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Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia cover

Mon oncle et mon curé; Le voeu de Nadia

Chapter 34: IX
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About This Book

The volume contains two linked novellas set in rural France; the first is narrated by a diminutive, proud young woman raised by an overbearing aunt and educated by a kindly parish priest, tracing domestic scenes, lessons, disputes, and the narrator's developing independence and wit. The second follows a young woman whose solemn vow becomes the pivot of a tale of personal conviction, emotional conflict, and moral choice. Both pieces emphasize provincial life, interpersonal tensions, the influence of religion and education, and the narrator's observations on social manners, mixing gentle satire, sentimental reflection, and episodic storytelling.

Nadia jouait à la maîtresse de maison modeste d'une façon merveilleuse. Son père riait aux larmes, quand il la voyait revenir du marché avec des fraises dans un panier, elle qui n'avait jamais tiré d'argent de sa bourse que pour faire l'aumône. Elle le laissait rire, arrangeait elle-même les fruits sur une assiette avec des feuilles de vigne, et le prince, enchanté, déclarait qu'il n'avait jamais rien goûté d'aussi parfait. La jeune femme apprit, dans ce commerce journalier avec les hommes et les choses d'en bas, bien des préceptes que ne comporte point la sagesse des gens du monde et qui ne se trouvent pas non plus dans les livres destinés à la jeunesse, quoique ce soit leur véritable place.

Le moment vint enfin pour Korzof de passer sa thèse; il était plein de craintes, et Nadia tremblait comme si son mari eût été sous le coup d'une sentence de mort. Le prince était venu, afin d'assister au triomphe de son gendre, et il ne tarissait pas en railleries sur l'émotion de ses deux enfants.

—Voyons, Dmitri, disait-il, sois un homme, que diable! N'as-tu pas passé des examens, jadis? Souviens-toi du corps des pages! Tu n'étais pas gêné dans ce temps-là pour faire des tours à tes examinateurs et avoir de bonnes notes tout de même!

—Ce n'est pas du tout la même chose, répondait le jeune homme, en riant de cette façon d'envisager le doctorat. Si je les attrapais, mes examinateurs,—et ceci me paraît plus que douteux, c'est moi qui serais encore le plus attrapé de tous!

—Non, fit Nadia, ce seraient tes malades!

Ils riaient, mais c'était pour faire contre fortune bon cœur. Enfin le grand jour arriva, et non seulement Korzof fut reçu, mais il obtint des félicitations unanimes.

—Je me sens un homme, dit-il en rentrant chez lui; jamais je n'ai éprouvé rien de semblable. C'est-à-dire que je me demande comment on peut vivre sans travailler, sans sentir qu'on sera utile. Quelle vie misérable on traîne...

—Tout beau, mon gendre, fit Roubine; si vous n'en voulez point, n'en dégoûtez pas les autres; je n'ai jamais vécu autrement que de cette vie misérable, et je ne m'en trouve pas plus mal. Allons, Nadia, allons dîner au restaurant; je vous invite; nous allons lui laver la tête avec du Champagne; ça l'empêchera de dire des bêtises.

Nadia les quitta pour mettre son chapeau, mais son mari la rejoignit aussitôt.

—C'est à toi que je dois ce bonheur, ma chère femme, lui dit-il en la prenant dans ses bras. C'est toi qui a fait de moi un homme intelligent, désireux de servir ses semblables, je te remercie, et je te bénis.

—C'est moi qui te dois de la reconnaissance, lui répondit-elle tout bas. Tu m'as fait descendre de mon paradis chimérique pour m'apprendre la vie réelle. Oh! mon cher mari, que de bien nous allons faire! Une seule terreur me hante depuis quelque temps...

—Dis-la bien vite pour que je te rassure, fit Dmitri en souriant.

—Je me suis demandé souvent si je n'avais pas eu tort de te lancer dans une profession dangereuse; si quelque épidémie survenait, Dmitri, si tu étais atteint, si tu étais frappé...

Korzof resta un instant silencieux, appuyant contre sa poitrine la tête de la chère femme qu'il aimait par-dessus tout, et pour laquelle il représentait toutes les joies de la vie.

—Ce serait bien dur, fit-il enfin, mais de tels événements arrivent... Quel que soit mon destin, aujourd'hui, dans la force et la joie, comme plus tard dans le malheur et les larmes, s'il faut en arriver là, pour ce que tu as fait de moi, Nadia, je te le répète, je te bénis et je te remercie. Et, si je meurs un jour au champ d'honneur, eh bien, tu seras fière de moi!

Il l'embrassa tendrement, et, quand ils reparurent devant Roubine, celui-ci ne se fût jamais douté de la grave question qu'ils venaient d'agiter.

Bien des formalités restaient à remplir; mais qu'on soit impatient ou non, les jours n'en ont pas une demi-heure de moins. Les époux étaient prêts à rentrer en Russie; l'hôpital n'était pas prêt à les recevoir. Roubine partit en avant pour presser les retardataires, et après une longue attente, qui parut interminable aux jeunes gens, car ils étaient en vacances et s'ennuyaient à périr de leur oisiveté nouvelle, il leur télégraphia enfin qu'ils pouvaient revenir.

Lorsque le train qui les amenait ralentit sa marche pour entrer en gare de Pétersbourg, Nadia se tourna vers son mari, dans le compartiment réservé qu'ils occupaient seuls.

—Voici que nous allons toucher notre rêve du doigt, lui dit-elle, et maintenant j'ai peur!

—Peur de quoi, ma chérie?

—Je ne sais pas... d'une désillusion peut-être! Il lui prit la main avec tendresse.

—Il n'y a pas de désillusion possible quand on a rêvé de faire un bien possible. Que l'hôpital soit ou ne soit pas ce que nous avons souhaité, nous y guérirons des êtres souffrants, et cela nous consolera de tout.

Le train s'arrêta; Roubine était sur le quai, qui les attendait tout seul; il les embrassa et sauta dans son drochki, qui partit comme le vent; les nouveaux arrivés montèrent dans leur coupé et furent vite emportés vers le quartier, jadis désert, qu'ils habiteraient désormais. Ils ne se disaient rien, mais se tenaient la main fortement serrée; ce moment de leur existence leur apparaissait plus solennel encore que l'heure de leur mariage. Ils étaient tout près maintenant; le coupé tourna le coin d'une rue...

—Oh! Dmitri, fit Nadia à voix basse, le voilà!

L'hôpital se dressait devant eux, dans sa splendeur architecturale, surmonté d'une haute croix dorée qui indiquait au milieu la place de la chapelle. Les angles et les entablements étaient en pierre blanche; la brique composait les murailles, et la haute façade à trois étages se dressait sur le ciel avec fierté. Ils avaient étudié les plans et les savaient par cœur; mais jamais ils ne s'étaient figuré cette masse grandiose, qui représentait une fortune colossale; tout l'or des Korzof était là dedans, et jamais il n'avait tenu sur la terre une si noble place.

Les chevaux s'arrêtèrent devant le perron. Roubine, la tête nue, attendait déjà sur le seuil; l'aumônier, revêtu d'ornements sacerdotaux et accompagné de la croix, se tenait sur le porche; les jeunes gens s'avancèrent muets, saisis d'une émotion qui leur coupait la respiration; le porte-croix se mit lentement en marche, entra dans le grand vestibule éclairé d'en haut, où la lumière tombait à flots, et commença de monter l'escalier. Le vestibule était plein de monde, toutes les têtes s'inclinaient sur leur passage, ils rendaient machinalement les saluts, mais ne reconnaissaient personne. Des voix mystérieuses chantaient quelque part un hymne religieux dont ils ne distinguaient pas les paroles. Ils arrivèrent ainsi au premier et pénétrèrent dans la chapelle. Elle était simple et toute blanche, mais les peintures de l'iconostase en faisaient tout l'ornement; les images saintes des deux familles réunies étincelaient d'or et de pierres précieuses le long des murs, garnis de lampadaires.

Les chantres les accueillirent par un chant triomphal, et ils restèrent toujours muets, toujours se tenant par la main, devant les portes du sanctuaire. Celles-ci s'ouvrirent presque aussitôt, et le prêtre apparut. Le Te Deum d'actions de grâces fut chanté; pendant ce temps, les jeunes époux se remettaient un peu de leur émotion. Lorsque le dernier verset eut retenti sous les voûtes et que les assistants eurent baisé la croix que leur présentait le prêtre, Nadia vit enfin autour d'elle des visages aimés et connus. La chapelle était pleine d'amis; tous ceux qui n'avaient pu assister à son mariage étaient venus la complimenter. Les dignitaires de l'État, convoqués pour l'inauguration de l'hôpital, entouraient son mari; un aide de camp leur apporta les félicitations de l'Empereur et de l'Impératrice; des bouquets furent présentés par des petits enfants, sans que Nadia eût la moindre idée de ce que cela voulait dire, et enfin, machinalement, elle suivit son père et l'architecte, qui leur livraient les clefs de l'hôpital. Appuyée au bras de son mari, tout étourdie, elle marchait le long des corridors cirés, qui sentaient encore le sapin neuf, approuvant des détails dont elle ne comprenait pas un mot, et ressentant au fond de son cœur, trop plein pourtant, le manque bizarre de quelque chose qu'elle ne pouvait définir.

Tout à coup, le médecin en second s'avança à son tour et ouvrit une porte...

—Les voilà! dit tout bas la jeune femme.

C'étaient eux, qu'elle cherchait, qu'elle voulait, eux, les maîtres de cette demeure, les malades! Ils étaient là, couchés dans leurs lits blancs, gardés par des infirmières proprettes; le linge blanc brillait partout, et la faïence commune reluisait de propreté sur les tablettes. Il y avait donc de vrais malades, qui seraient soignés là, qui guériraient, qui retourneraient dans leurs familles, en bénissant la main qui leur avait rendu la santé! Le calme de Nadia ne put y tenir, et appuyant la tête sur l'épaule de son mari, elle pleura.

Le rêve était réalisé; quelques millions allaient redonner la vie à des centaines d'hommes et de femmes; avec leur argent, ils allaient donc racheter cette chose sans prix: la vie humaine! Sans doute, ils échoueraient parfois, la mort ne se laisserait pas toujours corrompre: de pauvres cercueils sortiraient par la porte de derrière, emportant des êtres pour lesquels le secours était venu trop tard; mais la vie est ainsi faite, de joies et de chagrins; ne devaient-ils pas s'estimer assez heureux s'ils pouvaient sauver au prix de toute leur fortune un père pour ses enfants, une femme pour son mari?

—C'est trop beau, trop bon, je ne puis le supporter! fit Nadia, lorsqu'enfin rendue à elle-même, elle s'assit sur un fauteuil dans l'appartement que son père lui avait préparé avec une recherche qu'elle eût blâmée si elle l'eût osé. Je pensais bien être heureuse en voyant tout ceci, mais ma joie dépasse mes espérances, en vérité!

—Souviens-toi de cela, ma fille, dit Roubine, devenu soudain grave. On n'a pas souvent dans la vie l'occasion de dire une semblable parole. Que ce jour soit pour toi un tel souvenir, qu'à tes heures de chagrin il te serve de consolation.

Nadia saisit la main qu'il posait sur sa tête inclinée et la porta à ses lèvres. Ce père d'apparence frivole était au fond un homme d'un grand cœur.

—Mais, reprit-elle au bout d'un instant, lorsqu'elle et son mari eurent bien remercié le père qui leur avait préparé une si douce surprise, vous avez dû vous donner un mal énorme, mon cher père!

—Énorme! répéta-t-il gravement; je commence à m'y connaître un peu, néanmoins. Mais vous ne vous douteriez jamais de ce qui m'a coûté le plus de peine à trouver? Je ne pouvais m'en procurer ni pour or ni pour argent.

Ses enfants le regardaient d'un air si ébahi qu'il n'eut pas le courage de les faire attendre.

—Des malades! reprit-il en perdant son sérieux. Oui, vous n'avez pas besoin d'avoir l'air effaré comme cela! Des malades! J'ai été obligé d'aller les racoler moi-même dans les autres hôpitaux et de prendre ceux qu'on refusait. Je ne les ai pas choisis, allez! Vous en avez une bien drôle de collection! Et encore ils ne voulaient pas entrer.—Ceux qui pouvaient parler disaient que c'était trop propre, que ça ne pouvait pas être un hôpital. Je les ai persuadés en leur soutenant que ça ne resterait pas propre comme ça, mais qu'il fallait bien excuser un édifice neuf!

L'excellent homme riait, mais ses yeux étaient pleins de larmes. Nadia les sécha dans un baiser. L'hôpital était inauguré. Korzof et sa femme n'avaient plus qu'à travailler. Ils s'endormirent le soir l'âme pleine de bénédictions.

VIII

Quand un édifice est sorti de terre, qu'un toit le couvre, qu'on l'habite même, il n'est pas terminé pour cela. Deux années entières s'écoulèrent avant que Korzof et sa femme eussent organisé tous les aménagements intérieurs, et surtout fait un règlement utile et appréciable. Ce malheureux règlement, semblable d'ailleurs en ceci à tous les règlements du monde, ne pouvait parvenir à s'adapter ni aux gens ni aux choses. À peine allait-il d'un côté, que de l'autre se découvrait quelque empêchement formidable, énorme, et tout était à recommencer. C'est qu'on ne s'improvise pas organisateur; le plus petit travail de ce genre, si médiocre qu'il soit, a réclamé de longues méditations, et plus d'une fois son auteur a dû se prendre la tête entre les mains en disant: Cela n'ira jamais! En effet, généralement, cela ne va pas.

Mais Korzof était doué d'une ferme volonté; de plus, il n'avait point de sot amour-propre et recherchait volontiers les conseils; en même temps, il avait assez de jugement pour ne prendre parmi ceux-ci que les bons. Avec le temps et une inépuisable patience, il arriva à ses fins; le jour vint où le vrai règlement, définitif et immuable,—jusqu'à nouvel ordre,—trôna sur tous les murs, imprimé sur grand papier et encadré de bois noir.

Le jeune et brillant officier d'autrefois avait fait place à l'homme sérieux et bon que l'on appelait le docteur Korzof. Malgré les supplications réitérées de bon nombre de membres de l'aristocratie pétersbourgeoise, qui eussent été heureux d'avoir pour médecin un des leurs, homme du monde et aimable, il avait absolument refusé de se faire une clientèle en dehors de l'hôpital. Tout au plus, dans les cas d'accident, consentait-il à donner les premiers soins, et encore sous la condition expresse que ce serait à titre gracieux. Les malades de l'hôpital, portés maintenant au nombre de trois cents, suffisaient a l'emploi de son temps; encore avait-il dû s'adjoindre plusieurs aides, et le concours d'un chirurgien renommé.

La première fois que le jeune médecin se vit en face d'un homme qui attendait de lui la vie ou la mort, pauvre être inconscient, abattu par la souffrance, indifférent désormais à tout, hormis à un souffle de bien-être qui le relèverait; la première fois qu'après avoir reconnu la gravité du cas qu'il avait sous les yeux, il se vit obligé de puiser dans les ressources de sa mémoire, de son raisonnement, de sa science, et d'écrire une ordonnance, il se sentit trembler de la tête aux pieds. S'il se trompait? Si la mort allait venir à son ordre, au lieu de la santé? Jusqu'à quel point serait-il responsable, si l'on enlevait demain le cadavre de cet homme, tué par lui,—ou simplement laissé mourir par la faute de son ignorance ou de son erreur?

Le médecin en second, vieux praticien aux cheveux grisonnants, le regardait surpris, se demandant pourquoi son jeune chef hésitait de la sorte. Il ne tournait pas la plume si longtemps dans son encrier, lui, pour écrire une ordonnance! Enfin Korzof se décida, et de sa belle écriture rapide traça quelques lignes. Au moment de remettre le papier à l'interne de service, il s'adressa au vieux docteur:

—Qu'est-ce que vous auriez prescrit, vous? lui demanda-t-il.

Le médecin indiqua un traitement. Korzof, avec un demi-sourire, lui montra l'ordonnance.

—C'est exactement mon avis, dit le vieillard; mais je n'aurais pas songé au bain que vous prescrivez... évidemment cela ne peut faire que du bien.

—C'est le nouveau système, dit Korzof; on ne l'emploie guère ici, on y viendra.

Le traitement réussit. Cinq jours plus tard, le malade, assis dans son lit, mangeait un léger potage; Korzof vint chercher sa femme et l'amena devant le bonhomme.

—C'est lui, vois-tu, dit-il, il est vivant. Nadia, j'ai empêché un homme de mourir.

Ils s'en allèrent doucement, sans se toucher, sans se parler, pleins d'une joie trop profonde pour s'épancher en paroles.

Tous les jours ne furent pas aussi heureux: la première fois qu'il y eut une mort à l'hôpital, Nadia passa toute une journée à pleurer. Par une immunité singulière, pendant deux mois toutes les cures avaient réussi, lorsqu'une épidémie emporta coup sur coup plusieurs malades. Cet accident consola en quelque sorte Korzof et sa femme, en leur prouvant que les décès n'étaient pas dus à quelque erreur du traitement ou à quelque négligence d'hygiène, mais bien à un état endémique contre lequel ils étaient impuissants.

Puis ils s'accoutumèrent à ces fluctuations de la mortalité, qui avaient d'abord assombri Nadia. Elle s'était figuré que personne ne mourrait jamais chez elle; mais entre la possibilité lointaine de ces choses et leur réalisation immédiate, il y avait tout un monde. Elle s'habitua à voir sur les listes consultées chaque jour les croix qui marquaient les terminaisons fatales, et ne ressentit plus qu'une tendre pitié pour ceux que tout le dévouement de son mari uni au sien n'avait pu sauver.

Une seule chose attristait la jeune femme: il semblait que le destin la trouvât suffisamment occupée du soin de tant d'êtres humains et ne voulût point lui accorder d'enfants. Quatre ans s'étaient écoulés depuis son mariage lorsqu'elle eut enfin le bonheur de se voir mère d'un fils. L'année suivante, elle eut une fille; dès lors, elle considéra son bonheur comme complet. Ses enfants grandirent près d'elle, remplissant de joie et de bruit les hautes et vastes pièces de l'appartement jusqu'alors un peu tristes, et lorsque Korzof, fatigué ou attristé par les spectacles du jour rentrait le soir dans ce logis bien séparé, bien clos, afin que nul danger de contagion ne pût s'y glisser, il trouvait deux têtes blondes groupées sur le sein de leur mère, qui l'attendaient pour lui donner à la fois le baiser de bienvenue. Quelques années s'écoulèrent de la sorte, aussi parfaitement heureuses que peut les offrir la vie humaine, qui n'est jamais exempte de soucis.

Roubine venait souvent les voir, et jamais sans se plaindre de l'éloignement, car il avait conservé sa maison patrimoniale, sur le quai de la cour.

—Mais, mon père, fit un jour observer Nadia, c'était tout aussi loin autrefois, et vous ne songiez pas à vous en plaindre! Du temps qu'on bâtissait l'hôpital, vous veniez deux fois par jour!

—C'était moins loin, puisque j'étais plus jeune! répondit philosophiquement Roubine; mes os se font vieux, vois-tu! J'ai acheté un huit-ressorts tout neuf, l'autre jour; eh bien, il ne paraît pas aussi doux que les télègues de mon jeune temps! C'est la vieillesse qui vient, Nadia, il faut bien en convenir! Au moins, c'est une heureuse vieillesse, et je n'ai pas à m'en plaindre.

Il embrassa ses petits-enfants, qui s'appuyaient sur ses genoux, un de chaque côté, et les envoya jouer; puis il rapprocha confidentiellement son fauteuil de celui de sa fille.

—Je vais profiter de l'absence de ton mari pour te faire des reproches, Nadia, lui dit-il avec bonté; tu sais que je ne te grondais guère autrefois, et que depuis ton mariage je ne t'ai plus grondée du tout; j'ai pourtant lieu de te blâmer, mais je n'en parlerai qu'à toi seule.

—Mon Dieu! qu'ai-je fait, mon cher père? dit Nadia stupéfaite en joignant les mains.

—Voici: tu vis parfaitement heureuse ici, avec ton mari et tes enfants, tu fais le plus de bien possible; je crois même, Dieu me pardonne! que tu fais des rentes à tes malades quand ils quittent l'hôpital...

—Pas à tous, mon père! fit la jeune femme en souriant; c'est arrivé deux ou trois...

—Ce n'est pas là qu'est ton crime, reprit Roubine en riant aussi, puisque j'ai participé moi-même à ces égarements, en patronnant un de vos réchappés. Mais tu ne t'aperçois pas, ma chère fille, concentrée dans ton bonheur et dans ta vie de famille, que la comtesse Korzof ne va plus du tout dans le monde, et que tu te laisses oublier par ceux-là mêmes qui ont été tes meilleurs amis. Avant-hier, la princesse Adouïef dressait une liste d'invitations pour son prochain raout. Quelqu'un a prononcé ton nom; sais-tu ce qu'elle a répondu?—Oh! ce n'est pas la peine d'inviter Nadia, elle ne va nulle part!

—C'est vrai, mon père! mais puisque le monde ne m'amuse plus, je vais chez mes amis; seulement je n'assiste plus à leurs fêtes. Est-ce que cela ne vaut pas mieux que de laisser seuls mes jolis bébés?

—Tu es dans le vrai; seulement, dans douze ou quinze ans d'ici, quand ta fille sera en âge d'être mariée, à qui la marieras-tu?

—Oh! mon père, s'écria Nadia en levant les bras au ciel, il vous tarde donc bien d'être deux fois grand-père!

—Pas le moins du monde! mais réponds à ma question: à qui marieras-tu ta fille?

—À l'homme qu'elle aimera! répondit promptement la jeune femme.

—Parfaitement répondu. Mais, dis-moi, à présent que tu connais un peu la vie, que tu as vu des êtres partis d'en bas arriver en haut de l'échelle sociale, comme vous dites à présent, donneras-tu ta jolie enfant, que tu vas élever à merveille, à un de ces hommes dont l'intelligence seule est cultivée, mais dont les mœurs et les habitudes sont restées grossières? J'ai vu dîner à votre table un de vos internes; il a beaucoup de talent, à ce que dit mon gendre; j'en suis convaincu; mais il ne nettoie pas ses ongles, qui portent à perpétuité le deuil de ses bonnes manières... Voudrais-tu de celui-là ou de tout autre du même genre pour l'époux de ta délicate Sophie? Accepterais-tu pour ta bru une jeune fille qui aurait les manières d'une servante, quel que fût d'ailleurs son mérite moral?

Nadia baissait la tête, ne trouvant rien à répondre.

—Vois-tu, ma fille, autrefois, quand tu affirmais hautement tes intentions d'élever à toi un homme sorti des rangs du peuple, je ressentais des révoltes intérieures; tu as cru que c'était mon vieux sang de patricien qui parlait... Eh bien, non, c'était un sentiment de dignité, si complexe que je ne pouvais le formuler. Les années m'ont appris à vivre,—oui, ma fille, à moi aussi, malgré mes cheveux, qui étaient gris alors, qui sont blancs aujourd'hui... Je sais maintenant ce qui m'inspirait une répugnance instinctive; c'était ce manque d'éducation première, d'éducation de l'enfance, où une mère élevée dans des principes d'élégance,—et pourquoi ne le dirais-je pas? de propreté,—vous enseigne certaines choses qu'on n'oublie plus dans la suite, qu'on fait machinalement et auxquelles on reconnaît aussitôt, à ne jamais s'y méprendre, ce qu'on appelle un homme bien élevé. Eh bien, Nadia, tu auras beau dire et beau faire, un homme qui ne sait pas marcher, qui ne sait pas saluer, qui n'a pas une certaine correction de langage et de tenue, cet homme eût-il du génie, il n'est pas des nôtres, et tu ne peux pas lui donner ta fille!

Nadia réfléchissait, suivant dans son esprit les raisonnements de son père.

—Mais, dit-elle doucement, s'il a du génie, cela ne peut-il racheter certains défauts extérieurs?...

—C'est là que je t'attendais, ma fille! Ces défauts ne sont pas purement extérieurs; si ces messieurs voulaient se donner la peine de s'observer, de veiller sur leurs manières et leur langage, ils obtiendraient bientôt une apparence de correction qui nous rendrait indulgents pour le reste; mais s'ils ne savent rien de ce que doit savoir un homme du monde, s'ils ont l'air de valets de charrue en habit noir, c'est parce qu'ils se trouvent bien comme cela, parce que leur sot orgueil leur fait revendiquer leurs mauvaises manières comme une preuve de leur origine et, par conséquent, de la distance qu'ils ont dû franchir pour arriver à se mêler à notre société. J'appelle leur orgueil sot, parce que ce n'est ni de la fierté ni de la dignité; ces deux vertus les contraindraient au contraire à tenir un tel rang dans le monde, que chacun fût heureux de leur serrer la main et s'honorât de leur conversation; mais ils tiennent au contraire à afficher sur toute leur personne: «Nous n'étions rien, nous sommes un tel; admirez-vous le chemin que nous avons parcouru!» S'ils l'osaient, ils l'écriraient sur une banderole à leur chapeau... Vois-tu, Nadia, on s'est longtemps moqué, non sans quelque raison, des parvenus de la fortune; je ne vois pas pourquoi l'on ne traiterait pas de même les parvenus de l'intelligence! Et ceux-ci sont moins excusables que les premiers, car leur intelligence devrait précisément les prémunir contre une telle sottise! Et remarque bien que je n'entends pas ici préconiser les dons de la naissance: le prince Mirof, mon cousin par sa mère, passe ses journées avec ses jockeys et ses nuits avec des boxeurs anglais; on le prendrait pour un maquignon, tant il en parle bien le langage. Ce n'est un parvenu de rien du tout, celui-là, c'est un déchu de tout! Et, tout prince qu'il est, je le tiens en piètre estime! Mais je ne puis comprendre, je l'avoue ceux qui ont pu, à force de travail, s'assimiler les sciences les plus ardues, et qui ne veulent pas apprendre la civilité puérile et honnête!

