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Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia cover

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 30: V
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About This Book

The volume contains two linked novellas set in rural France; the first is narrated by a diminutive, proud young woman raised by an overbearing aunt and educated by a kindly parish priest, tracing domestic scenes, lessons, disputes, and the narrator's developing independence and wit. The second follows a young woman whose solemn vow becomes the pivot of a tale of personal conviction, emotional conflict, and moral choice. Both pieces emphasize provincial life, interpersonal tensions, the influence of religion and education, and the narrator's observations on social manners, mixing gentle satire, sentimental reflection, and episodic storytelling.

Un chœur de réprobation s'éleva autour de Nadia.

—Oh! princesse! vous le dites, mais vous ne le feriez pas! s'écria l'un des attachés au ministère.

Nadia se leva et promena sur ceux qui l'entouraient un regard assuré.

—Moi? Vous ne me connaissez pas! Eh bien, je le jure en présence de vous tous, qui en êtes témoins, puisque le ciel a voulu me faire riche et de haute naissance, je n'épouserai qu'un homme sans fortune; mais, par son mérite et ses talents, il se sera fait une position honorable. Je le jure!

Elle étendit sa main droite vers le ciel et la mer, pour les prendre à témoin de son serment.

—Nadia! fit son père frappé au cœur.

—Je l'ai juré, mon père, répéta la jeune fille; mais vous savez bien que je ne contrecarrerai pas vos désirs; je saurais vivre et mourir près de vous, sans désirer d'autre bonheur.

La musique avait fini de jouer, la foule se dispersait, et le roulement des équipages avait recommencé. Les eaux cessèrent de se faire entendre, et le silence régna sous les grands arbres.

—Princesse, dit tout bas Korzof, j'aurais à vous parler; daignerez-vous m'accorder un moment d'entretien?

—Quand il vous plaira, fit Nadia, les yeux encore pleins d'une flamme hautaine.

Son cercle d'adorateurs l'escorta jusqu'à sa voiture, où elle monta avec sa tante, pendant que Roubine s'asseyait aux côtés de Korzof, qui lui avait proposé de l'accompagner. Les calèches s'éloignèrent, laissant les adorateurs un peu penauds.

—Quelle personne extraordinaire! s'écria le général, quand elle eut disparu.

—Vous savez, général, repartit l'aide de camp, ce sont des paradoxes: il ne faut pas y faire attention!

III

Le lendemain de ce jour mémorable fut, comme le sont souvent les lendemains de fête, une journée triste et grise; dès l'aube, les gouttes de pluie s'acharnaient à battre les vitres; à onze heures, il fut évident que tout espoir de beau temps était perdu.

Nadia descendit à ce moment de sa chambre, située au premier. Elle savait que son père aimait à se lever tard, et elle avait à cœur de ne pas se montrer devant lui dans les appartements du rez-de-chaussée, afin de ne pas avoir l'air de faire un reproche à la paresse paternelle par le spectacle de son activité. Comme elle entrait dans la grande salle à manger vitrée de trois côtés, ainsi qu'une serre, le premier objet qui attira son attention fut la grande pipe turque de son père, posée en travers du petit guéridon qui portait tout un attirail de fumeur. Cette pipe avait un air morose et abandonné, qui frappa la jeune fille, et ses yeux se reportèrent du guéridon au prince lui-même, qui, le front appuyé contre la fenêtre, regardait avec une persistance extraordinaire le paysage rayé de pluie.

—Mon père! dit la douce voix de la jeune fille.

Un léger tressaillement des épaules du prince prouva à Nadia qu'il avait fort bien entendu, mais il resta immobile. Elle s'approcha de lui, et appuya son menton sur ses deux mains croisées, qu'elle posa sur l'épaule du rêveur taciturne. Il ne bougea pas. Alors elle avança son aimable visage, jusqu'à ce qu'il sentît les cheveux follets de la jeune fille effleurer le bout de ses moustaches.

Il tourna alors un peu la tête, et rencontra le regard de Nadia, plein de tendre malice et d'une raillerie qui cependant n'excluait pas le respect. Il voulait se montrer sévère, mais ce fut impossible.

—On boude? dit-elle avec une inflexion de voix si comique, que Roubine ne put y tenir.

—Sorcière! dit-il en souriant.

Il embrassa sa fille et se laissa conduire vers son fauteuil; Nadia prit délicatement le tuyau de son houka, le lui mit dans la main, alluma une allumette de papier roulé à la bougie qui brûlait perpétuellement sur le guéridon, en attendant les caprices du fumeur, puis elle s'agenouilla devant son père et mit le feu au tabac d'Orient blond et parfumé, dont il tira machinalement quelques bouffées. Quand ce fut fait, elle se rejeta légèrement en arrière, à demi assise, et elle regarda le prince avec ce mélange de tendresse et de douce raillerie qui la rendait si séduisante.

—On ne boude plus? fit-elle en souriant.

—Écoute, Nadia, dit son père d'un ton sérieux...

Elle fut aussitôt debout, et son visage prit une expression grave et digne.

—Écoute, continua-t-il, je te passe tous tes caprices et bien des folies; mais, hier soir, avoue que tu as dépassé la limite de ce que je puis permettre...

Elle rejeta un peu la tête en arrière, comme si le poids de ses nattes eût été trop lourd pour elle, et elle attendit la suite, avec calme.

—Quand tu prends solennellement à témoin les étoiles et le monde entier, et les grandes eaux, et l'état-major, et les ministères, de ton intention, continua le prince qui réchauffait en parlant sa mauvaise humeur un instant refroidie, je voudrais au moins, par amour-propre pour toi-même, que cette intention fût praticable; mais en déclarant que tu épouseras un homme sans fortune, si tu mets à la porte de chez nous tous les gens qui ont l'habitude du savon et du linge propre, tu ne prétends pas m'infliger à leur place les porteurs d'eau de la capitale, et les maîtres d'école de province?

La pluie frappait les vitres avec une violence redoublée, et le vent faisait tourbillonner dans l'air des bouquets de feuilles vertes, arrachées aux arbres du parc. Nadia jeta un coup d'œil du côté de la fenêtre, et ne voyant aucun moyen d'éviter le choc, se prépara à la bataille. Le prince la regarda brusquement, comme pour surprendre sur son visage quelque expression rétive; mais elle ne se laissa point prendre en défaut, et resta dans la même attitude, fière et pourtant respectueuse.

—Eh bien, Nadia, réponds! fit-il enfin, ennuyé de ne pas trouver de prétexte à une autre bouffée de colère.

—Mon père, dit-elle d'une voix tendre et soumise, je suis au désespoir de vous avoir causé du chagrin, et il faut que vous ayez du chagrin pour m'avoir parlé comme vous venez de le faire. Mais il s'agit de choses si graves que je me permettrai de vous présenter quelques objections.

—Des objections! s'écria Roubine, il s'agit bien de cela! Tu as fait hier une déclaration de principes, qui équivaut à une déclaration de guerre...

—Oh! mon père!

—Oui, de guerre à tout ce qui a quelque bon sens! Si tu m'en avais parlé d'avance, au moins! Si tu m'avais dit ce que tu voulais! Nous aurions causé, nous serions peut-être venus à bout de nous entendre! Car enfin, tu le sais bien, Nadia, je ne veux au monde que ton bonheur!

La voix du prince se brisa dans sa gorge, et il s'arrêta court. La jeune fille se rapprocha de lui, s'agenouilla à ses pieds comme elle l'avait fait l'instant d'avant, et posa ses deux coudes sur les genoux de son père, en joignant les mains avec un geste charmant de repentir et de prière.

—Mon père bien-aimé, dit-elle, j'ai eu grand tort de parler devant des étrangers de choses si intimes, et qui touchent si profondément à notre bonheur à tous deux, qui est le même, n'est-ce pas? J'aurais dû me taire hier, causer avec vous, vous exposer mes idées; mais je ne savais pas, je vous assure que je ne savais pas moi-même ce que je voulais, jusqu'au moment où la conversation m'a apporté comme une grande lumière. En entendant parler des mariages que le monde approuve, j'ai senti une grande indignation... je ne voudrais d'aucun mariage à ce prix, mon père, et vous, le voudriez-vous pour votre enfant?

—Mais, Nadia, dit le prince avec beaucoup de bon sens, tous les mariages ne sont pas comme ceux-là! J'ai épousé ta mère, je t'assure que ce n'était ni par manque d'occupation pour mon esprit oisif, ni pour voir ma maison bien tenue, ni pour augmenter ma fortune; je l'ai épousée tout simplement parce que je l'aimais! Tu trouves que cela ne suffit pas?

—Ce n'est pas cela que je veux dire, reprit la jeune fille, légèrement embarrassée. Ne pensez-vous pas, mon père, qu'on pourrait concilier votre manière de voir et la mienne, en épousant un homme sans fortune qu'on aimerait?

Roubine fit un mouvement, Nadia se leva rapidement et s'assit sur une chaise basse en face de son père.

—Dis tout de suite que tu t'es éprise d'un étudiant pauvre et que tu veux l'épouser pour donner à son génie des ailes d'or et de papier-monnaie?

—Non, mon père, cela n'est pas, répondit-elle fermement, quoiqu'elle fût devenue très-pâle; mais si cela était, y verriez-vous du mal?

—Certainement! Écoute bien, mon enfant: je ne mettrai pas d'obstacles au mariage de ton choix, pourvu que tu m'amènes un gendre bien élevé, homme du monde, un gendre digne de moi, et digne de toi; les étudiants peuvent avoir du génie, Nadia, mais ils ont des familles impossibles. Voyons! sois franche! accepterais-tu d'être la bru d'un prêtre de village ou d'un petit épicier de province, ou d'un employé de quatorzième classe au ministère des affaires étrangères... quand le ministre actuel a demandé ta main il n'y a pas trois mois!

Nadia écoutait respectueusement sans la moindre apparence de rébellion, mais avec la même fermeté de maintien.

—Mon père, dit-elle, le ministre avait cinquante ans, et pour mille raisons qu'il serait superflu de vous donner, je ne pouvais l'aimer; par conséquent, je ne pouvais l'épouser. Vous connaissez le respect que j'ai de moi-même; pourquoi alors me prêter des pensées que je ne saurais avoir? L'homme qui sera mon mari, qui sera votre gendre, sera forcément un homme du monde, instruit et bien élevé; sans cela, comment l'aimerais-je?

—Tu auras alors beaucoup de peine à mettre d'accord tes théories utilitaires avec tes sympathies personnelles, fit le prince avec un soupir.

—Alors j'aimerais mieux ne jamais me marier, répondit la jeune fille, avec un sourire charmant.

—Si tu crois que tu m'ouvres là une perspective rassurante! s'écria Roubine. Une vieille fille philanthrope et humanitaire, un vrai fléau! Quel avenir!

—Ne grondez plus, mon père, je vais vous faire un peu de musique.

Elle penchait vers lui son beau visage avec tant de grâce câline, tant d'abandon filial, que, malgré son humeur, il ne put y résister, et il embrassa la joue fraîche qui s'offrait à lui.

—Pas de musique sérieuse, répondit-il; mais si tu me jouais une valse de Strauss, cela changerait peut-être le cours de mes idées.

Nadia étouffa un soupir et se mit au piano. Le prince se croisa les bras, et, tant que joua sa fille, il marcha de long en large dans le vaste salon. Quand elle eut terminé, il se tourna vers elle.

—Tu n'aimes pas cette musique-là? dit-il en la regardant avec une sorte de tendresse inquiète.

—Pas beaucoup, cher père.

—Oui; c'est de la musique inutile, n'est-ce pas? De mon temps, on aimait cela; nous aimions les Italiens, Bellini, Rossini; Donizetti nous paraissait déjà compliqué; vous autres jeunes, vous avez changé tout cela; les classiques vous semblent trop simples; il vous faut du Schumann! Et moi, je n'y entends rien... Est-ce nous qui nous faisons vieux, ou vous qui voulez aller trop vite?...

La jeune fille écoutait, les mains jointes, la tête baissée; elle leva les yeux sur son père.

—Tu es une utilitaire, n'est-ce pas? reprit le prince encore chagrin. Tu veux, que tout serve à quelque chose? Tu ne comprends pas les belles choses pour le plaisir de les avoir, de les voir; tu portes des robes merveilleuses parce que cela fait travailler les couturières, et tu cueilles des roses qui valent cinq roubles la pièce parce que cela fait vivre les jardiniers... Tu m'as expliqué tout cela... mais moi, Nadia, j'aime tes robes parce qu'elles te rendent plus jolie, et j'aime les roses parce qu'elles sentent bon... Cela ne te suffit pas à toi?

—Vous êtes le meilleur des hommes et le plus adorable des pères, répondit-elle en lui souriant; on ne vous demande rien de plus. Vous avez rempli votre tâche sur la terre en étant un brave officier, un bon père de famille, un propriétaire foncier des plus indulgents. Vous avez le droit d'aimer les roses pour elles-mêmes, mes robes parce qu'elles me vont bien, et les valses parce qu'elles vous rappellent d'heureux souvenirs, ou parce qu'elles bercent doucement vos rêveries, sans que vous ayez besoin de vous fatiguer le cerveau pour les comprendre. Soyez indulgent pour votre enfant indocile, mon père, car elle vous aime par-dessus tout en ce monde!

La paix était faite; aussi bien, le prince ne se sentait plus en état de lutter pour ce jour-là; rien ne répugnait plus à sa bonne nature que le ton de la réprimande, et le sentiment de son devoir paternel pouvait seul le mettre en humeur de gronder. Heureux de pouvoir mettre de côté les idées désagréables qui le hantaient depuis la veille, il s'abandonna au plaisir d'écouter sa fille, qui feuilleta pour lui pendant une heure un recueil complet de partitions italiennes.

La pluie tombait toujours: Nadia, fatiguée, avait quitté le piano, et s'approchait de la fenêtre pour lire le journal, quand la porte s'ouvrit, et un domestique, s'approchant de la jeune fille, lui dit quelques mots à mi-voix.

—Qu'y a-t-il? demanda le prince en se retournant.

—Rien, mon père. C'est l'intendant qui envoie son fils nous apporter les comptes pour le premier semestre de l'année.

—Pourquoi ne vient-il pas lui-même?

—Il est malade, paraît-il; voulez-vous le recevoir, ou préférez-vous que je vous épargne cet ennui?

—Vas-y, fit Roubine avec un demi-sourire. Puisque tu aimes à te rendre utile... Et puis, au bout du compte, c'est toi qui es mon ministre des finances...

Nadia lui envoya un baiser du bout des doigts et quitta la salle à manger. Le prince prit alors le journal abandonné et se mit à le lire, mais le courage lui manqua bientôt; il déposa son houka, s'endormit d'un paisible sommeil sur les dépêches de l'étranger.

Le fils de l'intendant était un beau garçon de vingt-quatre ans, d'une structure un peu lourde, et qui devait encore s'alourdir avec l'âge; mais pour le moment, ses cheveux et sa barbe d'un blond foncé, et ses yeux bleus largement ouverts, donnaient à sa physionomie un certain charme, qu'aurait démenti pour un observateur attentif une expression rusée qui apparaissait de temps en temps dans le regard, si franc en apparence. Il attendit debout dans la vaste pièce qui servait d'antichambre, et s'inclina respectueusement devant la jeune princesse, dont il porta la main à ses lèvres, suivant l'usage russe.

—Eh bien, Féodor, dit-elle, tout va-t-il bien à la campagne?

—Très-bien, princesse, avec l'aide de Dieu, répondit le jeune homme, en souriant de façon a découvrir ses belles dents blanches.

—Venez par ici, fit Nadia en entrant dans le cabinet de son père, vaste pièce assombrie déjà par d'épais rideaux foncés, où le jour triste et pluvieux pénétrait à peine.

Elle s'assit devant le grand bureau de chêne et indiqua un siège près d'elle au jeune homme, qui resta debout encore un instant.

—Vous avez apporté vos papiers? demanda-t-elle.

—Oui, princesse.

—Eh bien, asseyez-vous donc, et montrez-les-moi.

Avec un geste qui exprimait à la fois son sentiment de l'honneur qui lui était fait et une certaine aisance familière, Féodor Stepline prit la chaise qu'on lui désignait et tira d'une volumineuse serviette une liasse de papiers que la princesse examina minutieusement un à un, tout en ayant soin de reporter les chiffres qu'ils représentaient sur un carnet à part. Quant la liasse fut complètement dépouillée, Nadia fit l'addition des chiffres qu'elle avait notés, et la vérifia à plusieurs reprises.

Pendant qu'elle opérait ce travail, les yeux du jeune homme l'observaient attentivement, avec des expressions parfois très-diverses. Tantôt ils s'arrêtaient avec admiration sur les lourdes tresses, sur le cou blanc, incliné vers le papier, sur les doigts effilés, chargés de bagues étincelantes; puis ils se reportaient sur les sommes inscrites sur le carnet, et brillaient alors d'un éclat sombre et presque méchant. Lorsque Nadia eut fini ses calculs, elle releva la tête et tourna son visage vers Stepline.

—Total: trente-sept mille six cents roubles? dit-elle.

—Exactement, princesse, répondit Féodor en reprenant un air officiel. Les voici.

Il tira du portefeuille plusieurs paquets de billets de banque et les passa un à un à la jeune fille, qui les vérifia soigneusement, en les mettant de côté à mesure dans un tiroir. Lorsque le dernier eut été rejoindre les autres, elle ferma le tiroir, mit la clef dans sa poche, tourna un peu son fauteuil vers Stepline, et lui dit avec grande douceur:

—Maintenant, parlez-moi un peu de votre village.

Féodor Stepline prit aussitôt un air grave.

—Tout y va à souhait, princesse, dit-il; votre école est pleine d'enfants... L'instituteur est parti il y a huit jours, mais les classes continuent néanmoins.

—Parti? Pourquoi?

—Il s'ennuyait, je pense, dit Féodor en baissant les yeux. Depuis longtemps il négligeait ses devoirs...

—Pourquoi ne pas me l'avoir écrit? fit Nadia avec animation. Les classes ne devaient pas souffrir de sa négligence.

—Elles n'en ont pas souffert, répondit le jeune homme, toujours avec le même air de modestie.

—Qui donc suppléait le maître?

—Moi. Excusez-moi, Votre Altesse, si j'ai encouru le risque de vous déplaire, continua-t-il avec un redoublement d'humilité, mais je savais que vous aviez cette école extrêmement à cœur, et j'ai remplacé le maître toutes les fois qu'il a manqué sa classe.

Nadia allait le remercier chaleureusement, elle le regardait et ouvrait la bouche pour parler, lorsque, soudain, elle s'arrêta dans son élan, fixa les yeux sur lui avec une certaine persistance et dit d'un ton calme:

—Je vous remercie.

Stepline n'avait pas remarqué ce changement; il reprit du même ton ému:

—Tout le monde à la campagne est pénétré de la bonté de notre princesse. Les effets d'une initiative généreuse sont parfois bien divers et bien inattendus... En voyant le mal que la princesse se donne, plus d'un, qui ne songeait qu'à vivre honnêtement en remplissant son devoir, a compris que cela n'était pas suffisant, et s'est adonné à d'autres études. Le petit hôpital est trop petit, et mon père ne peut plus suffire aux demandes des malades; le peu de connaissances qu'il a en médecine, celles que notre princesse a bien voulu lui communiquer, n'est plus à la hauteur des besoins... il nous faudrait un jeune médecin, un officier de santé, tout au moins...

—Qui se dévouera assez à la cause de ceux qui souffrent, pour s'enterrer dans un village de province, sans relations intellectuelles, sans distractions d'aucun genre...

—J'avais pensé, reprit Stepline, de la même voix contenue et pour ainsi dire étouffée, que si notre princesse daignait m'encourager...

—Eh bien? fit Nadia, un peu curieuse.

—J'aurais volontiers fait les études nécessaires... Ce n'est après tout ni très-long ni très-difficile, et alors...

—Vous auriez consacré votre vie à notre petit hôpital? demanda la jeune fille, un peu troublée par cette proposition inattendue.

Stepline la regarda.

—Certes, dit-il.

—Je vous croyais ambitieux.

Une lueur singulière passa dans les yeux du jeune homme.

—Ma plus haute ambition n'a jamais cessé d'être un simple vœu: celui de me rendre digne des bontés de notre bienfaisante princesse, de mériter un peu de son estime... un peu de cette affection qu'elle fait rayonner sur tous ceux qui l'approchent...

Nadia baissa les yeux à son tour et se mordit les lèvres.

—Ce n'est pas uniquement l'ambition de bien faire, alors, qui vous pousse dans cette voie? dit-elle, sans témoigner d'émotion.

Stepline prit une assurance nouvelle.

—Vous nous avez enseigné et répété, princesse, dit-il, et vos enseignements ne sont pas tombés dans un terrain stérile, que l'homme est le fils de ses œuvres, et qu'il n'est pas de situation à laquelle ne puisse parvenir un homme vraiment résolu et intelligent. Vous nous avez cité de nombreux exemples dans l'histoire de tous les pays, ajoutant que si ces faits se produisaient plus rarement en Russie, c'était à cause de l'inégalité des conditions, mais que peu à peu ces distances s'effaceraient... Votre père a bien voulu affranchir le mien; je suis un homme libre; pourquoi, dites-le, princesse, ne pourrais-je pas aspirer aux destinées que vous m'avez fait entrevoir?

—Vous parlez bien, dit Nadia, vous avez reçu une bonne éducation.

—Mon père n'a rien ménagé pour m'instruire, répondit Féodor. Il sait à peine lire lui-même, mais il m'a fait enseigner par le prêtre de notre église tout ce que celui-ci pouvait m'apprendre. Pour le reste j'ai passé deux ans à l'Université de Moscou...

—Et vous vous résigneriez à consacrer votre existence à de pauvres souffreteux de village? demanda la jeune fille encore incrédule.

—Pour vous, que ne ferait-on pas? dit-il à voix basse.

Nadia se leva doucement et prit les liasses de papiers entre ses deux mains.

—J'en parlerai à mon père, dit-elle. C'est à lui de juger ces questions-là.

—Si vous vouliez parler en ma faveur, insista le jeune homme.

—C'est l'affaire du prince, répéta Nadia. Quand repartez-vous?

—Quand vous l'ordonnerez, répondit Stepline d'un ton soumis.

—Tout de suite, alors, dit la jeune fille d'un ton calme.

—Sans vous revoir?

Elle fixa sur lui le regard de ses beaux yeux fiers et tranquilles.

—Nous avons terminé nos affaires, dit-elle, je n'ai plus de temps à vous donner. On vous écrira, relativement à la demande que vous venez de faire.

—Et quand notre princesse daignera-t-elle visiter ses terres?

—Dans trois semaines environ; mais vous aurez la réponse de mon père bien avant cela.

Stepline restait debout, dans une attitude humiliée.

—Vous direz aux enfants de notre école que je leur sais gré de leur bonne conduite. Je vous remercie encore une fois d'avoir pris soin d'eux... Nous enverrons un nouveau maître d'ici peu. En attendant, je vous prie de bien vouloir leur continuer vos soins.

Elle parlait avec une urbanité parfaite, mais sans le moindre abandon. Féodor Stepline sentit qu'il venait de perdre une grosse partie, et pourtant, il n'avait pas conscience d'avoir mal joué.

—Au revoir, fit Nadia en le saluant d'un signe de tête.

Elle sortit du cabinet, et il la suivit l'air penaud. Elle entra dans la salle à manger dont la porte se referma sur elle, et il quitta aussitôt la maison.

—Qu'est-ce qu'il t'a conté, ce blanc-bec? demanda en français le prince qui sortait de son doux sommeil.

—Il m'a compté vos revenus, dit Nadia en souriant. Nous sommes riches, mon père; le rendement de nos terres du Volga seules donne pour le semestre plus de trente-sept mille roubles.

—Eh bien, tant mieux! fit Roubine en étouffant un bâillement; tu pourras t'acheter une autre voiture; tu avais envie d'un petit panier à deux poneys que nous avons vu l'autre fois; veux-tu que je l'envoie chercher? Je t'en fais cadeau.

—Non, merci, mon père, répondit la jeune fille d'un ton pensif. Je vous demanderai peut-être autre chose.

—Fais ce que tu voudras. Dis, Nadia, est-ce qu'il va pleuvoir comme cela toute la journée? continua Roubine d'un ton si piteux qu'elle ne put s'empêcher de rire.

—Je crains, mon père bien-aimé, que même avec trente-sept mille roubles dans votre tiroir, il ne vous soit impossible d'empêcher cela.

—Eh bien, au moins, envoie chez Korzof pour l'inviter à dîner. C'est assommant, la pluie! on ne sait plus que faire de soi!

Sans faire d'objection, Nadia fit exécuter l'ordre de son père. Le messager revint en peu de temps avec la nouvelle que Korzof acceptait l'invitation, et se présenterait à cinq heures, ce qui parut satisfaire Roubine, et lui rendit sa bonne humeur.

—Mon père, dit la jeune fille, qu'est-ce que c'est que Féodor Stepline?

—Un garçon intelligent: son père est un vieux coquin, mais autant le garder comme intendant que d'en prendre un autre qui me volerait tout autant: au moins, je suis accoutumé à la façon de voler de celui-là; un autre, cela me changerait.

Mille impressions fugitives avaient passé sur le visage de Nadia pendant que son père parlait; quand il eut terminé, elle resta un instant silencieuse.

—Mais, dit-elle en hésitant, son fils n'en sait rien?

—Féodor? C'est lui qui fait les comptes! Son père est très-fort sur l'addition et surtout sur la soustraction; il réussit même fort bien la preuve, puisque je ne l'ai jamais pincé en flagrant délit, mais il ignore les plus vulgaires éléments de l'orthographe, et c'est M. Stepline fils qui aligne les belles écritures que voilà (il indiquait les papiers); et pour une parfaite régularité, un commis aux écritures les copie sur les registres. Tu les connais, nos beaux registres? Sont-ils assez bien tenus!

Roubine riait bonnement; la pensée qu'en échange des huit ou dix mille roubles qu'il lui volait annuellement, son intendant offrait à son inspection de si beaux registres, lui semblait très-comique.

Nadia ne riait pas.

—Ce garçon complice de son père, dit-elle enfin, cela me passe! Comment concilier...

—Concilier quoi? demanda le prince, amusé de la voir perplexe, car il aimait à la taquiner.

En peu de mots, la jeune fille mit son père au courant des ambitions de Féodor.

—Il t'a conté cela? fit Roubine devenu grave. En quels termes?

Nadia essayait de se rappeler exactement les paroles du jeune homme... tout à coup une rougeur ardente envahit son visage, et elle s'arrêta brusquement.

—Peu importe, dit-elle: évidemment, c'est un vulgaire ambitieux.

Son père la regardait avec une certaine inquiétude. Il leva un doigt en l'air.

—Prends garde, ma fille, dit-il, avec tes idées de nivellement des classes, tu pourrais faire naître dans des cerveaux détraqués des pensées que tu n'as jamais voulu leur communiquer... Cet imbécile ne t'a pas manqué de respect, j'espère, que te voilà si déconfite?

—Non, mon père, pas le moins du monde, répondit la jeune fille, profondément mortifiée au souvenir des paroles de Féodor: «Pour vous, que ne ferais-je pas?» Que lui répondez-vous?

—Oh! c'est bien simple: que mes malades n'ont pas le temps d'attendre qu'il ait fini ses études, et que nous chercherons un officier de santé tout prêt.

Nadia embrassa son père. La porte s'ouvrit, et Korzof entra.

—Il pleuvait tellement, dit-il en s'excusant de se présenter de si bonne heure, et la journée me paraissait si longue, que je suis venu, au risque d'être importun...

—Non, non! s'écria Roubine enchanté. Nous allons faire un whist avec un mort, en attendant le dîner. Il n'y a encore que les cartes pour tuer une journée qui ne veut pas mourir.

La table de jeu fut aussitôt dressée, et les trois partenaires s'assirent gravement autour, comme si c'eût été un autel, prêt pour quelque sacrifice. Avec l'entrée de Korzof une influence de joie et de bien-être semblait être répandue dans l'appartement. Ils jouèrent ainsi, jusqu'à l'heure du dîner, tout en causant de mille choses.

Vers sept heures, une éclaircie se fit dans le ciel gris, et une bande jaune se montra à l'occident.

—Miracle, il ne pleut plus! s'écria Roubine en ouvrant la porte de la terrasse.

Une bonne odeur de verdure mouillée pénétra dans la salle à manger, et les trois amis se risquèrent au dehors. La vapeur d'eau montait de partout en un brouillard léger que perçaient à peine des points plus foncés représentant des édifices ou des masses d'arbres. Un peu de soleil apparut, éclairant d'une joie mélancolique les arbrisseaux encore abattus sous le poids de l'averse.

—Ah! on revit! s'écria Roubine en se dégourdissant les jambes à grands pas.

Nadia était restée sur le seuil, pour ne pas mouiller ses petits souliers. Korzof s'approcha d'elle.

—S'il fait beau, mademoiselle, lui dit-il, n'irez-vous pas vous promener demain dans les parterres?

Elle fit un signe d'approbation.

—Me permettrez-vous de vous y rencontrer?

Elle répéta le même signe.

—Je vous remercie, fit Korzof avec beaucoup de dignité.

Elle comprit que celui-là était un homme; il savait le prix de ce qu'il demandait, et se sentait digne de l'obtenir. Elle quitta la porte de la terrasse et se dirigea vers le salon, où elle s'assit devant le piano. Ses doigts errèrent distraitement sur les touches, jusqu'au moment où les deux hommes vinrent la rejoindre.

Entre la musique et la conversation, ils passèrent une soirée délicieuse.

IV

Un vent frais et joyeux faisait frissonner les feuilles des grands tilleuls et secouait sur les avenues une jonchée de fleurs ailées et odorantes, qui s'envolaient au loin jusque dans les parterres. Nadia vint s'asseoir au bout des jardins, à l'endroit où ils rejoignent les allées qui coupent les taillis, et elle resta rêveuse un instant, les mains à demi enlacées sur ses genoux.

Elle était seule; sa dame de compagnie lui avait demandé une heure de congé, et la jeune fille l'avait accordée, voyant dans ce hasard une intention providentielle. C'était donc un véritable tête-à-tête qu'elle allait accorder à Dmitri Korzof, car les rares passants n'étaient pas des témoins, et la société de Péterhof, à cette heure brûlante de la journée, se reposait à l'abri des pavillons de coutil, dans les jardins des villas.

Nadia avait à peine eu le temps de penser à ce qu'elle allait dire, lorsque Korzof parut au bout de l'avenue. Il marchait vite; en l'apercevant, il ralentit le pas et s'approcha d'un air calme; mais son visage sérieux, presque rigide, décelait l'effort qu'il faisait pour conserver cette apparence.

—Je vous remercie d'être venue, mademoiselle, dit-il après l'avoir saluée. Vous avez compris qu'il s'agissait pour moi d'une chose grave... en un mot, c'est le bonheur de ma vie que vous tenez dans vos mains.

Nadia inclina la tête, sans le regarder. En l'écoutant, elle avait senti au fond de son âme une émotion étrange et solennelle, comme le chant des notes graves d'un orgue dans une haute cathédrale: c'était triste, presque douloureux, et cependant mêlé d'une joie sérieuse, presque sainte.

—Il y a longtemps que je vous aime, princesse, continua Korzof, qui pâlissait de plus en plus. Je me suis efforcé de vaincre ce sentiment... il me semblait que vous n'étiez pas disposée à l'encourager; dès lors, pourquoi m'exposer à des chagrins inutiles?... J'ai combattu, vainement. Je ne suis pas le plus fort. Si vous acceptez d'être ma femme, je serai heureux toute ma vie, et je tâcherai d'être bon; si vous refusez...

La voix lui manqua. Il leva les yeux sur la jeune fille, et son regard acheva la phrase commencée.

À son tour, Nadia le regarda; il vit sur son visage quelque chose de tremblant et d'indécis, de tendre et de pénible, qui lui rendit soudain le courage.

—Vous accepterez? lui dit-il à voix basse, en s'asseyant près d'elle.

La jeune fille reprit son empire sur elle-même.

—Il s'est passé, dit-elle, quelque chose de bien étrange dans mon esprit. En vous écoutant parler, il m'a semblé que je devais vous répondre oui... j'ai eu l'impression que nous serions heureux ensemble, et puis...

—Quoi donc? demanda anxieusement Korzof.

—Et puis, je me suis dit que nos idées, notre façon de voir la vie ne sont pas les mêmes, et que c'est une parfaite communauté de vues qui est la vraie base du bonheur...

—Et l'amour, vous le comptez pour rien? fit le jeune homme presque en souriant.

Nadia rejeta fièrement sa tête en arrière, d'un geste qui lui était familier.

—L'amour passe, dit-elle; la communion d'esprit reste.

—Mais nos idées sont les mêmes, chère princesse, s'écria Korzof enhardi. Nous voulons tous deux le bonheur de ceux qui nous entourent, n'est-il pas vrai? Il ne s'agit que de s'entendre sur les moyens. Ce n'est pas cela qui sera difficile. D'ailleurs, je voudrai tout ce qui vous plaira.

Il parlait avec une chaleur communicative. Nadia sourit à son tour, puis soudain redevint grave.

—J'ai fait un vœu, dit-elle, pendant que son beau visage s'assombrissait.

—Un vœu téméraire, non avenu! Qui n'a jamais fait de semblables serments?

—Moi! reprit Nadia; je n'ai jamais fait de serment que je ne fusse résolue à tenir, celui-là comme les autres.

Mais, après avoir gagné tant de terrain, Korzof n'était pas disposé à le perdre. Il se décida à défendre vaillamment ce qu'on voulait lui reprendre.

—Qu'exigerez-vous de votre mari, princesse? dit-il d'un ton enjoué. Qu'il soit bien élevé, d'abord, n'est-il pas vrai?

Nadia fit un signe affirmatif.

—Honnête? d'une vie sans tache? instruit? Il me semble, sans trop d'amour-propre, que je puis me vanter de réunir ces avantages. Que faut-il encore? Qu'il se dévoue à quelque grande idée. Montrez-moi le chemin, je vous suivrai. Dans la voie du bien comme ailleurs, vous serez mon étoile.

Une émotion nouvelle, plus tendre et plus délicieuse encore, envahit le cœur de la jeune fille.

Cet homme était vraiment celui que le ciel lui destinait. Quel autre eût jamais tenu ce langage? Mais le souvenir importun du vœu la troubla aussitôt et détruisit toute sa joie.

—Vous êtes riche, dit-elle lentement et comme à regret.

Il y eut entre eux un silence; le vent bruissait gaiement dans le feuillage, et l'on entendait à intervalles irréguliers le bruit d'une goutte d'eau qui tombait dans quelque réservoir invisible.

—Mais, princesse, dit enfin Korzof, c'est parce que je suis riche que je suis l'homme que vous connaissez. C'est précisément cette fortune qui m'a donné les moyens d'acquérir l'instruction et les idées généreuses que je me suis efforcé de développer en moi-même. Pauvre et obligé de lutter avec la vie, qui sait si j'aurais songé au sort de mes semblables?

—La fortune peut être un moyen, elle ne doit pas être un but, répondit Nadia.

—Mais je ne cherche pas à m'enrichir! Au contraire! J'ai dépensé beaucoup d'argent à des choses qui ne m'ont procuré que des jouissances intellectuelles ou morales!...

—Ce n'est pas assez, interrompit vivement la jeune fille. C'est encore de l'égoïsme, cela. Il faut travailler pour les autres.

Korzof ne répondit pas. Au bout d'un instant, contristé, il reprit:

—Vous pensez beaucoup aux autres, princesse, et pas du tout à moi. Je crains bien de n'avoir pas réussi à vous inspirer la plus légère sympathie.

D'un mouvement spontané, Nadia lui tendit la main.

—Ah! ne croyez pas cela, dit-elle.

Elle rougit aussitôt et retira sa main. Des larmes brûlantes montèrent à ses yeux, et, pour la première fois de la vie, elle s'aperçut qu'elle pourrait bien s'être trompée.

—Que voulez-vous de moi, alors? fit Korzof très-ému.

Ils étaient brisés tous les deux, comme après quelque violent effort physique. La difficulté qu'ils trouvaient à s'entendre pesait sur eux comme une montagne.

—Je voudrais, dit tout à coup Nadia, je voudrais que vous ne fussiez pas riche. Je comprends que vous ne puissiez pas vous résigner à vous dépouiller d'une fortune qui ne vous sert qu'à faire de nobles actions; et moi, j'ai juré d'épouser un homme sans fortune...

—C'était un vœu téméraire, dit doucement Korzof.

—Il se peut, répondit-elle en détournant son visage couvert de rougeur; mais il existe, ce vœu; je ne puis m'en dédire.

—Si je donnais ma fortune aux pauvres, m'épouseriez-vous? s'écria le jeune homme en lui prenant les deux mains.

Elle eut bien envie de répondre oui, mais une autre pensée l'arrêta.

—Que feriez-vous sans votre fortune? dit-elle. À quoi emploieriez-vous vos loisirs d'homme oisif et sans vocation particulière? Vous comprenez bien que je ne puis avoir eu l'idée d'épouser un homme absolument pauvre! Ce que je voulais, c'est qu'il gagnât par lui-même ses moyens d'existence; c'est qu'il fût un travailleur, en un mot. Voilà ce que vous ne pouvez être!

—Alors, reprit Korzof d'une voix brève, vous ne m'épouserez pas. Ce sera pour jeter votre beauté, vos goûts raffinés, vos aspirations généreuses dans les mains d'un autre, qui n'aura pour vous ni mon ardente tendresse, ni mon respect passionné, ni mon inébranlable résolution de faire toujours pour le mieux, en ce monde de luttes et de difficultés. Celui-là n'aura rien de plus à vous apporter que moi-même, il aura de moins le désir longtemps caressé de devenir digne de vous; mais, comme il aura eu le bonheur de naître pauvre, il sera l'élu, et moi, misérable et désolé, j'irai me consoler au bout du monde, en dépensant ma fortune dans des fondations utiles dont vous ne me saurez pas le moindre gré... Voyons, pour vous plaire, que faut-il que je fasse? faut-il que je sois maçon, serrurier? Non? professeur?

—Non, dit Nadia indécise. Je ne sais pas ce que je veux.

—Mais vous savez ce que vous ne voulez pas! Vous ne voulez pas de moi?

Un instant, blessée par le ton d'amertume de Korzof, elle fut sur le point de lui répondre durement un non définitif; mais elle comprit qu'il souffrait et retint cette parole cruelle.

—Réfléchissez, dit-elle avec douceur; rendez-moi au moins cette justice que je suis de bonne foi, que j'ai prononcé mon serment sous l'impulsion d'un sentiment loyal et sincère...

—Ah! chère aveuglée, fit tristement Korzof, ce sont les plus grandes âmes qui commettent les plus fatales erreurs!

—Encore ne sont-elles préjudiciables qu'à elles-mêmes! riposta la jeune fille en se levant.

—Vous oubliez que je vous aime et que vous me faites beaucoup de chagrin.

Elle hésita un instant, puis leva sur le jeune homme un regard franc et pur.

—Si vous étiez pauvre, fit-elle, si vous étiez un de ceux qui travaillent à la grandeur de la patrie ou de l'humanité...

—Faut-il que je reprenne le service militaire? dit Korzof en la retenant du geste.

—Non: la Russie ne manque pas d'officiers.

—Alors vous refusez?

—J'ai juré, dit-elle en se détournant. Il vit que c'était avec regret.

—Princesse, ajouta-t-il à voix basse.

—Que voulez-vous?

—Donnez-moi votre main, de bonne amitié au moins.

Sans lever les yeux, elle lui présenta sa main souple et effilée, qu'il serra chaleureusement. Elle le quitta aussitôt, sans un mot, sans un regard en arrière.

Au milieu du parterre, Nadia rencontra sa dame de compagnie, qui venait la chercher; elles reprirent ensemble le chemin de la villa, pendant que Korzof, immobile à la même place, les suivait des yeux en méditant profondément.

Deux jours s'écoulèrent. Le prince manifestait de temps en temps quelque mauvaise humeur. Le beau temps continuait avec une sérénité engageante. Les visites affluaient tout le jour soit dans le grand salon, soit sur la terrasse; à tout moment, le piano résonnait sous la main de Nadia ou sous celle de quelque autre jeune fille; mais la princesse elle-même, tout en remplissant ses devoirs d'hospitalité avec la grâce sereine qui était son apanage, ne pouvait secouer une gravité plus prononcée que de coutume. C'était cet air sérieux, accompagné de longs silences, qui pesait sur Roubine et lui donnait des accès d'impatience.

—Invite du monde, Nadia, dit-il un jour d'un ton décidé; il faut qu'on s'amuse ici, il faut qu'on danse demain soir. Cette maison devient triste comme un bonnet de nuit. Parce que tu as l'intention de te faire religieuse, ce n'est pas une raison pour que je prenne le voile. Je n'ai pas fait de vœu, moi!

Il parlait d'un ton railleur qu'il voulait rendre plaisant, mais où perçait l'amertume. Sa fille le regarda avec des yeux pleins de reproches, qu'il feignit de ne pas voir.

—Qui vas-tu inviter? Il faut qu'on danse. Je veux un peu de bruit et de gaieté, que diable!

Nadia s'assit devant son petit bureau et prit dans son tiroir des cartes de vélin sur chacune desquelles elle écrivit quelques mots. Sans mot dire, son père s'assit en face d'elle et écrivit les adresses. Quand une vingtaine de cartes furent prêtes, Roubine sonna et les remit au valet de pied qui parut.

—As-tu invité Korzof? fit le prince en se retournant vers sa fille.

—J'ai oublié, répondit-elle en rougissant.

—C'est bien; j'y vais; je l'inviterai moi-même. Il prit son chapeau et sortit. Restée seule, Nadia appuya sa tête sur sa main et se mit à réfléchir. Au bout d'un instant, elle vit tomber une goutte brillante sur le papier devant elle, porta la main à ses yeux, et s'aperçut qu'elle pleurait.

À quoi bon la fierté, l'orgueil, la dignité, la sainteté des serments, si elle ne pouvait s'empêcher de pleurer? Elle avait beau refouler avec son mouchoir les larmes qui s'obstinaient à monter à ses yeux, elle pleurait quand même, comme on pleure quand on s'est contenu trop longtemps. Voyant qu'elle ne pouvait s'arrêter dans l'effusion étrange d'un chagrin innommé, presque inconnu, elle monta dans sa chambre et se jeta sur sa chaise longue, pour essayer de se calmer.

Lorsque son père rentra, il la trouva plus pâle que de coutume, mais souriante et douce. Honteux de la façon un peu rude dont il lui avait parlé, il l'embrassa tendrement et se mit à lui raconter ses pérégrinations.

—J'ai été chez Lapoutine; excellents cigares, garçon bien ennuyeux, mais si bon cœur! Amoureux de toi, Nadia. L'épouseras-tu? Non? Tu feras bien. Ce gendre-là me ferait mourir d'un bâillement continu. Ensuite chez Norof. Trop amusant, celui-là; il sait une anecdote sur le compte de chacun; mais, si on le croyait, la société ne serait plus qu'un repaire de brigands. J'y ai trouvé Lesghief. Ils viendront tous les trois. J'ai été chez Korzof; pas trouvé Korzof. Son valet de chambre m'a dit qu'il est à Pétersbourg depuis deux jours. Il reviendra ce soir ou demain matin. Je lui ai envoyé un télégramme. Il faut qu'il vienne: il n'y a pas de bonne partie sans lui.

Il regardait en dessous le visage de sa fille, devenue soudain soucieuse.

—As-tu des réponses? reprit-il.

—Oui; tout le monde viendra.

—Parfait! Tâche que ce soit joli.

—Ce sera joli, mon père; n'ayez aucune inquiétude de ce côté.

Le lendemain soir, à huit heures et demie, Nadia descendit dans le grand salon, toute prête à recevoir ses invités; comme elle s'y était engagée, «c'était joli», et Roubine, enchanté, lui en témoigna aussitôt sa satisfaction.

De longues guirlandes pendaient le long des murs, semblables à des colonnes de verdure. Au haut de chacune se trouvait une couronne de fleurs éclatantes; dans les coins, des gerbes immenses de plantes d'un vert sombre et lustré, et partout, placés très-haut, de grands candélabres chargés de bougies, qui brûlaient comme des torches dans l'air tranquille. La terrasse, complètement close par des rideaux de coutil, était décorée d'une façon analogue; dans un angle, un vaste buffet chargé de cristaux et d'argenterie étincelait comme un reliquaire, et des tables couvertes de rafraîchissements rayonnaient tout autour.

Nadia se tenait debout à l'entrée du salon pour recevoir ses invités, qui arrivaient déjà par groupes. Ce n'est guère que dans ces villégiatures impériales de Russie qu'en vingt-quatre heures on peut réunir soixante ou quatre-vingts invités choisis parmi ce que le monde compte de plus élégant. Elle recevait avec une grâce parfaite, souriant aux toutes jeunes filles avec une bienveillance presque maternelle, montrant aux vieilles mamans une déférence filiale, trouvant pour chacun un mot aimable, une prévenance appropriée à celui ou celle qui en était l'objet.

On dansait déjà dans le grand salon; sous la vérandah, les mamans et les vieux généraux jouaient aux cartes, répartis à des tables nombreuses, éclairées chacune de deux bougies, ce qui donnait à la terrasse un aspect bizarre et amusant. Nadia avait dansé la première valse avec un de ses adorateurs les plus empressés, puis, prétextant ses devoirs de maîtresse de maison, elle laissa les autres danses s'organiser toutes seules parmi ses invités qui se connaissaient entre eux, et elle revint dans le premier salon, où, atteinte soudain d'une lassitude encore inconnue, elle s'assit sur un canapé, près de deux vieilles dames peu bavardes; après avoir échangé deux ou trois paroles avec ses voisines, elle put enfin rester silencieuse un moment.

—Pourquoi suis-je triste comme cela? se demanda-t-elle. D'où vient que la vie me pèse ainsi? Il me semble que je porte sur mes épaules le poids d'un crime, et pourtant je n'ai rien fait de mal!

Elle s'enfonçait dans ses méditations, surprise de s'y trouver de plus en plus triste et découragée, lorsqu'un bel aide de camp s'inclina devant elle en faisant sonner ses éperons dans un salut irréprochable.

—C'est le quadrille que vous m'avez promis, princesse, dit-il en souriant de l'air le plus aimable.

—Déjà! faillit dire Nadia.

Elle se retint et accepta le bras qui s'arrondissait devant elle. La contredanse lui parut intermiable; le verbiage de son cavalier lui emplissait les oreilles d'un bruit confus; elle répondait de son mieux, et, comme le bel officier n'écoutait guère que lui-même, il n'était pas exigeant sur l'à-propos des réponses. Tout a un terme cependant, même les contredanses qu'allongent des figures de cotillon; après une demi-heure environ, Nadia, délivrée de son compagnon, entendit une pendule sonner onze heures.

—Il ne viendra pas! se dit-elle, étonnée de se sentir plus misérable et plus isolée au milieu de ce monde brillant qu'elle ne l'avait jamais été jusque-là.

Elle leva soudain les yeux, et sur le seuil de la porte elle aperçut Dmitri Korzof, qui venait d'entrer.

Une bouffée d'air vif et de joie sembla pénétrer jusqu'à elle; à un mot que lui jetait une amie en passant, elle répondit par une boutade qui fit rire aux larmes ceux qui l'entendirent, puis, involontairement, elle fit un pas vers la porte.

Dmitri Korzof s'avançait vers elle, le visage tranquille, mais avec une joie secrète dans le regard. Il lui tendit la main; elle y posa rapidement ses doigts gantés, qu'elle retira aussitôt; mais, dans cette étreinte passagère, elle avait senti quelque chose de confiant et d'heureux que ne démentait pas le timbre de la voix du jeune homme.

—On s'amuse ici, dit-il.

—Oui, comme vous le voyez. Vous nous manquiez.

—J'arrive de Pétersbourg il n'y a qu'un instant.

Roubine passait derrière eux.

—Vous ne pouviez pas venir pour l'heure du dîner? dit-il d'un ton plaisamment bourru.

—Non, prince, c'était impossible. Je l'ai regretté, je vous l'affirme.

Il n'avait pourtant pas l'air de regretter quoi que ce soit; c'est ce que pensa Nadia, et tout à coup une sorte de jalousie bizarre et irréfléchie s'empara d'elle.

—Il a l'air bien content, pour s'être vu refuser ma main! pensa-t-elle.

Une insurmontable envie de pleurer la saisit, et elle voulut s'enfuir, mais l'orchestre jouait une valse; Korzof s'inclina devant elle, passa un bras autour de sa taille, et ils commencèrent à valser au milieu d'un tourbillon de traînes flottantes. Au second tour, elle fit un mouvement indiquant qu'elle désirait se reposer, et il la conduisit vers un petit canapé, placé entre deux portes, dans un endroit relativement tranquille; elle s'assit et il resta debout devant elle.

—Je n'ai pas perdu mon temps à Pétersbourg, lui dit-il en souriant.

—Vraiment? fit-elle d'un air de doute.

—Je vous raconterai cela demain; non: demain, vous seriez trop fatiguée pour m'entendre; mais après-demain, si vous le voulez.

—Soit! fit-elle avec un signe de tête.

Sans qu'elle s'en rendît compte, l'animation joyeuse de Korzof commençait à la gagner, et elle se repentait de son ridicule soupçon de tout à l'heure.

—Que diriez-vous d'une promenade en yacht pour varier un peu vos plaisirs? continua-t-il, en jouant avec l'éventail de la jeune fille, qu'elle lui avait laissé prendre.

—Pourquoi pas? Mais où aller?

Roubine s'était arrêté devant eux et les regardait avec complaisance.

—Où? dit-il. Chez nous! À notre campagne de Spask. Elle se trouve justement sur le bord de la Néva, près du lac Ladoga; pour y aller d'ici en voiture, c'est une histoire à n'en plus finir; en yacht à vapeur, ce sera délicieux; c'est l'affaire de moins d'une journée. Eh! Nadia?

—Certainement, mon père.

—Alors c'est dit, quand?

—Après-demain matin, dix heures, voulez-vous?

—C'est entendu, tu seras prête, Nadia?

—Ne suis-je pas toujours prête? demanda-t-elle avec son joli sourire gai, qui reparut sur son visage pour la première fois depuis plusieurs jours.

La fête continuait, de plus en plus brillante; Korzof semblait aussi heureux que si jamais rien ne fût venu contrecarrer ses projets. Entraînée par cette belle gaieté, Nadia se laissa aller à une sorte de joie mystérieuse qui pénétrait doucement dans son âme.

—À quoi bon, se dit-elle, demander au destin plus qu'il ne peut vous donner? Aujourd'hui a sa part, nous verrons ce qu'apportera demain!

Demain n'apporta rien du tout: la journée s'écoula, semblable à toutes les autres, dans une multitude de menus préparatifs pour le voyage du lendemain, qui devait se prolonger plusieurs jours car Roubine entendait bien ne pas s'être dérangé pour rien et examiner sa propriété de fond en comble. Vers le soir, Korzof envoya demander si le projet tenait toujours, et reçut par l'entremise de son valet de chambre une réponse affirmative.

À dix heures précises, Nadia et son père parurent sur l'estacade, où le joli yacht était accosté. Korzof était sur le pont, prêt à les recevoir; ils traversèrent la passerelle, aussitôt retirée, et sur-le-champ le gracieux navire se dirigea vers Pétersbourg, laissant derrière lui le reflet des ombrages merveilleux de Péterhof se confondre dans le sillage écumeux.

La journée était splendide, une tente de toile écrue ombrageait l'arrière; les voyageurs restèrent sur le pont, pour admirer à l'aise les villas qui se déroulaient le long du fleuve. Derrière eux, à leur gauche, la lourde masse de granit de Cronstadt semblait s'enfoncer dans la mer comme un énorme monitor, surmonté de quelques tourelles; les mâts des vaisseaux abrités dans le port s'élevaient au-dessus, grêles et élégants; tout cela se perdit bientôt dans le lointain, remplacé par les îles verdoyantes de la Néva, où les membres de la société pétersbourgeoise qui ne veulent pas s'exposer à un long et fatigant voyage pour gagner leurs terres pendant l'été, louent pour une saison de fastueuses maisons de campagne. Des palais appartenant soit à des membres de la famille impériale, soit à de riches particuliers, se dressent au milieu de la verdure, et les bras multiples du fleuve immense disparaissent et reparaissent à travers les sinuosités comme de petits lacs d'argent. L'onde est bleue, semée de paillettes brillantes; le sable de la rive est jaune et doré; parfois on découvre un coin de solitude qui semble inexploré; parfois, une masse de sombres sapins évoque l'idée des climats toujours glacés; mais, l'instant d'après, le frais coloris des tilleuls et des bouleaux délicats vient reposer les yeux.

Pétersbourg dégagea soudain ses dômes d'or de cet océan de verdure et apparut tout armé, tel que Minerve sortant du cerveau de Jupiter. La cathédrale d'Isaac dominait de son dôme énorme l'ensemble varié des palais et des clochers, pendant que les deux flèches rivales de la forteresse et de l'Amirauté se dressaient dans le ciel comme deux aiguilles d'or. Le yacht passa au milieu du gai tumulte des bateaux-mouches et des barques agiles peintes en vert clair, avec des yeux gigantesques, qui simulent à l'avant une tête de poisson, barques solides en réalité, frêles en apparence, et qui remplacent à Pétersbourg les ponts trop rares.

Sur les deux rives, les monuments se succédaient; à gauche, après la forteresse, la masse foncée du parc Alexandre, puis la petite maison de bois que Pierre le Grand habitait pendant que la ville naissante s'élevait sous ses yeux, puis les colonnades interminables de l'Académie de médecine et de l'École d'artillerie, surmontées dans l'air transparent par les cheminées des fabriques qui peuplent cette rive. À droite, en remontant le cours du fleuve, c'étaient les somptueux palais qui, continuant la ligne du Palais d'hiver et de l'Ermitage, font de ce quai l'un des plus curieux spectacles du monde civilisé. Puis des palais encore, de marbre et de pierre, puis le Jardin d'été, entouré de canaux, puis de nouveaux palais, et, dans le fond, au-dessus de tout cela, cent dômes de couleurs diverses: les uns dorés comme des cuirasses, d'autres en étain brillant comme l'argent, d'autres bleus ou verts, parsemés d'étoiles, tous de formes étranges et capricieuses, tous peuplés de cloches, dont les tintements font trembler le sol aux veilles des grandes fêtes.

La rivière se resserrait un peu; à gauche, les maisons devenaient plus rares, les jardins venaient baigner leurs troncs d'arbres dans l'eau, qui coulait plus vive et plus pressée; le couvent de Smolna dressa à la droite des voyageurs son haut clocher pointu; la masse énorme et imposante du couvent d'hommes placé sous le patronage de saint Alexandre Nevsky parut à son tour, puis se déroba en perspective, comme s'il tournait sur lui-même, et les maisons disparurent. Seules les fabriques continuèrent à puiser dans le fleuve prodigue la force motrice et l'eau dont elles avaient besoin. À gauche, la nature avait repris ses droits, et les vastes plaines, les rives désertes, à peine parsemées de quelques osiers, semblaient appartenir à un pays lointain.

C'est à ce moment, où l'intérêt du voyage semblait s'amoindrir, que Korzof pria ses hôtes de descendre dans la salle à manger, où les attendait un somptueux déjeuner. Il était parfait dans son rôle de maître de maison; rien en lui ne trahissait de préoccupations: pourtant, ses yeux se posaient sur Nadia avec une satisfaction évidente, si bien qu'à plusieurs reprises la jeune fille, inquiète, se demanda si, par quelque malentendu ignoré, elle ne lui aurait pas laissé croire qu'elle agréait sa recherche. Mais non, rien ne témoignait non plus en lui la joie d'un homme qui croit toucher au but de ses désirs; la jeune fille se résigna donc à attendre le mot d'une énigme qui finirait bien par se faire connaître.

Enfin, à l'horizon parut un épais massif de tilleuls.

—Voilà Spask! s'écria le prince, enchanté. Sont-ils beaux, les tilleuls de mon grand-père! Dites, Korzof?

—Ils sont énormes! Ils dominent tout le paysage. Quel âge ont-ils?

—Quelque chose comme quatre-vingts ans. Mon grand-père était jeune lorsqu'il les a plantés. Nadia, dis, ce n'est pas déjà si bête de planter des tilleuls! Il me semble que cela a bien son utilité pratique, sans médire de la jeunesse moderne, qui ne plante pas d'arbres et qui se contente de brûler ceux que nos aïeux avaient pris tant de peine à faire croître.

Nadia sourit et ne répondit pas; Korzof la regardait avec une douceur amicale et confiante qui lui ôtait toute envie de relever les taquineries de son père.

Le yacht aborda à un vieil embarcadère vermoulu, dont les poutres, verdies par l'humidité, noircies par l'âge, étaient d'une admirable couleur de vieux bronze. Roubine et sa fille sortirent du bateau et gagnèrent la rive, où les attendait une députation de paysans, commandée par le staroste ou doyen. Korzof les suivit, après avoir donné quelques ordres, et le joli yacht jeta l'ancre dans l'eau tranquille, que rien ne troublait jamais et où les poissons, un instant effrayés, revinrent prendre leurs ébats autour des vieilles poutres.

—Vous allez voir une singulière demeure, je vous en préviens, Korzof; si vous tenez à vos aises, vous ferez bien d'aller coucher à bord de votre bateau. Cette bicoque a été bâtie par mon aïeul, qui ne voulait pas s'éloigner de la cour; cela remonte au temps de l'impératrice Catherine, comme d'ailleurs la plupart des maisons de campagne de ce côté-ci du pays.

Korzof sourit, et, les suivit. Ils entrèrent dans un vieux jardin, clos de palissades, dont les allées principales avaient été jadis pavées en briques, pour retenir le sol en pente à l'époque des dégels. De grands massifs de lilas et de seringas se perdaient dans les taillis, formés par les rejetons des vieilles souches jadis abattues du pied, mais dont les racines étaient restées dans la terre. Au fond du jardin, sur une petite éminence, se dressait la vieille maison de bois encore solide; la couleur jaune dont elle était jadis badigeonnée avait fait place à la patine du temps et reparaissait à peine ça et là.

—Ce n'est pas somptueux, Korzof, je vous le répète; vous qui avez un yacht doublé en bois de citronnier...

—Je renonce au luxe, répondit le jeune homme en regardant Nadia avec le sourire mystérieux qui ne le quittait plus; sérieusement, prince, je fais vœu de pauvreté. Que ce toit modeste et patriarcal m'entende et me soit propice, je le bénirai.

Nadia baissa les yeux. Il la suivit, et tous trois entrèrent dans la vieille demeure, pendant que les paysans, qui les avaient escortés respectueusement et de loin, restaient dehors, humblement découverts.

V

Le lendemain matin, Korzof fut éveillé de bonne heure; sa chambre donnait sur un vieux parterre où les anciennes allées, tracées par un Le Nôtre du cru, se dessinaient, encore visibles, entre leurs bordures de buis centenaire. Il se leva, fit sa toilette sans trop se presser, et descendit dans le jardin, qui l'attirait.

Tout y était vieux et vermoulu; les troncs des gros tilleuls, tout solides qu'ils fussent, avaient un air humide et fragile, qu'ils devaient à leurs écorces moussues. Le jardinier actuel avait beau nettoyer les allées, l'herbe y poussait toujours, malgré tout; ce n'était pas triste, cependant: le souffle éternellement jeune de la nature flottait au-dessus de la maison surannée, du parterre vieillot, du labyrinthe à la mode antique; les herbes folles et les fleurs d'été donnaient chaque année une vie nouvelle et joyeuse au vieux domaine presque abandonné.

Le soleil s'était levé dans la brume, et un frêle rideau de gaze grise semblait suspendu au bas du ciel; bientôt les rayons dorés parurent au-dessus de cette fragile barrière et vinrent colorer les arbres. La chaleur était intense, mais si également répandue dans l'atmosphère qu'on la supportait presque sans y songer. Cependant l'eau bleue miroitait à travers les branches au bas du jardin, avec des paillettes d'un éclat extraordinaire: Korzof prit machinalement une allée qui conduisait au bord de la rivière.

Comme il mettait la main sur le loquet de la porte à claire-voie qui fermait le jardin, il s'arrêta stupéfait. Quelqu'un, à Spask, s'était levé plus tôt que lui: Nadia, assise sur le banc de bois de l'embarcadère, regardait l'eau couler à ses pieds. Un grand chapeau de paille entouré d'un velours noir cachait son visage; mais, au mouvement de sa tête penchée, Korzof comprit qu'elle était très grave, peut-être triste. Il hésitait à s'approcher, craignant d'être indiscret; mais elle avait entendu le bruit de la porte tournant sur ses gonds, et elle lui faisait déjà un joli geste amical... Il s'avança sur la petite passerelle tremblante et se trouva près de la jeune fille.

—Il fait bon ici, n'est-ce pas? lui dit-elle, en rangeant sa robe pour lui faire place à ses côtés. Dans une heure, ce ne sera plus tenable; mais, tant que le soleil est caché derrière les tilleuls, la fraîcheur est délicieuse.

En effet, l'endroit était à souhait: la Néva décrivait précisément un coude en cet endroit, de sorte qu'elle apparaissait presque comme un lac, clos de tous côtés par des rives verdoyantes; les aunes et les osiers de l'autre rive suffisaient pour donner cette illusion au regard. La grande masse des arbres du jardin jetait sur le rivage et sur la rivière son ombre, percée çà et là de rayons dorés qui, se glissant comme des flèches à travers les trouées de ce sombre massif, faisaient reluire au soleil les petites vagues actives et pressées que poussait un vent léger. Au bord, l'onde était plus calme; la profondeur moindre de la petite crique lui donnait le repos et la transparence d'un étang. Les vieux piliers de bois bronzés et verdis par l'humidité s'y miraient avec le frêle édifice qu'ils portaient; jusqu'au chapeau de Nadia, tout se reflétait et tremblait dans l'eau assombrie par un fond d'herbes semblables à du velours. Un peu plus loin, le petit yacht dormait à l'ancre. L'équipage était allé déjeuner à terre, ainsi que le témoignait le canot amarré par une chaîne à un pieu spécial. Rien ne troublait la solitude que le cri des martinets, qui rasaient la rivière, à la poursuite des insectes ailés.

—Je vous ai promis, dit Korzof, de vous raconter ce que j'ai été faire à Pétersbourg.

La princesse le regarda, puis ses yeux se baissèrent, et elle parut écouter attentivement.

—Je me suis enquis, continua le jeune homme, de la somme de travail que représente...

Il s'arrêta, le sourire aux lèvres, attendant une question. Nadia lui jeta un regard rapide et furtif, mais continua à garder le silence.

—Vous n'êtes pas curieuse? demanda-t-il d'un accent tendre et ému.

Elle secoua négativement la tête, mais le geste négatif voulait clairement dire: Oui.

—...De la somme de travail, reprit-il, que représente un diplôme de médecin.

—Vous? s'écria Nadia en le regardant bien en face.

—Oui. J'ai appris que, avec mes études antérieures, car, pour être un oisif, je ne suis pas absolument un ignorant, trois ans, deux ans et demi peut-être, suffiraient pour me faire passer mon doctorat d'une façon sinon brillante, au moins honorable... Qu'en dites-vous? faut-il essayer?

Nadia s'était remise à regarder l'eau, et son chapeau cachait presque entièrement son visage. Korzof continua, inquiet, quoiqu'il sût le cacher, mais sa voix, le trahissait.

—Je sais bien que cela n'est pas assez; aussi j'ai encore fait autre chose à Pétersbourg: je me suis informé du prix des constructions, du prix des terrains... j'ai fait beaucoup de calculs... et voici ce que j'ai conclu. Dans le plus pauvre quartier de Pétersbourg, aux Peski, quartier voué de tout temps aux épidémies meurtrières, le terrain n'est pas cher; on pourrait élever une construction dans l'esprit moderne, saine et bien aérée; cela coûterait un million et demi de roubles... Mon domaine de Korzova vaut cela, et même davantage à cause de sa forêt de chênes... On bâtirait un hôpital, qui porterait votre nom, et où je serais médecin... sous les ordres d'un chef, en attendant que je fusse assez savant pour être directeur moi-même...

Sa voix s'était éteinte peu à peu, car Nadia restait immobile, et le rêve généreux du jeune homme semblait s'écrouler devant lui avec les ruines de l'hôpital imaginaire... Le silence régna sur l'embarcadère; les oiseaux gazouillaient à plein gosier dans les vieux tilleuls...

Enfin Nadia releva lentement la tête et tourna vers Korzof ses grands yeux d'où débordaient les larmes:

—Mon ami, dit-elle, que nous serons heureux! Heureux et bénis!

Korzof, sans s'approcher, prit la main qu'elle lui tendait, et ils restèrent ainsi, immobiles, sans se regarder, suivant dans leur esprit le couronnement de l'œuvre commune. Au bout d'un moment:

—Ce sera beau! dit-elle très-bas; sa main libre esquissa dans l'air le contour du vaste édifice. C'est par de tels travaux qu'on devient immortel, continua la jeune fille; on laisse un nom... cela n'est rien; mais on laisse un exemple, c'est là ce qui fait qu'on est grand!

—Vous êtes contente? demanda Korzof d'un ton aussi tranquille.

Il lui semblait en ce moment que cela était convenu depuis longtemps, et qu'ils ne faisaient que de continuer une conversation ancienne.

—C'est ce que je voulais, dit-elle avec un sourire divin. Et vous l'avez trouvé tout seul; c'est cela qui est beau!

—Vous m'attendrez trois ans? fit-il avec une ombre de tristesse.

—Trois ans! qu'est cela auprès de la vie, et de l'éternité!

Ils retombèrent dans leur silence heureux. Jamais ils ne s'étaient sentis si calmes ni l'un ni l'autre. Il leur semblait que cette résolution avait jeté leurs vies dans un moule d'où elles sortaient avec une forme définitive, immuable.

—Eh bien, je vous demande un peu ce qu'ils font là! s'écria le prince en les apercevant, sur un embarcadère! À moins de pêcher à la ligne, vraiment je ne vois pas...

Les deux jeunes gens s'étaient levés et avaient déjà franchi la passerelle.

Nadia courut à son père, posa son front sous ses lèvres et se blottit sous son bras avec un geste câlin. Korzof s'était approché plus posément, et prit la main de la jeune fille, et, d'un même mouvement, ils s'agenouillèrent devant le prince, sur l'herbe de la rive.

—Fiancés? s'écria Roubine, abasourdi, mais enchanté.

—Bénissez-nous, dit Korzof sans se relever.

Très-grave, trop ému pour parler, le prince fit sur eux le signe de la croix, puis il les releva d'une étreinte affectueuse «t les tint embrassés un instant.

Quand il fut un peu revenu à lui:

—Quelle drôle d'idée de choisir le bord de l'eau pour cette cérémonie! Et à cette heure-ci encore! Mais, Nadia, tu ne fais jamais rien comme personne!

Elle sourit et l'embrassa. Il se frotta les yeux du revers de sa main, puis étira sa longue moustache, et raffermissant sa voix:

—C'était, à ce que je vois, reprit-il, une affaire d'endroit. À Péterhof, tu ne voulais pas de Korzof; à Spask, tu l'acceptes... Que ne l'as-tu dit plus tôt? Il y a longtemps que nous serions venus ici!

Nadia souriait toujours. Ils reprirent lentement le chemin de la maison.

—Et ce vœu, continua le prince, qu'en avons-nous fait? Ô Nadia! nous écrirons ensemble un chapitre de philosophie intitulé: «De l'imprudence des vœux téméraires.» Eh, ma fille?

Nadia ne souriait plus. Elle serra plus étroitement contre elle le bras de son père, et d'un ton grave:

—Vous avez une grande affection pour Dmitri Korzof, n'est-ce pas, mon père? dit-elle.