XLIX
Ainsi, moins d'un an après ce terrible ouragan de passions qui avait bouleversé la paisible vallée de l'Oiselle, c'est à peine si on en retrouvait des vestiges qui allaient s'effaçant de jour en jour, sous les tombées de neige du temps.
Que restait-il pour attester la réalité de tous ces événements si récents et cependant déjà presque du domaine de la légende?...
Des ruines noircies par l'incendie, sur les landes de la Rèche.
Une tombe, au cimetière, où on lisait:
Marie-Anne Lacheneur, morte à vingt ans.
Priez pour elle!...
Seuls, quelques vieux politiques de village, en dépit des soucis des récoltes et des semailles, se souvenaient...
Souvent, les longs soirs d'hiver, à Sairmeuse, quand ils se réunissaient au Bœuf couronné pour faire la partie, ils posaient leurs cartes grasses et gravement s'entretenaient des choses de l'an passé.
Pouvaient-ils ne pas remarquer que presque tous les acteurs de ce drame sanglant de Montaignac avaient eu «une mauvaise fin?»
Vainqueurs et vaincus semblaient poursuivis par une même fatalité inexorable.
Et que de noms déjà sur la liste funèbre!...
Lacheneur, mort sur l'échafaud.
Chanlouineau, fusillé.
Marie-Anne empoisonnée.
Chupin, le traître, assassiné.
Le marquis de Courtomieu, lui, vivait, ou plutôt se survivait. Mais la mort devait paraître un bienfait, comparée à cet anéantissement de toute intelligence. Il était tombé bien au-dessous de la brute, qui, du moins, a ses instincts. Depuis le départ de sa fille, il restait confié aux soins de deux valets qui, avec lui, en prenaient à leur aise. Ils l'enfermaient, quand ils avaient envie de sortir, non dans sa chambre, mais à la cave, pour qu'on n'entendit pas ses hurlements du dehors.
Un moment, on crut que les Sairmeuse éviteraient la destinée commune; on se trompait. Ils ne devaient pas tarder à payer leur dette au malheur.
Par une belle matinée du mois de décembre, le duc de Sairmeuse partit, à cheval, pour courre un loup signalé aux environs.
À la nuit tombante, le cheval rentra seul, renâclant et soufflant, tremblant d'épouvanté, les étriers battant ses flancs haletants et ruisselants de sueur...
Qu'était donc devenu le maître?
On se mit en quête aussitôt, et toute la nuit vingt domestiques armés de torches battirent les bois en appelant de toutes leurs forces.
Mais ce n'est qu'au bout de cinq jours, et quand on renonçait presque aux recherches, qu'un petit pâtre, tout pâle de saisissement, vint annoncer au château qu'il avait découvert, au fond d'un précipice, le cadavre fracassé et sanglant du duc de Sairmeuse.
Comment avait-il roulé là, lui, si excellent cavalier? Cet accident eût paru louche, sans l'explication que donnèrent les palfreniers.
—M. le duc montait une bête très-ombrageuse, dirent ces hommes, elle aura eu peur, elle aura fait un écart... il n'en faut pas davantage.
Ce n'est que la semaine suivante que Jean Lacheneur abandonna définitivement le pays.
La conduite de ce singulier garçon avait donné lieu à bien des conjectures.
Marie-Anne morte, il avait commencé par refuser son héritage.
—Je ne veux rien de ce qui lui vient de Chanlouineau, répétait-il partout, calomniant ainsi la mémoire de sa sœur comme il avait calomnié sa vie.
Puis, à quelques jours de là, après une courte absence, sans raison apparente, ses résolutions changèrent brusquement.
Non-seulement il accepta la succession, mais il fit tout pour hâter les formalités.
On eût dit qu'il méditait quelque méchante action et qu'il s'efforçait d'écarter les soupçons, tant il mettait d'insistance à justifier sa conduite et à donner, à tout propos, les explications les plus embrouillées.
À l'entendre, il n'agissait pas pour lui, il ne faisait que se conformer aux volontés de Marie-Anne mourante; on verrait bien que pas un sou de cet héritage n'entrerait dans sa poche.
Ce qui est sûr, c'est que, dès qu'il fut envoyé en possession, il vendit tout, s'inquiétant peu du prix pourvu qu'on payât comptant.
Il ne s'était réservé que les meubles qui garnissaient la belle chambre de la Borderie, et il les brûla.
On connut cette particularité, et ce fut le comble.
—Ce pauvre garçon est fou! devint l'opinion généralement admise.
Et ceux qui doutaient n'eurent plus de doutes, quand on sut que Jean Lacheneur s'était engagé dans une troupe de comédiens de passage à Montaignac.
Les bons conseils, cependant, ne lui avaient pas manqué.
Pour déterminer ce malheureux jeune homme à retourner à Paris terminer ses études, M. d'Escorval et l'abbé Midon avaient mis en œuvre toute leur éloquence...
C'est que ni le prêtre, ni le baron n'avaient besoin de se cacher désormais. Grâce à Martial de Sairmeuse, ils vivaient au grand jour, comme autrefois, l'un à son presbytère, l'autre à Escorval.
Acquitté par un nouveau tribunal, rentré en possession de ses biens, ne gardant de son effroyable chute qu'une légère claudication, le baron se fût estimé heureux, après tant d'épreuves imméritées, si son fils ne lui eût causé les plus poignantes inquiétudes.
Pauvre Maurice!... son cœur s'était brisé au bruit sourd des pelletées de terre tombant sur le cercueil de Marie-Anne; et sa vie, depuis lors, semblait ne tenir qu'à l'espérance qu'il gardait encore de retrouver son enfant.
Du moins avait-il des raisons sérieuses d'espérer.
Sûr déjà du puissant concours de l'abbé Midon, il avait tout avoué à son père, il s'était confié au caporal Bavois devenu le commensal d'Escorval, et ces amis si dévoués lui avaient promis de tenter l'impossible.
La tâche était difficile cependant, et les volontés de Maurice diminuaient encore les chances de succès.
Au contraire de Jean, il mettait son honneur à garder l'honneur de la morte, et il avait exigé que le nom de Marie-Anne ne fût jamais prononcé.
—Nous réussirons quand même, disait l'abbé; avec du temps et de la patience, on vient à bout de tout...
Il avait divisé le pays en un certain nombre de zones, et chacun, chaque jour, en parcourait une, allant de porte en porte, interrogeant, questionnant, non sans précautions toutefois, de peur d'éveiller des défiances, car le paysan qui se défie devient intraitable.
Mais le temps passait, les recherches restaient vaines et le découragement s'emparait de Maurice.
—Mon enfant est mort en naissant... répétait-il.
Mais l'abbé le rassurait.
—Je suis moralement sûr du contraire, répondait-il. Je sais exactement, par une absence de Marie-Anne, à quelle époque est né son enfant. Je l'ai revue dès qu'elle a été relevée, elle était relativement gaie et souriante... tirez la conclusion.
—Et cependant il n'est bientôt plus, aux environs, un coin que nous n'ayons fouillé.
—Eh bien!... nous étendrons le cercle de nos investigations...
Le prêtre, en ce moment, cherchait surtout à gagner du temps, sachant bien que le temps est le guérisseur souverain de toutes les douleurs.
Sa confiance, très-grande au commencement, avait été singulièrement altérée par la réponse d'une bonne femme qui passait pour une des meilleures langues de l'arrondissement.
Adroitement mise sur la sellette, cette vieille répondit qu'elle n'avait aucune connaissance d'un bâtard mis en nourrice dans les environs, mais qu'il fallait qu'il s'en trouvât quelqu'un, puisque c'était la troisième fois qu'on la questionnait à ce sujet...
Si grande que fut sa surprise, l'abbé sut la dissimuler.
Il fit encore causer la bonne femme, et d'une conversation de deux heures résulta pour lui une conviction étrange.
Deux personnes, outre Maurice, cherchaient l'enfant de Marie-Anne.
Pourquoi, dans quel but, quelles étaient ces personnes? voilà ce que toute la pénétration de l'abbé ne pouvait lui apprendre.
—Ah!... les coquins sont parfois nécessaires, pensait-il, ah! si nous avions sous la main des gens tels que les Chupin autrefois?
Mais le vieux maraudeur était mort, et son fils aîné, celui qui savait le secret de Mme Blanche était à Paris.
Il n'y avait plus à Sairmeuse que la veuve Chupin et son second fils.
Ils n'avaient pas su mettre la main sur les vingt mille francs de la trahison, et la fièvre de l'or les travaillant, ils s'obstinaient à chercher. Et, du matin au soir, on les voyait, la mère et le fils, la sueur au front, bêcher, piocher, creuser, retourner la terre jusqu'à six pieds de profondeur autour de leur masure.
Cependant il suffit d'un mot d'un paysan au cadet Chupin pour arrêter ces fouilles.
—Vrai, mon gars, lui dit-il, je ne te croyais pas si benêt que de t'obstiner à dénicher des oiseaux envolés depuis longtemps... ton frère qui est à Paris te dirait sans doute où était le trésor.
Chupin cadet eut un rugissement de bête fauve...
—Saint-bon Dieu!... s'écria-t-il, vous avez raison... Mais, laissez faire, je vais gagner de quoi faire le voyage, et on verra...
L
Plus encore que Mme Blanche, tante Médie avait été épouvantée de la visite si extraordinaire de Martial de Sairmeuse au château de Courtomieu.
En dix secondes, il lui passa par la cervelle plus d'idées qu'en dix ans.
Elle vit les gendarmes au château, sa nièce arrêtée, conduite à la prison de Montaignac et traduite en cour d'assises...
Il est vrai que si elle n'eût eu que cela à craindre!...
Mais elle-même, Médie, ne serait-elle pas compromise, soupçonnée de complicité, traînée devant les juges, et accusée, qui sait, d'être seule coupable!
Incapable de supporter une plus longue incertitude, elle s'échappa de sa chambre, et se glissant sur la pointe du pied dans le grand salon, elle alla coller son oreille à la porte du petit salon bleu, où elle entendait parler Blanche et Martial.
Dès les vingt premiers mots qu'elle recueillit, la parente pauvre reconnut l'inanité de ses terreurs.
Elle respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un poids énorme, longuement et délicieusement. Mais une idée venait de germer dans sa cervelle, qui devait poindre, bientôt grandir, s'épanouir et porter des fruits.
Martial sorti, tante Médie ouvrit la porte de communication et entra dans le petit salon, avouant par ce seul fait qu'elle avait écouté...
Jamais, la veille seulement, elle n'eût osé une énormité pareille. Mais son audace, pour cette fois, fut absolument irréfléchie.
—Eh bien! Blanche, dit-elle, nous en sommes quittes pour la peur.
La jeune femme ne répondit pas.
Encore sous le coup de sa terrible émotion, toute saisie des façons de Martial, elle réfléchissait, s'efforçant de déterminer les conséquences probables de tous ces événements qui se succédaient avec une foudroyante rapidité.
—Peut-être l'heure de ma revanche va-t-elle sonner, murmura Mme Blanche, comme se parlant à soi-même.
—Hein! Tu dis? interrogea curieusement la parente pauvre.
—Je dis, tante, qu'avant un mois je serai marquise de Sairmeuse autrement que de nom. Mon mari me sera revenu, et alors... oh! alors...
—Dieu t'entende! fit hypocritement tante Médie.
Au fond elle croyait peu à la prédiction, et qu'elle se réalisât ou non, peu lui importait.
—Encore une preuve, reprit-elle tout bas de ce ton que prennent deux complices quand ils parlent de leur crime, encore une preuve que ta jalousie s'est trompée, là-bas, à la Borderie, et que... ce que tu as fait était inutile.
Tel avait été, tel n'était plus l'avis de Mme Blanche.
Elle hocha la tête, et de l'air le plus sombre:
—C'est, au contraire, ce qui s'est passé là-bas qui me ramène mon mari, répondit-elle. J'y vois clair, à cette heure... C'est vrai, Marie-Anne n'était pas la maîtresse de Martial, mais Martial l'aimait... Il l'aimait, et les résistances qu'il avait rencontrées avaient exalté sa passion jusqu'au délire. C'est bien pour cette créature qu'il m'avait abandonnée, et jamais, tant qu'elle eût vécu, il n'eût seulement pensé à moi... Son émotion en me voyant, c'était un reste de son émotion quand il a vu l'autre... Son attendrissement n'était qu'une expression de sa douleur... Quoi qu'il advienne, je n'aurai que les restes de cette créature, que ce qu'elle a dédaigné!...
Ses yeux flamboyaient, elle frappa du pied avec une indicible rage.
—Et je regretterais ce que j'ai fait, s'écria-t-elle... jamais!... non, jamais.
Ce jour-là, en ce moment, elle eût recommencé, elle eût tout bravé...
Mais des transes terribles l'assaillirent quand elle apprit que la justice venait de commencer une enquête.
Il était venu de Montaignac le procureur du roi et un juge qui interrogeaient quantité de témoins, et une douzaine d'hommes de la police se livraient aux plus minutieuses investigations. On parlait même de faire venir de Paris un de ces agents au flair subtil, rompus à déjouer toutes les ruses du crime.
Tante Médie en perdait la tête, et ses frayeurs à certains moments étaient si évidentes que Mme Blanche s'en inquiéta.
—Tu finiras par nous trahir, tante, lui dit-elle.
—Ah!... c'est plus fort que moi.
—Ne sors plus de ta chambre, en ce cas.
—Oui, ce serait plus prudent.
—Tu te diras un peu souffrante, on te servira chez toi.
Le visage de la parente pauvre s'épanouissait.
—C'est cela, approuvait-elle en battant des mains, c'est cela!
Véritablement, elle était ravie.
Être servie chez soi, dans sa chambre, dans son lit le matin, sur une petite table au coin du feu, le soir, cela avait été longtemps le rêve et l'ambition de la parente pauvre. Mais le moyen!... Deux ou trois fois, étant un peu indisposée, elle avait osé demander qu'on lui montât ses repas, mais elle avait été vertement repoussée.
—Si tante Médie a faim, elle descendra se mettre à table avec nous, avait répondu Mme Blanche. Qu'est-ce que ces fantaisies!...
Positivement, c'est ainsi qu'on la traitait, dans ce château où il y avait toujours dix domestiques à bayer aux corneilles.
Tandis que maintenant...
Tous les matins, sur l'ordre formel de Mme Blanche, le cuisinier montait prendre les ordres de tante Médie, et il ne tenait qu'à elle de dicter le menu de la journée, et de se commander les plats qu'elle aimait.
Et la tante Médie trouvait cela excellent d'être ainsi soignée, choyée, mignotée et dorlotée. Elle se délectait dans ce bien-être comme un pauvre diable dans des draps bien blancs, sans être resté des mois sans coucher dans un lit.
Et ces jouissances nouvelles faisaient naître en elle quantité de pensées étranges et lui enlevaient beaucoup des regrets qu'elle avait du crime de la Borderie...
L'enquête cependant était le sujet de toutes ses conversations avec sa nièce. Elles en avaient des nouvelles fort exactes par le sommelier de Courtomieu, grand amateur de choses judiciaires, qui avait trouvé, dans sa cave, le secret de se faufiler parmi les agents venus de Montaignac.
Par lui, elles surent que toutes les charges pesaient sur défunt Chupin. Ne l'avait-on pas aperçu, le soir du crime, rôdant autour de la Borderie? Le témoignage du jeune paysan qui avait prévenu Jean Lacheneur paraissait décisif.
Quant au mobile de Chupin, on le connaissait, pensait-on. Vingt personnes l'avaient entendu déclarer avec d'affreux jurons qu'il ne serait pas tranquille tant qu'il resterait un Lacheneur sur la terre.
Ainsi, tout ce qui eût dû perdre Mme Blanche la sauva, et la mort du vieux maraudeur lui parut véritablement providentielle.
Pouvait-elle soupçonner que Chupin avait eu le temps de révéler son secret avant de mourir?...
Le jour où le sommelier lui dit que juges et agents de police venaient de repartir pour Montaignac, elle eut grand peine à dissimuler sa joie.
—Plus rien à craindre, répétait-elle à tante Médie... plus rien!...
Elle échappait en effet à la justice des hommes...
Restait la justice de Dieu.
Quelques semaines plus tôt, cette idée de «la justice de Dieu» eût peut-être amené un sourire sur les lèvres de Mme Blanche.
Femme positive s'il en fut, un peu esprit fort même, à ce qu'elle prétendait, elle eût traité cette incompréhensible justice de lieu commun de morale ou encore d'épouvantail ingénieux imaginé pour contenir dans les limites du devoir les consciences timorées...
Le lendemain de son crime, elle haussait presque les épaules en songeant aux menaces de Marie-Anne mourante...
Elle se souvenait de son serment, mais elle n'était plus disposée à le tenir.
Elle avait réfléchi, et elle avait vu à quels périls elle s'exposerait en faisant rechercher l'enfant de Marie-Anne.
—Le père saura bien le retrouver, songeait-elle.
Ce que valaient les menaces de sa victime, elle devait l'éprouver le soir même...
Brisée de fatigue, elle s'était retirée dans sa chambre de fort bonne heure, et, au lieu de lire, comme elle en avait l'habitude, elle éteignit sa bougie dès qu'elle fut couchée, en se disant:
—Il faut dormir.
Mais c'en était fait du repos de ses nuits...
Son crime se représentait à sa pensée, et elle en jugeait l'horreur et l'atrocité... Elle se percevait double, pour ainsi dire; elle se sentait dans son lit, à Courtomieu, et cependant il lui semblait être là-bas, dans la maison de Chanlouineau, versant le poison, puis ensuite épiant ses effets, cachée dans le cabinet de toilette...
Elle luttait, elle dépensait toute la puissance de sa volonté pour écarter ces souvenirs odieux, quand elle crut entendre grincer une clef dans sa serrure. Brusquement elle se dressa sur ses oreillers.
Alors, aux lueurs pâles de sa veilleuse, elle crut voir sa porte s'ouvrir lentement, sans bruit... Marie-Anne entrait... Elle s'avançait, elle glissait plutôt comme une ombre. Arrivée à un fauteuil, en face du lit, elle s'assit... De grosses larmes roulaient le long de ses joues, et elle regardait d'un air triste et menaçant à la fois...
L'empoisonneuse, sous ses couvertures, était baignée d'une sueur glacée.
Pour elle, ce n'était pas une apparition vaine... c'était une effroyable réalité.
Mais elle n'était pas d'une nature à subir sans résistance une telle impression. Elle secoua la stupeur qui l'envahissait et elle se mit à se raisonner, tout haut, comme si le son de sa voix eût dû la rassurer.
—Je rêve! disait-elle... Est-ce que les morts reviennent!... Suis-je enfant de me laisser émouvoir ainsi par les fantômes ridicules de mon imagination!...
Elle disait cela, mais le fantôme ne se dissipait pas.
Elle fermait les yeux, mais elle le voyait à travers ses paupières... à travers ses draps, qu'elle relevait sur sa tête, elle le voyait encore...
Au petit jour seulement, Mme Blanche reposa.
Et ce fut ainsi le lendemain, et le surlendemain encore, et toujours, et toujours, et l'épouvante de chaque nuit s'augmentait des terreurs des nuits précédentes.
Le jour, aux clartés du soleil, elle retrouvait sa bravoure et les forfanteries du scepticisme. Alors elle se raillait elle-même.
—Avoir peur d'une chose qui n'existe pas, se disait-elle, est-ce stupide!... Ce soir je saurai bien triompher de mon absurde faiblesse...
Puis, le soir venu, toutes ces belles résolutions s'envolaient; la fièvre la reprenait, quand arrivaient les ténèbres avec leur cortège de spectres.
Il est vrai que toutes les tortures de ses nuits, Mme Blanche les attribuait aux inquiétudes de la journée.
Les gens de justice étaient encore à Sairmeuse, et elle tremblait. Que fallait-il pour que de Chupin on remontât jusqu'à elle? Un rien, une circonstance insignifiante. Qu'un paysan l'eût rencontrée avec Chupin, lors de leur rendez-vous, et les soupçons étaient éveillés et le juge d'instruction arrivait à Courtomieu.
—L'enquête terminée, pensait-elle, j'oublierai.
L'enquête finit, et elle n'oublia pas.
Darvin l'a dit: «C'est quand l'impunité leur est assurée que les grands coupables connaissent véritablement le remords.»
Mme Blanche devait justifier le dicton plus profond observateur du siècle.
Et cependant l'atroce supplice qu'elle endurait ne détournait pas sa volonté du but qu'elle s'était fixé le jour de la visite de Martial.
Elle joua pour lui une si merveilleuse comédie, que touché, presque repentant, il revint cinq ou six fois, et enfin un soir demanda à ne pas rentrer à Montaignac.
Mais ni la joie de ce triomphe, ni les premiers étonnements du mariage, n'avaient rendu la paix à Mme Blanche.
Entre ses lèvres et les lèvres de Martial, se dressait encore, implacable épouvantement, le visage convulsé de Marie-Anne.
Il est vrai de dire que ce retour de son mari lui apportait une cruelle déception. Elle reconnut que cet homme, dont le cœur avait été brisé, n'offrait aucune prise, et qu'elle n'aurait jamais sur lui la moindre influence.
Et pour comble, il avait ajouté à ses tortures déjà intolérables, une angoisse plus poignante encore que toutes les autres.
Parlant un soir de la mort de Marie-Anne, il s'oublia et avoua hautement ses serments de vengeance. Il regrettait que Chupin fût mort, car il eût éprouvé, disait-il, une indicible jouissance à tenailler, à faire mourir lentement au milieu d'affreuses souffrances, le misérable empoisonneur.
Il s'exprimait avec une violence inouïe, d'une voix où vibrait encore sa puissante passion...
Et Mme Blanche se demandait quel serait son sort, si jamais son mari venait à découvrir qu'elle était coupable... et il pouvait le découvrir...
C'est vers cette époque qu'elle commença à regretter de n'avoir pas tenu le serment fait à sa victime, et qu'elle résolut de faire rechercher l'enfant de Marie-Anne.
Mais, pour cela, il fallait à toute force qu'elle habitât une grande ville, Paris, par exemple, où, avec de l'argent, elle trouverait des agents habiles et discrets...
Il ne s'agissait que de décider Martial.
Le duc de Sairmeuse aidant, ce ne fût pas difficile, et, un matin, Mme Blanche rayonnante, put dire à tante Médie:
—Tante, nous partons d'aujourd'hui en huit.
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Dévorée d'angoisses, obsédée de soucis poignants, Mme Blanche n'avait pas remarqué que tante Médie n'était plus la même.
Le changement, à vrai dire, était peu sensible, il ne frappait pas les domestiques, mais il n'en était pas moins positif et réel, et se trahissait par quantité de petites circonstances inaperçues.
Par exemple, si la parente pauvre gardait encore son air humblement résigné, elle perdait petit à petit ses mouvements craintifs de bête maltraitée; elle ne tressaillait plus quand on lui adressait la parole, et il y avait par instants des velléités d'indépendance dans son accent.
Depuis la fameuse semaine où on l'avait servie dans sa chambre, elle hasardait toutes sortes de démarches insolites.
S'il venait des visites, au lieu de se tenir modestement à l'écart, elle avançait sa chaise et même se mêlait à la conversation. À table, elle laissait paraître ses dégoûts ou ses préférences. À deux ou trois reprises elle eut une opinion qui n'était pas celle de sa nièce, et il lui arriva de discuter des ordres.
Une fois, Mme Blanche qui sortait, l'ayant priée de l'accompagner, elle se déclara enrhumée et resta au château.
Et le dimanche suivant, Mme Blanche ne voulant pas aller aux vêpres, tante Médie déclara qu'elle irait, et comme il pleuvait, elle demanda qu'on lui attelât une voiture, ce qui fut fait.
Tout cela n'était rien en apparence; en réalité, c'était monstrueux, inimaginable.
Il était clair que la parente pauvre s'exerçait timidement à l'audace...
Jamais devant elle il n'avait été question de ce départ que sa nièce lui annonçait si gaiement; elle en parut toute saisie...
—Ah!... vous partez, répétait-elle, vous quittez Courtomieu...
—Et sans regrets...
—Pour où aller, mon Dieu!...
—À Paris... Nous nous y fixons, c'est décidé. Là est la place de mon mari. Son nom, sa fortune, son intelligence, la faveur du roi lui assurent une grande situation. Il va racheter l'hôtel de Sairmeuse et le meubler magnifiquement. Nous aurons un train princier...
Tous les tourments de l'envie se lisaient sur le visage de la parente pauvre.
—Et moi?... interrogea-t-elle d'un ton plaintif.
—Toi, tante, tu resteras ici; tu y seras dame et maîtresse. Ne faut-il pas une personne de confiance qui veille sur mon pauvre père!... Hein! te voilà heureuse et contente, j'espère.
Mais non; tante Médie ne paraissait point satisfaite.
—Jamais, pleurnicha-t-elle, jamais je n'aurai le courage de rester seule dans ce grand château.
—Eh! sotte, tu auras près de toi des domestiques, le concierge, les jardiniers...
—N'importe!... j'ai peur des fous... Quand le marquis se met à hurler le soir, il me semble que je deviens folle moi-même.
Mme Blanche haussait les épaules.
—Qu'espérais-tu donc? interrogea-t-elle, de l'air le plus ironique.
—Je pensais... je me disais... que tu m'emmènerais avec vous...
—À Paris! tu perds la tête, je crois. Qu'y ferais-tu? bon Dieu!
—Blanche, je t'en conjure, je t'en supplie.
—Impossible, tante, impossible!
Tante Médie semblait désespérée:
—Et si je te disais, insista-t-elle, que je ne puis rester ici, que je n'ose, que c'est plus fort que moi, que j'y mourrai!...
Le rouge de l'impatience commençait à empourprer le front de Mme Blanche.
—Ah! tu m'ennuies, à la fin, dit-elle rudement.
Et avec un geste qui ajoutait à la cruauté de sa phrase:
—Si Courtomieu te déplaît tant que cela, rien ne t'empêche de chercher un séjour plus à ton gré; tu es libre et majeure...
La parente pauvre était devenue excessivement pâle, et elle serrait à les faire saigner ses lèvres minces sur ses dents jaunies.
—C'est-à-dire, fit-elle, que tu me laisses le choix entre mourir de frayeur à Courtomieu, ou mourir de misère à l'hôpital. Merci, ma nièce, merci, je reconnais ton cœur; je n'attendais pas moins de toi, merci!
Elle relevait la tête et une méchanceté diabolique étincelait dans ses yeux.
Et c'est d'une voix qui avait quelque chose du sifflement de la vipère se redressant pour mordre, qu'elle poursuivit:
—Eh bien! cela me décide. Je suppliais, tu m'as brutalement repoussée, maintenant je commande et je dis: je veux! Oui, j'entends et je prétends aller avec vous à Paris... et j'irai. Ah! ah!... cela te surprend d'entendre parler ainsi cette pauvre bonne bête de tante Médie. C'est comme cela. Il y a si longtemps que je souffre, que je me révolte à la fin. Car j'ai souffert la passion chez vous. C'est vrai, vous m'avez recueillie, vous m'avez nourrie et logée, mais vous m'avez pris en échange ma vie entière, heure par heure. Quelle servante jamais endurerait tout ce que j'ai supporté... As-tu jamais, Blanche, traité une de tes femmes comme tu me traitais, moi qui porte votre nom! Et je n'avais pas de gages, moi; bien au contraire je vous devais de la reconnaissance, puisque je vivais à vos crochets. Ah! le crime d'être pauvre, vous me l'avez fait payer cher. M'avez-vous assez ravalée, assez abaissée, assez foulée aux pieds!... À une livre de pain par humiliation, vous êtes en reste avec moi!...
Elle s'arrêta.
Tout le fiel qui depuis des années, goutte à goutte, s'amassait en elle, lui remontait à la gorge et l'étouffait.
Mais ce fut l'affaire d'une seconde, et d'un ton d'amère ironie:
—Tu me demandes ce que je ferai à Paris, continua-t-elle. J'y prendrai du bon temps, donc! Qu'y feras-tu toi-même? Tu iras à la cour, n'est-ce pas, au bal, au spectacle. Eh bien! je t'y suivrai. Je serai de toutes tes fêtes. J'aurai enfin de belles toilettes, moi qui depuis que je me connais ne me suis jamais vue que de tristes robes de laine noire. Avez-vous jamais songé à me donner la joie d'une toilette? Oui, deux fois par an on m'achetait une robe de soie noire, en me recommandant de bien la ménager... Mais ce n'était pas pour moi que vous vous décidiez à cette dépense, c'était pour vous, et pour que la pauvresse fît honneur à votre générosité. Vous me mettiez ça sur le dos, comme vous cousiez du galon d'or aux habits de vos laquais, par vanité. Et moi, je me soumettais à tout, je me taisais petite, humble, tremblante, souffletée sur une joue, je tendais l'autre... il faut manger. Et toi Blanche, combien de fois, pour m'inspirer ta volonté m'as-tu pas dit: «Tu feras ceci ou cela, si tu tiens rester à Courtomieu.» Et j'obéissais, force m'était bien d'obéir, puisque je ne savais où aller... Ah! vous avez abusé de toutes les façons; mais mon tour est venu, et j'abuse...
Mme Blanche était à ce point stupéfiée qu'il lui eût été impossible d'articuler seulement une syllabe pour interrompre tante Médie.
À la fin, cependant, d'une voix à peine intelligible, elle balbutia:
—Je ne te comprends pas, tante, je ne te comprends pas.
Comme sa nièce, l'instant d'avant, la parente pauvre haussa les épaules.
—En ce cas, prononça-t-elle lentement, je te dirai que du moment où tu as fait de moi, bien malgré moi, ta complice, tout, entre nous, doit être commun. Je suis de moitié pour le danger, je veux être de moitié pour le plaisir. Si tout se découvrait!... Penses-tu à cela quelquefois? Oui, n'est-ce pas, et tu cherches à t'étourdir. Eh bien! je veux m'étourdir aussi... J'irai à Paris avec vous...
Faisant appel à toute son énergie, Mme Blanche avait un peu repris possession de soi.
—Et si je répondais non? fit-elle froidement.
—Tu ne répondras pas non.
—Et pourquoi, s'il te plaît?
—Parce que... parce que...
—Iras-tu donc me dénoncer à la justice?
Tante Médie hocha négativement la tête,
—Pas si bête, répondit-elle, ce serait me livrer moi-même... Non, je ne ferais pas cela, seulement, je raconterais à ton mari l'histoire de la Borderie.
La jeune femme frissonna. Nulle menace n'était capable de l'épouvanter autant que celle-là.
—Tu viendras avec nous, tante, lui dit-elle, je te le promets.
Et plus doucement:
—Mais il était inutile de me menacer. Tu as été cruelle, tante, et injuste en même temps. Il se peut que tu aies été fort malheureuse dans notre maison; c'est à toi seule que tu dois t'en prendre. Pourquoi ne nous rien dire?... J'attribuais toutes tes complaisances à ton amitié pour moi...
Elle eut un sourire contraint et ajouta encore:
—Quant à deviner que toi, une femme si simple et si modeste, tu souhaitais des toilettes tapageuses... avoue que c'était impossible. Ah! si j'avais su!... Mais tranquillise-toi, je réparerai ma sottise...
Et comme la parente pauvre, ayant obtenu ce qu'elle voulait, balbutiait quelques excuses:
—Bast! s'écria Mme Blanche, oublions cette vilaine querelle... Tu me pardonnes, n'est-ce pas?... Allons, viens, embrasse-moi comme autrefois.
La tante et la nièce s'embrassèrent en effet, avec de grandes effusions de tendresse, comme deux amies qu'un malentendu a failli séparer.
Mais les patelinages de cette réconciliation forcée ne trompaient pas plus l'inepte tante Médie que la perspicace Mme Blanche.
—Ah! je ferai sagement de rester sur le qui-vive, pensait la parente pauvre. Dieu sait avec quel bonheur ma chère nièce m'enverrait rejoindre Marie-Anne.
Peut-être, en effet, quelque pensée pareille traversa-t-elle l'esprit de Mme Blanche.
Sa sensation était celle du forçat qui verrait river à sa chaîne d'ignominie son ennemi le plus exécré, son dénonciateur, par exemple, l'agent de police qui l'a arrêté.
—Ainsi, pensait-elle, me voici maintenant et pour toujours liée à cette dangereuse et perfide créature. Je ne m'appartiens plus, je suis à elle. Qu'elle exige, je devrai obéir. Il me faudra adorer ses caprices... et elle a quarante ans d'humiliation et de servitude à venger.
Les perspectives de cette existence commune la faisaient frémir, et elle se torturait à chercher par quels moyens elle parviendrait à se débarrasser de cette complice.
Elle n'en apercevait aucun pour le présent, mais il lui semblait en entrevoir vaguement plusieurs dans l'avenir...
Serait-il donc impossible, avec beaucoup d'adresse, d'inspirer à tante Médie l'ambition de vivre indépendante dans une maison à soi, servie par des gens à soi!...
Était-il prouvé qu'on ne réussirait pas à pousser au mariage cette vieille folle, qui paraissait avoir encore des velléités de coquetterie et la passion de la toilette... L'appât d'une bonne dot attirerait toujours un mari.
Mais, dans un cas comme dans l'autre, il fallait à Mme Blanche de l'argent, beaucoup d'argent, dont elle pût disposer sans avoir à en rendre compte à personne.
Cette conviction la décida à détourner de la fortune de son père, une somme de deux cent cinquante mille francs environ, en billets et en or...
Cette somme représentait les économies du marquis de Courtomieu depuis trois ans, personne ne la lui connaissait, et maintenant qu'il était devenu imbécile, sa fille, qui connaissait la cachette, pouvait sans danger s'emparer du trésor.
—Avec cela, se disait la jeune femme, je puis, à un moment donné, enrichir tante Médie, sans avoir recours à Martial.
La tante et la nièce semblaient d'ailleurs, depuis la scène décisive, vivre mieux qu'en bonne intelligence. C'était, entre elles, un perpétuel échange d'attentions délicates et de soins touchants.
Et, du matin au soir, ce n'était que des «petite tante chérie,» ou des «chère nièce aimée,» à n'en plus finir.
Même, il était temps que le départ arrivât. Plusieurs femmes de hobereaux du voisinage, accoutumées aux façons d'autrefois, au ton impérieux de l'une et à l'humilité de l'autre, commençaient à trouver cela drôle.
Ces dames eussent eu un bien autre texte de conjectures, si on leur eût appris que Mme Blanche avait fait venir, pour que tante Médie n'eût pas froid en route, un manteau garni de précieuses fourrures, exactement pareil au sien.
Elles eussent été confondues, si on leur eût dit que tante Médie voyageait, non dans la grande berline des gens de service, mais dans la propre chaise de poste des maîtres, entre le marquis et la marquise de Sairmeuse.
C'était trop fort pour que Martial ne le remarquât pas, et à un moment où il se trouvait seul avec sa femme:
—Oh! chère marquise, dit-il, d'un ton de bienveillante ironie, que de petits soins! Nous finirons par la mettre dans du coton, cette chère tante.
Mme Blanche tressaillit imperceptiblement et rougit un peu.
—Je l'aime tant, cette bonne Médie! fit-elle. Jamais je ne reconnaîtrai assez les témoignages d'affection et de dévouement qu'elle m'a donnés quand j'étais malheureuse.
C'était une explication si plausible et si naturelle, que Martial ne s'était plus inquiété d'une circonstance toute futile en apparence.
Il avait, d'ailleurs, à ce préoccuper de bien d'autres choses.
L'homme d'affaires qu'il avait envoyé à Paris pour racheter, si faire se pouvait, l'hôtel de Sairmeuse, lui avait écrit d'accourir, se trouvant, marquait-il, en présence d'une de ces difficultés qu'un mandataire ne saurait résoudre. Il ne s'expliquait pas davantage.
—La peste étouffe le maladroit! répétait Martial. Il est capable de manquer une occasion que mon père attendait depuis dix ans. Je ne saurais me plaire à Paris, si je n'habite l'hôtel de ma famille.
Sa hâte d'arriver était si grande, que le second jour de voyage, le soir il déclara que s'il eût été seul il eût couru la poste toute la nuit.
—Qu'à cela ne tienne, dit gracieusement Mme Blanche, je ne me sens aucunement fatiguée, et une nuit en voiture est loin de me faire peur...
Ils marchèrent en conséquence toute la nuit, et le lendemain, qui était un samedi, sur les neuf heures du matin, ils descendaient à l'hôtel Meurice.
C'est à peine si Martial prit le temps de déjeuner.
—Il faut que je voie où nous en sommes, fit-il en se dépêchant de sortir, je serai bientôt de retour.
Il reparut, en effet, moins de deux heures après, tout joyeux, cette fois.
—Mon homme d'affaires, dit-il, n'est qu'un nigaud. Il n'osait pas m'écrire qu'un coquin, de qui dépend la conclusion de la vente, exige un pot-de-vin de cinquante mille francs; il les aura, pardieu!
Et d'un ton de galanterie affectée qu'il prenait toujours en s'adressant à sa femme:
—Je n'ai plus qu'à signer, ma chère amie, ajouta-t-il; mais je ne le ferai que si l'hôtel vous convient. Je vous demanderais, si vous n'êtes pas trop lasse, de venir le visiter. Le temps presse, nous avons des concurrents...
Cette visite, assurément, était de pure forme. Mais Mme Blanche eût été bien difficile si elle n'eût pas été satisfaite de cet hôtel de Sairmeuse, qui est un des plus magnifiques de Paris, dont l'entrée est rue de Grenelle et dont les jardins ombragés d'arbres séculaires s'étendent jusqu'à la rue de Varennes.
Cette belle demeure malheureusement avait été fort négligée depuis plusieurs années.
—Il faudra six mois pour tout restaurer, disait Martial d'un ton chagrin, un an peut-être... Il est vrai qu'on peut, avant trois mois, avoir ici un appartement provisoire très-habitable.
—On y serait chez soi, du moins, approuva Mme Blanche, devinant le désir de son mari.
—Ah!... c'est aussi votre avis!... En ce cas, comptez sur moi pour presser les ouvriers.
En dépit, ou plutôt en raison de son immense fortune, le marquis de Sairmeuse savait qu'on n'est guère bien servi, vite et selon ses désirs que par soi-même. Pressé, il résolut de s'occuper de tout. Il s'entendait avec les architectes, il voyait les entrepreneurs, il courait les fabricants.
Sitôt levé, il décampait, déjeunait dehors, le plus souvent, il ne rentrait que pour dîner.
Réduite par le mauvais temps à passer toutes ses journées dans son appartement de l'hôtel Meurice, Mme Blanche ne se trouvait pourtant pas à plaindre.
Le voyage, le mouvement, la vue d'objets inaccoutumés, le bruit de Paris sous ses fenêtres, un entourage étranger, toutes sortes de préoccupations enfin, l'arrachaient pour ainsi dire à soi-même. Les épouvantements de ses nuits faisaient trêve, une sorte de brume enveloppait l'horrible scène de la Borderie, les clameurs de sa conscience devenaient murmure...
Même, elle en arrivait à haïr moins tante Médie, qui, à la condition près de faire deux toilettes par jour, reprenait ses vieilles habitudes de servilité et lui tenait compagnie...
Le passé s'effaçait, croyait-elle, et elle s'abandonnait aux espérances d'une vie toute nouvelle et meilleure, quand un jour un des domestiques de l'hôtel parut, et dit:
—Il y a en bas un homme qui demande à parler à madame la marquise.
LII
À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans la main, Mme Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui faisait tante Médie.
L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête.
—Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?
Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial.
—Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique. Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je supposais qu'il cherchait une place...
—C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?
—Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a dit.
—Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire.
Et se retournant vers la parente pauvre:
—Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage le plus intéressant.
Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le domestique était de retour.
—L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont il s'agit dès qu'elle saura son nom.
—Et ce nom?
—Chupin.
Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel Meurice.
Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.
Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son peignoir de cachemire blanc, l'œil trouble, les lèvres tremblantes.
—Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...
Puis, avec une certaine violence:
—Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!...
Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se ravisa.
—Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet homme.
—Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela vaut mieux.
Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une de l'autre, immobiles, consternées, le cœur serré par les plus effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à grand peine articuler quelques paroles.
—C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme Blanche.
—En effet, je le crois, mais que veut-il?
—Quelque secours, probablement.
La parente pauvre leva les bras au ciel.
—Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche, prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien!
—Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance! Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là, tante, du calme. Et même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à paraître...
Mme Blanche ne se trompait pas.
C'était bien l'aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux maraudeur mourant avait confié son secret.
Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir, demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait.
Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial qu'il avait demandé Mme la marquise.
Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique revint en lui disant:
—On consent à vous recevoir, suivez-moi.
Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque éclaircissement de ce campagnard.
—Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a produit un fier effet sur Mme la marquise!
Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont l'inonda cette nouvelle.
—Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît?
—Un petit peu.
—Vous êtes pays?
—Je suis son frère de lait.
Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose, vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.
Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers.
Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à rompre le silence.
—Vous désirez?... demanda-t-elle.
Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard toutes les formules de respect qu'il savait.
—Au fait, insista la jeune femme impatientée.
Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était, en conséquence, sans ressources...
—Oh! assez! interrompit Mme Blanche.
Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant:
—Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas.
C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta cette semonce. À la fin, il releva la tête:
—Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement.
—Que demandez-vous donc?
—Mon dû.
Mme Blanche reçut un coup dans le cœur, et cependant, elle eut le courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant:
—Ah! je vous dois quelque chose!...
—Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...»
Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la physionomie de Mme Blanche.
En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du récit de son père.
C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec une merveilleuse énergie, elle payait d'audace.
—En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas ce que vous allez exiger?
Le gars Chupin inclina affirmativement la tête.
—Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...
Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant:
—Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.
La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant Chupin, le faisant parler, découvrant tout.
Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra.
Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service.
—Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un à-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari, surtout!...
Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle rentra, elle trouva Martial dans le salon.
Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main une lettre déployée.
Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans ses yeux une larme furtive.
—Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible.
Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné.
—Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il.
—Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...
—D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches de Sanguille...
—Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné.
—Oui... c'est au même endroit, en effet.
Un moment de silence suivit.
Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui l'envahissait en songeant qu'il n'était plus.
Puis, il y avait autre chose encore.
—D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!...
—Eh bien!...
—Moi, je crois à un crime.
Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit.
—À un crime!... murmura-t-elle.
—Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu...
—Jean Lacheneur!...
Martial baissa tristement la tête. C'était répondre.
—Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne courez pas demander vengeance à la justice!...
La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.
—À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice.
Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde, répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il poursuivit:
—Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt ou tard le crime s'expie.
Mme Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé autrement.
—Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres préoccupations, Martial!
Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua:
—Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués... C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris. Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.
Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir:
—Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe! Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la porte...
Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas de Martial qui arpentait le salon.
Enfin il s'arrêta devant sa femme.
—Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.
Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs jours.
Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue.
Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme, qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on n'entendit plus jamais parler de lui...
Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire...
Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles. Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la guettait...
C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver l'enfant de Marie-Anne.
Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour et qu'il serait entre ses mains comme un otage.
Mais où rencontrer un homme à qui se confier?...
Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même d'honnêteté, quand on y mettait le prix.
C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne.
En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder un «bureau de renseignements privés.»
Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de son mari pour s'adresser à lui.
Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché.
Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle bonne humeur.
Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu'elle était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses sœurs, qui venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette sœur, etc., etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était assez vraisemblable.
L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé, il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant:
—Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage...
Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du regard l'homme des renseignements.
Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!
—Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait tout l'orgueil de sa race.
Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.
Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui donnait la jeune femme, il pensait:
—Quel œil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier Saint-Denis, c'est louche...
Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la consignation de 500 francs d'arrhes.
—Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications, madame?... demanda-t-il.
—Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à autre...
Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...
Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se disant:
—Pour le coup, je crois que la chance me sourit.
Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer, découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien agent de Fouché.
Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille lieues de soupçonner ses desseins.
La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du succès.
Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa démarche.
—Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde...
La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son imprudence.
Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue...
Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion l'interrompit:
—Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant le mariage est si vite arrivé!...
Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.
Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que s'il eût soupçonné la vérité.
Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié.
Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles.
Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient. Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une oreille amie, s'évapore et se répand!
Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard, pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule.
Et elle n'était plus libre comme autrefois.
Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée...
Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à ses plus intimes pensées.
Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait ravie et prête à tout.
Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche.
Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était clair que tant qu'on le payerait il se tairait.
L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs.
Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien:
—Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout prix.
Restait Chupin malheureusement...
Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un seul coup...
Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main.
Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges ensanglantés que Chupin s'était présenté à Mme Blanche.
—Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée, et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment...
S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la finesse.
Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir de brute.
Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir, sans s'inquiéter de Martial.
Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.
Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir Mme Blanche qu'il était là et qu'il attendait.
Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et de honte sous son diadème de diamants...
Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il demandait:
—C'est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie tout ce que je sais!
Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours.