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Nanon / La bibliothèque précieuse

Chapter 25: XXV
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About This Book

The narrator recounts her impoverished childhood in a rural household after early orphanhood, raised by an elderly relative and a nearby woman who teaches domestic skills. She describes everyday labor, the awakening of self-respect when given responsibility for an animal, and small domestic triumphs that change her sense of self. Village life, scarcity, seasonal rhythms, and communal tensions appear alongside intimate recollections, and the narrative alternates personal memory with observations of rural customs and episodes of collective unrest shaping her coming of age.

— Parlez-moi de cela, monsieur Costejoux, et nous reparlerons de Louise. Je veux d'abord comprendre comment et pourquoi tout vous semble perdu, à vous que j'ai vu si plein d'espoir quand vous disiez et quand vous écriviez: «Encore quelques semaines d'énergie et de rigueur, et puis nous entrerons dans le règne de la justice et de la fraternité.» Avez-vous cru réellement que vous pourriez vous réconcilier avec les timides, après les avoir tant effrayés, et avec les royalistes, après les avoir tant fait souffrir? Moi, je crois que les hommes ne pardonnent jamais la peur qu'on leur a faite.

— Je le sais, reprit-il vivement. Je ne le sais que trop à présent! Les modérés nous haïssent plus mortellement encore que les royalistes, car ceux-ci ne sont point lâches. Ils montrent, au contraire, une audace que l'on croyait avoir vaincue. Costumés ridiculement et affectant, pour se distinguer de nous, des airs efféminés, ils s'intitulent _muscadins _et _jeunesse dorée; _à l'heure qu'il est, ils se montrent dans Paris avec de grosses cannes qu'ils feignent de porter mollement et avec lesquelles ils engagent chaque jour des rixes sanglantes avec les patriotes. Ils sont cruels, plus cruels que nous! ils assassinent dans les rues, sur les chemins; ils massacrent dans les prisons. Ils poussent à l'anarchie par le crime, le vice, la débauche et le vol à main armée. Ils espèrent ramener la monarchie en égorgeant la République, et ne se cachent guère du dessein d'égorger la France pour la forcer de leur appartenir à tout prix.

— Hélas! monsieur Costejoux, vous ne raisonniez pas comme cela, je le sais bien, mais comment agissiez-vous? La violence a autorisé la violence. Vous ne l'aimiez pas, vous; mais vos amis l'aimaient et vous le savez bien, à présent que l'on connaît ce qui s'est passé à Nantes, à Lyon et ailleurs. Vrai! vous aviez donné des pouvoirs atroces à des monstres, vous avez ouvert les yeux trop tard et vous en portez la peine. Le peuple déteste les jacobins parce qu'ils ont pesé sur tout le monde, tandis qu'il s'occupe peu des royalistes d'à présent qui ne s'attaquent qu'à vous. S'ils font les crimes que votre parti a faits, s'ils égorgent des innocents et massacrent des prisonniers, j'entends dire chez nous que c'est pour tuer la Terreur qui leur a donné l'exemple et que tous les moyens sont bons pour en finir. N'est-ce point ce que vous disiez, vous autres, et ne vous êtes-vous pas imaginé que, pour épurer la République, il fallait abattre les trois quarts de la France par l'échafaud, la guerre, l'exil, et la misère qui a fait périr encore plus de monde? Ne vous fâchez pas contre moi; si je me trompe, reprenez-moi; mais je vous dis ce que j'entends dire et ce à quoi je n'ai rien trouvé à répondre.

Je vis que je lui faisais de la peine, car il ne dit rien pendant un moment, et puis, tout à coup, il reprit le ton de colère que je lui avais vu prendre à Limoges au milieu de la Terreur.

— Oui! dit-il, c'est notre destinée d'être jugés comme cela! Nous avons assumé sur nous tous les reproches, toutes les malédictions, toutes les hontes de la Révolution. Je le sais, je le sais! Nous serons des infâmes, des bêtes féroces, des tyrans, pour avoir voulu sauver la France. Notre châtiment est commencé! le peuple, à qui nous avons tout sacrifié, pour qui nous avons forcé notre nature jusqu'à être sans scrupule et sans pitié, cette cause sublime à laquelle nous avons immolé nos sentiments d'humanité, notre réputation, et jusqu'à notre conscience légale, c'est là ce qui se tourne contre nous; c'est le peuple qui nous livrera à nos ennemis implacables, c'est lui qui, dans l'avenir, maudira notre mémoire et haïra en nous le nom sacré de la République. Voilà ce que nous aurons gagné à vouloir donner aux hommes une société fondée sur l'égalité fraternelle et une religion basée sur la raison.

— Eh bien, cela vous étonne, monsieur Costejoux, parce que, vous, grand coeur d'homme, vous n'avez pas eu d'autre idée. Mais, pour trois ou quatre qui pensent comme cela, il y a eu trois et quatre mille, peut-être plus, qui n'ont pas songé à autre chose que contenter leur vieille haine et leur ancienne jalousie contre la noblesse… Ah! laissez-moi dire, je n'attaque pas ceux que vous estimez, vous les connaissez, vous répondriez d'eux. Le mot de votre parti n'est pas la haine et la vengeance, je le veux bien, je ne sais pas, moi! La chose dont je suis sûre, c'est que, si on eût fait la Révolution sans se détester les uns les autres, elle aurait réussi. Nous la comprenions, nous l'aimions et nous l'aidions au commencement. Vous l'auriez fait durer si vous n'aviez pas permis les persécutions et tout ce qui a troublé la conscience des simples. Vous avez cru qu'il le fallait. Eh bien, vous vous êtes trompés, et, à présent que vous le sentez, vous tâchez de vous en consoler en disant que l'indulgence eût tout perdu. Vous n'en savez rien, puisque vous n'en avez point essayé. C'est l'effet de vos colères qui a tout perdu, et vous ne pouvez pas vous résigner comme nous autres, bonnes gens du peuple, qui n'avons haï et maltraité personne.

Il voulait riposter; mais, quand il était fâché, les lèvres lui tremblaient comme aux personnes vives qui ont le coeur bon. Moi, je voulais lui dire tout ce que j'avais dans la conscience, afin que, si mes idées le blessaient, il pût défaire notre marché.

— Vous voulez me dire, repris-je, que c'est la rage du peuple qui vous a emportés et poussés à la vengeance des longues misères qu'il avait endurées. Je sais, pour l'avoir entendu assez déplorer chez nous, que c'est le peuple de Paris et des grandes villes qui vous pousse et vous mène, parce que vous demeurez dans les villes, vous autres gens d'esprit et de savoir. Vous croyez connaître le paysan quand vous connaissez l'ouvrier des faubourgs et des banlieues, et, dans le nombre de ces ouvriers moitié paysans, moitié artisans, vous ne faites attention qu'à ceux qui crient et remuent. Cela vous suffit; vous pensez pouvoir les compter quand ils sont dehors comme un troupeau s'excitant les uns les autres. Vous ne les voyez point rentrés chez eux et parlant des choses qu'ils ont faites sans les comprendre. Vous causez avec quelques- uns qui vous suivent parce qu'ils veulent de vous quelque chose, des emplois, des récompenses, ou ce qu'ils aiment mieux que tout parce que ces gens sont vaniteux, de l'autorité sur les autres. J'ai vu cela, moi; j'ai vu à Châteauroux comme on entourait les représentants envoyés de Paris, et Dumont entendait comme on les jugeait, ces quémandeux de pouvoir, dans la rue et sur la porte des maisons. Tout ça, voyez-vous, c'était une cour et un cortège que l'on faisait aux maîtres de la République pour en obtenir ce qu'on voulait, et, si un archevêque ou un prince fût venu à la place, c'eût été les mêmes cris et les mêmes flatteries. Vous qui avez cent fois plus d'esprit que nous, vous avez été tout de même dupe de ces intrigants d'en bas que vous receviez, non sans dégoût, à votre table, et que vous supportiez parce qu'ils vous disaient: «Je réponds de ma rue, de mon faubourg, de ma corporation.» Ils vous trompaient pour se rendre importants et nécessaires. Ils ne pouvaient répondre de rien et vous l'avez bien vu, quand, outrés de leur méchanceté et de leurs pilleries, vous avez dû les punir pour contenter la justice de votre coeur et celle du peuple indigné. Voilà votre malheur et celui de vos amis, monsieur Costejoux; vous croyez connaître le peuple parce que vous vous jetez résolument au beau milieu de ce qu'il a de plus mauvais et de plus terrible, et vous n'en connaissez que la lie, et vous croyez que le peuple tout entier est féroce et affamé de vengeance. Alors, vous travaillez pour le contentement des pires et vous ne vous doutez pas du blâme des meilleurs. Vous jugez ceux-ci timides et mauvais patriotes parce qu'ils ne vont pas en bonnets rouges vous tutoyer et vous caresser. Moi, je dis que ces modérés si méprisés ont été meilleurs patriotes que les autres, puisqu'ils vous ont supportés pour ne point nuire à la défense du pays. Ce qu'il faudrait connaître, ce qu'il faudrait entendre, voyez-vous, c'est ce qui se dit tout bas, et c'est là ce que vous ne savez jamais, puisque vous ne vivez qu'au milieu des déclamations ou des hurlements. Quand vous l'apprenez, il est trop tard. Aujourd'hui, voilà que les hurleurs et les malfaiteurs du parti ennemi prennent la place des vôtres, et le peuple triste et silencieux vous abandonne à leur colère. C'est alors que vous êtes forcés de compter les têtes et de voir que le grand nombre est contre vous, et cela vous étonne! Vous dites que le peuple est lâche et ingrat. Eh bien, moi qui en suis, de ce pauvre peuple, moi qui vous aime et qui vous dois la vie d'Émilien, c'est-à-dire plus que la mienne, je vous dis: Vous vous êtes égaré dans une forêt où la nuit nous a surpris et où vous avez pris le sentier d'épines pour le grand chemin. Pour en sortir, il vous a fallu vous battre avec les loups et vous arrivez au jour, tout étonné de voir que vous avez reculé au lieu d'avancer, que vous avez marché avec les bêtes sauvages et que la foule des hommes s'est rangée de l'autre côté. À présent, les royalistes auront beau jeu; plus méchants que vous, je ne dis pas non, ils ne feront pourtant pas pire que vous. Ils auront leurs flatteurs, leurs intrigants, leurs égorgeurs, leur vilain monde à part, qui les trompera comme vous avez été trompés: et, à leur tour, ils perdront la partie. Qui la gagnera? Ce sera le premier venu, pourvu que la guerre civile finisse et que chacun puisse vivre chez lui sans craindre d'être dénoncé, emprisonné et guillotiné le lendemain. Et ce n'est pas parce que le monde est royaliste ou girondin, ou égoïste, ou poltron; ce n'est pas non plus parce qu'on a besoin de repos que cela arrivera. Les bons soldats n'ont pas manqué pour les armées, parce que, de ce côté-là, le devoir est net et la cause bonne. Ce dont on est las, c'est d'être forcé de se méfier, de se haïr et de voir périr des innocents sans pouvoir les assister. On est fatigué aussi de ne point travailler. Pour le paysan, c'est la pire fatigue, et ce ne sont point vos secours, vos allégements et vos aumônes qui le consolent et le dédommagent du temps perdu. Il a un grand courage et, une grande bonté de coeur dont vous n'avez pas connu l'emploi. Pris séparément, il a bien des défauts, mais je vais vous parler comme il parle: si vous pouviez mettre en un tas ce qu'il y a de moralité, plus ou moins, dans le coeur de chacun, vous verriez une montagne qui vous ferait peur, parce que vous n'avez point voulu la voir et parce qu'il vous faut renoncer à l'abattre.

J'avais parlé vivement, en marchant par la chambre, en tisonnant le feu, en prenant et quittant mon ouvrage; je m'étais montée plus que je ne l'avais prévu, et je ne voulais point regarder M. Costejoux pour ne pas perdre le courage d'aller jusqu'au bout de mes idées. Je crois que j'en aurais trouvé encore à dire, mais il en avait assez, lui. Il se leva, me prit le bras et le serra jusqu'à me faire mal, en disant:

— Tais-toi, paysanne! tu ne vois donc pas que tu m'assassines?

XXIII

— Ce n'est pas vous que je voudrais tuer, lui dis-je. Je vous aime et vous estime trop pour ça; mais je voudrais tuer le mensonge auquel vous vous êtes laissé prendre.

— Et ce mensonge, c'est la patrie, la liberté, la justice?

— Non! c'est votre fameuse idée que la fin justifie le moyen!

Il alla se rasseoir au bout de la salle et ne s'avoua point vaincu. Il resta pensif; puis revenant à moi:

— Est-ce que tu aimes passionnément Franqueville?

— Je ne sais pas bien ce que veut dire le mot passionnément. Je l'aime plus que moi-même, voilà tout ce que je sais.

— Et tu ne pourrais pas en aimer un autre, moi, par exemple?

Je fus si étonnée, que je ne répondis point.

— Ne sois pas surprise, reprit-il; je veux me marier, quitter la France, abandonner la politique. Je ne dois rien à Louise que l'aumône du château de ses pères. Elle partagera ce débris de fortune avec Émilien. Ils redeviendront seigneurs de ces paysans qui ne demandent qu'à redevenir serfs… Ne discutons plus! Je suis dégoûté d'eux, du peuple des villes et de toutes choses. Je hais la noblesse, tu devrais la haïr aussi, car Émilien ne pourra ni ne voudra t'épouser si la monarchie recommence: je ne suis pas plus aristocrate que toi par ma naissance. La fortune que j'ai, je la dois au travail de mon père et au mien. Ne me crains pas, je ne suis pas épris de toi, Nanette! Si j'écoutais mon penchant, je serais amoureux de Louise. Mais je sais qu'elle est une femmelette, et je vois en toi un esprit supérieur, un caractère admirable. Tu es assez belle pour que l'on te désire, et, si tu m'encourageais, j'oublierais facilement tout ce qui n'est pas toi. Tiens! ne me réponds pas. Réfléchis. La nuit porte conseil. Tu seras plus utile à Émilien en devenant ma femme qu'en songeant à être la sienne. Tu sais que je l'aime beaucoup. À nous deux nous lui referons une existence; je te permettrai de le regarder comme ton frère. Je ne serai pas jaloux, on ne doit pas l'être de la droiture en personne… L'homme qui épousera Louise sera dévoré d'inquiétude, celui à qui tu auras dit _oui _pourra compter sur toi comme sur Dieu. C'est te dire que tu seras appréciée comme tu le mérites… Tais-toi! attends à demain! Plus de discussion, plus de récriminations. Décide de ton sort et du mien.

Il prit son flambeau et se retira vivement sans me regarder. Je restai abasourdie, mais non indécise. Quand même j'eusse pu avoir de l'inclination pour lui, je voyais de reste qu'il était follement amoureux de Louise et qu'il ne m'eût épousée que pour s'en guérir. En supposant qu'il n'y eût pas réussi, combien j'aurais été malheureuse? M. Costejoux était un homme exalté, tout de premier mouvement, et capable de tomber d'un excès dans l'autre. Certainement il méritait qu'on eût le dévouement de s'attacher à lui, mais on risquait fort d'y faire son propre malheur et le sien. Son idée ne m'enivra donc pas. Si je le sentais au-dessus de moi par son éducation et ses grands talents, je le sentais faible et indécis de caractère. Ses moments de violence ne m'eussent point effrayée, mais son agitation intérieure m'eût troublée moi-même et je n'aimais pas le trouble, qui est une incertitude. Combien Franqueville, avec sa simplicité de coeur et sa droiture d'intention, me paraissait plus digne de mes soins et de mon attachement! Il n'y avait rien en lui qui ne fût clair pour moi, et chacune de ses paroles entrait dans mon âme comme une lumière d'en haut. Certes, il n'aurait jamais l'habileté de faire sa fortune, comme M. Costejoux: il se contentait de si peu de chose en ce monde! C'était à moi d'y songer pour lui, tandis qu'il me dirigerait dans les choses plus élevées. Et puis je l'aimais uniquement, je l'avais aimé toute ma vie, je n'aurais pu seulement essayer d'en aimer un autre, ne fût-ce que moitié moins.

Le lendemain matin, M. Costejoux, qui se disposait à partir et à qui je servais son déjeuner, voyant que j'étais aussi calme qu'à l'ordinaire et que je ne cherchais point à être seule avec lui, comprit bien que je n'avais pas changé d'idée et parut se repentir de ce qu'il m'avait dit la veille.

— J'étais très animé, me dit-il, vous m'avez troublé avec vos idées où il y a du vrai, mais qui pèchent par la base, car vous supposez que la situation où nous nous sommes trouvés avait été faite et choisie par nous, tandis que nous avons été forcés de la subir. Dans cette discussion, un petit secret que j'ai dans un recoin du coeur m'a échappé, et le sot dépit qu'il me cause, mince blessure à ajouter à toutes celles qui me déchirent l'âme, m'a porté, je ne sais comment, à vous dire des choses folles, dont vous vous moqueriez si vous n'étiez une personne généreuse et sage. Puis-je compter que vous les garderez pour vous seule et qu'Émilien même… Émilien surtout, n'en sera pas instruit?

— Comme je n'ai pas eu seulement l'idée de vous faire dire ces choses, et que vous les avez dites vous-même sans réflexion, ma conscience ne m'oblige pas à les lui rapporter. Comptez, d'ailleurs, qu'elles seront oubliées de moi aussi vite qu'elles ont été conçues par vous.

— Je vous en remercie, Nanette, et je compte sur votre parole. Un moment peut venir où j'aurai à demander à Franqueville la main de sa soeur. La confidence que vous lui auriez faite de mes irrésolutions pourrait le mal disposer. Il est plus sérieux que moi parce qu'il est naïf. Il ne me comprendrait pas.

— C'est vrai! Que ces irrésolutions soient donc bien enterrées, monsieur Costejoux. Si vous aimez vraiment Louise, vous la corrigerez de ses petits travers que vous encouragez trop, c'est vous-même qui le dites. Faites-vous aimer, une femme donne toujours raison et autorité à celui qu'elle aime. Maintenant, mon cher monsieur, réfléchissez à l'affaire qui était convenue entre nous. Si elle ne vous satisfait pas entièrement…

— Elle me satisfait, elle est conclue, je ne la regrette pas. Croyez bien, Nanette, que je suis plus que jamais votre ami et très fier de l'être.

Il me serra cordialement la main, et, le prieur étant venu se mettre à table, il causa librement et avec une sorte de résignation moqueuse des choses qui se passaient à Paris et qui nous parurent bien étonnantes, à nous autres. Il nous apprit que, pendant que nous étions encore tout ébranlés et comme brisés par les émotions de la veille, les privations et les souffrances du présent avec les appréhensions du lendemain, le beau monde était en joie et semblait devenu fou. Il nous raconta les fêtes que donnaient madame Tallien et madame Beauharnais, les costumes grecs de ces dames, les bals des victimes où l'on saluait en faisant la pantomime de laisser tomber sa tête, où l'on dansait en robe blanche et ceinture de deuil, où l'on se coiffait en cheveux courts dits toilette de guillotine, où l'on n'était admis enfin que lorsqu'on avait eu au moins un guillotiné dans sa famille. Cela me parut si atroce et si lugubre, que j'eus peur et que j'en rêvai la nuit suivante. J'aurais compris des réunions de royalistes où l'on eût fait quelque simulacre funèbre avec des larmes en commun ou des serments de vengeance; mais danser sur la tombe des parents et des amis, c'était du délire, et Paris en fête m'épouvantait l'esprit encore plus que Paris se ruant autour de l'échafaud.

Pendant qu'on faisait ces réjouissances cyniques dans le beau monde, nos pauvres et sublimes armées prenaient la Hollande. Aux premiers jours de février 95, je reçus une lettre d'Émilien:

«Nous sommes entrés aujourd'hui 20 janvier à Amsterdam, sans souliers, sans vêtements et couvrant notre nudité avec des tresses en paille, mais en bon ordre et musique en tête. On ne nous attendait pas si tôt, rien n'était prêt pour nous recevoir. Nous avons attendu six heures dans la neige, qu'on pût nous donner du pain et nous caserner. Pas un murmure n'est sorti de la poitrine de nos héroïques soldats, et les vaincus les contemplaient avec admiration. Ah! mon amie, qu'on est fier de conduire de tels hommes et d'appartenir à cette armée où l'âme de la France, égarée et meurtrie, s'est réfugiée, pure et sublime, libre de toute pensée personnelle, enivrée de l'amour de la République et de la patrie! Que je suis heureux de t'aimer et de me sentir digne de toi après des souffrances inouïes acceptées joyeusement! Ne plains pas ton ami, sois heureuse aussi, et compte que, aussitôt la paix faite, il ira chercher dans tes bras sa récompense. Dis à mon père Dumont que je le chéris, et à Mariotte que je l'embrasse. Dis à notre cher prieur que j'ai pensé à ses paroles à tous les moments de mon épreuve. En souffrant le froid, la fatigue, la faim, je me disais: «On a fait le mal, et le mal a fait tous les maux. Il faut pourtant forcer le bien à renaître. Pour cela, il faut souffrir, et le soldat est la victime expiatoire qui réconciliera le_ _ciel avec la France.»

Il y avait en post-scriptum:

«J'allais oublier de vous dire que j'ai été nommé capitaine à l'affaire de Dueren, sur le champ de bataille.»

Rassemblés tous les quatre, le prieur, Dumont, Mariotte et moi autour de cette chère lettre, nous pleurions de plaisir et de douleur. Il ne disait pas quand il reviendrait: nous ne savions pas s'il ne serait pas bientôt aux prises avec de nouvelles souffrances et de nouveaux dangers; mais il nous voulait contents et fiers de son martyre; nous nous efforcions d'oublier le chagrin pour ne sentir que la joie.

Aux approches du printemps, le prieur qui avait, grâce à nos soins, assez bien supporté ce rude hiver, se trouva tout à coup plus malade. Je ne le quittais presque plus, ce qui gênait bien ma surveillance et mes occupations; mais j'étais décidée à tout perdre plutôt que de l'abandonner à lui-même. Sa maladie était de celles où le courage fait défaut. Il ne se sentait point souffrant, il mangeait bien et il aurait eu de la force s'il eût pu respirer. Cet étouffement lui causait une sorte de colère suivie de profonds découragements. Moi seule pouvais alors le consoler.

Un jour qu'il se sentait mieux, il m'engagea à prendre l'air et j'en profitai pour aller voir un autre malade, une pauvre femme à laquelle je m'intéressais aussi et qui demeurait assez loin. J'allai et revins vite; mais les jours étaient encore courts. Partie à midi, je me trouvai en un bois à la nuit, et, comme les loups ne manquaient point, ce fut plaisir pour moi d 'entendre parler et marcher à peu de distance, sur un chemin qui traversait le bois par le milieu, tandis que je me dirigeais en biaisant vers la lisière. L'idée me vint de prendre le plus long et de suivre ces gens qui me rassuraient contre les mauvaises bêtes. Pourtant, ils n'étaient pas de chez nous, car ils allaient dans un autre sens, et, comme j'étais une trop grande fille pour faire ronde avec des étrangers, je les suivis sans faire de bruit.

J'étais assez près pour entendre leurs voix, et il me sembla distinguer quelques paroles; entre autres: le prieur moutier de Valcreux minuit!

Ceci me donna de l'inquiétude, je doublai le pas légèrement, sans me faire entendre, et me trouvai bientôt à portée de ne rien perdre.

Ils s'étaient arrêtés et, autant que je pus compter les voix, car la nuit ne me permettait pas de voir à travers les branches, ils n'étaient que trois. Je compris qu'ils en attendaient d'autres qui arrivèrent un moment après, et puis d'autres encore, et ils se comptèrent mystérieusement, à demi-voix, en se donnant des noms dont aucun ne m'était connu et qui me firent l'effet d'une convention entre eux: _Trompe-la-Mort, Gargousse, Franc-Limier, _etc. Ils parlaient aussi en mots convenus comme une espèce d'argot.

Je compris pourtant, ou plutôt je devinai. C'était une bande de ces malfaiteurs inconnus qui, sous prétexte de royalisme, surprenaient les châteaux ou les fermes durant la nuit et torturaient les gens qui s'y trouvaient pour avoir leur argent. On en parlait dans le pays et on en avait grand'peur. On racontait d'eux des cruautés effroyables et des vols audacieux. On nous avait tant annoncé, d'année en année, des brigands qui n'avaient jamais paru chez nous, que je n'y croyais plus. Force me fut de voir le danger et de l'apprécier.

Ils étaient sept et ne se jugeaient point en nombre suffisant pour attaquer l'abbaye de Beaulieu, qui était devenue une ferme habitée et bien gardée. À Valcreux, disaient-ils, il n'y avait que le vieux prieur, deux vieux ouvriers et deux femmes. Ils étaient bien renseignés; seulement, ils ne comptaient pas Dumont, ce qui me prouva qu'il n'y en avait aucun de notre commune. Cela me fit plaisir.

S'emparer du moutier n'était donc pas difficile; mais y avait-il là quelque chose à prendre qui en valût la peine? On ne connaissait aucune économie au prieur, et la République s'était emparée de tout l'argent des moines. Il n'y avait qu'un plaisir à espérer, celui de dévaster la propriété du jacobin Costejoux.

