CHAPITRE IV
ARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur reviendrait plus sage, plus protectrice, plus cossue enfin, selon son expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de moire. Il serait monsieur, elle serait madame!
La lettre contenait peu de phrases, mais elle expliquait une foule de choses très clairement:
«Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais tomber malade. Pour ma sœur, elle tousse toujours.
«Ton amour jusqu'à plus soif,
«JACQUES.»
Et, après avoir terminé ce chef-d'œuvre, Marie, malgré la mine bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées. Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle savait, dans les cas importants, comment on fait des chatouilles sous la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse.
Il pleuvait, ce jour-là, une pluie de mars lente et pénétrante; on enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée depuis les bottines jusqu'au chapeau.
Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit chien. Le premier prit la lettre, le second grogna.
—Voulez-vous voir mademoiselle ou madame?
—Mademoiselle.
—Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon, cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule.
C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible, même en temps de pluie.
—C'est bon, je vais voir. Attendez là. Il désigna une banquette. Marie ne s'assit pas et dit grossièrement:
—Je ne pose pas dans l'antichambre, moi. Est-ce que vous me prenez pour une ancienne concierge, espèce de singe?
Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il murmura:
—Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur signification sous la république.
Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque Mme Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se promenait dans la serre à pas précipités, tandis que Mlle de Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux éclats.
—Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui! vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel... Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans l'union des êtres. Je suis franc. Je n'entortille jamais une phrase sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites. Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de Vénérande, mon cher ami! ne vous mariez pas, soit! mais prenez un amant: c'est nécessaire à votre santé.
—Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton autoritaire, hein?
—Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels! Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée. Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit de repos, des cierges de cire jaune... et là, il soupire de l'aurore au crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins mauvais œil, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus au chaud...
Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom entra.
—Mademoiselle, voici une lettre pressée.
Elle se retourna.
—Donne.
—Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la millième fois que cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant.
M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique dès qu'on ne suivait pas la loi commune.
Raoule, lisant, avait pâli.
—Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la boue!
—Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire.
—Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors de lui.
Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs dans le papier couvert d'encre bleue.
—De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du peuple, parce qu'il sera beau, devra aussi ne pas être abject? Allons! ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au contraire, je vais y puiser une nouvelle vie.
La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse parlant dans l'empyrée.
—Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa robe de velours.
Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur, par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure.
—Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de sous-entendus malpropres.
—Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux un couteau.
—Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler dans sa lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez? Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton frère, que je me suis dit. Et me voilà! Pour l'argent, on est pauvre, mais on est fier. Nous en causerons après!...
Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie intime à salir un peu la haute, et elle secouait son parapluie déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer.
Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle; d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure.
—J'ai mille francs, là... je vous en enverrai mille autres, ce soir... mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom. Prenez et sortez!
Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y prendre. Ensuite, elle sonna...
—Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame.
—Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite.
Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya de quelques hurlements aigus.
—Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans la serre.
—Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin, je mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra. Pour moi, je ne tiens plus.
—Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à l'heure, votre nom!...
De Raittolbe serra les poings.
—Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre! continua-t-il ne l'écoutant même pas.
—... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!...
—... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé d'une amazone...
—... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur!
—... Je me trouve grotesque, mademoiselle!
—C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule.
Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis se mirent à rire aux éclats.
Enhardi, le jeune homme s'empara des mains de la jeune femme; ils allèrent s'asseoir sur un divan de la serre, un magnolia derrière leurs épaules.
—Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je vous aime sincèrement.
Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse.
—Raoule... je vous ai abandonné mon cœur... je ne m'en irai pas sans vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère que vous vous tromperez... deux cœurs de garçon, deux cœurs de hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une véritable Afrique.
—J'accepte! répondit Raoule.
Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse morne.
—Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée.
La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues.
—De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je suis honnête homme!...
—Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que je vous adore!
Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à l'oreille de Raoule.
—J'attends...
—Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par la porte de gauche vers dix heures du matin.
—Il suffit.
Et le viveur se retira calmé.
Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile. Certes, il en serait ainsi, elle se l'était juré et puisqu'il se trouvait, au demeurant, mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par une éternité de folie.
Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se sentait femme jusqu'au plaisir.
—Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au bout d'une course rapide.
—Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!...
La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un fiacre stationnant, s'y précipita:
—Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à gauche.
Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation.
L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil.
—Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse!
Mlle de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses.
—Jacques! appela-t-elle durement.
Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet excès d'infamie.
—Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout, je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!...
Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se repliant sur lui-même comme un animal battu.
—Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux.
—Oui, bien vrai!
Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de blond prenait une nuance rose.
—Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre?
—Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, sa fièvre. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue, seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre atelier de malheur! Dieu de Dieu!...
Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une chemise garnie d'un feston.
—C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le feston sur son cou.
—Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais si c'est une chemise de femme, moi!...
—Oui, c'en est une, Jacques!
Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de l'aventure.
Marie cria du fond de l'atelier:
—Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?...
Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou pendant que Jacques se décidait à rire de bon cœur. Puis elle revint, hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre en lumière la tête du jeune homme.
—Tu es malade? fit-elle machinalement.
—Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air vainqueur.
—Veux-tu me faire un plaisir, Jacques?
—Tous les plaisirs, mademoiselle!
—Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre.
Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en avait conscience.
—Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à son nez.
—C'est cela! Dors, murmura Mlle de Vénérande. Sur la pointe des pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère.
De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une confusion atroce.
Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main.
—Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne ressemble pas du tout à la quinine de ta sœur. Tu vas le prendre pour dormir plus vite!...
Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée de sa bouche.
—Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien.
—Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère.
Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: Les exploits de la Brinvilliers, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent devant rien quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller.
—Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de me mâcher les morceaux!
Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un sourire à la fois heureux et navré.
—Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que tu ne connais point.
Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu vas rêver, et, tu comprendras alors, quand tu me reverras, dans ce mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici!
Va! je ne te retiens plus et j'unis mon cœur à tes plaisirs!...
Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux. Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis, domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds de Dieu, les pieds sur le front des hommes!
Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse.
A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au moment de s'éteindre.
L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours miroitant...; là-bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les contemplait d'un air grave.....
Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda:
—Voulez-vous dîner, mademoiselle?
Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait demandé: Voulez-vous déjeuner?...
Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de vinaigre de toilette et balbutia:
—Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille!
—Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais encore le délire.
Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le fermoir d'un collier.
—Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire. Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu?
Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse pression.
—Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis?
—Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous tutoierai plus... Raoule! je t'aime!... Ah! je crois que je vais mourir!...
Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule.
—Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout à fait fini?...
—Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout.
Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre davantage.
—Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette roulée, une pile de pièces d'or.
—C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en regardant Marie qui ne bronchait pas.
—Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre.
—C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous souhaite, à tous les deux, le meilleur des appétits!
Et elle sortit, en remettant son gant.
CHAPITRE V
E RAITTOLBE, finissant par comprendre que Mlle de Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans être vue.
Le baron se précipita, stupéfait de cette audace.
—Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une voiture brune, et par la porte de droite au lieu de celle de gauche. Que signifie une semblable mystification?
—Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai promis. Quoi de plus naturel?
—Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant, on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite, puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que Mlle de Vénérande était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!!
—Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai...
—... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr.
—Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite ma réputation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui!
Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève.
Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'histoire lui paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la nièce de Mme Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme. Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les contours d'un corps humain.
Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa bibliothèque, et, pendant qu'on mettait aux mains d'un esclave de bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de toucher au potage.
Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds, Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre.
—Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle.
—Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd.
Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux d'émail luisants de désirs.
Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines, voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace, Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de velours pourpre, les ouvrages inavouables.
Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure.
—Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le comprendriez pas!
—Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver toute ma raison, moi!
Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se dire que Mlle de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane chasseresse.
Quant à Raoule, elle ne voyait pas son vis-à-vis. L'ivresse dont elle parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or.
—Baron, dit-elle brusquement, je suis amoureux!
De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton étranglé:
—Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais. Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami!
Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux.
—Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici chez moi.
L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première dans l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement.
—Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. J'oubliais le Homo sum de Messaline!
—Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes.
Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres!
A présent, mon cœur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on appelle l'amour!
—Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une évocation magique et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux. Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour, car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques!
Elle eut un mouvement d'impatience.
—Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal, députée par mes sœurs, pour vous déclarer que toutes nous désirons l'impossible, tant vous nous aimez mal.
—Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: Tant ils nous aiment mal...
—Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme. Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et ils sont, les uns et les autres, si pressés de jouir qu'ils oublient de nous donner, à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre heureux en nous rendant heureuses: l'Amour!...
—Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de votre avis!
—Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une fille, c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant d'une réflexion divine?...
Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à l'Antinoüs penché sur elle.
De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé. Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre, mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria:
—A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!...
Puis, se rasseyant:
—Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes amoureux, et j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...
Raoule reprit douloureusement:
—Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole, quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir autre chose qu'une affreuse folie?...
—Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé, certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir. Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?
Le visage pâle de Raoule s'enflamma.
—Je suis amoureux d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle, tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher mieux...
...J'ai voulu l'impossible... je le possède... C'est-à-dire non, je ne le posséderai jamais!...
Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit les bras et les agita en signe de complet désespoir.
—Elle est amoureux d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il, prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!
Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement, Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme et adorait comme beauté. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire: femme.)
—Un homme de ce calibre peut-il exister? balbutia le baron abasourdi, entraîné dans une région inconnue où l'interversion semblait être le seul régime admis.
—Il existe, mon ami, et ce n'est pas même un hermaphrodite, pas même un impuissant, c'est un beau mâle de vingt et un ans, dont l'âme aux instincts féminins s'est trompée d'enveloppe.
—Je vous crois, Raoule, je vous crois! et vous ne serez pas sa maîtresse? demanda encore le viveur, persuadé que l'aventure ne devait pas avoir d'autre issue.
—Je serai son amant, répondit Mlle de Vénérande, qui buvait toujours de l'eau pure et émiettait des macarons.
De Raittolbe, cette fois, partit d'un formidable éclat de rire.
—... Le procédé pour lequel je suis prêt à payer un brevet! dit-il.
Un regard sévère l'arrêta.
—Avez-vous jamais nié l'existence des martyrs chrétiens, de Raittolbe?
—Ma foi non! J'ai toujours eu autre chose à faire, ma chère Raoule!
—Niez-vous la vocation de la vierge qui prend le voile?
—Je me rends à l'évidence. Je possède une cousine charmante aux Carmélites de Moulins.
—Niez-vous la possibilité d'être fidèle à une épouse infidèle?
—Pour moi, oui, pour un de mes meilleurs camarades, non! Ah! ça, cette carafe d'eau est donc enchantée? Vous me faites peur avec vos questions.
—Eh bien! mon cher baron, j'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir la fiancée morte!
Ils avaient achevé de dîner. Ils repoussèrent la table, qu'un domestique vint enlever discrètement; puis, côte à côte, ils s'étendirent sur le divan, ayant chacun une cigarette turque à la bouche.
De Raittolbe ne pensait pas à la robe de Raoule, et Raoule ne s'occupait pas du tout des moustaches du jeune officier.
—Ainsi, vous l'entretiendrez? interrogea le baron d'un ton très dégagé.
—Jusqu'à me ruiner! Je veux qu'elle soit heureuse comme le filleul d'un roi!
—Tâchons de nous entendre! Si je suis le confident en titre, mon cher ami, adoptons il ou elle, afin que je ne perde pas le peu de bon sens qui me reste.
—Soit: Elle.
—Et la sœur?
—Une servante, rien de plus!
—Si l'ancien fleuriste a eu des amourettes, elle pourra en avoir de nouvelles?...
—... Le haschich...
—Diable! Cela se complique. Et si, par extraordinaire, le haschich ne suffisait pas?
—Je la tuerais!
Sur ce mot, de Raittolbe alla prendre un livre, au hasard, et éprouva le besoin étrange de se faire une lecture à haute voix. Tout à coup, les fumées du champagne aidant, il lui sembla voir Raoule, vêtue du pourpoint de Henri III, offrant une rose à l'Antinoüs. Ses oreilles bourdonnèrent, ses tempes battirent; puis, s'étranglant sur les lignes qui dansaient devant lui, il débita des énormités à faire dresser les cheveux à tous les hussards de France.
—Taisez-vous! murmura Mlle de Vénérande rêveuse. Laissez-moi donc la chasteté de mes pensées quand je pense à elle!
De Raittolbe se secoua. Il vint serrer la main de Raoule.
—Adieu, fit-il doucement. Si je ne me suis pas brûlé la cervelle, demain matin nous irons la voir ensemble.
—Votre amitié triomphera, mon ami. Du reste, on ne peut pas aimer d'amour Raoule de Vénérande!...
—C'est juste! répliqua de Raittolbe.
Et il sortit très vite parce que le vertige s'emparait de son imagination.
Avant de regagner sa chambre à coucher, Raoule se rendit chez sa tante. Celle-ci, courbée sur un prie-dieu monumental, récitait l'oraison de la Vierge:
—Souvenez-vous, ô très douce Vierge Marie qu'on n'a jamais entendu qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous aient été délaissés...
—Lui a-t-on jamais demandé la grâce de changer de sexe? songea la jeune femme, embrassant la vieille dévote en soupirant.
CHAPITRE VI
A présentation se fit en face d'un chevalet supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis.
Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un veston de molleton blanc.
Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il demeurait là, très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans tous ses gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de l'existence féerique qu'on lui faisait mener.
Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule.
—Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres.
De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit: Peste! à cause de la somptuosité de l'appartement.
—Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major! Monsieur est peintre de fleurs?...
Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à Mlle de Vénérande.
—J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait chercher ses cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute, l'œil cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence sacrée de la maîtresse de la maison, elle s'écria:
—Dieu! Quel garçon chic!
Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et Raoule lança un éclair terrible.
—Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous, déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela pourrait donner des mauvaises pensées!...
Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la sœur crut qu'elle s'adressait à Raoule.
Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été élevée aux oiseaux.
—Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier. Ce sera plus commode pour... Jacques!...
—Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer.
Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la fille se retira à reculons, en répétant à voix basse:
—Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!...
L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre ouvrier toujours sans travail!
Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter la bonne compagnie. De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe glissant un: n'est-ce pas, monsieur? si timide que, de dégoûté qu'il avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion immense pour cette p.... travestie.
Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles.
—Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?...
Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si adroitement dorée, on avait cloué un tapis si épais sur la boue que, lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes du bout de sa cravache!.....
Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de cœur à part, en excellente société.
De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, avait le siècle, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par cette seule phrase.
Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif, l'étude d'une dépravation nouvelle.
Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences.
—Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de Raittolbe, clignant de l'œil.
—Avec sa frimousse! Sans doute!..... ajouta Raoule, qui pétrissait un de ses gants sous ses doigts nerveux.
—Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois dehors (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien tout, allez!...
Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu.
—Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron.
—Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste dont la gaieté tomba subitement.
Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez elle, c'est-à-dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule en lui disant d'un ton bref:
—Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?...
Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques.
—Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de faire vivre tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien métier! Tu me peins des fleurs en bois!
—Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante.
—Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en marbre, si tu veux!
De Raittolbe était parti.
—Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques.
—Eh bien! je ne fumerai plus!...
—Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma permission.
Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête.
Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs.
—Je suis jaloux! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?...
Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides.
En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent.
—Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est toujours moi?
Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin de ses lèvres un pli amer.
Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une puissance mystérieusement attirante.
—Cruelle!... fit-il très bas.
Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du jeune homme.
—Tu me rends folle! balbutia-t-elle.
Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de tous ceux qui t'approchent?
Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances; aujourd'hui, je suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis s'est assis à côté de toi!...
Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son visage, espérant le lui cacher.
Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre un bras autour de ses épaules.
—Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement câlin.
—A en mourir!...
—Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?...
—Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques!
—Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur...
Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes:
—Pourquoi es-tu venue accompagnée de ce monsieur?... Ne puis-je pas être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà... ta confiture verte m'a rendu plus lâche que ma sœur! J'ai peur de tout..... cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la poitrine de ma nourrice...
Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la nuque elle le mordit à pleine bouche.
Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur.
—Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses toujours ainsi!
Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras l'un de l'autre.
—Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour un dieu. Notre amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!...
—Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de toi, la plus belle des femmes?...
—Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde là-bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et rose, comme un cou d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds et purs comme le jour tout entier... Regarde!...
Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses vêtements sur sa poitrine.
—Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est l'unique puissance de ce monde!...
Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces paroles prononcées très bas.
Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle la fatuité.
—Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule, le lit bleu nous attend, viens!...
Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé.
—Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant...
Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur certain domaine, une fille récalcitrante.
—Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune daim qu'on met en liberté.
—Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps.
Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista.
—Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux.
—Quoi?... Tu es folle!...
—Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à coup, le regard dur et les narines ouvertes.
Jacques recula jusqu'au chevalet.
—Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus rien.
—Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te reprendre! Oublies-tu que nous nous aimons?.....
Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le dos, la boudant.
Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs.
—Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme capricieuse qui a le droit, chez elle, de me torturer.
Allons!... je ferai ce que tu voudras.....
Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement de bête morte tout le long de ses membres chauds.
—Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus femme, cela m'humilie... et tu vois bien que je ne puis être que ton amant...
La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule qui témoignait de sa complète indifférence.
—Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de t'avoir à moi toute et de tout cœur!
Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là, elle savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques...
Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là, hurlements pour les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants, débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs vœux les plus chers, selon l'éternelle expression, ils devenaient les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement des sens.
—Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne savent pas aimer!.....
Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages.
—Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas cela puisque je sais attendre!.....
CHAPITRE VII
NE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car Jacques aimait Raoule avec un vrai cœur de femme. Il l'aimait par reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture verte. Il se faisait une nécessité naturelle des habitudes dégradantes qu'elle lui donnait.
Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le monde dont Raoule était.
Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme.
Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à l'amour.
Il avait quelquefois des scènes avec sa sœur au sujet de sa tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe de la pécheresse. Mais lui, toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne saurait jamais.
D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un fiancé ne peut faire mieux!...»
Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la comédie vis-à-vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le plaisir de l'art.
Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou d'ouvriers cascadeurs.
Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et, chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge de Jacques des fleurs blanches, immaculées.
Pourquoi blanches, pourquoi immaculées?
C'est ce que Jacques ne demandait pas.
Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois.
Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au fond de la voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore.
Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les termes de high-life qu'elle employait et le mettait au courant d'une société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans conscience.
—Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant la possibilité de l'oubli.
—Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours mienne!...
Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans une pensée commune: la destruction de leur sexe.
Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait sa sœur, dont les espérances allaient bien au delà de l'atelier rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin.
Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après Dieu, un être à son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla, bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet, il tressauta en criant, épouvanté:
—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?...
Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux.
—Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en fléchissant le genou.
Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes vernies à ses courtes boucles brunes.
—Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!...
—Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner?
Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par besoin d'apaisement que par amour vis-à-vis de la sinistre courtisane.
Il s'habitua au déguisement nocturne, ne pensant pas qu'une robe fût indispensable à Raoule de Vénérande.
Ayant une idée fort vague de la haute, selon l'expression si souvent répétée de sa sœur, il ne songeait pas du tout aux efforts d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur de son hôtel sans qu'on la remarquât.
Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord de son chapeau, non sans l'examiner attentivement.
—Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule. Pourriez-vous me donner du feu?
Raoule avait reconnu de Raittolbe.
—Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des femmes de chambre, mon cher?
—Et vous? riposta l'ex-officier très piqué.
—Cela ne vous regarde pas, je suppose.
—Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements d'une femme que je respecte infiniment. Mlle de Vénérande a sa chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des explications en attendant les vôtres. Le minois de Mlle Jeanne m'a conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour?