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Monsieur de Phocas, Astarté: Roman

Chapter 21: LE SPHINX
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About This Book

A narrator receives an unexpected visit from an exquisitely dressed, pallid young man who sifts through his papers and awakens memories of a prior meeting in a jeweler's atelier. Those recollections reveal a pattern of eccentric commissions, seasonal disappearances to distant places, and a secret collection of precious stones and cameos. The prose traces the subject's withdrawal from society and the whispering speculation that surrounds him, exploring themes of aesthetic excess, melancholy, and the construction of a mysterious, self-fashioned identity centered on jewels, travel, and deliberate isolation.

Des soirs fiévreux et forts comme une venaison,
Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode;

—Est-ce assez cela, n'est-ce pas? moi aussi, je trouve à toute pensée un goût de trahison. Est-ce assez notre cas à tous?»

Et elle traînait coquettement sur les mots.

«Je vais vous dire la Luxure, vous savez, les grandes litanies:

Luxure, fruit de mort à l'arbre de la vie!
Luxure, avènement des sens à la splendeur!
Je te salue, ô très occulte et très profonde
Luxure, idole noire et terrible du monde.»

Et avec un avancement fripon de sa langue entre la nacre de ses dents:

«Et ce sera très de circonstance et bien dans son cadre chez vous, cette ode à la Luxure, n'est-il pas vrai, Ethal?»

LES LARVES

Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.
C'est un soir rouge et nu! Tes dernières pudeurs
Râlent dans une mare énervante d'odeurs;
Et minuit sonne au cœur des sorcières obscènes.
Le simoun du désert a balayé la plaine!...
Plongée en tes cheveux pleins d'une âcre vapeur,
Ma chair couve ta chair et rumine en torpeur
L'amour qui doit demain engendrer de la haine.
Face à face nos Sens, encore inapaisés,
Se dévorent avec des yeux stigmatisés;
Et nos cœurs desséchés sont pareils à des pierres.
La Bête Ardente a fait litière de nos corps;
Et, comme il est prescrit quand on veille des morts,
Nos âmes à genoux—là-haut—sont en prières.

D'une voix monocorde, à peine sombrée à la fin de chaque strophe dans un sanglot, Maud White venait de dire un troisième sonnet. C'était la mélopée d'une prose liturgique; et devenue d'église elle-même, raidie contre la tapisserie toute de personnages vagues et de flottants reflets, la tragédienne semblait incarner un rite, un rite de religion oubliée, qu'elle aurait ressuscitée dans un geste et dans la cambrure figée de ses reins.

Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines.

«L'appel aux goules, l'appel aux larves», ricanait derrière moi la voix d'Ethal et, en effet, pendant que la White officiait, ses deux longues mains retombant au bout de ses bras pâles, comme effeuillant d'invisibles fleurs, ses aisselles offertes, ponctuées d'une rouille d'or, l'atelier du peintre s'était peuplé de nouveaux visiteurs, des visiteurs silencieux, entrés à pas feutrés et venus se ranger contre les dames en hennin et les chevaliers casqués des murailles. On eût dit que la voix lente de Maud les évoquait.

Et, dans l'atmosphère de songe installée là par l'Irlandaise, maintenant que la White se taisait, sa figure de morte à peine éclairée par le petit trait de nacre d'un sourire et d'un regard oblique, je reconnaissais les nouveaux venus... Et c'étaient, dans des lueurs de satins et de perles, les épaules grasses et la mâchoire lourde de la marquise Naydorff, la marquise Naydorff, née Lætitia Sabatini, et belle encore, malgré la quarantaine, de son profil de médaille sicilienne casqué de luisants cheveux noirs. Les paupières capotées dans une face de bistre, la princesse Olga Myrianinska se tenait auprès d'elle; comme elle épaissie par l'âge et plus bestiale encore par la fatigue de son visage, autrefois de bacchante et maintenant de ruminant; et, quoique de races différentes, toutes les deux arrivaient à se ressembler. C'était la même fanerie du teint et, dans les yeux et le sourire, la même hébétude exténuée, toutes les deux bouffies, alourdies de morphine et portant dans leurs traits le stigmate.

La Slave et la Sicilienne étaient entrées presque ensemble. La princesse de Seiryman-Frileuse les avait suivies de quelques secondes, mais elle, un homme du moins l'accompagnait: le comte de Muzarett.

Et ces deux-là aussi se ressemblaient, sveltes et précis comme deux découpures, de silhouette aiguë tous les deux, on eût dit un couple d'élégants et longs lévriers; mais, à les contempler, la maigreur de la femme avait plus de muscles, les arêtes du profil avaient chez elle une autre volonté. Oh! l'entêtement de ce menton trop long et de ce front qui bombe sous l'or léger et pâle des cheveux, le gris maussade et dur des prunelles d'acier et la raideur de toute cette attitude dans l'étroit fourreau de satin perle qui la gaînait!

L'homme, petite tête d'oiseau de proie aux cheveux drus et crêpelés, avait dans toute l'élégance de son corps un maniérisme voulu, une savante souplesse. La peau très fine et très fripée, les mille petites rides des tempes et la ciselure des lèvres minces étaient d'un portrait de Porbus; la transparence des oreilles sèches et écartées réclamait les pendants d'oreille, comme le cou grêle et raide, la fraise godronnée des Valois; une race étonnante, ce comte de Muzarett! Au milieu de ces trois femmes il avait l'air d'un portrait de musée, illustrant le texte de trois mauvais livres et, si affectée que fût sa hauteur, quatre cents ans de noblesse sans mésalliance et défaillance éclaboussaient en lui leur cosmopolitisme princier.

Leur groupe entourait maintenant la tragédienne. On complimentait l'évocatrice; les femmes avec une lueur dure dans leurs prunelles fixes, les mâchoires contractées malgré leur évident effort au sourire, toutes les trois devenues singulièrement pâles, tandis que Muzarett, dans une souple inclinaison de tout son être élégant et délié, affectait un empressement, un enthousiasme, une passion de dilettante évidemment libéré de tout désir.

«Regardez-moi les ogresses, ricanait la voix d'Ethal! Comme elles se frottent à la jeunesse de la White et comme leurs yeux la déshabillent! Suivez les regards aigus de l'Américaine. Ils plongent comme des dagues dans le décolletage de l'Irlandaise; il y a longtemps que la belle fille serait nue, si ces yeux-là avaient le coupant de leur acier, et comme ils poignardent les deux rivales! Oh! la chair fraîche les attire; elles ne sont venues que pour elle.

«Quant au cher comte, c'est la sublime indifférence; il ne fait sa cour qu'à la diseuse, tout ce bel étalage d'idolâtrie ne vise qu'à placer à Maud quelques pièces de vers; il lui enverra demain ses dix volumes, avec dédicaces, et les Rats ailés du comte Aimery de Muzarett compteront une muse de plus: il faut bien soigner sa gloire. Voyez quel masque de diplomatie se dégage de tout ce fin profil; il est manégé comme un cardinal. Il a flairé dans la White un bon agent de notoriété et n'est venu que pour l'atteler à sa gloire. C'est lui-même qu'il courtise à travers les salamalecs qu'il lui fait; il ne flirte qu'avec lui-même. C'est le Narcisse de l'encrier... Bon, voilà qui va brouiller les cartes.»

C'était l'entrée, à pas glissés, du plus joli petit homme. Mince, éthéré, des yeux de bleuet cillés de blond dans un visage d'une blancheur diaphane, des pommettes à peine touchées de rose et si doucement qu'on les eût crues fardées, et des cheveux légers comme de la folle avoine. Frais et délicat, un Saxe! Il se faufilait vers le groupe des mondaines en extase autour de Maud: la marquise Naydorff le présentait. Le comte de Muzarett, qu'un imperceptible frémissement avait secoué à l'entrée du nouveau venu, se dérangeait à peine pour lui faire place; il continuait même d'accaparer la tragédienne avec une impertinence affichée pour le nouvel admirateur.

«Amusante, la rencontre! s'esclaffait Ethal, c'est Muzarett qui l'inventait, il y a deux ans, et maintenant ils ne peuvent plus se voir. Il s'est trouvé que le musicien avait plus de talent que le poète, et les mélodies de Delabarre ont été plus goûtées que les vers qu'elles accompagnaient. Il avait trouvé cela, le cher comte, de lancer le compositeur pour faire un sort à ses rimes, mais ne prévoyait pas que le monde ferait meilleur accueil aux pizzicati qu'aux hémistiches. Il l'a congédié pour ingratitude: l'ingratitude pour les Narcisse, c'est le succès d'autrui, mais le petit a de la tête, de l'entregent et même de l'intrigue. C'est un élève qui fait honneur à son maître, il passera sur le dos du comte; il a pour lui le physique et la jeunesse: impossible d'être plus joli!