Un de ces hommes insista sur l'argent que devait avoir le prieur. Il dit que ces gens-là étaient plus malins que la République et qu'ils avaient constamment trouvé le moyen de lui soustraire quelque chose. Il paraît qu'il ne faisait pas plus de cas des gens d'Église que des jacobins.

Le dernier avis parut l'emporter et on parla de la manière de s'introduire. Deux de ces hommes devaient se présenter dans la soirée comme mendiants et demander à coucher dans la grange. À minuit, ils ouvriraient la porte aux deux autres. Ils ne paraissaient pas ignorer que les brèches avaient été réparées et qu'il n'était pas facile d'entrer par-dessus les murs. En attendant, ces bandits parlèrent de souper chez le garde de la forêt, qui était un homme à eux, une manière de complice et de receleur.

Je jugeai que je n'avais pas de temps à perdre pour contrarier ces beaux projets. Je m'apprêtais à quitter ma cachette pour m'éloigner, lorsque je heurtai une souche dans l'obscurité et fis quelque bruit en tombant. Tous firent silence et j'entendis armer des fusils. Je restai à terre immobile. On chercha autour de moi; je pensais que c'était ma dernière heure, car ils ne faisaient point de grâce à ceux qui découvraient leur secret. Ils ne me trouvèrent pas et s'imaginèrent n'avoir entendu que le bruit d'une branche morte tombant d'un arbre. Je profitai, pour m'échapper, du bruit qu'ils firent eux-mêmes en retournant à leur carrefour. Mais, forcée de percer dans le taillis, car toutes les routes que j'aurais pu prendre aboutissaient à ce carrefour d'où ils auraient pu me voir, je ne pus savoir où j'étais et je m'égarai pendant une bonne demi-heure, tremblant de revenir sur mes pas et de me retrouver auprès d'eux.

Enfin, après m'être heurtée à bien des arbres et déchirée à toutes les épines, je me retrouvai à la lisière du bois, et je m'enfuis à travers la lande jusqu'à ce que j'eusse rejoint le chemin de Valcreux. J'y arrivai baignée de sueur malgré le froid qu'il faisait, et si essoufflée que j'avais peine à m'expliquer. J'allai au plus pressé, qui était de courir chez notre ancien maire, lequel était réélu depuis deux jours, et de lui raconter l'aventure. Il savait que je n'étais ni peureuse, ni visionnaire, et, sur-le-champ, il manda le garde champêtre pour rassembler le monde et avertir du danger qui menaçait le moutier. Nous n'avions plus guère d'hommes valides, tous les jeunes étaient à l'armée, mais les vieux ne manquaient pas de courage, et, quand on sut que les brigands n'étaient pas plus de sept, on résolut de tâcher de les prendre, car on soupçonnait plus d'une personne mal famée des environs de faire partie de la bande et on leur en voulait plus que s'ils eussent été des étrangers.

On s'arma comme on put. On avait encore quelques vieux fusils cachés qui avaient échappé aux réquisitions; et puis on avait les fameuses piques et hallebardes prises au moutier en 89 et qui faisaient le fond de l'armement de la garde nationale de la commune. On m'engagea à bien recevoir les faux mendiants et à leur laisser ouvrir la porte à minuit. On convint que vingt des nôtres se tiendraient cachés dans le pli de terrain autour de la fontaine aux Miracles; douze autres seraient cachés d'avance dans la chapelle du moutier, de manière à prendre les bandits par devant et par derrière.

Je courus donc avertir le prieur, et je l'engageai à se tenir bien tranquille dans sa chambre, que je chargeai Dumont de garder avec la Mariotte. Celle-ci mit en riant une broche derrière la porte, bien résolue à s'en armer au besoin. Les deux ouvriers veillèrent dans la cuisine et je m'en retournai à la grande porte pour recevoir les faux mendiants, qui ne tardèrent pas à se présenter et que je fis entrer sans leur témoigner de défiance.

Je leur demandai s'ils avaient faim. Ils répondirent que non, qu'ils avaient beaucoup marché et ne souhaitaient qu'un coin pour dormir. Je les conduisis à l'endroit que je leur destinais et ils se jetèrent sur un tas de fougères, comme des gens harassés. J'eus à veiller à ce que nos amis du village fussent assez prudents pour s'introduire sans bruit un à un dans la chapelle. Mais j'eus beau faire et beau dire, ils ne purent se tenir d'y causer à voix basse et bientôt je vis que les deux bandits ne dormaient pas, qu'ils se méfiaient et se glissaient dans la cour pour observer. Il était déjà onze heures du soir quand tous les préparatifs de nos défenseurs furent terminés, et nous fûmes surpris d'entendre les chouettes du donjon crier plus que de coutume. Je fis grande attention, et tout à coup, je dis à nos gens:

— Ce ne sont pas de vrais cris d'oiseau. Les chouettes elles-mêmes s'en aperçoivent, elles ne disent plus rien. Ce sont nos deux bandits qui ont grimpé au faîte du grenier et qui avertissent leurs camarades de ne pas approcher, parce que le moutier est en état de défense. Je serais bien étonnée si, dans un moment, ils n'essayaient pas de sortir du moutier pour les rejoindre.

— En ce cas, me répondit-on, il faut les guetter, leur tomber dessus et les arrêter.

Ce fut fait sans grand effort, car ces gens se rendirent sans résistance, leur rôle étant de ne pas comprendre de quoi on pouvait les accuser. On les mit dans le cachot du moutier, d'où ils ne pouvaient se faire entendre, et ils n'essayèrent plus d'avertir, ce qui les eût trop compromis.

Tout cela prit environ une heure, et minuit sonnait quand chacun se retrouva à son poste. Nous ouvrîmes la porte à moitié, et, pendant dix bonnes minutes, on réussit à ne pas faire un mouvement, à ne pas échanger une parole. Je me tenais dans la tourelle de l'ancien frère portier, à même de jeter des pierres sur les assaillants, car je m'attendais à un essai de combat, et je ne voulais pas avoir exposé mes amis sans payer aussi de ma personne.

Tout à coup je sentis une odeur de brûlé, et, regardant par la meurtrière qui donnait sur la cour, je vis la fumée sortir de la grange. Les deux bandits, soit par mégarde, soit à dessein, y avaient mis le feu en sortant. Je n'eus que le temps d'avertir les hommes postés dans la chapelle. On éteignit vite ce commencement d'incendie, et ceux qui attendaient près de la fontaine se rapprochèrent afin d'entourer l'entrée du moutier, n'espérant plus s'emparer de la bande par surprise. Tout cela fut cause qu'elle ne vint pas, mais on vit approcher deux éclaireurs à cheval, et, comme on leur courait sus, ils prirent la fuite au triple galop et disparurent dans la nuit. Ils étaient bien montés, et nous ne l'étions pas du tout. Il fallut renoncer à les prendre et à les connaître. On monta la garde durant plusieurs nuits, ce qui fut inutile; ils se tinrent pour avertis et ne_ _reparurent ni chez nous, ni aux environs. On conduisit les deux prisonniers à Chambon, où ils furent interrogés. L'un des deux nia tout et jura que, s'il avait mis le feu dans notre grange en fumant sa pipe, il n'en savait absolument rien et ne pouvait ni s'en justifier ni s'en accuser. L'autre fit le rôle d'imbécile et ne répondit à aucune question. On avait trouvé sur eux des couteaux qui ressemblaient à de grands poignards. Il n'y eut pas d'autre révélation de leurs mauvais desseins. On les garda assez longtemps en prison, afin de s'enquérir de ce qu'ils étaient. On ne put le découvrir et on les condamna comme vagabonds à faire plusieurs mois de détention à Limoges.

XXIV

Je ne sus ces choses que beaucoup plus tard, car cette alerte si heureusement déjouée amena de graves résultats d'un autre genre.

Malgré tout ce que nous avions fait pour rassurer le prieur, il avait eu une peur affreuse, et, le lendemain, il fut pris d'une grosse fièvre avec le délire. Je dus le garder durant trois nuits, bien que je me sentisse très malade moi-même sans savoir de quoi et pourquoi, car je n'avais pas eu d'autre peur que celle d'être surprise aux écoutes dans le bois et celle de ne pas arriver chez nous à temps pour déjouer les projets des brigands. J'avais eu à songer à tant de choses ensuite, que je me souvenais à peine d'avoir été effrayée et surmenée de fatigue. Je m'étais mise en quatre et en dix, après la fuite des bandits, pour donner à boire et à manger à ceux qui nous avaient porté secours de si bon coeur. On s'était régalé de tous mes fromages, on avait bu force piquette et chanté jusqu'au jour dans le grand réfectoire du couvent, de sorte que les préparatifs et l'attente de la bataille s'étaient terminés, comme il arrive toujours entre paysans, par une fête. J'espérais que ces chants du pays, si doux et si naïfs, réjouiraient l'oreille du prieur et lui ôteraient toute inquiétude. Il n'en fut rien; il s'obstina à croire que les brigands festoyaient chez nous et qu'ils allaient venir le torturer pour avoir son argent.