—Évidemment, mon père, dit Nadia, lorsqu'il s'arrêta pour reprendre haleine, vous avez raison sur tous ces points; seulement, je crois qu'avec le temps ceux dont vous parlez reconnaîtront la nécessité de ces formes extérieures, plus importantes en effet qu'elles ne le paraissent à première vue.

Le prince secoua la tête.

—Ne crois pas cela! dit-il. La Russie subit en ce moment la réaction d'un état de choses despotique qu'elle a accepté longtemps et contre lequel elle commence à se révolter. Tu voulais épouser un homme sans naissance; jamais Korzof ne se doutera de ce qu'il t'a épargné!... Mais je n'y aurais pas consenti, et nous aurions passé des années en désaccord, tandis que, grâce à lui, à son sacrifice, à sa grandeur d'âme, nous avons une vie heureuse, avec toutes les garanties d'honneur et d'avenir que l'on peut désirer. Tu avais cette lubie; elle ne s'était pas formée toute seule dans ton cerveau; d'autres que toi l'ont eue, mais ce n'étaient pas des demoiselles aussi entêtées; elles ont toutes épousé des chevaliers-gardes ou des attachés au ministère des affaires étrangères. Les hommes de ton âge n'ont pas échappé à ces faux sentiments d'égalité qui font rejoindre en bas ce que l'on devrait tâcher d'élever à soi... Déjà les manières sont moins correctes, moins sévères qu'autrefois...

—Mais autrefois on les poussait jusqu'à l'exagération!

—Et maintenant on exagère en sens contraire... Sais-tu, Nadia, que bientôt surgira en Russie ce qui existe déjà en Allemagne: une classe de gens, hommes et femmes, fort intelligents, savants même, qui voudront prendre d'assaut notre société actuelle, qui feront fi des bonnes mœurs comme des bonnes manières, et qui, à force d'abolir des supériorités, faisant table rase de tout, aboliront même la supériorité de l'intelligence, de sorte que, par une bizarre logique à eux particulière, chacun étant l'égal de tout le monde, le premier crétin venu sera l'égal de Platon! Et ce seront les parvenus de l'intelligence qui auront décrété cela! Sors-toi de là si tu peux!

—C'est qu'ils emploient le mot égalité dans deux sens différents: l'égalité morale et l'égalité devant la loi...

—Ta, ta, ta, ils ne vont point chercher si loin! Ils s'embrouillent dans leurs propres idées jusqu'à ne plus y voir clair, et bien fier qui les débrouillera! Ils tiennent tant à ne pas être débrouillés! As-tu vu passer dans les rues des demoiselles vêtues de noir, sans crinoline, avec un carton ou un livre sous le bras, les cheveux plats coupés court sous leur toque et leur tombant derrière les oreilles, avec des lunettes bleues qui cachent immanquablement leurs yeux quelconques? Ce sont les demoiselles nihilistes; jusqu'à présent, leur folie est considérée comme inoffensive et n'est que ridicule; mais un jour viendra peut-être où l'on sera bien forcé d'y prendre garde. On commence par nier la nécessité des belles manières, et l'on finit par nier l'existence du sens moral... Nadia, renoue tes relations, va dans le monde, et marie ta fille à un homme bien élevé, quand même il n'aurait pas de génie. Qu'il ait le respect de la femme,—de sa femme;—qu'il ne choque pas ses oreilles par des paroles grossières, ni sa pudeur par des façons de cabaret; ce n'est pas cela qui lui donnerait du génie, d'ailleurs! Tâche seulement qu'il ait du sens moral, car nous n'en avions déjà pas à revendre, et, du train dont nous allons, d'ici vingt ans on n'en trouvera plus que chez les collectionneurs!

Nadia l'écoutait pensive, se rappelant bien des mots, bien des discours dont son esprit n'avait pas été frappé d'abord, et auxquels les paroles de son père semblaient faire écho maintenant.

—Vous avez raison, dit-elle enfin; je vais retourner dans le monde. Il ne faudrait pas que mon indolence fût préjudiciable à mes enfants. Ils sont encore bien petits, mais...

—Mais puisque tu as l'intention de leur donner une éducation libérale,—et je ne t'en blâme pas,—cherche un contre-poids dans la fréquentation d'une société élégante. Tu corrigeras ainsi ce que chaque milieu pourrait avoir d'exagéré.

Le prince semblait avoir donné à sa fille dans son entretien une sorte de testament moral; peut-être, en effet, avait-il parlé avec tant d'énergie et de conviction parce qu'il sentait en lui quelque chose d'anormal. Peu de jours après cette conversation, il se mit au lit, et les soins assidus de son gendre ne purent le sauver.

—Si j'avais été guérissable, tu m'aurais guéri n'est-ce pas? dit-il à Korzof dans un de ses derniers moments lucides. Au moins, nous n'avons rien à nous reprocher. Va, mon fils, nous avons été très-heureux; tout est bien! Surveille l'éducation de tes enfants, fais-en des êtres honnêtes surtout; cela se perd tous les jours...

Il mourut sans agonie, dans une sérénité presque gaie, tel qu'il avait vécu. Ses petits-enfants se trouvèrent possesseurs de sa grande fortune, dont il avait ordonné de capitaliser les revenus jusqu'à leur majorité.

—Ma fille n'ayant besoin de rien, portait le testament, je crois me conformer à ses désirs en donnant mon bien à mon petit-fils Pierre et à ma petite-fille Sophie, qui se souviendront ainsi de leur grand-père.

Roubine fut sincèrement regretté. Il était au nombre de ces êtres aimables qui cachent de grandes qualités sous une enveloppe un peu frivole, de sorte que le monde ne leur rend guère justice qu'après leur mort. Nadia et son mari s'aperçurent plus d'une fois que la sagesse mondaine de leur père leur faisait défaut maintenant; aussi se résolurent-ils à obéir à ses derniers conseils, en recherchant la société qui avait été la leur jusqu'au moment où les préoccupations de leur grande œuvre les en avaient écartés. Leur deuil les contraignait, pour un temps du moins, à la solitude; il fut convenu que Nadia partirait avec ses enfants pour la terre de Smolensk, qui devait avoir besoin du coup d'œil du maître, et que Dmitri irait les rejoindre deux mois plus tard, à l'époque des vacances qu'il s'accordait chaque année.

Nadia trouva de grands changements. L'émancipation venait de passer par là, donnant aux paysans d'autres droits et d'autres devoirs; ils n'avaient compris très-bien ni les uns ni les autres, et se trouvaient presque lésés en voyant qu'on ne leur avait pas accordé au moins la moitié des domaines seigneuriaux; mais, au milieu de ce conflit d'intérêts, ils étaient encore assez maniables, grâce à l'extrême bonté que leur avait toujours témoignée le prince de son vivant.

Le vieux Stepline était mort; son fils lui avait succédé dans ses fonctions d'intendant. Depuis son mariage, il ne cherchait plus à plaire, et sa toilette n'y gagnait pas; ses habits à l'européenne—car il eût dédaigné les cafetans que portait son père—venaient de chez un petit tailleur allemand du gros bourg le plus voisin et n'avaient rien de commun avec les modes anglaises. Sa femme avait engraissé au point d'avoir l'air d'une tonne; il avait maigri, lui; mais ses doigts allongés au bout de ses manches étriquées lui donnaient un air d'âpreté au gain, que rien ne démentait d'ailleurs.

La première fois qu'il fut admis en présence de Nadia, le jour même de son arrivée, elle retrouva la vieille impression qu'elle avait jadis exprimée à son père d'une façon si nette: «Cet homme nous hait!» En effet, sous les façons doucereuses, sous l'extrême politesse du langage, perçait une sourde colère, une rancune longtemps contenue. Cet homme, resté inférieur, ne pouvait pardonner à Nadia d'être toujours riche, toujours grande dame,—peut-être toujours belle,—alors que sa femme n'était plus qu'une masse informe et ridicule, après avoir été dix ans une pauvre sotte sans malice et sans jugement.

—Madame, me permettez-vous de vous présenter mes enfants? dit-il.

Tout en gardant les formes d'une politesse respectueuse, il avait banni les formules hyperboliques de l'ancien régime et s'abstenait même de donner à Nadia le titre de comtesse qui lui appartenait.

—Certainement, fit Nadia avec bonté. Elle appela son fils et sa fille, qui jouaient dans la pièce voisine, pendant que Féodor allait chercher les siens. Il entra bientôt, poussant doucement devant lui par les épaules deux garçons, dont l'aîné avait neuf ans environ et le second avait quatre ans à peine, et deux fillettes, mal attifées, engoncées dans leurs vêtements de lourde laine, mais dont les joues étaient fraîches et les yeux brillants.

—Vous êtes plus riche que moi, dit Nadia en souriant.

Elle étendit la main pour appeler les enfants, mais ils ne s'approchèrent point pour la baiser, comme l'ordonnait la coutume, coutume observée à cette époque même chez les enfants des meilleures familles, lorsqu'une parente ou une amie les engageait à s'approcher. Ils restèrent immobiles, regardant en dessous les enfants de la dame, comme des animaux rares ou des objets de curiosité.

—Allons, dit Nadia, un peu étonnée, faites connaissance, mes enfants. Pierre, Sophie, allez embrasser les enfants de Féodor Ivanitch.

Pierre et Sophie s'avancèrent avec empressement; dès leur plus tendre enfance, leur mère les avait accoutumés à échanger un innocent baiser de paix avec les enfants pauvres de leur âge, même ceux qu'ils rencontraient dans la rue, pourvu que ceux-ci eussent un aspect de santé. Dans l'esprit de madame Korzof, ce baiser de ses enfants était le complément nécessaire de leur aumône.

Les petits reçurent cette caresse sans la rendre, et les six enfants restèrent immobiles, embarrassés de leur personne, sous le regard des parents, qui pensaient beaucoup et ne disaient rien.

—Allez jouer dans le parterre! fit Nadia, en songeant qu'elle avait peut-être tort; mais ce sentiment involontaire lui fit honte l'instant d'après. En quoi ces innocents étaient-ils responsables de l'antipathie que lui inspirait leur père?—Et maintenant, monsieur Stepline, reprit-elle, parlons de nos affaires, je vous prie.

Féodor obéit; approchant une chaise comme autrefois à Péterhof, il tira du portefeuille qu'il avait posé sur la table une liasse de papiers et de billets de banque. Madame Korzof revit instantanément la scène telle qu'elle avait eu lieu alors, et un flot de colère lui fit monter le rouge au visage. Elle vit sur la figure de son intendant que lui aussi s'en souvenait; d'un geste irréfléchi, elle mit la main sur la sonnette, afin de faire jeter cet insolent à la porte par ses serviteurs. Elle s'arrêta. En pleine province, si loin de toute force et de toute justice, était-elle sûre même du dévouement de ses gens, habitués de longue date à obéir à l'intendant? Sauf deux ou trois femmes, tout son personnel était l'ancien domestique de son père.

—Les revenus ont considérablement baissé cette année, avait commencé Féodor de sa voix traînante d'homme d'affaires: le manque de bras, occasionné par l'abolition partielle des corvées nous a obligés de laisser en jachère une partie des champs de froment.

Il continua, énumérant les causes qui avaient diminué presque de moitié l'ancienne splendeur du domaine. Nadia le laissait dire, pensant secrètement que bien d'autres propriétaires avaient subi les mêmes inconvénients, et que leur revenu, quoique diminué, ne l'était pas de moitié; elle le laissa parler, cependant; d'ailleurs ce n'était pas le lieu de discuter. Prouver à cet homme sa mauvaise foi était impossible pour le moment; tout ce qu'elle aurait pu, c'eût été de le chasser sur l'heure, mais elle ne pouvait s'y résoudre sans avoir consulté son mari; en ces temps troublés, on n'était pas sûr de ses paysans, et qu'eût-elle fait dans une révolte, seule avec ses deux enfants?

—Alors, vous approuvez mes comptes? fit Féodor en terminant son énumération.

—Je les accepte, répondit-elle, en appuyant sur le mot.

Il la regarda en dessous et rencontra le regard de ses beaux yeux bruns, pleins d'un tranquille dédain. Il se leva et allait donner quelque explication supplémentaire, lorsque des cris d'enfant se firent entendre dans le jardin. Nadia, reconnaissant la voix de Pierre, courut à la fenêtre; mais elle ne put rien voir. Au moment où elle se précipitait vers la porte, les enfants entrèrent en courant dans le salon, Sophie et Pierre en avant, très-rouges et très-indignes. Les quatre petits Stepline venaient derrière; ils s'arrêtèrent près de la porte, tout contre leur père, qui les regarda sans rien dire. Sous ce regard, ils tremblèrent et se tinrent cois.

—Qu'y a-t-il? pourquoi ce bruit? Ne pouvez-vous jouer tranquillement? fit Nadia, contenant à grand'peine la colère qui se réveillait en elle, à l'aspect sournois des enfants de l'intendant.

—Maman, c'est le plus âgé, fit Pierre en indiquant l'aîné; nous jouions au cheval, il a trouvé que je n'allais pas assez vite, et il m'a battu.

—Avec le bout de la corde? demanda Nadia toute pâle.

—Non, maman, avec une baguette qu'il avait arrachée à un arbre.

Il releva la manche de sa petite chemise et montra son bras délicat, où se voyait la marque rouge et enflée d'un coup de baguette. Nadia rabattit la manche et releva la tête.

—Comment n'as-tu pas eu honte? dit-elle au coupable,—un enfant plus jeune que toi et qui ne t'avait fait aucun mal!

Le délinquant la regarda de son regard faux et sournois, puis détourna les yeux et ne dit rien.

—Il sera puni, madame, dit Stepline de sa voix mordante; vous pouvez y compter. Il faut les excuser de leurs manières, ce ne sont pas des enfants de prince.

Rassemblant son troupeau devant lui, il sortit avec un salut, pendant que Nadia entourait ses enfants de ses bras. Le lendemain, elle écrivit à son mari de quitter ses affaires et de venir la rejoindre tout de suite.

IX

Korzof arriva au bout de quelques jours; la lettre de Nadia, sans rien lui apprendre de précis, lui avait fait pressentir un danger, et il avait tout quitté pour venir protéger sa famille. Quand il put causer avec sa femme de ce qui avait motivé ses craintes, il fut le premier à reconnaître que si les faits n'offraient aucune gravité par eux-mêmes, ils étaient le symptôme d'un état de choses peu satisfaisant.

La question qui se posait d'abord était de savoir s'il fallait garder Féodor Stepline pour ménager les circonstances, ou s'il fallait s'en débarrasser immédiatement, et faire place nette. Après quelques pourparlers, Dmitri et sa femme tombèrent d'accord pour garder Stepline, au moins momentanément: comme il leur était impossible de savoir au juste jusqu'à quel point l'intendant s'était mis d'accord avec les paysans en volant les maîtres, le plus sage était d'éviter tout ce qui aurait pu provoquer une révolte, surtout pendant que la famille se trouvait à la merci des uns et des autres.

—Enfin, dit Nadia avec un soupir, tout le plaisir que je me promettais de mon séjour ici est perdu maintenant: ce que nous avons de mieux à faire est de nous en aller. Tu nous emmèneras, Dmitri.

—Je vous emmènerai tous, c'est convenu, répondit-il, mais en quoi le plaisir est-il gâté? Cette maison n'est-elle pas toujours celle de tes parents? N'y trouves-tu pas, comme auparavant, de nombreux et chers souvenirs? N'est-ce pas là ton patrimoine reçu en héritage et transmis à nos enfants, par la volonté de ton excellent père? Et n'es-tu pas heureuse de te sentir ici chez eux, plus encore que chez toi?

—Non, répondit Nadia, je ne suis pas heureuse; je vois qu'un misérable dépouille nos enfants de ce qui leur revient légalement, je sais qu'il le fait parce qu'il compte sur notre indulgence et notre faiblesse, et cela me fait souffrir dans ma dignité de mère. Tu crois que le silence est le parti le plus sage: je pense comme toi, parce que je crois tout ce que tu me dis; mais sache que je ne me soumets pas à la présence journalière de ce coquin sans une révolte secrète de tout mon être intérieur, et je te demande comme une grâce d'abréger mon séjour ici.

—S'il en est ainsi, dit Korzof, tu partiras la semaine prochaine, et dès que les enfants et toi vous serez en sûreté, je chasserai cet homme qui t'inspire un si violent dégoût.

La jeune femme remercia son mari avec la plus tendre effusion; elle brûlait de lui dire le motif principal de son aversion pour Stepline; mais en présence de tant d'intérêts divers, et surtout mue par la crainte d'occasionner quelque scène violente dont les résultats seraient incalculables, elle se résolut à garder encore le silence, quoi qu'il lui en coûtât.

Féodor Stepline ne se montrait guère, et ses enfants semblaient avoir rentré sous terre. Les principes d'égalité qu'il leur avait inculqués, et qui consistaient principalement dans une application aussi étendue que possible de la loi du plus fort, s'exerçaient dorénavant soit entre eux,—sous prétexte qu'il est sage de laver son linge sale en famille,—soit sur de petits paysans sans conséquence, accoutumés à recevoir des coups, et capables au besoin de les rendre, mais à qui jamais ne pouvait venir l'idée biscornue d'aller se plaindre à des parents, plus disposés à augmenter de quelques claques le stock déjà reçu, qu'à porter plainte contre les enfants de M. l'intendant.

Lorsque Korzof se rencontrait avec Féodor pour quelque entretien indispensable, celui-ci était aussi soumis et aussi dévoué que possible. L'intendant était de ceux qui ne sont insolents qu'avec les femmes, ou encore avec des êtres faibles et indulgents, incapables de se venger,—soit que leur silence provienne d'un sentiment de pudeur, soit qu'ils se disent que l'offense ne pourrait que grandir si elle se trouvait ébruitée. Les gens de cette espèce ne sont pas rares; enhardis par l'impunité, ils poursuivent le cours de leurs entreprises, jusqu'au jour où ils se trouvent acculés en face d'un homme brave et intelligent qui les démasque et les soufflette.

Heureusement pour la nature humaine, ce jour finit infailliblement par arriver. Stepline avait senti que Korzof serait cet homme; aussi en sa présence se faisait-il poli, docile, irréprochable. Nadia eût donné bien des choses pour le voir s'oublier un jour, pour donner prise à quelque apostrophe un peu rude; mais ce plaisir ne devait pas lui être accordé: Féodor était trop bien sur ses gardes.

On fut fort étonné dans le village et dans les environs d'apprendre que la famille des seigneurs quittait le pays après une si courte apparition; le prince avait habitué son monde à de plus longs' séjours: mais personne ne songea à s'en plaindre.

L'acte d'émancipation avait éveillé tant d'ambitions, soulevé tant de convoitises, que les anciens bienfaits ne comptaient plus dans la mémoire de ceux qui les avaient reçus; les femmes et les vieillards seuls conservaient un tendre souvenir pour les bons maîtres, qui pendant tant d'années n'avaient refusé ni le bois nécessaire pour construire une maison, ni la poignée de laine qui devait servir à tisser un cafetan. Mais les hommes pour la plupart auraient considéré la reconnaissance comme une faiblesse. Il n'y avait pas là de quoi leur faire un crime; en cela, ces paysans ignorants ne se montraient pas si différents des membres ordinaires de la société même la plus civilisée.

Une seule chose parlait en faveur des maîtres et provoquait un sentiment de sympathie.

C'était l'espèce d'hospice installé jadis à peu de frais par Roubine sur la demande de sa fille. Les paysans avaient vite reconnu le bienfait réel de cette fondation; ils y étaient toujours venus en foule, et si la plupart avaient préféré se faire soigner chez eux, au moins avaient-ils profité avec joie des conseils et des médicaments toujours donnés gratuitement. Ils savaient d'ailleurs parfaitement faire la différence entre les maîtres, qui à leur avis détenaient encore beaucoup trop de la terre et de ses biens, mais qui parlaient avec bonté et agissaient suivant la loi,—et l'intendant rapace, qui pillait de tous côtés et ne grugeait pas moins le paysan que le seigneur.

Tout résolu que fût Korzof à subir un état de choses désagréable plutôt que d'endosser la responsabilité de quelque conflit, dont personne ne pouvait mesurer les conséquences, il résolut de profiter de l'ascendant que lui donnait précisément son titre de médecin, joint à la bonne influence de l'hospice et de la pharmacie. Pendant plusieurs jours, il alla lui-même à la consultation et délivra les remèdes de sa propre main.

Tout en causant ainsi, il obtint bien des confidences qu'il n'eût jamais pu arracher autrement, et avant que la semaine fût écoulée, il s'était convaincu de toutes façons que les paysans détestaient Féodor autant que celui-ci pouvait les détester lui-même.

Aussitôt qu'on sut dans les villages que le docteur n'était pas l'ami de l'intendant, ainsi que celui-ci s'en était constamment vanté, chacun s'empressa de venir conter ses doléances; mais avec cet esprit de ruse qui n'abandonne jamais le paysan, ce fut sous le prétexte plus ou moins justifié de demander une ordonnance. On se plaignait de ses maux physiques, puis on passait aux ennuis de la vie, plus durs encore à supporter, et Korzof avait une nouvelle pièce à ajouter au dossier qu'il composait pour Stepline.

—Je crois, dit-il un matin à Nadia, qui, toute prête au départ n'attendait plus qu'une résolution définitive de son mari,—je crois que nous tenons le coquin. J'ai de quoi lui faire passer le reste de sa vie en prison, si je veux faire faire une enquête, mais cela me répugne indiciblement; non pour lui, il a mérité tous les châtiments, et ce que je lui pardonne le moins, c'est d'avoir abusé du nom de ton père pour pressurer les paysans—mais il a des enfants, irresponsables et innocents...

Nadia garda le silence. Elle se rappelait la scène du jour de son arrivée, la marque livide du coup de baguette sur le poignet de son fils, et se disait que si les enfants étaient irresponsables pour le moment, un jour viendrait où les instincts paternels ne seraient pas moins forts chez eux; mais elle ne dit rien.

—Je crois, Nadia, insista Korzof, qu'il sera plus sage de nous débarrasser du drôle sans le livrer à la justice, et que ce ne sera pas très-difficile.

—De quelque manière que ce soit, fit la jeune femme en levant sur son mari son beau regard honnête, je respirerai plus à l'aise le jour où je saurai qu'il a quitté cet endroit.

Si pénible que fût l'entretien qu'il prévoyait, Korzof se résolut à l'aborder franchement; maintenant qu'il savait Féodor hors d'état d'exciter les paysans contre lui, il avait hâte de terminer cette affaire, et ne voulait rien laisser derrière lui. Il fit donc appeler l'intendant chez lui, sur l'heure, et l'attendit de pied ferme, avec toute la résignation d'un homme qui a devant lui la perspective d'une corvée, et la fermeté de celui qui s'est préparé à l'accomplissement du devoir.

Stepline entra, d'un air délibéré comme d'habitude. Il avait renoncé aux manières obséquieuses aussi bien qu'aux vêtements russes de ses ancêtres.

—Asseyez-vous, je vous prie, dit Korzof en indiquant une chaise.

L'intendant obéit, sans quitter des yeux le visage du docteur, où il voyait une expression qui ne lui plaisait guère.

—Depuis mon arrivée ici, continua le jeune médecin, j'ai pris des informations sur toutes choses, ainsi que doit le faire un propriétaire et un père de famille soucieux du bien de ses enfants, et j'ai constaté entre vous et les paysans d'une part, moi et vous de l'autre, l'existence de plusieurs malentendus...

Le mot était d'une extrême modération; mais, à l'air de Korzof, l'intendant avait compris qu'il était démasqué.

Le coup ne le prenait point au dépourvu: on ne vit pas dans la pratique journalière de la fraude sans s'attendre à quelque événement fâcheux, une fois ou l'autre; avec l'extrême mobilité qui caractérisait son esprit retors, il entrevit un moyen de sortir de la situation d'une manière honorable, au moins en ce qui concernait les apparences. Il perdait sa position, mais sa pelote était faite en conséquence, et s'il sauvait l'honneur, c'était plus qu'il n'avait osé espérer. Il se leva avec dignité, et se tint debout devant Korzof.

—Je comprends, dit-il d'une voix émue; j'ai été calomnié. Je savais que je le serais, j'avais prévu ce jour. Ce n'est pas sans une émotion profonde que je me vois arrivé à cette extrémité longtemps redoutée; mais du moment où M. le comte peut avoir un doute sur l'efficacité de mes services, je n'ai qu'une chose à faire: lui offrir ma démission.

Korzof resta abasourdi de tant d'audace; en même temps, la situation se dénouait d'une manière si facile, qu'il eut à réprimer une forte envie de rire.

—Cela se trouve à merveille, dit-il; cette démission, j'allais justement vous la demander; vous m'avez épargné l'ennui de cette démarche, je vous en remercie, monsieur Stepline.

Féodor était devenu pâle sous le sarcasme; il resta les yeux fixés à terre, de peur que son regard ne trahît tous les sentiments haineux qui s'agitaient en son âme.

—Quand faudra-t-il vous présenter mes comptes? demanda-t-il d'une voix étouffée.

—À ma connaissance, vous n'avez pas de comptes à présenter, répondit tranquillement Korzof; il y a une quinzaine de jours, ma femme a accepté ceux que vous lui avez présentés; depuis, nous n'avons ordonné aucun emploi de nos fonds, ce n'est pas la saison des ventes;—il ne doit pas avoir été distrait un kopeck du capital d'exploitation resté entre vos mains; vous me le remettrez quand vous voudrez, dans une heure, par exemple, ou après le déjeuner, si vous préférez.

Stepline s'inclina en silence. On lui arrachait sa dernière planche de salut, qu'il espérait bien limer et rogner encore avant d'aborder au rivage. Il se dirigeait vers la porte, lorsque Korzof le rappela.

