—Le commandant en second le demandait chez lui;—et, moi, je savais bien pourquoi.

Dans ces mers si lointaines et si tranquilles où nous naviguions, les matelots se trouvaient tous un peu brouillés avec les saisons, avec les mois, avec les jours; la notion des durées se perdait pour eux dans la monotonie du temps.

En effet, l'été, l'hiver, on n'en a plus conscience; on ne les sait plus, car les climats sont changés. Même les choses de la nature ne viennent plus les indiquer; c'est toujours l'eau infinie, toujours les planches, et, au printemps, rien ne verdit.

Yves avait repris sans peine son existence d'autrefois, ses habitudes de gabier, sa vie de la hune, à peine vêtu, au vent et au soleil, avec son couteau et son amarrage. Il n'avait plus compté ses jours parce qu'ils étaient tous pareils, confondus par la régularité des quarts, par l'alternance d'un soleil toujours chaud avec des nuits toujours pures. Il avait accepté ce temps d'exil sans le mesurer.

Mais c'était aujourd'hui même que ses six mois de punition expiraient, et le commandant avait à lui dire de reprendre ses galons, son sifflet d'argent et son autorité de quartier-maître. Il le lui dit même amicalement, avec une poignée de main; car Yves, tant qu'avait duré sa peine, s'était montré exemplaire de conduite et de courage, et jamais hune n'avait été tenue comme la sienne.

Yves revint me trouver avec une bonne figure heureuse:

«Pourquoi ne m'aviez-vous pas dit que c'était aujourd'hui?»

On lui avait promis que, s'il continuait, sa punition serait même bientôt oubliée.—Décidément ce serment qu'il avait fait sur la tête meurtrie de son petit Pierre, à la fin de la soirée terrible, lui réussissait au delà de son espoir....