— Eh mon Dieu, lui dis-je, ne sachant plus quelles raisons lui faire entendre, quand même ils seraient chez nous et voudraient nous dépouiller, nous ne serions pas torturés pour cela. Il serait bien facile de leur abandonner, sans nous faire prier, le peu que nous avons à la maison, et je ne comprends pas que vous vous tourmentiez si fort pour une pauvre petite bourse qui ne mérite certainement pas le martyre dont on vous menacerait.

— Ma bourse! s'écria-t-il en s'agitant sur son lit, jamais! jamais! Mon avoir, mon bien! J'y tiens plus qu'à ma vie. Non! Jamais! Je mourrai dans les supplices plutôt que de rien révéler. Qu'on apprête le bûcher, me voilà! brûlez-moi, coupez-moi par morceaux, faites, misérables, je suis prêt, je ne dirai rien!

Il ne se calma que dans la matinée, et, le soir, il recommença son rêve, ses cris, ses terreurs, ses protestations. Le médecin le trouva bien mal, et, la nuit suivante, ce fut encore pire. Je m'épuisais à le tranquilliser, il ne m'écoutait pas et ne me connaissait plus. Le médecin m'engagea à prendre du repos, il me dit que j'avais la figure très altérée et qu'il me croyait très malade aussi.

— Je ne suis pas du tout malade, lui répondis-je; ne vous occupez que de ce pauvre homme qui souffre tant!

Et, comme je disais cela, il paraît que je tombai tout à coup comme morte et qu'on m'emporta dans ma chambre. Je ne m'aperçus de rien, j'étais tout à fait sans force, sans connaissance et sans souvenir ni souci d'aucune chose. Je n'éprouvais qu'un besoin, dormir, dormir encore, dormir toujours. Ma seule souffrance, c'était quand on m'examinait et quand on m'interrogeait. C'était pour moi un dérangement cruel, un effort impossible à faire. Je restai ainsi sept jours entiers. J'avais pris une fluxion de poitrine. Ce fut ma seule maladie, mais elle fut très grave et on espérait peu de moi quand je repris ma connaissance tout d'un coup, comme je l'avais perdue, sans avoir conscience de rien.

J'eus de la peine à rassembler mes souvenirs. J'avais rêvé dans la fièvre que le prieur était mort. Je l'avais vu enterrer; — et puis c'était Émilien, et puis moi-même. Enfin je réussis à questionner Dumont que je reconnus auprès de mon lit:

— Vous êtes sauvée, me dit-il.

— Et les autres?

— Tous les autres vont bien.

— Émilien?

— Bonnes nouvelles. La paix est faite là-bas.

— Le prieur?

— Mieux, mieux! beaucoup mieux!

— Mariotte?

— Elle est là.

— Ah oui! mais qui donc soigne…?

— Le prieur? Il est bien_. _J'y retourne. Dormez, ne vous inquiétez de rien.

Je me rendormis et j'entrai tout de suite en convalescence. La maladie n'avait pas duré assez longtemps pour m'affaiblir beaucoup. Je fus bientôt en état de me tenir sur un fauteuil et j'aurais voulu aller voir le prieur, mais on m'en empêcha.

— Puisqu'il va si bien, dis-je à Dumont, pourquoi ne vient-il pas me voir?

— Le médecin a défendu qu'on vous fît parler, ayez patience deux ou trois jours encore. Vous devez cela à vos amis qui ont été si inquiets de vous.

Je me soumis; mais, le lendemain, sentant que je pouvais faire le tour de la chambre sans fatigue, je m'approchai de ma fenêtre et je regardai celle du prieur; elle était fermée, ce qui était tout à fait contraire aux habitudes d'un asthmatique qui permettait à peine qu'elle fût fermée la nuit par les grands froids.

— Dumont, m'écriai-je, vous me trompez! … Le prieur…

— Voilà que vous vous tourmentez, répondit-il, et que vous risquez de retomber malade! Ce n'est pas bien, vous avez_ _promis de patienter.

Je me rassis et je cachai mon angoisse; Dumont, pour me faire croire qu'il allait chez le prieur, me laissa avec la Mariotte que je ne voulus pas questionner. Comme c'était l'heure de me faire manger, elle me quitta pour aller faire ma soupe. Alors, me trouvant seule et ne pouvant supporter plus longtemps mon incertitude, je sortis doucement de ma chambre, et, en me soutenant contre les murs, je gagnai celle du prieur qui était au bout du petit cloître. Elle était ouverte; le lit sans rideaux, les matelas retournés et repliés en deux, la chambre bien nettoyée, bien rangée, le grand fauteuil de cuir tourné contre la muraille, les vêtements serrés dans les armoires, un reste d'odeur d'encens mortuaire, tout me révélait la triste vérité. Je me rappelai que, de la chambre voisine qui était celle d'Émilien, on voyait le cimetière. J'y allai, je regardai. Je vis près de l'entrée une tombe toute fraîche avec une croix de bois blanc sur laquelle ou n'avait rien écrit et dans les branches de laquelle était passée une grosse couronne de feuillage flétrie depuis peu.

Voilà donc tout ce qui restait de ce cher malade que j'avais tant disputé à la mort! Pendant que je luttais moi-même contre elle, elle s'était emparée de lui. Je ne l'avais pas su…, à moins que mon rêve de fièvre n'eût été une vision de ce qui se passait réellement à ce moment-là.

Je retournai chez moi brisée et j'eus encore un accès de fièvre, mais sans gravité. Les larmes vinrent et me soulagèrent physiquement; mais mon coeur était brisé de n'avoir pu recueillir le dernier adieu et la bénédiction suprême de mon pauvre cher ami.

Quand je fus tout à fait remise, on se décida à m'apprendre les détails de sa mort. Il avait succombé à son mal après un mieux apparent et avec un grand calme.

Ce malheur nous était arrivé au moment où j'étais au plus mal. Il m'avait beaucoup demandée, on lui avait caché mon état, mais il avait bien fallu lui dire que j'étais indisposée; alors il avait appelé Dumont et s'était entretenu avec lui de ses dernières volontés.

— À présent, ajouta Dumont, si vous vous sentez bien et de force à supporter une nouvelle émotion qui ne fera, je le sais, qu'ajouter à vos regrets, écoutez-moi. M. le prieur, à qui vous supposiez de très petites ressources et que vous entreteniez de tout par votre travail sans lui permettre de rien dépenser, sachant combien il tenait à son argent, était riche d'une somme de vingt-cinq mille francs que je lui avais rapportée de Guéret, son pays, où il m'envoya, il y a quatre ans, pour toucher son héritage. Je lui avais promis le secret, je le lui ai gardé; je connaissais aussi ses intentions, et, quand il s'effrayait tant des bandits, je savais aussi que ce n'était pas à cause de lui-même qu'il tenait à conserver son bien; c'était à cause de vous, Nanette, de vous, son héritière, car vous voilà riche, grâce à lui, très riche pour Émilien, que vous ne vous ferez pas scrupule d'épouser.

«— Ces enfants m'ont sauvé, m'a dit le prieur. Ils m'ont tiré d'un cachot où j'ai laissé ma santé, mais où, sans eux, j'aurais laissé ma vie. Voilà maintenant que la vie aussi me quitte, ne laissez pas les prêtres venir me tourmenter. J'en sais aussi long qu'eux. Je me confesse à Dieu directement, à Dieu auquel je crois, tandis que, pour la plupart, ils en doutent. J'espère mourir en paix avec lui, et, si j'ai fait des fautes en ma vie, je les répare par une bonne action. J'enrichis deux enfants qui m'ont aimé, soigné, consolé, fait durer le plus qu'ils ont pu, Nanette surtout. Elle a été un ange pour moi, un véritable ange gardien! Elle s'est imposé, pour moi, les plus grands sacrifices, elle mérite bien ce que je fais pour elle. C'est elle seule que j'institue mon héritière, sachant bien qui elle aime et qui elle épousera. Elle a une bonne tête, elle tirera bon parti de mon argent. Dès que vous m'aurez fermé les yeux, prenez mon portefeuille qui est sous mon oreiller. Il contient un mandat payable à vue pour la somme que je vous ai dite, et qui est déposée chez le banquier frère de Costejoux, à Limoges. Mon testament, qui date du jour où vous m'avez apporté cette somme, a été déposé entre les mains de Costejoux lui-même, qui en ignore les dispositions. Vous conduirez Nanette chez lui et il la mettra en possession de son héritage.

«J'objectai au prieur, continua Dumont, qu'il avait une famille qu'il n'avait peut-être pas le droit de frustrer de cet héritage. Il me répondit qu'il était en règle: que ses frères et soeurs, ayant joui de ses revenus pendant les quarante années qu'il avait passées au couvent, lui avaient offert très honnêtement de les lui restituer, en même temps que sa légitime, et qu'il avait refusé, moyennant qu'ils renonceraient à son héritage, à quoi ils avaient consenti. Il avait cet acte en bonne forme, et la moralité de ses parents était une garantie de plus. Enfin, je devais trouver et j'ai trouvé en effet toutes les pièces dans le portefeuille. Je n'ai pas attendu votre guérison pour écrire à M. Costejoux, qui m'a répondu et qui sera ici ce soir pour vous mettre en possession de vos titres, après toutes les formalités qu'il s'est chargé de remplir. Il vous demandera quel emploi vous voulez faire de votre capital, c'est à vous d'aviser.

— Mon pauvre Dumont, lui répondis-je, je n'y ai vraiment pas la tête, tu vois! Je ne fais que pleurer. Je ne peux songer qu'à ce pauvre cher homme qui n'est plus là et que je n'ai pas seulement pu remercier de son amitié pour moi!

— Tu le remercieras dans tes prières, reprit Dumont, qui, me regardant déjà comme la femme d'Émilien ne voulait plus me tutoyer, mais qui y retombait de temps en temps, ce qui me faisait plaisir. Je n'ai jamais été grand dévot, ajouta-t-il, mais je crois que les âmes nous entendent, et, la nuit, je m'imagine que je cause encore avec ce cher prieur et qu'il me répond.

— C'est comme moi, Dumont, je le vois et je l'entends toujours, et ma seule consolation est d'espérer qu'il me voit et m'entend aussi. J'espère qu'il sait bien que, si je n'ai pas reçu son dernier soupir, ce n'est pas ma faute, qu'il voit comme je le pleure, comme je l'aime, et combien j'aurais été plus contente de le conserver que d'être riche!

— Moi, dit Dumont, je suis sûr que son âme se réjouit d'avoir assuré l'avenir de ses chers enfants. Croiriez-vous qu'il m'a embrassé, une heure avant de s'endormir de son dernier sommeil, et qu'il m'a dit: «Voilà ma bénédiction pour Nanette et pour Émilien!»

Comme chaque parole de Dumont me faisait pleurer, il craignit de me rendre malade et m'emmena au jardin. Il commençait à faire beau, et nous vîmes bientôt M. Costejoux, qui me fit appuyer sur son bras pour rentrer et me témoigna beaucoup d'intérêt. Il m'apportait le testament et les pièces qui me mettaient en possession des vingt-cinq mille francs.

Quand je fus en état de parler d'affaires, je répondis à ses questions que je souhaitais lui payer tout de suite la propriété qu'il m'avait vendue.

— Vous auriez tort, me dit-il; votre argent vous rapporte six pour cent chez mon frère; vous feriez mieux de me payer deux pour cent et d'utiliser le reste de vos revenus pour de nouvelles acquisitions.

— Je_ _ferai ce que vous me conseillerez, lui répondis-je. Je n'ai plus de volonté.

— Ça reviendra, reprit-il, vous reconnaîtrez que je vous donne un bon conseil. Avec votre économie et votre activité, vous arriverez à vous libérer avec moi sans vous en apercevoir, tout en arrondissant peu à peu votre domaine qui, dans vingt ans, aura triplé de valeur, sinon quadruplé. Remarquez que l'intérêt que vous me servirez ira toujours en diminuant avec le chiffre de la dette. Nous en reparlerons demain. Causons aujourd'hui d'Émilien. Comptez-vous l'avertir de votre nouvelle situation?

— Non, non, monsieur Costejoux! Je veux lui laisser le mérite de me prendre pauvre. Qui sait si ce ne serait point à son tour d'avoir des scrupules?

— Non! il n'en aura pas! Je le connais bien. Son âme vit dans une région plus élevée que le positif. L'argent n'a pas de valeur pour lui. C'est une espèce de saint des temps évangéliques; mais il est heureux que vous soyez pratique, et il faut continuer à l'être pour deux. Épousez-le et dirigez les affaires, c'est ainsi qu'il sera heureux.

J'insistai pour qu'Émilien ne fût pas informé. Je prenais plaisir à le surprendre à son retour, car je savais bien que, s'il ne se souciait pas de l'argent, il avait de l'affection pour le moutier et serait content de s'y voir établi pour toujours. Il fut donc convenu qu'il serait averti seulement de la mort du prieur et de la tendre bénédiction qu'il lui avait envoyée à sa dernière heure.

M. Costejoux, me trouvant très éprouvée par la maladie et le chagrin, m'engagea à venir voir Louise à Franqueville:

— C'est, me dit-il, un voyage de quelques heures, la voiture vous fera du bien, le changement d'air aussi. Et puis vous devez à votre ami de vous assurer par vos yeux des soins que nous donnons à sa soeur, ainsi que de la belle santé qu'elle a recouvrée. Vous ne l'avez pas pu jusqu'à présent, et c'est le premier usage que vous devez faire de votre liberté.

Je consentis à aller passer vingt-quatre heures à Franqueville. J'emmenai Dumont afin d'épargner à M. Costejoux la peine de me ramener, et nous partîmes avec lui le lendemain.

Chemin faisant, il me parla beaucoup de Louise et même il ne me parla que d'elle. Je vis bien qu'il en était de plus en plus épris et qu'il espérait lui faire accepter son nom roturier, malgré quelques petites grimaces qu'elle faisait à cette idée. Je lui demandai si elle était instruite des projets d'Émilien à mon égard.

— Non! me répondit-il, elle ne les soupçonne même pas. Vous verrez si vous jugez à propos de la préparer à ce qui doit s'accomplir.

J'avouai à M. Costejoux que je redoutais beaucoup les dédains et même les mépris de Louise.

— Non, dit-il; elle n'est plus l'enfant maladive et maussade que vous avez connue. Elle a compris la force des événements, elle s'y est soumise. Sa haine pour la Révolution est un jeu, une taquinerie, oserai-je dire une coquetterie à mon adresse!

— Dites-le si cela est!

— Eh bien, cela est! Louise veut que je l'aime et semble me dire que je dois payer, en subissant ses malices, le plaisir d'être aimé d'elle. Au reste, il y a déjà quelque temps que nous n'avons causé politique. Je ne serai pas fâché de voir comment elle prendra votre mariage avec son frère: pourtant nous n'en dirons rien si vous répugnez à cette confidence.

— Laissez-moi juge de l'opportunité, répondis-je; il faut voir quel accueil elle va me faire.

Aux approches de Franqueville, je me sentis très émue de voir pour la première fois le pays où mon cher Émilien avait passé son enfance. Je me penchais à la portière pour regarder toutes choses et toutes gens. C'était un pays de collines et de ravins très ressemblant au nôtre; la vallée où le château était situé avait plus d'ouverture et moins de sauvagerie que celle du moutier. La campagne paraissait plus riche, les habitants plus aisés avaient l'air plus fiers et moins doux.

— Ils ne sont pas très faciles à vivre, me dit M. Costejoux. Ils se passionnent plus que les gens de chez vous pour les choses politiques et ils les comprennent moins. Ils n'ont pas la moitié autant de bon sens, et l'honnêteté n'est pas leur vertu dominante. La faute n'en est point à eux, mais à la mauvaise influence d'un grand château et du contact d'une nombreuse valetaille. Feu le marquis ne s'occupait nullement des rustres de son domaine. Il connaissait davantage les loups et les sangliers de ses forêts. Ses paysans n'étaient guère plus pour lui que ses chiens. Les courtes apparitions qu'il faisait chez lui n'étaient que des parties de chasse et de table, et, bien qu'on détestât le maître, on se réjouissait toujours de le voir, parce qu'il y avait quelque argent à gagner pour sa bonne chère et ses divertissements. Rien ne démoralise plus le paysan que le profit de sa soumission à ce qu'il ne respecte pas. Mais nous arrivons. Ne jugez pas du manoir par l'apparence. Hormis quelques tourelles et girouettes armoriées que nous avons fait abattre, il a encore belle apparence; mais l'intérieur a été pillé et abîmé, dès 89, par ces bons paysans qui nous reprochent aujourd'hui d'avoir fait enlever les écussons et découronner les pigeonniers.

En effet, l'aspect du vestibule était navrant. Il nous fallut traverser de véritables ruines pour pénétrer dans le grand salon qui était encore debout et entier, mais sans vitres et sans portes. Les châssis des fenêtres pendaient tout brisés. Les belles tapisseries arrachées des murs traînaient par terre en lambeaux. La cheminée monumentale avait toutes ses sculptures en miettes; ainsi des riches moulures dorées des plafonds; des restes de cadres, des fragments de glaces, des épaves de toute sorte montraient qu'on avait détruit tout ce qu'on n'avait pu emporter.

— Et ils se plaignent de la Révolution! pensais-je. Il me semble qu'ils n'ont pourtant pas négligé d'en profiter.

M. Costejoux me guida dans un petit escalier jusqu'à une tour qui avait été plus épargnée que le reste et où il avait trouvé moyen de faire promptement arranger un petit appartement joli et agréable pour sa mère et pour Louise. C'est là que madame Costejoux nous reçut avec beaucoup de grâce et de bonté. Elle savait toute mon histoire et celle de Dumont, qu'elle accueillit en l'appelant citoyen et en l'engageant à s'asseoir; mais Dumont, aussitôt qu'il eut déposé dans un coin mon petit paquet et présenté un panier de nos plus beaux fruits que j'avais choisis pour mes hôtes, se retira discrètement.

— J'espère que vous dînerez avec nous, lui avait dit la vieille dame.

Et il avait remercié d'un ton attendri; mais il se souvenait d'avoir été domestique, et non des premiers, dans ce château restitué en quelque sorte à mademoiselle de Franqueville, et, bien qu'il eût longtemps mangé à la même table qu'elle au moutier, il pensait bien qu'elle ne s'accommoderait pas de cette égalité à Franqueville. Il prétexta de vieux amis à embrasser dans le village et on ne le revit plus.

J'attendais Louise avec impatience.

— Elle vous prie de l'excuser, nous dit madame Costejoux, si elle n'accourt pas tout de suite. Elle était restée en déshabillé toute la journée, ce qui n'est pas son habitude. C'est qu'aujourd'hui elle a eu une assez forte émotion en recevant une nouvelle que je dois me hâter de vous apprendre. Son frère aîné, le marquis de Franqueville, qui servait contre la France, est mort des suites d'un duel. Nous n'avons pas d'autres détails, mais la chose est certaine, et Louise, bien qu'elle connût à peine ce frère si coupable, a été bouleversée, ce qui est bien naturel.

— Eh bien, mais, s'écria M. Costejoux en me regardant, voilà Émilien chef de famille et absolument maître de ses actions! Il peut agir en toute chose comme il lui plaira, sans craindre l'opposition ou les reproches de personne. Il ne_ _lui reste que des parents assez éloignés, qui ne se sont jamais occupés de lui et qui n'ont pas de raison pour s'en occuper jamais.

— Il lui reste Louise, pensai-je en baissant les yeux. Peut-être, à elle seule, lui fera-t-elle plus d'opposition qu'une famille entière!

XXV

Elle arriva enfin, toute vêtue de deuil et belle comme un ange.
Elle commença par tendre la main à M. Costejoux en lui disant:

— Eh bien, vous savez le nouveau malheur qui me frappe?

Il lui baisa la main en lui répondant:

— Nous tâcherons d'autant plus de vous remplacer tous ceux que vous perdez.

Elle le remercia par un sourire triste et charmant et vint à moi, gracieuse, bonne, mais non tendre et spontanée.

— Ma bonne Nanette, dit-elle en me tendant son beau front, embrasse-moi, je t'en prie. Tu me fais grand plaisir de venir me voir, j'ai tant à te remercier de tout ce que tu as fait pour mon frère! Je le sais, tu lui as sauvé la vie cent fois pour une en le cachant et en t'exposant pour lui à toute heure. Ah! nous sommes heureux, nous autres persécutés, qu'il y ait encore quelques âmes dévouées en France! Et Dumont? car Dumont a fait autant que toi, à ce qu'il paraît?

— Certainement, répondis-je; sans M. Costejoux d'abord, et sans
Dumont ensuite, je n'aurais peut-être réussi à rien.

— Et comment va-t-il, ce pauvre homme? est-ce que nous ne le verrons pas?

— Si fait, répondit M. Costejoux, mais voilà le dîner servi et notre amie doit avoir faim.

Il offrit son bras à Louise, et nous passâmes dans la salle à manger qui était à l'étage au-dessous. Le service ne se faisait pas vite, bien qu'il occupât deux domestiques, mais M. Costejoux aimait à rester longtemps à table quand il était dans sa famille; c'était, disait-il, pour tout le temps qu'il mangeait seul, debout, ou en travaillant.

Le repas était servi avec une certaine élégance qui me frappa, car c'était la première fois que je mangeais à une table bourgeoise, et M. Costejoux était assez riche pour qu'il y parût, même dans cette installation improvisée. Sa mère était une savante femme de ménage qui s'occupait de tout avec vigilance et lenteur, et qui tenait avant tout à ce que son fils et sa pupille ne manquassent d'aucun bien-être et même d'aucune recherche. M. Costejoux semblait, lui, ne tenir à rien pour lui-même, mais il prenait un grand plaisir à voir Louise satisfaite de son hospitalité. Sans paraître la regarder, il ne perdait pas de vue ses mouvements et tout aussitôt il devinait ce qu'elle voulait et s'empressait pour qu'elle n'eût pas même la peine de parler. Il était auprès d'elle comme j'étais auprès d'Émilien quand j'avais le bonheur de le prévenir en le servant. Tout ce que je voyais là m'étonnait, bien que je fusse assez fine pour ne pas faire la niaise ébaubie. Mais ce qui me frappait le plus était de voir Louise si changée. J'avais quitté une enfant malingre, halée, nouée, retardée moralement par une vie de misère et de chagrin: je retrouvais une belle demoiselle qui s'était développée tout à coup dans le bien- être et la sécurité. Elle avait grandi de toute la tête. Elle était devenue longue et mince, de trapue qu'elle avait menacé d'être. Elle était encore pâle, mais si blanche et d'une peau si transparente et si fine que je croyais voir un lis. Ses mains, polies comme de l'ivoire, me paraissaient invraisemblables. On eût dit qu'elles ne pouvaient servir à rien qu'à être regardées et baisées. Je me souvenais bien de les avoir soignées de mon mieux, parce qu'elle tenait à les avoir propres et saines, mais je n'avais pas de gants à lui donner, et je n'aurais jamais imaginé qu'on pût les amener à ce point de perfection.

Elle s'aperçut de l'admiration qu'elle m'inspirait, et, se penchant vers moi, elle me passa son bras autour du col avec beaucoup de gentillesse, mettant sa joue contre la mienne, mais sans jamais y poser sa bouche, ce que je remarquais fort bien. Je me rappelai que jamais elle ne m'avait honorée d'un baiser, même dans ses meilleurs jours et ses plus fines câlineries. M. Costejoux ne remarquait pas cela. Il la trouvait charmante avec moi et me disait:

— N'est-ce pas qu'elle est changée?

— Elle est embellie, lui répondis-je.

— Eh bien, et toi? dit-elle en me regardant comme si elle ne m'eût pas encore vue: sais-tu que tu n'es pas reconnaissable, Nanon? tu es vraiment une très belle fille. La maladie t'a donné de la distinction et tes mains seraient mieux faites que les miennes si tu les soignais.

— Soigner mes mains? repris-je en riant: moi? …

Je m'arrêtai, craignant de mettre un reproche dans ma comparaison, mais elle le devina et me dit avec une grande douceur:

— Oui, toi, tu soignes tout ce qui n'est pas toi, et moi, je suis une personne gâtée par la charité des autres au point d'avoir l'air de croire que cela m'est dû; mais je suis loin d'oublier ce que je suis, va!

— Et qui donc êtes-vous? lui dit M. Costejoux avec une tendre inquiétude. Voyons, confessez-vous un peu, puisque vous voilà dans un jour de mélancolie et d'abandon. Dites du mal de vous, c'est votre procédé pour avoir nos mamours.

