En me parlant ainsi, Émilien se promenait avec moi sous ces châtaigniers reverdis qui couvraient de leur ombre encore claire des tapis d'herbe nouvelle toute remplie de fleurs. Il connaissait plusieurs de ces plantes, il les avait un peu étudiées avec le prieur, et, sachant qu'il les aimait, je lui avais apporté du moutier son petit livre de botanique. Il m'enseignait à mesure qu'il apprenait à en connaître de nouvelles, et l'île aux Fades en était si riche, que nous avions de quoi nous instruire. Nous apprenions à les trouver aussi jolies qu'elles sont, car on ne s'aperçoit de la beauté des choses que par l'examen et la comparaison. Et puis ce singulier pays, qui d'abord nous avait plus étonnés que charmés, se révélait à nous avec le printemps, et, qui sait? peut-être aussi avec le contentement que nous avions d'y être ensemble et de nous aimer chaque jour davantage.
XIX
Un jour, nous sentant plus confiants que de coutume, et ne pouvant nous défendre du plaisir d'explorer, nous montâmes dans une région qui nous sembla, d'après le cours des ruisseaux, devoir être la plus élevée du Berry et confiner à notre pays marchois. Il n'y avait plus guère de rochers à fleur de terre. Le terrain se moulait par-dessus en grosses buttes, et, sur une des plus hautes, qui était couverte d'arbres énormes, nous vîmes enfin autour de nous, une grande étendue de pays. Ce qui nous frappa fut que c'était partout la même chose. S'il y avait quelques chaumières au loin, on ne les voyait pas, cachées qu'elles étaient sous les arbres ou dans des creux pleins de grands buissons. On n'apercevait même presque pas les nombreux ruisseaux qui sillonnent ce terrain tout déchiré, ils se perdaient sous les feuillages. Le sol se creusait en mille petits vallons qui formaient en somme une grande vallée, et ensuite il se relevait en buttes arrondies comme celle où nous étions et montait très haut dans le ciel, sans qu'on pût dire qu'il devînt montagne ou forêt. Et, à l'horizon comme au milieu du paysage, comme derrière nous, comme sur les côtés, c'était toujours pareil, toujours un désert de belle et grande verdure, des arbres monstrueux, de l'herbe fraîche, des bruyères roses, des digitales pourpres, des genêts en fleur, des hêtres dans les fonds, des châtaigniers dans les hauts, un horizon tout bleu à force d'être vert, et noir à force d'être bleu. On n'entendait que le chant des oiseaux, pas un bruit humain. On n'apercevait pas même la fumée d'une habitation.
— Sais-tu, me dit Émilien, que c'est un pays surprenant? Dans notre pauvre Creuse si aride, dès qu'il y a un petit vallon tant soit peu fertile, un coin où le rocher ne perce pas la terre, on voit un chaume, une étable, un misérable petit verger avec ses arbres tortillés par le vent; et voici une terre profonde, légère, noire, excellente puisqu'elle nourrit cette profusion d'arbres, ces châtaigniers dont la souche se renouvelle depuis trois mille ans, peut-être davantage, car tu sais bien que le plant du vieux châtaignier ne meurt jamais à moins d'accident comme le feu du ciel: et pourtant ce pays est comme inconnu au reste du monde. Nous avons pu y vivre plus de six mois sans relations avec personne. Il ne s'y est rien construit, il n'y a pas seulement de chemins tracés sur des espaces qui échappent à la vue. Qu'est-ce que cela veut dire, Nanon? Y as-tu songé, toi qui, en cherchant tes chèvres, avait déjà vu comme notre désert est grand et beau?
— Oui, lui dis-je, j'y ai songé et je me suis dit que ce pays a des habitants qui n'ont pas le courage et l'industrie que la misère donne à ceux de chez nous. Ces gens du Berry sont trop heureux: leurs grands arbres leur donnent de quoi manger la moitié de l'année; leurs grands pâturages toujours ombragés et jamais desséchés leur permettent d'avoir du lait; la solitude fait pulluler le gibier autour d'eux; ils vivent tous comme nous vivons dans l'île aux Fades, mais sauvages et sans idée. Je suis sûre qu'ils auraient peur d'être mieux, comme ce bonhomme a eu peur en voyant que vous aviez fait pousser du blé_ _dans sa lande.
— Tu me fais songer à la vraie raison, reprit Émilien, c'est la peur des esprits! Je parie qu'ils sont restés Celtes sans le savoir, puisque leur dévotion d'aujourd'hui ne les empêche pas de trembler devant les anciens dieux de la Gaule. Et, vois-tu, depuis le règne de ces dieux-là, le pays n'a pas changé; ce sont les mêmes arbres qui ont caché la retraite sacrée des mystérieuses druidesses; ces tapis d'herbes sauvages se sont renouvelés d'année en année depuis des centaines de siècles, sans que l'homme ait osé y planter la bêche et y creuser des lignes de démarcation. La terre, à force d'être en commun, n'est à personne. L'homme n'ose peut-être pas la posséder; en tout cas, il n'ose pas en jouir. Il n'y demeure pas, il s'y hasarde en tremblant. Eh bien, Nanette, sais-tu où nous sommes? nous sommes dans la Gaule celtique. Rien n'y est changé, nous la voyons telle qu'elle était, il n'y manque que les druides. Et, en pensant à cela, il me semble que ce vieux pays est plus imposant et plus beau que tout ce que nous avons pu voir ailleurs. Ne te semble-t-il pas?
— Oui, lui dis-je, depuis le printemps, il me semble que c'est beau et que j'aurai du regret de m'en aller; et même en hiver, je suis venue ici, et ces grands arbres dépouillés, ces troncs si gros et si tourmentés de bosses et de noeuds me faisaient peur avec leurs chevelures de lierre et de mousses. Pourtant je me disais: «Je n'ai jamais rien vu de si grand, et ici la nature est bien au-dessus de l'homme.»
Tels étaient, sinon nos discours que je résume comme je peux, du moins les idées que nous échangions en nous promenant dans cette solitude. Je m'exprime un peu mieux aujourd'hui que je ne m'exprimais peut-être alors, mais je dirai ingénument que je sentais beaucoup d'idées me venir en tête dans cette vie d'isolement exceptionnel, au milieu d'une tourmente qui mûrissait forcément ceux qu'elle atteignait, quelque simples qu'ils fussent. Il y avait dans ce temps-là, des généraux de vingt ans qui faisaient des prodiges. Il pouvait bien y avoir des philosophes de vingt et un ans, comme Émilien, qui raisonnaient largement, et des filles de dix-huit ans, comme moi, qui comprenaient ce qu'elles étaient à même d'entendre.
Nous revînmes, ce jour-là, par le bois de la Bassoule, et, comme nous étions en train d'admirer, nous fûmes frappés de l'étrangeté de ce bois. Il était traversé par un joli ruisseau qui s'arrêtait dans le côté creux et formait un marécage plein de plantes folles: le terrain était si frais et si bon, que tout voulait pousser pêle-mêle. À de grands arbres que le trop d'humidité avait forcés de perdre pied et qui vivaient encore tout couchés à terre, de belles fougères avaient monté sur le corps; et puis, se trouvant bien là, elles s'étaient ressemées sur les arbres voisins qui étaient encore hauts et droits, elles les avaient couverts jusqu'au faîte et s'y épanouissaient comme des palmiers. Sur la hauteur du bois, de grandes éclaircies s'étaient faites toutes seules, car les arbres morts n'avaient point été enlevés et rien n'était entretenu ni recueilli. Les gros cailloux reparaissaient dans cette région. Il y en avait que d'antiques châtaigniers avaient enlevés de terre en étendant leur chair à l'entour, et qu'ils portaient fièrement dans leur ventre ouvert, montrant cet oeuf monstrueux avec orgueil, comme pour accuser la force de leur sève.
Mais le plus beau, c'était la partie moyenne du bois, qui, n'ayant ni trop de rochers ni trop d'eau, avait produit des hêtres d'une taille colossale, droits comme des cierges et tellement feuillus à la cime, que la clarté du jour semblait verte sous leur ombrage, comme un clair de lune. Un moment, Émilien en fut saisi.
— Est-ce que c'est la nuit? me dit-il; il me semble que nous sommes dans une forêt enchantée. Peut-être que les forêts vierges dont j'ai ouï parler sont faites comme cela, et que, si nous allions bien loin pour les voir, nous serions surpris d'en avoir déjà vu un échantillon au coeur de la France.
Ce bois merveilleux a existé longtemps encore après la Révolution. À présent, hélas! il n'existe plus qu'à l'état de taillis; mais le pays est cultivé, habité, et les terres y sont aussi chères et aussi recherchées que dans le Fromental. Il y a cependant encore des collines et des vallons assez étendus dont les arbres, d'un âge incalculable, peuvent présenter un spécimen de la Gaule primitive dans son intégralité. Les carriers ont repris possession des pierres druidiques et la grande parelle est entamée; mais il y a encore tant de blocs entassés sur le lit du ruisseau qu'on n'en verra pas de longtemps la fin. Le grand Durderin (corruption de _Druiderin) _est encore debout et l'ensemble de l'île aux Fades n'a pas trop changé; mais elle a perdu son nom, les fées se sont envolées et le voyageur qui chercherait leur ancien séjour serait forcé de demander à la ferme voisine du Petit-Pommier, le chemin des Grosses-Pierres. Moins de poésie à présent, mais plus de travail et moins de superstition.
Comme nous rentrions gaiement de cette promenade, nous eûmes une grande alerte. Nous vîmes, sur la partie découverte de notre île aux Fades, Dumont entre deux hommes armés de piques, qui avaient des écharpes rouges sur leur veste et de grandes cocardes à leur bonnet de laine.
— Restons là, ne nous montrons pas, dis-je à Émilien en l'attirant dans les buissons; c'est vous qu'on cherche!
— C'est aussi bien toi et Dumont, que moi, répondit-il, puisque vous cachez le fugitif et le réfractaire! Observons-les, car, s'ils font mine d'emmener Dumont, je le défendrai. Deux contre deux et la solitude!
— Dites trois contre deux, car je vous aiderai, ne fût-ce qu'à coups de pierres. Je me souviens de mon jeune temps où je savais comme les autres tuer les oiseaux avec des cailloux et viser juste.
Nous en fûmes quittes pour nos préparatifs de défense. Ces hommes quittèrent tranquillement Dumont et passèrent au-dessous de nous sans nous voir.
— Nous l'échappons belle, nous dit Dumont, dès que nous l'eûmes rejoint: ce sont des garnisaires qui recherchent le fils du carrier et qui m'ont demandé le chemin de sa maison. Ils ont bien examiné la nôtre, mais ils n'y pouvaient rien trouver qui ne convînt à de véritables paysans, sauf les livres que j'avais cachés en les voyant venir. En comptant trois lits, ils m'ont demandé le sexe et l'âge de mes enfants. J'ai fait les réponses convenues et ils n'ont pas insisté. Ils n'avaient aucun ordre en ce qui nous concerne; et même ils ne m'ont pas paru fort pressés d'exécuter ceux qui concernent les réfractaires signalés à leurs perquisitions. Ils ne sont pas rassurés d'avoir à parcourir ce_ _pays sauvage, et, comme je leur ai donné des indications fausses, ils vont s'y égarer de plus en plus. N'importe, il faut qu'Émilien tienne sa jambe de bois toute prête et ne s'éloigne plus tant de la maison.
— J'ai honte et horreur de ce mensonge, dit Émilien; mais, à cause de vous, je m'y soumettrai encore. Dis-nous donc si tu as pu savoir d'eux quelque nouvelle.
— Ils ont dit qu'on _vidait les prisons _dans les grandes villes, c'est-à-dire qu'on envoie tous les prisonniers à l'échafaud. À présent, cela se fait avec beaucoup d'ordre, disent-ils. Il n'y a plus besoin de procédure ni de preuves. Un accusateur suffit et le premier juge venu prononce. Cependant le Berry et la Marche sont tranquilles. On n'y est pas méchant, on ne dénonce plus, on n'a fait mourir personne depuis le pauvre prêtre que personne n'a osé réclamer. La misère est si grande, qu'on n'a plus le courage de se haïr, et la peur empêche les disputes. Voilà ce que j'ai pu comprendre, car ces hommes n'étaient guère bien renseignés et je ne voulais pas paraître curieux.
Quand je_ _me trouvai seule avec Dumont, il me dit que madame Élisabeth avait été guillotinée et que le dauphin était prisonnier.
— Ne parlons pas de cela à Émilien, me dit-il; il s'est toujours refusé à croire que les enfants pussent être victimes de ces persécutions. Il ne veut pas voir la République aussi méchante qu'elle l'est. Ne lui donnons pas à penser que sa soeur peut être arrêtée à cause de lui.
— Mon Dieu, Dumont, est-ce qu'il nous serait impossible de savoir si Louise est toujours en sûreté, et, dans le cas contraire, de l'amener ici? Voilà les nuits belles et encore assez longues; on peut faire dix lieues d'un soleil à l'autre, arriver de grand matin au moutier, s'y reposer jusqu'au soir et repartir la nuit suivante. J'ai déjà fait des courses plus difficiles. Si vous me disiez bien les chemins, vous qui les connaissez…
— Ah! Nanette, s'écria Dumont, je vois bien que tu n'as plus de confiance en moi; tu ne me crois plus capable de rien, tu me méprises, et je l'ai bien mérité!
— Ne parlons pas de cela, mon cher oncle. Si vous avez eu quelque tort, je ne m'en souviens plus. Nous tirerons à la courte paille, si vous voulez, à qui fera le voyage; mais, comme il faudra tromper Émilien, partir la nuit durant son sommeil et se trouver très loin quand il s'éveillera, cela me sera plus facile qu'à vous qui couchez dans la même chambre, lit contre lit.
— Pas du tout, reprit Dumont. Il a le sommeil qu'on doit avoir à son âge, et je sortirai très aisément sans l'éveiller. Cela m'est arrivé vingt fois. Le jour venu, tu lui diras que tu manquais de quelque chose, et que j'ai été aux environs pour me le procurer. Quand ce sera le soir, tu lui diras la vérité, mais en lui jurant que je serai revenu le matin suivant, et je te jure que je serai revenu. Je sais bien qu'Émilien passera une mauvaise nuit à m'attendre, mais cela vaudra mieux que de laisser la petite en danger, et il me pardonnera de lui avoir désobéi. Allons, ne dis plus rien. Je partirai la nuit prochaine. Il faut que je fasse cette chose-là, vois-tu, et que je la mène à bien. J'ai une grande faute à réparer, et je ne me la pardonnerai que quand j'aurai prouvé que je suis encore un homme.
Je cédai. Je savais bien qu'Émilien rêvait de sa soeur toutes les nuits, et que, s'il ne se fût regardé comme engagé d'honneur à ne pas nous donner le moindre sujet d'inquiétude, il eût dès longtemps tout risqué pour savoir ce que Louise devenait au_ _milieu de la persécution de toute la race noble.
Je feignis d'être lasse, afin qu'on se couchât encore plus tôt qu'à l'ordinaire, et bientôt j'entendis partir Dumont. Mon coeur fut bien gros; il allait peut-être à la_ _mort, et je ne pus fermer l'oeil: si Émilien venait à découvrir sa fuite, il courrait après lui. Il l'aimait tant, son pauvre Dumont! Et comme il me reprocherait de l'avoir laissé partir!
La bonne chance était pour nous: Dumont n'alla pas bien loin pour avoir des nouvelles. En voulant prendre au plus court, il se perdit dans les bois et fut forcé d'attendre le jour pour s'orienter. Il se trouva près d'un village appelé Bonnat, et, ne jugeant pas à propos de s'y montrer inutilement, il résolut de revenir chez nous pour ne point nous causer d'inquiétude en faisant trop durer son voyage, et de le remettre à une autre nuit avec des mesures mieux prises.
Il revenait donc quand il se trouva face à face avec un ancien garde de Franqueville qui s'appelait Boucherot, et qui était pour lui un vieil ami, très honnête homme et très sûr. Ils s'embrassèrent de grand coeur, et Boucherot, qui venait de passer la nuit dans ce village où il avait une soeur mariée, lui apprit tout ce qu'il voulait savoir.
Le_ _marquis de Franqueville était mort à l'étranger peu de temps après sa femme. On n'avait pas de nouvelles du fils aîné. Les biens confisqués avaient été vendus, même le parc et le château, que M. Costejoux avait achetés à vil prix. Il y avait installé sa mère et une petite demoiselle qu'elle appelait sa petite-nièce, qui se montrait fort peu, mais que plusieurs personnes du hameau environnant disaient être mademoiselle Louise de Franqueville, très grandie et embellie.
Quant à lui, Boucherot, il l'avait vue de près, il en était sûr; mais il disait à ceux qui se souvenaient d'avoir détesté la petite Louise que ce n'était pas elle. Au reste, elle ne courait pas grand danger, eût-elle été nommée tout haut. M. Costejoux était devenu très puissant dans le village depuis qu'il avait déjoué les intrigues de Prémel et accusé publiquement Pamphile de rançonner les prisonniers et de vivre de concussions. Il avait mis tant de fermeté à les démasquer, qu'on les avait mis en jugement et envoyés à la guillotine. Boucherot ajouta que, si Émilien était encore en prison, il serait prochainement délivré par M. Costejoux qui était le plus juste et le plus généreux des hommes.
Dumont ne crut pas devoir confier d'abord tous nos secrets à son ami. Il lui demanda s'il n'avait pas ouï-dire qu'Émilien se fût échappé de quelque prison. Personne n'en savait rien, les détenus étaient si nombreux partout, qu'il _s'en perdait dans les déplacements qu'on était forcé de faire. Pamphile en avait bien réclamé plusieurs qu'on ne retrouvait plus que sur les registres d'écrou; mais M. Costejoux avait débarrassé le pays de ce méchant homme et _on ne recherchait plus que les personnes qui se prononçaient ouvertement contre la République ou dont les menées royalistes étaient bien prouvées. Une extrême rigueur était maintenue à l'égard de ces personnes, mais l'influence d'un honnête homme avait remplacé dans la province celle d'un coquin, et on n'inventait plus de conspirations pour faire périr des ennemis personnels ou pour spéculer sur la peur des suspects.
Quand Dumont se vit bien informé de la situation, il crut pouvoir se fier entièrement à son ami et il nous l'amena. Émilien fut bien heureux d'apprendre que sa soeur était en sûreté, et il chargea Boucherot, qui retournait à Franqueville, d'une lettre de remercîments pour M. Costejoux, mais tournée de manière à ne pas le compromettre. Il lui demandait en même temps s'il pouvait reparaître et satisfaire à la loi militaire, comme il en avait eu, comme il en avait toujours l'intention. Il demandait aussi si les compagnons de sa retraite pouvaient retourner chez eux sans être inquiétés.
La réponse de M. Costejoux nous arriva huit jours après le retour de ce brave Boucherot, qui s'intéressait à Émilien comme s'il eût été de sa famille.
«Mon cher enfant, disait M. Costejoux, restez où vous êtes, bientôt vous serez libre d'en sortir et de faire votre devoir. Il nous faut encore effrayer et contenir, et nous avons beau épurer autant que possible le personnel employé aux recherches, nous ne pouvons faire que tous nos agents soient probes et intelligents. Une situation aussi tendue peut encore donner lieu à de fatales méprises. La révision de l'affaire Prémel vous a entièrement disculpé de toute tentative ou intention blâmable, mais nous avons tant d'affaires sur les bras, que je ne voudrais pas avoir à vous sauver une seconde fois. Je passerais décidément pour le protecteur avoué de votre famille. C'est assez que ma mère se soit dévouée à votre soeur. Restez donc effacés encore et comptez que, dans bien peu de temps, le règne de la justice refleurira en France: Robespierre et Saint-Just n'ont plus que quelques obstacles à vaincre pour faire que la République, débarrassée de tous ses ennemis, devienne ce qu'elle doit être, ce qu'ils veulent qu'elle soit, une tendre mère qui rassemble tous ses enfants dans ses bras et leur donne à tous le bonheur et la sécurité. Oui, mon jeune ami, attendez encore quelques semaines, vous verrez punir les excès de rigueur féroce commis par des traîtres qui voulaient vendre et flétrir notre cause. J'ai commencé dans la mesure de mes moyens d'action et j'espère contribuer à purger la nation des intrigants et des infâmes, comme les Prémel et les Pamphile. Alors, la France sauvée inaugurera le règne de la sainte fraternité.»
Il y avait en post-scriptum:
«Vos deux amis n'ont pas été signalés comme ayant favorisé votre fuite, puisque cette évasion a pu rester ignorée ou tout au moins douteuse. Rien ne les empêche donc de reparaître à Valcreux, où le citoyen prieur n'est point inquiété et continue à résider sans trouble. La République protège les assermentés et ne sévit que contre les prêtres qui prêchent la guerre civile.»
Ainsi M. Costejoux, cet homme si humain et si intelligent, en était venu à croire que Robespierre et Saint-Just pouvaient régénérer la France après l'avoir saignée aux quatre veines! Il espérait la voir pacifiée tout d'un coup après tant de haines amassées. Ce n'était pas mon avis, ni celui de Dumont, et nous aspirions à la chute de ce parti terrible. Émilien ne disait rien et réfléchissait. Enfin il sortit de sa rêverie.
— Vous avez raison, nous dit-il: c'est Costejoux qui se trompe. C'est un homme passionné qui a cru servir sa patrie et qui l'a servie en effet, au prix de tant de remèdes violents, qu'elle meurt dans les mains de ces fanatiques opérateurs. Ils l'ont divisée en deux races, la race guerrière qui l'opprimera après l'avoir délivrée, et la race politique qui n'atteindra pas son but et qui restera un foyer de haines et de vengeances peut-être pendant plus de cent ans! Pauvre France! c'est raison de plus pour l'aimer et la servir!
XX
Puisque nous étions libres, Dumont et moi, je résolus de m'absenter trois jours pour aller voir si M. le prieur était bien soigné, car M. Costejoux ne nous disait rien de sa santé, et Boucherot n'en pouvait rien savoir. Nous l'avions laissé de plus en plus asthmatique et je craignais que le dévouement de Mariotte ne se fût refroidi. Émilien m'approuva et je partis avec Boucherot pour le moutier. Il promettait de me ramener. Comme personne ne m'en voulait, les complices de l'évasion n'étant pas recherchés, je n'avais rien à craindre. J'emmenai l'âne, afin de pouvoir rapporter du linge, des habits et des livres.
J'eus soin de n'arriver qu'à la nuit bien close à Valcreux, afin de n'être pas reconnue en habits d'homme, et j'envoyai Boucherot en avant pour que la Mariotte m'ouvrît discrètement et sans exclamations de surprise. Tout se passa bien. Je pus monter à ma chambre sans être observée, y revêtir le costume de mon sexe, et me présenter devant le prieur sans l'abasourdir.
Je le trouvai bien affaibli, quoique toujours gros et coloré; il ne pouvait plus marcher dehors ni exercer la moindre surveillance. Mes deux cousins avaient été emmenés à l'armée, on avait pris des vieux pour cultiver les terres et ils ne cultivaient rien du tout; le jardin était à l'abandon, la prairie était livrée à tous les troupeaux qui voulaient y entrer. Pour ne pas se donner la peine de les garder, les enfants avaient ôté les barrières et crevé les haies. De sa chambre, le prieur voyait les chèvres ravager ce jardin qu'Émilien avait mis en si bon état et rendu si joli. Le pauvre homme se dépitait et s'agitait en vain sur son vieux fauteuil. Il grondait la Mariotte, qui, malgré son activité, ne pouvait suffire à tout à elle seule. Le moutier ainsi dévasté était navrant, et, puisque je n'y pouvais rien, je regrettai presque d'y être venue. Il fallait se résigner à voir détériorer le bien que M. Costejoux nous avait confié, mais il était trop juste pour ne pas reconnaître qu'il y avait force majeure et que notre dispersion n'était pas l'effet de notre caprice.
J'essayai de démontrer la chose au prieur pour le calmer, mais je n'y réussis point.
— Tu me prends pour un avare, disait-il. Je ne l'ai jamais été, et je sais plaindre la misère; mais ces pillards de paysans abîment pour le plaisir de détruire et cela me fait mal à voir. Je mourrai dans un accès de colère, je le sens bien, et l'état de colère n'est pas l'état de grâce. Ah! Nanette, je suis bien seul pour être si malade! Depuis que vous m'avez quitté, je n'ai pas eu un jour de contentement. Si, au moins, tu rentrais au bercail, toi qui le peux sans danger! Ne saurais-tu maintenant laisser Émilien avec Dumont dans cet endroit où tu dis qu'ils sont bien et qu'ils pourront bientôt quitter? Leur es-tu si nécessaire, à présent que la belle saison est venue et qu'ils n'ont plus tant à se cacher? Que peuvent-ils craindre? Le frère Pamphile n'est plus; que Dieu me pardonne d'avoir appris sa mort avec joie! Les hommes sont fous, lui seul était méchant! Il ne vous eût pas pardonné de m'avoir tiré du cachot. Le voilà où il a plu à Dieu de l'envoyer, vous ne risquez plus rien, et, moi, je risque de mourir ici sans amis, sans secours, sans personne à qui je puisse dire: «Adieu, je m'en vais!» C'est bien malheureux pour moi!
— Avez-vous donc à vous plaindre de la Mariotte?
— Non certes, mais je ne peux pas causer avec cette brave femme. Elle est trop dévote pour moi. À mes derniers moments, elle est capable de ne me dire que des bêtises. Réfléchis, Nanon, toi qui es toute à la pensée du devoir, et vois qui a le plus besoin de tes secours, d'Émilien ou de moi.
Je fus fortement ébranlée, et, bien que je fusse fatiguée du voyage, je ne dormis guère. Mon coeur se brisait à l'idée de quitter Émilien. Je ne m'imaginais plus comment je pourrais vivre sans avoir à m'occuper de lui à toute heure.
Une fois il m'avait appelée sa mère, et il est bien vrai que je le_ _considérais comme mon enfant, en même temps que comme le maître de ma vie et la lumière de mon âme. Jamais je n'avais été si heureuse que dans cette solitude où je ne le perdais presque pas de vue, où je n'avais de devoirs qu'envers lui, et, quand Costejoux avait écrit: «Restez encore là-bas quelques semaines,» j'avais eu un grand mouvement de joie en me disant: «J'ai encore quelques semaines à être heureuse.»
Mais le prieur avait dit la vérité. La vie d'Émilien n'était plus menacée. Il ne restait dans les bois que par prudence; l'installation était faite; Dumont pouvait aller et venir. Leur bourse était encore bien garnie, ils ne pouvaient manquer de rien, sitôt que je leur aurais porté quelques effets.
Et le prieur était seul, malade et désespéré, avec une femme écrasée d'ouvrage qui pouvait tomber malade aussi, mourir ou se lasser de sa tâche. Je voyais bien que, tout en lui rendant justice, il la rudoyait malgré lui et qu'elle en prenait du dépit. Certainement je lui étais plus nécessaire qu'à Émilien, et, en choisissant de servir celui que je préférais, je contentais mon coeur plutôt que ma conscience.
Dès le matin, je m'en allai prier dans la chapelle du couvent. On n'y entrait plus. Bien que Robespierre eût aboli le culte de la Raison et permis le libre exercice des autres cultes, les églises restaient fermées. Personne n'osait se dire catholique. On avait emporté les cloches; sans cloches, le paysan n'est plus d'aucune église. Le prieur ne pouvait plus dire ses offices que dans sa chambre à cause de sa mauvaise santé.
J'eus de la peine à ouvrir la porte rouillée et déjetée. On avait mis des fagots dans le choeur pour masquer l'autel et le préserver de profanations que, du reste, personne de chez nous n'avait songé à commettre. La voûte dégradée était toute noircie par l'humidité. La grêle avait cassé les carreaux. Les pigeons étaient entrés et s'étaient réfugiés là contre les enfants du village que la faim poussait à les poursuivre à coups de pierres. Ils y avaient fait leurs nids, ils y roucoulaient imprudemment et joyeusement; mais, en me voyant, ils eurent peur, ils ne me connaissaient plus.
Je passai entre les fagots, j'approchai du sanctuaire. Je vis le grand Christ par terre dans un coin, la figure tournée contre la muraille. Cet ami des pauvres, cette victime des puissants n'eût pas trouvé grâce devant les prétendus apôtres de l'égalité et les ennemis de la tyrannie. On l'avait caché.
Quand je sortis de la chapelle, mon coeur était brisé, mais ma résolution était prise. J'allai trouver le prieur.
— Je partirai demain, lui dis-je, il faut que je prévienne mes amis et que je leur dise adieu. Je me reposerai un jour, car c'est loin; mais, le jour suivant, je reviendrai. Promettez-moi d'avoir patience, me voilà décidée à vous servir et à vous bien soigner, puisqu'il ne vous reste que moi.
— Va, ma fille, répondit-il. Dieu te bénira et te tiendra compte de ce que tu fais pour moi.
Je tins parole, je partis le jour suivant, et, à deux lieues de l'île aux Fades, je remerciai Boucherot et pris congé de lui. Je savais mon chemin pour revenir et je ne voulais pas le détourner plus longtemps du service de M. Costejoux.
Je m'apprêtais à un grand chagrin, à des adieux bien cruels pour moi; mais je savais qu'Émilien m'approuverait et m'estimerait d'autant plus; cela me donnait des forces. J'étais loin de m'attendre à une douleur plus profonde encore.
Comme je traversais le bois de la Bassoule, je vis venir à moi Dumont avec un paquet à l'épaule au bout de son bâton, comme s'il se mettait en voyage. Je doublai le pas.
— Vous alliez me chercher? lui dis-je, vous étiez inquiet de moi?
Je n'ai pourtant pas dépassé le temps fixé?
— J'allais te rejoindre, ma pauvre Nanon, répondit-il, et t'avertir de rester au moutier. Émilien… Voyons, prends ton grand courage! …
— On l'a arrêté! m'écriai-je, prête à tomber; les jambes me manquaient.
— Non, non, reprit-il, il est libre et bien portant, Dieu merci! seulement… il est parti!
— Pour l'armée?
— Oui. Il l'a voulu, il m'a dit: «J'ai relu la lettre de Costejoux, et je l'ai tout à fait comprise. Il m'apprend que je n'ai plus d'ennemis personnels, que mon évasion est ignorée, et, s'il me dit de rester _effacé, _ce qui ne veut pas dire _caché, _c'est parce que je le compromettrais en me rapprochant de lui et en invoquant sa protection. Eh bien, en passant dans une autre province, je n'expose ni lui ni moi, et je me dérobe à la honte de rester inutile. À la première ville où je me présenterai inconnu, muni du certificat de civisme que Costejoux m'a donné à Châteauroux, sous un nom qui n'est pas le mien, j'explique aux autorités qu'une maladie m'a empêché de satisfaire à la loi et je demande à m'engager, ce qui n'est certes pas imprudent ni difficile; enfin, je rejoins l'armée n'importe où et je rentre en possession de mon honneur et de ma liberté.» — J'ai voulu l'accompagner, continua Dumont: il m'a démontré que je ne ferais que l'embarrasser dans les explications qu'il aurait à donner; que je ne pouvais passer pour son père sans un surcroît de mensonges inutiles et dangereux, et pour son serviteur sans révéler sa position. Il compte se donner pour un jeune paysan orphelin et il m'a donné tant de bonnes raisons et montré tant de volonté que j'ai dû me soumettre; mais je n'en suis pas moins cassé en quatre, et j'allais te retrouver, mon enfant, pour que tu m'empêches de mourir de chagrin.
— Vous croyez donc que je suis bien solide? lui dis-je en me laissant tomber sur l'herbe; eh bien, si vous êtes cassé en quatre, je suis brisée en miettes, moi, et je voudrais pouvoir mourir ici!
Je manquais tout à fait de coeur et ce pauvre homme si affligé fut, pour la première fois, obligé de me consoler. Je ne me révoltais pas contre la décision d'Émilien, elle était depuis longtemps prévue et acceptée avec le respect que je devais à son caractère. Je savais bien qu'il devait s'en aller, que mon bonheur devait finir, que je n'en avais plus que pour une petite saison; mais qu'il fût parti comme cela sans me dire adieu, qu'il eût douté à ce point de mon courage et de ma soumission, voilà ce que je trouvais plus cruel que tout le reste, et si humiliant pour moi, que je ne pus me résoudre de m'en plaindre à Dumont.
— Allons, lui dis-je en me relevant, voilà qui est accompli, il l'a voulu! S'il voyait notre abattement, il nous en blâmerait. Revenez à la maison. Je ne suis pas en état de repartir pour le moutier avant demain, et je ne suis pas fâchée, moi, de dire adieu à cette pauvre île aux Fades, où nous aurions pu rester encore un peu de temps, plus heureux qu'auparavant, puisque nous nous y serions connus en sûreté. Il n'a pas voulu de ce reste de bonheur. Sa volonté soit faite!
— Retournons à l'île aux Fades, reprit Dumont; nous avons plusieurs objets à emballer, et il faudra que nous causions encore ensemble; mais il faut être plus rassis que nous ne le sommes.
Aussitôt arrivée à notre maison de cailloux, je rentrai l'âne, je rallumai le feu, je préparai le repas du soir, je m'occupai comme si de rien n'était. J'avais la tranquillité du désespoir dont on ne cherche pas la fin. Je me forçai pour manger. Dumont essayait de me distraire en me parlant des chèvres et des poules qu'il avait déjà vendues pour ne pas les laisser mourir de faim, et d'une petite charrette qu'il fallait peut-être louer pour transporter tous nos effets, augmentés de ceux que je venais d'apporter. J'examinai ce que nous devions prendre et laisser, Dumont reconnut que l'âne porterait bien le tout, et qu'ayant payé notre loyer d'avance, nous pouvions mettre la barre et le cadenas sur les portes et nous en aller le lendemain, sans rien dire à personne, comme nous étions venus.
Après souper, ne me sentant pas capable de dormir, je m'en allai au bord du ruisseau. À force d'y marcher, nous y avions tracé un sentier qui serpentait dans les roches parmi ces jolies campanules à feuilles de lierre, ces parnassies, ces menyanthes, ces droseras et tout ce monde de menues fleurettes qu'Émilien m'avait appris à connaître et que nous aimions tant. Le ruisseau se perdait souvent sous les blocs et on l'entendait jaser sous les pieds sans le voir; un taillis de chêne ombrageait cette lisière de notre île, dont l'escarpement se relevait brusquement et formait là une ravine bien cachée: c'était là qu'Émilien, forcé de ne pas s'éloigner, aimait à marcher avec moi quand notre journée de travail était finie. En furetant, nous avions découvert une grotte qui s'enfonçait sous le _Druiderin, _dolmen moins important que la _Parelle, _mais remarquable encore par son gros champignon posé en équilibre sur de petits supports. Nous avions déblayé cette grotte de manière à nous y cacher au besoin. J'y entrai, et, mettant ma tête dans mes mains, j'éclatai en sanglots. Personne ne pouvait m'entendre, et j'avais tant besoin de pleurer!
Mais ce brave Dumont était inquiet de la tranquillité que je lui avais montrée, il me cherchait, il m'entendit et m'appela:
— Viens, Nanette, me dit-il; ne reste pas dans cette cave, montons sur le _Druiderin. _La nuit est belle et il vaut mieux regarder les étoiles que le sein de la terre. J'ai des choses sérieuses à te dire et peut-être qu'elles te donneront le courage qu'il te faut.
Je le suivis, et, quand nous fûmes assis sur l'autel des druides:
— Je vois bien, me dit-il, que ce qui t'afflige le plus, c'est qu'il n'ait pas voulu t'avertir et te voir une dernière fois.
— Eh bien, oui, lui dis-je, c'est cela qui me blesse et me fait penser qu'il me regarde comme une enfant sans coeur et sans raison.
— Alors, Nanette, il faut que tu saches tout et que je te parle comme un père à sa fille. Tu sais qu'Émilien t'aime comme si tu étais sa soeur, sa mère et sa fille en même temps. Voilà comment il parle de toi; mais sais-tu encore une chose? c'est qu'il t'aime d'amour. Il jure, lui, que tu ne le sais pas.
Je restai interdite et confuse. L'amour!
Jamais Émilien ne m'avait dit ce mot-là, jamais je ne me l'étais dit à moi-même. Je croyais qu'il me respectait trop et qu'aussi il me protégeait trop pour vouloir faire de moi sa maîtresse.
— Taisez-vous, Dumont, répondis-je, Émilien n'a jamais eu de mauvaises idées sur moi; il m'a trop juré qu'il m'estimait pour que j'en puisse douter.
— Tu ne comprends pas, Nanette; l'amour qu'il a pour toi est la plus grande preuve de son estime, puisqu'il veut t'épouser. Il ne te l'a donc jamais dit?
— Jamais! il a eu l'air de me dire qu'il ne se marierait pas, plutôt que de faire un choix qui me déplairait ou m'éloignerait de lui; mais m'épouser, moi, une paysanne, lui qui est fils de marquis? … Non, cela ne s'est jamais vu et cela ne se peut pas. Il ne faut pas parler de pareilles choses, Dumont.
— Il n'y a plus de marquis, Nanette, reprit-il, et, s'il y en a encore, si la noblesse et le clergé reviennent jamais sur l'eau, Émilien n'aura rien à attendre de sa famille. Il devra se faire moine ou paysan. Moine avec un_ _petit capital, entrer en religion; ou paysan à ses risques et périls. Crois-tu que la Révolution aura corrigé les nobles? Que conseillerais-tu alors à ton ami?
— D'être paysan comme il l'est de fait depuis des années. Vous direz comme moi, je pense?
— Certainement. Eh bien, son choix est fait depuis longtemps, tu n'en peux pas douter, et, quels que soient les événements, le travail et la pauvreté sont le lot de ce cadet de famille. Il n'a qu'un bonheur à espérer en ce monde, c'est d'épouser la femme qu'il aime, et il y est bien résolu. Il va faire une campagne ou deux pour recevoir ce qu'il appelle le baptême de l'honneur, et, tout aussitôt après, il te dira ce que je te dis de sa part, ce qu'il ne pouvait pas te dire lui-même; — ne demande pas pourquoi, tu le comprendras plus tard; Émilien est jeune et pur, mais il est homme et il ne lui a pas été facile de vivre si près de toi, confiante et dévouée, en te laissant croire qu'il était aussi calme que toi. — Enfin, il m'a dit: «Je ne pourrais pas continuer cette vie-là. Ma tête éclaterait, mon coeur déborderait. Je n'aurais plus le courage de m'en aller et je ne serais pas digne du bonheur que je veux me donner comme une récompense et non comme un entraînement.» Oui, Nanette, voilà ses paroles. Tu les comprendras mieux en y réfléchissant; je te les dis pour que tu ne te croies pas dédaignée, pour que tu saches, au contraire, combien tu es aimée, et pour que tu aies le courage et l'espérance qu'il a voulu emporter purs de tout reproche envers lui-même.
Je dirai plus tard comment mon coeur et mon esprit reçurent cette révélation, j'ai fini de raconter le poème de ma première jeunesse. Je quittai l'île aux Fades avec beaucoup de larmes; elles ne furent point amères comme celles de la veille et je rentrai au moutier pour y mener une vie de réalités souvent bien dures; mais j'eus dès lors un but bien déterminé qu'il m'a été accordé d'atteindre. Ce sera la troisième partie de mon récit.
XXI
Je n'ai pas besoin de dire avec quelle joie le pauvre prieur me vit revenir. Il osait à peine compter sur un si prompt retour. Son grand contentement me fit un peu oublier le chagrin que j'avais.
— Ne me sachez point de gré de ce que je fais pour vous, lui dis- je; puisque Émilien est parti, je ne vous fais point de sacrifice.
— Et cela me console, dit-il, de t'en avoir demandé un. Ton mérite n'en est pas moindre, ma fille, car tu croyais me sacrifier une saison de bonheur avec ton ami, et tu t'y soumettais résolument.
Les paroles du prieur me firent rougir, et, comme il avait l'oeil bon, il s'en aperçut.
— Ne sois pas confuse, reprit-il, de cette grande amitié que tu lui portes. Il y a longtemps que je la sais bonne et honnête, car je ne dormais pas toujours si dru que vous pensiez, quand vous lisiez et causiez ensemble près de moi à la veillée. J'entendais bien que vous vous montiez la tête pour l'histoire et la philosophie et je savais que vous vous aimiez selon la morale et la vérité, c'est-à-dire que vous comptiez être mari et femme quand l'âge de pleine raison vous le permettrait.
— Ah! mon cher prieur, moi, je n'y comptais pas, je n'y songeais guère; souvenez-vous bien! Je n'ai jamais dit un mot d'amour ni de mariage.
— C'est la vérité, il ne t'en parlait pas non plus; mais il me parlait, à moi, car je n'ai pas été si égoïste et si grossier que de ne pas m'inquiéter un peu pour toi, et je sais que ses intentions sont droites, je sais qu'il n'aura jamais d'autre femme que toi, et j'approuve son dessein.
J'étais heureuse de voir le prieur au courant et de pouvoir lui ouvrir mon coeur pour qu'il en résolût les doutes.
— Écoutez, lui dis-je; depuis deux jours que je les connais aussi, ses bonnes intentions pour moi, je ne sais que penser. Je suis toute troublée, je ne dors plus. Je souffre moins de son départ, car je mentirais si je vous disais que son amour me fâche; mais je me demande si je ne lui ferai pas un grand tort en l'acceptant.
— Quel tort pourrais-tu lui faire? Le voilà orphelin, et, si ce n'est plus son père, c'est la loi qui le déshérite.
— Vous en êtes sûr? On fait tant de lois, à présent! Ce que l'une a fait, une autre peut le défaire. Si les émigrés reviennent triomphants? …
— Eh bien, alors, le droit d'aînesse remet Émilien où la
Révolution l'a pris.
— Et si son frère meurt avant lui, sans être marié, sans avoir d'enfants?… J'ai pensé à tout cela, moi!
— Il faut faire bien des suppositions pour admettre q'Émilien puisse recouvrer les biens de sa famille; faisons-les, j'y consens; je ne vois pas que votre mariage pût être un empêchement à ce qu'il fût indemnisé par l'État, si quelque jour cette indemnité est jugée nécessaire.
— J'ai pensé à cela aussi. Je me suis dit qu'il était bien difficile de faire que ce qui a été vendu par l'État pût être repris par l'État. Mais vous parlez d'indemnité et ce sera dû aux enfants dont les parents ont émigré. Ils ne peuvent pas, en bonne justice, payer la faute de leurs pères. Émilien sera donc dédommagé si la Révolution est étouffée. Il sera alors en position de faire un bon mariage qui le rendra tout à fait riche, et je ne dois pas accepter qu'il perde cette chance en m'épousant, moi qui n'ai rien et n'aurai jamais rien. Je suppose qu'elle lui apparaisse quand nous serons mariés: je sais bien qu'il ne voudra pas en avoir de regrets et qu'il ne me fera pas de reproches; mais je m'en ferai, moi! Et_ puis il a toute une famille de cousins, oncles et neveux qu'il ne connaît pas, mais qu'il connaîtra si tout cela rentre en France. Ce grand monde-là aura du mépris pour moi et _du blâme pour lui. Vrai! je crains que ce qu'il croit possible ne le soit pas, à moins que je n'accepte pour lui des pertes et des chagrins que je pourrais lui épargner en le faisant changer de résolution à mon égard.
Je vis que mes raisons ébranlaient le prieur et j'en eus un chagrin mortel, car j'avoue que j'avais espéré être réfutée par des raisons meilleures. Depuis la confidence de Dumont, je n'avais fait que rêver et raisonner, me sentir folle de joie et tremblante de crainte. J'avais résolu de soumettre tous mes scrupules au prieur et je ne pouvais me calmer qu'en me flattant qu'il n'en tiendrait pas plus de compte que Dumont. Je vis bien qu'il en était frappé et que je faisais apparaître à ses yeux les conséquences d'un avenir sur lequel il s'était endormi pour son compte. Il me dit que j'avais beaucoup de sagesse et un bon raisonnement, ce qui ne me consola point. Je pleurai toute la nuit qui suivit cette conversation et n'osai plus y revenir, craignant de l'amener à trop penser comme moi, et de me forcer moi-même à prendre une résolution trop douloureuse.
Huit jours après mon retour au moutier, je reçus enfin une lettre d'Émilien. Il s'était engagé à Orléans, il partait pour l'armée. Huit jours après, il en vint une seconde.
«Me voilà soldat, disait-il; je sais que tu m'approuves, et je suis content de moi. N'aie aucune inquiétude. Le métier de soldat est rude en ce moment-ci, mais personne n'y songe, personne ne se plaint, personne ne sait s'il souffre. On est enragé de se battre et de repousser l'ennemi. On manque de tout, hormis de coeur, et cela tient lieu de tout. Le mien est, en outre, rempli de ton souvenir, ma Nanon: l'amour d'un ange comme toi et l'amour de la patrie, il n'en faut pas tant pour se sentir capable de vivre quoi qu'il arrive.»
Ses autres lettres furent courtes aussi, et à peu près toujours les mêmes. On voyait bien qu'il n'était pas en situation d'écrire, qu'il manquait de tout, à commencer par le temps de raconter. Il ne voulait pas non plus donner d'inquiétude et ne parlait de fatigues, de marches forcées et de batailles que quand c'était fini pour un peu de temps. Il en parlait en quatre mots, pour dire seulement qu'il était content d'en avoir été, et je voyais bien qu'il était déjà au plus fort du danger et de la peine. Toujours dans ses lettres, il y avait une seule fois, mais une belle fois, le mot d'amour, et jamais il ne changeait d'idées: se battre pour son pays et revenir m'épouser. Pauvre Émilien! il était cent fois plus malheureux en fait qu'il ne voulait le dire; nos troupes souffraient ce que jamais hommes n'ont souffert; nous le savions par ceux qui nous revenaient blessés ou malades. Mon coeur en était si gros, qu'il m'étouffait, et, par moment, je craignais de devenir asthmatique comme le prieur; mais, dans le peu de lettres que je pouvais faire parvenir à Émilien, je me gardais bien de montrer ma douleur.
Je me disais confiante et résolue comme lui. Je ne parlais que d'espérance et d'affections et je ne pouvais pas me résoudre à contrarier son projet de mariage. Il me semblait que je l'aurais tué, et que je n'avais pas le droit de lui ôter la pensée qui le soutenait dans des épreuves si dures. Pourtant, je ne pouvais pas non plus me résoudre à écrire le mot d'amour. Ç'aurait été comme un engagement, et ma conscience me tourmentait trop.
Mais j'anticipe sur les événements, car je n'avais encore reçu que deux lettres de lui, quand une grande nouvelle nous arriva dans les premiers jours d'août. C'est le prieur qui me l'annonça.
Il venait de recevoir des lettres de sa famille.
— Eh bien, Nanon, me dit-il, je l'avais prédit, que Robespierre et ses amis ne viendraient pas à bout de leur ouvrage! Le moyen ne valait rien et le moyen a tué le but. Les voilà tous tombés, tous morts. On a retourné contre eux le droit de supprimer ce qui gêne. Des gens qui se disent meilleurs patriotes les ont condamnés pour avoir été trop doux. Qu'est-ce que cela va donc être? On ne peut rien faire de plus que ce qu'ils faisaient, à moins de rétablir la torture, ou de mettre le feu aux quatre coins de la France.
L'ancien maire, qui se trouvait là, se réjouissait. Républicain en 90, il était devenu royaliste depuis qu'on avait fait mourir le roi et la reine; mais il ne disait sa pensée que devant nous en qui il avait pleine confiance, et il la disait à demi-voix, car, dans ce temps-là, on ne parlait plus tout haut. On n'entendait ni disputes ni discussions dans les campagnes. On avait peur de laisser tomber une parole, comme si c'eût été une monnaie faite pour tenter les malheureux et les porter à la dénonciation.
— Croyez-moi si vous voulez, disait ce brave homme, mais il me semble que nos malheurs vont prendre fin avec le Robespierre: c'était un homme qui travaillait pour l'étranger et qui lui vendait le sang de nos pauvres soldats.
— Vous vous trompez, citoyen Chenot, reprit le prieur. L'homme était honnête, et c'est peut-être pour cela que de plus mauvais que lui l'ont tué.
— Plus mauvais n'est point possible! on dit qu'il était malin et entendu; ceux qui le remplaceront seront peut-être plus maladroits, et les personnes raisonnables viendront à bout de nous en débarrasser.
C'était l'opinion de toute la commune et bientôt chacun se la confia à l'oreille. Peu à peu on se mit en groupe de cinq à six personnes pour causer. On ne savait rien encore du nouveau système, et ce que l'on en apprenait tant bien que mal, ne le comprenait guère, mais il y avait dans l'air comme un souffle nouveau. La terreur s'effaçait, la terreur allait finir. Bien ou mal employée, la liberté est un bien.
C'est à la fin d'août que je reçus la troisième lettre d'Émilien. Je fus bien étonnée de voir qu'il semblait regretter Robespierre et les jacobins. Il ne les aimait pourtant pas, mais il disait que la France devenait royaliste et que l'armée avait peur d'être trahie. Lui si doux et si patient, il était en colère contre les gens qui se disputaient le pouvoir au lieu de songer à la défense du pays. Il ne semblait plus aller à la bataille pour son honneur seulement; on eût dit qu'il y allait pour son plaisir et que la rage des armées lui était entrée dans le coeur comme aux autres. Il m'annonçait qu'il avait déjà obtenu un petit grade pour avoir bien fait son devoir. Quelques semaines plus tard, il nous apprit qu'il était officier.
— Voyez-vous ça? s'écria le prieur. Il est capable de revenir général.
Cette réflexion me donna bien à penser. Il n'y avait rien d'impossible à ce qu'Émilien eût une brillante carrière militaire comme tant d'autres dont j'entendais parler. Alors, il ne se soucierait plus, pour son compte, du sort réservé à la noblesse; il serait au-dessus de ses désastres ou de ses dédains. Il deviendrait riche et puissant. Il ne devait donc pas épouser une paysanne! Son bon coeur le lui conseillait; mais la paysanne ne devait pas consentir à ce sacrifice.
Je me sentis d'abord très abattue, et puis je m'habituai à cette idée que je garderais son estime plus haute et lui prouverais un attachement plus noble en me sacrifiant. Je ne m'accordai pas le droit d'être faible et de faire l'amoureuse qui souffre et se plaint: cela me parut au-dessous de moi, et j'avoue que j'étais très fière pour moi-même, depuis que je me savais aimée si grandement. Je résolus de me contenter de ce bonheur-là dans ma vie. C'était bien assez de pouvoir garder une si douce idée, un si beau souvenir. Le reste de mes jours serait employé à récompenser Émilien de la joie que j'en ressentais et à me dévouer à lui sans plus jamais songer à moi-même. Un jour, Dumont me dit:
— Il faut que j'aille revoir l'île aux Fades. Notre défrichement a donné, paraît-il, une récolte superbe. Notre ami Boucherot, qui a des parents de ce côté-là, s'y est rendu et a surveillé la moisson. Il a donné au propriétaire le compte de gerbes qui était convenu et a engrangé le reste dans notre maison de cailloux. Les gens du pays sont très honnêtes, et, d'ailleurs, ils craindraient de fâcher les fades en brisant le cadenas que Boucherot a posé sur leur aire. Pourtant, il faut prendre un parti, car notre loyer expire dans quelques jours. Nous n'avons pas les moyens d'apporter ici ce tas de paille et de grain. Je vais aller voir s'il ne vaut pas mieux le battre et le vendre là-bas.
— Allez, lui dis-je, c'est bien vu. Ce sera de l'argent qui appartiendra à Émilien et à vous. Moi, je n'ai pas travaillé, je n'y prétends rien.
— Tu n'as pas travaillé? quand tu n'étais occupée qu'à nous procurer la nourriture et le gîte? Sans cela, certes, nous n'eussions pas fait grand ouvrage; nous partagerons donc, Nanon; mais, comme ce que j'ai est destiné à Émilien, et que… sans le vouloir…, sans le savoir, je pourrais le dépenser, c'est toi qui seras la gardienne des trois parts.
— Je ferai ce que vous voudrez, répondis-je; allez donc, je vous envie ce voyage. À présent, j'aurais été contente de revoir ce pauvre endroit que j'ai quitté sans savoir ce que je faisais et sans songer à lui dire adieu. Voulez-vous me faire un grand plaisir, mon père Dumont? apportez-moi un gros bouquet des fleurs qui poussent au bord du ruisseau, du côté où il y a un rocher à fleur de terre qui est fait comme un grand canapé. C'est par là qu'il y a les fleurs qu'Émilien aimait, et c'est sur ce rocher-là qu'il les étudiait.
Dumont me rapporta l'argent de notre grain et un bouquet gros comme une gerbe. Quoique la récolte eût été très belle dans notre pays, le grain était très cher, personne ne savait pourquoi. Dumont avait porté le nôtre au marché. Il en avait tiré trois cents francs en assignats de trois mille francs qu'il avait vite échangés contre de l'argent, car, d'un jour à l'autre, la monnaie de papier perdait de sa valeur et le moment allait venir où personne n'en voudrait plus pour rien.
Je mis de côté cette petite épargne et je remplis ma chambre des fleurs qui me rappelaient mon bonheur passé. Peut-être ne reverrais-je plus Émilien, peut-être était-il tué au moment où je respirais ces petits oeillets sauvages et ces chèvrefeuilles qui faisaient apparaître son image devant moi. Je riais et je pleurais toute seule, et puis j'embrassais les fleurs, j'en faisais un bouquet de mariée. Je me donnais permission de me figurer que je me promenais parée comme cela, au bras de mon ami, qu'il me conduisait au bord de la rivière qui coule au bas du moutier et qu'il me montrait le vieux saule, l'endroit où il m'avait dit autrefois: «Regarde cet arbre-là, cette eau remplie d'iris, ces pierres où j'ai souvent jeté l'épervier de pêche, et souviens-toi du serment que je te fais de ne jamais te causer de chagrin.» Alors, moi, je lui montrais les feuilles desséchées du saule que j'avais mises ce jour-là dans la bavette de mon tablier et que j'avais conservées ensuite avec beaucoup de soin, comme une relique très précieuse.
Après ces rêveries, dernier contentement que je voulais me donner pour n'y plus revenir, je me remis à mes occupations qui n'étaient pas peu de chose, car tout était en désarroi au moutier, et il me fallait prendre une autorité qui n'était point facile à faire accepter à l'âge que j'avais. Comme tout était au pillage et que tout le monde s'autorisait de la misère qui allait en augmentant, je dus agir d'adresse pour commencer. Je fis un choix parmi les plus pauvres habitants, et je leur permis le pâturage chez nous jusqu'à nouvel ordre; mais je fis relever les barrières et reboucher avec de l'épine les brèches faites aux clôtures, et, quand on vint pour les arracher, je déclarai qu'on entrerait par les barrières et non autrement. On m'envoya naturellement promener. Alors, ne reculant pas devant la dispute, je fis connaître à ceux qui voulurent m'écouter, que je distinguais les vrais nécessiteux de ceux qui, feignant de l'être et ne l'étant point, me volaient l'aumône que je voulais faire aux premiers. Cela me fit tout de suite un parti qui m'aida à intimider les faux pauvres et à les expulser. Ils revinrent bien dans la nuit arracher mes clôtures, mais je les fis réparer patiemment, et ils s'en lassèrent, voyant qu'on leur donnait tort et que le plus grand nombre se tournait contre eux.
Peu à peu je fis le triage des paresseux vraiment pauvres, mais plus pauvres par leur faute. Je leur persuadai d'aller chercher le pâturage dans des endroits plus éloignés, plus difficiles, mais beaucoup mieux fournis que nos herbes épuisées par trop d'usage. Enfin, aux approches de l'hiver, ayant procuré quelque ouvrage et rendu quelques services, je me trouvai en droit de faire respecter la propriété qui m'était confiée, et j'en vins à peu près à bout.
M. Costejoux, à qui j'écrivis pour lui donner des nouvelles de notre jeune officier et pour lui dire que je veillais autant qu'il m'était possible à ses intérêts, me répondit qu'il était content de la belle conduite d'Émilien, et que, quant à lui, il était bien tranquille sur les soins que je donnerais à son avoir.
«Quelque pillage qu'il y ait eu, me disait-il, il ne peut pas dépasser celui qui règne à Franqueville et que je suis forcé d'endurer, puisque je n'y puis résider à poste fixe. Ce n'est pas ma vieille mère et ma _jeune pupille _qui peuvent s'y opposer. Il ne serait même pas prudent pour elles de le tenter, car voici le paysan qui, après avoir pillé par haine des nobles et des riches, recommence de plus belle pour les venger, dit-il, des crimes de la République. Je ne sais comment on pense à Valcreux; je ne veux pas le savoir, je crains bien que partout la réaction royaliste ne se produise aveuglément et ne l'emporte sur les débris agonisants de la liberté, sur les ruines de l'honneur et de la patrie.»
M. Costejoux me chargeait de faire savoir à Émilien que sa soeur était en bonne santé et ne manquait de rien. Il me demandait son adresse pour le lui écrire lui-même. Il finissait en m'appelant sa chère citoyenne et en me demandant pardon de m'avoir traitée jusqu'à ce jour comme une enfant. Il connaissait à ma lettre, disait-il, et bien plus encore à ce qu'il avait vu de ma résolution, de mon intelligence et de mon dévouement, que j'étais une personne digne de son respect et de son amitié.
Cette lettre me flatta et ramena en moi quelques velléités d'accepter l'amour d'Émilien. Je n'étais pas la première venue. Je pouvais lui faire honneur. — Mais la pauvreté, pouvais-je conjurer un danger si redoutable dans les temps troublés et incertains où nous nous trouvions? À supposer qu'il revînt petit officier sans avenir, comment élèverait-il une famille, si la femme ne lui apportait que son travail au jour le jour!
C'est alors qu'une idée singulière, sans doute une inspiration de l'amour, s'empara de moi. Ne pouvais-je pas devenir, sinon riche, du moins pourvue d'une petite fortune qui me permettrait d'accepter sans scrupule et sans humiliation la condition bonne ou mauvaise d'Émilien?
J'avais ouï parler de gens très honnêtes qui de rien étaient devenus quelque chose par la force de leur volonté et la durée de leur patience. Je me mis à faire des calculs et je reconnus qu'au prix où l'on avait la terre dans ce moment-là, on pouvait en peu d'années, se faire un revenu qui triplerait la valeur du capital. Il ne s'agissait que de bien connaître l'aménagement et les ressources de l'agriculture, et je m'en fis des idées assez justes en me rappelant ce qui réussissait ou échouait autour de moi depuis plusieurs années. Je pris conseil de l'ancien maire, car le prieur voyait ces choses-là petitement et au jour le jour. Le père Chenot était plus entendu et plus prévoyant. Il manquait de hardiesse; il avait fait lentement sa fortune sous la monarchie, et, devant la situation nouvelle, il eût pu faire de meilleures affaires; mais il les exposait et les démontrait fort bien; seulement, il avait peur, et n'osait rien pour son compte, la politique l'empêchait de dormir. Il rêvait avec épouvante la restitution des biens nationaux, et, dans ces moments-là, il redevenait démocrate et regrettait M. de Robespierre.
Je fis le compte de mon argent. Déduction faite de ce qui m'avait été prêté par M. Costejoux et de ce qui lui était dû encore pour les profits de son domaine, mon encaisse personnelle résultant de la récolte de Crevant, des leçons que j'avais données et que je donnais encore, des petits profits sur mes bêtes et sur la location de ma maison depuis que mes cousins ne l'habitaient plus, était de trois cents livres quatorze sous six deniers. C'est avec cette belle somme que je me mis en tête de racheter le moutier et ses dépendances, de l'augmenter d'achats de détails successifs, et de reconstituer une terre aussi importante et de meilleur rapport que celle que les moines avaient possédée. Je ne confiai mon rêve à personne. La raillerie tue l'inspiration et on ne vient à bout que de ce dont on ne permet ni aux autres ni à soi de douter. Je commençai par acheter avec le tiers de mon capital un terrain inculte, qu'avec le second tiers je fis cultiver, enclore, semer et fumer. On déclara que j'étais folle et que je prenais le _vrai bon chemin _pour perdre le tout. Le paysan de ce temps-là donnait à la terre son temps et sa sueur, mais son argent, jamais. Quand il n'avait pas d'engrais, la terre s'en passait. La terre rapportait en conséquence. Avec beaucoup de temps, elle s'améliorait quelque peu, mais je voyais venir le moment où tout l'argent caché viendrait se jeter dans l'achat des terres, et je voulais faire marcher de compagnie l'acquisition et le plein rapport, afin d'arriver à doubler tout d'un coup la valeur du capital. La chose me réussit; en 93, on m'offrit de ma terre environ deux cents francs.
— Non pas, répondis-je, ce serait rentrer sans profit dans ma dépense. J'attendrai.
En 95, j'ai vendu ce lopin cinq cent quatre-vingts francs. D'autres achats me rendirent beaucoup plus; mais je n'entrerai pas dans un détail fastidieux. Tous ceux qui à cette époque ont fait leurs affaires savent qu'il a fallu, pour réussir, la confiance qu'ils ont eue dans les événements. Dans nos campagnes, ce fut d'abord le petit nombre. Jusqu'à la fin de la Convention, ceux qui avaient acheté voulaient pour la plupart revendre et ils revendaient avec perte. Sous le Directoire, ils commencèrent à racheter, ce qui constitua beaucoup de pertes sèches au commencement; et, malgré tout, ils trouvèrent encore leur compte plus tard, à plus forte raison, ceux qui, comme moi, ne se laissaient pas épouvanter par les menaces et les colères des partis, firent-ils en peu d'années des profils réels et très légitimes.
XXII
Je fis aussi un bon profit sur les laines. Elles étaient fort chères, bien que le bétail fût devenu très abondant. Dans les commencements, la libre pâture sur les terres en séquestre avait fait prospérer les troupeaux. Tout le monde avait doublé et triplé le nombre d'animaux qu'il pouvait nourrir, mais le gaspillage ne profita pas longtemps. La pâture épuisée, on vit dépérir les moutons, et on s'empressa de s'en défaire à vil prix. J'en achetai, un par un, à diverses personnes et à crédit, une certaine quantité que j'envoyai au pays de Crevant sous la garde d'un vieux homme malheureux en qui j'avais reconnu beaucoup d'intelligence et d'activité. Je l'associai à mon profit, et, après qu'il eut loué une cabane et un pâturage dans les environs de l'île aux Fades, il s'établit par là. Le droit de pâture était d'un prix minime. Notre produit de tondaille nous mit à même de payer toutes nos dépenses et d'encaisser une somme ronde. Les agneaux nous vinrent en abondance vers la Noël et nous promirent d'autres profits.
En même temps que j'opérais pour mon compte, je rétablissais les affaires de la gestion du prieur, à la grande surprise de M. Costejoux, qui, dans ses lettres, m'appelait son cher régisseur. Il est certain que, sans moi, il n'eût rien tiré de son domaine.
Pour moi, je voyais bien que la propriété était excellente, mais il eût fallu y mettre de l'argent, et je l'engageais beaucoup à venir s'assurer par lui-même de ce qu'il y avait à faire. Il s'y décida dans le courant de l'hiver qui fut encore un rude et cruel hiver, accompagné d'une disette infâme. Je dis infâme parce qu'elle fut l'ouvrage des spéculateurs. M. Costejoux, en voyant nos belles récoltes, le comprit bien et me le fit comprendre.
Quand nous eûmes bien parlé d'Émilien, qui lui avait écrit, disait-il, des lettres brûlantes de patriotisme, quand il m'eut dit que Louise devenait chaque jour plus jolie et qu'elle était l'enfant gâtée de sa maison, je me décidai, voyant qu'à tous égards il me prenait au sérieux, à lui ouvrir mon coeur et à lui confier mon grand projet. Mais je ne le lui présentai pas comme une chose arrêtée dans mon esprit. Je ne lui désignai pas le moutier comme le but principal de mon ambition, et je le consultai d'une manière générale sur la possibilité de faire fortune avec rien, en face d'une occasion comme celle que présentait la vente des biens nationaux et la situation générale des affaires.
Il m'écouta avec attention, me regarda d'un air pénétrant, me fit encore quelques questions de détail et enfin me répondit comme il suit:
— Ma chère amie, votre idée est très bonne et il faut la réaliser. Il faut m'acheter le moutier et ses dépendances. Je ne veux pas gagner sur cette acquisition, je l'ai faite par pur patriotisme, et mon but est rempli si elle sert à créer l'existence d'une famille laborieuse et honnête comme sera la vôtre. Il faut épouser le jeune Franqueville et lui apporter cette dot.
— Fort bien; mais comment faire si vous ne me donnez du temps?
— Je vous donne vingt ans pour vous acquitter. Est-ce assez?
— À mille francs par an, plus les intérêts, c'est bien assez.
— Je ne veux pas d'intérêts.
— Oh! alors, nous ne ferons pas d'affaires. Émilien est fier et regarderait cela comme une aumône.
— Alors, j'accepte l'intérêt; mais à deux pour cent. C'est le revenu des terres affermées dans notre pays.
— Pardon: deux et demi!
— Je me trouverai très bien payé avec deux, puisque Franqueville, en ce moment, ne me rapporte rien. Je suis très étonné du tour de force que vous avez fait pour que le moutier ne me fût pas un placement stérile. J'en avais fait mon deuil pour plusieurs années, je vous dois donc de prendre la somme que vous me remettez comme un payement anticipé sur votre achat de la propriété. À partir de ce jour, elle est à vous. Comme vous êtes mineure, nous ne pouvons faire le contrat, mais notre mutuelle parole suffit, et je prendrai des mesures pour que, dans le cas où je mourrais avant votre majorité, ma volonté, à laquelle je donnerai la forme d'un legs s'il le faut, reçoive son entière exécution. Au besoin, Dumont pourrait endosser le rôle d'acquéreur. J'arrangerai cela, ne vous en inquiétez pas. Et, maintenant, laissez-moi vous dire que vous ne me devez pas de reconnaissance. J'estime que c'est_ _vous qui me rendez service. Je désire concentrer sur la terre de Franqueville les dépenses que j'aurai à faire pour la remettre en état de rapport. Vous m'avez fait voir, et j'ai vu très clairement qu'ici rien ne marchera sans d'assez sérieux sacrifices. J'aurais donc à me priver de revenus pendant plusieurs années, et c'est vous qui m'allégez le fardeau en m'offrant l'intérêt de mon capital. Je crains même qu'à ce point de vue l'affaire ne soit onéreuse pour vous et avantageuse pour moi seul. Pensez-y bien avant de vous en charger.
— C'est tout pensé et tout réglé d'avance, répondis-je. Une terre qui, pour le bourgeois qui n'y réside point, n'est qu'un placement d'agrément est, pour le paysan, une vraie richesse. Il y vit et il en vit. Il n'a point vos besoins, vos devoirs de grande hospitalité, vos habitudes de bien-être et de dépenses. Pour demeurer ici, vous parliez, dans le temps, de grosses réparations et de constructions nouvelles. Votre consommation y serait coûteuse, le pays ne produisant point ce qu'il faudrait seulement pour votre table. Nous autres, avec nos gros habits de droguet et de toile fabriqués dans la commune et cousus par nous-mêmes, avec nos pieds nus l'été et nos sabots l'hiver, avec notre nourriture de raves, de sarrasin et de châtaignes que nous trouvons suffisante, avec notre piquette de prunelles que nous trouvons bonne, avec notre travail personnel qui nous épargne celui de plusieurs domestiques et qui nous conserve la santé; avec notre surveillance de tous les instants, notre travail de jour que ne pourrait point remplacer votre travail de nuit, enfin, avec nos mille petites économies dont vous n'avez pas même idée, nous faisons rendre à la terre tout ce qu'elle peut rendre. Donc, en vous payant un intérêt de deux pour cent, j'aurai encore de quoi amasser pour vous payer le capital. Ainsi l'affaire est bonne pour nous deux et la voilà conclue.
— Il faut pourtant nous occuper du prieur, reprit M. Costejoux; le pauvre homme ne peut plus rien faire et ne saurait vivre ailleurs que dans un couvent. Je pense bien que vous voudrez l'y garder; mais son entretien…
— Oh! je m'en charge! N'en ayez aucun souci!
— Ma chère Nanette, c'est encore une dépense pour vous. Si nous consacrions à cela les intérêts que vous comptez me servir?
— Ce n'est pas nécessaire.
— Mais ce serait utile. Vous commencez avec rien une grosse entreprise…
— Si je la commençais avec un père infirme, il me faudrait bien le faire entrer en ligne de compte dans mes dépenses, et je prendrais sur ma nourriture s'il le fallait, pour assurer la sienne, ce qui serait tout simple pour moi comme pour bien d'autres.
— Mais, moi, j'ai bien le droit de considérer aussi le prieur comme un vieux parent infirme dont j'ai le devoir de m'occuper. Voyons, ma brave Nanette, nous nous partagerons le plaisir. Vous ne me payerez l'intérêt qu'à raison d'un pour cent, tant que vivra le prieur; je le veux ainsi, et voilà qui est convenu en dernier ressort.
Il fut convenu en outre que notre marché serait tenu secret. Je ne voulus même pas en faire part au prieur, dont la fierté se fût peut-être révoltée, car il se regardait encore comme le gérant de la maison, à cause de quelques écritures que je lui donnais à faire, bien que je les eusse faites moi-même mieux et plus vite. Je ne pris pour confident que Dumont, dont la joie fut grande et qui voulut tout aussitôt me libérer de plusieurs annuités d'intérêt, en versant à M. Costejoux les trois mille francs d'économies qu'il possédait et qui étaient déposés chez le banquier, frère de notre ami. Pour cela, il n'y avait que quelques mots d'écrit à échanger, et j'y consentis, n'ayant pas le droit d'empêcher ce digne ami d'assurer en partie l'avenir d'Émilien; car tout se fit en vue de ce dernier. J'aurais voulu que la vente fût en son nom et à son profit. M. Costejoux n'y consentit point.
— On ne sait ce qui peut arriver, dit-il; Franqueville est le plus probe des êtres, et je le sais laborieux; mais j'ignore s'il a votre sagesse et votre persévérance. Je ne vois l'affaire sûre qu'entre vos mains, et c'est avec vous seule que je traite dans son intérêt le mieux pesé et le mieux entendu.
Quand j'eus servi à M. Costejoux le meilleur souper qu'il me fût possible de lui accommoder, et quand le prieur et Dumont se furent retirés, nous eûmes un autre entretien qui me frappa beaucoup. Comme je lui demandais ingénument si le caractère de Louise s'était un peu amélioré:
— Ma chère amie, répondit-il, ce caractère-là sera toujours fantasque, et je plains le mari qui aura à le supporter… à moins que ce mari n'ait plus d'esprit qu'elle, et plus de fermeté qu'une femme n'en saurait avoir. Vous êtes une exception, vous, une très remarquable exception. Vous n'êtes ni une femme ni un homme, vous êtes l'un et l'autre avec les meilleures qualités des deux sexes. Louise de Franqueville est une femme, une vraie femme, avec toutes les séductions et toutes les fantaisies de la faiblesse. La faiblesse est une grâce. C'est pour cela que nous nous attachons aux enfants et que bien souvent nous augmentons leur tyrannie par l'amusement que nous prenons à la subir. Je vous dirai plus; dans une vie comme celle que je mène depuis deux ans, lutte ardente, autorité nécessaire, souvent rigoureuse, combat acharné et profondément douloureux entre ma bienveillance naturelle et ma méfiance imposée par le fait du devoir politique, il y a comme un irrésistible besoin d'abdiquer dans l'intimité de la famille et d'oublier que l'on est terroriste, pour se laisser terroriser à son tour, ne fût-ce que par les coups de bec d'un petit oiseau. Mes domestiques me sont aveuglément soumis. Mon excellente mère ne voit que par mes yeux. Elle ne changerait pas de bonnet ou de tabatière sans me demander mon avis. J'ai une vie très austère; les jacobins doivent protester par leurs bonnes moeurs contre les débauches de la jeunesse dorée et les coupables tolérances des girondins. Dans cette solitude où je me plonge après l'agitation des affaires et le bruit de la discussion, il me faut trouver un tyran qui repose ma volonté en m'imposant la sienne, et c'est Louise qui se charge de ce rôle. Coquette de naissance, elle m'agace et me force d'oublier tout pour ne m'occuper que d'elle. Elle me contredit, me raille, me rudoie: quelquefois même, elle m'injurie et me blesse. La forcer de se repentir de son ingratitude et de me demander pardon de son injustice est la tâche que s'impose ma patience, et, en somme, je remporte toujours la victoire dans ce duel sans cesse renouvelé, dont l'excitation me fait à la fois du mal et du bien. Mais ce mal et ce bien, c'est autre chose que les émotions de la politique, et j'ai besoin d'oublier les intérêts généraux qui me semblent gravement compromis, sinon perdus!