WeRead Powered by ReaderPub
Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia cover

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 26: I
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The volume contains two linked novellas set in rural France; the first is narrated by a diminutive, proud young woman raised by an overbearing aunt and educated by a kindly parish priest, tracing domestic scenes, lessons, disputes, and the narrator's developing independence and wit. The second follows a young woman whose solemn vow becomes the pivot of a tale of personal conviction, emotional conflict, and moral choice. Both pieces emphasize provincial life, interpersonal tensions, the influence of religion and education, and the narrator's observations on social manners, mixing gentle satire, sentimental reflection, and episodic storytelling.

—Pensons à autre chose, petite Reine.

—Est-ce possible, mon cher curé? Si vous saviez combien je l'aime! Il n'a pas de défauts, je vous assure!»

Une fois lancée sur ce chapitre, nulle puissance humaine ou surnaturelle n'aurait pu m'arrêter, d'autant qu'au Pavol j'étais obligée de dissimuler mes idées. Je parlai si longtemps que le malheureux curé était tout étourdi.

Nous passâmes la soirée à bavarder et à nous disputer. Le curé mit en œuvre tout son talent oratoire pour me prouver que la résignation est une vertu remplie de sagesse et facile à acquérir.

«Mon curé, répondais-je d'un air grave, vous ne savez pas ce que c'est que l'amour.

—Croyez-moi, Reine, avec de la bonne volonté vous oublierez et surmonterez aisément cette épreuve. Vous êtes si jeune!»

Si jeune!... c'était là son refrain. Ne souffre-t-on pas à seize ans comme à n'importe quel âge? Ces vieillards sont étonnants!

De mon côté, je répétais en secouant la tête:

«Vous ne comprenez pas, mon curé, vous ne comprenez pas!»

Le lendemain, pendant qu'il me promenait dans son jardin, je lui dis:

«Monsieur le curé, j'ai ruminé une idée, cette nuit.

—Voyons l'idée, ma petite.

—J'ai envie que vous veniez à la cure du Pavol.

—On ne peut pas prendre la place des autres, Reine.

—Le desservant du Pavol est vieux comme Hérode, monsieur le curé; il vieillit beaucoup, et je surveille les signes de son affaiblissement avec une tendre sollicitude. Ne seriez-vous pas content de le remplacer?

—Évidemment si; cependant j'aurais du chagrin en quittant ma paroisse. Voilà trente-cinq ans que j'y suis, et je l'aime, maintenant.

—Maintenant! vous ne vous y êtes pas toujours plu?

—Mais non, Reine; vous savez combien c'est triste. Peut-être n'avez-vous jamais pensé que j'ai été jeune. Mes rêves n'étaient pas précisément les mêmes que les vôtres, mon petit enfant, mais j'aurais aimé une vie active; j'aurais aimé voir, entendre bien des choses, car je n'étais pas inintelligent et je désirais des ressources intellectuelles qui m'ont toujours manqué. Ensuite, avant de vous avoir dans mon existence, je ne possédais ni affection, ni amitié autour de moi. Mais on surmonte l'ennui et tous les chagrins, Reine, quand on le veut bien. J'étais bien heureux depuis longtemps avant votre départ du Buisson; j'avais oublié les longues journées si tristes et si mauvaises de ma jeunesse.»

Le bon curé regarda devant lui d'un air un peu rêveur, et moi, qui n'avais jamais songé en le voyant toujours gai, satisfait, qu'il avait pu souffrir dans un temps, je me sentis attendrie devant sa résignation si vraie, si douce, sans le moindre fiel.

«Vous êtes un saint, mon curé, dis-je en lui prenant la main.

—Chut! Ne disons pas de sottises, cher enfant. J'ai souffert d'une existence comprimée, mais c'est le sort, voyez-vous, de tous mes confrères dont l'esprit est jeune et actif. Je vous ai parlé de cela pour vous faire comprendre qu'on peut tout supporter, qu'on peut retrouver le bonheur, la gaieté, lorsque les épreuves sont passées et qu'on les endure avec courage.»

Je comprenais fort bien, mais le curé prêchait dans le désert. J'étais trop jeune pour n'être pas très absolue dans mes idées, et je me disais naturellement que, en fait de chagrins, rien n'est comparable à un amour malheureux.

«Si la cure du Pavol est libre un jour, je serais content d'y aller, Reine; seulement, ce changement ne dépend pas de moi.

—Oui, je sais, mais mon oncle connaît beaucoup l'évêque, il arrangera cela.»

Le curé me reconduisit à C... Quand il me vit installée dans l'élégant landau de mon oncle, il s'écria:

«Que je suis content de vous savoir à votre place, petite Reine! Cette voiture cadre mieux avec vous que la carriole de Jean.

—Vous me verrez bientôt dans un beau château, répondis-je. Je vais faire des neuvaines pour que le curé du Pavol s'en aille au ciel. C'est une idée très charitable, puisqu'il est vieux et souffrant. Vous aurez une belle église et une chaire, monsieur le curé, une vraie grande chaire!»

Les chevaux partirent, et je me penchai à la portière pour voir plus longtemps mon vieux curé, qui me faisait des signes d'amitié sans penser à mettre son chapeau sur sa tête, car une heureuse, une joyeuse espérance était entrée dans son cœur.

XVII

Cette visite au curé ne me fit qu'un bien momentané.

L'effet salutaire de ses paroles s'évanouit rapidement, je retombai dans mes idées noires, et mon oncle, tout en maugréant intérieurement contre les femmes, les nièces, leur mauvaise tête et leurs caprices, parlait de nous conduire à Paris, Blanche et moi, pour me distraire, lorsque, bien heureusement, les événements se précipitèrent.

A quelques jours de là, M. de Pavol reçut la lettre d'un ami qui lui demandait la permission d'amener au château un de ses cousins, un M. de Kerveloch, ancien attaché d'ambassade.

Mon oncle répondit avec empressement qu'il serait heureux de recevoir M. de Kerveloch et l'invita à déjeuner sans se douter qu'il courait au-devant de l'événement qui, en engloutissant son rêve, devait me ressusciter à la joie et à l'espoir.

Le surlendemain,—j'ai de bonnes raisons pour me rappeler éternellement ce jour fameux,—le surlendemain, il faisait un temps épouvantable.

Selon notre habitude, nous étions réunis dans le salon. Blanche, assise, rêveuse, près du feu, répondait par monosyllabes à M. de Conprat. Cet amoureux têtu, n'ayant pu supporter son exil, était réapparu au Pavol depuis quarante-huit heures. Mon oncle lisait son journal, et moi je m'étais réfugiée dans une embrasure de fenêtre.

Tantôt je travaillais avec une ardeur nerveuse, car j'avais une passion pour les travaux à l'aiguille; tantôt je regardais le ciel noir, la pluie qui tombait sans interruption; j'écoutais le vent rugir, ce vent de novembre qui pleure d'une façon si lamentable, et je me sentais fatiguée, triste, sans le moindre pressentiment heureux, quoique, dans le même moment, le bonheur accourût vers moi au trot précipité de deux beaux chevaux.

De minute en minute, et à la dérobée, je jetais un coup d'œil sur Paul. Il regardait Blanche avec une expression qui me donnait envie de l'étrangler.

«A-t-il l'air stupide, me disais-je, avec ses yeux grands ouverts, fixes, presque hébétés! Oui, mais si j'étais à la place de Blanche, s'il me contemplait de la même manière, je le trouverais charmant, plus séduisant que jamais. Ô bêtise, ô inconséquence humaines!»

Et je piquai mon aiguille avec tant de rage qu'elle se cassa tout net.

En cet instant, nous entendîmes une voiture approcher du château. Mon oncle plia son journal, Junon dressa l'oreille en disant: «Voilà une visite!» et, quelques secondes plus tard, on introduisait près de nous l'ami de mon oncle et son attaché d'ambassade.

Je ne sais pourquoi ce titre était inséparable, dans mon esprit, de la vieillesse et de la calvitie. Cependant, non seulement M. de Kerveloch sur son portrait, je n'avais jamais vu d'homme aussi bien physiquement.

Quand il entra, j'eus la pensée que sa belle tête renfermait des idées matrimoniales. Il avait trente ans; sa taille était assez élevée pour que Paul, auprès de lui, parût transformé en pygmée; son expression était intelligente, hautaine, et telle que personne, à première et même à seconde vue, ne lui eût octroyé l'auréole de la sainteté. Assez froid, mais courtois jusqu'à la minutie, il avait de grandes manières et une aisance qui subjuguèrent Blanche séance tenante.

M. de Kerveloch la regarda avec admiration, et lorsque, se levant pour partir, je le vis debout près d'elle, je constatai avec une joie secrète qu'il était impossible de voir un couple mieux assorti.

Chacun, je crois, fit à part soi la même remarque, car Paul nous quitta avec un visage assombri. Junon joua dix fois de suite la dernière pensée de Weber ou quelque chose d'aussi ennuyeux, indice chez elle d'une grande préoccupation, tandis que mon oncle nous observait l'une et l'autre d'un air soucieux et narquois. M. de Kerveloch vint déjeuner le lendemain au Pavol; trois jours après, il demandait la main de Blanche, et deux semaines avaient passé sur ce fait lorsque j'écrivis au curé:

«Mon cher curé, l'homme est un petit animal mobile, changeant, capricieux; une girouette qui tourne à tous les caprices de l'imagination et des circonstances. Quand je dis l'homme, j'entends parler de l'humanité entière, car ma personne est aujourd'hui le petit animal en question.

«Je ne suis plus désespérée, je n'ai plus envie de mourir, mon curé. Je trouve que le soleil a retrouvé tout son éclat, que l'avenir pourrait bien me réserver des joies, que l'univers fait bien d'exister, et que la mort est la plus stupide invention du Créateur.

«Blanche se marie, Monsieur le curé! Blanche se marie avec le comte de Kerveloch! Dieu, qu'ils se conviennent bien!... Et il s'en est fallu d'un fétu, d'un atome, d'un rien, qu'elle acceptât M. de Conprat!... Un homme qu'elle n'aimait pas et auquel elle reproche de trop manger! Trop manger... est-ce absurde, cette considération? et n'est-il pas rationnel de manger beaucoup quand on a bon appétit?—Si vous me demandez comment les événements ont ainsi tourné brusquement au Pavol, c'est à peine si je pourrai vous répondre. Je suis bouleversée, et tout ce que je puis vous dire c'est qu'un beau jour, un jour radieux,—non, il pleuvait à torrents, mais n'importe!—un jour, dis-je, M. de Kerveloch est arrivé ici, conduit par un ami de mon oncle. En le voyant entrer, j'ai deviné qu'il avait une idée de derrière la tête, deviné aussi qu'il plairait à Blanche, car il a toutes les qualités qu'elle rêvait dans son mari. M. de Kerveloch l'a regardée en homme qui sait apprécier la beauté, et, quelques jours après, il sollicitait l'honneur de l'épouser, comme disent mon oncle et l'étiquette.

«Junon est sortie de sa nonchalance habituelle pour déclarer avec chaleur que jamais beau chevalier ne lui avait autant plu et qu'elle refusait décidément M. de Conprat.

«Voilà, mon cher curé! C'est clair, simple, limpide, et depuis ce temps, je rêve aux étoiles comme par le passé; je mets la bride sur le cou de mon imagination, je la laisse trotter, trotter jusqu'à ce qu'elle ne puisse plus courir, et je danse dans ma chambre quand je suis toute seule. Ah! mon cher curé, je ne sais pourquoi je vous aime aujourd'hui dix fois plus qu'à l'ordinaire. Votre excellente figure me paraît plus riante que jamais, votre affection plus touchante, plus aimable, vos beaux cheveux blancs plus charmants.

«Ce matin, j'ai regardé les bois sans feuilles, qui me paraissaient frais et verts, le ciel gris, qui me semblait tout bleu, et, soudainement, je me suis réconciliée avec l'imagination. Je me repentirai toute ma vie de l'avoir traitée si vilainement l'autre jour. C'est une fée, mon cher curé, une fée remplie de charmes, de puissance, de poésie, qui, en touchant les choses les plus laides de sa baguette magique, les pare de sa propre beauté.

«Que le petit animal est donc changeant! Je n'en reviens pas. À quoi tiennent l'espérance, la joie? À quoi sert de se désoler, quand les choses s'arrangent si bien sans qu'on s'en mêle? Mais pourquoi suis-je si gaie quand rien n'est encore décidé pour mon avenir, et quand je réfléchis qu'il n'est pas possible d'aimer deux fois dans le cours de son existence? Quel chaos, mon curé! Il n'y a que des mystères en ce monde, et l'âme est un abîme insondable. Je crois que quelqu'un, je ne sais où, a déjà émis cette pensée, peut-être même l'ai-je lue pas plus tard qu'hier, mais j'étais bien capable d'en dire autant.

«Cependant, quand mon agitation s'apaise, mes idées joyeuses sont saisies d'une panique irrésistible; elles se sauvent, s'envolent, disparaissent, sans que souvent je puisse les rattraper. Car enfin il l'aime, Monsieur le curé, il l'aime! Le vilain mot, appliqué comme je l'applique en ce moment!

«Vous m'avez dit qu'il n'était pas rare d'être amoureux deux fois dans sa vie, mon curé; mais en êtes-vous sûr? Êtes-vous bien convaincu? L'amour attire l'amour, dit-on: s'il savait mon secret, peut-être m'aimerait-il? Vous qui êtes un homme de sens, Monsieur le curé, ne trouvez-vous pas que les convenances sont idiotes? Il suffirait probablement d'un aveu de ma part pour faire le bonheur de toute ma vie, et voilà que des lois, inventées par quelque esprit sans jugement, m'empêchent de suivre mon penchant, de révéler mes pensées secrètes, d'apprendre mon amour à celui que j'aime! À vrai dire, je ne sais quoi, au fond du cœur, m'obligerait également à garder le silence et... quand je vous disais que l'âme est un abîme insondable! Mon cher curé, je vois une procession d'idées noires qui s'avancent vers moi. Mon Dieu, que l'homme est mal équilibré!

«Sans doute, les circonstances modifient les idées. Mon oncle va jusqu'à prétendre que les imbéciles seuls ne changent jamais d'avis; mais en est-il du cœur comme de la tête?

«Éclairez-moi, mon vieux curé.»

Quand un projet était décidé, M. de Pavol n'aimait point tergiverser pour l'exécuter. Parlant de ce principe, il décida que le mariage de Blanche aurait lieu le 15 janvier.

La déception avait été rude pour lui; mais il eut d'autant moins l'idée de contrarier sa fille qu'il connaissait mon amour, qu'il était franc, loyal, sensé et incapable de s'entêter dans un rêve, lorsque le bonheur de sa nièce était en jeu.

Quant à Paul, il supporta son malheur avec un grand courage. Ainsi que la petite créature qui l'aimait si tendrement sans qu'il s'en doutât, il n'éprouvait pas la moindre velléité de passion farouche. Je certifie qu'il n'eut jamais l'idée d'empoisonner son rival ou de lui couper galamment la gorge dans quelque coin de bois solitaire et poétique.

Lorsqu'il sut ses espérances anéanties, il vint nous voir avec le commandant. Il tendit la main à Blanche en lui disant d'un ton franc et naturel:

«Ma cousine, je ne désire que votre bonheur, et j'espère que nous resterons bons amis.»

Mais cette façon d'agir en héros de comédie ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup de chagrin. Ses visites au Pavol devinrent très rares; quand je le voyais, je le trouvais changé moralement et physiquement.

Alors je pleurais de nouveau en cachette, tout en me mettant en rage contre lui. Il eût été si logique de m'aimer! si rationnel de voir que nos deux natures se ressemblaient énormément et que je l'aimais à la folie!

Vraiment, si les hommes étaient toujours logiques, le monde n'en irait pas plus mal, et le moral des gens non plus.

XVIII

Le 15 janvier, il faisait un temps superbe et un froid très vif. La campagne, couverte de givre, avait un aspect féerique. Junon, extrêmement pâle, était si belle dans ses vêtements blancs que je ne me lassais pas de la regarder. Je la comparais à cette nature froide et splendide qui, parée d'une blancheur éclatante, semblait s'être mise à l'unisson de sa beauté.

Après le déjeuner, elle monta chez elle pour changer de costume. Elle redescendit très émue; nous nous embrassâmes tous d'une façon pathétique, et en route pour l'Italie!

«Le beau moment, le beau moment!» disais-je en moi-même.

Mes émotions multiples m'avaient fatiguée et j'avais soif de solitude. Laissant donc mon oncle se débrouiller avec ses convives comme il l'entendrait, je pris un manteau fourré et m'acheminai vers un endroit du parc que j'aimais particulièrement.

Ce parc était traversé par une rivière étroite et courante; sur un certain point de son parcours, elle s'élargissait et formait une cascade que des pierres, habilement disposées, avaient rendue haute et pittoresque. À quelques pas de la cascade, un arbre était tombé, le pied d'un côté de la rivière, la tête sur l'autre berge. Il avait été oublié dans cette position, et lorsque, au printemps suivant, mon oncle voulut le faire enlever, il s'aperçut que la sève se manifestait par des rameaux vigoureux qui poussaient sur toute la longueur du tronc. Il fit jeter un autre arbre à côté du premier, relier les branches entre elles, planter des lianes que l'on fit courir sur les deux souches, et, le temps aidant, rameaux et lianes devinrent assez épais pour que mon oncle eût un pont rustique et original que l'on pouvait traverser avec le seul danger de s'empêtrer dans les branches et de tomber dans l'eau.

C'était cet endroit solitaire et assez éloigné du château que j'avais choisi pour théâtre de mes méditations. Je m'arrêtai près du pont chargé de givre, afin de réfléchir à l'avenir et d'admirer les énormes glaçons qui pendaient à la cascade, que la gelée avait arrêtée dans sa course.

Je ne sais depuis combien de temps je réfléchissais ainsi, sans me soucier du froid qui me piquait le visage, lorsque je vis s'avancer vers moi l'objet de ma tendresse, comme dirait Mme Cottin.

Cet objet paraissait mélancolique et de fort méchante humeur. Avec une canne que, dans un moment de distraction, il venait de dérober à mon oncle, il administrait des coups énergiques aux arbres qui se trouvaient sur son passage, et la poussière blanche qui les couvrait s'éparpillait sur lui.

Je lui tournais le dos à moitié, mais il est de notoriété publique que les femmes ont des yeux par derrière, et je ne perdais pas un de ses mouvements.

Arrivé près de moi, il croisa les bras, regarda la cascade immobile, le pont, les arbres et n'ouvrit pas la bouche. Occupée d'une petite branche de sapin que je venais de casser, je retenais mon souffle en le regardant de travers sans qu'il s'en aperçût.

«Ma cousine...

—Mon cousin?»

J'attendis quelques secondes la fin du discours. Mais voyant qu'il s'arrêtait là, je daignai faire une demi-volte vers l'orateur pour l'encourager.

Il fronça les sourcils et s'écria avec éclat:

«J'ai envie de me brûler la cervelle!

—Très bien, dis-je d'un ton sec, j'irai à votre enterrement.»

Cette réponse lui causa une telle surprise, qu'il laissa tomber ses bras et me regarda fixement.

«Vous ne m'empêcheriez pas de me suicider, ma cousine?

—Non, certainement, répondis-je avec tranquillité. Pourquoi me mêlerais-je de ce qui ne me regarde pas? J'aime la liberté, et si vous avez envie de quitter cette vallée de larmes... hé! mon Dieu, je ne lèverai pas un doigt pour vous en empêcher. Que chacun en cette vie agisse comme il lui plaît!»

Sur ce, je me remis à étudier ma branche de sapin, pendant que mon objet, déconcerté par la manière libérale avec laquelle j'envisageais son lugubre projet, avait une expression assez déconfite.

«Je pensais que vous aviez un peu d'affection pour moi, mademoiselle ma cousine. La première fois que vous m'avez vu, vous me trouviez si plaisant!

—Hélas! monsieur mon cousin, que signifie l'appréciation d'une petite campagnarde qui en est réduite à la société d'un curé, d'une tante grincheuse et d'une cuisinière revêche?

—Cela veut dire que vous m'accordiez vos faveurs simplement parce que je n'étais pas curé et que mon visage n'était pas tout à fait aussi fané que celui de Mme de Lavalle?

—Vous l'avez dit, beau cousin.»

Il me regardait d'un air furieux en tordant sa moustache avec dépit, et, prenant son chapeau avec humeur, il le lança sur le pont. Oh! que je comprenais bien les mouvements de son âme! Il était heureux, heureux de trouver un prétexte pour grogner et s'en prenait à moi de ses déceptions, de même que j'avais déchargé mes amertumes sur mes bonshommes en terre cuite et l'infortuné baron Le Maltour.

«Votre tante était horrible, mademoiselle, me dit-il brusquement.

—Mes beaux yeux faisaient compensation, monsieur, répondis-je sur le même ton.

—Et la jolie table, le joli couvert! Tout était mis de travers!

—Oui, mais quel dindon! Comment n'êtes-vous pas mort d'une indigestion? Je le croyais fermement, jusqu'au moment où je vous revis ici, mon Dieu... parfaitement en vie.

—Je sais qu'il est impossible d'avoir le dernier mot avec vous, mademoiselle. Je ne suis pourtant pas un cousin insupportable. Que vous ai-je fait?

—Mais rien du tout. J'en donne la preuve en promettant d'accompagner votre corps à sa dernière demeure.

—Mon corps! s'écria-t-il avec un frisson pénible. Je ne suis pas encore mort, mademoiselle. Apprenez que je ne me tuerai pas et que je pars pour la Russie.

—Bon voyage, monsieur mon cousin!»

Il s'était éloigné, et, le croyant parti pour bien longtemps, je croisai les mains avec découragement, et de grosses larmes roulaient dans mes yeux, quand je le vis revenir sur ses pas en courant.

«Voyons, Reine, ne boudons ni l'un ni l'autre. Pourquoi serions-nous fâ... Eh quoi! vous pleurez?

—Je pensais à Junon, dis-je en réussissant à parler d'un ton naturel.

—C'est vrai, petite cousine, vous allez être bien seule. Donnez-moi la main, voulez-vous?

—Volontiers, Paul.»

Hélas! il ne la baisa pas, mais il la serra avec mélancolie, car il pensait à une main plus belle qu'il avait rêvé de posséder.

Et il partit pour ne pas revenir.

Malgré le froid, auquel je ne songeais pas, je m'assis en pleurant près du pont, et, penchée sur la rivière, je voyais mes larmes tomber sur la glace.

«Parler de se brûler la cervelle, me disais-je, il faut qu'il l'aime prodigieusement! Je sais bien qu'il ne le fera pas, mais il est probablement aussi épris d'elle que moi de lui, et je sens bien que je ne pourrais jamais l'oublier. Est-ce niais, est-ce niais de devenir amoureux d'une femme qui lui convenait si peu, tandis que près de lui une petite...

—Que faites-vous là, Reine?» me dit mon oncle qui s'était approché de moi, sans que je l'eusse entendu marcher.

Je me levai vivement, honteuse de ne pouvoir cacher mon émotion.

«Comment, nous pleurons!

—Que les hommes sont bêtes, mon oncle!

—Profonde vérité, ma nièce! Est-ce cela qui fait couler vos larmes?

—Paul a envie de se brûler la cervelle, dis-je en pleurant.

—Le croyez-vous capable de se porter à cette extrémité?

—Non, répondis-je en souriant malgré mes larmes. La violence est certainement incompatible avec sa nature, mais son idée prouve que...

—Oui, je sais, ma nièce. Son idée prouve qu'il aime ma fille; mais croyez-moi, il l'oubliera bien vite, et quand il reviendra ici, nous ferons en sorte que son cœur ne s'égare plus.

—Vous pensez donc, mon oncle, qu'un homme peut aimer deux fois dans sa vie sans être un phénomène?»

M. de Pavol me caressa la joue en me regardant avec une commisération qui s'adressait autant à mon inexpérience qu'à mon chagrin.

«Pauvre petite nièce! les hommes qui aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille-Verte.

—Alors, mon oncle, l'homme est un vilain animal!» dis-je avec conviction.

Mais j'étais aussi enchantée qu'indignée, et je ne demandais qu'à profiter de la vilenie inhérente à la nature humaine.

«Cependant, Junon est si belle!

—Regardez ce pont que vous aimez tant, Reine. Avant que les branches et les plantes qui le couvrent aient reverdi Paul aura oublié, avant que les feuilles aient eu le temps de jaunir et de tomber de nouveau il sera revenu au Pavol et...»

Il sourit d'une façon expressive, puis s'en alla sans achever sa phrase, et, toute saisie, je le regardai s'éloigner en pensant que les oncles qui prédisent ainsi l'avenir avec tant d'aplomb sont vraiment des êtres bien singuliers.

«C'est fort bien, me dis-je en reprenant à pas lents le chemin de la maison, mais si son cœur change, il peut s'éprendre d'une femme dans ses voyages. Précisément on dit que les femmes russes sont très belles... Il faut l'envoyer chez les Esquimaux!»

Je me mis à courir de toutes mes forces, et j'arrivai devant la porte du château au moment où le commandant montait en voiture.

Je le pris par le bras et l'entraînai à l'écart.

«Commandant, Paul part pour la Russie?

—Oui, son voyage est décidé.

—J'ai pensé... si vous vouliez que... Enfin il serait mieux...»

Décidément c'était beaucoup plus difficile à dire que je ne l'avais supposé. Ma fierté faisait ses embarras et me prêchait le silence.

«Eh bien, chère enfant, parlez vite; je gèle là!

—Le sort en est jeté!» m'écriai-je à haute voix en frappant du pied.

Ma fierté et moi nous sautâmes le Rubicon, et je dis en baissant les yeux:

«Mon cher commandant, je vous en supplie, conseillez à Paul d'aller chez les Esquimaux.

—Pourquoi chez les Esquimaux?

—Parce que les femmes de ce pays-là sont affreuses, balbutiai-je, et que les Russes sont très belles.»

Le bon commandant releva mon visage tout rose de confusion et me répondit simplement:

«Soit, je lui conseillerai d'aller chez les Esquimaux.

—Que je vous aime! dis-je les larmes aux yeux en lui serrant la main. Mais dites-lui de ne pas rester longtemps dans les huttes de ces bonnes gens, de peur d'attraper du mal; il paraît que c'est une odeur atroce.»

Voyant arriver mon oncle, je m'enfuis en disant:

«Commandant, un homme d'honneur n'a que sa parole, tenez bien la vôtre!»

Je montai dans ma chambre avec la conviction très désagréable que j'avais amplement suivi l'exemple du gouvernement, et que je venais de fouler aux pieds tous les principes de la dignité.

Mais bah! si on ne s'aidait pas un peu dans la vie, comment pourrait-on se tirer d'affaire? Cette réflexion fit taire mes remords. Je m'installai à mon secrétaire et j'écrivis:

«Tout est fini, Monsieur le curé! Ils sont mariés, ils sont partis, heureux, ravis, et j'aurais donné dix ans de mon existence pour être à la place de Junon, avec celui que vous connaissez bien. Quand donc en serai-je là?

«Savez-vous ce que mon oncle m'a dit? Il affirme que les hommes qui aiment une seule fois dans leur vie sont aussi rares que le pic de l'Aiguille-Verte. Mon curé, mon cher curé, je vous en supplie, dites votre messe demain pour que M. de Conprat ne soit pas le pic de l'Aiguille-Verte.

«Au revoir, Monsieur le curé, j'espère que vous viendrez bientôt à la cure du Pavol.»

XIX

Le seul événement de la fin de l'hiver fut en effet l'installation du curé dans la paroisse du Pavol, et je n'insisterai pas sur le bonheur que nous eûmes à nous retrouver sans crainte d'une séparation prochaine.

C'était avec délices que je le voyais monter en chaire et prêcher d'un air réjoui sur l'iniquité des hommes. Puis il arrivait au château, comme jadis au Buisson, sa soutane retroussée, son chapeau sous le bras et ses cheveux au vent.

Nous reprîmes nos causeries, nos discussions et nos disputes. Le temps me paraissait bien long, et les lettres de Junon, qui respiraient le bonheur le plus complet, n'étaient pas faites pour me consoler et me faire prendre patience. Aussi allais-je sans cesse trouver le curé pour lui confier mes soucis, mes inquiétudes, mes espérances et mes révoltes contre l'attente que j'étais obligée de supporter.

Je savais que mon objet n'avait point, hélas! apprécié l'idée d'aller chez les Esquimaux. Il se promenait tranquillement à Pétersbourg, et les belles dames slaves me faisaient une peur terrible.

«Êtes-vous sûr qu'il ne tombera pas amoureux d'une Russe, monsieur le curé?

—Espérons-le, petite Reine.

—Espérons-le!.. Répondez donc d'une façon plus catégorique, mon curé. À quoi pensez-vous? Voyons! ce n'est pas possible qu'il s'éprenne d'une étrangère; dites-moi que ce n'est pas possible et qu'il m'aimera un jour.

—Je le désire ardemment, mon pauvre petit enfant; mais vous feriez mieux de supposer le contraire et d'en prendre votre parti.

—Vous me ferez mourir d'impatience avec votre résignation, mon cher curé.

—Ah! que vous avez peu de sagesse, Reine!

—La sagesse, à mon avis, consiste à vouloir le bonheur. Dites-moi qu'il m'aimera, mon curé, je vous en prie.

—Mais je ne demande pas mieux, mon cher enfant», répondait le curé, qui malgré son effroi pour la souffrance physique, eût bien été capable de suivre l'exemple de Mucius Scévola et de brûler sa main droite, si mon bonheur avait dépendu d'un tel sacrifice.

Néanmoins, malgré la joie de posséder mon curé, malgré la bonté de mon oncle et de tous ceux qui m'entouraient, je devenais extrêmement triste.

J'aimais à parcourir seule les allées du bois. J'aimais à rester pendant de longues heures près de la cascade, méditant sur notre dernière entrevue, songeant à ce que je ferais si je le voyais apparaître gai, charmant et les yeux pleins de cette expression qui m'avait tant plu au Buisson, et que depuis je ne lui avais pas revue pour moi!

Cet amour de la solitude se développait de jour en jour, et ma mélancolie grandissait en proportion. Enfin, je perdis peu à peu toute ma loquacité, et si M. de Pavol, depuis longtemps déjà, n'avait pas pris au sérieux mon amour, ce fait seul lui eût prouvé sa profondeur.

Six mois passèrent ainsi.

Un jour, l'anniversaire de mon arrivée au Pavol, j'étais assise dans le jardin du presbytère. Deux heures auparavant, une pluie d'orage avait rafraîchi l'atmosphère et arrosé les fleurs du curé. Il s'amusait à chercher des limaçons pendant que, sous l'influence de pensées agréables, j'appuyais la tête sur le mur près duquel mon banc était placé et me laissais posséder par de joyeuses espérances. Les gouttes d'eau, qui obligeaient les feuilles à se courber sous leur poids, troublaient seules en tombant mes réflexions, et l'odeur de la terre mouillée me rappelait les meilleures heures de ma vie.

De temps en temps, le curé me disait:

«C'est étonnant, tous ces limaçons! Croiriez-vous, Reine, que j'en ai déjà trouvé plus de cinq cents?»

Je relevais la tête nonchalamment et contemplais en souriant le bon curé qui continuait ses recherches avec ardeur. Puis je reprenais mes rêveries et je finis par tomber dans un demi-sommeil.

Je fus réveillée par le grincement de la barrière qui fermait la haie du jardin, et le son d'une voix pleine de gaieté me causa la plus violente secousse que j'eusse jamais ressentie.

«Bonjour, mon cher curé, comment allez vous? Combien je suis content de vous voir! Et Reine, où est-elle?»

Reine était toujours assise à la même place, dans l'impossibilité de dire un mot et de faire un mouvement.

«Ah! la voilà, s'écria Paul en s'approchant de moi à grandes enjambées. Chère petite cousine, que je suis heureux, mon Dieu, que je suis heureux de vous revoir!»

Il prit ma main et l'embrassa...

J'assure que ce qui se passa ensuite fut indépendant de ma volonté, et qu'il ne faut pas faire de suppositions malveillantes sur mon compte.

C'était de toutes mes forces, je l'affirme, que je luttais contre la tentation; mais quand je sentis ses lèvres sur ma main, quand je compris que cet acte n'était point inspiré par une galanterie banale, mais par un sentiment plus profond, quand je le vis se pencher sur moi et me regarder avec une expression inquiète, affectueuse, particulière, plus ravissante cent fois que celle qui m'avait tant fait songer... ce fut plus fort que mon énergie, et la fatalité, à laquelle je crois depuis ce moment-là, m'emporta et me jeta dans ses bras.

J'eus à peine le temps de sentir l'étreinte qui répondit à mon élan. Je me réfugiai, rouge et confuse, sur le banc, en cachant mon visage dans mes mains, non sans avoir entrevu la figure du curé, dont l'air à la fois stupéfait, effarouché, ravi, revint plus tard dans mes souvenirs.

«Chère Reine, murmura Paul à mon oreille, si j'avais connu votre secret plus tôt, je ne serais pas resté si longtemps loin de vous.»

Je ne répondis pas, parce que je pleurais.

Il prit de force une de mes mains et la retint dans les siennes, tandis que, saisie d'un accès de timidité comme je n'en avais jamais eu, je détournais la tête en essayant de la retirer.

«Laissez-la-moi, cette main si petite et si jolie; elle m'appartient maintenant. Tournez la tête de mon côté, Reine!»

Je regardai en face ces beaux yeux francs qui me souriaient, et je m'écriai:

«Dieu soit loué! mon oncle avait raison, vous n'êtes pas le pic de l'Aiguille-Verte.

—Le pic de l'Aiguille-Verte?... me dit-il, surpris.

—Oui, mon oncle prétendait..., mais n'importe! Qui donc vous a appris ce que vous ignoriez en partant?

—Mon père, M. de Pavol, et beaucoup de choses que je me suis rappelées depuis deux mois.

—Il est donc bien vrai que l'amour attire l'amour? dis-je innocemment.

—Rien n'est plus vrai, chère petite fiancée!» Oh! le doux nom! oui, nous étions fiancés, et nous gardâmes le silence pendant que le curé pleurait de joie, que des moineaux, sur le toit du presbytère, criaient d'une façon assourdissante, et que les limaçons, s'échappant de la prison où le curé les avait mis, couraient de tous côtés.

Bien certainement, le moineau n'est point un oiseau séduisant, son plumage est terne et laid, son cri manque de mélodie, et certaines personnes l'accusent d'être voleur et immoral, ce que je refuse de croire: je ne sache pas non plus que les limaçons aient jamais passé pour des animaux très poétiques; il n'en est pas moins vrai que, depuis l'instant dont je viens de parler, j'adore les moineaux et les limaçons.

J'étais dans le ravissement, je croyais rêver... Je ne me lassais pas de le regarder, d'écouter sa voix que j'aimais tant et de sentir ma main serrée dans la sienne. Cependant, malgré moi, le souvenir de celle qu'il avait aimée hantait mon esprit et troublait un peu ma joie, mais je n'osais pas lui en parler.

«Mon oncle sait que vous êtes ici, Paul?

—Oui, j'arrive du Pavol, et j'ai voulu absolument venir seul auprès de vous. Ce jardin mouillé ne vous rappelle-t-il rien, Reine?»

Je ne répondis pas directement à sa question, seulement je lui dis:

«Mais vous..., vous avez gardé un mauvais souvenir du Buisson?

—Moi! par exemple! jamais je n'ai passé une aussi bonne soirée!

—Oh! repris-je en le regardant en dessous, ma tante qui était horrible?

—Non, non, pas si horrible. Un peu commune, peut-être, mais vous n'en paraissiez que plus charmante.

—Et le couvert si mal mis! Tout était de travers!

—Je n'ai jamais si bien dîné. Cet intérieur délabré vous faisait valoir comme une fleur qui semble plus jolie, plus délicate, parce que le terrain dans lequel elle s'élève est laid et inculte.

—Vous êtes devenu poète dans votre voyage, dis-je en souriant.

—Non, du tout, petite Reine.»

Il passa mon bras sous le sien et m'emmena à l'écart.

«Non, pas poète, mais amoureux de vous, ma cousine. Écoutez bien; je vous aime dans toute la sincérité de mon cœur.»

Je savourai la douceur de ce mot et du regard qui l'accompagnait, en me disant intérieurement qu'il était bien heureux que les hommes fussent inconstants.

Mais ce changement me paraissait inouï, et je ne pus m'empêcher de murmurer:

«C'est bien certain, vous ne l'aimez plus du tout, du tout?

—Vous parlerais-je comme je le fais, s'il en était autrement? répliqua-t-il d'un ton sérieux. N'avez-vous pas confiance en ma loyauté?

—Oh! si», dis-je en croisant mes mains sur son bras dans un élan affectueux.

C'était bien vrai, car, après sa réponse, l'image de Blanche ne vint plus jamais me troubler. Je l'aimais sans la moindre arrière-pensée jalouse ou défiante, et il méritait cette confiance parfaite.

«Tenez, voilà mon père et M. de Pavol qui arrivent.

—Eh bien! ma nièce, que vous semble de ma prédiction?

—Vous êtes peu discret, mon oncle, dis-je en rougissant.

—C'est le commandant qui a révélé le secret, Reine; il le connaissait depuis longtemps.

—Oh! non, depuis huit mois seulement.

—Du premier jour que je vous ai vue, chère petite bru.

—Est-il possible!

—Et Paul n'est point allé chez les Esquimaux, reprit mon oncle en riant.

Qu'on est heureux de vivre au milieu de braves gens! Je sentis vivement ce bonheur en voyant avec quelle satisfaction ils jouissaient tous de ma joie, avec quelle délicatesse, quelle bonté ils me plaisantaient sur ce fameux secret que, sans m'en douter, j'avais jeté à tous les vents.

Alors commença cette époque ravissante des fiançailles, époque exquise à nulle autre pareille dans la vie. Rien ne remplace ce temps d'amour naïf, de foi, d'illusions complètes et d'enfantillages. Ah! que je plains ceux qui n'ont jamais aimé ainsi! Que je plains ceux que leur folie entraîne loin de l'ornière commune et des affections légitimes! Du reste, jamais, jamais, quelle que soit l'éloquence des gens qui voudront me convaincre, je ne croirai que l'amour vrai puisse exister sans avoir l'estime pour base première.

Nous passions nos jours les plus agréables au presbytère, sous la garde du curé. Nous le regardions trotter dans son jardin, attacher ses plantes à des tuteurs, arracher les mauvaises herbes et s'arrêter dans son travail pour lancer de notre côté un coup d'œil investigateur, afin de nous apprendre qu'il était un mentor sérieux.

Nous nous regardions en riant, car nous connaissions la sévérité de notre gardien débonnaire.

Je m'approchais de l'excellent homme pour m'extasier avec lui sur une fleur, un arbuste ou un fruit, et je lui disais:

«Mon curé, vous rappelez-vous le temps où vous vouliez me persuader que l'amour n'était pas la plus charmante chose du monde?

—Ah! mon petit enfant, je crois que Bossuet lui-même n'eût pu vous convaincre.

—Voyons, n'avais-je pas raison?

—Je commence à croire que si, répondait-il avec son bon, son charmant sourire.

Le jour de mon mariage se leva radieux pour moi. Jamais la voûte céleste ne m'avait paru plus splendide. Depuis lors, on m'a affirmé que le ciel était très couvert, mais je n'en crois rien.

Une foule sympathique se pressait dans l'église. On chuchotait:

«Quelle jolie mariée! comme elle a l'air heureux et tranquille!»

Il est certain que j'étais étonnamment calme.

Mais pourquoi me serais-je tourmentée? Mon rêve le plus cher s'accomplissait, un avenir de bonheur s'ouvrait devant moi, et pas la plus légère inquiétude ne venait m'agiter.

Je vis confusément quelques douairières qui souriaient sur mon passage, et je fus prise d'une immense pitié en songeant qu'elles étaient trop vieilles pour se marier.

L'orgue résonnait si joyeusement que, en ce moment, je revins un peu de mes préventions sur la musique. L'autel était paré de fleurs, étincelant de lumières, et tous les détails de l'arrangement, présidé par le goût artistique de Junon, charmaient mes yeux.

Mon mari passa l'anneau nuptial à mon doigt d'une main mal assurée, en mordant sa jolie moustache pour dissimuler le tremblement de ses lèvres. Il était bien plus ému que moi, et son regard me disait ce que j'aurais aimé à m'entendre répéter éternellement...

Et vraiment, on eût vainement cherché sur la terre, et dans toutes les autres planètes de l'univers, un visage aussi rayonnant que celui de mon curé.

FIN.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie,

Rue Garancière, 8.


LE VŒU DE NADIA


I

Le prince Roubine fumait sur la terrasse son cigare d'après-dînée; étendu dans un rocking-chair de bambou, il se balançait nonchalamment en regardant le paysage doré par les rayons du soir.

Sous ses yeux s'étendait le golfe; la rive droite s'estompait dans une vapeur rosée, où se dessinaient à peine en plus foncé les masses granitiques de la côte de Finlande; l'eau bleue venait clapoter doucement sur le rivage au bas de son jardin, dont les grandes avenues descendaient jusqu'à la mer. À droite, la ville de Péterhof s'étalait en amphithéâtre, déployant l'animation factice des villes d'eaux, où l'on se hâte de vivre pendant les trois mois de la belle saison; les bateaux à vapeur qui font le service de Pétersbourg fumaient et grondaient auprès de la longue estacade, déposant de nombreux passagers, venus pour entendre jouer la musique dans les jardins impériaux ou pour passer la soirée près de quelque ami: d'élégants uniformes d'officiers de toutes les armes parcouraient le quai; les robes claires des femmes semblaient autant de fleurs sur la sombre masse de verdure du parc, et toute l'exubérance de la vie mondaine russe semblait se résumer dans ce coin de terre.

À gauche, les villas clair-semées dans les feuillages, la côte fuyante qui semblait se dérober à l'étreinte de la mer, reposaient le regard et l'esprit.

Le prince était blasé sur le spectacle de la ville, peut-être l'était-il encore davantage sur celui de la mer et du paysage; mais sûrement il ne l'était pas sur le charme d'un café brûlant et délicieux, d'un cigare exquis, d'un fauteuil confortable; c'étaient des jouissances dont, loin de s'amoindrir, l'intensité semblait s'augmenter avec l'habitude; aussi s'étira-t-il dans son fauteuil avec un petit frisson de béatitude, au moment où sa tasse de café vint se poser comme par enchantement près de sa main.

—Oh! le vilain père, qui ne me dit pas merci! fit une voix railleuse en même temps qu'une douce main caressante se posait sur l'épaule de Roubine.

—C'est toi, Nadia? fit celui-ci en se retournant.

—Oui, c'est moi! Est-ce que votre café serait bon, s'il était versé par une autre main que la mienne?

Le prince prit la main de sa fille, l'examina attentivement, en fit tourner les bagues, puis regarda en souriant le joli visage penché vers lui, et répondit:

—Non! c'est clair! Que fait-on, ce soir?

—On va à la musique. Il y a une quantité de belles promesses sur le programme; les grandes eaux jouent, et on les éclaire à la lumière électrique... Avec cela, un superbe concert...

—Que de splendeurs! Alors nous y allons?

—Certainement! j'ai dit d'atteler pour neuf heures; la calèche et les chevaux isabelle.

—Très bien, fit nonchalamment l'heureux père. Assieds-toi, Nadia, tu m'empêches de voir un bateau qui arrive à Cronstadt.

La jeune fille se retourna vivement, mit la main sur ses yeux, que le soleil aveuglait, et regarda le grand navire, qui, après quelques manœuvres habilement exécutées, s'arrêta devant la forteresse de granit.

Un fourmillement de barques se produisit immédiatement alentour. Le prince allongea la main vers la longue-vue qui ne quittait pas cette place, et observa un moment le lointain.

—Je ne sais pas ce que c'est que ce bateau, dit-il après un mouvement d'attention.

—Quelque Allemand, dit négligemment sa fille.

Ils causèrent un instant de choses et d'autres, puis Roubine reprit sa longue-vue.

—Regarde donc, Nadia, dit-il, voici un petit yacht à vapeur qui vient ici!

En effet, un élégant bateau de plaisance traversait le golfe et se dirigeait à toute vapeur vers Péterhof; le pavillon flottait à l'arrière, trempant parfois dans l'eau bleue, et une flamme voltigeait au haut du mât.

—Je parie que c'est Korzof! s'écria joyeusement le prince: c'est Korzof! retour d'Allemagne. Il est venu par bateau pour se trouver à Péterhof dès son arrivée, et il s'est fait chercher par son yacht. Cela lui ressemble bien! Mais, Nadia, si c'est Korzof, il sera ici avant deux heures!

—Il ne lui faut pas si longtemps, dit tranquillement la jeune fille, qui tournait le dos au golfe.

—Accorde-lui le temps de faire un peu de toilette, fit observer son père.

—Il peut accomplir cette opération à bord de son yacht, répondit Nadia du même ton froid.

—Comme tu te montres indifférente! s'écria le prince en déposant la longue-vue et en regardant sa fille. Je m'étais figuré que tu avais beaucoup d'amitié pour lui!

—J'ai beaucoup d'amitié pour Dmitri Korzof, répliqua la jeune fille; mais mon amitié, vous le savez, mon père, ne s'exprime pas à la façon de celle des chiens, qui font cent tours en aboyant autour de l'objet de leur tendresse.

—Oui, je sais, tu es pour les sentiments concentrés, fit le prince avec un peu d'ironie.

Il reprit la longue-vue et observa la marche du yacht, qui se rapprochait rapidement.

—Attends, dit-il, nous allons bien savoir si c'est Korzof.

Un coup frappé sur un timbre placé sur la table appela un domestique. Roubine lui donna ses ordres et descendit de la terrasse dans le parterre situé à quelques marches au-dessous. De là une trouée habilement ménagée dans le sommet des arbres du jardin permettait de découvrir une partie du golfe.

Au bout de quelques instants, un pavillon gigantesque, qui portait sur fond rouge les armoiries des Roubine, se développa sur le toit de la villa, et monta majestueusement jusqu'au sommet de la hampe.

La détonation d'une petite pièce d'artillerie répondit à ce signal; Nadia put voir la fumée blanche s'envoler de l'arrière du yacht, et la flamme du mât monta et redescendit rapidement. À son tour, le pavillon princier descendit et remonta trois fois, puis s'abattit, comme un oiseau qui replie ses ailes, et disparut.

—C'est lui, fit joyeusement le prince. Il a répondu tout de suite! Je présume qu'il avait aussi sa longue-vue braquée sur la terrasse. Eh, Nadia?

Nadia ne répondit rien. Le coup de canon avait amené à ses joues pâles une rougeur légère. Elle se détourna et cueillit deux roses à un rosier véritablement fabuleux, produit unique et sans prix de la serre célèbre de Roubine, transplanté dans le parterre pour charmer les yeux et l'odorat pendant quelques jours, puis y mourir et se voir remplacé par un autre.

Une calèche attelée de deux chevaux bais, irréprochables de formes et d'allures, passa rapidement sur la route; le prince se retourna à temps pour les entrevoir ou plutôt les deviner à travers la grille.

—Et voilà l'équipage de Korzof qui va le chercher au débarcadère! C'est très-amusant. Dis, Nadia, le coup de canon n'était peut-être pas pour nous? C'était peut-être pour ses chevaux?

—Si les ordres n'avaient pas été donnés d'avance, répondit la jeune fille de son ton froid, on n'aurait pas eu le temps d'atteler si vite.

—Ah! très-judicieux! fit le prince en regardant sa fille du coin de l'œil.

Un de ses passe-temps favoris consistait à la taquiner discrètement, sans paraître y mettre d'intention, ce qu'il faisait à merveille.

—Changes-tu de toilette pour aller à la musique? reprit-il après un court silence, pendant lequel Nadia avait cueilli une poignée de fleurs, qu'elle laissa tomber à ses pieds quand elle se retourna pour l'écouter, ne gardant à la main que les deux roses.

Elle jeta un coup d'œil sur sa robe de batiste blanche, couverte de dentelles, et répondit par un signe de tête négatif.

—Je me suis habillée avant le dîner, ajouta-t-elle.

—Je le sais, mais je pensais que tu aurais peut-être modifié tes projets, continua le prince sur le même ton de léger persiflage.

—Pourquoi donc? demanda Nadia en le regardant bien en face, avec une lueur hautaine dans ses beaux yeux gris foncé.

—Je t'adore, ma fille chérie! fit l'heureux père en l'attirant à lui pour l'embrasser. Je suis un père terrible, je voudrais tout savoir...

—Vous savez tout! répondit-elle avec une franchise très-noble.

—Tout deviner, alors! continua Roubine en passant le bras de sa fille sous le sien, deviner avant que tu saches toi-même!

Nadia baissa la tête; le prince continua:

—Je suis à la fois ton père et ta mère, ma Nadia chérie; j'ai peur de ne pas t'aimer assez, ou de t'aimer mal, ou de t'aimer trop; si ton admirable mère vivait, je serais tranquille sur ton bonheur; mais puisque nous l'avons perdue, il faut nous aimer plus, d'abord, et puis avoir plus de confiance encore l'un dans l'autre... Mais je ne suis pas fait pour attirer ta confiance, Nadia...

—Oh! mon père! fit la jeune fille avec reproche, en s'inclinant pour baiser la main qui retenait la sienne.

—Je veux dire que je suis un père trop jeune, un peu taquin, que je ne suis pas l'homme absolument sérieux et patriarcal qui représente l'idéal du père; je n'ai rien du confesseur, moi, Nadia! j'ai plutôt l'air d'un camarade. C'est vrai! Au milieu de ces jeunes gens qui te font la cour, je me sens aussi jeune qu'eux, et quand ils te font un compliment, pour te dire que tu es gracieuse ou spirituelle, je me dis souvent qu'ils le font mal et que je le ferais mieux, avec plus de grâce et parfois plus de vérité. Avoue, Nadia, que je suis un père bien bizarre!

—Du tout! reprit la jeune fille en levant vers le prince son beau regard plein de tendresse filiale; vous êtes un père adorable et un père adoré.

—Et toi, tu es la plus charmante des filles! répliqua Roubine en la regardant avec orgueil.

En effet, Nadia Roubine était une des plus belles personnes de la cour. Grande et mince, avec cette flexibilité de roseau qui est un si grand charme chez les jeunes filles russes, elle portait fièrement la lourde et épaisse couronne de cheveux brun doré qui paraît sa tête; ses yeux magnifiques n'avaient jamais menti: quand la politesse l'obligeait à se taire, ils protestaient en dépit d'elle contre cette violation, de la vérité. Sa bouche, un peu grande, était d'un dessin ferme et pur, et son sourire découvrait des dents larges, légèrement écartées, mais parfaites de forme et de couleur. Avec cela, la jeune princesse Roubine possédait un sentiment artistique naturel qui lui faisait redouter les excès de mauvais goût dans sa toilette et dans tout ce qui l'approchait; aussi ne manquait-elle ni de flatteurs ni d'envieux.

Ils s'étaient arrêtés sur la terrasse, et Nadia regardait la mer, qui changeait de couleur à la lueur décroissante du jour, lorsqu'une voiture s'arrêta devant la villa, et les chevaux, devenus soudain immobiles, firent danser le métal de leurs gourmettes.

Presque au même instant, Dmitri Korzof apparut dans l'embrasure de la porte vitrée qui communiquait avec la terrasse.

—Bonjour, prince, dit-il; j'ai aperçu votre signal; je me permets de venir vous remercier.

Il s'inclina devant la jeune fille, qui lui présentait sa main, et la porta respectueusement à ses lèvres.

—Rentrant au logis après une absence de quatre mois, dit-il, vous ne pouvez pas vous figurer combien la vue de votre pavillon m'a fait battre le cœur.

—Plus que celle du pavillon national? demanda la jeune fille en fronçant légèrement le sourcils.

—Ce n'était pas du tout la même chose, répondit le nouvel arrivé avec un sourire lumineux qui seyait fort bien à son visage intelligent et brave: le pavillon russe, c'était la patrie; le vôtre, princesse, c'était... c'était l'amitié.

—Il n'a pas osé dire la famille! fit le prince en riant, pendant que Korzof rougissait et que Nadia détournait la tête d'un air mécontent. Il n'a pas osé, parce qu'il a une sœur féroce qui est jalouse de tous ses amis! Toujours jalouse, la comtesse, eh?

—Toujours et plus que jamais, répondit Korzof en riant aussi. Mais cela ne m'empêche pas, cher prince, de vous aimer comme un parent; au fond, ma sœur le sait bien, et elle en est enchantée. Je ne vous demande pas comment vous vous portez? L'air de la mer vous sied à merveille, princesse.

—Quel aplomb d'appeler ça la mer! fit Roubine: un petit bras de golfe, sans marées...

—Mais non sans tempêtes, interrompit le jeune voyageur. Voyons, prince, soyez indulgent, et laissez le monde s'arranger de ce qu'il a. C'est de la philosophie, cela, n'est-ce pas, princesse?

Nadia sourit et ne répondit pas.

—Vous viendrez à la musique, tantôt? demanda Roubine, au moment où Korzof allait les quitter.

—Certainement! Sans cela je ne me serais pas tant pressé. Je passe chez moi, pour y jeter un coup d'œil, et je vous rejoins. Vous y allez sans doute?

Nadia fit un signe de tête affirmatif. Le jeune homme s'inclina devant elle, serra la main de son père, et l'instant d'après la calèche passa devant la grille du jardin, au grand trot de ses superbes chevaux.

Roubine regarda sa fille du coin de l'œil; elle paraissait très calme; une légère rougeur teintait ses joues, ordinairement d'un ton mat.

—Comment le trouves-tu? demanda-t-il en passant le bras de Nadia sous le sien.

—Mais, mon père... comme à l'ordinaire, répondit-elle tranquillement. Un peu hâlé, mais c'est assez naturel; on dit qu'un voyage en mer produit toujours cet effet.

Le prince, désappointé, quitta le bras de sa fille et fit deux pas vers le salon.

—Voulez-vous un peu de musique, mon père? lui dit-elle en le rejoignant aussitôt.

—La calèche est avancée, dit un valet de pied sur le seuil du salon.

Nadia mit un coquet chapeau de paille, s'enveloppa d'un léger burnous brodé d'or et monta dans une élégante voiture basse, que connaissait bien toute la brillante jeunesse de Péterhof. Son père s'assit auprès d'elle, et ils roulèrent vers le parc, entraînés rapidement par deux chevaux isabelle, uniques en Russie cette année-là, et sans prix.

II

Le soleil allait se coucher: en ces jours, les plus longs de l'année, il ne disparaît de l'horizon que vers neuf heures et demie; ses derniers rayons d'or rouge, colorant les coupoles du palais, enfilaient une haute avenue et venaient illuminer le Samson colossal terrassant le lion, qui semble taillé dans un bloc d'or massif, au milieu d'une vaste pièce d'eau.

Tout à coup, un grondement sourd se fit entendre, et une énorme masse d'eau s'élança vers le ciel tout d'une poussée, jaillissant de la bouche du monstre, puis retomba en gerbe dans le bassin. Un bruit d'eaux courantes se répandit dans tout le parc, et l'orchestre militaire, placé devant le château, au milieu des parterres, fit entendre son premier accord solennel.

C'est une fête dont la répétition a blasé ceux qui en sont les témoins presque journaliers; mais Nadia n'était pas blasée. Tout en vivant au milieu d'un luxe tel que bien peu le connaissent, elle avait conservé une fraîcheur d'impressions rare parmi les jeunes filles de son âge et de sa condition. Assise sur une chaise, au milieu d'un groupe d'adorateurs, elle regardait se détacher sur la mer bleue, sur le ciel déjà gris perle, la colonne gigantesque d'écume et de poussière d'eau transparente que lançait le lion doré. Dans les jeux de la lumière et de l'ombre, elle trouvait un charme captivant, qui berçait la mélancolie de ses pensées secrètes.

Autour d'elle bruissait la vie mondaine: les belles promeneuses, aimables et coquettes, s'installaient pour jouir de la fraîcheur du soir, avec un bruit de soie froissée qui évoquait des idées de richesse et de bien-être; les éperons des officiers de la garde faisaient entendre un cliquetis sonore, et les dragonnes d'or filé retentissaient sur le métal du fourreau de leurs sabres. Le roulement continu des équipages, assourdi par une épaisse couche de sable, résonnait comme un tonnerre lointain; l'orchestre continuait l'ouverture d'Euryanthe, qui parle si bien des forêts et des solitudes, et sans entendre les propos futiles, qui s'échangeaient auprès d'elle, Nadia, les yeux perdus au ciel lointain, regardait s'allumer, dans l'azur clair encore, la première étoile.

Elle jouissait profondément de toutes ces choses exquises, fruits d'une civilisation brillante; le contraste d'un luxe artificiel avec la richesse impérissable de la nature, le froissement des étoffes soyeuses sous le murmure insensible des grands tilleuls, l'éclat du bronze doré sur la demi-teinte opaline de la mer qui formait le fond de ce magnifique tableau, doublaient la puissance de ses impressions. Mais, tout en éprouvant le bien-être de cette jouissance artistique, elle ne pouvait s'empêcher de se souvenir d'autres tableaux; ses lectures et la tendance générale de son esprit la portaient à songer à ceux qui travaillent obscurément pour produire l'or qui paye ces plaisirs et les matériaux qui les composent. Privée trop jeune de sa mère, qui eût su mettre plus de mesure dans ses enseignements, Nadia, élevée par une institutrice anglaise, stricte observatrice des lois du devoir et de la morale, avait pris d'elle un amour du peuple, une sympathie pour ses souffrances, qui, peu à peu exagérée par sa tendance naturellement enthousiaste, avait pris la force et l'empire d'une idée fixe.

Le bien qu'elle faisait autour d'elle ne lui suffisait pas: pendant les années de son adolescence, sa bourse, sans cesse remplie par son père, s'était sans cesse vidée dans des mains plus avides que méritantes. Quelques désillusions dans cette voie lui inspirèrent le désir d'attaquer le mal dans sa source, au lieu de chercher à l'amoindrir dans ses effets. Nadia fit alors comme la plupart des jeunes filles riches de son époque; elle eut à la campagne son école du dimanche, où les enfants des villages voisins furent attirés par la promesse de récompenses; elle fut au nombre des fondatrices d'une crèche, d'un orphelinat, d'une maison de refuge. Son nom figura sur toutes les listes de charité à côté de sommes considérables; mais, avant d'avoir dix-neuf ans, elle connaissait l'inanité de ces œuvres, entreprises à grands frais par des femmes inexpérimentées, qui dépensent dix fois la somme nécessaire pour faire le bien et n'obtiennent qu'un résultat parfois nul, toujours médiocre, faute de savoir ou de vouloir écarter toute ostentation ruineuse et inutile.

—Et vous, princesse, en êtes-vous, du nouvel orphelinat? dit une voix près d'elle.

Elle était si loin de Péterhof et du parterre, qu'elle ne put s'empêcher de tressaillir.

—Pardon, répondit-elle en se remettant. Je pensais à autre chose. De quoi parliez-vous?

—Du nouvel orphelinat fondé par la comtesse Brazof; elle a acheté une maison au vieux Pétersbourg, pour y recevoir les filles d'ouvriers qui resteraient orphelines. Vous en êtes sans doute?

—Non, répondit Nadia.

—Pourquoi? s'il m'est permis toutefois, princesse, de vous adresser cette question, reprit le jeune aide de camp qui l'avait interrogée.

—Parce que toutes ces histoires-là finissent de même. Ou bien on n'a pas d'orphelines, je ne sais pas pourquoi; ou bien on n'a pas d'employés, parce qu'ils volent ou sont incapables; ou bien on n'a pas d'argent, parce que les personnes charitables se lassent d'en donner, voyant que cela n'avance à rien. Je ne suis pas pour les charités collectives.

Un murmure d'approbation s'éleva du sein du groupe. Nadia eût dit exactement le contraire, que l'approbation eut été la même. Il y avait là une demi-douzaine de jeunes officiers de la garde, un général-major de trente-deux ans et deux attachés au ministère des affaires étrangères, qui étaient absolument abrutis par l'adoration que leur inspirait la jeune princesse.

—Vous êtes si bonne, princesse! s'écria le général, vous faites plus de bien à vous seule...

—Chut! fit la jeune fille en portant son éventail à ses lèvres, respectez la musique!

La cour de Nadia tomba aussitôt dans un recueillement profond, et tout le monde s'appliqua à écouter avec l'attention la plus soutenue le pot pourri quelconque qu'exécutait l'orchestre militaire. Nadia échangea un coup d'œil railleur avec son père, confident de toutes ses malices, et ils se sourirent à la dérobée, puis reprirent l'apparence du sang-froid.

Deux ou trois dames s'approchèrent et causèrent un instant avec Nadia. La comtesse Mazourine, sa tante, vint s'asseoir auprès d'elle comme elle faisait d'ordinaire. C'est une dame d'honneur de la défunte impératrice, une femme d'un grand cœur et d'un esprit fort sensé, qui remplaçait autant que possible près de sa nièce la mère morte trop tôt. La conversation continua par accès, au gré des caprices de la jeune fille, qui causait pendant les morceaux de musique qui ne lui plaisaient pas et qui ordonnait le silence pour les autres.

Les étoiles envahissaient rapidement le ciel toujours pâle, et la soirée s'avançait; dix heures venaient de sonner, Korzof s'approcha du groupe où trônait la jeune princesse.

—Enfin! dit Roubine, je pensais que vous nous feriez faux bond.

—Je vous cherche depuis une demi-heure. Vous avez changé le lieu de vos audiences, mademoiselle? Jadis, l'an dernier, veux-je dire, on vous trouvait plus près de l'orchestre.

—On est mieux ici, c'est presque une solitude, et plus je vis, plus j'aime la solitude, répondit Nadia.

—Elle ne sera jamais où l'on vous trouve! fit galamment l'aide de camp.

Nadia sourit d'un air dédaigneux et remercia d'un léger signe de tête. Korzof s'était assis en face d'elle; à la lueur de ces soirées de juin, il pouvait lire comme en plein jour sur le visage de la jeune fille.

—Quelles nouvelles? demanda-t-il à son plus proche voisin. Je suis depuis quatre mois sans communications avec le monde civilisé. Ces voyages en bateau à vapeur sont presque la prison, sous ce rapport-là.

—En prison, on fait passer au moins une lime pour scier vos barreaux, n'est-ce pas? fit Roubine, qui se sentait gai depuis l'arrivée du jeune homme dans leur cercle.

—Oui, il y a cela, reprit Korzof, et puis enfin, si l'on est condamné, c'est pour quelque chose, et cela vous occupe; tandis qu'à bord d'un navire...

—Il vous arrive donc de ne savoir à quoi penser? demanda Nadia en relevant la tête pour regarder son interlocuteur. Vous n'avez pas en vous, ni au dehors, de quoi vous occuper l'esprit?

—Je vous demande pardon, mademoiselle, j'ai l'esprit et le cœur pleins de choses graves; mais comme elles ne sont point encourageantes,—ni encouragées,—ajouta-t-il plus bas, ces pensées sont des compagnes sans gaieté. Dites-moi donc ce qu'on fait dans le monde; qui meurt, naît ou se marie?

—Peu de morts, et pas intéressantes, repartit le prince; pas de naissances, que je sache; mais des mariages,—tant qu'on en voudra. Olga Rézine épouse Bachmakof; Moraline épouse mademoiselle Kouref... attendez... Natacha Doubler épouse le vieux Serguinof...

—Mariage d'amour? demanda Korzof en souriant.

La voix de Nadia s'éleva un peu tremblante de colère ou d'émotion.

—Autant d'un côté que de l'autre, dit-elle.

La musique se taisait en ce moment; ils étaient loin des conversations bruyantes; le seul bruit qui accompagnât sa voix était celui des eaux jaillissantes, retombant en pluie dans les bassins.

—Natacha épouse un vieux mari parce qu'il lui apporte sa fortune, et Serguinof épouse la jeune fille parce qu'elle est belle, bien élevée, et qu'elle va lui faire un intérieur agréable pour ses vieux jours. C'est un mariage d'intérêt... les autres aussi. Ce sont des fortunes qui s'unissent, rien de plus. Est-ce que Olga ne devrait pas avoir honte, elle qui a un million de dot, d'épouser Bachmakof qui en a un et demi? N'y a-t-il donc plus, sur la terre, d'hommes jeunes et intelligents, de filles généreuses et désintéressées, pour que tout mariage soit un trafic ou un placement à de gros intérêts?

—Permettez, princesse, dit le général-major en se rengorgeant; la richesse serait-elle, dans vos idées, un obstacle aux sentiments?

—Ce n'est pas cela que je veux dire, fit Nadia avec quelque impatience, et vous le savez bien! Une fois que ces couples s'aiment ou croient s'aimer, ils se marient... Mon Dieu! c'est très-naturel, et ils font très-bien; ils n'ont d'ailleurs rien de mieux à faire! Mais que voulez-vous qu'ils deviennent ensuite? Quel avenir leur est réservé, à ces êtres qui n'ont rien à faire dans la vie que de s'amuser partout où l'on s'amuse et de s'ennuyer à la maison, quand ils sont seuls? Tant qu'ils sont jeunes, à force de se traîner réciproquement au bal, au théâtre, à l'étranger, à Karlsbad ou à Monaco, ils passent le temps tant bien que mal; puis, quand ils sont vieux, ils soignent leur goutte ou leur maladie de foie. Croyez-vous qu'ils s'aiment alors, quand ils sont lassés, écœurés l'un de l'autre? croyez-vous qu'ils se souviennent de leur jeunesse, du temps où ils croyaient s'aimer?

Elle haussa les épaules avec dégoût.

—Nadia, lui dit sa tante avec douceur, tous les mariages ne sont pas tels que tu les dépeins!

—Vous avez raison, ma tante! Il y a les gens qui se séparent, parce que la vie en commun leur est intolérable, ou bien parce que... Mais j'oublie que je suis une demoiselle bien élevée, et que certains sujets de conversation me sont interdits.

—Nadia! fit doucement son père avec un accent de tendre reproche.

Elle allait parler, lorsque les cors anglais jouèrent une phrase mélodieuse qui la fit tressaillir.

—Écoutez! dit-elle.

On écouta. La phrase se déroula avec une grâce et une souplesse infinies, parcourant l'orchestre comme un ruban de lumière qui se glisserait à travers la trame instrumentale; puis elle se perdit, comme il arrive trop souvent, dans une explosion bruyante et banale. Nadia releva la tête, qu'elle tenait baissée pour mieux entendre, et ses yeux rencontrèrent le regard de Korzof.

—Quel serait donc votre idéal du mariage, princesse? dit-il doucement, mais d'une voix, nette.

La jeune fille le regarda avec une sorte de défi.

—Je voudrais, dit-elle avec plus de force qu'elle n'en apportait d'ordinaire à de simples conversations mondaines, je voudrais que chaque être humain eût un but dans la vie: que ce soit l'art, la poésie, la science, peu importe. Je voudrais qu'un homme ne se contentât pas de vivre heureux et de dépenser son argent, l'argent qui lui vient de la sueur de ses paysans ou du travail de ses pères, d'une façon quelconque, satisfait d'en donner une part à ceux qui n'ont rien. Je voudrais qu'il fît quelque chose, qu'il fût quelqu'un; je voudrais que ce fût aussi vrai pour les femmes que pour les hommes; celles-ci ne peuvent payer de leur personne, suivant les lois de notre société! Soit. Qu'au moins leur fortune soit pour elles un moyen de faire le bien, que toute héritière appelle à elle par le mariage un homme pauvre et intelligent... En agissant ainsi, elle rachètera son péché originel, sa fortune, qui la met d'avance au rang des inutiles!