«Voyez, les ogresses mêmes le regardent, il est capiteux comme un travesti et Maud elle-même a daigné arrêter sur lui le regard lointain de ses yeux verts. Elle n'écoute même plus le cher comte: c'est le petit qui tient le record. Il vient là pour placer sa musique, comme le comte ses poèmes; tous deux comptent sur Maud pour les imposer à Londres et même à Paris. Cet hiver, la White dira-t-elle des vers de l'un ou déclamera-t-elle sur la musique de l'autre?... Conflit. L'amusant serait que l'intérêt les rapprochât et qu'il y eût reprise après rupture, qui sait! Ils partiront peut-être ensemble, réconciliés par Maud White. Si Muzarett y voit son intérêt, il étouffera sa rancune; c'est un homme très fort». Et avec un rire étranglé, presque un gloussement de poule: «Ce petit Delabarre les affole tous et toutes. Voilà la duchesse d'Althorneyshare qui vient complimenter Maud et se rapprocher de lui, et voici Mein Herr Schappman et tout le clan anglais.

«Ils viennent humer de près ce jeune bouton de rose; les voilà bien, les larves! La fraîcheur du sang les affriande et les rassemble. On ne procédait pas autrement dans l'antiquité pour évoquer les ombres. Souvenez-vous des colombes égorgées par Ulysse en offrande aux divinités du Styx; et voici même que l'Hindou s'en mêle, l'Hindou et son turban brodé d'or; mais du coup les princesses ont cédé la place. Se commettre avec la duchesse, une ancienne danseuse, une femme qui a couché pour de l'argent, fi donc!... Messalines, mais non pas Thaïs! Et encore, Messalines est un bien gros mot: mettons Prêtresses de la Bonne Déesse, n'est-ce pas? puisqu'aucun homme n'était admis aux mystères d'Isis.»

Maud White et son frère accueillaient maintenant les adulations et les prosternements des fracs fleuris de gardénias et de l'Allemand au chapelet d'opales. La vieille duchesse spectrale, avec sa face vernie de poupée, avait attiré le pianiste sur un divan; vautrée dans un écroulement de chairs flasques submergées de moire mauve, elle le tenait presque appuyée sur elle, tous les diamants de sa poitrine coulés en stalactites brillantes sur le joli homme souriant; lui se cabrait à peine dans un mouvement de recul; les prunelles noires de l'Hindou, derrière eux, flambaient; dans l'ombre vaguement animée par la lueur des cierges, processionnait la théorie fantôme des chevaliers bardés et des dames brodées de la tapisserie.

«Et Thomas Welcôme qui n'arrive pas, grognait Claudius en consultant sa montre, c'était surtout lui que je voulais vous faire connaître, et c'est lui qu'il importait de voir... Les autres!—et un geste insouciant achevait sa phrase—la princesse Seiryman-Frileuse, passe encore: elle est intéressante. Très crâne, ce qu'elle a fait là, ce mariage honoraire et les quatre-vingt mille francs qu'elle sert au vieux prince pour porter son nom et promener à travers le monde son vice et son indépendance. C'est une passionnée et une vraie, celle-là! Il y a tant de snobisme et de morphine dans la perversion des autres!

«La marquise a été mal mariée, amenée où elle est par la lâcheté du monde et l'indignité d'un mari. La Myrianinska est presque besoigneuse; les filles l'entretiennent; c'est une mode de l'avoir à cinq heures dans les boudoirs. Aveulies, intoxiquées, exténuées d'elles-mêmes et de tous, elles n'ont même plus le souci de la sensation rare qui est la seule excuse des aberrés; leur niveau d'intelligence ne dépasse pas de beaucoup l'abrutissement des habituées d'une Place Blanche et d'un Rat-Mort. La Seiryman est autrement belle. Voyez quelle volonté âpre a son fier profil, et ses yeux gris couleur de glace qui fond, ses yeux durs et mornes, voyez ce qu'ils recèlent d'énergie pensée et opiniâtre!

«Regardez-la! Voyez avec quelle attention elle étudie la duchesse d'Althorneyshare, et pourtant, tout, dans cette femme, doit lui faire horreur et sa vieillesse et son passé, mais Aliette Montaud a été délicieusement belle, une des remueuses de cœurs et de millions d'il y a trente ans, et la princesse de Seiryman, qui le sait, cherche et regrette dans cette ruine l'adorable instrument qui n'est plus, mais qui y fut, de volupté et de désirs.

«Napoléon devait regarder ainsi le champ de bataille où un autre que lui avait remporté la victoire. D'ailleurs, vous connaissez le surnom de la princesse?... Et il me chuchotait une drôlerie.—A Lesbos?—A Lesbos, parfaitement.

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses.

«Et Welcôme qui ne vient pas. Au fait, si je demandais à Maud de nous dire des vers, tous ces déplacements ont jeté un froid. Baudelaire me semble tout indiqué. Venez donc avec moi, Fréneuse, nous allons la prier de nous dire: Les femmes damnées. Nous en avons quelques-unes ce soir.

Comme un bétail pensif, sur le sable couchées...

«Bon! L'autre duchesse, maintenant; oh! celle-là tout à fait innocente, une curieuse qui s'égare, impossible de risquer le Baudelaire devant elle. C'est une Altesse Royale, je vous quitte.»

En effet, escortée de deux hommes, une femme entrait.

VERS LE SABBAT

Celle-là, qui ne l'eût pas reconnue!

C'était, divulgués par les photographies en montre aux étalages du boulevard et cent fois rencontrés à toutes les réceptions des ministères, les épaules classiques, le corsage en offrande et la jolie tête autrichienne de la duchesse de Meinichelgein.

Dario de La Psara, le peintre attitré des élégances cosmopolites, accompagnait, ce soir comme tous les autres soirs, l'Altesse royale; sa figure olivâtre, ses larges prunelles veloutées et noires, la coupe même de son frac aux larges revers de velours fleuris du Christ de Portugal escortaient à merveille la fragilité blonde et la splendeur nacrée de la duchesse. L'autre homme était Chasteley Dosan, le tragédien de la Comédie-Française. On prétendait que Son Altesse Sophie avait une passion psychique pour le jeu de l'acteur; elle suivait assidûment toutes les représentations de Dosan à la Comédie, passait même, disait-on, une partie de ses soirées dans la loge du tragédien: pur snobisme allemand, qui attachait l'étrangère aux gloires déjà un peu fanées du monde parisien; mais la mode de Berlin retarde sur celle de Londres, et, en dehors de La Psara, dont le réel talent et le profil exotique avaient séduit l'Altesse, la duchesse Sophie en était encore aux poncives admirations des Benjamin Constant, des Carolus Duran, des Falguières et autres Carrier-Belleuse.

D'ailleurs, d'une honnêteté légendaire, droite et loyale comme une épée, universellement respectée malgré l'imprévu de ses caprices, la brusquerie de ses départs et son existence errante à travers l'Europe, ses six mois par an passés hors de ses états et loin du palais conjugal.

Claudius s'était précipité au-devant d'elle, un fauteuil à large dossier était avancé; et, maintenant assise presque au milieu du hall, isolée des autres femmes, la duchesse Sophie accueillait d'un sourire des yeux et des lèvres le défilé des hommes que son hôte lui amenait; et c'était Muzarett, et c'était Delabarre et c'était Jacques White et même Mein Herr Schappman et le clan poncé et fleuri des Anglais; aucune femme n'était présentée.

Si neuve que fût la duchesse Sophie dans la vie parisienne, elle était assez manégée pour savoir dans quel milieu elle était. Retirées à l'écart, la marquise Naydorff et la princesse Olga affectaient un colloque animé; la princesse de Seiryman-Frileuse, elle, s'absorbait dans la contemplation d'un buste, le dos tourné à l'Autrichienne; la vieille duchesse d'Altorneyshare continuait d'occuper Maud. Debout, derrière les épaules laiteuses de l'Altesse, La Psara et Chasteley Dosan, gardes d'honneur, assistaient aux présentations, souriants et discrets:

«Je vais lui faire dire du Henri Heine ou un lied de Goëthe, ricanait Claudius en se dirigeant vers la White, nous sommes maintenant en terre allemande.»

Et tout en me pressant fortement le bras:

«Hein! comme elles se détestent, et le beau foyer de haine qu'une réunion de déclassées, quand elles sont nées comme celles de ce soir. Ce sont tous les degrés du mépris avec l'Allemande au haut de l'échelle et cette pauvre Aliette Montaud dans le bas. Celle-ci, d'ailleurs, méprise férocement cet innocent Mein Herr Schappman, qui est le seul ici à ne mépriser personne, ayant une âme de Gretchen.—Mais qui peut amener ici la duchesse?—Ici, dans mon atelier? Mais le désir d'être portraiturée par moi. La Psara lance, mais Ethal consacre: La Psara, talent parisien mais pas européen: il compte à New-York, mais n'existe pas à Vienne. N'est pas de Musée qui veut, tandis que Champ-de-Mars...; mais la voici tout entière à Delabarre, ils doivent causer Wagner ou chevalier Glück, ce qui est bien plus musicien. Je vais attendre pour faire déclamer Maud.—Ah? le thé.—C'est le fameux thé vert?—Oui, mais nous en boirons un autre, tout à l'heure, après le départ des gêneurs.»

Presque nues sous des gazes flottantes et des pectoraux de coquillages, deux Javanaises ou deux Javanais (le sexe est si ambigu dans cette race) promenaient, maintenant, parmi les hôtes d'Ethal, deux grands plateaux de cuivre encombrés de petites tasses. Sèches et brunes, d'une impeccable harmonie de formes, elles semblaient porter, brodés en camaïeux sur la peau, les blancs d'ivoire et les roses carnés de leur armature de coquilles; des anneaux de jade étreignaient leurs chevilles fines, et, le long de leurs joues, d'étranges colliers coulaient, des colliers luisants, mordorés et verdâtres, on aurait dit de cantharides, formés en somme de minerais.

Silences d'or cinglés de vols de cantharides!

Dans les tasses de porcelaine tendre un breuvage odorant fumait; des mains, au passage, s'emparaient de ces tasses avec des rires, des chuchotements câlins et des curiosités à l'adresse des petites idoles; les Javanaises de Claudius faisaient prime. Après les femmes, qui les avaient accaparées d'abord, voilà que les exotiques étaient maintenant captives de tout un cercle d'habits noirs.

«C'est le commencement de l'orgie, la marquise Naydorff et la princesse Olga se retirent, hasardai-je à Claudius.—Vous croyez! le dépit les chasse, ce n'est plus de jeu du moment que les hommes s'en mêlent; et puis, la présence de la duchesse Sophie réveille leur pudeur. Elles vont me dire quelque rosserie, je gage.»

En effet, la Sicilienne et la Slave se dirigeaient vers Ethal:

«Très réussie, votre soirée! Vous attendiez l'Infante? interrogeait la marquise.—Elle peut encore venir; vous êtes présentée? ripostait Claudius.—Si vous donnez un compte rendu au Figaro, ne nous citez pas, intercédait la princesse.—A vos ordres.»

Et comme la marquise, exagérant ses adieux, insistait encore: «Vous connaissez donc toute la terre? Il y avait tout le Gotha chez vous.—Et le Gothon aussi», concluait le peintre. Les deux femmes sortirent.

Une détente suivait leur départ. L'Intermezzo, détaillé par la belle Maud, venait de rapprocher l'Altesse et la tragédienne; la duchesse Sophie complimentait le frère et la sœur: «Quel jour venez-vous déjeuner avec moi? Il faut venir déjeuner tous les deux à Bristol, demain, voulez-vous, à une heure?» Les groupes fusionnaient.

La vieille d'Altorneyshare tenait maintenant le beau Dario; après le musicien, le peintre. «Quel merveilleux talent vous possédez, monsieur, minaudait l'ancestrale poupée, j'ai vu au Prado de Madrid des Velasquez qui ne vous valent pas; il y a de vous des portraits...—Oh! de simples variations sur des visages de femme», protestait La Psara, qui ne croyait pas si bien dire. Le petit Delabarre, d'entre les doigts décharnés de l'ex-danseuse, était tombé entre les mains empêtrées de chapelets de Mein Herr Schappman. «De Charybde en Scylla», me soufflait au passage Ethal, mais comme le joli compositeur méditait une série de concerts à Berlin et peut-être même, pour le prochain hiver, une saison au Caire, il supportait les gestes menus et toucheurs de la sarigue allemande, ainsi que son babil enfantin; le musicien d'exportation se renseignait.

Muzarett, lui, interviewait le sombre Chasteley Dosan, le poète grand seigneur courtisait le sociétaire de la Comédie-Française.—Comment le comité a-t-il pu recevoir cette pièce? scandait la voix brève du comte, je ne puis croire à l'influence des dîners de l'auteur.—A quoi l'acteur, pris à parti: «C'est du théâtre.» Et comme le comte se récriait sur l'infériorité de la poésie: «Les vers, déclarait Dosan d'une voix d'oracle, les lèvres retroussées sur les gencives et montrant l'émail de fortes dents, les vers sont très suffisants.» Déclaration de sociétaire qui rassurait l'auteur des Rats ailés, si elle indignait le poète.

«La foire aux vanités, ricanait Ethal enfin revenu près de moi, Ethal vraiment diabolique au milieu de ce sabbat de convoitises, d'ambitions, d'hypocrisies, de rivalités, de rancunes et de bas instincts, dont il déchaînait et réfrénait le manège. «Suis-je un assez beau directeur de consciences! Vous m'aimez dans ce rôle? gloussait-il, étouffé dans un rire content, hein! comme leurs belles petites âmes leur remontent à fleur de peau en petites grimaces! Il n'y a vraiment de bien que la vieille Altorneyshare et la princesse de Seiryman, elles ne feront pas de concessions, celles-là. Regardez la princesse.»

L'Américaine, un peu isolée, causait debout aux deux petites Javanaises, qui répondaient dans un anglais étrange et gazouillant; tout en leur parlant, la princesse leur touchait les épaules, tâtait le grain de leur peau, soupesait leurs colliers, tel un collectionneur en train de détailler quelque bibelot rare; puis elle leur tournait brusquement le dos et venait droit à nous. «Elles sont très amusantes, Ethal, vos idoles d'Extrême-Orient. Voulez-vous me les prêter une journée ou deux, le temps de trois séances? J'aimerais faire un croquis de ces petites têtes-là.» Et comme Ethal s'inclinait en silence: «Quel jour voulez-vous me les envoyer à l'atelier? reprenait la Yankee, j'y suis à partir de deux heures.—Mais, princesse, quand il vous plaira.—Eh bien! demain, j'y puis compter, n'est-ce pas? Où est monsieur de Muzarett?»

Muzarett accourait; la princesse demandait son manteau, ce fut le signal du départ; Son Altesse Sophie suivait avec la Psara et Chasteley Dosan, qui l'avaient amenée, Mein Herr Shappman avait enlevé son Hindou, le petit Delabarre s'était esquivé seul.

Le clan des Anglais fleuris s'obstinait à demeurer, à la fois grisé de raki et de cigarettes, de minces et courtes cigarettes que les Javanaises faisaient, maintenant, circuler avec des flacons de liqueurs grecques, raki, mastic et eau de jasmin, toute une parfumerie alcoolisée, douceâtre et pourtant sauvage, dangereuse aux cerveaux d'Europe. La duchesse d'Altorneyshare, immobile et raidie sous ses diamants et sous son fard, semblait de plus en plus la madone du Vice, stigmatisée sous le surnom de Notre-Dame-des-Sept-Luxures. Qu'est-ce que cette aïeule pouvait bien attendre en s'éternisant là?

Ethal s'efforçait de retenir et retenait, en effet, Maud White et son frère qui parlaient de partir; les cierges déjà éclairaient mal, à demi-consumés dans les chandeliers de cuivre tout bossués de larmes de cire. Quelque chose de funèbre et pourtant de chaud et d'attiédi, comme une odeur de pourriture de fleurs, mais de fleurs de cercueil, traînait dans l'atmosphère; quelque chose aussi se préparait et qui ne commençait pas. Ethal, visiblement énervé, lançait de fréquents regards dans la direction de la porte, et, suggestionnés, tous les regards suivaient les siens. Quelqu'un d'attendu n'arrivait point.

Enfin, la portière se soulevait et, cambré dans un mince habit noir, un grand jeune homme entrait, un peu trop grand peut-être et trop flexible de taille. «Thomas!» enfin... s'exclamait Ethal en se précipitant au-devant du nouveau venu. Il s'emparait fiévreusement de ses mains, l'amenait à nous.—Sir Thomas Welcôme, Irlandais, mon ami.»

Je n'avais jamais vu Claudius si ému.

Sir Thomas Welcôme s'inclinait, très froid. C'était un très beau cavalier avec une figure douce et triste, éclairée par deux grands yeux clairs d'une couleur indéfinissable, à la fois verts et violacés comme l'eau d'un étang mort, car c'est à ces yeux que ma curiosité était d'abord allée; une longue moustache blonde barrait son charmant visage et pourtant ses cheveux frisés étaient noirs. Sir Thomas Welcôme avait la peau très blanche et des mains énormes, d'énormes mains de bourreau, soignées, poncées et, comme les mains d'Ethal, fleuries de bagues à tous les doigts; il y avait dans ce corps robuste comme une infinie lassitude, on ne sait quelle pesante contrainte. Le regard était mélancolique.

Sir Thomas Welcôme répondait à peine aux effusions d'Ethal et semblait être venu à regret.

—On va commencer, déclarait Claudius, et il donnait des ordres aux Javanaises, puis, prenant le nouveau venu à part:—Pourquoi arrivez-vous si tard, Thomas? J'étais inquiet, j'ai craint que vous ne vinssiez pas.

A quoi l'Irlandais, d'une voix calme:

—Vous saviez que je viendrais, j'avais promis.

L'OPIUM

Les Javanaises avaient remis à chacun de nous une pipette bourrée d'une pâte verdâtre; surgi d'entre les tapisseries, un noir, tout de blanc vêtu, nous avait successivement allumés aux braises ardentes d'un réchaud d'argent; et, couchés en demi-cercle sur des coussins et des tapis d'Asie, la main accotée à des carrés de velours persan ou de soie brodée, nous fumions maintenant en silence, tous singulièrement attentifs aux progrès de l'opium.

L'atelier, tout à l'heure si bruyant, était tombé dans le recueillement. Sur un signe d'Ethal, les mains agiles des Javanaises avaient déboutonné nos gilets et entr'ouvert nos cols de chemise pour faciliter la marche du poison. J'étais couché tout près de sir Welcôme. Maud White, dont la taille libre oscillait sans contrainte sous son péplum de velours noir, fumait, allongée auprès de son frère. Les Anglais formaient un groupe à part, déjà moins bruyant sous l'oppression montante du narcotique.

Restée assise sur son fauteuil, droite et gainée dans son armature de pierreries, la vieille duchesse d'Altorneyshare, seule, assistait, mais ne fumait pas.

Sa pipette à la main, Ethal s'attardait encore dans des allées et venues, donnant des ordres; on avait éteint tous les cierges. Deux seuls avaient été remplacés et rallumés, qui flambaient haut au milieu de la pièce; ils brûlaient aux deux coins opposés d'un tapis étalé là; le nègre y effeuillait toute une pluie de fleurs, puis se retirait.

Ces cierges et ces pétales! on aurait dit une veillée funèbre. La fumée de nos pipettes montait en spirales bleuâtres, un silence affreux pesait dans l'atelier. Ethal venait alors s'étendre entre Welcôme et moi, et les danses du poison commençaient.

C'était, dans l'atmosphère muette et lourde du vaste hall empli de vapeurs, les oscillations sur place, les piétinements rythmés et les longs contournements de mains comme désossées et mortes, des deux idoles javanaises.

Debout parmi les fleurs effeuillées, à la lueur spectrale de deux cierges, elles froissaient fiévreusement la laine du lapis sous le martellement de leurs talons; leurs genoux luisaient ainsi que leurs cuisses minces dans l'envol de gazes transparentes. D'étranges diadèmes maintenant les coiffaient, espèces de tiares en cône qui faisaient leurs faces triangulaires et redoutables, et, tandis qu'elles s'agitaient en silence dans une lente et cadencée ondulation de tout leur corps, les pectoraux de coquillages glissaient doucement de leurs torses, et les anneaux de jade le long de leurs bras nus: les deux idoles se dévêtaient. Leurs oripeaux bruissants venaient s'abattre à leurs pieds dans un léger crissement de coquilles tombant sur le sable, les tuniques de soie blanche suivant la chute lente des bijoux; et maintenant, toutes minces dans leur nudité irritée terminée en pointe et comme dardée par le cône de leurs diadèmes, on eût dit, dans les vapeurs bleuâtres, la danse délicieuse et lugubre de deux longs serpents noirs.

Dans la salle obscure c'étaient, en amas confus, les groupes affalés des fumeurs; des visages crispés émergeaient çà et là comme des masques, blêmes visages d'intoxiqués déjà travaillés par l'ivresse; d'autres avaient sombré dans la nuit, et, sur tous ces corps, on eût dit massacrés, la raide silhouette de la vieille Altorneyshare s'immobilisait, incendiée par instant de la flamme des cierges reflétée dans l'eau de ses colliers, telle une statue somptueuse et sinistre.

Déjà, des ronflements s'échappaient des poitrines; parmi les pétales effeuillés, les idoles nues dansaient toujours.

Tout à coup, elles se prenaient à la taille, tournoyaient étroitement enlacées, ne faisaient plus qu'un seul corps à deux têtes et puis soudain s'évaporaient... Oui, s'évaporaient comme une fumée, et en même temps une grande lueur entrait dans le hall.

Tout un pan de la tapisserie s'était écarté, et, dressée en forme de scène, la table à modèle de Claudius apparaissait blanche de lune, froide et cirée comme un parquet, éclairée du dehors par la nacre et le givre d'un pâle ciel nocturne!

Un ciel ouaté de molles nuées où se profilaient, aiguës et noires, des silhouettes de cheminées et de toits, tout un horizon de tuyaux, de pans coupés et de mansardes figé dans du sel et de la limaille de fer; au loin, le dôme du Val de Grâce: un fantastique et silencieux Paris vu à vol d'oiseau, le panorama même des fenêtres de Claudius, encadré, comme en décor, dans le châssis vitré de son hall... Et sur cette scène improvisée un être de rêve, une blancheur jaillissait, un floconnement de tulle ou de neige, quelque chose d'impalpable et d'argenté; et cette chose tourbillonnante et frêle, qui bondissait et voltigeait délicatement sous la lune, dans l'ennui de ce coin d'atelier désert, était une gracile nudité de danseuse.

Comme un flocon d'hiver, elle tournoyait dans l'air muet, et le taqueté de ses jetés-battus animait seul l'affreux silence. Sans le bruissement soyeux de ses tulles, elle eût été surnaturelle, surnaturelle de transparence et de maigreur: ses jambes d'une minceur de tiges, la saillie d'os de sa poitrine, sa pâleur bleuie par la lune, sa taille effroyablement fragile faisaient d'elle une fleur fantômale, fantômale et perverse d'une joliesse funèbre; le décor de cheminées et de toits parisiens achevait la vision. C'était une petite âme de Montparnasse ou de Belleville qui dansait là, dans le froid de la nuit. Sa face camuse et pourtant délicate avait le charme affreux d'une tête de mort; de longs bandeaux noirs la coiffaient, et, dans ses yeux cernés, une flamme d'alcool brûlait intense, dont l'ardeur bleue faisait frémir... Où avais-je déjà vu cette fille? Elle avait la gracilité de Willie et le sourire d'Izé Kranile, ce triangle de chair ironique et rouge découvrant des duretés d'émail... Oh! les ombres portées de ces omoplates! Comme le squelette transparaissait sous la platitude de ses seins!...

Autour de moi, des râles sortaient des poitrines: ils ne ronflaient plus maintenant; et j'avais la tête pesante et glacée, et la sueur me mouillait partout et le flocon dansait toujours.

Il flambait soudain dans une lueur violette, comme sous une projection de gaz oxydrique... et, tout à coup remontés dans le ciel, les toits et les cheminées envahissaient l'atelier. Ils étaient maintenant dans les frises, le vitrage de la baie du même coup éclaté, les maisons invisibles des toits et des cheminées soudain surgies de terre, et j'étais couché parmi mes coussins d'Asie, sur un trottoir de rue, en plein Paris désert.

Paris, non, mais un carrefour dans une banlieue lugubre, une place bordée de nouvelles bâtisses encore inhabitées, les portes barrées par des planches avec des terrains vagues s'entrevoyant au loin... une nuit froide et gelée, le ciel très clair, le pavé dur: une affreuse impression de solitude.

Par une des rues, toute en constructions blanches, deux horribles voyous débouchaient: cottes de velours, vestes de toiles, des foulards rouges autour du cou et d'ignobles profils de poisson sous la casquette haute. Ils se ruaient comme une trombe en traînant avec eux une femme qui se débattait, une femme en robe de bal. Une somptueuse pelisse glissait de ses épaules; une femme blonde et délicate dont on ne voyait pas le visage et que je craignais de reconnaître. Et cette scène de violence ne faisait pas un bruit.

De la femme brutalisée et muette je ne voyais que le dos nacré et la tendre nuque blonde; les rôdeurs la tiraient par les bras, tombée sur les genoux, inerte de terreur. Je voulais appeler, courir à son secours, et je ne pouvais pas: deux mains de force, deux serres me tenaient aussi à la gorge. Tout à coup, un des voyous précipitait la femme, la face contre le sol, et, s'agenouillant sur elle, lui sciait le cou avec un coutelas... le sang giclait, éclaboussant de rouge la pelisse de velours vert, la robe de soie blanche et la frêle nuque d'or. Je m'éveillais râlant, étouffé par mes cris.

Autour de moi, c'était le sommeil lourd à faces convulsées des autres fumeurs. La tapisserie était retombée sur le châssis vitré du hall: c'était l'obscurité, la nuit. Les deux cierges brûlaient toujours, mais dans une lueur verdâtre qui décomposait les visages. Comme il y en avait, de ces corps étendus! l'atelier d'Ethal en était jonché; nous n'étions pas tant que cela d'abord: d'où venaient tous ces cadavres? Car tous ces gens ne dormaient plus. C'étaient des morts, autant de morts, une vraie marée humaine de chairs verdies et froides, qui montait tel un flot, déferlait telle une vague, mais une vague immobile, jusqu'aux pieds de la duchesse d'Altorneyshare demeurée, droite et les veux grands ouverts, assise dans son fauteuil comme une idole macabre!

Et elle aussi verdissait sous son fard: toute la purulence des corps, entassés là, suintait en lueur humide le long de sa peau flasque; sa pourriture phosphorait. Hiératique et bouffie sous ses diamants devenus livides, elle semblait brodée d'émeraudes: une déesse verte, et dans sa face couleur de ciguë les yeux seuls demeurés blancs luisaient.

Et je voyais cette chose abominable: la vieille idole se pencher ou plutôt se casser, tant elle était raide, vers un corps de jeune femme affalé à ses pieds, un souple et blanc cadavre étendu contre terre et dont on ne voyait que la nuque, une nuque blonde et grasse, comme celle de Maud White; et l'Altorneyshare, avec un ricanement sinistre, approchait de cette nuque une bouche vorace ou plutôt un semblant de morsure, une ignoble ventouse, car, dans l'effort, les gencives pourries laissaient tomber leurs dents.

«Maud!» m'écriai-je redressé d'angoisse. Mais ce n'était pas Maud que convoitait l'horrible faim de l'idole, car dans la même seconde je voyais resplendir dans un halo violet le sourire et le regard oblique de la tragédienne; son masque mystérieux flambait en auréole au-dessus de l'horrible Altorneyshare, et tout retombait dans les ténèbres, tandis qu'une voix connue scandait à mon oreille:

La chasteté du Mal est dans mes yeux limpides.

La voix de Maud, sa voix!

SMARA

Ici, un heurt dans mes souvenirs.

Je sombrais dans un chaos d'hallucinations brèves, incohérentes, bizarres; le grotesque y côtoyait l'horrible, et prostré, comme garrotté par d'invisibles liens, j'assistais dans l'angoisse et l'épouvante à la chevauchée opprimante des plus effrénés cauchemars, toute une série de monstres et d'avatars grouillant dans l'ombre comme une fresque et s'animant en traits de soufre et de phosphore sur le mur mouvant du sommeil.

Et c'était une course éperdue à travers les espaces. Je flottais, empoigné aux cheveux par une main de volonté, une serre énergique et glacée, où je sentais des duretés de pierreries et que je devinais être la main d'Ethal; et c'étaient des vertiges et des vertiges, une sorte de course à l'abîme sous des ciels de camphre et de sel, des ciels d'une limpidité terrible dans leur éclat nocturne, et je tournoyais ahuri au-dessus de déserts et de fleuves. Des étendues de sables fuyaient, moirées par places d'ombres monumentales, et parfois nous passions par-dessus des villes, des villes endormies avec des obélisques et des coupoles toutes laiteuses de lune entre des palmiers de métal. Plus loin c'était, parmi des bambous et des palétuviers en fleurs, la descente vers l'eau des degrés lumineux de millénaires pagodes.

Des troupeaux d'éléphants les gardaient et cueillaient pour les dieux, du bout de leurs trompes molles, les lotus bleus des lacs; et c'était l'Inde légendaire et védique après l'Égypte mystérieuse; et partout où nous passions, les bords des fleuves et des étangs étaient gardés par d'étranges idoles, les unes anguleuses et comme taillées à coups de hache dans le granit, qui se tenaient assises, les mains sur leurs genoux, et miraient dans l'eau d'affreuses têtes de dogues; des quadruples rangs de mamelles gainaient le torse d'autres.

Il y en avait de brillantes et de radieuses, comme toutes jeunes; d'autres étaient couvertes de lèpre et si vieilles qu'elles n'en avaient plus de visage; une avait un nid de serpents grouillant entrelacés sous l'aisselle; une autre, si belle qu'elle semblait musicale, avait le front gemmé d'étoiles, et, parmi ces idoles, priaient au clair de lune des fidèles agenouillés, et parmi ces dévots, il y avait aussi des bêtes.

Trois matrones aux croupes lourdes, aux seins mûrs lavaient des linges au pied d'un Sphinx; leurs mains tordaient, battaient une équivoque lessive, et l'eau ruisselante était du sang.

Une de ces lavandières ressemblait à la princesse Olga et l'autre à la marquise Naydorff; je ne reconnus pas la troisième. Une sarigue en prière, à l'ombre d'un Bouddha, m'apparut être l'âme de Mein Herr Schappman; comme l'ami berlinois d'Ethal, ses pattes précautionneuses égrenaient un chapelet d'opales...

Et près d'un cimetière turc, toute une file de cigognes, perchées sur un grand mur, profila dans la nuit des silhouettes connues et ricana du bec à mon passage.

Nous volions maintenant au-dessus des marécages. Tout à coup, la main qui m'emportait me lâcha. Des murs gluants, un terrain gras, une ombre étouffante et fade: j'étais dans une crypte dont les voûtes suintaient, couché dans une boue étrangement mouvante, car elle s'enfonçait par place et par place se soulevait, et c'était comme une marée chaude, affreusement épaisse et fluide, où mon corps bercé s'enlisait: des bruissements soyeux, de légers crissements... je ne sais quoi d'innomable me frôlait, un obscur grouillement me montait aux jambes et au ventre, des souffles chauds m'horrifiaient, et puis, sous mes mains tâtonnantes, ce fut l'effroi de petits corps velus et gras, et tout cela remuait, virait sous moi, sur moi. Par moments, un vol d'ailes flasques me souffletait, et puis d'affreux baisers, des petites bouches pointues, où l'on sentait des dents, se posèrent sur mon cou, sur mes mains, sur mon visage. J'étais captif d'aspirantes caresses, fouaillé par tout mon corps de petites morsures savantes jusqu'à en défaillir; j'étais la proie, des orteils aux cheveux, d'innombrables ventouses; les bêtes fétides se partageaient mon corps, violaient sournoisement toute ma nudité.

Et, soudain, dans l'ombre devenue verdâtre, je voyais ricaner les faces singulièrement gonflées des deux Javanaises. Elles flottaient sans corps comme deux vessies transparentes et vernies; diadémées de longs vers blancs, leurs yeux mi-clos laissaient filtrer, comme par deux fentes, un regard huileux et mort. Les deux vessies riaient, tandis qu'approchées de mon visage, leurs quatre mains sans bras, quatre mains molles et exsangues menaçaient mes yeux de leurs ongles aigus irradiés en griffes dans de longs étuis d'or.

Et, à la lueur des deux faces de larves, je voyais quel effroyable ennemi conquérait ma chair. Toute une armée d'énormes chauves-souris, de lourdes et grasses chauves-souris des Tropiques, de l'espèce dite vampire, suçaient mon sang, baisaient mon corps, et la caresse insistait parfois si précise, qu'elle me faisait vibrer d'une jouissance atroce; et comme énervé, près du spasme, je me raidissais pour secouer ce pullulement de baisers, quelque chose de velu, de flasque et de froid m'entrait dans la bouche qu'instinctivement je mordais et qui m'emplissait la gorge d'un giclement de sang: un goût de bête morte m'empouacrait la langue, une bouillie tiède me collait aux dents.

Ce fut le réveil!... enfin! Une brûlure d'alcali me piquait les narines, une main me tamponnait les tempes, me les rafraîchissait avec un linge mouillé; on s'empressait autour de moi, et dans le demi-sommeil dont je sortais lentement, je percevais un bruit d'allées et venues, des voix... et j'ouvrais les yeux.

Ethal était à mes genoux, et dans le désordre de l'atelier envahi par le petit jour, un peu d'air froid venait de la baie grande ouverte et me ranimait. J'avais une main dans celles de sir Thomas qui me frappait dans la paume; par-dessus l'épaule de son frère, les yeux anxieux de Maud White me considéraient.

—Il ne faudrait jamais fumer, concluait sir Thomas.

Dans la maussaderie de l'atelier poussiéreux et triste, c'était aux lueurs de l'aube le navrement final d'un lendemain d'orgie, la fanerie pisseuse des tapisseries, l'aspect cadavéreux des bustes, la salissure des fleurs sur les tapis, et le long des chandeliers la cire grumelée en stalactites vertes.

On se préparait au départ. Les Anglais, mis debout par le nègre, se retiraient raides avec des faces fermées et menaçantes, presque insinués de force dans leur pardessus. Maud rassurée s'enveloppait dans une longue pelisse de soie paille. Redressé sur mes coussins, je buvais à petites gorgées une eau teintée d'arnica, que me tendait sir Thomas. Oh! la pitié de ses grands yeux clairs en me regardant!

—Allons, nous pouvons partir, concluait l'Irlandaise en me tendant la main; Jacques White faisait de même. Dans cet adieu, je vis que Maud portait au doigt deux grosses perles noires surmontées d'un rubis, un énorme trèfle de gemmes que j'avais vu au doigt de l'Altorneyshare avant notre fumerie!... et les yeux de cette Maud étaient frais comme de l'eau, sa pâleur jeune et reposée.

La duchesse, à la minute, sortait de la chambre d'Ethal. Des flots traînants de moire cerise, tout ruisselants de dentelles d'or, l'engonçaient jusqu'aux oreilles, et, recrépie à neuf, poudrée et replâtrée de frais, son vieux visage de satyre souriait dans une nuée de dentelles blanches.—Nous partons, disait-elle à Jacques, et la duchesse sortait emmenant le frère et la sœur.—Il faudrait faire comme eux, insistait Thomas Welcôme, l'air du matin vous fera du bien; voulez-vous que je vous ramène?—Le duc de Fréneuse a son coupé, interrompait brusquement Ethal.—Un fiacre découvert vaudrait mieux. Oh! je ne vous conduirai pas au Bois: nous prendrons les quais, nous suivrons la Seine. Et comme Claudius risquait un geste:

—Monsieur de Fréneuse habite rue de Varenne et je suis à l'hôtel du Palais.

LE SPHINX

9 novembre 1898.—Thomas Welcôme sort de chez moi, et je suis encore sous le charme et, en même temps, je me sens plein d'effroi.

Thomas Welcôme vient de risquer auprès de moi la démarche la plus imprévue, la plus déconcertante et la plus amicale. Mais quel mobile a pu l'amener, lui qui me connaît à peine et que j'ai vu pour la première fois, il y a trois jours, à cette horrible fumerie d'opium organisée par Ethal, quel mobile a pu l'amener aux confidences et à l'espèce de tentative de sauvetage, qu'il est venu faire auprès de l'étranger et de l'indifférent que je dois être et que je suis pour lui?

Je cherche et ne m'explique pas.

Une irraisonnée, une spontanée sympathie? Je n'y crois pas. Mon aspect est répulsif; à première vue, j'effare et j'inquiète. Et puis il y a mes légendes... Mieux: j'éloigne de moi; «Sympathique», il n'a pas prononcé le mot et, s'il l'eût prononcé, je l'eusse mis dehors. Être sympathique... il simpatico forestiere, dont vous abordent, autour de la Loggia, les interprètes des hôtels de Florence et, à Naples, les ruffians de la galerie Umberto. Cela eût été indigne de sir Thomas Welcôme et de moi.

Un ressentiment contre Ethal, une haine soudaine du peintre? car sa démarche desservait plutôt Claudius. Mais Ethal m'a dit que ce Welcôme était son meilleur ami, et puis je sens bien qu'il existe comme une complicité, quelque chose d'irréparable et d'obscur entre ces deux hommes!

De la pitié, alors? Une pitié pour moi! Je n'aimerais pas cela?

Et si c'était une dernière manœuvre d'Ethal pour me troubler, m'affoler davantage, précipiter l'espèce de folie au milieu de laquelle je me sens enserrer, étouffer comme dans un filet tissé maille à maille par l'affreuse main, la main de proie et de volonté, bossuée d'horribles bagues, de cet Anglais sinistre?... si ces deux êtres étaient d'accord pour me berner et me pousser plus avant dans le gouffre, où Claudius me veut, et cela par le soupçon et la terreur?...

Je ne sais plus où je vais... Je ne me ressaisis plus, je tournoie, et me heurte, et me sens trébucher dans de l'embûche et de l'épouvante...

Depuis cette dernière soirée dans l'atelier d'Ethal, les figures de cauchemar et les hallucinations de cette honteuse nuit... je n'ai pas retrouvé mon âme!

15 du même mois.—J'ai réfléchi à la visite de Thomas Welcôme. Non, cet homme ne me veut aucun mal; l'espèce d'élan qui l'amenait vers moi était sincère. On ne ment pas avec ces yeux-là, ils nagent dans une telle tristesse. La pitié attendrie et l'immense bonté du regard, dont je me sentais enveloppé pendant qu'il me parlait, le ton d'angoisse, dont il a nuancé sa question: «Il y a longtemps que vous connaissez Ethal?» et l'espèce de soulagement que tout son visage a reflété à ma réponse: «Depuis cinq mois!» c'était l'expression de joie dont s'illumine un visage de médecin en apprenant que le mal de son client est de date récente, encore curable. Comme un espoir a refleuri dans ses yeux quand je lui ai dit: «Depuis cinq mois!»

Et, sans trop insister sur les mots, sans trop appuyer sur la plaie, comme il m'a fait comprendre en quelques phrases qu'il connaissait et plaignait mon mal, que lui-même en avait souffert, quel danger avait été jadis, pour lui Ethal, quel péril il était maintenant pour moi. «Un grand, un très grand artiste, un esprit curieux et un ami très sûr, mais dont la bizarrerie, et pis que la bizarrerie, l'amour des bizarreries, de l'anormal et de l'étrangeté peuvent devenir funestes à un sensitif, comme à un être d'imagination; un homme qu'il faut écarter de sa vie pour peu qu'il soit susceptible d'y prendre une influence. Non que j'ajoute foi aux légendes en circulation sur Claudius, ici et à Londres, et bien moins acréditées à Londres qu'à Paris, Paris, où, vous autres Français, avez la manie des racontars et des histoires colportées sur les uns et les autres; mais il n'en demeure pas moins vrai que mon ami Claudius a d'étranges curiosités. L'horrible l'attire, la maladie aussi; l'entorse morale et la misère physique, la détresse des âmes et des sens sont pour lui un champ d'expériences affolantes, grisantes, une source de joies complexes et coupables, auxquelles il se complaît comme pas un. Il a pour le vice et les aberrations plus qu'une curiosité de dilettante: une prédilection innée, l'espèce de vocation fervente et passionnée qu'ont, pour certains cas peu connus et les maladies rares, des tempéraments de savants et de grands médecins.

Il les épie, les recherche et les choie; c'est un collectionneur de fleurs du mal. Vous avez vu quelle divine collection d'orchidées il avait su réunir chez lui l'autre soir. Soyez certain que cette exhibition de vices cosmopolites, parqués toute une nuit dans son atelier, a été une de ces soirées de sa vie. D'ailleurs, il a pour les découvrir, un flair de chasseur indien; il va au vice comme le pourceau à la truffe, et le renifle avec bonheur: le fumet des déchéances l'enivre; il les comprend toutes et les aime compliquées et profondes. C'est un voyeur... d'âmes malpropres, comme vous dites en France... «Voyeur» est bien le mot!

Dire que ces fleurs de criminalité, Ethal les cultive et les développe, comme on l'a accusé à Londres de cultiver chez ses modèles la pâleur, l'anémie, la phtisie et la langueur, et cela par amour artiste de certains tons nacrés et de certaines cernures, certaines expressions de regard et de sourires, souffrances devenues des beautés par des crispations de bouches et des faneries délicates de paupières et de teints! non, ce serait, je crois, pousser trop loin une légende, hélas! établie, et prêter aux fantaisies d'Ethal une grandeur tragique qu'elles n'ont pas.

Il n'empêche que notre ami Claudius ait une assez belle âme d'empoisonneur, et d'empoisonneur pour le plaisir. C'est un Exili psychologique, les seuls Exilis que permette aujourd'hui le rouage des lois; mais il a cela en sa faveur, qu'il opère surtout sur les gens déjà malades et n'achève, en somme, que des condamnés à mort. Locuste expédiait ainsi les esclaves devant l'Augustule désireux d'en admirer les effets; mais Ethal est à la lois l'empoisonneur et le César. C'est à lui-même qu'il offre de merveilleux spectacles; il dépravera très bien quelqu'un pour voir jusqu'où ce quelqu'un mènera la flambée du vice. Il y en a qui vont jusqu'au meurtre, et il ne faut pas que le duc de Fréneuse soit ce quelqu'un-là.

... J'aurais pu l'être.—Sir Thomas avait prévenu mon mouvement.—Comme vous, le rêve m'a possédé, le rêve m'a tenu halluciné, inconscient, sans autre volonté que celle de ce rêve prolongé. Annihilé, engourdi comme vous pendant de longues années, j'ai été un misérable dormeur éveillé. Je passai alors tous mes hivers soit à Alger, soit au Caire ou à Tunis, comme vous, captif d'un regard, d'un introuvable regard, du regard même de la Déesse qui trouble et hante le sommeil de vos nuits... Pendant dix ans, j'ai parcouru l'Orient à la recherche de l'obsédante et délirante vision d'un soir d'insomnie et d'extase.

Et la Déesse, celle-là même qui vous apparaîtra, un soir ou un jour, si vous ne combattez pas votre rêve, la Déesse m'a toujours menti!

Un amoureux de fantômes, oui, voilà ce que j'ai été dix années de ma vie, et voilà ce que vous êtes et deviendrez plus incurablement encore, si vous n'y mettez bon ordre, monsieur, car le regard est introuvable, et Astarté est une stryge, dont l'essence même est le mensonge; et mentira toujours qui a déjà menti!

Ce regard! Pourtant, un hiver, j'ai bien cru... Il y a quatre ans, une nuit sans lune sur le Nil, les rameurs de la dahabieh enfin endormis, nous descendions lentement... oh! si lentement, le cours du fleuve aux eaux stagnantes... Je vois encore l'immense paysage d'Égypte, fuyant à perte de vue, infiniment plat, infiniment roux, à peine nuancé de cendre sur le bleu profond de la nuit... Cette nuit-là, j'ai cru qu'Astarté allait m'apparaître. La Déesse, enfin, allait se révéler!

Nous descendions le Nil...

Et déjà, depuis une heure, je regardais curieusement surgir et grandir, à un coude encore lointain du fleuve, un étrange point noir, quelque entablement d'ancien temple ou, peut-être, tout simplement une roche baignant ses assises dans l'eau.

La dahabieh glissait lourdement, lentement, sans oscillation, comme dans un rêve, et, lentement, dans le silence de la nuit sans étoiles, l'ombre qui m'intriguait s'approchait, prenait forme et devenait (car elle se précisait maintenant) la croupe d'un énorme sphinx de granit rose au profil effrité par des siècles. Tout dormait à bord d'un sommeil vraiment déconcertant, tout l'équipage tombé dans une torpeur de plomb; et le mouvement de l'embarcation, s'approchant de la bête immobile, m'emplissait d'une terreur grandissante, car le sphinx, maintenant, m'apparaissait lumineux. Comme une clarté vaporeuse émanait de sa croupe, et, dans le creux de son épaule, un être se distinguait, de bout, la tête renversée et dormant.

C'était une forme jeune et svelte, vêtue, comme les âniers fellahs, d'une mince gandoura bleue, avec des anneaux d'or aux chevilles, la forme adolescente ou d'un prince ou d'une esclave, car l'attitude de ce sommeil offert était à la fois royale et servile: royale de confiance, servile de complaisance et de savant abandon.

La gandoura s'ouvrait sur une poitrine plate, d'une blancheur d'ivoire; mais au cou saignait, comme une large entaille, une cicatrice ou une plaie! Quant à la face, je la devinais délicieuse, rien qu'à l'ovale aminci du menton; mais, appuyée en arrière, elle baignait toute dans l'ombre.

Épouvanté, j'appelai à grands cris sans pouvoir réveiller personne; équipage indigène et gens de service anglais, tous étaient terrassés par un sommeil magique. Ils ne s'éveillèrent qu'à l'aube, le sphinx disparu, déjà loin.

Quand, le lendemain, je racontai mon aventure, il me fut répondu par le drogman que ce devait être quelque ânier fellah égorgé par les bandits arabes qui abondent dans ces parages. L'enfant tué, ils avaient posé là le cadavre pour avertir les voyageurs; ironique et salutaire enseignement!

Mais ce sphinx lumineux, l'intense clarté, douce et comme musicale, dont s'animait le granit rose, et la beauté surhumaine de la figure endormie dans son ombre, comment l'expliquer? J'avais, je l'avais senti, traversé une minute enchantée, vécu quelques instants d'une vie miraculeuse et divine, et si décevante pourtant!

Ethal m'affirma que j'avais rêvé, car, naturellement, Ethal était à bord, exaspérant ma sensitivité, suggestionnant ma songerie maladive.—Vous voyez que vous n'avez rien à m'envier, monsieur, et que j'ai été autrefois un misérable tout aussi torturé que vous l'êtes maintenant.»

SIR THOMAS WELCOME

«Partir vers le soleil et vers la mer, aller se guérir, non, se retrouver dans des pays neufs et très vieux, de foi encore vivace et non entamée par notre civilisation morne, se baigner dans de la tradition, de la force et de la santé, la force et la santé des peuples restés jeunes, vivre dans l'Inde et dans l'Extrême-Orient, dans la clarté du ciel et de la mer, se disperser dans la nature, qui seule ne nous trompe pas, se libérer de toutes les conventions et de toutes les vaines attaches, relations, préjugés qui sont autant de poids et d'affreux murs de geôle entre nous et la réalité de l'univers, vivre enfin la vie de son âme et de ses instincts loin des existences artificielles, surchauffées et nerveuses des Paris et des Londres, loin de l'Europe surtout!... Et pourtant l'Italie, l'Espagne, certaines îles de la Méditerranée, la Sicile, la Corse, les matins légers d'Ajaccio avec le bleu du large apparu entre les cyprès et les pins, les amandiers en fleurs des pentes de Taormine et l'ombre géante de l'Etna sur le rêve antique du théâtre grec, les anciennes îles de l'archipel, certains petits ports de l'Adriatique, les Venises inconnues des côtes de l'Istrie plus oubliées et plus ruineuses encore dans leur silence ensoleillé que la ville des Doges et des palais... et le charme endormeur et profond des villes turques, le narcotique de l'ombre des palmiers! Oui, il est encore, loin des Baedecker et des Cook, des coins où vivre des heures d'intimes et complètes voluptés... Que dis-je? Un esprit qui sait s'isoler peut assumer du bonheur à Tunis et même à Malte, Malte aujourd'hui infestée d'Anglais... Oh! la griserie complexe et salutaire de l'éloignement! mettre la mer, des lieues de mer remueuse et changeante entre soi et ses anciens maux, entre sa vie et celle des importuns.

Mais pour cela, il ne faut plus connaître personne. N'aimerait-on qu'un chien, si on le laisse derrière soi, un départ est une petite mort. Bien assez de liens invisibles nous retiennent; le monde aventureux, nombreux et splendide guérira seul les plaies, les atroces petites plaies de notre âme moderne exténuée de lecture, de bien-être et de civilisation... Oh! la cure des longues traversées sous des constellations non déjà vues, la joie cruelle et nostalgique des brèves rencontres, celles sans lendemain, parce que le paquebot, qui vous amena tous deux à Corfou, va l'emmener, elle, à Alexandrie, les minutes vécues doubles, le pouls précipité par la notion de l'irréparable et la prescience du départ, les âmes bues dans un baiser, les cœurs donnés dans une brusque étreinte, toute une existence laissée dans un serrement de main, toute la science de la vie, telle qu'elle doit être, passionnée, offerte, prise, donnée, puis entraînée dans de l'inconnu et de l'au-delà sans souci des conventions et des préjugés de caste et de race, cette merveilleuse science de la vie telle qu'elle doit être, de rêve et d'action, lue dans les grands yeux tristes des passagères et les claires prunelles des matelots, et cela dans quel décor de vieux ports de l'Islam, devant quelles arabesques de montagnes, la poitrine dilatée par la brise alizée des mers d'Orient, le cœur serré par l'oppression délicieuse de vivre!

Voyager? voyager: il faut aimer les ciels, les pays, s'éprendre d'une ville ou d'une race, mais se détacher des individus.

La guérison, le secret du bonheur est là: aimer l'univers dans ses aspects changeants et leur merveilleuse antithèse et leur analogie plus merveilleuse encore. Le monde extérieur nous devient ainsi une source de joies inaltérables et d'autant plus parfaites que notre être en est le seul miroir: les chocs et les blessures ne nous viennent que des individus. Évitez les gens, évitez Ethal, étudiez les races; l'une d'elles vous donnera le regard que vous cherchez et vous trouverez dans celle-là votre âme, votre âme désemparée, désorbitée et fiévreuse: les races! nous avons tous en nous un atavisme qui nous rattache à quelqu'une d'elles et nous pouvons retrouver notre vraie patrie à des centaines de lieues de notre bourg natal.

Comme vous, j'ai eu l'obsession de la mort et de l'horrible; les masques qui vous hallucinent se précisaient en moi dans une tête coupée, cela m'était devenu une maladie, une déséquilibrante obsession; oh! j'ai souffert. J'en voyais partout; partout des rictus de décapités me raillaient, me sollicitaient: l'hallucination me hantait surtout dans la banlieue, dans l'abandon de ces routes sinistres qui longent vos fortifications, et comme j'aimais mon mal en véritable malade, je savais où et comment faire naître la torturante et mauvaise vision.

Oh! les nuits de lune, les courses folles dans un fiacre de barrière du boulevard Bineau aux berges de Billancourt, les lentes promenades évocatoires le long des tristes routes bordées de palissades et de quelques rares villas aux volets clos. Comme elle s'émanait et montait aisément de ces paysages lépreux et pauvres, la suggestion du crime, la floraison du mal, qu'aimait en moi Claudius! Comme cette province du rôdeur et de la pierreuse était bien celle du cauchemar moderne, et avec quelle complaisance la décevante Astarté, celle qui se refuse si obstinément dans les villes enchantées de l'Islam, se livrait alors dans ses atours de goule aux bords des terrains vagues et des guinguettes à l'abandon! Et toujours avec Ethal, qui s'était fait mon guide, je connus comme vous les connaîtrez, la route de la Révolte, les carrières de Montrouge et les fours à plâtre de la plaine de Malakoff, toute la sinistre banlieue parisienne où ricane l'Astarté des bouges, des bords empuantis de la Bièvre aux solitudes de Gennevilliers.

O misère! Gennevilliers, Malakoff, Montrouge, quand il y a le forum triangulaire de Pompei et les collines fuyantes de Sorrente et de Castellamare, tout l'enchantement de l'ancienne Campanie, la baie de Naples et la Concha d'Oro, l'arabesque épique du mont Pellegrino, à Palerme, les temples d'Agrigente et les carrières de Syracuse, la splendeur de ses latomies funèbres et pourtant si blanches, où les pas remuent la poussière des siècles et des tombeaux... Syracuse! Taormine, Agrigente, Catane, tous les bleus souvenirs de la Grande Grèce encore endormis sous les oliviers et les chênes verts de la Sicile!

Là, seulement vous guérirez: laisser entrer l'univers en soi et prendre ainsi lentement et voluptueusement possession du monde, voilà le bréviaire du voyageur. Être une cire savante et consciente aux impressions de la nature et de l'art, trouver dans la nuance d'un ciel, la ligne d'une montagne, les yeux attirants d'un portrait, le profil d'un buste de musée ou la silhouette d'un temple, le coït intellectuel et sensuel pourtant d'où naît l'idée rafraîchissante et féconde... La vie et la physionomie d'une ville, avez-vous jamais songé à cela? Épouser une ville comme on épouse une femme, s'en emparer longuement en jouissant de son propre trouble à soi, être l'éveilleur averti de ses propres voluptés, et de chaque analyse faire un pas vers la sublime synthèse, qui est la joie de la vie quand on sait la vivre.

Les villes, les villes populeuses surtout, les villes anciennes, riches d'un passé d'aventures et d'histoires, savoureuses comme un fruit mûr et belles du mystère de tant d'existences autrefois vécues, belles de tant d'efforts pour le gain et l'amour, qui luttent encore en elles, les villes maritimes surtout, les Marseille, les Gênes, les Barcelone, les villes heureuses de la Méditerranée avec le mouvement de leurs ports, la rêverie ensoleillée de leurs vieux quais et cette espèce de fanfare pour «l'ailleurs,» les pays inconnus et les grèves lointaines, clamées par les agrès, les voiles, les drisses et les mâtures de tant de navires en partance.

C'est là qu'il faut aller mûrir votre spleen au soleil et respirer dans le vent du large le goût de la conquête et de l'action.

Les ports! les matelots, race enfantine et cynique, y répandent la gaieté de leurs instincts de mâle en bordée et le rêve de leurs yeux naïfs, ces yeux d'eau et de ciel qu'on est tout surpris de trouver dans des faces rudes et tannées de forban.

Les ports! une population industrieuse, équivoque et cosmopolite y déploie dans le décor sordide des rues de pittoresques loques de galériens et de corsaires; la basse prostitution, toute de boue et de crasse, de faim et de misère dans nos froids pays du nord y emprunte au soleil je ne sais quelle beauté; les filles brutalement offertes ont quelque chose dans leur accoutrement de lumineux, de criard et d'oriental; leurs pommettes frottées de fard, leurs yeux charbonnés en font, sur leur tignasse étoilée de clinquant, autant d'éternelles poupées toutes pareilles, comme un moule unique destiné au trop-plein de la luxure et de la santé des hommes: et l'amour y a quelque chose d'animal qui repose et excite à la fois le cerveau des intellectuels... Oh! le continuel aléa d'aventure qui rôde et luit dans l'œil des passants, les visions d'attaques à main armée, de viols et de coups de couteaux qu'y imposent les angles de certaines rues louches, les rues de Tunis par exemple, et celles du vieux Gênes et de Toulon, et celles de Villefranche, près de Nice, celles du vieux Nice même; et dans l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, là seulement, Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse avec des yeux mystérieux de bête, telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt dans le marché des Récollets, à Bordeaux, et vous conviendrez avec moi que les originaux des portraits des musées, ceux-là même qui vous troublent, fleurissent seuls dans le peuple. A Venise, les dogaresses de l'Académie et les «Santa Orsola» du Carpaccio se rencontrent couramment dans la Merceria et les petits canaux de Murano. La Cavalieri a vendu des oranges à Naples et Carolina Otero à Cadix, et ce sont peut-être les deux plus belles filles que votre Paris possède.

O vous! que tourmente la maladie de la beauté et qu'opprime l'unanime laideur de nos villes modernes, où les palais sont des banques et les églises des usines, fuyez l'anémie, la chlorose et le vice, pitoyable invention des âmes en détresse en connivence avec la faim! Fuyez toutes les boues raffinées des Londres d'alcool et des Paris de misère; partez, allez vivre votre vie ailleurs. Je repars demain pour les Indes, voulez-vous partir avec moi? Je vous emmène! Je n'ai plus ni obsessions ni cauchemars depuis que je vis ma vie, moi. Vivre sa vie, voilà le but final; mais quelle connaissance de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là. Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts, et l'expérience seule nous les fait découvrir. Nous avons contre nous notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des hommes; puis, nous rencontrons parfois un Ethal, et alors, il est trop tard pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît notre voie.

Trop tard, trop tard, c'est le croassement ordinaire du destin en réponse au triste «never more» de l'expérience, jamais plus, jamais plus.

Je vous ai vu, avant-hier, vous débattre en proie à d'horribles visions, pendant cette fumerie d'opium qui n'était pas de l'opium, mais du haschisch, l'opium ne se fume pas ainsi, et à cette tromperie, j'ai bien reconnu Ethal. Je vous regardais pâlir, suer à grosses gouttes, râler et étouffer avec des gestes et des mots incohérents, toute une mimique d'agonie où je retrouvais d'affreux souvenirs; et une grande pitié m'a pris, la pitié d'un malade guéri pour un autre malade atteint de son cas, une sympathie égoïste m'a poussé vers vous; et ayant cru deviner en nous deux quelque parité de goûts, d'affinités et de souffrances, je suis venu spontanément à vous, et comme je suis le plus vieux, sinon dans la vie, du moins dans son expérience, je suis venu vous prêter mon flambeau et vous crier «Gare!» au bord du précipice, Vous pouvez encore éviter la chute.