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Monsieur Vénus

Chapter 19: CHAPITRE XVI
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About This Book

A young, restless woman becomes obsessed with a handsome young worker she meets in a florist's workshop, bringing him into her household and refashioning him through tenderness, mockery, and deliberate feminization. The narrative follows their unequal erotic arrangement, charting exercises of power, aesthetic play, and self-directed vanity while probing perverse desire and psychological cruelty. Charged, provocative prose combines sensational incidents with intimate psychological observation to dissect a pathological form of love and identity inversion.

Quand il voyait la campagne, ayant Raoule à son bras, le corps de cette terrible créature, maître du sien, obstruait tout devant lui.

Et il l'aimait cruellement, cette femme...; il est vrai qu'il l'avait cruellement offensée pour cet homme qui lui avait fait si mal au cou...

Il ramena son regard sur la terre. Des violettes perçaient çà et là le gazon. Alors, de même que les gouttes de pluie avaient semé des paillettes dans son obscur cerveau, de même les petits yeux sombres des fleurs à demi voilées mélancoliquement par les brins d'herbe comme par des cils, le rendirent plus obscur encore.

Il vit la terre maussade, fangeuse, et il frémit à la pensée d'être un matin couché là, pour ne jamais se relever.

Oui, certes, il l'avait offensée, cette femme; mais cet homme, pourquoi lui avait-il fait si mal au cou?...

Ensuite, rien n'était de sa faute!... La prostitution, c'est une maladie! Tous l'avaient eue dans sa famille: sa mère, sa sœur; est-ce qu'il pouvait lutter contre son propre sang?...

On l'avait fait si fille dans les endroits les plus secrets de son être, que la folie du vice prenait les proportions du tétanos! D'ailleurs, ce qu'il avait osé vouloir, c'était plus naturel que ce qu'elle lui avait appris!

Et il secouait au vent ses cheveux roux en pensant à ces choses! Ils allaient poser un peu sous des épées croisées, faire des pliés. «Allez, messieurs!»

Ils ferrailleraient jusqu'à ce qu'il reçût l'égratignure promise, puis il reviendrait bien vite lui faire boire dans un baiser la perle pourpre pas plus grosse que les perles de la pluie...

...Pourtant, cet homme lui avait fait bien mal au cou...

Le choix des armes appartenait à de Raittolbe. Il choisit. Quand Jacques prit son épée aux mains il fut surpris de la trouver pesante. Celles dont il se servait habituellement étaient fort légères. Le sacramentel «Allez, messieurs!» fut prononcé.

Jacques maniait son arme gauchement, comme toujours.

Le baron ne voulait pas regarder Jacques en face, mais le jeune homme manifestait une quiétude si grande, quoique muette, que de Raittolbe sentit le froid lui envahir l'âme.

—Dépêchons, songea-t-il, débarrassons la société d'un être immonde!

A ce moment, l'aurore déchira la nue grise. Un rayon glissa jusqu'aux combattants. Jacques fut illuminé et, sa chemise s'entr'ouvrant au creux de sa poitrine, l'on put apercevoir sur une peau fine comme la peau d'un enfant, des frisons d'or qui formaient à peine une estompe à la chair.

De Raittolbe fit une feinte. Jacques para, mais un peu lâchement. Lui aussi avait hâte d'en finir... Si le baron se trompait? sa poigne était terrible, il l'avait appris à ses dépens. C'était surtout ce silence religieux qui lui pesait! Au moins Raoule l'amusait de ses saillies mordantes quand elle lui donnait ses leçons, et il avait envie d'être beau...

De Raittolbe eut quelques secondes d'hésitation. Une angoisse affreuse le tenaillait et une sueur moite l'inondait.

Ce Jacques, tout rose, lui paraissait joyeux! Il n'était donc pas poltron, cet être maudit, il ne comprenait donc pas, il ne se défendait pas?... Les coups d'épée n'avaient donc pas plus de prise sur ses membres de jeune dieu que les coups de cravache?

Alors, ne voulant pas savoir ce qu'il adviendrait, dans un coupé rapide, il se fendit en détournant un peu la tête et atteignit Jacques juste au milieu de ces frisons roux que l'aurore rendait luisants comme une dorure. Il lui sembla que son épée entrait toute seule dans la chair d'un nouveau né. Jacques ne poussa pas un cri, le malheureux tomba sur les touffes de gazon où le guettaient les petits yeux sombres des violettes. Mais de Raittolbe cria, lui; il eut une exclamation déchirante qui bouleversa les témoins.

—Je suis un misérable! fit-il avec l'accent d'un père qui, par mégarde, aurait assassiné son fils. Je l'ai tué! je l'ai tué!

Il se précipita sur le corps étendu.

—Jacques! supplia-t-il, regarde-moi! parle-moi! Jacques, pourquoi as-tu voulu cela, aussi? ne savais-tu pas que tu étais condamné d'avance? Ah! c'est une atrocité, je ne peux pas, moi qui l'aime, l'avoir tué! dites, monsieur? ce n'est pas vrai? je rêve?...

Les témoins, navrés par cette douleur inattendue, essayaient de le calmer, tout en soulevant Jacques.

—Pour un duel au premier sang, c'est une issue regrettable, mâchonna l'un des deux officiers.

—Oui! voilà une affaire désastreuse, murmurait Martin Durand.

—Et pas un médecin, ajouta René, horriblement vexé du dénouement de l'aventure.

—Moi! j'ai l'habitude de ces choses-là, je vais le panser; allez me chercher de l'eau, vite....., dit le second témoin du baron.

Pendant qu'on allait chercher de l'eau, de Raittolbe avait appuyé ses lèvres sur la blessure et tâchait d'attirer le sang qui coulait à peine.

Avec un mouchoir on aspergea le front de Jacques. Il entr'ouvrit les paupières.

—Tu vis? dit le baron, oh! mon enfant, me pardonnez-vous? continua-t-il en balbutiant, vous ne saviez pas vous battre, vous vous êtes offert vous-même à la mort.

—Nous affirmons, interrompit l'un des officiers, qui pensait que son ami allait trop loin, que M. de Raittolbe s'est parfaitement conduit.

—Tu dois bien souffrir, n'est-ce pas? poursuivait le baron, ne les écoutant plus, toi que le moindre mal fait trembler. Hélas! tu es si peu un homme! Il faut que j'aie été fou pour accepter ce combat. Mon pauvre Jacques, réponds-moi, je t'en conjure!

Les paupières de Silvert se levèrent tout à fait; un amer rictus crispa sa belle bouche dont la chaude nuance pâlissait.

—Non! monsieur, bégaya-t-il d'une voix devenue moins qu'un souffle, je ne vous en veux pas..... c'est ma sœur... qui est cause de tout... ma sœur!..... J'aimais bien Raoule..... Ah! j'ai froid!

De Raittolbe voulut de nouveau sucer la plaie, parce que le sang ne coulait toujours pas.

Alors Jacques le repoussa et lui dit, plus bas encore:

—Non! laissez-moi, vos moustaches me piqueraient...

Son corps frissonna en se renversant en arrière. Jacques était mort.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—Vous n'avez pas remarqué, dit l'un des témoins du baron, lorsque la voiture se fut éloignée emportant le cadavre, vous n'avez pas remarqué que de Raittolbe, malgré son désespoir, a oublié de lui tendre la main?

—Oui, d'ailleurs ce duel a été aussi incorrect que possible..... j'en suis navré, pour notre ami.


Le soir de ce jour funèbre, Mme Silvert se penchait sur le lit du temple de l'Amour et, armée d'une pince en vermeil, d'un marteau recouvert de velours et d'un ciseau en argent massif, se livrait à un travail très minutieux..... Par instants, elle essuyait ses doigts effilés avec un mouchoir de dentelle.

CHAPITRE XVI

E baron de Raittolbe a repris du service en Afrique. Il est de toutes les expéditions dangereuses. Ne lui a-t-on pas prédit qu'il mourrait par le feu?

A l'hôtel de Vénérande, dans le pavillon gauche, dont les volets sont toujours clos, il y a une chambre murée.

Cette chambre est toute bleue comme un ciel sans nuage. Sur la couche en forme de conque, gardée par un Eros de marbre, repose un mannequin de cire revêtu d'un épiderme en caoutchouc transparent. Les cheveux roux, les cils blonds, le duvet d'or de la poitrine sont naturels; les dents qui ornent la bouche, les ongles des mains et des pieds ont été arrachés à un cadavre. Les yeux en émail ont un adorable regard.

La chambre murée possède une porte dissimulée dans la tenture d'un cabinet de toilette.

La nuit, une femme vêtue de deuil, quelquefois un jeune homme en habit noir, ouvrent cette porte.

Ils viennent s'agenouiller près du lit, et, lorsqu'ils ont longtemps contemplé les formes merveilleuses de la statue de cire, ils l'enlacent, la baisent aux lèvres. Un ressort, disposé à l'intérieur des flancs, correspond à la bouche et l'anime.

Ce mannequin, chef-d'œuvre d'anatomie, a été fabriqué par un Allemand.


FIN