WeRead Powered by ReaderPub
Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia cover

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 10: V
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The volume contains two linked novellas set in rural France; the first is narrated by a diminutive, proud young woman raised by an overbearing aunt and educated by a kindly parish priest, tracing domestic scenes, lessons, disputes, and the narrator's developing independence and wit. The second follows a young woman whose solemn vow becomes the pivot of a tale of personal conviction, emotional conflict, and moral choice. Both pieces emphasize provincial life, interpersonal tensions, the influence of religion and education, and the narrator's observations on social manners, mixing gentle satire, sentimental reflection, and episodic storytelling.

V

Néanmoins, mes études de mœurs me paraissant tout à fait insuffisantes, je résolus de les poursuivre à l'aide des romans de la bibliothèque.

Précisément un lundi, jour de foire, ma tante, le curé et Suzon devaient aller ensemble à C... Ma tante avait décidé, comme toujours, que je resterais à la garde de Perrine, et pour la première fois de ma vie, cette décision m'enchanta. J'étais sûre d'être livrée à moi-même, Perrine s'occupant beaucoup plus de sa vache que de mes inspirations.

Pour ce genre d'excursions, le fermier, à huit heures du matin, amenait dans la cour une sorte de carriole appelée dans le pays maringote. Ma tante apparaissait en grande tenue, le chef orné d'un chapeau rond en feutre noir, auquel elle avait ajouté des brides d'un violet tendre. Elle le posait crânement sur le haut de son chignon. Elle était enveloppée de fourrures, qu'il fît chaud ou froid, ayant, depuis son mariage, adopté ce principe qu'une dame de qualité ne peut pas se mettre en route sans porter sur elle la peau d'un animal quelconque. Quand elle était ainsi vêtue, elle croyait fermement que toutes les tares qui dénonçaient son origine étaient effacées.

Elle s'asseyait sur une chaise, au fond de la maringote, laquelle chaise était recouverte d'un oreiller, afin que cette partie délicate de l'individu, qu'une plume honnête se refuse à nommer, ne fût point endommagée.

Suzon, chargée de conduire un cheval qui se conduisait tout seul, se plaçait à droite, sur la banquette de devant, et le curé montait près d'elle.

Alors, simultanément, ils se tournaient vers moi.

«Ne faites pas de sottises, disait ma tante, et n'allez pas dans le potager.

—Ne mettez pas le désordre dans ma cuisine, criait Suzon, et contentez-vous du veau froid pour déjeuner.»

Le curé ne soufflait mot, mais il m'envoyait un aimable sourire et faisait un geste qui voulait dire:

«Elle n'a pas voulu, mais je vous aurais bien emmenée, moi.»

Ce mémorable lundi, les choses se passèrent comme à l'ordinaire. Je fis quelques pas sur la route et je les vis bientôt disparaître, secoués tous les trois comme des paniers à salade.

Sans perdre une minute, je mis à exécution un projet mûri depuis longtemps. Il s'agissait de prendre possession de la bibliothèque, dont le curé avait eu la malencontreuse idée d'emporter la clef, mais je n'étais pas fille à me décourager pour si peu.

Je courus chercher une échelle que je traînai sous la fenêtre de la bibliothèque; après des efforts surhumains, je réussis à la lever et à l'appuyer solidement contre le mur. Grimpant lestement les échelons, je cassai une vitre avec une pierre dont je m'étais munie; puis ôtant les morceaux de verre encore attachés au châssis, je passai la partie supérieure de mon corps dans l'ouverture et me glissai dans la bibliothèque.

Je tombai la tête la première sur le carreau; je me fis une bosse énorme au front, et, le lendemain, le curé m'apporta un onguent pour la guérir.

Mon premier soin, quand je me relevai et que l'étourdissement causé par ma chute se dissipa, fut de fouiller dans les tiroirs d'un vieux bureau pour découvrir une clef pareille à celle que le curé avait fait disparaître. Mes recherches ne furent pas longues, et, après deux ou trois essais infructueux, je trouvai mon affaire.

Après avoir supprimé, autant qu'il me fut possible, les traces de mon effraction, je m'installai dans un fauteuil, et, pendant que je me reposais de mes fatigues, mon regard fut frappé par les ouvrages de Walter Scott placés en face de moi. Je pris au hasard dans la collection et je m'en allai dans ma chambre, emportant comme un trésor la Jolie Fille de Perth.

De ma vie je n'avais lu un roman, et je tombai dans une extase, dans un ravissement dont rien ne pourrait donner l'idée. Je vivrais neuf cent soixante-neuf ans, comme le bon Mathusalem, que je n'oublierais jamais mon impression en lisant la Jolie Fille de Perth.

J'éprouvais la joie d'un prisonnier transporté de son cachot au milieu des arbres, des fleurs, du soleil; ou, mieux encore, la joie d'un artiste qui entend jouer pour la première fois, et d'une manière idéale, l'œuvre de son cœur et de son intelligence. Le monde qui m'était inconnu, et après lequel je soupirais inconsciemment, se révéla à moi tout à coup. Une lueur se fit si soudainement dans mon esprit, que je crus avoir été jusque-là stupide, idiote. Je me grisai, m'enivrai de ce roman rempli de couleur, de vie, de mouvement.

Le soir, je descendis en rêvant dans la salle à manger, où le curé, qui dînait avec nous, m'attendait avec impatience.

Il regarda mon visage avec une profonde commisération, et me demanda, avec le plus grand intérêt, comment cet accident était arrivé.

«Un accident? dis-je d'un air étonné.

—Votre front est tout noir, ma petite Reine.

—La sotte aura monté dans un arbre ou une échelle, dit ma tante.

—Dans une échelle, oui, c'est vrai, répondis-je.

—Ma pauvre enfant! s'écria le curé désolé; vous êtes tombée sur la tête?»

Je fis un signe affirmatif.

«Avez-vous mis de l'arnica, ma petite?

—Bah! c'est bien la peine! reprit ma tante. Mangez votre soupe, monsieur le curé, et ne vous occupez pas de cette étourdie; elle n'a que ce qu'elle mérite!»

Le curé ne dit plus rien; il me fit un petit signe d'amitié et m'observa à la dérobée.

Mais je ne faisais pas grande attention à ce qui se passait autour de moi. Je songeais à cette charmante Catherine Glover, à ce brave Henri Smith, dont j'étais éprise, en attendant mieux, et voilà que, sans le moindre préambule, j'éclatai en sanglots.

«Ah! mon Dieu! s'écria le curé en se levant vivement. Ma chère petite Reine, mon bon petit enfant?

—Laissez donc! dit ma tante; elle est mécontente parce qu'elle ne nous a pas accompagnés à C...

Mais le curé, qui savait que je détestais les pleurs et que j'étais trop fière pour manifester devant ma tante un chagrin causé par elle, s'approcha de moi, me demanda tout bas pourquoi je pleurais et s'efforça de me consoler.

«Ce n'est rien, mon cher bon curé, dis-je en essuyant mes larmes et en me mettant à rire. Voyez-vous, j'ai horreur de la souffrance physique, la tête me fait mal, et puis je dois être affreuse.

—Pas plus qu'à l'ordinaire», dit ma tante. Le curé me regarda d'un air inquiet. Il n'était pas satisfait de l'explication et se disait que quelque chose d'anormal s'était passé dans la journée. Il me conseilla d'aller me coucher sans plus tarder; ce que je fis avec empressement.

J'étais humiliée d'avoir fait une scène d'attendrissement; d'autant plus humiliée que je ne savais pas pourquoi j'avais pleuré. Était-ce de plaisir, de contrariété? Je n'aurais pu le dire, et je m'endormis en me répétant qu'il était inutile de chercher à analyser mon impression.

Pendant le mois qui suivit, je dévorai la plupart des ouvrages de Walter Scott. Certes, depuis ce temps, j'ai eu des joies profondes et sérieuses, mais, quelque grandes qu'elles aient été, je ne sais si elles ont surpassé de beaucoup en vivacité celles que j'éprouvais pendant que mon esprit sortait de son brouillard comme un papillon de sa chrysalide. Je marchais de ravissement en ravissement, d'extase en extase. J'oubliais tout pour ne songer qu'à mes romans et aux personnages qui excitaient mon imagination.

