Et j'écoutais cet homme, comme on boit un philtre.
AUTRE PISTE
—16 novembre 1898.—Et je ne suis pas parti! La pluie ruisselle, les arbres des avenues se dressent, lamentables, sur un ciel en colle de pâte; dans des flaques d'eau noire, c'est l'horreur des stations de fiacres et la bousculade des parapluies, c'est le Paris de boue et de spleen de novembre, et sir Thomas Welcôme cingle vers du soleil. Un paquebot des Messageries maritimes l'emporte vers les Indes odorantes et lointaines, les Indes des forêts de bambous, des étangs sacrés et des temples... Un mot d'Ethal, une heure d'entretien avec cet Anglais, une soirée passée au cabaret avec lui ont suffi pour me retenir.
Comme il a vu clair dans mon âme! On ne peut rien cacher à cet homme. Je nous revois encore dans la salle commune de ce restaurant, entre les hautes glaces incendiées de lumière électrique, dans l'éblouissement des cristaux des lustres, avec, autour de nous, tout ce public de filles et d'hommes en habit noir. On dînait par petites tables, les filles se ressemblant toutes dans leur nudité diamantée jaillie des corsages, et leur maquillage de pastel; toutes sveltes, amenuisées, avec des yeux trop grands et trop mobiles dans des visages ovales, et, sous l'ondulation de leur coiffure en conque, s'efforçant toujours d'évoquer l'image de Willie, ce type à la fois vaporeux et aigu de la fin du dix-huitième, que la folie du bibelot et l'agiotage des brocanteurs ont mis à la mode, fini par imposer dans le monde de la haute banque et des grands cercles. Dans la travée des tables, c'était le va-et-vient continuel des arrivées et des sorties, les effets des somptueux manteaux de soir, le miroitement des soies et des gazes, les bonjour et les bonsoir criés d'une table à l'autre avec des voix de tête, les petits coups d'œil de satisfaction des hommes l'air volontairement froid, leur ennui affiché, tous les gestes pour la galerie, toute la comédie coutumière de cette ménagerie de luxe, qu'est un restaurant de nuit.
Pourquoi Claudius m'avait-il conduit dans ce cabaret, lui qui connaît ma haine de la galanterie et du monde? Et, comme, exaspéré par toutes ces mines, ces œillades fardées et ces sourires de lupanar, je revivais, par contraste, les larges échappées vers la vie libre et saine de l'entretien de l'avant-veille, l'ivresse des instincts et des civilisations jeunes dans le bleu du ciel et le bleu de la mer, toute la santé et la force des existences au soleil; comme je lui vantais, en un mot, tout le philtre d'énergie que m'avait versé hier l'enthousiasme de Welcôme:—«Oui, je connais le couplet, avait tout à coup ricané Claudius, Bilbao, Marseille et Barcelone, les prunelles claires des matelots, la science de la vie, l'amour de l'action appris dans les grands yeux des passagères... et dans l'argot des rouleurs de quais, sans doute! Je reconnais bien là ce cher Thomas.
«Mais il ne vous a pas tout dit.
«A côté des êtres d'instinct et de passion qu'enfantent une grande ville maritime, ses chantiers et son port, il y a aussi les créatures de luxe et d'exception, aussi prévues que les goules enjoaillées dont la présence ici vous excède, effrayant produit, comme elles, de la luxure cosmopolite et de l'ennui des civilisations.
«Ceux-là, sir Thomas ne vous en a pas parlé; mieux, il a négligé de vous en esquisser le portrait, car il fait partie de la bande, la bande des blasés et des chercheurs d'impossible qu'on retrouve partout, à Bahia comme à Marseille, à Tanger comme à Cadix, à Toulon comme à Brest, au Havre comme au Caire, roulant la lie de leur âme fangeuse et fine dans les fumeries d'opium comme dans les «music halls» et les «American Stars».
«Voulez-vous leur signalement?... Femmes à silhouette androgyne vêtues de drap bleu de matelot, Anglais millionnaires au teint cuit de porto, nuques hâlées et violentes, regards aigus et pâles, tous propriétaires ou passagers de grands yachts; l'armée des juifs errants de l'ivrognerie et de la perversité, que vous connaissez aussi bien que moi, puisque vous avez été à Alger et au Caire; tous ceux qui, désœuvrés, désemparés ou déclassés, vont promener par la mer remueuse la fièvre de leurs sens excédés ou le renom gênant de leurs tares.
«Ah! sir Thomas Welcôme se prétend guéri; il vous l'a dit, n'est-ce pas? Eh bien, il a menti; il vous a trompé, comme un misérable possédé qu'il est, car, dans les rues montantes de la kasbah, pas plus qu'autour des mosquées du Caire, dans le clair-obscur des souks de Tunis, pas plus que dans les huttes de boue et de roseaux des villages du Nil, il n'a jamais rencontré les liquides yeux verts dont la lointaine et captivante promesse lui a fait tout abandonner, les êtres chers comme les habitudes invétérées, plus fortes souvent que les affections; je le sais de lui-même. Avec moi, il ne ment pas; il ne peut me mentir, et partout, dans les ruelles assourdissantes de Constantine comme dans les cafés maures de Biskra, la déesse syrienne, l'enivrant fantôme d'Orient, Astarté l'a partout déçu, partout trompé, partout menti, comme il ment lui-même, épris du mensonge qu'il poursuit.
«J'ai voyagé des années avec lui.
«Les avons-nous pourtant assez souvent suivies, les femmes empaquetées de soieries et de voiles des pays du soleil, femmes arabes ou mauresques, se rendant soit à la mosquée, soit au bain, quand elles descendaient, trébuchantes, les degrés des ruelles baignées d'ombre! avons-nous assez longtemps interrogé, sous le haïck, leurs longs yeux d'extase et de langueur, ces yeux uniformément mouillés de kohl, implorants comme ceux des gazelles, mais, quand on les regarde bien, brillants et durs comme la prunelle miroitée des oiseaux, vides et froids yeux de jais, car tous les yeux sont noirs sous ces ciels de lapis, et aucun des êtres rencontrés là-bas, autour de la pyramide de Chéops comme dans le désert de pierre de Pétra, ne tiendra la promesse d'Astarté.
Ni l'Oued-Naïl, ni même l'ânier fellah, nul d'entre tous ces animaux d'Orient n'a su nous offrir le terrible et doux regard d'aigue-marine que Thomas cherchait et qu'il poursuit encore, tout guéri qu'il se prétende.
Au fond, bien plus malade que vous, mon pauvre ami! oui, que vous!
«Sir Welcôme est le pire des possédés, et si j'ai tenu à vous le faire connaître, c'est justement pour vous faire toucher du doigt votre mal et vous prouver que la guérison n'est pas là-bas, mais ici, où la dernière de ces femmes—ou la première à votre gré,—peut vous donner le regard introuvable, sous l'impression d'un sentiment que vous devinez... Oh! ce n'est ni le désir, ni l'amour, vous êtes trop riche pour les inspirer.
«—Et c'est?...
«—Je vous le dirai si vous me promettez de ne pas partir, si vous me donnez votre parole de ne pas essayer de rejoindre sir Thomas Welcôme, dont vous allez, je gage, recevoir demain un télégramme, daté de Nice ou de Marseille... Mais ce salmis de bécasse se refroidit; vous savez, cher ami, que la bécasse n'attend pas.»
19 novembre 1898.—«Le Lahore part lundi; vous avez le temps de faire vos malles. Bouclez-les et venez me rejoindre à l'hôtel de Noailles. Le Lahore est le premier marcheur de la Compagnie. Nous serons le 5 janvier à Singapoor.
«Welcome.»
Claudius avait deviné juste. J'ai trouvé ce télégramme en rentrant chez moi. Le montrerai-je à Ethal?
20 novembre 1898.—«Je le savais.» Et Claudius pose négligemment la dépêche entre nos deux couverts. Nous déjeunons ce matin ensemble, et, après les huîtres, je n'ai pu résister à l'envie de lui communiquer le télégramme. Il n'a pas eu le sourire sardonique que je prévoyais; son triomphe a été le plus naturel; il a redemandé du cumin au maître d'hôtel, car il assaisonne tout ce qu'il mange d'un tas de condiments exotiques et bizarres, a exigé du céleri et du safran pour se confectionner dans un ravier je ne sais quel hors-d'œuvre à saveur violente, y a trempé une langue délicate, et puis, revenu tout à coup à la conversation: «Alors, vous ne partez pas?... Eh bien, tant mieux! Sir Thomas Welcôme a eu jadis, à Londres, une assez fâcheuse histoire, et j'eusse été en peine de vous savoir voyageant avec lui.—Comment? Et vous me laissiez?...—Pardon. J'aurais influencé votre détermination, si je vous avais prévenu avant décision prise. Nous autres Anglais, nous avons le respect absolu de la liberté d'autrui; vous étiez libre de partir, et j'avais le devoir de vous laisser cette liberté entière.
«J'ai pu vous avertir de l'inutilité de votre voyage et vous convaincre, par l'exemple même de Thomas, de la vanité de vos efforts. Thomas vous avait menti en vous vantant sa guérison; j'avais le droit de détruire son mensonge, puisqu'il en avait fait un argument; mais je n'avais pas celui de vous révéler sur Welcôme un détail de sa vie ou de son passé qui eût pu sinon vous détourner de partir, du moins vous donner à réfléchir.—Il y a donc sur lui?... Et Claudius, sans même relever mon objection: «Maintenant que votre décision est prise, je puis vous apprendre ce qu'on appelle, à Londres, la malheureuse aventure de sir Welcôme et le danger que vous avez couru.—Un danger! Et vous ne me préveniez pas! Vous me laissiez, de gaieté de cœur, courir au-devant!...—Parfaitement! On n'évite pas sa destinée. Et puis, n'auriez-vous pas tout mérité par votre manque de confiance envers moi?—Mais c'eût été une traîtrise!—Pas pire que la vôtre, puisque je vous ai promis la guérison et que vous changiez de médecin.—Et l'histoire de Thomas, la malheureuse aventure de sir Welcôme, comme vous dites à Londres?—Ah! quelle impatience. Modérez-vous. Je ne serai pas assez naïf pour vous la conter. Vous pourriez me soupçonner de l'avoir inventée pour les besoins de la cause, testis unus, testis nullus. Je vous la ferai détailler tout au long par un de mes compatriotes, sir Harry Moore... Moore, le gros entraîneur de Maisons-Laffitte. Nous le trouverons certainement ce soir, à cinq heures, au Tattersall, ou vers minuit au bar de la rue Auber... Inutile d'insister, je ne vous dirai rien. Vous seriez en droit de suspecter mon dire. Laissez-moi seulement vous féliciter d'avoir su résister à la mélancolie éloquente des grands yeux de Thomas: ils ont la réputation d'être très persuasifs.—Que voulez-vous dire?—Rien. Harry Moore vous expliquera. Voulez-vous, en attendant cinq heures, aller chez Jane de Morrelles?...—Jane de Morrelles?—Oui, le 62 de la rue Washington. J'ai reçu ce matin une circulaire: tout un arrivage de province, de vraies primeurs, dont une petite de Bayonne.
Ces Basquaises sont d'une pureté de formes et d'une élégance rare sur le marché parisien: et puis, il y a parfois de beaux yeux celtes parmi ces populations des Pyrénées, des yeux qui ont reflété l'eau des gaves, l'eau froide et verte des torrents. Dans un visage ambré ces sortes d'yeux sont singulièrement éclairants; et puis, ces petites de province, qui ne sont pas rompues au métier, ont parfois aussi de jolis gestes effarouchés, des semblants de pudeur, des reculs de biche traquée. Ce sont de vrais claviers de sensations; et quand on sait doser avec elles la surprise et l'épouvante, on peut obtenir de jolis regards... C'est un si puissant piment de volupté, un tel agent nerveux que la terreur!»
LE SPECTRE D'IZÉ
25 novembre.—La fastidieuse et l'horrible journée que nous avons traînée chez cette Jane de Morelles, la plus horrible et écœurante soirée ensuite au Moulin-Rouge, et puis l'affreux une-heure-à-deux dans ce bar anglais, avec ce géant apoplectique d'Harry Moore, et ses ignobles révélations sur sir Thomas Welcôme... sir Thomas Welcôme! un des seuls êtres qui m'aient marqué un peu de sympathie, la seule âme, en vérité, vers laquelle je me sois senti attiré.
On dirait que cet Ethal prend plaisir à déprimer en moi toute énergie, à détruire toute illusion... Il m'en reste donc, après tant de misères physiques et morales!
Avec cet Anglais, j'ai la sensation de m'enfoncer dans de la boue et de la nuit, la boue tiède, fluente et suffocante de mon cauchemar d'opium; l'air se raréfie à l'entendre, et ses atroces confidences ne remuent en moi que bas instincts et sales convoitises. Ce Claudius!
Il porte avec lui comme une atmosphère de bouge; il y a quelque chose d'innomable dans ses insinuations et dans ses chuchotements. Et cet homme devait me guérir! Il a trouvé le moyen d'augmenter ma détresse morale. La détresse morale du duc de Fréneuse, quelle pitié! Je ne m'en sens pas moins englué dans je ne sais quels remous de vase parfumée et chaude, sous la serre molle et pourtant tenace de cet homme au regard de vautour!
Oh! les lueurs troubles de ses yeux vairons sous leurs paupières membraneuses! On dirait que ses prunelles ricanent. Et l'étreinte odieusement caressante et pourtant si prenante de ses doigts cerclés d'énormes joyaux! Et la hideur de sa poitrine velue, cette large poitrine de portefaix qu'il avait mise à l'air chez Jane de Morelles, dans le débraillé de sa chemise! car il s'était mis à l'aise pour recevoir les petites. Je me demande encore comment je ne l'ai pas étranglé, tant son sans-gêne et ses façons ignobles m'ont soulevé le cœur. Il a drainé, ce jour-là, à travers mes derniers préjugés et mes derniers souvenirs, une pestilence de marécage, et tout s'est fané, flétri sous une haleine de malaria. Comme je le hais d'avoir ainsi tout détruit en moi! Comme je l'exècre de m'avoir ainsi sali sir Thomas Welcôme! Cela je le sens, je ne le lui pardonnerai pas. Oh! cette journée truquée, machinée par lui pour saccager en moi les dernières floraisons d'âme, cette journée, je ne l'oublierai plus maintenant, car elle a tué le peu d'enfance qui survivait en moi!
Je suis entré, maintenant, dans la grande épouvante et la grande nausée, et, de ce jour, j'ai commencé à descendre, à glisser dans le noir, le mouvant, l'inconnu, le fétide, dans le suprême dégoût et de tous et de moi.
2 décembre 1898.—Oui, plus j'y réfléchis, cette atroce journée du 20 novembre était truquée, machinée, voulue par lui, et la rencontre d'Izé Kranile dans les salons de l'entremetteuse y avait été préparée. Il sait que j'ai désiré cette fille, un désir de trois jours qu'elle a pris soin de faucher dans sa fleur avec une maladresse de pouliche entretenue, mais son image n'en était pas moins demeurée captivante dans mon souvenir.
Il m'a fallu la retrouver dans cette maison de rendez-vous, elle, Izé, tombée dans les passades à dix louis et moins, elle, devenue le plat du jour de Jane de Morelles, la fourniture des boursiers mariés qui n'ont qu'une heure à eux, après la Bourse, et la primeur pour grands seigneurs étrangers de la rue Washington! Oh! le pincement au cœur (j'en ai donc un encore!) et l'étrange sensation de froid qui m'a couru sur l'échine quand, dans ce boudoir aux volets clos, où des petites impubères grimaçantes et fardées mimaient d'insipides caresses, le rire un peu gras d'Izé éclata en fusée, venu d'une pièce à côté! Avec quelle brutalité je repoussai la gamine, dont les quatorze ans (mettons-en dix-huit) chevauchaient paresseusement mes genoux avec de pressants appels à mon portefeuille! Oh! la maladresse de ces fausses innocences, et les cheveux entêtants de musc et frisés au petit fer des petits agneaux de Mme de Morelles! Izé Kranile était là!
Je pressai le bouton électrique; la Morelles vint elle-même, toute souriante sous l'échafaudage compliqué de sa coiffure. «—La dame d'à côté!» Et ma voix était si rauque que son timbre m'impressionna. «—La dame d'à côté! Elle est libre. Le monsieur vient de partir; on n'a pas pu s'arranger: cette Izé est si fantasque!... (Et la Morelles s'interrompait comme si elle en avait trop dit.) Vous la connaissez?—Oui, une vieille connaissance... Je veux la voir, lui parler.—Pas de scène de jalousie, au moins.» Je haussai les épaules. Alors, la Morelles: «—Faut que je la consulte.» «—Voyons, laisse-le faire», intervenait Ethal, en secouant deux petites, pendues après lui comme deux chèvres après les pampres d'un dieu Terme. «—Mais c'est vingt-cinq louis, objectait peureusement Madame, Izé Kranile...» Vingt-cinq louis! Je les donnai à la matrone. Claudius réglait le champagne des petites, et nous suivions la traîne de moire gris-perle de Jane.
Izé Kranile était assise, les jambes croisées, sur un divan; les reins accotés à des coussins, elle fumait du tabac d'Orient, et les épaulettes de sa chemise, glissées le long des bras, découvraient la nacre de ses épaules. Elles luisaient, ses épaules, moites et grasses, dans la pénombre des rideaux de fenêtre hermétiquement clos. Il faisait odieusement lourd et tiède dans cette chambre; je m'y cabrai dès le seuil, pris à la gorge par les stridences fauves déjà respirées une fois dans la loge d'Izé. Kranile était en jupon de dessous et en corset.
—«Tiens, c'est vous! faisait-elle sans se déranger à l'annonce de la Morelles égouttant de ses lèvres peintes:—«Izé, deux messieurs de ta connaissance.»
«—Ah! c'est vous. Comme on se retrouve! en v'là une rencontre! Asseyez-vous. Vous faites donc la fête? A cette heure-ci, sans y être forcés! Faut-il que vous en ayez, du vice! Alors ça ne bichait pas, à côté? Morelles a voulu vous placer ses petites, ses petites du Midi, des marcheuses de la Gaîté-Rochechouart. On n'en a pas voulu aux Folies-Bergère. Vous ne montez jamais dans ces quartiers-là, vous autres, et on vous colle ça comme des primeurs. Vous êtes corrects: ça n'a donc pas marché? C'est comme moi. En v'là un pante! I' voulait que je mette mon costume du deux dans la Princesse Angora, et tous mes diamants, peut-être, encore... «Et ça, est-ce du toc?» lui ai-je dit en lui montrant mes gigots.
Et Izé se donnait sur les cuisses des claques retentissantes, et l'ordure continuait à couler de ses lèvres. Comme elle était devenue crapuleuse! De quel bas-fond avait-elle rapporté cette voix enrouée et cette mimique de faubourg?
Où j'avais laissé une étoile de music-hall, je retrouvais une fille de barrière. J'étais atterré; ma radieuse vision d'un soir, la Salomé fumante de fard et de sueur des Folies-Plastiques était tombée au ruisseau. «—Tu as toujours tes belles bagues? faisait-elle en me prenant la main.—Et toi, ricanait Ethal, fais voir si tu es toujours jolie.» Et il lui prenait le menton, lui penchait la tête en arrière pour lui regarder les dents. Jane de Morelles s'était levée et allumait les bougies.
Izé Kranile était toujours jolie. Elle avait toujours dans son visage, large des tempes, étroit du bas comme un masque de faunesse, ses splendides yeux aux prunelles d'agate, ses larges yeux d'un blanc d'émail où s'irradiaient des lueurs grises et vertes, les fameux yeux qui ont regardé la mer; mais une expression d'infinie lassitude vannait et tirait son visage; le petit sourire triangulaire de sa bouche menue flottait maintenant, détendu malgré l'effort à retrousser les lèvres. Kranile était fanochée, éreintée par la noce et l'horrible vie où elle était descendue. L'enrouement de sa voix semblait répandu sur toute sa personne. Qu'elle était devenue commune! Et comme je la détaillais dans une angoisse. «—Qu'est-ce que cela?» m'écriai-je tout à coup, en désignant sur sa poitrine des rougeurs et des taches violâtres qui, partout, la marbraient. On eût dit des meurtrissures, des coups d'ongles et même des bleus où le sang extravasé serait venu mourir. «—Qu'est-ce que cela? faisais-je avec effroi. On t'a battue?—Non, on m'a aimée. Je suis avec un Grec.—Et un marlou! s'esclaffait Ethal. On t'a rouée de coups. Tu dois le payer cher, pour qu'il t'arrange comme ça!» Alors, elle, avec un rire canaille: «—Et ça, sont-ce des jeux de manants? faisait-elle en montrant orgueilleusement trois petites taches rouges sur son sein gauche.—Ça? ripostait Claudius, penché curieusement sur la peau d'Izé, mais ça en est, ma fille: il faut te soigner.» Et ce monstrueux Ethal lâchait le mot tout à trac. «Salaud! se récriait la danseuse, ça, c'est une fantaisie de vingt-cinq louis la tache; avec celle que j'ai dans le dos, une bagatelle de deux mille au nabab qui s'est offert ça: c'est une brûlure de cigarette.—Comment! il y a des hommes qui s'amusent à brûler les femmes pour leur plaisir? Abîmer une créature comme toi! Mais à quels cochons as-tu donc affaire?—Il faut vivre, résumait cyniquement Izé. Et puis chacun a ses petites passions, n'est-ce pas, chéri?» Et elle clignait effrontément de l'œil en me regardant, sa main sournoisement glissée sur ma nuque y promenait des doigts caressants et fureteurs.
Je me dégageai écœuré: «Vingt-cinq louis, la brûlure! Est-ce que ça fait mal?—On s'y fait.—Vingt-cinq louis! J'ai envie d'essayer. Tu permets?» Et cet affreux Ethal faisait mine d'allumer une cigarette. «Ça, Claudius, je vous le défends. Partons; j'en ai assez.» Et je l'empoignai et je l'entraînai de force, en laissant cinquante louis à Izé. «Toujours maboul! concluait la fille en raflant les billets de banque. Hé! madame Morelles, un soda et un peu d'éther.»
Dehors c'était la pluie, les flaques de boue et la détresse des becs de gaz clignotant dans la brume, les trottoirs luisants et la fuite hargneuse des passants guettés par les filles à l'angle des trottoirs!
C'était l'heure où Paris s'allume. Toute la boue de la ville coulait vers la débauche, et j'avais toute cette boue dans le cœur.
Nous dînâmes au cabaret; le soir, ce fut une écœurante tournée dans les boîtes à musique de Montmartre, la pilule amère des idioties cent fois ressassées et des funèbres gaietés de la Butte, toute la veulerie d'une vadrouille dans les endroits où l'on s'amuse, et nous finîmes au Moulin-Rouge.
De pauvres filles rongées d'anémie, du vice besoigneux et triste, de la misère en haillons de soie et des badauds excités de sales convoitises autour de dessous douteux remués par des professionnelles; toutes les hontes d'un prolétariat de luxure secouées, à heures fixes, pour émoustiller l'ennui de calicots et de petits bourgeois. Et c'est là qu'Ethal prétend me faire rencontrer le regard. Partout le spectre d'Izé m'obsédait; à travers toutes les filles rencontrées, c'était la même lassitude éreintée et morne, les mêmes ordures débitées au passage pour allumer la salauderie des hommes, la même crapulerie dans la voix et le geste.
«Des veaux, des veaux», comme dit le peintre Forie, qu'il nous fallut remorquer toute la soirée pour l'avoir trouvé, à dix heures, dans je ne sais quel cabaret du Ciel ou des Assassins!
Et dehors toujours la pluie, la ruisselante pluie pleurant sur la ville et pleurant dans mon cœur, l'affreuse odeur de chien mouillé retrouvée dans tous les endroits, et sur les boulevards extérieurs le guet des misérables prostituées en jupons crottés, et, derrière les vitres des marchands de vins, la manille oisive de leurs souteneurs.
Le Paris de luxe et de plaisir que chantent les poètes de Montmartre!
Et, enfin, à minuit et demi, pour couronner ce calvaire, la rencontre annoncée et prévue d'Harry Moore, l'entraîneur de Maisons-Laffitte, dans le bar de la rue Auber, la flânerie autour du comptoir, le poison âcre et pimenté des cocktails et, entre deux hoquets de gin, les salissantes histoires de ce bookmaker bavant à plaisir sur sir Thomas Welcôme, et, avec de gros rires, tuant, assassinant en moi la mélancolique et belle figure de Thomas, comme dans la journée cet odieux Ethal avait détruit en moi la vision d'Izé.
Izé devenue un gibier de maison de rendez-vous comme Thomas Welcôme un condamné de hard labour... Une journée de spectres, en vérité!
CLOACA MAXIMA
Ici des lacunes déroutantes, des erreurs de date involontaires ou voulues, des altérations d'écriture, une déconcertante incohérence dans tout le manuscrit, son auteur évidemment frappé, malade.
Janvier 1899.—Cette salle de première! C'était bien la grande infamie avec l'étalage, aux bords des loges, de tous les diamants opimes des fortunes mal acquises et de la prostitution. Toutes les chevronnées du vice étaient là, déshabillées dans des robes de parade et, sous le maquillage savant, figées d'orgueil et le sourire aux lèvres, pareilles à des idoles triomphales sous la flamme des colliers et l'or faux des cheveux teints, toutes flanquées d'une notoriété des lettres ou de la politique, apprentis ministres ou académiciens de demain, toutes, radieuses d'afficher, comme amant ou mari, elles, les ex-filles à la mode, l'homme aujourd'hui en vogue, car on les épouse maintenant.
Dans les baignoires, aux fauteuils d'orchestre, c'était, attiffée d'étoffes légères, la grâce frêle et tourmentée des acteuses de petits théâtres et des filles cotées du jour, des Kranile et des Willie, les petites femmes à tête diminuée et fiévreuse, alourdie par des cheveux épais, la plupart l'air de pages insolents et précieux avec leur profil d'une délicatesse mièvre, et toutes dégageant un charme obsédant et pervers... Et, là-dessus, la veulerie des hommes, leur teint de poisson bouilli aggravé par le blanc de porcelaine des plastrons, le rictus de leur bouche molle, la lassitude éreintée de leur démarche et la laideur de leurs yeux cuits: toute la noce, et puis les faces fielleuses de la critique, les œillades obliques des augures jugeant tacitement la pièce, et toute l'ignominie des «chers confrères» et des poignées de mains complices, le complot organisé des couloirs.
Ce spectacle, je l'avais pourtant cent fois vu, et jamais je n'avais encore perçu avec tant d'acuité la laideur des masques! Jamais, à travers le mensonge des parfums et des fards, mes narines n'avaient si cruellement démêlé l'atroce odeur de putréfaction d'une salle de théâtre. Toutes ces femmes et tous ces hommes dans ces loges, j'en connaissais les vices et les tares, les misères et les scandales, comme ils connaissaient, eux, la détresse de ma vie et les affreuses légendes chuchotées sur mon nom.
D'abord, n'étions-nous pas là pour confronter et afficher cyniquement, chacun, notre personnalité viveuse et parisienne, notre belle gloire boulevardière, faite de hontes d'hier et de désastres de demain? Et, au mouvement d'une lorgnette braquée sur moi, au dessin d'un sourire d'une femme aux écoutes, je devinais et mon nom prononcé et les propos tenus...
Et c'était, dans une avant-scène, le gros Naiderberg enrichi par dix faillites, Naiderberg, dont les exécutions à la Bourse se soldent par des achats de villas à Cannes et de grands hôtels en Suisse, Naiderberg, bouffi, boursouflé de graisse malsaine, avec sa face de lèpre blanche et son allure de suffète; puis, en suivant le rang dans les loges, les trois frères Helmann, l'air de squelettes d'oiseau avec leurs épaules hautes, leurs maigres torses en proue de navire et leurs museaux de peseurs d'or, lèvres minces, nez plus minces et yeux plus minces encore, mais d'une luisance jaune de métal sous leurs clignotantes paupières, tous les trois banquiers et entretenant en commandite la belle Conchita Merren, épanouie comme un camélia blanc devant leurs trois habits noirs; et puis Maicherode, encore un banquier, celui-là, mais viennois, Viennois expulsé de Vienne, qui affiche bruyamment cette pauvre Nelly Ferneil, son paravent, et dont la devise, cueillie à la Préfecture et chuchotée dans les maisons closes, est: «Laissez venir à moi les tout petits enfants», tous, Juifs naturellement, naturalisés français, mais cosmopolites et maîtres de Paris.
Suivaient les hommes politiques dans les loges des muses gouvernementales et sémites, ceux dont on cite les prix tarifés d'abstention et d'amendement, les grands journalistes à tant l'article, ceux qui, pour cinquante louis, loueront la pièce ou n'en parleront pas, et les rancuniers, ceux qui dénigreront quand même, parce que la direction a rendu le manuscrit ou l'étoile de la troupe l'invitation à souper, quand ce n'est pas le carnet de chèques.
Et dans le troupeau je reconnaissais, svelte et cambré dans son frac à revers de moire, du Bois-Evrard, le beau du Bois qui exploite les filles et se bat pour elles au besoin; de Marsonnet, le peintre qui a épousé sa maîtresse sans réfléchir que la fortune de Nina Marbeuf était viagère et passait à sa mort aux trois enfants, qu'elle a du baron Harneim; Destelier, l'éditeur qui n'édite que des dreyfusards, et Dorimo, son confrère, qui n'édite que des nationalistes, mais qui tous deux lancent en dessous main, l'un les livres de Gyp, parce que Gyp rapporte, et l'autre, les pamphlets d'Ajalbert, parce que le pamphlet, à l'étranger, ça est du pain; toutes les hypocrisies et toutes les audaces, toutes les honorabilités en façades, dont l'intérieur est en lézardes, depuis les épouseurs de dots adultérines, de par les millions de pères naturels juchés dans une austérité scrupuleuse et tardive, jusqu'à de Saint-Fenasse, qui tire aux courses les chevaux que lui fait monter son frère, et Marforade, le poète anarchiste aux gages de Fraynach, qui reproche à Moreuse d'aimer l'armée à l'École militaire et vit dans l'intimité d'un masseur; et, alors, venu pour la divette du théâtre, cette délicieuse et fragile Éva Linière, ses grands yeux d'ange de Gozzoli, effarants, effarés, sauvages et prometteurs et si drôles à trouver dans sa face de gavroche, tout le Lesbos des premières, toutes les femmes damnées qu'attire à nos spectacles le charme alliciant des professionnelles du travesti; et c'était, blanche de sa beauté grasse et blonde d'Irlandaise, Maud White, dans la loge de l'Altorneyshare la vieille duchesse de la soirée d'Ethal, plus recrépie d'onguents et plus spectrale que jamais sous les pustules nacrées d'une armature de perles, qui faisaient ses vieilles chairs verdissantes, la vieille Altorneyshare avec le frère et la sœur.
Dans une baignoire, la gorge lourde de la marquise Naydorff voisinait avec la taille épaisse d'Olga Myrianinska: la Slave et la Sicilienne, acoquinées par les mêmes goûts, étaient là aussi pour les épaules gamines et le visage amaigri d'Éva Linière, cinglante d'éphébisme dans un Polyte de l'«Orestie.»
Cette Éva! c'est pour elle aussi que Muzarett, le svelte et fin poète grand seigneur, cambrait là, dans un fauteuil, son torse, on eût dit, corseté et sa petite tête ridée et inquiète. Le Delabarre, le musicien qui les affole toutes, l'accompagnait; les deux ennemis avaient fait la paix, réconciliés dans le culte équivoque et capiteux de l'actrice.
Je reconnaissais là aussi tous les Anglais gourmés et lustrés de la soirée de Claudius. Disséminés dans la salle, mais reconnaissables à leurs faces poncées et lourdes, on eût dit tirées par des mâchoires pesantes, ils communiaient tous, eux aussi, dans la religion nouvelle et c'était comme la célébration d'un rite dans toute cette salle, où les jambes menues de l'actrice tenaient en haleine tous les hommes et toutes les femmes dans l'attente et l'espoir d'un accident de maillot.
Et devant tous ces spectateurs à groin de porc et ces spectatrices à face convulsée de goule, le souvenir d'une eau-forte de Rops s'imposait, une effroyable et justicière eau-forte, où la Luxure, la Luxure impératrice du monde, est stigmatisée sous les traits d'un squelette couronné de fleurs, mais un squelette on peut dire sirène, car au-dessous des vertèbres du torse s'épanouit une croupe charnue, et deux jambes fusent, deux jambes rondes de statue ou de danseuse, qui épousent les reins en forme de beau fruit.
Et, comme la vision se précisait obsédante, l'actrice en scène devenue pour moi décharnée avec la tête de mort apparente sous la face, et les jambes et les reins demeurés seuls eurythmiques et charnels, et que je me sentais sombrer dans la terreur devant ce spectre concentrant sur lui les yeux vides et fous de toute une salle de masques; une femme entrait dans l'avant-scène de gauche et, tous les regards, toutes les jumelles s'étant tournés vers elle, je subissais malgré moi l'effluve magnétique et dirigeais mes yeux vers la nouvelle venue. C'était une longue et svelte jeune femme toute pâle dans une exquise toilette bleu pâle, qui la faisait plus pâle encore!
Pâleur inquiétante d'hostie, visage d'un ovale aminci à l'expression spirituelle et souffrante, les yeux comme agrandis, d'un outre-mer tournant au noir, dans des cernes bleuis, meurtris, tachés de nacre, elle personnifiait, l'étrange et fragile créature, la psychique beauté du vingtième siècle. Où avais-je déjà vu ce nez délicat aux narines mobiles et vibrantes et le halètement de cette poitrine plate, de cette taille trop mince sous les plumes légères de l'éventail, où ce sourire d'émail incisif et charmant, ce rire du bout des dents entre le rouge des lèvres?
Et tous les yeux dévoraient cette pâleur, toute la luxure de cette salle buvait le philtre de cette beauté de fièvre et d'agonie. C'était, dans les prunelles et les sourires allumés, la même excitation qui, tout à l'heure, avait salué l'entrée de l'actrice en scène et, une minute avant, soulignait les déhanchements et les gestes osés du travesti.
Un homme et une femme accompagnaient la créature à la robe bleu pâle, et dans l'homme je reconnaissais le mari, un mondain de lettres, sans moins de talent que les gens du métier, mais sans plus non plus. La femme était la princesse de Seiryman-Frileuse, l'archimillionnaire yankee que sa dot a imposée au faubourg, la petite tête de passion et d'énergie déjà remarquée dans l'atelier d'Ethal.
«La jolie Mme Stalis avec la princesse de Seiryman... Alors, elle aussi?»
Toutes les androgynes de la salle tenaient leurs jumelles braquées sur l'avant-scène et détaillaient l'Américaine et sa nouvelle amie, les unes admirantes, les autres dénigrantes, toutes mordues dans leur chair par la même hystérie et par le même désir; les hommes, eux, lorgnaient et souriaient, ayant compris.
Sur la scène, Éva Linière continuait de cambrer une anatomie de jeune page dans le maillot mauve étoilé d'argent mat d'un Oreste d'opérette, hellène de Montmartre et très grec d'Asie.
«Tous marchent, toutes et tous, ricanait à mon oreille Ethal dont j'avais totalement oublié la présence, anesthésié dans la stupeur du spectacle ambiant et des visions suggérées, tous et toutes, comme l'affiche.»
«Paris qui marche» était le titre de la pièce, une idiote revue à grand spectacle, toute en décors et en nudités féminines.
—«En effet, remarquez, Éva Linière ou la petite Mme Stalis, c'est le même genre de beauté gracile et poitrinaire, le même charme de chlorose et le même piment maladif, Vénus de Père-Lachaise, chairs en verre de Venise, l'attrait de la fragilité où s'allume la brutalité pressée et jouisseuse des brasseurs d'affaires, des agioteurs et des parvenus.....
«A ces arrivés d'hier il faut des mièvres élégances de fin de race; la sensation se décuple à la pensée qu'ils brisent et meurtrissent des délicatesses de duchesses ou de vierges: broyeurs d'or et broyeurs de chairs, remueurs de monde et cueilleurs de lys...
«Nous qui sommes des raffinés, nous y sentons surtout l'odeur du cadavre. Il ne faudrait pourtant pas s'emballer; je connais la délicieuse apparition de l'avant-scène. Mme Stalis possède la solide santé, Éva Linière aussi. Cette pâleur, cette langueur d'attitude, cet état fébrile des yeux et des lèvres sont des masques voulus. C'est par la douche, un régime de maison de santé, la marche le matin et les longues heures de repos, le jour, sur la chaise-longue, que cette Séraphita des premières et que cet éphèbe de beuglant parviennent à cet aspect chimérique et charmeur.
«La beauté précieuse de Mme Stalis est la raison d'être du talent de son mari, qui promène à travers les salons ce spécimen de fleur rare; la phtisie cultivée de la petite Éva excite le client et achalande la maison. Le public en a pour son argent, et chacun fait ses affaires. Regardez-moi cette salle affolée sur ces deux maigreurs! Où les anarchistes ont-ils la tête, quand ils vont poser leurs bombes dans les cafés, à l'entrée des gares!
«Voyez-vous le bouquet, dans une salle comme celle-ci! Les âmes et les choses y sont-elles assez mûres pour la bouillie finale! Et vous avez encore des pudeurs, des hontes de vous-même, et des timidités! Franchement, vous retardez, mon cher!
«Regardez. Nous sommes à Rome!»
LES MILLIONS DE SIR THOMAS
Avant-hier soir, dans l'intimité du tête-à-tête et le silence de l'atelier d'Ethal, je me suis fait raconter en détail la fin mystérieuse de M. de Burdhes, dans laquelle fut si bizarrement compromis sir Thomas Welcôme, Welcôme qui vit, du jour au lendemain, se fermer devant lui tous les clubs de Londres et promène maintenant à travers l'Asie les millions de M. de Burdhes et la tare d'une réputation à jamais sombrée.
Dans ce bar où Claudius m'avait traîné, cette nuit de l'autre mois, pour entendre Harry Moore raconter l'aventure, nous n'avions pu tirer du gros entraîneur que de balbutiants propos d'homme ivre, idioties obscènes coupées de lourds hoquets et de jurons saxons. Cet apoplectique ivrogne avait vomi sur Thomas sans l'atteindre, et les salauderies éructées à propos de Welcôme avaient souillé mon imagination et attristé mon souvenir, sans pourtant détruire la mélancolique et noble image que l'Irlandais avait laissée en moi. Les insanités de ce bookmaker soûl m'avaient seulement mis en défiance et juste assez inquiété pour atténuer mon regret de n'avoir pas suivi Thomas dans son exode dans l'Inde; car, en somme, cet ignoble Harry Moore n'avait rien articulé de précis.
M. de Burdhes avait été trouvé assassiné dans une petite maison des environs de Londres où Welcôme avait l'habitude de se rendre et où tous deux et d'autres encore se retrouvaient, soi-disant pour célébrer les rites d'un culte inconnu rapporté de l'Extrême-Orient par M. de Burdhes.
Cet excentrique avait la prétention d'imposer au monde une religion nouvelle, et le jeune Welcôme, alors dans la fleur de ses vingt-trois ans, était non seulement un des affiliés de la secte, l'adepte favori, le disciple préféré de l'original instigateur du culte, mais il en était aussi héritier; si bien que, le matin où M. de Burdhes fut trouvé étranglé dans le sanctuaire de Woolwich, sir Thomas Welcôme héritait de dix millions... Il est vrai que le jeune Irlandais avait passé cette nuit-là au cercle et qu'un éclatant alibi déroutait tout soupçon, mais la mort tragique de M. de Burdhes ne le mettait pas moins, à vingt-quatre ans, à la tête d'une des grosses fortunes des Trois-Royaumes; et, invoquant la fameuse théorie criminelle du cui prodest, toute la société s'arma de rigueur vis-à-vis du jeune millionnaire. Ce fut l'exclusion d'emblée des clubs et des salons.
D'ailleurs, le meurtrier de M. de Burdhes ne fut jamais retrouvé. J'écris «monsieur» parce que Anglais ou plutôt Hollandais d'origine, mais habitant Londres depuis des années, de Burdhes avait eu cette originalité suprême de se faire naturaliser Français, option de nationalité qui lui attirait l'universel mépris de Londres. Mais les fêtes qu'il donnait, trois fois par an, dans Charing-Cross, et son excentricité même de fondateur de religion l'imposaient malgré tout à un monde de morgue et d'élégance, épris de faste et d'individualités violentes. L'Anglais a le plus grand respect de la liberté d'autrui: toute manifestation d'énergie et de personnalité est faite pour lui plaire, car elle satisfait en lui un goût d'indépendance inhérent à la race, et c'est déjà être Anglais que de mépriser les idées et les mœurs adoptées par les autres pays; mais c'est l'être tout à fait que de se distinguer et se particulariser par des manies affichées et l'insolence d'habitudes bien à soi.
M. de Burdhes réalisait toutes les conditions requises pour intéresser et même garder la faveur de Londres, quoique naturalisé Français; mais se permettre de mourir assassiné et, du même coup, faire millionnaire un Irlandais sans fortune et d'une compromettante beauté de pâtre grec... La société de Londres fit payer à Welcôme et le scandale de la fortune imprévue et celui de la fin mystérieuse; le cant anglais, qui avait supporté le disciple de M. de Burdhes, n'en accepta pas l'héritier... Thomas Welcôme dut voyager. Les voyages, c'est l'exil volontaire. Il voyagera toujours maintenant.»
Et, sans trop préciser ses insinuations, mais avec un art félin dans le sous-entendu et le dangereux emploi des hypothèses, toute une science trouble du jeu des probabilités, Ethal, devenu semeur de doutes, Ethal, de son débit monotone et lent, comme détaché, achevait de m'emplir d'épouvante et d'émonder mes dernières illusions.
C'étaient maintenant des particularités sur ce M. de Burdhes et la petite maison du crime; le peintre semblait étrangement s'y complaire.
Une espèce de dormeur éveillé que ce grand seigneur hollandais, toujours abruti d'opium et qui semblait avoir, dans ses yeux vitreux et son teint exsangue, gardé toute l'opprimante léthargie des poisons d'Orient...
Dans les derniers temps de sa vie, ce de Burdhes combattait ses terribles besoins de sommeil par des courses folles, de véritables marches forcées prolongées très avant dans la nuit, au bord de la Tamise, le long des quais, par les rues désertes du West-End et de White Chapel même, les quartiers les plus dangereusement solitaires. Claudius l'avait beaucoup connu, et quand on évoquait devant le maniaque le péril de ces promenades nocturnes: «J'en ai vu bien d'autres en Orient, répondait-il avec un haussement d'épaules; il ne peut m'arriver rien, à moi. Et puis j'aime les aspects de coupe-gorge, le sinistre moderne du fleuve après minuit et l'abandon de ces quais, de ces avenues.» Et c'était, avec un pétillement dans les yeux, une description presque amoureuse d'une lueur falote de réverbère, d'un angle de rue suspecte ou d'un cab immobile arrêté sur la berge et se reflétant dans l'eau; puis il s'arrêtait tout à coup, comme en ayant trop dit, et rien n'était plus tristement éloquent que ses silences.
Ce de Burdhes aimait passionnément le silence et la nuit!
Est-ce dans une ces périlleuses sorties que de Burdhes fut victime de quelque agression nocturne? La complicité d'un des initiés de la foi nouvelle ouvrit-elle au contraire le pavillon de Woolwich à des assassins anonymes? Mais le mystère qui enveloppait sa vie se fit encore plus dense autour de sa mort.
Ce fut une fin tragique, obscure, fleurant à la fois le crime et l'au-delà. Le meurtre, en tout cas, fut commis par un être au courant des pratiques et des habitudes de la victime, car M. de Burdhes fut frappé au milieu de ses dévotions, une nuit qu'il s'était rendu à la petite maison du culte et y veillait pour l'accomplissement de quel rite?... avec qui? ou seul?
Prévenu en toute hâte par Thomas Welcôme, je fus introduit par lui dans le temple. La police, déjà sur les lieux, avait respecté la position du cadavre... Je n'avais jamais pénétré dans le fameux pavillon. Nul désordre dans le vestibule et les deux pièces que nous traversâmes d'abord: une simple décoration d'énormes paons de faïence posés à même des murs peints en jaune d'or. La troisième pièce méritait seule attention: Thomas, atterré, était demeuré au seuil!
Cette chambre! Je la vois encore comme si c'était hier. Une tapisserie Louis XIV en faisait le tour: c'étaient, dans un jardin de terrasses et de colonnades, des guerriers costumés à la romaine avec des déesses aux tuniques astragalées d'alors; mais une étrange décoloration avait noirci les visages et les chairs, singulièrement éclairci les étoffes, si bien que sur le ciel devenu roux, au milieu du gris bleu des jets d'eau, c'étaient non plus des nymphes et des dieux, mais des démons à visage de nègre qui vous fixaient de leurs yeux blancs.
Un lit très bas (on couchait donc dans ce temple?) un lit très bas et très large étalait presque à ras de terre des courtines de soie mauve ramagée de fleurs d'or; un monstrueux Bouddha veillait au pied; une psyché Empire le reflétait. Le lit n'était pas défait et, dans l'air épaissi d'encens et de benjoin, une veilleuse turque brûlait.
Deux policemen étaient dans cette chambre: l'un d'eux souleva une portière.
Là, dans un réduit de soieries d'un rose mat, sur un écroulement de coussins, de Burdhes gisait. Il était en tenue de soirée; un énorme iris blanc marquait sa boutonnière; il était tombé en arrière, les genoux plus hauts que le buste, et sa tête exsangue, aux narines déjà pincées, avait roulé de côté, mettant en saillie l'arête des maxillaires et la pomme d'Adam. La chute avait dû être violente et pourtant les vêtements n'avaient pas été fripés; à peine le plastron de la chemise avait-il été entr'ouvert. Une de ses mains crispées étreignait la chaînette d'argent d'un merveilleux encensoir. Pas une goutte de sang: seulement, au cou, à la place où la chair est plus douce et plus blanche, une ecchymose violacée tournant au brun jaunâtre, comme une morsure ou la succion d'un baiser long et lent.
Le parfum de la pièce voisine régnait près du cadavre, encore plus tenace et plus fort; il s'y compliquait d'odeurs de poivre et de santal; un peu de fumée bleuâtre montait encore de l'encensoir.
Au milieu de quelles pratiques, de quels rites de religion ignorée, la mort avait-elle surpris de Burdhes? Une énorme gerbe d'iris noirs et d'anthuriums rouges se dressait, hostile, hors d'un vase d'argent; et, sur un petit autel hindou, encombré de tulipes de verre et de ciboires d'or et de bronze, une étrange statuette se dressait: une espèce de déesse androgyne aux bras frêles, au torse plein, à la hanche fuyante, démoniaque et charmante, en pur onyx noir. Elle était absolument nue.
Deux émeraudes incrustées luisaient sous ses paupières; mais, entre ses cuisses fuselées, au bas renflé du ventre, à la place du sexe, ricanante, menaçante, une petite tête de mort.
LE GOUFFRE
Dans l'atelier, où sa voix lente et monotone évoquait la petite Astarté d'onyx, impassible complice du crime de Woolwich, l'ombre s'était faite plus dense, plus équivoque aussi, comme ourdie de mystère par le verbe d'Ethal. Ainsi donc, Thomas Welcôme avait commis un meurtre.
L'énigme de son charme était peut-être même dans son crime. Une atmosphère d'épouvante et de beauté enveloppe toujours l'homme qui a tué, et les yeux des grands meurtriers dardent à travers l'histoire d'hallucinantes lueurs, dont s'auréolent leurs figures, et ce sont encore les cadavres qui piédestalisent le mieux les héros.