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Nanon / La bibliothèque précieuse

Chapter 15: XV
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About This Book

The narrator recounts her impoverished childhood in a rural household after early orphanhood, raised by an elderly relative and a nearby woman who teaches domestic skills. She describes everyday labor, the awakening of self-respect when given responsibility for an animal, and small domestic triumphs that change her sense of self. Village life, scarcity, seasonal rhythms, and communal tensions appear alongside intimate recollections, and the narrative alternates personal memory with observations of rural customs and episodes of collective unrest shaping her coming of age.

À peine arrivés à Limoges, ils coururent chez M. Costejoux; ils le trouvèrent très agité.

— Citoyens, leur dit-il d'un ton brusque et sans leur faire le bon accueil accoutumé, je désire savoir, avant tout, quels sont vos sentiments politiques dans les terribles circonstances où nous nous trouvons.

— Je ne vous demande pas quels sont à présent les vôtres, répondit Émilien; mais, comme je venais pour vous dire les miens, je vais le faire sans savoir si vous les approuverez. Je veux être soldat et ne pas servir d'autre cause que celle du salut de mon pays et de la révolution, je viens m'engager à vous demander votre protection pour ma soeur.

— Protection! qui peut promettre protection, et que parlez-vous de vous engager, quand la levée en masse est décrétée? nous en sommes tous.

— Je l'ignorais; eh bien, je m'applaudis d'être prêt à marcher.

— Mais vos parents? …

— Je ne sais plus rien d'eux, et j'ai refusé tout secours qu'ils eussent voulu me donner.

— Pour les rejoindre?

— Je ne dis pas, je n'ai pas dit cela.

— Vous le niez?

— Je vous prie de ne pas m'interroger davantage. Il vous suffit de connaître mes sentiments et la résolution que j'apporte ici. S'il dépend de vous de hâter mon incorporation dans un régiment qui soit mis tout de suite en campagne, je vous supplie de le faire.

— Malheureux enfant! s'écria M. Costejoux, vous me trompez! Vous vous jouez des plus nobles sentiments et vous abusez de ma folle confiance! Vous voulez déserter et passer à l'ennemi. Tenez! voici la preuve!

Et il lui mit sous les yeux une lettre signée _marquis de Franqueville, _qui était adressée à. M. Prémel et qui portait ceci en substance:

«Puisque mon fils Émilien veut venir me rejoindre et que sa fuite présente, vu le manque d'argent et les tyranniques soupçons des autorités, des difficultés trop considérables, conseillez-lui de s'engager comme volontaire de la République et de faire comme tant d'autres fils de bonne famille qui trouvent à l'armée le moyen de déserter.»

— C'est une infamie! s'écria Émilien hors de lui; jamais mon père ne m'a écrit cela!

— C'est pourtant son écriture, reprit M. Costejoux. Voyez! Pouvez- vous me jurer sur l'honneur qu'elle est contrefaite?

Émilien hésita, il avait si peu vu l'écriture de son père! Il n'en avait aucun spécimen.

— Je ne puis, dit-il; mais je jure sur ce qu'il y a de plus sacré que je n'ai jamais consenti à me déshonorer et que, si mon père m'en a cru capable, c'est sur un mensonge impudent de Prémel.

Il parlait avec tant de chaleur et de fierté, que M. Costejoux, après l'avoir bien regardé dans les yeux sans pouvoir les lui faire baisser, lui dit brusquement:

— C'est possible, mais que sais-je? Vous êtes, depuis ce matin, décrété d'arrestation par le tribunal révolutionnaire de la province; Prémel est en prison, on le soupçonnait depuis longtemps d'entretenir des intelligences avec ses anciens maîtres. On a saisi tous ses papiers et cette lettre est une des premières qui me soient tombées dans la main en ouvrant le dossier. Elle vous condamne, si elle est authentique, et elle l'est, car voici beaucoup d'autres lettres et papiers d'affaires qui semblent l'établir autant que possible. D'ailleurs, les procès de cette nature sont trop vite expédiés pour que l'on consulte les experts. Il ne vous reste qu'un parti à prendre si, comme je le désire, vous êtes innocent: c'est de protester, et de prouver, si cela vous est possible, que vous n'avez jamais autorisé Prémel à faire acte de soumission de votre part à votre père.

— Je le prouverai! M. le prieur sait que je n'ai pas voulu répondre à l'invitation d'émigrer.

— Vous n'avez pas voulu répondre, donc vous n'avez pas refusé?

— Le prieur…

— Dites le citoyen Fructueux. Il n'y a plus de prieur, il n'y a plus de prêtres.

— Comme il vous plaira! le citoyen Fructueux vous dira…

— Il ne me dira rien, on ne prendra pas le temps de l'appeler, et, dans son intérêt, je vous conseille de ne pas faire penser à lui. Dans trois jours, vous serez absous ou condamné.

— À mort?

— Ou à la détention jusqu'à la paix, selon que vous serez reconnu plus ou moins coupable.

— Plus ou moins? c'est vous, mon ancien ami, qui n'admettez pas la possibilité de mon innocence? ou bien c'est vous, avocat, qui me déclarez d'avance qu'on ne l'admettra pas?

M. Costejoux s'essuya le front avec un mouvement de colère. Ses yeux lançaient des éclairs; puis il pâlit et, s'asseyant comme un homme brisé:

— Jeune homme, dit-il, j'ai une mission terrible à remplir. Il n'y a pas ici d'ami, il n'y a plus d'avocat. Je suis devenu un inquisiteur et un juge. Oui, moi, girondin l'an passé, quand je quittai ma province avec des illusions de l'inexpérience, je suis devenu ce que tout vrai patriote est forcé d'être. J'ai vu l'incapacité politique des meilleurs modérés et l'infâme trahison du plus grand nombre. Ceux qu'on a sacrifiés ont payé pour ceux qui ont allumé la guerre civile dans les provinces. Ils étaient un obstacle à_ _l'autorité des hommes qui ont juré de sauver la patrie, il a fallu le briser. Il a fallu mettre sous les pieds toute pitié, toute affection, tout remords. Il a fallu tuer des femmes, des enfants… Je vous dis qu'il l'a fallu! … — Et en parlant ainsi, il mordait son mouchoir. — Je vous dis qu'il le faut encore. Si vous avez seulement hésité un instant entre votre père et la République, vous êtes perdu et je ne puis vous sauver.

— Je n'ai pas hésité un seul instant; mais, si on refuse de me croire et qu'on m'empêche de le prouver, je suis perdu en effet. Eh bien, monsieur, soit! je suis prêt à mourir. Je suis bien jeune, mais je sens bien que je suis venu dans un temps où l'on ne tient pas à la vie. Je mourrai sans faiblesse, puis-je espérer que ma soeur et mes amis? …

— Ne parlez pas d'eux, ne prononcez pas leur nom, ne rappelez à personne qu'ils existent. Aucune dénonciation venant de votre commune n'a été faite contre eux. Qu'ils restent où ils sont et se fassent oublier!

— Le conseil que vous me donnez et que je suivrai, n'en doutez pas, me prouve que vous ferez votre possible pour les sauver et je vous en remercie. Je ne vous demande rien pour moi, faites-moi conduire en prison. J'irai avec une seule amertume, celle de voir que vous avez douté de moi.

M. Costejoux paraissait ébranlé. Dumont se jeta à ses pieds, protestant de l'innocence et du patriotisme d'Émilien et suppliant l'ancien ami de le sauver.

— Je ne le puis, répondit M. Costejoux. Songez à vous-même.

— Je n'y songerai pas, merci! reprit Dumont, je suis un vieux homme; qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, et, puisque vous ne pouvez rien pour mon jeune maître, faites que je sois accusé, enfermé et, s'il le faut, guillotiné avec lui.

— Taisez-vous, malheureux! s'écria M. Costejoux. Il y a des gens capables de vous prendre au mot.

— Oui, tais-toi, Dumont, dit Émilien en l'embrassant. Tu n'as pas le droit de mourir. Je te fais mon héritier, je te lègue ma soeur!

Et il ajouta en allant tout droit à M. Costejoux:

— Finissons-en, monsieur, faites-moi arrêter, puisque, selon vous, je suis un menteur et un lâche.

— Vous a-t-on vu entrer ici? dit l'avocat avec impatience.

— Nous ne sommes point venus en secret, répondit Émilien. Tout le monde a pu nous voir.

— Avez-vous parlé à quelqu'un?

— Nous n'avons rencontré aucune figure de connaissance, nous n'avons rien eu à dire.

— Vous êtes-vous _nommés _au familier qui vous a introduits dans mon cabinet?

— Nous ne savons de qui vous parlez; votre domestique nous connaît et nous a fait entrer sans nous demander nos noms.

— Eh bien, partez, dit M. Costejoux en ouvrant une porte dérobée que cachaient des rayons de bibliothèque. Quittez la ville sans dire un mot, sans vous arrêter nulle part. Je ne vous cache pas que, si vous êtes pris, je payerai de ma tête l'évasion que je vous procure. Mais c'est moi qui vous ai mandés ici, où je voulais vous parler de mes affaires, j'ignorais les charges qui pèsent sur vous. Il ne sera pas dit que je vous aurai attirés dans un guet- apens. Partez!

XII

Sans dire un mot, sans remercier, Émilien prit le bras de Dumont et l'entraîna dans l'escalier; il traversa avec lui la rue et le mit dans le chemin par où ils étaient venus, en lui disant:

— Marche devant sans te presser et sans te retourner. Ne t'arrête nulle part, n'aie pas l'air de m'attendre. J'ai encore un mot à dire à M. Costejoux, je te rejoindrai par la traverse; mais n'attends pas, ou nous sommes perdus tous deux. Si tu ne me vois pas en route, tu me retrouveras plus loin.

Dumont obéit sans comprendre; mais, quand il eut fait une demi- lieue, l'inquiétude le prit, Émilien ne revenait pas. Il se dit que, connaissant les chemins mieux que lui, il l'avait devancé. Il marcha encore. Quand il eut gagné la première étape, il voulut attendre, mais il était observé par des allants et venants, et, craignant de donner l'éveil, il poursuivit son chemin et se reposa dans un bois. Il arriva le lendemain au moutier, doublant le pas dans l'espoir d'y trouver son maître. Hélas, il n'y était pas et nous l'attendîmes en vain. Il avait voulu sauver son vieux domestique; mais il n'avait pas voulu compromettre M. Costejoux, il était retourné chez lui et, rentrant par l'escalier dérobé, il lui avait dit:

— Puisque je suis accusé, je viens me livrer.

Il allait ajouter: «Je vous remercie et ne veux pas vous perdre», lorsqu'un regard expressif de M. Costejoux, qui était en train d'écrire, l'avertit qu'il ne fallait rien dire de plus. La porte de l'antichambre était ouverte, et un homme en carmagnole de drap fin et en bonnet rouge, avec une écharpe autour du corps, parut aussitôt sur le seuil, traînant un grand sabre et fixant sur lui des yeux de vautour qui va fondre sur une alouette.

D'abord Émilien ne le reconnut pas, mais cet homme parla et dit d'une voix retentissante:

— Ah! le voilà! Nous n'aurons pas la peine de l'envoyer chercher!

Alors, Émilien le reconnut: c'était le frère Pamphile, l'ancien moine de Valcreux, celui qui avait fait mettre le frère Fructueux au cachot pour refus de complicité et d'adhésion aux miracles projetés, celui qu'il avait qualifié, devant nous, d'ambitieux capable de tout, celui qui haïssait le plus Émilien. Il était membre du tribunal révolutionnaire de Limoges et avait la haute main sur ses décisions comme l'inquisiteur le plus habile et le sans-culotte le plus implacable.

Tout aussitôt il procéda à son interrogatoire dans le cabinet de M. Costejoux, Émilien fut pris d'un tel dégoût, qu'il refusa de lui répondre et fut sur-le-champ envoyé en prison sous escorte de sans-culottes armés de piques, qui allaient criant par les rues:

— En voilà encore un de pris! voilà un aristocrate qui voulait déserter à l'ennemi et qui va passer par la _frontière de Monte à regret! _Quelques ouvriers criaient: «Vive la guillotine!» et insultaient le pauvre enfant. Le plus grand nombre faisait semblant de ne pas entendre. On avait toutes les peurs à la fois, celle de la république et celle de la réaction; car, si les nobles étaient en fuite, il y avait là des bourgeois modérés en grand nombre, qui laissaient faire, mais dont les regards semblaient prendre note des faits afin d'en châtier les auteurs quand ils redeviendraient les plus forts.

Quand Dumont nous raconta les choses dont il avait été témoin, s'étonnant de ne pas voir revenir Émilien, je compris tout de suite qu'il était retourné se livrer et je le jugeai perdu. Mais je n'eus pas le chagrin que j'aurais dû avoir ou plutôt je ne me donnai pas le temps de le ressentir. Il faut croire que j'avais déjà cet esprit de résolution que j'ai toujours eu depuis dans les situations critiques, car la pensée de le délivrer me vint tout de suite. C'était une pensée folle; mais je ne me dis pas cela. Je la jugeai bonne, et il se fit dans mon cerveau comme une protestation aveugle, obstinée contre l'impossible. Je ne voulus en parler à personne. Je ne voulus risquer que moi, mais me risquer absolument et sans souci de moi-même. Je fis, dans la nuit, un petit paquet de quelques hardes, je pris tout le peu d'argent que je possédais, j'écrivis un mot à M. le prieur pour lui dire de ne pas être inquiet de moi et de faire croire qu'il m'avait envoyée en commission quelque part. J'allai sans bruit poser ce billet sous sa porte, je gagnai le dehors par les brèches, et, quand le jour parut, j'étais déjà loin sur la route de Limoges.

Je n'avais jamais eu occasion de marcher si loin; mais, du haut des plateaux, j'avais si souvent regardé le pays, que je connaissais tous les clochers, tous les villages par leurs noms, tous les chemins, leur direction et leurs croisements. Enfin, je savais un peu de géographie et celle de notre province assez bien pour m'orienter et ne pas perdre mon temps à faire des questions ou à m'égarer. Pour plus de sûreté d'ailleurs, j'avais dans la nuit calqué sur une carte tout le pays que j'avais à parcourir.

Il fallait deux grands jours de marche pour gagner Limoges et il ne fallait pas espérer de trouver de patache ou de berline sur les routes. On n'en voyait plus. Les chevaux et les voitures avaient été mis en réquisition pour le service des armées, et les fripons, qui confisquaient pour leur compte sous prétexte de patriotisme, avaient achevé de mettre tout le monde à pied. Il faisait beau. Je couchai dehors dans des meules de paille pour économiser mon argent et ne pas attirer l'attention sur moi. Je mangeai le pain et le fromage que j'avais apportés dans un petit panier. Je mis sur moi ma capeline et je dormis très bien. J'avais fait la journée de marche d'un homme.

Avant le jour, je m'éveillai. Je mangeai encore un peu, après m'être lavé les pieds dans un ruisselet qui avait l'eau bien claire. Je m'assurai que je n'avais aucune blessure bien que je fisse route sans bas ni souliers, et que je pouvais bien, quoique lasse, fournir ma seconde étape; alors, je priai Dieu de m'assister et me remis en chemin.

J'arrivai le soir sans retard ni accident à Limoges et je demandai la maison de M. Costejoux que je découvris sans peine. J'y entrai résolument et demandait à lui parler. On me répondit qu'il était à table et qu'on ne voulait pas le déranger.

Je repris avec aplomb qu'un patriote comme lui était toujours prêt à écouter un _enfant du peuple, _et que je demandais qu'on lui rapportât mes paroles. Un moment après, on me fit monter dans la salle à manger, où je faillis perdre contenance en le voyant au milieu d'une demi-douzaine d'hommes à figures plus ou moins sinistres qui sortaient de table, un ou deux allumant des pipes, ce qui, dans ce temps-là, était réputé grossier. La parole que le domestique avait transmise de ma part attirait l'attention sur moi. On me regardait en ricanant, et l'un de ces hommes me posa sur la joue une grande main velue qui me fit peur. Mais j'avais à jouer un rôle et je cachai mon dégoût. Je fis, des yeux, l'inspection de tout ce monde. Je n'y connaissais personne, ce qui me rassura entièrement. Personne ne pouvait me connaître.

J'ignorais le danger de rencontrer l'odieux frère Pamphile, puisque Dumont ne l'avait point vu et ne savait rien de sa conversion au sans-culottisme. Par bonheur, il ne se trouvait pas là, et je me mis à chercher M. Costejoux, qui se tenait vers le poêle, le dos tourné.

Il fit un mouvement et me vit. Je n'oublierai jamais le regard qu'il me lança; que de paroles à la fois il y avait dans ce regard! Je les compris toutes, je m'approchai de lui et lui dis avec aplomb, en reprenant le langage de paysanne que je n'avais eu garde d'oublier, mais en l'accentuant de l'affectation révolutionnaire:

— C'est-i toi, le citoyen Costejoux?

Il fut surpris sans doute de ma pénétration et de mon habileté à ne pas le compromettre, mais il n'en fit rien paraître:

— C'est moi, répondit-il; mais toi, qui es-tu, jeune citoyenne, et que me veux-tu?

Je lui répondis, en me donnant un faux nom et en lui parlant d'une localité qui n'était pas la mienne, que j'avais ouï-dire qu'il cherchait une servante pour sa mère et que je venais me présenter.

— C'est bien, répondit-il. Ma mère est à la campagne, mais je sais ce qu'il lui faut et je t'interrogerai plus tard. Va-t'en souper en attendant.

Il dit un mot à son _familier, _qui, malgré l'égalité, me conduisit à la cuisine. Là, je ne dis mot, sinon pour remercier des mets que l'on plaçait devant moi et je me gardai de faire aucune question, craignant qu'on ne m'en fît auxquelles j'aurais été forcée de répondre par des mensonges invraisemblables. Je mangeai vite et m'assis dans le coin de la cheminée, fermant les yeux comme une personne fatiguée et assoupie, pour me faire oublier. Que de choses pourtant j'aurais voulu savoir! Émilien était peut-être déjà jugé, peut-être déjà mort. Je me disais:

— Si j'arrive trop tard, ce n'est pas ma faute et Dieu me fera la grâce de me réunir à lui, en me faisant vite mourir de chagrin. En attendant, il faut que je me tienne bien éveillée et que je ne sente pas la fatigue.

On dit que le feu repose et je crois que cela est vrai. Je me chauffais comme un chien qui revient de la chasse. J'avais fait plus de vingt lieues à pied et nu-pieds en deux jours, et je n'avais que dix-huit ans.

J'écoutais tout sans en avoir l'air, et je craignais, à chaque instant, de voir entrer le second domestique de M. Costejoux, celui qui tenait son écurie et qui, l'ayant accompagné souvent à Valcreux, me connaissait bien. Je me tenais prête à inventer quelque chose pour qu'il entrât dans mes projets. Je ne doutais de rien. Je ne me méfiais d'aucune personne ayant connu Émilien. Il me paraissait impossible que, l'ayant connu, on voulut le perdre.

Le domestique en question ne parut pas, et dans les mots que les gens de la maison échangeaient avec des allants et venants, je ne pus rien apprendre de ce qui m'intéressait le plus. Je saisis seulement la situation de M. Costejoux envoyé dans son département pour assister les délégués de Paris et forcé de leur présenter les patriotes résolus à tout, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus fou ou de plus méchant dans la ville. C'est triste à avouer, mais, dans ce moment-là, c'était la lie qui remontait en dessus et les gens de bien manquaient de courage pour servir la révolution. On avait tué et emprisonné trop de modérés. L'action était toute dans les mains, je ne dirai pas des fanatiques, mais des bandits errants de ville en ville ou des ouvriers paresseux et ivrognes. Servir la Terreur était devenu un état, un refuge contre la misère pour les uns, un moyen de voler et d'assassiner pour les autres. C'était là le grand mal de la République et ça a été la cause de sa fin.

Les gens de M. Costejoux ne cachaient pas trop, quand ils étaient entre eux, leur mépris et leur dégoût pour les hommes qu'il se voyait entraîné à faire asseoir à sa table, et ils se trouvaient humiliés de servir le citoyen Piphaigne, boucher féroce qui parlait de mener les aristocrates à l'abattoir, l'épicier Boudenfle, qui se croyait un petit Marat et demandait six cents têtes dans le district; l'huissier Carabit, qui faisait métier de dénoncer les suspects et qui s'appropriait leur argent et leurs nippes 1.

1. Inutile de dire qu'on chercherait vainement ces noms dans les souvenirs des habitants. Nanon a dû les changer en écrivant ses Mémoires.

Enfin, au bout d'une heure, je fus appelée dans le cabinet de M. Costejoux et je l'y trouvai seul. Il s'enferma dès que je fus entrée, puis il me dit:

— Que viens-tu faire ici? tu veux donc perdre le prieur et Louise?

— Je veux sauver Émilien, répondis-je.

— Tu es folle!

— Non, je le sauverai!

Je disais cela avec la mort dans l'âme et avec une sueur froide dans tout le corps; mais je voulais forcer M. Costejoux à me dire tout de suite s'il était encore vivant.

— Tu ne sais donc pas, reprit-il, qu'il est condamné?

— À la prison jusqu'à la paix? repris-je, résolue à tout savoir.

— Oui, jusqu'à la paix, ou jusqu'à ce qu'on se décide à exterminer tous les suspects.

Je respirai, j'avais du temps devant moi.

— Qui donc l'a désigné comme suspect? repris-je; n'étiez-vous point à son jugement, vous qui le connaissez?

— Cette infâme canaille de Prémel a cru se sauver en l'accusant. Il s'est vanté d'avoir entretenu avec le marquis de Franqueville une correspondance à l'effet d'avoir des preuves contre lui et sa famille, et il a prétendu qu'Émilien lui avait écrit son intention d'émigrer, dans une lettre qu'il n'a pu cependant produire, et qui, malgré son affirmation, ne s'est pas trouvée au dossier. J'espérais l'emporter sur lui par mon témoignage, mais l'ex- religieux Pamphile était là; il déteste Émilien, il a dit le connaître pour un royaliste et un dévot. Il voulait qu'on le condamnât à mort séance tenante et il s'en est fallu de peu qu'il ne fût écouté. J'ai amené une diversion en rejetant tout l'odieux de l'affaire sur Prémel, qui a été condamné à la déportation. Je n'ai pu sauver que la tête d'Émilien… jusqu'à nouvel ordre.

J'écoutais chaque parole de M. Costejoux sans m'abandonner à aucune émotion, et j'observais le changement de sa physionomie et de son accent. Il avait beaucoup souffert, cela était évident, depuis qu'il avait changé son point de vue politique. Il avait sincèrement adopté une conviction et un rôle qui pouvaient répondre à ses principes de patriotisme, mais qui étaient antipathiques à son caractère confiant et généreux. Je l'étudiais pour savoir jusqu'à quel point je pouvais compter sur lui. Dans ce moment, il me sembla qu'il était tout disposé à me seconder.

— Ne parlez pas de _nouvel ordre, _lui dis-je, il faut que vous réussissiez à délivrer Émilien tout de suite.

— Voilà où tu déraisonnes, répondit-il vivement. Cela m'est impossible, puisque son jugement a été rendu suivant les formes ordonnées par la République.

— Mais c'est un mauvais jugement, rendu trop vite et sans preuves!
Je sais qu'on peut appeler d'un jugement.

— Tu sais, je le vois, quelque chose du passé: mais le passé n'est plus. On n'appelle pas d'un jugement rendu par les tribunaux révolutionnaires.

— Alors, qu'est-ce qu'on fait pour sauver ses amis innocents? Qu'est-ce que vous allez faire, vous, pour délivrer ce jeune homme que vous estimez, que vous aimez, et qui est venu se livrer parce que vous lui avez dit: «Il y va de ma tête si l'on sait que je vous fais évader?»

— Je ne peux rien faire quant à présent, qu'une chose qui ne te satisfera pas, mais qui a son importance. Je peux, du moins je l'espère, le faire transférer dans une autre prison, c'est-à-dire dans une autre ville. Ici, sous l'oeil de Pamphile qui est une vipère et de Piphaigne qui est un tigre, il court de grands risques. Ailleurs, n'étant connu de personne, il sera peut-être oublié jusqu'à la paix.

— La paix! quand donc? il paraît que nous sommes battus partout! les aristocrates espèrent, dit-on, que l'ennemi aura le dessus et délivrera tous les prisonniers que vous faites. C'est peut-être imprudent à vous de rendre tant de gens malheureux et désespérés; cela sera cause que beaucoup d'autres appelleront et désireront la victoire des étrangers.

Je disais des choses imprudentes. Je m'en avisai en voyant les lèvres de l'avocat pâlir et trembler de colère.

— Prends garde, petite _amoureuse, _s'écria-t-il avec aigreur, tu te trahis et tu accuses ton bien-aimé!

Je me sentis offensée.

— Je ne suis point une amoureuse, lui dis-je avec force; je n'ai pas l'âge de l'amour et je suis un coeur honnête. Ne m'insultez pas, je suis assez en peine, je fais ce que je ferais pour sa soeur, pour M. le prieur, pour vous, si vous étiez dans le danger… et vous y serez peut-être comme les autres! Les sans- culottes ne vous trouveront peut-être pas assez méchant — ou bien les aristocrates reviendront les plus forts et je serai peut-être là, autour de votre prison, cherchant à vous faire sauver. Est-ce que vous croyez que je me tiendrais tranquille si vous tombiez dans le malheur?

Il me regarda avec beaucoup d'étonnement et dit entre ses dents un mot que je ne compris pas tout de suite, mais que je commentai plus tard, nature d'héroïne! — Il me prit la main et la regarda, puis la retourna pour voir le dedans, comme font les diseurs de bonne aventure.

— Tu vivras! dit-il, tu accompliras ton oeuvre dans la vie: je ne sais laquelle, mais ce que tu auras voulu, tu le verras réalisé. Moi, j'ai moins de chance. Vois cette ligne; j'ai trente-cinq ans, je n'atteindrai pas la cinquantaine; vivrai-je assez pour voir le triomphe définitif de la République? Je n'en demande pas davantage.

— Voilà que vous croyez à la sorcellerie, monsieur Costejoux, vous qui ne croyez pas en Dieu? Eh bien, dites-moi si Émilien vivra. C'est peut-être écrit dans ma main.

— Je vois que tu feras une grande maladie… ou que tu auras un grand chagrin; — c'est peut-être…

— Non! vous n'y connaissez rien! vous avez dit que je réussirai dans ma volonté, et ma volonté est qu'il ne meure pas. Allons! à présent il faut m'aider.

— T'aider? et si, sans être coupable de projets de désertion, il se laisse entraîner par l'exemple de sa famille?

— Ah! voilà que vous ne croyez plus en lui! vous êtes devenu soupçonneux!

— Oui, on est forcé de se méfier de son ombre, et presque de soi- même, quand on a mis la main sur le réseau de trahisons et de lâches faiblesses qui enlace cette malheureuse République!

— Plus vous donnerez la peur, plus il y aura de poltrons.

— Tu es brave, toi, et pourtant, tu peux trahir aussi, par amour… pardonne-moi, par amitié! Quel âge as-tu donc?

— Dix-huit ans aux muscadettes.

— Dans deux mois! tu me rappelles la campagne, ces bonnes petites prunes vertes, le temps où je montais sur les arbres. Que tout cela est loin!… Moi qui avais rêvé de me retirer des affaires, de me marier, d'arranger le moutier, d'y avoir un joli logement, de couvrir le reste de chèvrefeuilles et de clématites, d'élever des moutons, de devenir paysan, de vivre au milieu de vous… C'était une illusion! Cette République qui paraissait conquise! Tout est à reprendre par la base, et nous mourrons peut-être à la peine! Allons, va-t'en dormir, tu dois être bien lasse.

— Où dormir?

— Dans un cabinet auprès de la chambre que ma mère occupe quand elle vient ici; j'ai prévenu Laurian. Tu n'as qu'un étage à monter.

— Laurian, qui venait avec vous au moutier? Je ne l'ai point vu ici.

— Il était ce soir en commission. Il est rentré, je l'ai prévenu. Lui seul te connaît. Il ne dira rien, ne lui parle pas. Tu partiras demain, ou, si tu es trop fatiguée, tu ne sortiras pas de l'appartement de ma mère. Tu pourrais rencontrer Pamphile dans la maison, et je sais qu'il t'en veut.

— Je ne partirai pas demain; vous ne m'avez pas assez promis. Je veux vous parler encore.

— Il n'est pas sûr que j'aie le temps comme aujourd'hui. D'ailleurs, je n'ai rien à te promettre. Tu sais bien que je ferai tout ce qui sera humainement possible pour ce pauvre enfant.

— Voilà enfin une bonne parole, lui dis-je en baisant sa main avec ardeur.

Il me regarda encore avec son air étonné.

— Sais-tu, me dit-il, que tu étais laide et que tu deviens jolie?

— Eh bien, mon Dieu, qu'est-ce que cela fait?

— Cela fait qu'en courant ainsi toute seule les chemins et les aventures, tu t'exposes à toute sorte de dangers que tu ne prévois pas. Au moins tu seras en sûreté ici. Bonsoir. J'ai à travailler la moitié de la nuit et il me faut être debout avant le jour.

— Vous ne dormez donc plus?

— Qui est-ce qui dort en France à l'heure qu'il est?

— Moi. Je vas dormir: vous m'avez donné de l'espoir.

— N'en aie pas trop et sois prudente.

— Je le serai! Dieu soit avec vous.

Je le quittai, je trouvai Laurian dans le corridor. Il m'attendait; mais il ne me dit pas un mot, il ne me regarda pas, il monta l'escalier et je le suivis. Il me donna le flambeau qu'il tenait et une clef en me montrant une porte. Puis il me tourna le dos et redescendit sans bruit. Ah! c'était bien la Terreur! Je ne l'avais pas encore vue de si près, mon coeur se serra.

J'étais si lasse, que je m'en voulais de me sentir vaincue et comme incapable de veiller une minute de plus.

— Mon Dieu, me disais-je en tombant sur le lit, n'ai-je pas plus de force que cela? J'ai cru que je pourrais faire l'impossible, et voilà que je succombe à la première fatigue!

Je m'endormis en me disant pour me consoler:

— Bah! c'est comme cela au commencement; je m'y habituerai.

Je dormis sans savoir où j'étais, et, quand je m'éveillai avec le jour, j'eus de la peine à me reconnaître. Ma première pensée fut de regarder mes pieds; pas de blessure, pas d'enflure. Je les lavai et les chaussai avec soin; je me souvenais d'avoir craint de n'être pas bonne marcheuse, un jour que mon cousin Jacques avait raillé la petitesse de mes pieds et de mes mains, disant que j'avais des pattes de cigale et non de femme. Je lui avais répondu:

— Les cigales ont de bonnes jambes et sautent mieux que tu ne marches.

La Mariotte avait dit:

— Elle a raison; on peut être mal partagé comme elle, et marcher aussi bien qu'avec de beaux grands pieds; l'important, c'est qu'ils soient bons.

J'avais donc de bons pieds, j'en étais contente. Je ne me sentais plus lasse. J'étais prête à faire le tour de la France pour suivre Émilien.

Mais lui! comme il devait être triste et malade de se voir enfermé! Avait-il de quoi manger, de quoi changer, de quoi dormir? Je ne voulus pas y penser, cela me donnait comme une défaillance. J'étais dans une petite soupente avec une croisée ouvrant sur le toit. Je ne pouvais pas y grimper, je ne voyais que le ciel. Je regardai la porte par laquelle j'étais entrée, elle était fermée en dehors. Moi aussi, j'étais en prison. M. Costejoux me cachait, c'était pour mon bien. Je patientai.

XIII

Vers six heures du matin, on frappa à une autre porte. Je répondis qu'on pouvait entrer, et je vis Laurian qui me fit un signe. Je le suivis dans une chambre très belle qui tenait à la mienne et qui était celle de madame Costejoux la mère. Il me montra sur la table un déjeuner très bon et puis la fenêtre fermée de persiennes à jour, comme pour me dire que je pouvais regarder mais qu'il ne fallait pas ouvrir; et il s'en alla comme la veille, sans parler, m'enfermant et retirant la clef.

Quand j'eus mangé, je regardai la rue. C'était la première ville que je voyais, et c'était le beau quartier; mais le moutier était plus beau et mieux bâti. Je trouvai toutes ces maisons petites, noires et tristes. Pour tristes, elles l'étaient en effet. C'était des maisons bourgeoises, dont tous les propriétaires s'en étaient allés à la campagne. Il n'y restait que des domestiques qui sortaient comme en cachette et rentraient sans se parler dans la rue. On y faisait des visites domiciliaires. Je vis un groupe de gens en bonnets rouges à grosses cocardes, entrer dans une des plus belles, faire ouvrir les fenêtres, aller et venir. Leurs voix venaient jusqu'à moi; elles semblaient commander et menacer. J'entendis aussi comme des portes enfoncées et des meubles brisés. Une vieille gardienne s'emporta et cria des reproches d'une voix cassée. On cria plus haut qu'elle, et on l'emmena pour la conduire en prison. On emportait des cartons, des coffres et des liasses de papiers. Les gens des boutiques ricanaient d'un air bête et craintif, les passants n'interrogeaient pas et ne s'arrêtaient pas. La peur avait frappé tout le monde d'indifférence et de stupidité.

Je comprenais tout ce que je voyais et j'étais indignée. Je me demandais pourquoi M. Costejoux, qui devait voir aussi cela, ne s'opposait pas à ces vexations, à ces violences, à ces insultes envers une femme en cheveux blancs qui disputait le bien de ses maîtres à des bandits. Et les maîtres! pourquoi n'étaient-ils pas là? Pourquoi toute une ville se laissait-elle envahir et dépouiller par une poignée de malfaiteurs? On prit ailleurs du linge et de l'argenterie. On tua un pauvre chien qui voulait défendre son logis. Les vieillards et les animaux domestiques avaient-ils donc seuls du courage?

J'étais en colère quand je revis M. Costejoux, qui, sur le midi, monta dans la chambre où j'étais. Je ne pus me tenir de le lui dire.

— Oui, répondit-il, tout cela est injuste et repoussant. C'est le peuple avili qui se venge d'une manière vile.

— Non, non! m'écriai-je, ce n'est pas le peuple! Le peuple est consterné, il est poltron, voilà tout son crime.

— Eh bien! tu mets la main sur la plaie. Il est poltron; donc, nous ne pouvons pas compter sur lui pour empêcher les aristocrates de nous livrer à l'ennemi. Nous ne trouvons plus que des bandits pour servir la bonne cause, on prend ce qu'on trouve.

— C'est bien malheureux! vous tournez dans une cage comme des oiseaux qu'on aurait enfermés avec des chats. Si vous cassez les barreaux vous trouverez le vautour qui vous attend; si vous restez en cage, les chats vous mangeront.

— C'est probable, et ce peuple pour qui nous travaillons, à qui nous sacrifions tout, nous regarde et ne nous aide pas. Tu l'as dit, il est poltron; j'ajoute qu'il est égoïste, à commencer par vous autres paysans, qui vous êtes jetés avec joie sur les terres que la Révolution vous donnait, et qu'il faut réquisitionner de force pour vous envoyer à la défense du territoire.

— C'est votre faute, vous nous scandalisez trop! et voyez ce qui arrive à Émilien! Il accourt pour se faire soldat et vous le jetez en prison. Croyez-vous que cela encouragera les autres? Voyons, dites-moi ce qu'on va faire de lui, vous devez le savoir.

— On va le conduire à Châteauroux, j'ai obtenu cela, c'est immense.

— Alors, c'est à Châteauroux que j'irai.

— Fais ce que tu voudras, je crois que tu entreprends l'impossible.

— Il ne faut pas dire cela à quelqu'un qui est décidé.

— Eh bien! essaye, risque ta vie pour lui, c'est ta volonté et ta destinée. Seulement, n'oublie pas une chose: c'est que, si tu échoues et que l'on découvre ta tentative, tu l'envoies sûrement à la mort, tu détruis la chance qu'il avait d'en être quitte pour la prison. Adieu, je ne puis rester davantage; voilà deux choses qui te sont nécessaires: un passeport, c'est-à-dire un certificat de civisme, et de l'argent.

— Merci pour le certificat, mais j'ai de l'argent plus qu'il ne m'en faut. Quand est-ce qu'on emmène Émilien?

— Demain matin; j'en fais transférer trois, parce qu'ici les prisons sont pleines. Je l'ai fait porter sur la liste des partants.

M. Costejoux me quitta brusquement en entendant sonner à la porte de sa maison. Je ne le revis plus. J'occupai le reste de ma journée à examiner une carte de Cassini, que je trouvai dans la chambre de madame Costejoux et que je gravai dans ma mémoire aussi bien que si je l'eusse calquée. Le soir venu, je dis à Laurian qui m'apportait mon souper, que je voulais retourner à Valcreux et que je le priais de laisser la porte d'en bas ouverte. Je lui promis de sortir sans être vue de personne. Je guettai le moment et je tins parole. J'étais venue de nuit, je partis de même, et les autres domestiques de la maison ne surent pas que j'y avais passé une nuit et un jour.

J'avais réfléchi à ce que je voulais faire. Rester dans la ville, au risque d'y rencontrer Pamphile, c'était compromettre le départ d'Émilien; mais retourner à Valcreux, c'était ne plus rien savoir et perdre sa trace. J'étais décidée à me rendre à Châteauroux. Je savais qu'il y avait une diligence et qu'elle partait le matin; j'avais écouté tout ce que j'avais pu saisir, la veille, dans la cuisine, j'avais pris note de tout. Je sortis de la ville avec ma cape grise sur la tête et mon paquet sous ma cape, et je marchai au hasard, jusqu'au moment où j'avisai une femme seule, assise devant sa porte. Je lui demandai le chemin de Paris. Elle me l'indiqua assez bien. J'en étais loin, j'y arrivai pourtant vite. Tout le monde était couché, rien ne bougeait dans le faubourg. C'était bien là que je devais attendre; mais à quelle heure passerait la diligence? C'est là que passerait, sans doute aussi, la voiture des prisonniers. Je ne voulais pas m'éloigner. J'avisai une église grande ouverte et sans lumière, pas même celle de la petite lampe qui brûle ordinairement dans le choeur. Je songeai à m'y réfugier, puisqu'elle semblait abandonnée. Je m'y glissai à tâtons et je me heurtai contre des marches sur lesquelles je tombai, très surprise de sentir avec mes mains que c'était de l'herbe. Comment avait-elle poussé là? L'église n'était point en ruine. J'entendis parler à voix basse et marcher avec précaution, comme si d'autres personnes s'y étaient réfugiées. Cela me fit peur. Je me retirai sans bruit, j'avais bien dormi la nuit précédente, je n'avais pas grand besoin de repos. Je marchai sur la route jusqu'à un taillis où je restai, attendant le jour, m'assoupissant quelquefois à force d'ennui, mais ne me laissant pas aller au sommeil, tant je craignais de manquer l'heure.

Enfin, j'entendis comme le trot de plusieurs chevaux et je courus voir ce que c'était. Je vis venir une grosse charrette couverte en manière de coche, escortée de quatre cavaliers qui étaient habillés en espèce de militaires, armés de sabres et de mousquetons. La route montait, ils se mirent au pas. Je sentis au battement de mon coeur que ce devait être l'escorte et la voiture des prisonniers. J'avais résolu de la laisser passer si je la voyais avant la diligence, mais l'espoir l'emporta sur la prudence, et j'allai droit à un des cavaliers pour lui demander, avec une feinte simplicité, si c'était la voiture publique pour Châteauroux.

— Sotte que tu es! répondit-il, tu ne vois pas que c'est le carrosse des aristocrates?

Je fis semblant de ne pas comprendre.

— Eh bien! repris-je, est-ce qu'en payant ce qu'il faut, on ne peut pas voyager dessus ou derrière?

Et j'ajoutai en prenant la bouche de son cheval:

— Ah! sans moi, votre bête perdait sa gourmette.

Je la rattachai pendant que la voiture passait, ce qui me permit de retenir le cavalier.

— Où vas-tu donc comme cela? me dit-il.

— Je vas en condition dans un pays que je ne connais pas. Faites- moi donc monter sur votre chariot!

— Tu n'es pas trop laide, toi! Est-ce que ça te fâche quand on te le dit?

— Mais non, répondis-je avec une effronterie d'autant mieux jouée que j'y portais plus d'innocence.

Il piqua son cheval et alla dire au conducteur de la voiture d'arrêter. Il échangea quelques mots avec lui, me fit monter sur la banquette qui servait de siège, et je l'entendis qui disait aux autres cavaliers:

— C'est une réquisition!

Et les autres de rire, et moi de trembler.

— N'importe, pensais-je, je suis là, je voyage avec Émilien, je saurai où il va, comment on le traite, et, si ces gens veulent m'insulter, je saurai bien prendre la fuite en quelque endroit favorable.

Le conducteur était un gros, à barbe grisonnante, le teint rouge, l'air doux. Il ne demandait qu'à causer. En moins d'une heure, je sus qu'il était le conducteur de la diligence, mais qu'on l'avait requis pour mener les prisonniers, et que c'était Baptiste, son neveu, premier garçon d'écurie, qui conduisait la diligence ce jour-là. Il ne savait pas le nom des prisonniers, cela lui était parfaitement égal.

— Moi, disait-il, la république, la monarchie, les blancs, les rouges, les tricolores, tout ça, je n'y comprends rien. Je connais mes chevaux et les auberges où l'eau-de-vie est bonne, il ne faut pas m'en demander plus. Quand le gouvernement me commande, je suis pour obéir. Avec moi, le plus fort, celui qui paye a toujours raison.

Je feignis d'admirer sa haute philosophie, et il parla à tort et à travers, de tout ce qui ne m'intéressait pas; mais j'écoutais quand même, et j'enregistrais dans ma mémoire les moindres détails sur le pays et les personnes. Entre autres choses, il me parla de son pays à lui. Il était du Berry, et d'un bourg appelé Crevant, dont je n'avais jamais entendu parler.

— Ah dame! disait-il, c'est un pays bien sauvage et, dans les terres, je suis sûr qu'il y a des gens qui n'ont jamais vu une ville, une grande route, une voiture à quatre roues. C'est tout châtaigniers et fougère, et on y peut faire une lieue et plus sans rencontrer seulement une chèvre. Ma foi, si j'étais resté chez nous, je serais plus tranquille que je ne suis. On ne s'inquiète pas de la république par là! On ne sait peut-être pas seulement qu'il y en a une. Mais c'est un pays de misère où on ne dépense rien parce qu'on ne gagne rien.

Je lui demandai de quel côté se trouvait ce désert. Il me fit une espèce d'itinéraire que je gravai dans ma tête, tout en ayant l'air de l'écouter par complaisance, et sans savoir s'il me serait utile d'être si bien renseignée; mais j'étais sur le qui-vive pour toute chose, me disant que toute chose pouvait me servir à un moment donné.

Je sus aussi de lui que les gens qui nous escortaient n'étaient point des gendarmes, mais des patriotes de la ville, qui faisaient volontairement plus d'un genre de corvées pour être _bien notés. _Encore des féroces qui avaient peur!

Je dus les quitter à Bessines, où on relaya pour changer de chevaux. J'avais fait mon possible pour apercevoir les prisonniers ou tout du moins pour entendre leurs voix. Ils étaient si bien enfermés, qu'à moins de me trahir, je ne pouvais m'assurer de rien. Malgré ma prudence, il paraît que ces cavaliers se méfièrent de moi ou qu'ils craignirent d'être blâmés, car ils me dirent qu'ils ne pouvaient me garder plus longtemps et que la diligence ne pouvant tarder à passer, je n'avais qu'à l'attendre. Je l'attendis plus d'une heure. Elle relaya aussi. Je mourais d'impatience, craignant de perdre la trace des prisonniers. J'abordai le conducteur, je l'appelai «citoyen Baptiste» et lui dis que son oncle m'avait autorisée à lui demander une place à côté de lui sur le siège, ce qu'il m'accorda sans peine. Je tenais à pouvoir causer avec quelqu'un. J'étais contente quand cette diligence fut enfin en route.

Pourtant, j'avais une inquiétude pour la suite de mon voyage. La manière dont on me regardait et me parlait était nouvelle pour moi, et je m'avisais enfin de l'inconvénient d'être une jeune fille toute seule sur les chemins. À Valcreux, où l'on me savait sage et retenue, personne ne m'avait fait souvenir que je n'étais plus une enfant, et je m'étais trop habituée à ne pas compter mes années. Je songeai à ce que M. Costejoux m'avait dit à ce sujet.

Je voyais enfin dans mon sexe un obstacle et des périls auxquels je n'avais jamais songé. La pudeur se révélait sous la forme de l'effroi. Dans un autre moment, j'aurais peut-être eu du plaisir en apprenant que j'étais devenue jolie. Dans ce moment-là, j'en étais désolée. La beauté attire toujours les regards, et j'aurais voulu me rendre invisible. Je roulai plusieurs projets dans ma tête: je m'arrêtai à celui de ne pas me montrer à Châteauroux sans m'être assuré une protection, et de retourner la chercher à Valcreux, dès que je me serais assurée de la présence d'Émilien dans le convoi.

Je dis le convoi, parce qu'une autre charrette fermée, débouchant d'un chemin, vint bientôt se placer devant nous, se hâtant de nous dépasser.

— Ah! me dit le conducteur Baptiste, voilà les mauvaises bêtes du bas pays que l'on mène joindre les autres. Il paraît que les prisons sont toutes remplies. On est bien sot dans notre pays de tant se gêner avec les aristocrates, quand on pourrait faire comme on fait à Nantes et à Lyon quand on en a trop.

— Qu'est-ce qu'on en fait donc?

— On tire dessus à mitraille ou on les noie comme des chiens.

— Et c'est bien fait, répondis-je, égarée et parlant au hasard.

Moi aussi, j'étais lâche, mais ce n'était pas pour moi que j'avais peur; car, si je n'eusse songé à ce que j'avais à faire, je crois que j'eusse sauté à la figure de ce Baptiste et que je l'eusse souffleté.

Je sus par lui que nous ne devions pas rejoindre le convoi et qu'il marcherait toute la nuit, tandis que nous la passerions à Argenton.

— La nuit! pensais-je, ah! si j'étais restée sur la première voiture, j'aurais peut-être pu profiter d'un moment, d'un accident.

Alors j'avais envie de descendre, de courir, je ne savais plus ce que je voulais. Je perdais la tête. J'avais fait trop de projets, j'étais épuisée. Il ne me venait plus rien de raisonnable dans l'esprit.

Je me recommandai à Dieu. Quand nous arrivâmes à Argenton à la nuit tombée, quelles furent ma surprise et ma joie de voir le convoi à la porte de l'auberge! on attendait des chevaux à revenir d'une autre course, et deux des cavaliers de l'escorte étaient allés pour en réquisitionner dans la ville. On disait qu'il n'y en avait plus un seul. Je regardai les deux cavaliers qui restaient. Celui qui m'avait traitée de _réquisition _n'y était pas. Les autres me remarquaient. Il y en avait un très méfiant qui me demanda si je connaissais quelque prisonnier dans le convoi. Ce n'était pas une question bien adroite. Je me méfiai à mon tour et je lui dis hardiment qu'une personne comme moi ne connaissait pas d'aristocrates.

J'entrai dans l'auberge pour n'avoir pas l'air d'examiner le convoi. Au bout d'un instant, les deux cavaliers y entrèrent aussi, conduisant un vieillard que je n'avais jamais vu, une vieille femme que je reconnus pour celle qu'on avait arrêtée, sous mes yeux, le matin, et un jeune homme que je ne voulus pas voir dans la crainte de me trahir; mais je n'avais pas besoin de le regarder, c'était lui, c'était Émilien, j'en étais sûre. Je me tournai vers la cheminée pour qu'il ne me vît pas. J'entendis qu'on lui servait à manger ainsi qu'aux autres. Je ne sais s'ils mangèrent, ils ne se disaient rien. Quand je me sentis bien sûre de moi, je me retournai et je le regardai pendant que personne n'y faisait attention. Il était très pâle et paraissait fatigué; mais il était calme. On eût dit qu'il voyageait pour ses affaires. Je repris courage, et, comme il eût pu se trahir en m'apercevant, je quittai l'auberge, résolue à dormir encore à la belle étoile plutôt que de coucher dans cette auberge pleine de gens grossiers qui me regardaient en ricanant.

Je quittai la route et marchai assez loin dans la nuit. On avait fini les moissons, il y avait partout des meules pour me servir de lit et de cachette. Seule, je n'avais plus peur. Résolue à m'en retourner chez nous pour mieux préparer mon oeuvre, dès le petit jour je me mis dans un chemin de traverse, en m'orientant par la ligne la plus droite sur Baunat et Chénérailles. Je ne fis point d'erreur. J'avais vu sur la carte qu'à vol d'oiseau, le moutier était à égale distance de Limoges et d'Argenton. J'arrivai sans accident chez nous, le lendemain soir.

XIV

Je racontai toutes mes aventures au prieur et je lui recommandai bien de se tenir coi, de se laisser oublier, de faire le mort, comme disait M. Costejoux. Je le suppliai de laisser ravager les terres plutôt que de se faire des ennemis. Il se moqua de moi, disant qu'il ne craignait personne et ferait son devoir envers son propriétaire, tant qu'il aurait un souffle de vie. Il parlait toujours de prudence aux autres et il en avait pour lui-même quand il fallait s'expliquer sur la politique; mais, au fond, il était très hardi de caractère et ne se gênait pas pour mettre les pillards dehors comme au temps où il était l'économe de la communauté. Cela faisait partie de ses habitudes, et cela le sauva des méchancetés qu'on eût pu lui faire. Les paysans méprisent ceux qui les craignent et se rendent toujours, du moins en théorie, au respect du droit.

Après bien des projets, je m'arrêtai à celui que j'avais entrevu durant mon voyage. Je demandai à Dumont qui connaissait les pays et les routes, s'il voulait se risquer avec moi, et il me reprocha d'avoir essayé quelque chose sans lui. Il approuva mon plan. Il alla au bourg le plus proche pour acheter un âne et des étoffes avec lesquelles, en travaillant la nuit, je me taillai un habillement de garçon. Je pris du linge, des marchandises de rechange et divers objets pour moi, pour Dumont, et surtout pour Émilien qui devait manquer de tout. Nous, nous manquions d'argent. Le prieur, qui, on s'en souvient, avait quelque chose à lui, nous ouvrit sa bourse, où je puisai moins qu'il ne l'eût voulu. Très avare dans les petites choses, il était très généreux dans les grandes. Pendant que je faisais mes préparatifs, Dumont, guidé par mes indications, s'en alla, sans faire semblant de rien, examiner ce pays de Crevant qui m'était resté dans l'esprit comme le meilleur refuge à notre portée, car ce n'était pas tout que de délivrer le prisonnier: on le chercherait, on le dénoncerait, on le livrerait; il ne fallait plus compter que sur le désert pour échapper aux recherches, et je ne trouvais rien d'assez sauvage dans nos alentours. D'ailleurs, Pamphile les connaissait trop.

Dumont revint me dire que l'endroit indiqué était, en effet, le meilleur possible et qu'il s'y était assuré un gîte pour Émilien en louant à bas prix une masure isolée dans un pays perdu. Ce n'était pas bien loin de chez nous, dix à douze heures de marche. Il ne fallait pas songer, disait-il en soupirant, à y manger du pain et à y boire du vin; mais on pouvait, avec quelque industrie, s'y soustraire à la famine. Huit jours après mon retour, je repartis de nuit, habillée en garçon, les cheveux coupés et un bon bâton en main. Dumont avait depuis longtemps laissé pousser sa barbe et ses cheveux. Rien ne sentait en lui l'ancien domestique de bonne maison. Il était très avisé, très prudent, très brave, et, depuis plusieurs mois, il s'était corrigé de boire. Devant nous, notre âne, portant notre ballot enveloppé de paille, marchait d'un bon pas. Il n'était pas assez chargé pour ne pas porter l'un de nous en cas de grande fatigue ou d'accident.

Nous fîmes halte à Châtelus, et, après une journée de dix lieues, nous passâmes la nuit à La Châtre, petite ville de trois mille âmes, où, grâce à Dieu, la Terreur faisait plus de bruit que de besogne. Quelques démocrates criaient bien haut; mais les habitants, se craignant les uns les autres, ne se persécutaient point.

Je fis remarquer à Dumont qu'ils étaient hospitaliers et paraissaient plus doux que les gens des autres endroits. Il m'avait montré en chemin les hauteurs du pays où nous devions nous réfugier, et il me semblait qu'en effet le Berry était plus loin de la révolution que Limoges et Argenton, qui étaient sur la route de Paris.

En fait de ce que nous appelons route aujourd'hui, il n'y en avait point du tout de La Châtre à Châteauroux. On suivait l'Indre par de jolis chemins ombragés qui, en hiver, devaient être impraticables; et_ puis, on s'engageait dans une grande lande où les _voies se croisaient au hasard; nous faillîmes nous y perdre. Enfin, nous arrivâmes à Châteauroux, dans un pays tout plat, bien triste, où nous devions retrouver, avec la route de Paris, plus de méfiance et d'agitation.

Dumont était un peu connu partout, mais il était connu pour un bon patriote. Il avait, d'ailleurs, son certificat de civisme dans la poche. Quant à moi, à deux lieues du moutier, j'étais aussi inconnue que si je fusse arrivée d'Amérique. Je passai pour son neveu. Il m'appelait Lucas.

Il s'occupa tout de suite de louer une chambre, et, feignant de les trouver toutes trop chères, il arrêta son logement à deux pas de la prison. C'était un réduit bien misérable, mais nous fûmes contents de le trouver où nous voulions. Il n'y avait qu'une chambre, mais, au-dessus, on nous loua un petit grenier dont nous disions avoir besoin pour notre commerce de paillassons et de paniers, et ce fut là que je m'installai, sûre de n'être troublée et observée par personne.

Dès le lendemain, Dumont, qui approuvait mon désir de ne pas trop faire voir ma figure, alla acheter ce qu'il nous fallait et nous nous mîmes à l'ouvrage. Il était fils d'un vannier et n'avait pas oublié l'état, qu'il connaissait fort bien. Je l'appris vite et nous eûmes bientôt fabriqué de_ quoi vendre, car il nous fallait un _état pour expliquer notre séjour dans la ville. Dumont n'y rencontra que peu de gens de connaissance, qui, l'ayant vu bien payé et bien vêtu au service du marquis de Franqueville, s'étonnaient un peu de le voir réduit à faire des paniers; mais ces gens le savaient enclin à l'ivresse et supposaient aisément qu'il avait mangé toutes ses économies. Il ne se gênait pas pour dire devant eux tout le mal qu'il pensait de ses anciens maîtres: personne ne se douta qu'il pût s'intéresser à un des membres de la famille, et, quant à moi, Lucas, je fus censé ne les avoir jamais connus.

Notre prudence à cet égard n'était pas aussi nécessaire que_ _nous l'avions jugé d'abord. Les gens que nous étions à même de voir ignoraient les noms des prisonniers amenés, depuis quelques jours, des autres localités, et ils n'y prenaient guère d'intérêt. Châteauroux était une petite ville plutôt bourgeoise et modérée que révolutionnaire ou royaliste. Les vignerons, qui formaient la majorité des faubourgs, étaient républicains, mais point démagogues et généralement très humains. La terreur ne sévissait donc guère dans ce pays tranquille et M. Costejoux l'avait très bien choisi pour qu'Émilien n'y fût pas victime des fureurs populaires.

Voyant cela, nous crûmes sage d'y attendre la paix, sans nous douter, simples que nous étions, que cette paix n'arriverait que par l'écrasement de la France, en 1815. Il valait mieux, selon nous, compter sur nos prochaines victoires, sur un retour à la confiance et à la justice, que de compromettre la vie de notre cher prisonnier par une tentative imprudente. Mais je désirais ardemment qu'il sût, pour adoucir sa tristesse, que nous étions là et que nous ne pensions pas à autre chose au monde qu'à sa délivrance en cas de danger.

Je trouvai bientôt le moyen de le lui faire connaître. La prison, aujourd'hui détruite, n'était autre chose qu'une ancienne porte fortifiée appelée la _porte aux Guédons. Elle se composait de deux grosses tours reliées par une sorte de donjon, avec une arcade dont on ne baissait plus la herse, vu que la rue déjà bâtie continuait au-delà. Au rez-de-chaussée des tours vivaient les geôliers et les employés de la prison, au-dessus les prisonniers dans de grandes chambres rondes à petites fenêtres. Une des plates-formes leur servait de promenoir, et notre masure touchait justement cette tour-là, qui n'était pas bien haute et dont le rebord était ruiné en plusieurs endroits. Du grenier où je logeais, je n'avais pas la vue de _cette plate-forme; mais du galetas voisin, où le geôlier — car la masure était à lui — mettait ses provisions de légumes et de fruits, on se trouvait assez près de la plate-forme, à portée du regard et de la voix. Je m'y glissai en enlevant les vis de la serrure. Je m'assurai du fait, puis je remis les choses en bon état et j'avertis Dumont afin qu'il m'obtînt la permission de travailler dans ce grenier, le mien étant trop petit et trop sombre. La permission fut vite accordée, Dumont était déjà au mieux avec le geôlier-propriétaire; ils buvaient le vin blanc ensemble le matin et Dumont payait presque toujours. Il fit valoir la sobriété et l'honnêteté de Lucas, garçon raisonnable et soumis, incapable de dérober une pomme et de toucher à une gousse de pois. La chose fut convenue, vingt sous de surplus dans le loyer du mois levèrent toute difficulté. On me donna la clef du grenier, j'y transportai mes brins d'osier et mes outils; on me confia même le soin des provisions, et je fis la guerre aux souris avec un succès qui me valut beaucoup d'éloges.

Enfin! il y avait quinze jours que nous étions installés, et je n'étais pas encore bien certaine qu'Émilien fut dans cette prison ou dans une des autres, la grosse porte du château ou le donjon du Parc. Nous n'avions pas osé questionner beaucoup. Dès que je pus entrer dans le grenier à toute heure, je fus vite au courant des habitudes de la prison, et je pus voir les prisonniers prendre l'air sur la plate-forme matin et soir. Ils étaient une douzaine environ et n'avaient la permission de monter sur la tour que deux par deux. Émilien y vint avec le vieux monsieur que j'avais vu avec lui à l'auberge d'Argenton. Ils paraissaient aussi tranquilles qu'alors et causaient en marchant en rond. La balustrade rompue me permettait de les bien voir quand ils passaient de mon côté. Même Émilien s'arrêta pour me regarder, car je m'avançai à la lucarne de mon grenier, tenant un panier à moitié fait, et feignant de regarder voler les hirondelles. J'étais assez près pour qu'il pût me reconnaître; mais mon déguisement, mon occupation et mes cheveux courts le déroutaient trop, il ne se douta de rien.

J'aurais voulu qu'il fût seul; mais devais-je me méfier de son compagnon de captivité, et, d'ailleurs, ne devais-je pas compter qu'Émilien aurait la prudence nécessaire? Je me mis à chanter, tout en tordant mes brindilles, une chanson de notre pays qu'il aimait beaucoup et qu'il m'avait fait chanter souvent. Je le vis tressaillir, s'approcher de la brèche et me regarder avec attention. Je lui fis rapidement un signe de tête comme pour lui dire: «C'est bien moi» Il mit ses deux mains sur sa bouche et les y tint comme pour y mettre un long baiser qu'il m'envoya ensuite rapidement et en s'éloignant tout de suite après, pour m'empêcher de le lui rendre. Il avait peur pour moi.

Dumont fut heureux d'apprendre qu'il était averti; mais il m'apprit, lui, une mauvaise nouvelle. Le représentant envoyé en mission, qui était un homme bon et juste (je crois me rappeler qu'il s'appelait Michaud), venait d'être remplacé par le représentant Lejeune, qui s'annonçait comme un homme terrible, et l'esprit de la population était déjà tout changé: on allait juger les prisonniers!

Je ne dirai pas mes angoisses, j'irai vite au fait. Deux jeunes nobles, les frères Chéry de Bigut, étaient les plus compromis. Ils avaient été dénoncés comme s'étant opposés au départ des recrues. On voulait les envoyer à Paris pour y être jugés. Le citoyen Lejeune entra dans une grande colère.

— Vous ne savez donc pas la nouvelle loi? dit-il; les accusés doivent être jugés et exécutés dans le pays où ils ont commis leurs crimes.

Et il ordonna le procès, qui ne fut ni long, ni compliqué. En peu de jours, ces deux malheureux, bien qu'ils n'eussent excité aucune sédition, furent condamnés sur la déposition de deux témoins, et exécutés à l'endroit nommé Sainte-Catherine, presque sous nos yeux, près la porte aux Guédons. Durant cette odieuse affaire, je ne pouvais plus ni manger ni dormir. J'avais espéré que, faute de gendarmes et de bourreau, car il n'y en avait plus dans la ville, on retarderait l'exécution. Mais on envoya un cavalier de _bonne volonté _à Issoudun pour requérir le _prévôt, _et la guillotine fut dressée à deux pas de notre maison. Je me sauvai dans mon grenier, d'où l'on ne voyait pas dans la rue; mais, tout aussitôt, je vis arriver sur la plate-forme des deux tours une quantité de prisonniers. C'était ceux de la porte aux Guédons et tous ceux des autres prisons de la ville, qu'on amenait là pour assister à l'exécution. Il y en avait bien plus que je ne l'avais imaginé. C'était presque tous des religieux et des religieuses, les hommes sur une tour, les femmes sur l'autre. Comme ils étaient accompagnés de gardiens, je ne me montrai pas; mais, de derrière le volet de ma lucarne, je cherchais Émilien. Il vint résolument se planter à la brèche, croisa ses bras et regarda les apprêts du supplice sans broncher. Il ne fit qu'un léger mouvement quand les têtes tombèrent, et j'entendis dans la foule qui se pressait autour de l'échafaud, au milieu d'un effrayant silence, les cris perçants de plusieurs femmes qui étaient prises d'attaques de nerfs. On fit aussitôt rentrer les prisonniers. Je tremblais si fort que mes dents claquaient. Je ne voulus pas sortir de la journée ni le lendemain, tant je craignais de voir la guillotine et le sang sur les pavés.

Cette peur me rendit si faible et si malade, que je me la reprochai et résolus de la surmonter. Est-ce que je n'étais pas destinée à mourir comme cela, moi qui voulais sauver une des victimes? Si j'échouais, c'était l'échafaud pour nous deux. Eh bien, il fallait jouer le tout pour le tout, et se sentir comme Émilien préparé à tout.

Je le revis le lendemain, et il put me faire un signe pour me montrer un pigeon qui volait de la tour sur le toit de ma maison. C'était un des pigeons du geôlier, et ces oiseaux allaient souvent sur la tour manger les restes de pain que les prisonniers s'amusaient à leur donner. J'avais bien souvent songé à leur confier un billet, je n'avais pas osé. Je devinai ce qu'avait fait Émilien. Je courus m'emparer de ce bon pigeon blanc et jaune qui rentrait dans son nid, et je lus sur un morceau de linge ceci écrit au crayon:

«Au nom du ciel allez-vous-en! je n'ai besoin de rien; je suis résigné. Votre danger trouble seul mon repos.»

— Puisque nous lui faisons de la peine, dis-je à Dumont, ne nous montrons plus à lui, il nous croira partis; mais agissons. Il n'y a plus à hésiter. On va faire mourir tous les prisonniers!

— Ce n'est pas sûr, répondit-il. On en a mis quelques-uns en liberté. Ne nous désolons pas, mais préparons tout. Sache, mon petit Lucas, que j'ai suivi ton conseil et que j'ai très bien réussi. J'ai si bien joué la comédie, que le père Mouton (c'était le geôlier) m'a pris en amitié et je commence demain mon service dans la prison.

— Comment cela est-il possible?

— Tu ne sais pas que le père Mouton n'est guère plus geôlier que toi et moi. Il est nouveau dans sa fonction, parce que, toutes les prisons étant pleines à la fois, il a fallu choisir de nouveaux employés. Il y a des hommes de garde qui ne sont ni militaires ni fonctionnaires. Ce sont des gens de la ville qui ont leurs fils volontaires et que l'on récompense en leur donnant la garde des prisons, à raison de deux francs par jour, à la charge de ceux des prisonniers qui ont du bien dans le pays. Tu vois que c'est recherché; mais, comme ils sont tous ouvriers, ils n'entendent rien à leur emploi et ils sont très paresseux pour le remplir. Le père Mouton est tout seul chargé, avec sa femme, du balayage, de la cuisine, de l'entretien des prisonniers. Il aimerait mieux passer son temps à trinquer avec les gardiens, il se plaint de la fatigue. J'ai offert de me charger du gros ouvrage, et, comme il ne fallait pas avoir l'air de faire cela pour mon plaisir, j'ai débattu mon prix. Il me rabattra quelque chose sur notre loyer et nous pénétrerons dans la prison. Je dis nous, parce que je t'ai fait admettre aussi, comme un innocent qui m'aidera au besoin sans prendre aucun intérêt aux prisonniers. Seulement, on demande ton certificat de civisme et il est fait au nom de Nanette Surgeon. Est-ce que tu ne pourrais pas t'en fabriquer un au nom de Lucas Dumont?

— J'y ai pensé, répondis-je, il est fait, le voilà.

J'avais passé plusieurs soirées à imiter l'écriture de M. Costejoux avec assez d'adresse pour qu'il fût impossible de s'en apercevoir. Ces certificats étaient la plupart du temps écrits sur papier libre; le mien était bon, le père Mouton le prit, le regarda à l'envers et me le rendit, il ne savait pas lire. Cela me donna l'idée d'en fabriquer un autre à tout événement pour Émilien, et, pour ne pas compromettre M. Costejoux, je le signai Pamphile. Cette idée me vint en retrouvant un bout d'écriture de cet ancien moine, sur un papier que j'avais ramassé au moutier et dans lequel j'avais enveloppé quelques objets. Sa signature s'y trouvait. Je la copiai fidèlement et sans scrupule.

XV

D'abord j'entrai peu à la prison et j'y jouai le personnage d'un timide et d'un maladroit. Je vis bientôt que Mouton m'eût souhaité plus actif et plus utile. Je m'enhardis, j'eus sa confiance, je pus entrer enfin dans la chambre où était Émilien. C'était un galetas tout nu, avec deux paillasses et deux escabeaux. Il était là avec le vieux monsieur dont j'ai parlé. Deux autres lits de paille étaient vides: c'étaient ceux des malheureux jeunes gens qu'on avait fait mourir quelques jours auparavant.

En me voyant entrer, Émilien hésita un instant; mais, comme je me jetais à son cou, il n'y put tenir et me tint longtemps serrée sur sa poitrine en sanglotant.

— Voilà mon ange gardien, dit-il au vieux monsieur; c'est mon amie d'enfance, c'est ma soeur devant Dieu. Elle veut me sauver, elle n'y réussira pas…

— J'y réussirai, répondis-je; le plus difficile est fait. Je vous apporterai une corde et vous descendrez sur le toit de mon grenier. Dumont nous aidera. Ne parlez pas de nous renvoyer. Nous sommes décidés à mourir avec vous, et dès lors nous pouvons tout risquer.

— Et ma pauvre soeur, et nos autres amis, et Costejoux, et le prieur! ils payeront donc pour nous?

— Non, personne à Valcreux ne trahira votre soeur. Le prieur est assermenté. Mariotte m'a juré de les bien cacher si on les persécute, et bien d'autres amis dévoués l'aideront. Costejoux veut que vous vous échappiez, puisqu'il m'en a fourni les moyens; il sait bien que vous êtes innocent, il vous aime toujours!

Le vieillard nous laissait causer, il ne disait rien, il avait même l'air de ne pas nous entendre. Je demandai du regard à Émilien s'il avait toute confiance en lui. Il me dit à demi-voix:

— Comme en Dieu! Ah! si tu pouvais le sauver aussi!

— N'y songez pas, dit le vieillard, qui entendait fort bien. Je ne veux pas être sauvé.

Et s'adressant à moi:

— Je suis prêtre et j'ai refusé le serment. On m'a interrogé hier, je n'ai pas voulu mentir, bien que l'interrogatoire fût très bienveillant et qu'on désirât m'épargner. Je leur ai répondu que j'étais las de me cacher et de dissimuler. J'en ai assez de la vie, je me serais tué moi-même si ma religion me l'eût permis. La guillotine me rendra ce service; je n'ai pas trahi mon devoir, je suis prêt à paraître devant Dieu; mais je vous engage, vous qui êtes jeune et qui aimez quand même la Révolution, ajouta-t-il en parlant à Émilien, à faire une tentative pour vous sauver; l'évasion me paraît possible, presque facile. Ce qui est plus malaisé, c'est de trouver un refuge.

— J'en ai un, répondis-je. Je sais qu'on est traqué comme dès bêtes fauves et qu'on ne peut se fier à personne, tant la peur ou la colère ont changé le coeur des hommes. Nous irons dans un désert, et, si vous vous sentez la force de descendre par la corde…

— Non, non, pas moi! dit-il, je n'ai ni la force ni la volonté! À l'heure qu'il est, je dois être condamné. J'en suis content, ne me parlez plus. Je vais prier pour vous.