Quand le curé me définissait un problème, je pensais à Rébecca, que j'avais laissée en tête à tête avec le Templier; quand il me faisait un cours d'histoire, je voyais défiler devant mes yeux ces charmants héros parmi lesquels mon cœur volage avait déjà choisi une quinzaine de maris; quand il m'adressait des reproches, je n'en entendais pas la moitié, étant occupée à me confectionner un costume semblable à celui d'Élisabeth d'Angleterre ou d'Amy Robsart.

«Qu'avez-vous fait aujourd'hui? demandait-il en arrivant.

—Rien.

—Comment rien?

—Tout cela m'ennuie», disais-je d'un air fatigué.

Le pauvre curé était consterné. Il préparait de longs discours et me les débitait tout d'une haleine, mais il aurait produit autant d'effet en s'adressant à un Peau-Rouge.

Enfin, je devins subitement très triste. Si ma tante ne me battait plus, elle se dédommageait en me disant des choses désagréables. Elle avait deviné que j'étais peinée d'être si petite. Elle ne perdait pas l'occasion de frapper sur ce point vulnérable, m'appelait avorton et me répétait que j'étais laide.

Peu de temps auparavant, je me trouvais très jolie, et j'avais beaucoup plus de confiance dans mon opinion que dans celle de ma tante. Mais, en faisant connaissance avec les héroïnes de Walter Scott, le doute surgit dans mon esprit. Elles étaient si belles, que je me désolais en songeant qu'il fallait leur ressembler pour être aimée.

Le curé, par sympathie, perdit ses sourires et ses couleurs. Il m'observait d'un air éploré, passait son temps à priser, en oubliant toutes les règles de l'art, cherchait à deviner mon secret et employait des moyens machiavéliques pour arriver à son but; mais j'étais impénétrable.

Un jour, je le vis se diriger vers la bibliothèque, mais je n'avais garde d'oublier la clef dans la serrure; il revint sur ses pas en secouant la tête et en passant la main dans ses cheveux, lesquels, plus ébouriffés que jamais, produisaient l'effet d'un panache.

Je m'étais cachée derrière une porte, et, quand il passa près de moi, je l'entendis murmurer:

«Je reviendrai avec la clef!»

Cette décision me contraria vivement. Je me dis qu'il découvrirait certainement mon secret et que je ne pourrais plus continuer mes chères lectures.

J'allai aussitôt chercher plusieurs romans que j'emportai dans ma chambre, et les remplaçai sur les rayons par des livres pris au hasard; mais, malgré mes précautions, je jugeai que le carreau de papier dont je m'étais servie pour remplacer la vitre brisée était un indice qui m'accuserait hautement.

C'est ce jour-là que, en examinant des lettres trouvées dans le bureau, je découvris l'origine de ma tante. C'était une arme contre elle, et je résolus de ne pas tarder à m'en servir.

Le lendemain, à déjeuner, elle était de très mauvaise humeur. Dans cette disposition morale, si elle ne trouvait pas un prétexte pour m'être désagréable, elle s'en passait.

Je rêvais à cet aimable Buckingham qui me paraissait adorable avec son insolence, ses beaux habits, ses bouffettes et son esprit, et je me demandais pourquoi Alice Bridgeworth était au désespoir de se trouver chez lui, quand ma tante me dit sans préambule:

«Que vous êtes laide ce matin, Reine!»

Je sautai sur ma chaise.

«Voilà! dis-je en lui passant la salière.

—Je ne demande pas le sel, sotte! En vérité, vous devenez aussi stupide que laide!»

Il est à remarquer que ma tante ne me tutoyait jamais. Du jour où elle était devenue la femme de mon oncle, elle avait cru se mettre à la hauteur de sa situation en supprimant le tutoiement de son vocabulaire. Elle disait vous même à ses lapins.

«Je ne suis pas de votre avis, répondis-je sèchement, je me trouve très jolie.

—La bonne farce! s'écria ma tante. Jolie, vous! un petit avorton pas plus haut que la cheminée!

—Mieux vaut ressembler à une plante délicate qu'à un homme manqué», répliquai-je.

Ma tante croyait fermement avoir été une beauté et n'entendait pas raillerie sur ce sujet.

«J'ai été belle, mademoiselle, si belle qu'on nous avait donné le nom d'une déesse, à ma sœur et à moi.

—Votre sœur vous ressemblait-elle, ma tante?

—Beaucoup, nous étions jumelles.

—Son mari a dû être bien malheureux», dis-je d'un ton pénétré.

Ma tante lança une imprécation que je ne permettrai pas à ma plume de répéter.

«Du reste, repris-je avec calme, vous avez naturellement le goût d'une femme du peuple, tandis que moi, je...»

Mais je restai la bouche ouverte au milieu de ma phrase; ma tante venait de casser une assiette avec le manche de son couteau. Ce que j'avais dit rendait inutiles les efforts qu'elle avait faits jusqu'alors pour me cacher sa naissance et me vengeait entièrement de ses méchancetés envers moi.

«Vous êtes un serpent! s'écria-t-elle d'une voix étranglée.

—Je ne crois pas, ma tante.

—Un serpent!

—Vous l'avez déjà dit, répondis-je en avalant tranquillement ma dernière fraise.

—Un serpent réchauffé dans mon sein», répéta ma tante, qui était trop en colère pour faire des frais d'imagination.

Je secouai la tête, et me dis que si j'étais serpent, je refuserais certainement de me trouver bien dans cette position.

«Permettez, repris-je, j'ai étudié cet animal dans mon histoire naturelle, et je n'ai jamais vu qu'il eût l'habitude d'être réchauffé dans le sein de qui que ce soit.»

Ma tante, toujours déconcertée quand je faisais allusion à mes lectures, ne répondit rien, mais l'expression de sa physionomie me parut si peu rassurante que je m'esquivai en chantant à tue-tête:

«Il était une fois un oncle de Pavol, de Pavol, de Pavol!»

Nous étions au milieu de juin. Les papillons volaient de tous les côtés, les mouches bourdonnaient, l'air était imprégné de mille parfums; bref, le temps me parut si séduisant que j'oubliai ma prudence ordinaire. Je pris mon livre et j'allai m'installer dans un pré, à l'ombre d'une meule de foin.

J'avais le cœur un peu gros en songeant aux paroles de ma tante. Il est certain qu'il était désolant d'être si petite, si petite! Qui donc pourrait m'aimer jamais? Mais je me consolai en lisant Péveril du Pic. Parmi les romans de Walter Scott, c'était un de ceux que je préférais, précisément à cause de Fenella, dont la taille était certainement plus exiguë que la mienne.

J'aimais, j'adorais Buckingham. J'étais en colère contre Fenella, qui lui disait des choses vraiment très dures, et, au moment où elle disparaissait par la fenêtre, je m'arrêtai dans ma lecture pour m'écrier:

«La petite niaise! un homme si délicieux!»

En disant ces mots, je levai les yeux et jetai un grand cri en voyant le curé, debout, devant moi. Les bras croisés, il me regardait avec stupéfaction. Il semblait aussi consterné que ce personnage des contes de fées qui trouve ses diamants changés en noisettes.

Je me levai un peu honteuse, car je l'avais abominablement attrapé.

«Oh! Reine..., commença-t-il.

—Mon cher curé, m'écriai-je en serrant Péveril du Pic sur mon cœur, je vous en prie, je vous en supplie, laissez-moi continuer.

—Reine, ma petite Reine, jamais je n'aurais cru cela de vous!»

Cette douceur m'attendrit d'autant plus que je n'avais pas la conscience très nette, mais, par une tactique éminemment féminine, je m'empressai de changer la question.

«C'était une distraction, monsieur le curé et je me trouve si malheureuse!

—Malheureuse, Reine?

—Croyez-vous que ce soit amusant d'avoir une tante comme la mienne! Elle ne me bat plus, c'est vrai, mais elle me dit des choses qui me font tant de peine!»

Que je connaissais bien mon curé! Il avait déjà oublié ses griefs et ses sermons; d'autant qu'il y avait un grand fonds de vérité dans mes paroles.

«Est-ce pour cela que vous êtes si triste, mon bon petit enfant?

—Certainement, monsieur le curé. Pensez donc que ma tante me répète sur tous les tons que je suis un avorton, que je suis laide à faire peur!»

Mes yeux s'emplirent de larmes, car ce sujet m'allait droit au cœur.

Le bon curé, très ému, se frotta le nez d'un air perplexe. Il était loin de partager les idées de ma tante sur ce point, et se demandait quel moyen il pourrait bien employer pour dissiper mon chagrin sans éveiller dans mon âme l'orgueil, la vanité et autres éléments de damnation.

«Voyons, Reine, il ne faut pas attacher trop d'importance à des choses qui périssent si vite.

—En attendant ces choses existent, répliquai-je, me rencontrant, à deux siècles d'intervalle, avec la pensée de la plus belle fille de France.

—Et puis, vous verrez peut-être des gens qui ne penseront pas comme Mme de Lavalle.

—Êtes-vous de ces gens-là, monsieur le curé? Me trouvez-vous jolie?

—Mais... oui, répondit le curé d'un ton piteux.

—Très jolie?

—Mais... mais oui, répondit le curé sur le même ton.

—Ah! que je suis contente! m'écriai-je en pirouettant. Que je vous aime, mon curé!

—C'est très bien, Reine; mais vous avez commis une grande faute. Vous vous êtes introduite dans la bibliothèque au risque de vous casser le cou, et vous avez lu des livres que je ne vous aurais probablement jamais donnés.

—Walter Scott, monsieur le curé, c'est Walter Scott! ma littérature en dit beaucoup de bien.»

Et je lui narrai toutes mes impressions. Je parlai longtemps avec volubilité, ravie de voir que non seulement le curé ne songeait plus à me gronder, mais qu'il écoutait avec intérêt ce que je lui racontais. Devant mon entrain et ma gaieté, reparus comme par enchantement, il reprit subitement ses couleurs et sa physionomie souriante.

«Allons, me dit-il, je vous permets de continuer à lire Walter Scott; je le relirai même pour en parler avec vous, mais promettez-moi de ne pas recommencer votre escapade!»

Je le lui promis de grand cœur, et dès lors nous eûmes un nouveau sujet de discussions et de disputes, car, bien entendu, nous ne fûmes jamais du même avis.

Mais bientôt l'intérêt que je prenais à mes romans se trouva effacé par un événement surprenant, inouï, qui arriva quelques semaines plus tard au Buisson. Un de ces événements qui n'ébranlent pas les empires sur leurs bases, mais qui jettent la perturbation dans le cœur ou l'imagination des petites filles.

VI

C'était un dimanche.

Le dimanche, nous assistions régulièrement à la grand'messe, qui était l'unique office du matin, le curé n'ayant pas de vicaire. Ma tante entrait la première dans notre banc armorié, je la suivais immédiatement; Suzon venait ensuite, et Perrine fermait la marche.

Notre petite église était vieille et misérable. La couleur primitive des murs disparaissait sous une sorte de limon verdâtre, causé par l'humidité; le sol, loin d'être uni, était formé d'une quantité de crevasses et de monticules qui invitaient les fidèles à se casser le cou et à profiter de leur présence dans un lieu sanctifié pour monter plus tôt au ciel; l'autel était orné de figures d'anges peintes par le charron du village, qui se piquait d'être artiste; deux ou trois saints se contemplaient avec surprise, étonnés de se trouver si laids. Plusieurs fois, en les regardant, je me suis dit que si j'étais une sainte, et si les mortels me représentaient d'une manière aussi hideuse, je serais absolument sourde à leurs prières; mais les saints n'ont peut-être pas mon tempérament. Par une fenêtre privée de ses vitraux, une rose blanche montrait sa tête parfumée et, par sa beauté, sa fraîcheur, semblait protester contre le mauvais goût de l'homme.

Nous possédions un harmonium dont trois notes seulement pouvaient vibrer; quelquefois le nombre en allait jusqu'à cinq, cet instrument étant, grâce à la température, sujet à des caprices, comme les rhumatismes de notre chantre, lequel rugissait pendant deux heures avec la conviction si naïve et si profonde de posséder une belle voix qu'il était impossible de lui en vouloir.

Le tabouret de l'officiant était placé au fond d'un précipice, de sorte que, de ma place, je ne voyais que la tête et le buste du curé, qui avait l'air en pénitence. Les enfants de chœur se faisaient des grimaces et chuchotaient derrière son dos, sans qu'il eût l'idée de se fâcher.

Après l'évangile, il quittait sa chasuble et son étole devant nous, les choses se passant en famille, trébuchait dans quelques trous et arrivait à la chaire.

Parmi les êtres humains qui s'agitent sur la surface du globe, il n'y en a pas, je suppose, qui, dans le cours de son existence, n'ait fait un rêve. L'homme, que sa position soit infime ou élevée, ne peut vivre sans désirs, et le curé, subissant la loi commune, avait, durant trente ans de sa vie, rêvé la possession d'une chaire.

Malheureusement, il était très pauvre, ses paroissiens l'étaient également, et ma tante, qui seule eût pu lui venir en aide, ne répondait rien à ses timides insinuations; outre qu'elle était d'un intérêt sordide quand il s'agissait de donner, elle avait la plus mince considération pour le rêve de son prochain.

Enfin, à force d'économiser, le curé se trouva un jour à la tête d'une somme de deux cents francs. Il résolut alors de réaliser son rêve tant bien que mal.

Un matin, je le vis arriver hors d'haleine.

«Ma petite Reine, venez avec moi, s'écria-t-il.

—Où ça, monsieur le curé?

—À l'église, venez vite!

—Mais la messe est dite!

—Oui, oui, mais j'ai quelque chose de charmant à vous montrer.»

Il avait l'air si joyeux, sa bonne figure respirait une telle allégresse, que je ris encore en y songeant et que sa joie est pour moi un des meilleurs souvenirs de ce temps-là.

Il ne marchait pas, il volait, et nous arrivâmes tout courant à l'église. On venait de poser la chaire, et le curé, en extase devant elle, me dit à voix basse:

«Regardez, petite Reine, regardez! N'est-ce pas une heureuse invention? Nous possédons enfin une chaire! Elle n'a pas l'air très solide, et cependant elle tient très bien. Et voilà donc le rêve de ma vie réalisé! Il ne faut jamais désespérer de rien, ma petite, jamais!»

Je regardais, un peu consternée, car je ne pouvais pas me dissimuler que mon imagination m'avait représenté une chaire comme quelque chose de grand, de monumental. Ce que j'avais sous les yeux était une sorte de boîte en bois blanc posée sur des supports en fer si peu élevés que, à la rigueur, on eût pu se passer de marches pour y entrer. Mais une chaire sans marches, cela ne se serait jamais vu; aussi, pour que l'honneur fût sauf, avait-on réussi à en placer deux, hautes chacune de quinze centimètres.

«Voyez donc, Reine, me disait le curé, comme elle produit bon effet! Quand j'aurai un peu d'argent, je lui ferai donner une couche de peinture, ou, plutôt, je la peindrai moi-même; cela m'amusera, et puis ce sera économique. Certainement elle pourrait être un peu plus élevée, mais il ne faut pas avoir trop d'ambition.»

Et le pauvre excellent homme tournait autour de la chaire d'un air admiratif. Les panneaux eussent été peints par Raphaël ou sculptés par Michel-Ange qu'il n'eût pas été plus heureux.

Il ne songeait pas que la réalité, comme toujours, hélas! ne ressemblait guère au rêve; il n'avait garde de faire des comparaisons, et jouissait de son bonheur sans arrière-pensée.

«C'est moi qui ai donné le plan, mon cher enfant, et vraiment j'ai eu là une bien bonne idée! Cependant il y a un revers à la médaille, et je dois avouer que j'ai une petite dette; le prix qu'on me demande est plus élevé que je ne l'avais supposé, mais il paraît que c'est toujours ainsi quand on fait construire. Je comptais m'acheter une douillette, cet hiver; eh bien, mon Dieu, je m'en passerai, voilà tout!»

Oh! oui, sa joie est pour moi un des meilleurs souvenirs de ce temps-là! Jamais je n'ai vu un homme si heureux, et parer ainsi une joie si médiocre des reflets de sa bonne nature et de son esprit un peu enfantin.

«C'est qu'elle a tout à fait l'air d'une chaire!» disait-il en riant et en se frottant les mains.

J'avais bien quelque doute sur ce point, mais je cachai ma déception et m'extasiai de mon mieux sur cet objet extraordinaire qui, à cause de la forme irrégulière de l'église, était placé dans un renfoncement, de telle sorte que, lorsque le curé prêchait, les trois quarts de l'auditoire ne voyaient qu'un bras et une mèche de cheveux blancs qui s'agitaient avec éloquence, selon les diverses phases du discours.

Le curé était si content de se dire: «Je vais monter en chaire!» que nous dûmes nous résigner à avoir un sermon tous les dimanches.

À peine avait-il ouvert la bouche que les bonnes femmes prenaient une pose commode afin de faire un petit somme; que Perrine profitait de l'assoupissement général pour lancer quelque œillade dans le banc voisin du nôtre, et que Reine de Lavalle se préparait à méditer sur les vicissitudes de la vie représentées par une tante et l'ennui des sermons.

Je ne sais pourquoi le curé aimait à discourir sur les passions humaines, mais, un jour qu'il s'était laissé entraîner par la chaleur de l'improvisation, je lui fis, à dîner, des questions si indiscrètes et si embarrassantes qu'il se promit bien de ne plus jamais aborder devant moi certains sujets. Il se contenta dorénavant de parler sur la paresse, l'ivrognerie, la colère et autres vices qui n'excitaient ni ma curiosité, ni mon bavardage.

Pendant une heure, il nous mettait sous les yeux la grande iniquité dans laquelle nous étions plongés; puis, lorsque notre état moral était devenu vraiment tout à fait lamentable, il descendait d'un air radieux avec nous dans les enfers et nous faisait toucher du doigt les supplices que méritaient nos âmes ravagées par le péché; après quoi passant, par un tour de phrase hardi, à des idées moins horribles, il émergeait peu à peu des régions infernales, restait quelques instants sur la terre, nous déposait enfin tranquillement dans le ciel et descendait de la chaire du pas triomphant d'un conquérant qui vient de trancher quelque nœud gordien.

L'auditoire se réveillait alors en sursaut, sauf Suzon, trop contente d'entendre dire du mal de l'humanité pour s'endormir, et qui buvait une tasse de lait pendant que le curé fustigeait ses ouailles de ses fleurs de rhétorique.

C'était donc un dimanche. Il faisait une chaleur écrasante, et en revenant à la maison, Suzon nous dit:

«Il y aura de l'orage avant la fin de la journée.»

Cette prophétie me fit plaisir; un orage était un incident heureux dans ma vie monotone, et, malgré ma poltronnerie, j'aimais le tonnerre et les éclairs, bien qu'il m'arrivât de trembler de tous mes membres lorsque les roulements se succédaient avec trop de rapidité.

Pendant la première partie de l'après-midi, j'errai comme une âme en peine dans le jardin et le petit bois. Je m'ennuyais à mourir, me disant avec mélancolie qu'il ne m'arriverait jamais quelque aventure, et que j'étais condamnée à vivre perpétuellement auprès de ma tante.

Vers quatre heures, rentrant dans la maison, je montai dans le corridor du premier, et, le visage collé contre la vitre d'une grande fenêtre, je m'amusai à suivre des yeux le mouvement des nuages qui s'amoncelaient au-dessus du Buisson et nous amenaient l'orage annoncé par Suzon.

Je me demandais d'où ils venaient, ce qu'ils avaient vu sur leur parcours, ce qu'ils pourraient me raconter, à moi qui ne savais rien de la vie, du monde et qui aspirais à voir et à connaître. Ils s'étaient formés derrière cet horizon que je n'avais jamais dépassé, et qui me cachait des mystères, des splendeurs (du moins, je le croyais), des joies, des plaisirs sur lesquels je méditais tout bas.

Je fus distraite dans mes réflexions en remarquant que Perrine, cachée dans un petit coin, se laissait embrasser par un gros rustaud qui avait passé un bras autour de sa taille.

J'ouvris vivement la fenêtre, et criai en frappant des mains:

«Très bien, Perrine; je vous vois, mademoiselle!»

Perrine, épouvantée, prit ses sabots dans sa main et courut se réfugier dans l'étable. Le gros rustaud tira son chapeau et m'examina avec un sourire niais qui lui fendait la bouche jusqu'aux oreilles.

Je riais de tout mon cœur, quand une voiture légère, que je n'avais pas entendue approcher, entra dans la cour. Un homme sauta à terre, dit quelques mots au domestique qui l'accompagnait et regarda autour de lui pour trouver à qui parler.

Mais Perrine, dont je voyais poindre le bonnet blanc à travers l'ouverture grillée de l'étable, ne bougeait pas, et son amoureux s'était précipité à plat ventre derrière un pailler. Quant à moi, stupéfiée par cette apparition, j'avais poussé un des battants de la fenêtre et j'observais les événements sans faire un mouvement.

L'inconnu franchit en deux enjambées les marches délabrées du perron et chercha la sonnette qui n'avait jamais existé; ce que voyant et la patience n'étant point sa qualité dominante, il donna de grands coups de poing dans la porte.

Ma tante, Suzon, surgirent ensemble devant lui, et je certifie que, dès cet instant, j'eus la plus favorable opinion de son courage, car il ne manifesta aucun effroi. Il salua légèrement, puis je compris d'après ses gestes que, le ciel menaçant l'ayant inquiété, il demandait à se réfugier au Buisson.

Au même moment, en effet, l'orage éclata avec une grande violence; on n'eut que le temps de mettre la voiture et le cheval à l'abri.

Il est dit que la solitude rend timide; mais, dans certains cas, elle produit l'effet contraire. Ne m'étant frottée à personne, n'ayant jamais rien comparé, j'avais la plus grande confiance en moi-même, et j'ignorais complètement ce que c'était que cet étrange sentiment qui annihile les facultés les plus brillantes et rend stupide l'homme le plus supérieur.

Néanmoins, devant cette aventure qui semblait évoquée par mes pensées, le cœur me battait bien fort, et j'hésitai si longtemps à entrer dans le salon que j'étais encore à la porte quand le curé arriva tout ruisselant, mais bien content.

«Monsieur le curé, m'écriai-je en m'élançant vers lui, il y a un homme dans le salon!

—Eh bien, Reine? un fermier, sans doute?

—Mais non, monsieur le curé, c'est un homme véritable.

—Comment, un homme véritable?

—Je veux dire que ce n'est ni un curé, ni un paysan; il est jeune et bien habillé. Entrons vite!»

Nous entrâmes, et je faillis jeter un cri de surprise en remarquant que ma tante avait une expression vraiment gracieuse et qu'elle souriait agréablement à l'inconnu, qui, assis en face d'elle, semblait aussi à l'aise que s'il s'était trouvé chez lui.

Du reste, son aspect seul eût suffi pour dérider l'esprit le plus morose. Il était grand, assez gros, avec une figure épanouie, franche et ouverte. Ses cheveux blonds étaient coupés ras, il possédait des moustaches tordues en pointe, une bouche bien dessinée et des dents blanches qu'un rire franc et naturel montrait souvent. Toute sa personne respirait la gaieté et l'amour de la vie.

Il se leva en nous voyant entrer, et attendit un instant que ma tante fît la présentation. Mais ce cérémonial était aussi ignoré d'elle que des habitants du Groënland, et il se présenta lui-même sous le nom de Paul de Conprat.

«De Conprat! s'écria le curé; êtes-vous le fils de cet excellent commandant de Conprat que j'ai connu autrefois?

—Mon père est en effet commandant, monsieur le curé. Vous l'avez connu?

—Il m'a rendu service il y a bien des années. Quel brave, quel excellent homme!

—Je sais que mon père est aimé de tout le monde, répondit M. de Conprat, le visage plus épanoui que jamais. C'est pour moi un bonheur toujours nouveau de le constater.

—Mais, reprit le curé, n'êtes-vous pas parent de M. de Pavol?

—Parfaitement; cousin au troisième degré.

—Voici sa nièce», dit le curé en me présentant.

Malgré mon inexpérience, je m'aperçus fort bien que le regard de M. de Conprat exprimait une certaine admiration.

«Je suis enchanté de faire la connaissance d'une aussi charmante cousine», me dit-il d'un ton convaincu en me tendant la main.

Ce compliment provoqua chez moi un petit frisson agréable, et je mis ma main dans la sienne sans le moindre embarras.

«Pas précisément cousins, dit le curé en prisant d'un air de jubilation; M. de Pavol n'est que l'oncle par alliance de Reine: sa femme était une demoiselle de Lavalle.

—Ça ne fait rien, s'écria M. de Conprat, je ne renonce pas à notre parenté. D'ailleurs, si l'on cherchait bien, on trouverait des alliances entre ma famille et celle des de Lavalle.»

Nous nous mîmes à causer comme trois bons amis, et il me sembla que nous nous étions toujours vus, connus et aimés. J'éprouvais cette impression bizarre qui fait supposer que ce qui se passe immédiatement sous vos yeux est déjà arrivé à une époque lointaine, si lointaine qu'on n'en a gardé qu'un souvenir vague et presque effacé.

Mais j'avais beau passer en revue dans mon esprit tous les héros de roman que je connaissais, je n'en trouvais pas un seul aussi dodu que mon héros à moi. Il était gros, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, mais si bon, si gai, si spirituel, que ce défaut physique se transforma promptement à mes yeux en une qualité transcendante. Bientôt même mes héros imaginaires me parurent totalement dénués de charme. Malgré leur taille élégante et toujours mince, ils étaient effacés, radicalement effacés par ce bon gros garçon bien vivant et tout joyeux que je revêtais mentalement d'une foule de qualités.

Cependant, quoique l'orage eût diminué de violence, la pluie ne cessait pas, et, l'heure du dîner approchant, ma tante invita Paul de Conprat à le partager avec nous. Il déclara aussitôt qu'il avait une faim de cannibale et accepta avec un empressement qui me ravit.

Je m'esquivai un instant pour aller affronter la mauvaise humeur de Suzon.

«Suzon, dis-je en entrant dans la cuisine, d'un air excité, M. de Conprat dîne avec nous. Avons-nous un gros chapon, du lait, des fraises, des cerises?

—Hé! Seigneur, que d'affaires! grogna Suzon; il y a ce qu'il y a, voilà!

—Grande vérité, Suzon! mais réponds-moi donc! Un chapon, ce ne sera peut-être pas suffisant?

—C'est pas un chapon, mademoiselle, c'est un dindon; voyez un peu!»

Et Suzon, avec un vif mouvement d'orgueil, ouvrit la rôtissoire et me fit admirer l'animal, qui, bien empâté par ses soins et ceux de Perrine, pesait au moins douze livres. La peau dorée se soulevait de place en place, prouvant ainsi la délicatesse, la tendresse de la chair qu'elle recouvrait et offrant à mes yeux charmés le spectacle le plus réjouissant.

«Bravo! dis-je. Mais le lait égoutté, Suzon, est-il réussi? Y en a-t-il beaucoup? Et la salade, assaisonne-la bien!

—J'ai l'habitude de réussir ce que je fais, mademoiselle. D'ailleurs, ce monsieur n'est ni un prince ni un empereur, je suppose. C'est un homme comme un autre, il s'arrangera de ce qu'on lui donnera.

—Un homme comme un autre, Suzon! dis-je indignée. Tu ne l'as donc pas vu?

—Ma foi si, mademoiselle, je l'ai vu! et entendu, je peux bien le dire! Est-il permis à un chrétien de cogner ainsi à tour de bras à la porte d'une maison honnête? Après cela, amourachez-vous de lui, si vous voulez!»

J'ouvrais la bouche pour répondre vertement, mais je m'arrêtai prudemment, en songeant que, pour se venger et me contrarier, Suzon serait bien capable de donner un coup de feu à son dindon.

Quelques instants après, nous passâmes dans la salle à manger, et je ne pus m'empêcher de lancer un regard désolé sur la tapisserie sale et usée qui tombait en lambeaux. Ensuite, Suzon avait une manière bien singulière de mettre le couvert! Trois salières se promenaient au milieu de la table en guise de surtout; l'argenterie était jetée à la bonne franquette; les bouteilles couraient les unes après les autres, tandis qu'une seule et unique carafe était placée de telle façon que chaque convive devait se disloquer un peu pour l'attraper, la table étant trois fois trop grande.

Pour la première fois de ma vie, j'eus l'intuition que toutes les lois de la symétrie étaient violées par le goût fantasque de Suzon.

Mais M. de Conprat avait un de ces heureux caractères qui prennent chaque chose du meilleur côté. Et puis il possédait la faculté de s'identifier au milieu dans lequel il se trouvait.

Il examina la table d'un air joyeux, avala son potage sans cesser de parler, fit des compliments à Suzon et poussa de véritables cris de joie à l'apparition du dindon.

«Il faut avouer, monsieur le curé, dit-il, que la vie est une heureuse invention, et qu'Héraclite était doué d'une forte dose de stupidité.

—Ne médisons pas des philosophes, répondit le curé, ils ont quelquefois du bon.

—Vous êtes plein de bienveillance, monsieur le curé. Pour moi, si j'étais gouvernement, je mettrais les fous dehors et les philosophes à leur place, en ayant soin de ne pas les isoler les uns des autres, de façon qu'ils puissent mieux se dévorer.

—Qu'est-ce que c'est qu'Héraclite? dit ma tante.

—Un imbécile, madame, qui passait son temps à pleurnicher. Était-ce ridicule, mon Dieu! et l'avoir fait passer pour cela à la postérité!

—Peut-être, insinuai-je, vivait-il avec plusieurs tantes; ça lui avait aigri le caractère.

M. de Conprat me regarda d'un air étonné et partit d'un grand éclat de rire. Le curé me fit les gros yeux, mais ma tante, aux prises avec le dindon, qu'elle découpait avec art, je dois l'avouer, n'avait pas entendu.

«L'histoire passe ce fait sous silence, ma cousine.

—Dans tous les cas, repris-je, gardez-vous d'attaquer les hommes antiques; M. le curé vous arracherait les yeux.

—Ah! les gredins, m'ont-ils fait enrager! Je n'ai gardé d'eux qu'un souvenir: celui des pensums qu'ils m'ont valus.

—Permettez, dit le curé, qui fit un effort pour ramener sur l'eau ses amis, en train de se noyer complètement dans mon opinion, permettez! vous ne pouvez pas nier certaines belles vertus, certains actes héroïques qui...

—Illusions, illusions! interrompit Paul de Conprat. C'étaient des gredins insupportables, et, parce qu'ils sont morts, on les pare de vertus incroyables pour humilier ces pauvres vivants qui valent mieux qu'eux. Dieu! l'excellent dindon!»

Tout en parlant sans discontinuer, il mangeait avec un appétit et un entrain sans pareils.

Les morceaux s'empilaient sur son assiette et disparaissaient avec une vélocité si remarquable qu'il arriva un moment où ma tante, le curé et moi nous restâmes, la fourchette en l'air à le contempler dans un muet étonnement.

«Je vous avais bien prévenus, nous dit-il en riant, que j'avais une faim de cannibale, ce qui m'arrive, du reste, trois cent soixante-cinq fois par an.

—Quel argent vous devez dépenser pour votre table! s'écria ma tante, qui avait la spécialité de saisir le côté mercantile des choses et de dire ce qu'il ne fallait pas dire.

—Vingt-trois mille trois cent soixante-dix-sept francs, madame, répondit M. de Conprat avec un grand sérieux.

—Pas possible! marmotta ma tante stupéfaite.

—Vous semblez parfaitement heureux, monsieur, dit le curé en se frottant les mains.

—Si je suis heureux, monsieur le curé? Je crois bien! Et voyons, là, franchement, est-il bien naturel d'être malheureux?

—Mais quelquefois, répondit le curé en souriant.

—Ah! bah! les gens malheureux le sont le plus souvent par leur faute, parce qu'ils prennent la vie à l'envers. Voyez-vous, le malheur n'existe pas, c'est la bêtise humaine qui existe.

—Mais voilà déjà un malheur, répliqua le curé.

—Assez négatif en lui-même, monsieur le curé, et, de ce que mon voisin est bête, il ne s'ensuit pas que je doive l'imiter.

—Vous aimez le paradoxe, monsieur?

—Point; mais j'enrage quand je vois tant de gens assombrir leur existence par une imagination maladive. Je suppose qu'ils ne mangent pas assez, qu'ils vivent d'alouettes ou d'œufs à la coque, et se détraquent la cervelle en même temps que l'estomac. J'adore la vie, je pense que chacun devrait la trouver belle et qu'elle n'a qu'un défaut: c'est de finir, et de finir si vite!»

Le dindon, la salade, le lait, tout était dévoré; et ma tante regardait, avec une physionomie qui n'était plus du tout gracieuse, la carcasse du volatile sur lequel elle avait compté pour festoyer durant plusieurs jours.

Nous allions quitter le table quand Suzon entr'ouvrit la porte et, passant la tête dans l'ouverture, nous dit d'un ton rogue:

«J'ai fait du café, faut-il l'apporter?

—Qui vous a permis..., commença ma tante.

—Oui, oui, dis-je en l'interrompant vivement, apporte-le tout de suite.»

Je l'aurais bien embrassée pour cette bonne idée, mais ma tante ne partageait pas mon avis. Elle disparut pour aller se disputer avec Suzon, et nous ne la revîmes que dans le salon.

«Vous avez une excellente cuisinière, ma cousine, dit Paul de Conprat en sirotant son café.

—Oui, mais si grognon!

—C'est un détail, cela.

—Et ma tante, comment la trouvez-vous? demandai-je d'un ton confidentiel.

—Mais... assez majestueuse, répondit M. de Conprat un peu embarrassé.

—Ah! majestueuse... vous voulez dire désagréable?

—Reine! murmura le curé.

—Eh bien, parlons d'autre chose, monsieur le curé, mais je voudrais bien avoir l'heureux caractère de mon cousin et découvrir le bon côté de ma tante.

—Ayez un peu de philosophie pratique, charmante cousine, c'est là une base sérieuse pour le bonheur et la seule philosophie qui me paraisse avoir le sens commun.

—Quel malheur que vous ne soyez pas ma tante, comme nous nous aimerions!

—Pour cela, j'en réponds! s'écria-t-il en riant, et nous n'aurions pas besoin de philosophie pour arriver à ce résultat. Mais si cela vous était égal, je préférerais ne pas changer de sexe et être votre oncle.

—Je ne demanderais pas mieux, car je ne suis pas comme François Ier, moi! j'ai une antipathie prononcée pour les femmes.

—Vraiment, reprit-il en riant de tout son cœur, vous connaissez les goûts de François Ier

Le curé fit un geste désespéré, auquel M. de Conprat répondit par un clignement d'yeux expressif qui voulait dire: «Soyez tranquille, je comprends!»

Cette pantomime me porta sur les nerfs, et je fis un violent effort pour en saisir le sens caché.

«À propos d'oncle, dis-je, vous connaissez beaucoup M. de Pavol?

—Oui, beaucoup; ma propriété est à une lieue de la sienne.

—Et sa fille, comment est-elle?

—J'ai joué bien souvent avec elle, quand elle était enfant; mais, depuis quatre ans, je l'ai perdue de vue. On la dit fort belle.

—Que je voudrais bien être au Pavol! soupirai-je. Nous nous verrions souvent.

—Qui sait, petite cousine? peut-être ne vous plairais-je plus si vous me connaissiez mieux. Cependant je puis certifier que je suis un brave garçon; sauf que j'ai une passion pour le dindon et que j'aime les jolies femmes à la folie, je ne me connais pas le plus petit vice.

—Aimer les jolies femmes, mais ce n'est pas un défaut! Moi, je déteste les gens laids, ma tante, par exemple. Mais assimiler un dindon à une jolie femme, c'est peu flatteur pour cette dernière, mon cousin.

—C'est vrai, je conviens que ma phrase était malheureuse.

—Je vous pardonne, dis-je avec vivacité. Ainsi, vous me trouvez jolie?»

Il y avait au moins deux heures que je me répétais, en mon for intérieur, qu'il ne fallait pas laisser échapper l'occasion de m'éclairer par un avis carré et compétent sur un sujet palpitant d'intérêt pour moi. Depuis le commencement du dîner, j'attendais avec impatience le moment de placer ma question. Non pas que j'eusse des doutes sur la réponse; mais s'entendre dire, bien directement et bien en face, qu'on est jolie par autre chose qu'un curé..., c'est vraiment délicieux!

«Jolie, ma cousine! vous êtes ravissante! Jamais je n'ai vu de plus beaux yeux et une plus jolie bouche!

—Quel bonheur! et comme c'est agréable, les hommes, quoi qu'en dise ma tante!

—Madame votre tante n'aime pas les hommes? Il est certain qu'elle a passé l'âge de la coquetterie.

—La coquetterie! on ne m'en parle jamais. Est-ce que vous trouvez qu'il faut être coquette?

—Sans doute, cousine; à mes yeux, c'est une grande qualité.

—Vous ne m'avez pas appris cela, monsieur le curé!» m'écriai-je.

Le malheureux curé, pendant cette conversation, avait un avant-goût des peines du purgatoire. Il s'épongeait la figure, et avalait avec effort son café, qui lui semblait plein d'amertume.

«M. de Conprat se moque de vous, me dit-il.

—Est-ce vrai, mon cousin?

—Mais pas du tout, répondit Paul de Conprat, qui m'avait l'air de s'amuser énormément. À mon avis, une femme qui n'est pas coquette n'est pas une femme.

—Bien, je vais tâcher de le devenir alors!

—Passons dans le salon, mademoiselle de Lavalle», dit le curé en se levant.

«Bon, pensai-je, voilà le curé fâché. Je n'ai pourtant rien dit de travers.»

La pluie avait cessé, les nuages s'étaient dispersés, et je proposai à Paul de Conprat de faire une promenade dans le jardin. Et nous voilà partis sans attendre de permission, suivis du curé qui nous lançait des regards presque sombres et pensait que sa chère brebis était en voie de perdition.

Nous courions comme des enfants dans l'herbe mouillée, nous trempant les pieds et les jambes en riant aux éclats. Nous causions, nous bavardions, moi surtout, racontant les événements de ma vie, mes petits chagrins, mes rêves et mes antipathies.

Oh! la bonne, la charmante, la délicieuse soirée!

M. de Conprat grimpa dans un cerisier, et l'arbre, secoué violemment, laissa tomber sur moi toute la pluie dont il était chargé. La bouche pleine de cerises, et du haut de son cerisier, il s'écriait que les gouttes d'eau brillaient dans mes beaux cheveux comme une parure idéale et qu'il n'avait jamais rien vu de si joli.

«Et Suzon, me disais-je, qui prétend que c'est un homme comme un autre! Est-il possible d'être aussi sotte!»

Nous revînmes dans le salon, où l'on fit une grande flambée pour nous sécher. Assis à côté l'un de l'autre, Paul de Conprat et moi, nous continuâmes la conversation sur un ton mystérieux.

Ma tante, abasourdie par mon audace, ma liberté et la joie qui rayonnait sur mon visage, ne disait rien. Le curé, ravi de me voir contente, n'en était pas moins si vivement préoccupé qu'il oubliait de se mettre en tiers entre nous. Ah! la bonne soirée!

Enfin, M. de Conprat se leva pour partir, et nous le conduisîmes dans la cour.

Il fit des adieux affectueux au curé et remercia ma tante; puis, arrivé à moi, il prit ma main et me dit à voix basse:

«J'aurais désiré que cette soirée n'eût jamais de fin, ma cousine.

—Et moi donc! mais vous reviendrez, n'est-ce pas?

—Certes; et dans peu de temps, j'espère!»

Il approcha ma main de ses lèvres, et il faut vraiment que la nature humaine ait un fonds bien grand de perversité, car cet hommage fut pour moi un plaisir si nouveau, si vif et si parfait que j'eus l'idée incongrue de..., mon Dieu! faut-il l'avouer?—Oui, j'eus l'idée,—que je n'exécutai pas,—de me jeter à son cou et de l'embrasser sur les deux joues, malgré ma tante, malgré le curé qui nous surveillait comme un dragon d'une nouvelle espèce, comme un excellent dragon joufflu et débonnaire.

VII

Mon esprit, après le départ de M. de Conprat, vécut pendant plusieurs jours dans une espèce de béatitude qu'il me serait difficile de décrire. J'éprouvais des sensations multiples qui se manifestaient à l'extérieur par des gambades ou des pirouettes, car ce dernier exercice, durant un temps assez long, a été ma manière d'exprimer une foule de sentiments.

Quand j'avais bien pirouetté, je me jetais sur l'herbe, et, les yeux au ciel, je songeais à une quantité de choses tout en ne pensant absolument à rien. Cet état moral exquis, pendant lequel l'âme vit dans une sorte de somnolence, dans une tranquillité rêveuse qui ressemble au sommeil, quoiqu'elle soit très éveillée, m'a laissé le plus doux souvenir. C'est même de ce temps que date ma passion folle pour la voûte céleste, qui, depuis lors, m'a toujours paru digne de sympathiser avec mes pensées qu'elles fussent tristes ou gaies, sérieuses ou légères.

Quand j'avais permis à mon imagination de s'égarer dans des sentiers ombreux, si obscurs qu'elle galopait à tâtons, je la laissais revenir à la lumière et contempler M. de Conprat. Je riais au souvenir de sa figure franche, de son bon rire, de ses dents blanches. J'aimais le baiser qu'il avait mis sur ma main, et j'éprouvais une véritable allégresse en songeant que, si j'avais suivi mon idée, j'aurais pu l'embrasser sur les deux joues. Je restais longtemps sur ces douces sensations, jusqu'à ce que j'en vinsse à me demander pourquoi mon âme passait par ces phases diverses.

Arrivée à ce point délicat, mon imagination commençait à entrer dans les ténèbres, où elle se battait avec des idées vaporeuses, tellement vaporeuses qu'en désespoir de cause j'abandonnais la partie pour penser derechef à une bouche qui m'avait plu, à des yeux qui m'avaient souri, à une expression que j'étais fermement décidée à ne jamais oublier.

Mais ces personnes bizarres, mes idées, ne me laissaient pas longtemps en repos, et je retombais peu à peu en leur pouvoir. Aussi me promenais-je dans le vague lorsque, m'avisant un jour de corroborer certaines impressions avec celles de mes héroïnes préférées, la lumière se fit sur un point capital.

Je découvris que j'étais amoureuse et que l'amour était la plus charmante chose du monde. Cette découverte me transporta de la joie la plus vive. D'abord, parce que ma vie se trouvait embellie d'un charme qui, quoique vague, n'en était pas moins réel; ensuite, parce que si j'aimais, j'étais certainement aimée. En effet, j'aimais M. de Conprat parce qu'il m'avait paru charmant, par conséquent ma vue avait dû produire le même ravage dans son cœur, car il me trouvait ravissante. Ma logique, doublée d'une inexpérience complète, n'allait pas plus loin et suffisait amplement à asseoir mes raisonnements et à me rendre heureuse.

Une découverte en amène une autre, et j'en vins à penser que la charité pouvait bien ne jouer qu'un rôle très effacé dans la sympathie que François Ier éprouvait pour les femmes en général et Anne de Pisseleu en particulier; que l'amour ne ressemblait point à l'affection, puisque j'adorais mon curé et que je ne désirais jamais l'embrasser, tandis que je ne me serais pas fait prier pour sauter au cou de Paul de Conprat; qu'il était bien ridicule de prendre un ton mystérieux et des faux-fuyants pour parler d'une chose si naturelle dans laquelle, évidemment, il n'y avait pas l'ombre de mal.

«Mais un curé, pensais-je, doit avoir sur l'amour des idées erronées et extraordinaires, car, puisqu'il ne peut pas se marier, il ne peut pas aimer. Pourtant François Ier était marié, et... Je ne comprends rien à tout cela! et il faut que je m'éclaire.»

Il y avait un tel chaos dans mes pensées que, malgré mes préventions dédaigneuses sur les appréciations de mon curé, je résolus d'entamer avec lui ce sujet scabreux.

Ce pauvre curé s'apercevait parfaitement que mon esprit était dans un grand trouble, mais il avait trop de finesse et de bon sens pour avoir l'air d'attacher de l'importance à des impressions auxquelles la provocation d'une confidence aurait pu donner un corps. Il cherchait à me distraire par tous les moyens à sa portée, et, prenant le parti de venir chaque jour au Buisson, il prolongeait la leçon indéfiniment.

Nous étions assis à notre fenêtre; ma tante, souffrante depuis quelque temps, s'était retirée dans sa chambre; j'errais dans la lune, et le curé s'évertuait à m'expliquer mes problèmes.

«Voyez donc ce que vous avez fait, Reine! vous avez opéré sur des kilogrammes au lieu d'opérer sur des grammes. Et ici, étant donnés 3/5 multipliés par...

—Monsieur le curé, dis-je, devinez quelle est la chose la plus ravissante sur la terre?

—Quoi donc, Reine?

—L'amour, monsieur le curé.

—De quoi allez-vous parler, ma petite! s'écria le curé avec inquiétude.

—Oh! d'une chose que je connais très bien, répondis-je en secouant la tête d'un air entendu. Je me demande même pourquoi vous ne m'en avez jamais dit un mot, puisque cela se voit tous les jours.

—Voilà ce que c'est que de lire des romans, mademoiselle; vous prenez au sérieux ce qui n'est qu'imaginaire.

—Que c'est mal de parler contre votre pensée, monsieur le curé! Vous savez bien qu'on s'aime d'amour dans la vie et que c'est tout à fait charmant.

—C'est là un sujet qui ne regarde pas les jeunes filles, Reine, vous ne devez point en parler.

—Comment, cela ne regarde pas les jeunes filles! puisque ce sont elles qui aiment et sont aimées.

—Que je suis malheureux, s'écria le curé, d'avoir affaire à une tête pareille!

—Ne dites pas de mal de ma tête, mon curé; moi je l'aime beaucoup, surtout depuis que M. de Conprat l'a trouvée si jolie.

—M. de Conprat s'est moqué de vous, Reine. Soyez bien convaincue qu'il vous a prise pour une petite fille sans conséquence.

—Pas du tout, répliquai-je, offensée, car il m'a embrassé la main. Et savez-vous quelle a été mon idée, dans ce moment-là?

—Voyons? répondit le curé, qui était sur les épines.

—Eh bien, monsieur le curé, j'ai été sur le point de lui sauter au cou.

—Stupidité! On ne saute au cou de personne quand on ne connaît pas les gens.

—Oh! oui, mais lui!... Et puis, si ç'avait été une femme, je n'aurais certainement pas eu cette idée-là.

—Pourquoi, Reine? Vous dites des bêtises.

—Oh! parce que...»

Un silence suivit cette réponse profonde, et j'examinais, en dessous, le curé qui se trémoussait, prisait pour se donner une contenance.

«Mon bon curé, dis-je d'un ton insinuant, si vous étiez bien aimable?

—Quoi encore, Reine?

—Eh bien, je vous ferais quelques petites questions sur des sujets qui me trottent par la tête?»

Le curé s'enfonça dans son fauteuil, comme un homme qui prend subitement un grand parti.

«Eh bien, Reine, je vous écoute. Mieux vaut parler ouvertement de ce qui vous préoccupe que de vous casser la tête et de divaguer.

—Je ne me casse rien du tout, monsieur le curé, et je ne divague pas; seulement je pense beaucoup à l'amour, parce que...

—Parce que?

—Rien. Pour commencer, dites-moi comment il se fait que si vous m'embrassiez la main je trouverais cela ridicule et pas très agréable, bien que je vous aime de tout mon cœur, tandis que c'est exactement le contraire quand il s'agit de M. de Conprat?

—Comment, comment? Que dites-vous donc, Reine?

—Je dis que j'ai trouvé très agréable que M. de Conprat m'embrassât la main, tandis que si c'était vous...

—Mais, ma petite, votre question est absurde, et l'impression dont vous parlez ne signifie rien et ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.

—Ah!... ce n'est pas mon avis. J'y pense souvent, et voici ce que j'ai découvert: c'est que si l'action de M. de Conprat m'a paru agréable, c'est parce qu'il est jeune et qu'il pourrait être mon mari, tandis que vous êtes vieux et qu'un curé ça ne se marie jamais.

—Oui, oui, répondit machinalement le curé.

—Car on aime toujours son mari d'amour, n'est-ce pas?

—Sans doute, sans doute.

—Maintenant, monsieur le curé, dites-moi s'il est vrai qu'il arrive aux hommes d'aimer plusieurs femmes?

—Je n'en sais rien, dit le curé, agacé.

—Mais si, vous devez savoir ça. Ensuite un mari aime une autre femme que sa femme puisque François Ier aimait Anne de Pisseleu et qu'il était marié?

—François Ier était un mauvais sujet, s'écria le curé, exaspéré, et Buckingham, que vous aimez tant, en était un autre!

—Mon Dieu, repartis-je, chacun a son caractère, et je ne vois pas pourquoi on leur ferait un crime d'aimer plusieurs femmes. La reine Claude et Mme Buckingham ressemblaient peut-être à ma tante. D'ailleurs, je viens de découvrir que les sentiments ne se commandent pas, et ils ne pouvaient pas plus ne pas aimer que moi je.....

—Quoi, Reine?

—Rien, monsieur le curé. Mais j'ai peur d'avoir un faible pour les mauvais sujets, car Buckingham est bien ravissant!

—Mais enfin, ma petite, j'ai pourtant essayé de vous faire comprendre certaines choses depuis que vous lisez Walter Scott, et vous m'avez l'air de n'avoir absolument rien compris.

—Écoutez, mon cher curé, vos explications ne sont pas très claires, et il y a tant de vague dans ma tête!... Tout cela est bien singulier, continuai-je en rêvant. Enfin, expliquez-moi pourquoi l'amour excite votre indignation?

—Reine, dit le curé hors de lui, en voilà assez! Vous avez une telle manière de poser les questions qu'il est impossible de vous répondre. Je vous le dis très sérieusement, il y a des sujets dont vous ne devez pas parler et que vous ne pouvez pas comprendre, parce que vous êtes trop jeune.»

Le curé mit son chapeau sous son bras et s'enfuit. Je courus sur le pas de la porte et je criai:

«Vous direz tout ce que vous voudrez, mon cher curé, mais je connais bien l'amour; c'est la plus charmante chose du monde! Vive l'amour!»

Le curé resta deux jours sans venir au Buisson, si bien que, désolée de l'avoir tant taquiné, je m'acheminai le troisième jour vers le presbytère pour faire amende honorable. Je le trouvai dans sa cuisine, en face d'un maigre déjeuner qu'il dévorait avec autant d'entrain que d'appétit.

«Monsieur le curé, dis-je d'un ton relativement humble, vous êtes fâché?

—Un peu, petite Reine, vous ne voulez jamais m'écouter.

—Je vous promets de ne plus parler de l'amour, monsieur le curé.

—Tâchez, surtout, Reine, de ne pas penser à des choses que vous ne comprenez pas.

—Oh! que je ne comprends pas..., m'écriai-je en prenant feu immédiatement, je comprends très bien, et, en dépit de tous les curés de la terre, je soutiendrai que...

—Allons, interrompit le curé, découragé, vous voilà déjà en défaut!

—C'est vrai, mon cher curé, mais je vous assure qu'un curé n'entend rien à tout cela.

—Et Reine de Lavalle non plus. J'irai vous donner votre leçon aujourd'hui, ma petite.»

C'est ainsi que se termina la dispute la plus grave que j'aie jamais eue avec mon curé.

Cependant, les jours s'écoulant et Paul de Conprat ne revenant pas, mon système nerveux s'ébranla et manifesta une irritabilité de mauvais augure. Un mois après l'aventure mémorable, j'avais perdu mes espérances, ma quiétude, et, l'ennui aidant, je tombai dans une morne tristesse.

C'est alors que le curé se brouilla avec ma tante, qui le mit à la porte.

Assise sous la fenêtre du salon, j'entendis la conversation suivante:

«Madame, dit le curé, je viens vous parler de Reine.

—Pourquoi cela?

—Cette enfant s'ennuie, madame. La visite de M. de Conprat a ouvert à son esprit des horizons déjà éclaircis par les quelques romans qu'elle avait lus. Il lui faut de la distraction.

—De la distraction! Où voulez-vous que je la prenne? Je ne peux pas remuer, je suis malade.

—Aussi, madame, je ne compte pas sur vous pour la distraire. Il faut écrire à M. de Pavol et le prier de prendre Reine chez lui pendant quelque temps.

—Écrire à M. de Pavol!... certes non! La petite ne voudrait plus revenir ici.

—C'est possible, mais c'est là une considération secondaire dont on s'occupera plus tard. Ensuite, elle est appelée à vivre un jour ou l'autre dans le monde, il me paraît nécessaire qu'elle change sa manière de vivre et voie beaucoup de choses dont elle n'a pas la moindre idée.

—Je n'entends pas cela, monsieur le curé, Reine ne sortira pas d'ici.

—Mais, madame, repartit le curé qui s'échauffait, je vous répète que c'est urgent. Reine est triste, sa tête est vive et travaille beaucoup, je suis certain qu'elle s'imagine être éprise de M. de Conprat.

—Ça m'est égal! dit ma tante, qui était bien incapable de comprendre les raisons du curé.

—On a écrit que la solitude était l'avocat du diable, madame, et c'est parfaitement vrai pour la jeunesse. La solitude est contraire à Reine; un peu de distraction lui fera oublier ce qui n'est, en somme, qu'un enfantillage.»

«Qu'un curé a de drôles d'idées! pensai-je. Traiter légèrement une chose si sérieuse et croire que j'oublierai un jour M. de Conprat!»

«Monsieur le curé, reprit ma tante de sa voix la plus sèche, mêlez-vous de ce qui vous regarde. Je ferai à ma tête, et non à la vôtre.

—Madame, j'aime cette enfant de tout mon cœur et je n'entends pas qu'elle soit malheureuse! répliqua le curé sur un ton que je ne lui connaissais pas. Vous l'avez enterrée au Buisson, vous ne lui avez jamais donné la moindre satisfaction, et je puis dire que, sans moi, elle eût grandi dans l'ignorance, l'abrutissement, et qu'elle eût été une petite plante sauvage ou étiolée. Je vous le répète, il faut écrire à M. de Pavol.

—C'est trop fort! s'écria ma tante, furieuse; ne suis-je pas la maîtresse chez moi? Sortez d'ici, monsieur le curé, et n'y remettez pas les pieds.

—Très bien, madame, je sais maintenant ce que je dois faire, et je vois clairement aujourd'hui que, si je n'ai pas agi plus tôt, c'est que j'étais aveuglé par le plaisir égoïste de voir ma petite Reine constamment.»

Le curé me trouva dans l'avenue tout éplorée.

«Est-il possible, mon bon curé!... Mis à la porte à cause de moi!... Qu'allons-nous devenir si nous ne nous voyons plus?

—Vous avez entendu la discussion, mon petit enfant?

—Oui, oui, j'étais sous la fenêtre. Ah! quelle femme! quelle...

—Allons, allons, du calme, Reine, reprit le curé, qui était tout rouge et tout tremblant. Ce soir même, j'écris à votre oncle.

—Écrivez vite, mon cher curé. Pourvu qu'il vienne me chercher tout de suite!

—Espérons-le», répondit le curé avec un bon sourire un peu triste.

Mais différents devoirs l'empêchèrent d'écrire le soir même à M. Pavol, et, le lendemain, ma tante, qui luttait depuis quelques semaines contre la maladie, tombait dangereusement malade. Cinq jours plus tard, la mort frappait à la porte du Buisson et changeait la face de ma vie.