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Monsieur de Camors — Complet cover

Monsieur de Camors — Complet

Chapter 7: VI
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About This Book

A disenchanted count contemplates ending his life and composes a long confession addressed to his son, blending personal recollection with moral and philosophical reflection. He recounts missed ambitions, critiques social and religious hypocrisy, and embraces a materialist view tempered by a call to self-respect and honor. Through domestic scenes, salon episodes, and intimate letters, the narrative examines how upbringing, choice, and social appearance shape conduct, offering counsel on cultivating talents, enjoying pleasures without baseness, and resisting fatalistic ideas of inherited destiny.

Après le quatuor, il y eut un moment de conversation générale, pendant laquelle la chanteuse embrassa la petite pianiste, qui sortit aussitôt du salon. On forma alors une sorte de cercle autour du prêtre, qui toussa, se moucha, remit ses lunettes à branches d'argent, et tira de sa soutane ce qui paraissait être un manuscrit.—La chanteuse cependant s'était approchée de la fenêtre comme pour prendre l'air; elle roulait tranquillement un éventail dans ses doigts, et sa silhouette se dessinait dans la baie lumineuse. Elle regardait au dehors comme au hasard, tantôt vers le ciel, tantôt vers la campagne sombre. M. de Camors croyait entendre son souffle pur et léger à travers les légères palpitations de l'éventail. Il se pencha un peu pour mieux voir, et ce mouvement agita le feuillage autour de lui; la jeune femme, à ce léger bruit, resta tout à coup immobile, et la pose raide et directe de sa tête indiqua clairement qu'elle avait les yeux attachés sur le chêne où M. de Camors était blotti. Il sentit que sa situation devenait grave, et, ne pouvant juger en aucune façon jusqu'à quel point il était ou n'était pas invisible, il passa sous la menace de ce regard obstinément fixe une des plus cruelles minutes de sa vie. La jeune femme se retourna enfin vers l'intérieur du salon, et dit d'une voix calme quelques mots qui attirèrent aussitôt près de la fenêtre deux ou trois assistants, parmi lesquels M. de Camors reconnut le vieux monsieur au violon. En ce moment de crise, il ne trouva rien de plus convenable que de garder dans sa niche de verdure le silence et l'immobilité des tombeaux. L'attitude des gens de la fenêtre ne laissa pas cependant de le rassurer; ils promenaient leurs yeux dans l'espace avec une incertitude évidente, et il en conclut qu'il était plutôt soupçonné que découvert. Ils échangeaient entre eux des observations animées auxquelles le jeune comte prêtait sans succès une oreille attentive. Enfin une voix forte, qu'il crut être celle du vieux monsieur au violon, fit entendre nettement ces trois mots: «Lâchez les chiens!» Ce renseignement parut suffisant à M. de Camors: il n'était pas poltron, il n'eût pas reculé d'un pas devant une meute de tigres; mais il eût fait cent lieues à pied pour échapper à l'ombre du ridicule. Il profita d'une heureuse éclaircie où la surveillance dont il était l'objet parut moins active, se laissa glisser à bas de son arbre, sauta dans le champ de l'autre côté de la haie, et rentra dans le chemin un peu plus loin en escaladant la barrière. Il reprit alors la démarche paisible d'un promeneur qui se sent dans son droit. Ce fut à peine s'il hâta le pas lorsqu'un instant plus tard, il entendit au loin quelques aboiements tumultueux, qui lui prouvaient d'ailleurs que sa retraite avait été vraiment opportune.

Il retrouva posté sur le seuil d'une chaumière un des paysans qu'il avait vus à son premier passage, et, s'arrêtant devant lui:

—Mon ami, lui dit-il, à qui est donc cette grande maison qui tourne le dos à la route, là-bas, et où l'on fait de la musique?

—Vous le savez peut-être bien! dit l'homme.

—Si je le savais, mon ami, reprit Camors, je ne vous le demanderais pas.

Le paysan ne répondit rien.—Il avait sa femme près de lui. M. de Camors, ayant remarqué que les femmes avaient généralement, dans toutes les classes de la société, plus d'esprit et de bonté que leurs maris, essaya de s'adresser à elle:

—Ma bonne dame, je suis étranger, comme vous voyez… À qui donc est cette maison?… Est-ce à M. Des Rameures, par hasard?

—Non, non, dit la femme, vraiment non… M. Des Rameures, c'est plus loin…

—Ah! et qui donc demeure là?

—Là, c'est M. de Tècle… le comte de Tècle… bien sûr.

—Ah!… Et, dites-moi, il n'est pas seul… il y a une dame chez lui… celle qui chante!… sa soeur… sa femme… quoi?

—Sa belle fille, madame de Tècle, donc!… madame Élise, quoi?

—Ah! je vous remercie, ma chère femme… Avez-vous des enfants?…
Voilà pour leur acheter des sabots.

Il laissa tomber une petite pièce d'or sur la jupe de l'obligeante paysanne et s'éloigna.

La route, au retour, lui parut moins longue qu'en venant et moins triste aussi. Il chantonnait chemin faisant le prélude de Bach. La lune s'était levée, et le paysage y avait gagné. Bref, quand M. de Camors aperçut au bout de l'avenue, toujours sombre, son petit château s'élevant au-dessus de ses deux terrasses et baigné dans une lumière blanche, il lui trouva un aspect aimable et réjouissant.—Toutefois, lorsqu'il vint à s'enfoncer dans la vieille alcôve de ses parents maternels et à respirer l'âcre odeur de papier moisi et de boiseries vermoulues qui en formait l'atmosphère, il eut grand besoin de se souvenir qu'il existait dans les environs une jeune dame qui avait un joli visage, une jolie voix et un joli nom.

Le lendemain matin, le comte de Camors, après s'être plongé tout vif dans une cuve d'eau froide, au profond étonnement du vieux garde et de sa femme, se fit conduire à ses deux fermes. Il en trouva les bâtiments fort semblables à des habitations de castors, quoique moins confortables; mais il fut surpris d'entendre ses fermiers raisonner dans leur patois sur tous les procédés de culture et d'élevage comme des gens qui n'étaient étrangers à aucun des perfectionnements modernes de leur industrie. Le nom de M. Des Rameures intervenait fréquemment dans leurs discours à l'appui de leurs théories et de leur expérience personnelle. Telle charrue était employée de préférence par M. Des Rameures, telle machine à vanner était de son invention, telle race d'animaux avait été introduite dans le pays par ses soins. M. Des Rameures faisait ceci, M. Des Rameures faisait cela; ils faisaient comme lui et s'en trouvaient bien. M. de Camors comprit que le général n'avait pas exagéré l'importance locale de ce personnage, et que décidément il fallait compter avec lui. Il résolut d'aller lui faire visite dans la journée.

En attendant, il alla déjeuner. Ce devoir accompli envers lui-même, le jeune comte s'accouda comme la veille sur la balustrade de sa ferme en face de son avenue, et se mit à fumer.—Il était alors midi, et c'était à peine si le silence et la solitude lui semblaient moins complets, moins sinistres que la veille en pleine nuit. Quelques caquetages de poules, quelques bourdonnements d'abeilles, le faible tintement d'une cloche dans le lointain, et c'était tout. M. de Camors songeait à la terrasse de son cercle, au bruit de la foule, au roulement des omnibus, aux affiches de spectacle, aux petits kiosques où l'on vend des journaux, à l'odeur de l'asphalte échauffé, et le moindre de ces enchantements prenait dans sa pensée une douceur infinie. Les habitants de Paris ont un avantage dont ils ne se rendent pas compte, si ce n'est, bien entendu, quand il leur manque: c'est qu'une bonne moitié de leur existence se trouve remplie sans qu'ils s'en mêlent. La puissante vitalité qui les enveloppe sans cesse les dispense, à un degré dont ils ne doutent pas, du soin de subvenir personnellement à leur entretien intellectuel. Le simple bruit matériel qui forme autour d'eux une sorte de basse continue comble au besoin les lacunes de leur pensée, et n'y laisse jamais le sentiment désagréable du vide. Il n'est pas un Parisien qui n'ait la bonté de croire qu'il fait tout le bruit qu'il entend, qu'il a écrit tous les livres qu'il lit, rédigé tous les journaux dont il déjeune, composé toutes les pièces dont il soupe, et inventé tous les bons mots qu'il répète. Cette flatteuse illusion s'évanouit aussitôt qu'un hasard le transporte à quelques kilomètres de la rue Vivienne. Il lui arrive en cette épreuve une chose qui le confond: il s'ennuie effroyablement. Peut-être soupçonne-t-il alors dans le secret de son âme détendue et affaissée qu'il est une faible créature mortelle; mais non, il rentre à Paris, il se frotte de nouveau à l'électricité collective, il se retrouve, il a du ressort, il est actif, affairé, spirituel, et il reconnaît à sa pleine satisfaction qu'il n'a pas cessé d'être une créature d'élite,—momentanément dégradée, il est vrai, par le contact des êtres inférieurs qui peuplent les départements.

M. de Camors avait en lui-même, autant que personne au monde, de quoi vaincre l'ennui; mais en ces premières heures de vie provinciale, privé de ses relations, de ses chevaux, de ses livres, éloigné de toutes ses habitudes et de tous ses goûts, il devait sentir et il sentait le poids du temps avec une intensité inconnue. Ce fut donc pour lui une délicieuse émotion que d'entendre tout à coup retentir sur le sol certains piétinements relevés, qui annonçaient clairement à son oreille exercée l'approche de quelques chevaux de prix. L'instant d'après, il aperçut sous l'arcade sombre de son avenue deux dames à cheval qui s'avançaient directement vers son humble château, et qui étaient suivies à une distance convenable par un domestique avec une cocarde noire. À ce charmant spectacle, M. de Camors, quoique fort surpris, rassembla ses plus belles façons de gentilhomme, et s'apprêta même à descendre l'escalier de sa terrasse; mais les deux dames, à sa vue, parurent éprouver une surprise au moins égale à la sienne: elles firent un brusque temps d'arrêt, et semblèrent conférer entre elles; puis, prenant leur parti, elles continuèrent leur route, traversèrent la cour qui était au bas des terrasses, et disparurent dans la direction du petit étang qui ressemblait à l'Achéron. Comme elles passaient au pied de la balustrade, M. de Camors les salua, et elles lui rendirent son salut par un léger signe de tête. Malgré le voile qui flottait à leur chapeau, le comte se crut assuré de reconnaître la chanteuse aux yeux noirs et la petite pianiste.

Après quelques minutes, il appela le vieux garde.

—Monsieur Léonard, lui dit-il, est-ce que c'est public, ma cour?

—La cour de monsieur le comte n'est pas publique, bien certainement, dit M. Léonard.

—Eh bien, mais alors que signifient ces deux dames qui viennent de passer là?

—Mon Dieu! monsieur le comte, il y a si longtemps que les maîtres n'étaient venus à Reuilly!… Ces dames ne croyaient pas faire de mal en se promenant dans les bois de monsieur le comte… Elles s'arrêtaient même quelquefois au château… et ma femme leur donnait du lait… Mais je leur dirai que cela gêne monsieur le comte…

—Mais pas le moins du monde… monsieur Léonard… Pourquoi voulez-vous que cela me gêne?… Je m'informe simplement… Et qui sont ces dames?

—Oh! des dames très bien, monsieur le comte… Madame de Tècle et sa fille, mademoiselle Marie…

—Et le mari de cette dame, M. de Tècle… il ne se promène donc pas, lui?

—Ah! vrai Dieu! non! il ne se promène pas, dit le vieux garde avec un fin sourire… Il y a longtemps qu'il est chez les morts, le pauvre homme!… comme monsieur le comte le sait bien!

—Admettons que je le sache, monsieur Léonard; mais qu'il soit bien entendu que je ne veux pas déranger les habitudes de ces dames, n'est-ce pas?

M. Léonard parut satisfait d'être soulagé d'une mission désagréable, et M. de Camors, ayant réfléchi tout à coup que son séjour à Reuilly se prolongerait quelque temps suivant toute vraisemblance, rentra dans le château, en examina les différentes pièces, et s'occupa, de concert avec le garde, à arrêter le plan des réparations les plus urgentes.

La petite ville de L… n'était qu'à deux lieues; elle offrait des ressources suffisantes, et M. Léonard dut s'y rendre le jour même et y prendre langue avec un architecte.

En même temps, M. de Camors se dirigeait de sa personne vers l'habitation de M. Des Rameures, sur laquelle il avait fini par obtenir des indications assez exactes. Il suivit le même chemin que la veille, passa devant le bâtiment d'aspect monastique où respirait madame de Tècle, donna un coup d'oeil au vieux chêne qui lui avait servi d'observatoire à lui-même et découvrit, environ un kilomètre plus loin, le petit édifice à tourelles qu'il cherchait.—On pouvait le comparer à ces résidences idéales qui ont fait rêver tous nos lecteurs dans leur heureuse enfance, quand ils lisaient au-dessous d'une gravure en taille-douce cette phrase attrayante: Le château de M. de Valmont était agréablement situé sur le sommet d'une riante colline… C'était une aimable perspective de prairies en pente, vertes comme l'émeraude, et même davantage, et semées çà et là de gros bouquets d'arbres; puis des parterres ornés de grands vases, des petits ponts blancs jetés sur des ruisseaux, des vaches et des moutons retirés à l'ombre, et qui auraient pu figurer dans un opéra comique, tant le poil des vaches était lustré, et tant la laine des moutons était blanche et mousseuse.

M. de Camors franchit une grille, prit le premier chemin qui se présenta, et gagna le haut du coteau entre deux massifs d'arbustes et de fleurs. Un vieux domestique dormait sur un banc devant la porte, et souriait en rêve à toutes ces jolies choses. M. de Camors l'éveilla et demanda le maître de logis. On l'introduisit aussitôt à travers un vestibule garni de bois de cerf dans un salon fort propre, où une jeune dame en jupe courte et en petit chapeau rond était occupée à piquer des rameaux de verdure dans des vases de Chine.—Elle se retourna au bruit de la porte. C'était encore madame de Tècle.

Pendant que M. de Camors la saluait avec un air d'étonnement et d'incertitude, elle le regardait fixement et très tranquillement avec ses grands yeux.

—Pardon, madame, dit-il en hésitant; j'avais demandé M. Des Rameures…

—Il est à la ferme, monsieur; mais il ne tardera pas à rentrer. Si vous voulez prendre la peine de l'attendre?…

Elle lui montra un siège, et s'assit elle-même en repoussant de son très petit pied les branchages qui jonchaient le parquet.

—Mais, madame, reprit M. de Camors, ne pourrais-je, en l'absence de M.
Des Rameures, avoir l'honneur de parler à madame sa nièce?

Une ombre de sourire passa sur le visage brun, sévère et charmant de madame de Tècle.

—Sa nièce? Mais c'est moi, dit-elle.

—Ah! madame, pardon!… mais on m'avait dit… je croyais… je m'attendais à trouver une personne âgée et…

Il allait dire respectable; mais il s'arrêta et ajouta simplement:

—Et… je vois que j'étais dans l'erreur.

Madame de Tècle parut être complètement insensible à cette politesse.

—Puis-je savoir, monsieur, dit-elle, qui j'ai l'honneur de recevoir?

—M. de Camors.

—Ah! mon Dieu!… mais, alors, monsieur, j'ai des excuses à vous présenter… C'est vous probablement que nous avons vu ce matin… Nous avons été bien indiscrètes, ma fille et moi… mais nous ignorions votre arrivée… et Reuilly était abandonné depuis si longtemps.

—Vous voudrez bien, j'espère, madame, vous et mademoiselle votre fille, ne rien changer à vos habitudes de promenade.

Madame de Tècle fit un petit geste de la main, comme pour dire que certainement elle était reconnaissante de cette invitation, mais que certainement aussi elle n'en abuserait pas; puis il y eut un silence qui se prolongea au point d'embarrasser M. de Camors. Ses yeux errants vinrent à rencontrer le piano, et il eut sur les lèvres cette phrase originale: «Vous êtes musicienne, madame?» mais il se rappela son arbre, craignit de se trahir par cette allusion, et se tut.

—Vous venez de Paris, monsieur? reprit madame de Tècle.

—Non, madame… je viens de passer quelques semaines chez le général de Campvallon, qui a l'honneur d'être de vos amis, je crois, et qui m'a encouragé à me présenter à vous.

—Nous serons très heureux, monsieur!… Quel excellent homme, n'est-ce pas?

—Excellent, oui, madame.

Il y eut un nouveau silence.

—Mon Dieu! monsieur, dit madame de Tècle, si une promenade au soleil ne vous faisait pas peur, nous irions au-devant de mon oncle… nous le rencontrerons certainement.

M. de Camors s'inclina.

Madame de Tècle s'était levée et avait sonné.

—Mademoiselle Marie est là? dit-elle au domestique. Priez-la de mettre son chapeau et de venir.

Mademoiselle Marie arriva l'instant d'après: elle jeta sur l'étranger le franc regard d'un enfant curieux, le salua légèrement, et tous trois sortirent du salon par une porte qui ouvrait de plain-pied sur le parc. De ce côté du château, comme devant la façade, c'était une succession de coteaux et de vallons gazonnés, de bosquets et de clairières, de petits ponts blancs, de vaches luisantes et de moutons frisés, s'étendant à perte de vue. Madame de Tècle, tout en répondant poliment aux exclamations courtoises de M. de Camors, s'acheminait d'un pas rapide et léger, et ses petites bottes de fée laissaient leurs deux empreintes délicates comme esquissées sur le sable fin des sentiers. Elle marchait avec une grâce inconcevable, sans le vouloir et sans le savoir. Elle avait une allure relevée, souple, élastique, et d'une élégance ondoyante qui eût semblé coquette, si on ne l'eût sentie parfaitement naturelle.

Arrivée devant le mur qui fermait la partie droite du parc, elle ouvrit une porte, et l'on se trouva à l'entrée d'un chemin très étroit qui traversait un immense champ plein de blé mûr. Madame de Tècle continua sa marche, suivie par mademoiselle Marie, que suivait M. de Camors. Mademoiselle Marie s'était montrée jusque-là fort sage; mais, en voyant tous ces beaux épis d'or entremêlés de marguerites blanches, de coquelicots rouges et de bleuets, et en entendant le concert délicieux que des myriades de mouches bleues, vertes, jaunes et mordorées faisaient au milieu de ces merveilles, Mademoiselle Marie s'exalta, et perdit quelque chose de son excellente tenue. Elle s'arrêtait de minute en minute pour cueillir une marguerite ou un coquelicot; à chaque station, il est vrai, elle se retournait vers Camors et lui disait: «Pardon, monsieur!» Mais n'importe, sa mère en souffrait.

—Voyons, Marie, disait-elle, voyons donc.

Enfin, comme on passait tout près d'un des pommiers qui étaient clairsemés au milieu du blé, l'enfant aperçut une branche verte, surmontée d'une pomme encore plus verte et grosse comme le bout de son doigt. Cette tentation fut irrésistible.

—Pardon, monsieur, dit-elle.

Et elle s'enfonça dans le blé pour atteindre le pommier et, si Dieu le permettait, la petite pomme; mais ce fut madame de Tècle qui ne le permit pas.

—Marie! dit-elle vivement, dans les blés, mon enfant! êtes-vous folle?

Marie rentra à la hâte dans le sentier; mais elle ne put renoncer à sa terrible envie, et, regardant M. de Camors d'un oeil suppliant:

—Monsieur, lui dit-elle en lui montrant la branche, je vous prie!…
Cela ferait si bien dans mon bouquet, cette pomme!

M. de Camors n'eut qu'à se pencher un peu et à allonger le bras pour détacher de l'arbre la branche et la pomme.

—Merci bien! dit tranquillement l'enfant

Puis elle joignit la tige du pommier à son bouquet, planta le tout dans le ruban de son chapeau, et se remit fièrement en marche après un gros soupir de satisfaction.

Comme ils approchaient d'une barrière qui s'ouvrait à l'extrémité du champ, madame de Tècle se retourna tout à coup:

—Mon oncle, monsieur! dit-elle.

M. de Camors leva la tête, et aperçut un vieillard de haute taille, qui s'était arrêté de l'autre côté de la barrière, et qui les regardait, la main posée au-dessus de ses yeux en forme d'abat-jour. Ses jambes robustes étaient sanglées dans des guêtres de cuir fauve à boucles d'acier. Il portait un large vêtement de velours marron et un chapeau de feutre mou. À ses cheveux blancs et à ses gros sourcils noirs, Camors reconnut aussitôt le vieux monsieur joueur de violon.

—Mon oncle, dit madame de Tècle en montrant le jeune comte du geste,—monsieur de Camors!

—Monsieur de Camors! répéta, le vieillard d'une voix remarquablement forte et pleine; monsieur, soyez le bienvenu.

Il ouvrit la barrière, et, tendant au jeune homme sa main brune et velue:

—Monsieur, poursuivit-il, j'ai beaucoup connu madame votre mère, et je suis ravi de voir son fils chez moi! C'était une aimable personne que votre mère, monsieur, et qui certainement méritait…

Le vieillard hésita, et termina sa phrase par un hem! sonore, qui retentit dans sa large poitrine comme sous une voûte d'église.

Il prit la lettre de M. de Campvallon que Camors lui présentait, et, la tenant développée à longue distance de ses yeux, il se mit à la lire sous l'ombre de la haie voisine. Le général avait prévenu le jeune comte qu'il ne croyait pas politique de révéler dès l'abord à M. Des Rameures les projets concertés entre eux. M. Des Rameures ne trouva donc dans la lettre qu'une chaude recommandation en faveur de M. de Camors, et plus bas, en post-scriptum, la nouvelle du mariage du général.

—Comment diable! s'écria M. Des Rameures. Savez-vous cela, ma nièce?
Campvallon se marie!

Les histoires de mariage ont le privilège d'éveiller l'intérêt particulier des dames. Madame de Tècle se rapprocha avec curiosité, et mademoiselle Marie elle-même prêta l'oreille.

—Comment, mon oncle, le général! Êtes-vous sûr?

—Pardieu! sans doute, j'en suis sûr, puisqu'il me le dit.
Connaissez-vous sa fiancée, monsieur de Camors?

—Mademoiselle de Luc d'Estrelles est ma cousine, monsieur.

—Ah! fort bien, monsieur. Et c'est une personne d'un certain âge, je suppose?

—Elle a vingt-cinq ans, monsieur.

M. Des Rameures fit entendre de nouveau un de ces hem! puissants qui lui étaient familiers.

—Et peut-on vous demander, monsieur, sans indiscrétion, reprit-il, si elle est douée de quelques agréments physiques?

—Elle est d'une rare beauté.

—Hem! Fort bien, monsieur!… Je trouverais le général un peu âgé pour elle; mais quoi! chacun se connaît, monsieur, chacun se connaît! Hem!… ma chère Élise, quand vous voudrez, nous vous suivons… Pardon! monsieur le comte, si je vous reçois dans cet appareil rustique… mais je suis un laboureur, agricola! et un pasteur… un simple gardien de troupeaux, custos gregis! comme dit le poète… Marchez donc devant moi, monsieur, je vous en prie… Marie, respectez mes blés, mon enfant!… Et pouvons-nous espérer, monsieur de Camors, que vous avez l'heureuse pensée de quitter la grande Babylone et de vous installer dans votre propriété rurale? Ce serait d'un bon exemple, monsieur, d'un excellent exemple; car, aujourd'hui plus que jamais malheureusement, on peut dire avec le poète:

Non ullus aratro Dignus honos; squalent abductis arva colonis, Et… et…

et, ma foi, j'oublie le reste!… Pauvre mémoire!… Ah! monsieur, ne vieillissez pas!

Et curvæ rigidum falces conflantur in ensem! dit M. de Camors achevant la citation interrompue.

—Quoi! monsieur, vous citez Virgile! vous lisez les anciens! j'en suis charmé, sincèrement charmé! Ce n'est point le défaut de la génération nouvelle! Les ignorants font courir le bruit qu'il est de mauvais goût de citer les classiques… Ce n'est pas mon avis, monsieur… pas le moins du monde… Nos pères citaient volontiers, parce qu'ils savaient. Quant à Virgile, monsieur, c'est mon poète… non pas que j'approuve tous ses procédés de culture… Avec tout le respect que je lui dois, il y a beaucoup à dire à son oeuvre de ce côté-là… et ses méthodes d'élevage en particulier sont tout à fait insuffisantes; mais d'ailleurs il est divin… Eh bien, monsieur de Camors, vous voyez mon petit domaine… mea paupera regna!… la retraite du sage! C'est là que je vis, et que je vis heureux comme un patriarche, comme un vieux berger de l'âge d'or, aimé de mes voisins, ce qui n'est pas facile… et vénérant les dieux, ce qui l'est davantage… Oui, monsieur, et, puisque vous aimez Virgile, vous m'excuserez encore une fois… c'est pour moi qu'il a dit:

Fortunate senex, hic inter flumina nota, Et fontes sacros frigus captabis opacum!

Et aussi, monsieur de Camors:

     Fortunatus et ille Deos qui novit agrestes.
     Panaque, Silvanumque senem!…

Nymphasque sorores! dit Camors en souriant, et en désignant d'un léger signe de tête madame de Tècle et sa fille, qui le précédaient.

—Fort bien! fort à propos! c'est la vérité pure! dit gaiement M. Des
Rameures. Avez-vous entendu, ma nièce?

—Oui, mon oncle.

—Et avez-vous compris, ma nièce?

—Non, mon oncle.

Le vieillard se mit à rire de tout son coeur.

—Je ne vous crois pas, ma chère, je ne vous crois pas!… N'en croyez rien, monsieur de Camors! Les femmes ont le don de comprendre les compliments dans toutes les langues!

Cet entretien les avait conduits jusqu'au château. On s'assit sur un banc, devant la porte du salon, pour jouir du point de vue. M. de Camors loua avec goût le dessin et la bonne tenue du parc. Il accepta une invitation à dîner pour la semaine suivante, et se retira discrètement, se flattant d'avoir fait, dès son début, quelques progrès dans l'estime de M. Des Rameures, mais regrettant de n'en avoir fait aucun, suivant toute apparence, dans la sympathie de sa nièce aux pieds légers.

C'était tout le contraire.

—Ce jeune homme, dit M. des Rameures dès qu'il se trouva seul avec madame de Tècle, ce jeune homme a quelque teinture des anciens, et c'est quelque chose, mais il ressemble terriblement à son père, qui était vicieux comme le péché. Il a bien dans le sourire et dans les yeux quelques traits de son adorable mère… mais, en définitive, ma chère Élise, c'est tout le portrait de son détestable père, dont il a, d'ailleurs, dit-on, les principes et les moeurs.

—Qui dit cela, mon oncle?

—Mais le bruit public, ma nièce!

—Le bruit public, mon oncle, se trompe quelquefois, et il exagère toujours. Moi, je le trouve bien, ce jeune homme. Il est très poli et très distingué.

—Voilà! voilà! parce qu'il vous a comparée aux nymphes de la Fable, ma nièce!

—S'il m'a comparée aux nymphes de la Fable, il a eu tort; mais il ne m'a pas adressé en français une seule parole qui ne fût du meilleur ton. Attendons, avant de le condamner, que nous ayons pu le juger nous-mêmes, mon oncle, voulez-vous? C'est une habitude que vous m'avez toujours recommandée, vous savez.

—Vous ne pouvez pas disconvenir, ma nièce, reprit le vieillard avec un peu d'humeur, que ce jeune homme n'exhale un parfum parisien des plus marqués et des plus désagréables! Trop poli, trop contenu! pas l'ombre d'enthousiasme! pas de jeunesse enfin! il ne rit pas! J'aime que chacun soit de son âge… J'aime qu'un jeune homme rie à faire craquer son gilet!

—Comment voulez-vous qu'il rie à faire craquer son gilet, mon oncle, quand son père est mort si récemment d'une manière tragique, et quand lui-même est à demi ruiné, dit-on?

—Eh bien! eh bien, soit!… la vérité est que vous avez raison, et j'abjure mes préventions contre ce jeune homme. S'il est à demi ruiné, je lui offrirai mes conseils et… et… ma bourse au besoin, en souvenir de sa mère, qui vous ressemblait, Élise, par parenthèse, et c'est ainsi que finissent toujours nos querelles, méchante enfant… Je crie, je me passionne, je m'emporte comme un Tartare… vous faites parler votre douceur et votre bon sens, ma chère petite, et le tigre est un agneau… Et tous les malheureux qui vous approchent subissent de même votre charme perfide… Et c'est pourquoi mon vieux La Fontaine a dit de vous:

     Sur différentes fleurs l'abeille se repose,
     Et fait du miel de toute chose!

V

Élise de Tècle avait alors près de trente ans; mais elle paraissait plus jeune qu'elle n'était. Elle avait épousé à seize ans son cousin Roland de Tècle dans des circonstances singulières.—Mademoiselle de Tècle, orpheline de bonne heure, avait été élevée par le frère de sa mère, M. Des Rameures. Roland vivait à deux pas d'elle chez son père. Tout les rapprochait, les voeux de leur famille, les convenances de fortune, les relations de voisinage et l'harmonie sympathique de leurs personnes. Ils étaient tous deux charmants. Ils avaient été destinés l'un à l'autre dès leur enfance. L'époque fixée pour le mariage approchait avec la seizième année d'Élise, et le comte de Tècle, en prévision de cet événement, faisait restaurer et presque entièrement reconstruire une aile de son château, réservée au jeune ménage. Roland surveillait et pressait lui-même ces travaux avec le zèle d'un amoureux.—Un matin, un bruit confus et sinistre s'éleva dans la cour de l'habitation. Le comte de Tècle accourut et vit son fils évanoui et sanglant entre les bras des ouvriers. Il était tombé du haut d'un échafaudage sur le pavé. Le malheureux enfant demeura deux mois entre la vie et la mort. Au milieu des transports de sa fièvre, il ne cessait d'appeler sa cousine et sa fiancée, et on fut forcé d'admettre la jeune fille à son chevet. Il se rétablit peu à peu; mais il resta défiguré et horriblement boiteux.

La première fois qu'on lui permit de se voir dans une glace, il eut une syncope que l'on put croire mortelle. C'était, d'ailleurs, un garçon de coeur et de foi. En revenant à lui, il versa des flots de larmes,—qui ne purent effacer les cruelles cicatrices de son visage,—pria longtemps et s'enferma avec son père. Tous deux se mirent ensuite à écrire, l'un à M. Des Rameures, l'autre à mademoiselle de Tècle. M. Des Rameures et sa nièce étaient alors en Allemagne. Les émotions et les fatigues avaient épuisé la santé d'Élise, et son oncle, sur les conseils des médecins, l'avait conduite aux eaux d'Ems. Ce fut là qu'elle reçut les lettres qui la dégageaient franchement de sa parole et lui rendaient son absolue liberté. Roland et son père la suppliaient seulement de ne pas hâter son retour, leur intention à tous deux étant de quitter le pays dans quelques semaines et d'aller s'établir à Paris. Ils ajoutaient qu'ils ne voulaient point de réponse, et que leur résolution, impérieusement commandée par la plus simple délicatesse, était irrévocable.

Ils furent obéis. Aucune réponse ne vint.—Roland, son sacrifice accompli, avait paru calme et résigné; mais il tomba dans une sorte de langueur qui fit en peu de temps d'effrayants progrès, et qui laissa bientôt pressentir un dénoûment fatal et prochain, qu'il semblait au reste désirer.

On l'avait transporté un soir à l'extrémité du jardin de son père, sur une terrasse plantée de quelques tilleuls. Il regardait d'un oeil fixe la pourpre du couchant à travers les éclaircies des bois, et son père se promenait à grands pas sur la terrasse, lui souriant quand il passait devant lui, et essuyant une larme un peu plus loin. Ce fut alors qu'Élise de Tècle arriva comme un ange des cieux. Elle s'agenouilla devant le jeune homme infirme, lui baisa les mains et lui dit, en l'enveloppant du rayonnement de ses beaux yeux, qu'elle ne l'avait jamais tant aimé. Il sentit qu'elle disait vrai et accepta son dévouement. Leur union fut consacrée peu de temps après.

Madame de Tècle fut heureuse; mais elle le fut seule. Son mari, malgré la tendresse dont elle l'entourait, malgré le bonheur vrai qu'il pouvait lire dans son regard tranquille, malgré la naissance de sa fille, parut ne se consoler jamais. Il était même avec elle d'une contrainte et d'une froideur étranges. Une douleur inconnue le consumait. On en eut le secret le jour où il mourut.

—Ma chérie, dit-il à sa jeune femme, soyez bénie pour tout le bien que vous m'avez fait… Pardonnez-moi, si je ne vous ai jamais dit combien je vous aimais… Avec un visage comme le mien, il ne faut pas parler d'amour!… Et cependant mon pauvre coeur en était plein… J'ai souffert de cela beaucoup, et surtout en me rappelant ce que j'étais auparavant, et comme j'aurais été plus digne de vous… Mais nous nous reverrons, n'est-ce pas, ma chérie?… Et alors, je serai beau comme vous, et je pourrai vous dire que je vous adore… Adieu!… Je t'en prie, Élise, ne pleure pas!… je t'assure que je suis heureux… Pour la première fois, je t'ai ouvert mon coeur, parce qu'un mourant ne craint pas le ridicule… Adieu! je t'aime!…

Et cette douce parole fut la dernière.

Madame de Tècle, après la mort de son mari, avait continué d'habiter chez son beau-père; mais elle passait une partie de ses journées chez son oncle, et, tout en s'occupant de l'éducation de sa fille avec une sollicitude infinie, elle tenait le ménage des deux vieillards, dont elle était également idolâtrée.

M. de Camors recueillit une partie de ces détails de la bouche du curé de Reuilly, qu'il alla visiter le lendemain, et qu'il trouva étudiant son violoncelle avec ses lunettes d'argent. Malgré son système résolu de mépris universel, le jeune comte ne put s'empêcher de concevoir pour madame de Tècle un vague respect, qui ne nuisit d'ailleurs en rien aux sentiments moins purs qu'il était disposé à lui consacrer. Très décidé, sinon à la séduire, du moins à lui plaire et à s'en faire une alliée, il comprit que l'entreprise n'était pas ordinaire; mais il était brave et il ne craignait pas les difficultés, surtout quand elles se présentaient sous cette forme.

Ses méditations sur ce texte l'occupèrent agréablement le reste de la semaine, pendant qu'il surveillait ses ouvriers et qu'il conférait avec l'architecte. En même temps, ses chevaux, ses livres, ses journaux, ses domestiques, lui arrivaient successivement et achevaient d'écarter l'ennui.

Il avait donc fort bonne mine quand il sauta à bas de son dog-cart le lundi suivant devant la porte de M. Des Rameures et sous les propres yeux de madame de Tècle, qui daigna frapper doucement de sa blanche main l'épaule noire et fumante de Fitz-Aymon (par Black-Prince et Anna-Bell). Camors vit alors pour la première fois le comte de Tècle, qui était un vieillard doux, triste et taciturne. Le curé, le sous-préfet de l'arrondissement et sa femme, le médecin de la famille, le percepteur et l'instituteur complétaient, comme on dit, la liste des convives.

Pendant le dîner, M. de Camors, secrètement excité par le voisinage immédiat de madame de Tècle, s'appliqua à triompher de cette hostilité sourde que la présence d'un étranger ne manque jamais de susciter dans les intimités qu'il dérange. Sa supériorité calme s'établit tout doucement, et se fit même pardonner à force de grâce. Sans montrer une gaieté messéante à son deuil, il eut, à propos de ses premiers embarras de ménage à Reuilly, des pointes de vivacité et des lueurs plaisantes qui déridèrent la gravité de sa voisine. Il interrogea avec bienveillance chacun des convives, parut s'intéresser prodigieusement à leurs affaires, et eut la bonté de les mettre à leur aise. Il eut l'art de fournir à M. Des Rameures l'occasion de quelques citations heureuses. Il lui parla sans affectation des prairies artificielles et des prairies naturelles, des vaches amouillantes et des vaches non amouillantes, des moutons Dishley, et de mille choses enfin qu'il avait apprises le matin dans la Maison rustique du XIXe siècle. Directement il parla peu à madame de Tècle; mais il ne dit pas un seul mot dans tout le cours du repas qui ne lui fût dédié, et, de plus, il avait une manière caressante et chevaleresque de laisser entendre aux femmes, même en leur versant à boire, qu'il était prêt à mourir pour elles.

On le trouva simple et bon enfant, quoiqu'il ne fût ni l'un ni l'autre. Au sortir de table, comme on prenait le frais devant les fenêtres du salon, à la clarté des étoiles:

—Mon cher monsieur, lui dit M. Des Rameures, dont la cordialité naturelle était un peu rehaussée par les fumées de son excellente cave, mon cher monsieur, vous mangez bien, vous parlez mieux, vous buvez sec; je vous proteste, monsieur, que je suis prêt et disposé à vous regarder comme un parfait compagnon et comme un voisin accompli, si vous joignez à tous vos mérites celui d'aimer la musique! Voyons, aimez-vous la musique?

—Passionnément, monsieur.

—Passionnément! bravo! C'est ainsi qu'il faut aimer tout ce qu'on aime, monsieur! Eh bien, j'en suis ravi, car nous formons ici une troupe de mélomanes fanatiques, comme vous vous en apercevrez tout à l'heure… Moi-même, monsieur, je m'escrime volontiers sur le violon… en simple amateur de campagne, monsieur… Orpheus in silvis!… N'allez pas imaginer toutefois, monsieur de Camors, que notre culte pour ce bel art absorbe toutes nos facultés et tous nos instants. Non, monsieur, assurément! Ainsi que vous le verrez encore, si vous voulez bien prendre part quelquefois, comme je l'espère, à nos petites réunions, nous ne dédaignons aucun des objets qui méritent d'occuper des êtres pensants. Nous passons de la musique à la littérature, à la science, à la philosophie même au besoin… mais tout cela, monsieur, je vous prie de le croire, sans pédanterie, sans sortir du ton d'une conversation enjouée et familière… Nous lisons quelquefois des vers, mais nous n'en faisons pas… Nous aimons les temps passés, mais nous rendons justice au nôtre… Nous aimons les anciens, et nous ne craignons pas les modernes; nous ne craignons que ce qui rapetisse l'esprit et ce qui abaisse le coeur, et nous nous exaltons à perte de vue sur tout ce qui nous paraît beau, utile et vrai!… Voilà ce que nous sommes, monsieur. Nous nous appelons nous-mêmes la colonie des enthousiastes, et les malveillants du pays nous appellent l'hôtel de Rambouillet. L'envie, comme vous le savez, monsieur, est une plante qui ne fleurit pas en province; mais ici, par exception, nous avons quelques jaloux; c'est un malheur pour eux, et voilà tout!… Chacun apporte donc ici, mon cher monsieur, le tribut de ses lectures ou de ses réflexions,—son vieux livre de chevet ou son journal du matin;—on cause là-dessus, on commente, on discute, et l'on ne se fâche jamais! La politique même, cette mère de la discorde, n'a pu l'engendrer parmi nous. La chose est étrange monsieur, car les opinions les plus contraires sont représentées dans notre petit cénacle. Moi, je suis légitimiste; voici Durocher, mon médecin et ami, qui est un franc républicain; Hédouin, le percepteur, est parlementaire; M. le sous-préfet est dévoué au gouvernement, comme c'est son devoir; le curé est un peu romain, et moi, je suis gallican, et sic de cæteris! Eh bien, monsieur, nous nous entendons à merveille, et je vais vous dire pourquoi, c'est que nous sommes tous de bonne foi, ce qui est fort rare, monsieur; c'est que toutes les opinions contiennent au fond une portion de vérité, et qu'avec quelques concessions mutuelles tous les honnêtes gens sont bien près d'avoir une seule et même opinion… Enfin, monsieur, que vous dirai-je? c'est l'âge d'or qui règne dans mon salon, ou plutôt dans le salon de ma nièce; car, si vous voulez connaître la divinité qui nous fait ces loisirs, il faut regarder ma nièce! C'est pour lui plaire, monsieur, c'est pour satisfaire à son bon goût, à son bon sens et à sa mesure parfaite en toutes choses que chacun de nous abjure l'excès et la passion qui gâtent les meilleures causes. En un mot, monsieur, c'est l'amour, à proprement parler, qui est notre lien commun et notre commune vertu, car nous sommes tous amoureux de ma nièce… moi d'abord!… Durocher ensuite depuis trente ans… puis M. le sous-préfet, puis tous ces messieurs… et vous aussi, curé!… Allons! allons! vous aussi vous êtes amoureux d'Élise, en tout bien, tout honneur, bien entendu,—comme je le suis moi-même, comme nous le sommes tous, et comme M. de Camors le sera bientôt si ce n'est déjà fait, n'est-ce pas, monsieur de Camors?

M. de Camors déclara avec un sourire de jeune tigre qu'il se sentait beaucoup de propension à ratifier la prophétie de M. Des Rameures; après quoi, on rentra dans le salon. La société s'y était augmentée de quelques habitués des deux sexes, qui étaient venus, les uns en voiture, les autres à pied, de la petite ville voisine ou des campagnes environnantes. M. Des Rameures ne tarda pas à saisir son violon; pendant qu'il l'accordait, mademoiselle Marie, qui était une musicienne consommée, s'assit devant le piano, et sa mère se posta derrière elle, prête à battre la mesure sur son épaule.

—Ceci, monsieur de Camors, dit M. Des Rameures, ne va pas être nouveau pour vous: c'est simplement la sérénade de Schubert, tout bonnement, monsieur; mais nous l'avons un peu arrangée, ou dérangée, à notre façon; vous en jugerez. Ma nièce chante, et nous lui répondons alternativement, le curé et moi!… Arcades ambo!… lui sur sa basse, et moi sur mon stradivarius. Voyons, mon cher curé, commencez… Incipe, Mopse, prior!

Malgré l'exécution magistrale du vieux gentilhomme et malgré l'application savante du curé, ce fut madame de Tècle qui parut à M. de Camors la plus remarquable des trois virtuoses. Le calme de ses beaux traits et la dignité de son attitude formaient avec l'accent passionné de sa voix un contraste qu'il trouva fort piquant. Le tour de l'entretien l'amena bientôt lui-même au piano, et il se tira d'un accompagnement difficile avec un talent réel. Il avait même une voix de ténor assez jolie, et il s'en servait bien. Tout cela mis dehors à propos et sans apprêt fit le meilleur effet du monde.

Il se tint ensuite à l'écart pendant le reste de la soirée, se contentant d'observer et de s'étonner. Le ton de ce petit cercle était à la vérité surprenant. Il était aussi éloigné du commérage vulgaire que de l'affectation précieuse. Rien qui ressemblât à une loge de concierge, comme quelques salons de province; rien qui ressemblât à un foyer de petit théâtre grivois, comme bien des salons de Paris; rien non plus, comme Camors l'appréhendait fortement, d'une séance académique en chambre. Il faut avouer pourtant que la conversation, tout en s'animant souvent jusqu'à la franche gaieté gauloise, ne descendait jamais aux sujets bas, et qu'elle se portait même de préférence sur les questions élevées, sur les lettres, les arts ou la politique; mais ces honnêtes gens savaient toucher légèrement aux choses sérieuses, et simplement aux choses les plus hautes. Il y avait là cinq ou six femmes, quelques-unes jolies, toutes distinguées, qui avaient pris l'habitude de penser, sans perdre le goût de rire, ni celui de plaire. Toutes les intelligences paraissaient dans ce groupe étrange au même niveau et d'une même élite, parce qu'elles vivaient toutes dans la même région, et que cette région était supérieure. Il faut ajouter qu'elles étaient aussi sous le même charme, et que ce charme était souverain. Madame de Tècle, indifférente en apparence, ensevelie dans son fauteuil et piquant sa tapisserie, animait tout d'un regard, et modérait tout d'un mot. Le regard était ravissant, et le mot toujours juste: ces esprits purs n'ont pas de nuages, et il n'y avait pas de goût plus sûr que le sien. On attendait en toutes choses son arrêt comme celui d'un juge qu'on redoute et d'une femme qu'on aime.

On ne lut pas de vers ce soir-là, et M. de Camors n'en fut pas fâché. On parla successivement à travers la musique d'une comédie nouvelle d'Augier, d'un roman de madame Sand, d'un poème récent de Tennyson et des affaires d'Amérique… Puis M. Des Rameures, s'adressant au curé:

—Mon cher Mopsus, lui dit-il, vous alliez nous lire votre sermon sur la superstition, jeudi dernier, quand nous avons été interrompus par ce farceur qui était monté dans un arbre pour mieux vous entendre… Voici l'heure de nous dédommager. Mettez-vous là, mon cher pasteur, et nous vous écoutons.

Le digne curé prit séance, déroula son manuscrit, et se mit à lire son sermon, que nous ne rapporterons pas ici, malgré l'exemple de notre ami Sterne, pour ne pas trop mêler le sacré au profane. Il nous suffira de dire qu'il avait pour objet d'enseigner aux habitants de la paroisse de Reuilly à distinguer les actes de foi qui élèvent l'âme et qui plaisent à Dieu des actes de superstition qui dégradent la créature et offensent le Créateur. Le sermon, quoique rédigé avec goût, paraissait destiné à faire valoir la morale évangélique plutôt que le talent de l'orateur. Il fut généralement approuvé. Quelques personnes cependant, et M. Des Rameures entre autres, blâmèrent certains passages comme dépassant la mesure des intelligences simples auxquelles on s'adressait; mais madame de Tècle, appuyée par le républicain Durocher, soutint qu'on se défiait trop de l'intelligence populaire, que souvent on l'abaissait sous prétexte de se mettre à son niveau, et les passages incriminés furent maintenus.

Comment on passa du sermon sur la superstition au mariage du général de Campvallon, je l'ignore; mais on y vint, et on devait y venir, car c'était le bruit du pays à vingt lieues à la ronde. Ce texte d'entretien réveilla l'attention chancelante de M. de Camors, et son intérêt fut même piqué au vif quand le sous-préfet insinua, sous toutes réserves, que le général, occupé d'autres soins, pourrait bien abdiquer son mandat de député.

—Mais cela serait fort embarrassant! s'écria M. Des Rameures: qui diable le remplacerait? Je vous préviens formellement, mon cher sous-préfet, que, si vous prétendez nous infliger ici quelque farceur parisien avec une fleur à la boutonnière, je le renvoie à son cercle, lui, sa fleur et sa boutonnière! Voilà une chose que vous pouvez considérer comme positive, monsieur!

—Mon oncle! dit à demi-voix madame de Tècle en désignant de l'oeil M. de
Camors.

—Je vous entends, ma nièce, reprit en riant M. Des Rameures; mais je supplierai M. de Camors, qui ne peut me supposer en aucun cas l'intention de l'offenser, je le supplierai de tolérer la manie d'un vieillard, et de me laisser toute la liberté de mon langage sur le seul sujet qui me fasse perdre mon sang-froid.

—Et quel est ce sujet, monsieur? dit Camors avec sa grâce souriante.

—Ce sujet, monsieur, c'est l'insolente suprématie de Paris à l'égard du reste de la France! Je n'ai pas mis les pieds à Paris depuis 1823, monsieur, afin de lui témoigner l'horreur qu'il m'inspire!… Vous êtes un jeune homme instruit et sensé, monsieur, et, je l'espère, un bon Français… Eh bien, vous paraît-il juste et convenable, je vous le demande, que Paris nous envoie chaque matin nos idées toutes faites, nos bons mots tout faits, nos députés tout faits, nos révolutions toutes faites… et que toute la France ne soit plus que l'humble et servile faubourg de sa capitale?… Faites-moi la grâce de me répondre à cela, monsieur, je vous prie!

—Mon Dieu! monsieur, il y a peut-être quelque excès dans cette extrême centralisation de la France; mais enfin tout pays civilisé a sa capitale, et il faut une tête aux nations comme aux individus.

—Je m'empare à l'instant même de votre image, monsieur, et je la retourne contre vous… Oui, sans doute, il faut une tête aux nations comme aux individus; cependant, si la tête est difforme et monstrueuse, le signe de l'intelligence devient le signe de l'idiotisme, et, au lieu d'un homme de génie, vous avez un hydrocéphale!—Faites bien attention, monsieur, à ce que va me répondre M. le sous-préfet tout à l'heure!… Mon cher sous-préfet, soyez franc.—Si demain la députation de cet arrondissement devenait vacante, trouveriez-vous dans cet arrondissement, ou même dans le département tout entier, un homme apte à remplir les fonctions de député tant bien que mal?

—Ma foi, dit le sous-préfet, je ne vois personne dans le pays… et, si vous persistiez, pour votre compte, à refuser la députation…

—J'y persisterai toute ma vie, monsieur! Je n'irai certes pas, à mon âge, m'exposer aux gouailleries de vos farceurs parisiens!

—Eh bien, dans ce cas-là, vous seriez bien forcé de prendre un étranger et probablement même un farceur parisien.

—Vous avez entendu, monsieur de Camors! reprit M. Des Rameures avec éclat. Ce département, monsieur, compte six cent mille âmes, et, sur ces six cent mille âmes, il n'y a pas l'étoffe d'un député!… Je mets en fait, monsieur, qu'aucun pays civilisé au monde ne vous donnerait, à l'heure qu'il est, un second exemple d'un scandale pareil! Cette honte nous est réservée, et c'est votre Paris qui en est la cause! C'est lui qui absorbe tout le sang, toute la vie, toute la pensée, toute l'action du pays, et qui ne laisse plus qu'un squelette géographique à la place d'une nation!… Voilà, monsieur, les bienfaits de votre centralisation,—puisque vous avez prononcé ce mot aussi barbare que la chose!

—Pardon, mon oncle, dit madame de Tècle en poussant tranquillement son aiguille, je ne connais rien à cela, moi… mais il me semble vous avoir entendu dire que cette centralisation qui vous déplaît tant était l'oeuvre de la Révolution et du premier consul… Pourquoi donc vous en prendre à M. de Camors?… Je trouve cela injuste.

—Et moi aussi, madame, dit Camors en saluant madame de Tècle.

—Et moi également, monsieur, dit en riant M. Des Rameures.

—Cependant, madame, reprit le jeune comte, je mérite un peu que monsieur votre oncle me prenne à partie à ce sujet; car, si je n'ai pas fait la centralisation, comme vous l'avez suggéré très justement, j'avoue que j'approuve fort ceux qui l'ont faite.

—Bravo! tant mieux, monsieur! dit le vieillard, j'aime qu'on ait une opinion à soi et qu'on la défende!

—Monsieur, dit Camors, c'est une exception que je fais en votre honneur; car, lorsque je dîne en ville et surtout lorsque j'ai bien dîné, je suis toujours de l'avis de mon hôte; mais je vous respecte trop pour ne pas oser vous contredire. Eh bien, je pense donc que les assemblées révolutionnaires, et le premier consul après elles, ont été bien inspirés en imposant à la France une vigoureuse centralisation administrative et politique; je pense que cette centralisation était indispensable pour fondre et pétrir notre corps social sous sa forme nouvelle, pour l'assujettir dans son cadre et le fixer dans ses lois, pour fonder enfin et pour maintenir cette puissante unité française, qui est notre originalité nationale, notre génie et notre force.

—Monsieur dit vrai! s'écria le docteur Durocher.

—Parbleu! sans doute, monsieur dit vrai! reprit vivement M. Des Rameures.—Oui, monsieur, cela est vrai, l'excessive centralisation dont je me plains a eu son heure d'utilité, de nécessité même, je le veux bien; mais dans quelle institution humaine prétendez-vous mettre l'absolu et l'éternel? Eh! mon Dieu, monsieur, la féodalité aussi a été à son heure un bienfait et un progrès… mais ce qui était bienfait hier ne sera-t-il pas demain un mal et un danger? Ce qui est progrès aujourd'hui ne sera-t-il pas dans cent ans une routine et une entrave? N'est-ce pas là l'histoire même du monde?… Et si vous voulez savoir, monsieur, à quel signe on reconnaît qu'un système social ou politique a fait son temps, je vais vous le dire: c'est quand il ne se révèle plus que par ses inconvénients et ses abus! Alors, la machine a fini son oeuvre, et il faut la changer. Eh bien, je dis que la centralisation française en est arrivée à ce terme critique, à ce point fatal… qu'après avoir protégé, elle opprime: qu'après avoir vivifié, elle paralyse; qu'après avoir sauvé la France, elle la tue!

—Mon oncle, vous vous emportez, dit madame de Tècle.

—Oui, ma nièce, je m'emporte; mais j'ai raison! Tout me donne raison,—le passé et le présent, j'en suis sûr… l'avenir, j'en ai peur! Le passé, disais-je… Tenez, monsieur de Camors, je ne suis pas, croyez-le bien, un admirateur étroit du passé: je suis légitimiste par mes affections, mais franchement libéral par mes principes… tu le sais, toi, Durocher?… Mais enfin autrefois il y avait, entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, un grand pays qui vivait, qui pensait, qui agissait, non seulement par sa capitale, mais par lui-même… Il avait une tête sans doute, mais il avait aussi un coeur, des muscles, des nerfs, des veines,—et du sang dans ces veines, et la tête n'y perdait rien! Il y avait une France, monsieur! La province avait une existence, subordonnée sans doute, mais réelle, active, indépendante. Chaque gouvernement, chaque intendance, chaque centre parlementaire était un vif foyer intellectuel!… Les grandes institutions provinciales, les libertés locales exerçaient partout les esprits, trempaient les caractères et formaient les hommes… Et écoute bien cela, Durocher! Si la France d'autrefois eût été centralisée comme celle d'aujourd'hui, jamais la chère révolution ne se serait faite, entends-tu, jamais car il n'y aurait pas eu d'hommes pour la faire… D'où sortait, je te le demande, cette prodigieuse élite d'intelligences tout armées et de coeurs héroïques que le grand mouvement social de 89 mit tout à coup en lumière. Rappelle à ta pensée les noms les plus illustres de ce temps-là, jurisconsultes, orateurs, soldats. Combien de Paris? Ils sortaient tous de la province… du sein fécond de la France!… Aujourd'hui, nous avons besoin d'un simple député pour des temps paisibles, et, sur six cent mille âmes, nous ne le trouvons pas!… Pourquoi, messieurs? Parce que, sur le sol de la France non centralisée, il poussait des hommes, et que, sur le sol de la France centralisée, il ne pousse que des fonctionnaires!

—Dieu vous bénisse, monsieur! dit le sous-préfet.

—Pardon, mon cher sous-préfet; mais vous comprenez bien que je plaide votre cause comme la mienne quand je revendique pour la province et pour toutes les fonctions de la vie provinciale plus d'indépendance, de dignité et de grandeur. Au point où ces fonctions sont réduites aujourd'hui, dans l'ordre administratif et judiciaire, également dépourvues de puissance, de prestige et d'appointements… vous souriez, monsieur le sous-préfet!… elles ne sont plus comme autrefois des centres de vie, d'émulation, de lumière, des écoles civiques, des gymnases virils… elles ne sont plus que des rouages inertes!… et ainsi du reste, monsieur de Camors!… Nos institutions municipales sont un jeu, nos assemblées provinciales un mot, nos libertés locales rien!… Aussi pas un homme… Mais pourquoi nous plaindre, monsieur? Est-ce que Paris ne se charge pas de vivre et de penser pour nous? Est-ce qu'il ne daigne pas nous jeter chaque matin, comme jadis le sénat romain à la plèbe suburbaine, notre pâture de la journée, du pain et des vaudevilles, panem et circenses!… Oui, monsieur, après le passé, voilà le présent, voilà la France d'aujourd'hui!… Une nation de quarante millions d'habitants qui attend chaque matin le mot d'ordre de Paris pour savoir s'il fait jour ou s'il fait nuit, si elle doit rire ou pleurer! Un grand peuple, jadis le plus noble et le plus spirituel du monde, répétant tout entier le même jour, à la même heure, dans tous les salons et dans tous les carrefours de l'Empire, la même gaudriole inepte, éclose la veille dans la fange du boulevard! Eh bien, monsieur, je dis que cela est dégradant, que cela fait hausser les épaules à l'Europe, autrefois jalouse, que cela est mauvais et funeste, même pour votre Paris, que sa prospérité grise, que son trop-plein congestionne, et qui devient, permettez-moi de vous le dire, dans son isolement orgueilleux et dans son fétichisme de lui-même, quelque chose de semblable à l'empire chinois, à l'empire du Milieu… un foyer de civilisation échauffée, corrompue et puérile!… Quant à l'avenir, monsieur, Dieu me garde d'en désespérer, puisqu'il s'agit de mon pays. Ce siècle a déjà vu de grandes choses, de grandes merveilles,—car je vous prie de remarquer encore une fois, monsieur, que je ne suis nullement l'ennemi de mon temps… J'admets la Révolution, la liberté, l'égalité, la presse, les chemins de fer, le télégraphe… Et, comme je le dis souvent à M. le curé, toute cause qui veut vivre doit s'accommoder des progrès de son époque et apprendre à s'en servir. Toute cause qui hait son temps se suicide… Eh bien, monsieur, j'espère que ce siècle verra une grande chose de plus, ce sera la fin de la dictature parisienne et la renaissance de la vie provinciale; car, je le répète, monsieur, votre centralisation, qui était un excellent remède, est un détestable régime… C'est un horrible instrument de compression et de tyrannie, prêt pour toutes les mains, commode à tous les despotismes, et sous lequel la France étouffe et dépérit. Tu en conviens toi-même, Durocher; dans ce sens, la Révolution a dépassé son but et même compromis ses résultats; car, toi qui aimes la liberté, et qui la veux non pas seulement pour toi, comme quelques-uns de tes amis, mais pour tout le monde, tu ne peux aimer la centralisation: elle exclut la liberté aussi clairement que la nuit exclut le jour!—Quant à moi, messieurs, j'aime également deux choses en ce monde, la liberté et la France… Eh bien, aussi vrai que je crois en Dieu, je crois qu'elles périront toutes deux dans quelque convulsion de décadence, si toute la vie de la nation continue de se concentrer au cerveau, si la grande réforme que j'appelle ne se fait pas, si un vaste système de franchises locales, d'institutions provinciales largement indépendantes et conformes à l'esprit moderne ne vient pas rendre un sang nouveau à nos veines épuisées et féconder notre sol appauvri. Oh! certes, l'oeuvre est difficile et compliquée: elle demanderait une main ferme et résolue; mais la main qui l'accomplira aura accompli l'oeuvre la plus patriotique du siècle! Dites cela au souverain, monsieur le sous-préfet; dites-lui que, s'il fait cela, il y a ici un vieux coeur français qui le bénira… Dites-lui qu'il subira bien des colères, bien des risées, bien des dangers peut-être, mais qu'il aura sa récompense quand il verra la France, délivrée comme Lazare de ses bandelettes et de son suaire, se lever tout entière et le saluer!…

Le vieux gentilhomme avait prononcé ces derniers mots avec un feu, une émotion et une dignité extraordinaires. Le silence de respect avec lequel on l'avait écouté se prolongea quand il eut cessé de parler. Il en parut embarrassé, et, prenant le bras de Camors, il lui dit en riant:

Semel insanivimus omnes, mon cher monsieur, chacun a sa folie… j'espère que la mienne ne vous a pas offensé? Eh bien, prouvez-le-moi, monsieur, en m'accompagnant au piano cette chaconne du XVIe siècle.

Camors s'exécuta avec sa bonne grâce habituelle, et la chaconne du XVIe siècle termina la soirée; mais le jeune comte, avant de se retirer, trouva moyen de plonger madame de Tècle dans un profond étonnement: il lui demanda à demi-voix avec beaucoup de gravité de vouloir bien lui accorder, à son loisir, un moment d'entretien particulier. Madame de Tècle ouvrit démesurément les yeux, rougit un peu et lui dit qu'elle serait chez elle le lendemain, à quatre heures.

VI

En principe, il était parfaitement indifférent à M. de Camors que la France fût centralisée ou décentralisée; mais, en fait, il préférait de beaucoup la centralisation par instinct de Parisien et d'ambitieux. Malgré cette préférence, il ne se fût fait aucun scrupule de se ranger sur cette question à l'avis de M. Des Rameures, s'il n'eût pressenti tout d'abord, avec la supériorité de son tact, que le fier vieillard n'était pas de ces hommes que l'on gagne par la souplesse. Il se réservait au surplus de lui donner l'honneur d'une conversion graduelle, si les circonstances l'exigeaient.

Quoi qu'il en soit, ce n'était ni de la centralisation ni de la décentralisation que le jeune comte se proposait d'entretenir madame de Tècle quand il se présenta chez elle le lendemain à l'heure qu'elle avait fixée. Il la trouva dans son jardin, qui était, comme la maison, d'un style vieilli, sévère et claustral. Une terrasse plantée de tilleuls s'étendait sur un des côtés de ce jardin et le dominait de la hauteur de quelques marches. C'était là que madame de Tècle était assise sous un groupe de tilleuls formant une sorte de berceau. Cette place lui était chère: elle lui rappelait cette soirée où son apparition imprévue avait inondé soudain d'une joie céleste le visage pâle et meurtri de son pauvre fiancé.

Elle avait devant elle une petite table rustique chargée de laines et de soies; elle était plongée dans un fauteuil bas, les pieds un peu élevés sur un tabouret de canne, et elle faisait de la tapisserie avec une grande apparence de tranquillité. M. de Camors, déjà fort versé à cette époque dans la connaissance et même dans la divination de toutes les finesses et de toutes les ruses exquises de l'esprit féminin, sourit secrètement à cette audience en plein air. Il crut en comprendre la combinaison. Madame de Tècle avait voulu enlever à leur rendez-vous le caractère d'intimité que donne le huis clos. C'était la vérité pure. Cette jeune femme, qui était une des plus nobles créatures de son sexe, n'était nullement naïve. Elle n'avait pas traversé dix ans de jeunesse, de beauté et de veuvage sans recevoir, sous une forme plus ou moins directe, quelques douzaines de déclarations qui lui avaient laissé des impressions justes et généralement peu flatteuses sur la délicatesse et la discrétion du sexe adverse. Comme toutes les femmes de son âge, elle connaissait le danger, et, comme un très petit nombre, elle ne l'aimait pas. Elle avait invariablement fait rentrer dans le grand chemin de l'amitié tous ceux qu'elle avait surpris rôdant autour d'elle dans les sentiers défendus; mais cette tâche l'ennuyait. Depuis la veille, elle était sérieusement préoccupée de l'entretien particulier que M. de Camors lui avait fait la surprise de lui demander. Quel pouvait être l'objet de cet entretien mystérieux? Elle eut beau se creuser l'esprit, elle ne put l'imaginer. Il était sans doute invraisemblable au plus haut point que M. de Camors, dès le début d'une connaissance à peine ébauchée, se crût autorisé à lui déclarer ses feux; toutefois, la renommée galante du jeune comte lui revint en mémoire, elle se dit qu'un séducteur de cette taille pouvait avoir des façons extraordinaires, et qu'il pouvait se croire, en outre, dispensé de beaucoup de cérémonie en face d'une humble provinciale. Bref, ces réflexions faites, elle résolut de le recevoir dans son jardin, ayant remarqué dans sa petite expérience que le plein air et les grands espaces vides n'étaient pas favorables aux téméraires.

M. de Camors salua madame de Tècle comme les Anglais saluent leur reine; puis, s'étant assis, il approcha sa chaise, avec un peu de secrète malice peut-être, et, baissant la voix sur le ton de la confidence:

—Madame, dit-il, voulez-vous me permettre de vous confier un secret, et de vous demander un conseil?

Madame de Tècle souleva un peu sa tête fine, attacha sur les yeux du comte la lumière veloutée de son regard, sourit vaguement, et termina cette mimique interrogative par un léger mouvement de la main, qui signifiait: «Vous m'étonnez infiniment, mais enfin je vous écoute.»

—Voici d'abord, madame, mon secret: je désire être député de cet arrondissement.

À cette déclaration inattendue, madame de Tècle le regarda encore, laissa échapper un faible soupir de soulagement et s'inclina avec gravité.

—Le général de Campvallon, madame, poursuivit le jeune homme, me montre une bonté paternelle. Il a l'intention de se démettre de son mandat en ma faveur; il ne m'a pas caché que l'appui de monsieur votre oncle était indispensable au succès de ma candidature. Je suis donc venu dans ce pays sur l'inspiration du général, avec l'espérance de conquérir cet appui; mais les idées et les sentiments que monsieur votre oncle exprimait hier me paraissaient si directement contraires à mes prétentions, que je me sens véritablement découragé. Bref, madame, dans ma perplexité, j'ai eu la pensée, fort indiscrète sans doute, de m'adresser à votre bonté, et de vous demander un conseil que je suis déterminé à suivre, quel qu'il soit.

—Mais, monsieur… vous m'embarrassez beaucoup, dit la jeune femme, dont le joli visage sombre s'éclaira d'un franc sourire.

—Je n'ai, madame, aucun titre particulier à votre bienveillance… au contraire peut-être… mais enfin je suis un être humain et vous êtes charitable… Eh bien, madame, sincèrement, il s'agit de ma fortune, de mon avenir, de ma destinée tout entière. L'occasion qui se présente ici pour moi d'entrer jeune dans la vie publique est unique; je serais au désespoir de la perdre… Voulez-vous être assez bonne, madame, pour m'obliger?

—Mais comment? dit madame de Tècle. Je ne me mêle pas de politique, moi, monsieur… Qu'est-ce que vous me demandez au juste?

—D'abord, madame, je vous demande, je vous supplie de ne pas me desservir.

—Pourquoi vous desservirais-je?

—Mon Dieu! madame, vous avez plus que personne le droit d'être sévère… Ma jeunesse a été un peu dissipée; ma réputation, à quelques égards, n'est pas très bonne, je le sais; je ne doute pas qu'elle ne soit arrivée jusqu'à vous, et je pourrais craindre qu'elle ne vous eût inspiré quelques préventions.

—Monsieur, nous vivons ici fort retirés… nous ne savons guère ce qui se passe à Paris… Au surplus, cela ne m'empêcherait pas de vous obliger, si j'en connaissais les moyens, car je pense que des travaux sérieux et élevés ne pourraient que modifier heureusement vos occupations ordinaires.

—C'est véritablement une chose délicieuse, se dit à part lui le jeune comte, que de se jouer avec une personne si spirituelle.—Madame, reprit-il avec sa grâce tranquille, je m'associe à vos espérances… mais, puisque vous daignez encourager mon ambition, croyez-vous que je parvienne un jour à triompher des dispositions de monsieur votre oncle?… Vous le connaissez bien… que pourrais-je faire pour me le concilier? Quelle marche dois-je suivre? car je ne puis certainement me passer de son concours, et, si j'y dois renoncer, il faut que je renonce à mes projets.

—Mon Dieu! dit madame de Tècle en prenant un air réfléchi, c'est bien difficile!

—N'est-ce pas, madame?

Il y avait dans la voix de M. de Camors tant de soumission, de confiance et de candeur, que madame de Tècle en fut touchée, et que le diable en fut charmé au fond des enfers.

—Laissez-moi y penser un peu, dit-elle.

Elle posa son coude sur la table, et sa tête sur sa main. Ses doigts un peu écartés en éventail cachaient à demi un de ses yeux, tandis que les feux de ses bagues jouaient au soleil, et que ses ongles nacrés tourmentaient doucement la surface brune et lisse de son front.—M. de Camors la regardait toujours avec le même air de soumission et de candeur.

—Eh bien, monsieur, dit-elle tout à coup en riant, moi, je crois que vous n'avez rien de mieux à faire que de continuer.

—Pardon, madame… continuer… quoi?

—Mais… le système que vous avez suivi jusqu'ici avec mon oncle: ne rien lui dire quant à présent, prier le général de se taire de son côté, et attendre tranquillement que le voisinage, les relations, le temps—et vos qualités, monsieur, aient préparé suffisamment mon oncle à votre candidature. Quant à moi, mon rôle est bien simple; je ne pourrais en ce moment vous aider sans vous trahir… par conséquent, mon assistance doit se borner, jusqu'à nouvel ordre, à faire valoir vos mérites aux yeux de mon oncle… C'est à vous de les montrer.

—Vous me comblez, madame, dit M. de Camors. En vous prenant pour confidente de mes projets ambitieux, j'ai commis un trait de désespoir et de mauvais goût… qu'une nuance d'ironie punit bien légèrement; mais, pour parler très sérieusement, madame, je vous remercie de grand coeur. Je craignais de trouver en vous une puissance ennemie, et je trouve une puissance neutre, presque alliée.

—Oh! tout à fait alliée, quoique secrètement, dit en riant madame de Tècle. D'abord, je suis bien aise de vous être agréable, et puis j'aime beaucoup M. de Campvallon, et je suis heureuse d'entrer dans ses vues…—Come here, Mary!

Ces derniers mots, qui signifient: «Venez ici!» s'adressaient à mademoiselle Marie, qui venait d'apparaître sur un des escaliers de la terrasse, les joues écarlates, les cheveux en broussaille, et tenant une corde à la main.—Elle s'approcha aussitôt de sa mère en faisant à M. de Camors un de ces gauches saluts particuliers aux jeunes filles qui grandissent.

—Vous permettez, monsieur de Camors? reprit madame de Tècle.

Et elle donna en anglais à sa fille quelques ordres que nous traduisons:

—Vous avez trop chaud, Mary, ne courez plus… Dites à Rosa de préparer mon corsage à petits bouillons… Pendant que je m'habillerai, vous me direz votre page de catéchisme…

—Oui, mère.

—Vous avez fait votre thème?

—Oui, mère… Comment dit-on en anglais joli… pour un homme?

—Pourquoi?