—Que comptez-vous faire désormais? lui demanda-t-il, mû par un sentiment de compassion pour cet homme qui se trouvait subitement déchu d'une situation héréditaire.

—Je compte habiter avec ma famille la maison qui m'appartient, jusqu'au moment où j'aurai trouvé une position qui me convienne, répondit Stepline en relevant la tête; je ferai du commerce. Je me servirai pour cela du petit capital que m'a légué mon père.

Il regardait Korzof avec une sorte de défi. Le docteur se leva tranquillement, et leurs yeux se trouvèrent sur le même niveau; Stepline baissa les siens. Le regard de cet honnête homme lui causait une sorte de rage.

—Votre père était un homme prudent, monsieur Stepline; je vous souhaite de faire fortune, dit Korzof.

—Je vous remercie, répondit l'intendant en refermant la porte.

Tout ceci n'avait pas duré deux minutes. Korzof regarda la petite pendule de voyage qui ne quittait jamais son bureau, et fut étonné du peu de temps qui suffit à changer une situation de fond en comble. Enchanté et encore tout ébahi, il courut annoncer la grande nouvelle à Nadia, qui ne pouvait en croire ses oreilles.

Une heure plus tard, Féodor apporta le capital d'exploitation et le remit aux mains de Korzof. Cette cérémonie s'effectua sans inutile échange de paroles. Deux heures après, les enfants de Nadia coururent à la fenêtre, attirés par un bruit de roues... Le drochki léger de l'intendant, traîné par deux excellents chevaux, disparaissait déjà dans la poussière sur la route qui menait au bourg voisin.

—C'est l'intendant qui vient de partir? demanda Nadia au vieux sommelier.

—Oui, madame. Sa femme et ses enfants iront le rejoindre la semaine prochaine. Il vient de vendre sa maison au doyen du village... une fois et demi ce qu'elle lui a coûté, et encore elle n'est pas neuve! Il s'entend aux affaires, celui-là! conclut le vieillard en secouant la tête d'un air de mécontentement.

Restés seuls, Dmitri et Nadia se regardèrent et éclatèrent de rire.

—Cela n'a pas été long, au moins! fit-elle. Tu t'entends, Dmitri, à donner un coup de balai. Eh bien, qui est-ce qui va être intendant, à présent?

—Sois tranquille; un proverbe prétend que faute d'un moine l'abbaye ne chôme pas... Quelque chose me dit qu'il y a en Russie plus d'intendants que de biens en disponibilité. Nous en trouverons un, bon ou mauvais.

—Et s'il est mauvais?

—Nous le changerons.

—Et en attendant?

—Nous restons! Et nous allons avoir des vacances, Nadia! Et les chers petits vont s'en donner, du bon air et de la liberté au soleil!

Les prévisions de Dmitri se réalisèrent de point en point. Il eut bientôt un intendant qu'au bout de huit jours il troqua contre un autre. La propriété n'en alla pas plus mal, d'après le proverbe russe qui dit: Un nouveau balai balaye toujours bien, et Nadia eut l'inexprimable soulagement de penser qu'elle était enfin débarrassée de cet homme dont la présence lui avait si longtemps inspiré une insurmontable répugnance.

Les deux mois de vacances s'écoulèrent comme un rêve. Nadia et son mari, débarrassés de tout souci, se croyaient rajeunis de plusieurs années, et au lieu de le descendre, pensaient remonter le cours de la vie. Sans le regret que leur causait la perte encore récente du prince, ils n'eussent jamais connu de temps plus heureux. Mais ce regret même était tempéré par la douceur de cette pensée: jamais rien n'avait affligé l'excellent homme depuis la mort de sa femme, qu'il avait tendrement aimée. Il semblait que la Providence eût voulu lui asséner le plus rude de ses coups en une seule fois, pour lui laisser ensuite couler l'existence la plus heureuse.

Dans le chagrin que nous inspire la mort de ceux que nous aimons, qui pourrait dire quelle est la part des remords pour les peines qu'on leur a causées, de la pitié pour le destin malheureux qui les a empêchés d'aimer la vie, de la déception pour les espérances que l'on avait fondées sur eux et qui ne se sont pas réalisées?

Ici, rien de pareil. L'existence de Roubine avait passé sans nuages, il s'était éteint sans souffrances; un tel destin est mieux fait pour inspirer l'envie que la pitié.

C'est ce que pensèrent ses enfants, et ils réprimèrent l'exagération de leurs regrets, en se disant que l'excellent homme n'aurait pas connu de plus grande douleur que de les voir trop affligés de sa perte.

Mais tout a une fin, surtout les vacances! Korzof devait rentrer à Pétersbourg, pour permettre à ses aides de se reposer aussi à tour de rôle. Nadia l'accompagna et alla s'installer à Spask pour le reste de la belle saison, si courte dans ce pays. Là Dmitri pouvait aller et venir, grâce aux bateaux à vapeur qui maintenant sillonnaient le fleuve, établissant un service régulier entre Schlusselbourg et Saint-Pétersbourg.

—C'est maintenant qu'il nous faudrait le yacht! dit Nadia en souriant, comme le bateau s'arrêtait au milieu de la Néva pour se laisser accoster par une barque venue à leur rencontre.

—C'est fini, ma chère femme, nous ne sommes plus au nombre des riches de ce monde! fit son mari en s'asseyant au gouvernail. Non que ton père ne nous ait laissé une grande fortune; mais avec le nouveau système, nos revenus sont diminués de moitié, et pour que nos enfants soient à leur aise plus tard, il faut nous résigner à aller en bateau à vapeur, comme tout le monde. Donnerais-tu l'hôpital pour un yacht?

Nadia lui répondit par son beau sourire.

Le petit embarcadère moussu existait toujours, si vieux et si décrépit qu'on n'osait plus guère y aborder; d'ailleurs, le tirant d'eau des bateaux à vapeur leur interdisait l'approche des rives autrement que par l'intermédiaire d'un ponton. La barque qui portait toute la nichée des Korzof s'enfonça mollement dans le sable humide, et les enfants furent descendus sur un petit plancher étroit des plus modestes.

—Te souviens-tu, Dmitri? fit Nadia en lui mettant la main sur le bras et en désignant la frêle construction qui semblait trembler au-dessus de l'eau limpide.

—Si je me souviens! Chère âme, c'est là que tu m'as donné la vie en te donnant toi-même.

—Écoute, Dmitri, répondit la jeune femme, je crois que c'est toi qui me l'as donnée. J'étais alors si égoïste, si vaniteuse, si...

Il lui mit doucement la main sur la bouche pour l'empêcher de parler.

—Ne te calomnie pas devant tes enfants, ajouta-t-il en riant; n'oublie pas que c'est à nous de leur inspirer le respect de la famille!

Après quelques heureuses semaines, qui auraient été plus gaies si le soleil ne s'était pas couché tous les jours un peu plus tôt que la veille,—et la veille c'était trop tôt, comme disaient les enfants,—tout le monde rentra à Saint-Pétersbourg, afin d'y commencer la vie pour tout de bon.

C'est ainsi, du moins, que Dmitri Korzof parla à son fils Pierre, lorsqu'il le conduisit pour la première fois dans la salle d'étude, qui n'avait servi à rien jusque-là.

—Vois-tu, lui dit-il, le tableau noir, les cartes de géographie, les globes et tous les livres qui sont dans ces armoires? Il faut que d'ici quelques années tu saches l'emploi de tout cela, tout ce qu'il y a dans ces livres, et une infinité d'autres choses encore plus difficiles et plus longues à connaître. Ceux qui ne savent pas cela ne sont ni rien ni personne; s'ils n'ont pas pu l'apprendre, faute de moyens, ils sont très à plaindre; s'ils n'ont pas voulu, ils sont très à blâmer; car l'instruction est aussi nécessaire à l'homme que le pain: sans le pain, il ne se développe et ne se fortifie pas; sans l'instruction, il reste sot ou méchant, souvent les deux. Si tu m'as bien compris, que vas-tu faire?

—Je vais me dépêcher d'apprendre ce qu'il y a là, répondit bravement Pierre, afin que tu m'enseignes bientôt le reste, qui est plus difficile.

Korzof posa la main sur la tête de son petit garçon, et sentit qu'en vérité la vie avait été miséricordieuse pour lui.

On avait essayé de séparer Sophie de son frère aux heures d'étude, car outre qu'elle était plus jeune d'un an, elle était frêle et délicate; mais il fallut les réunir, tant ils étaient nerveux et malheureux l'un sans l'autre.

Nadia surveillait leurs leçons et les complétait elle-même par quelqu'une de ces explications lumineuses que les professeurs, même les plus intelligents, ne trouvent pas toujours, et dont les mères ont souvent l'intuition.

Elle avait eu le courage de se refuser le plaisir de les instruire elle-même, craignant d'amoindrir, dans les petits frottements inséparables d'une éducation même la plus sagement dirigée, cette grande dignité de la mère, qui ne doit pas se dépenser en détail dans les petites occasions de la vie journalière.

Nadia voulait être au-dessus des petites récompenses et des punitions de détail.

Ce qu'elle perdit en menues joies, elle le retrouva dans la tendresse profonde, dans la vénération attendrie de ses enfants, qui la voyaient toujours semblable à elle-même, digne et sereine comme l'incarnation de la Justice sur la terre.

Avant même que l'année de son deuil fût expirée, madame Korzof se conforma aux derniers avis de son père en resserrant avec le monde ces relations qu'elle avait laissées un peu trop se dénouer. Partout elle fut accueillie avec joie: le spectacle de son grand désintéressement, la simplicité avec laquelle elle s'était jadis détachée de ce qui est ordinairement le plus envié, avaient inspiré à son égard un respect qui serait facilement devenu plus froid que ce n'était nécessaire. En la voyant plus simple que jamais, en s'apercevant qu'elle ne cherchait à jouer aucun rôle ni à se poser sur aucun piédestal, ses amis, qui avaient toujours été fiers d'elle, se rapprochèrent; mieux connue, elle inspira plus de dévouement, et sans rien perdre en grandeur, elle gagna tout en sympathies.

Les fêtes de Pâques de l'année qui suivit furent très-brillantes; on sortait d'un deuil de cour, et chacun avait hâte de s'amuser; tout était prétexte à sauterie; on fit danser les enfants, afin de pouvoir danser soi-même une fois de plus. Les jolis enfants de Nadia, dont la beauté et la grâce étaient passées en proverbe, furent de toutes les fêtes, et leur mère n'eut garde de leur refuser cet innocent plaisir, encore sans inconvénient à leur âge.

Chez une de ses parentes, qui lui avait jadis servi de chaperon et qui, veuve sans enfants, mettait tout son plaisir à faire plaisir aux autres, Nadia remarqua un jour une jeune fille de quatorze ans environ, dont la figure, sans posséder rien de ce qui caractérise la beauté, rayonnait d'un attrait singulier.

La fillette était très-simplement vêtue d'une robe de mousseline blanche tout unie; un velours noir serrait les nattes de ses cheveux bruns, qui lui tombaient plus bas que la ceinture. Elle était assise sur un des bancs qui garnissent les salles de bal, près du piano. Un petit garçon de deux ans environ plus jeune se tenait près d'elle; ils ne se parlaient pas et ne parlaient à personne.

En voyant la maîtresse de la maison qui traversait le salon pour venir à elle, la fillette se leva, et très-simplement s'assit sur le tabouret du piano. Son frère se tint debout, prêt à tourner les pages de la musique placée sur le pupitre. Nadia les regardait tous deux, étonnée. La jeune fille se mit à jouer très en mesure, avec beaucoup de goût, pendant que les jeunes danseurs s'en donnaient à cœur joie.

—Qu'est-ce que c'est que cette petite qui fait si bien danser? demanda madame Korzof intéressée par ces deux enfants, qui n'avaient pas l'air d'être venus pour s'amuser, et dont l'excellente tenue était de tout point semblable à celle des mieux élevés parmi les petits invités.

—Ah! ma chère Nadia, fit l'excellente femme en s'asseyant auprès de sa nièce, c'est un triste roman. Ces petits sont d'excellente famille: leur mère était une princesse Rourief;—mais vous l'avez connue! Elle a eu le malheur d'épouser un viveur, qui l'a ruinée; il s'est pris à boire, et il a fini par mourir misérablement. Alors elle s'est mise à donner des leçons de piano pour élever les deux enfants que vous voyez là. Elle leur a donné la meilleure éducation qui se puisse imaginer; le petit était entré au gymnase, où il faisait d'excellentes études; la fillette, qui est un peu plus âgée, donnait déjà quelques leçons de piano aux petits commençants, lorsque la mère est morte d'une fluxion de poitrine, il y a un an à peu près. Voyez-vous d'ici les petits malheureux sans feu ni lieu?

—Alors vous les avez recueillis? fit Nadia en souriant.

—Non pas! Je suis d'avis qu'il faut laisser à chacun son initiative. Lorsqu'un enfant a été jeté à l'eau, et qu'il sait déjà nager tant bien que mal, on ne saurait lui rendre de plus mauvais service que de le repêcher et de le mettre à sec sur un rivage où il n'a rien à attendre de personne. J'ai trouvé une brave femme qui sert de chaperon à la petite, et qui mange là ses petites rentes, plus agréablement que si elle les mangeait toute seule; elle vit avec eux; le frère va au gymnase, travaille comme un enragé, et se destine à la médecine; lui, naturellement, coûte quelque peu et ne gagne rien. La sœur a gardé plus de la moitié des leçons de sa mère; que voulez-vous, cette petite, on a eu pitié d'elle! Et malgré ses robes demi-longues, ses élèves en font grand cas.

—Comment se fait-il qu'elle joue ici pour faire danser? demanda Nadia qui regardait avec intérêt les deux orphelins.

—Je lui ai rendu quelques services,—du moins je n'ai pu m'en cacher assez pour qu'elle l'ignorât, et elle m'a demandé comme une faveur de faire danser chez moi toutes les fois que j'aurais du monde. C'est sa façon à elle de payer la dette de la reconnaissance. Ces enfants-là ont des manières et un cœur qui font honneur à leur malheureuse mère.

La contre-danse était finie, les danseurs s'éparpillaient; la fillette prit son petit mouchoir, le passa sur son visage, le remit dans sa poche, et sourit à son frère avec une expression de tendresse si extraordinaire que Nadia vint auprès d'elle pour lui parler.

—Cela ne vous ennuie pas, mademoiselle, de faire danser les autres, sans danser vous-même? lui demanda-t-elle.

La jeune fille leva les yeux sur cette dame inconnue, et rassurée par le sourire, elle répondit avec une tranquille fierté:

—Oh! non, madame; cela me fait plaisir, au contraire.

—Cela ne vous fatigue pas?

—Quelquefois, à la fin de la soirée, mais pas ce soir; je n'ai pas joué du piano cette après-midi, exprès.

Nadia la regarda plus longuement, puis examina aussi le jeune garçon: ils supportaient ce regard sans fausse honte, sans embarras, comme des enfants modestes et bien élevés, avec une nuance de réserve en plus, ainsi qu'il arrive à ceux qui se trouvent sur un pied d'infériorité là où ils savent qu'ils sont les égaux de tout le monde.

—Si je vous faisais danser, dit tout à coup madame Korzof, cela vous ferait-il plaisir?

Les yeux du petit garçon pétillèrent de joie, et il regarda sa sœur, mais ne dit rien. La jeune fille remercia et refusa, avec un sourire très-franc qui illumina son visage.

—Et votre frère, pourquoi ne danse-t-il pas?

—Parce que ma sœur ne peut pas danser.

—Eh bien, faites ensemble un tour de valse, dit Nadia en ôtant ses gants et en se mettant au piano. Allez, cela vous dégourdira les jambes. N'est-ce pas, ma tante? fit-elle à la comtesse qui s'approchait.

Celle-ci ayant approuvé de la tête, le jeune couple partit au milieu du brouhaha des autres petits danseurs; ils dansaient à merveille, avec une grâce juvénile qui faisait plaisir à voir. Lorsque Nadia cessa de jouer, ils revinrent vers elle; ils la remercièrent avec beaucoup de dignité et une effusion contenue qui toucha madame Korzof; elle se pencha vers la jeune fille pour lui parler bas.

—Voulez-vous venir me voir, mademoiselle? Mademoiselle...

—Marthe Drévine, répondit la jeune fille à l'interrogation des yeux de Nadia.

—Mademoiselle Marthe, reprit celle-ci, voulez-vous venir me voir? J'ai une petite fille qui a bien envie de commencer le piano; je suis sûre qu'elle serait enchantée de vous avoir pour professeur.

—Je vous remercie infiniment, madame, répondit la jeune fille. Quand pourrai-je me présenter chez vous sans vous déranger?

—Demain à midi. Au revoir.

Elle enveloppa les deux enfants dans un même signe de tête affectueux et les quitta. L'instant d'après, Marthe courut à sa bienfaitrice, qui passait dans les groupes.

—Madame, lui dit-elle à demi-voix, j'ai une nouvelle leçon, chez cette belle et bonne dame qui nous a fait danser! Je vous remercie tant, madame!

Ses yeux remerciaient plus encore que ses lèvres. La comtesse lui fit un signe amical et continua son chemin.

Huit jours plus tard, la petite Sophie Korzof demandait à avoir une leçon de piano tous les jours.

—Ce n'est pas pour le piano, disait-elle, c'est pour voir plus souvent Marthe Drévine!