— Vous voulez que je me confesse? reprit-elle; je veux bien; je suis si sûre d'une maternelle absolution de ma tante (elle appelait ainsi madame Costejoux)! et, quant à vous, il n'y a pas de _papa _plus indulgent. Nanon est une gâteuse d'enfants, de premier ordre. J'en sais quelque chose. L'ai-je fait assez enrager avec mes colères et mes caprices! J'étais détestable, Nanon, j'étais odieuse, et toi, patiente comme un ange, tu disais: «Ce n'est pas sa faute, elle a trop souffert, cela passera!» Tu empêchais Émilien de me gronder, et tu voulais persuader à ce pauvre prieur que mes malices devaient l'amuser. Elles ne l'amusaient pas, elles le rendaient plus malade. Je rendais tout le monde malheureux, et, si mes autres souvenirs d'enfance sont des cauchemars, mes souvenirs du moutier sont tous des remords.

— Ne parlez pas comme cela, lui dis-je, vous me faites du chagrin; j'aurais voulu souffrir pour vous davantage; on ne regrette pas sa peine quand on aime.

— Je sais cela; aimer est ta religion. Pourquoi n'est-ce pas la mienne au même degré? Je serais heureuse, parce que je me sentirais acquittée envers ceux qui me comblent de bontés. Voilà ma tristesse et ma honte, vois-tu! je suis comme une plante brisée qui ne peut reprendre racine dans aucune terre, si bonne qu'elle soit. Mon esprit et mon coeur languissent. Je ne comprends rien à ma destinée. J'en suis à me demander pourquoi on a pitié de moi, pourquoi l'on essaye de me rendre à la vie, quand ma race est maudite et anéantie; pourquoi enfin, on ne m'a pas laissé m'étioler et m'éteindre comme tant d'autres victimes plus intéressantes que moi?

Pendant qu'elle disait ces choses tristes avec un sourire singulier et des yeux qui erraient comme si elle ne s'adressait à personne, M. Costejoux, à demi tourné sur sa chaise, regardait le feu qui pétillait dans la cheminée et paraissait plongé dans un problème moitié douloureux moitié agréable. Sa mère regardait Louise avec une certaine anxiété. Elle craignait évidemment de la voir déclarer à M. Costejoux qu'elle ne l'aimerait jamais.

Il ne voulait point croire à cela, lui; il prit la chose gaiement.

— Ainsi, lui dit-il, vous êtes triste parce que vous êtes aimée et que vous n'aimez pas? Voilà un grand malheur, en effet, mais difficile à comprendre, car, si vous n'aimiez pas du tout, vous n'auriez aucun regret de faire de la peine aux autres.

Elle le regarda attentivement, et pourtant, comme si elle ne l'eût pas entendu, elle se retourna vers moi.

— Tu es aimante à l'excès, toi, me dit-elle. Tu as le malheur contraire au mien. Certainement mon frère doit être reconnaissant, amoureux peut-être, mais quel sera ton avenir?

M. Costejoux était impétueux, il ne put supporter cette sortie, qui me rendit pâle et confuse; il oublia la promesse qu'il m'avait faite et répondit vivement à ma place:

— Son avenir sera d'être adorée de son mari: tout le monde n'est pas privé de coeur ni de raison.

Louise devint rouge de dépit.

— Il est possible, dit-elle, que mon frère ait conçu le généreux dessein d'épouser celle qui lui a sauvé la vie: mais le voilà marquis, monsieur Costejoux, il devient l'aîné de la famille…

— Par conséquent, le maître de disposer de son avenir, mademoiselle de Franqueville! et, s'il n'épousait pas sa meilleure amie, il serait le plus lâche des gentilshommes.

M. Costejoux était en colère, Louise n'osa répliquer. Madame Costejoux s'efforça de renouer la conversation, mais tout le monde était blessé, elle échoua.

Le dîner était fini, elle me prit le bras et m'emmena dans sa chambre qui était disposée pour servir de salon. Elle me montra avec une certaine complaisance comme tout était bien arrangé, la chambre de Louise à côté de la sienne, avec un luxe de miroirs, de toilettes, de petits meubles à chiffons; on eût dit d'une boutique.

— Nous sommes à l'étroit, me dit-elle, mais ne craignez rien, nous vous logerons pour le mieux. On mettra un lit dans ma chambre et vous dormirez près de moi. J'ai le sommeil tranquille; mais, si vous voulez causer, nous causerons; je m'arrange de tout. Rien ne me gêne ni ne me contrarie pourvu que mon cher fils soit content. Je l'ai laissé exprès un peu seul avec Louise. Quand ils sont ensemble, il plaide mieux et elle se laisse charmer, il parle si bien!

— Je le sais, répondis-je. Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense est beau et bien! Mais croyez-vous vraiment travailler à son bonheur? …

— Ah! je sais bien! je sais bien! reprit-elle avec plus de vivacité que ne le lui permettait d'habitude son parler lent et mesuré. Elle a bien des préjugés, de gros préjugés, et avec cela certains petits défauts. Mais on change tant quand on aime! N'est- ce pas votre avis?

— Moi, je ne sais pas, répondis-je; je n'ai pas eu à changer d'idée.

— Mon fils me l'a dit. Vous avez toujours aimé le jeune Franqueville. Il n'est pas comme sa soeur, lui! Il n'a pas d'orgueil. Peut-être l'engagera-t-il à_ _épouser mon fils; qu'en pensez-vous?

— Je le pense.

— A-t-il beaucoup d'autorité sur elle?

— Aucune.

— Et vous?

— Encore moins.

— Tant pis, tant pis! dit-elle d'un ton mélancolique en prenant son tricot.

Et elle ajouta en passant ses aiguilles dans ses cheveux gris bouclés sous un grand bonnet de dentelles, qui ressemblait pour la forme à ma cornette de basin plissé:

— Vous avez peut-être des préventions contre elle. Elle vous a fâchée tout à l'heure?

— Non, madame. Je m'attendais à ce qu'elle a dit. Je ne lui en veux pas, c'est son idée. D'ailleurs, vous la connaissez mieux que moi à présent: vous avez dû changer son caractère, vous qui êtes si bonne.

— Je suis patiente, voilà tout. Je sais que vous l'êtes aussi, mon fils m'a tant parlé de vous! Savez-vous… oui, il vous l'a dit, et il me raconte tout. Si vous n'eussiez pas été engagée de coeur, il vous eût aimée. Il aurait oublié cette charmante Louise, il eût été plus heureux, et moi plus heureuse par conséquent. Elle nous causera des peines, je m'y attends bien. Enfin, la volonté de Dieu se fasse! Pourvu qu'elle ne me renvoie pas d'avec mon fils! Ce serait ma mort. Que voulez-vous! c'est le seul qui me reste de sept enfants que j'ai eus. Tous beaux et bons comme lui. Ils ont tous péri de maladie violente ou par accident. Quand le malheur est dans une famille! on a raison de dire: Dieu est grand, et nous ne le comprenons pas.

Elle comptait les points de son tricot, tout en parlant d'une voix basse et monotone, et des larmes coulaient sous ses lunettes d'écaille, le long de ses joues grasses et pâles. On voyait qu'elle avait été belle et soigneuse de sa personne, mais sans l'ombre de coquetterie: on sentait une personne qui n'avait vécu que pour ceux qu'elle aimait et qui n'était point lasse d'aimer malgré tout ce qu'elle avait souffert.

Je baisai doucement ses mains et elle m'embrassa maternellement. Je cherchai à lui donner de l'espérance, mais je vis bien qu'au fond elle pensait comme moi; elle ne faisait pas de l'espérance personnelle la condition de son dévouement.

Louise rentra avec M. Costejoux. Ils riaient tous deux. Le front de la vieille dame s'éclaircit.

— Chère tante, lui dit Louise, nous venons de nous disputer très fort, à propos de noblesse, comme toujours! Comme toujours, monsieur votre fils a eu plus d'esprit et d'éloquence que moi; mais, comme toujours, j'ai eu plus de raison que lui. Je suis positive, il est romanesque. Il croit que nous entrons dans un monde nouveau! C'est son thème habituel. Il croit que la Révolution a changé tant de choses, que beaucoup ne pourront être rétablies. Moi, je crois que tout redeviendra, avec le temps, comme par le passé, que la noblesse est une chose aussi indestructible que la religion, et que mon frère est toujours aussi marquis qu'il l'eût été au décès de son père et de son frère aîné dans des circonstances ordinaires. Là-dessus, le grand avocat plaide le sentiment, le devoir, tout ce que vous voudrez. Il m'apprend que Nanon est un riche parti pour Émilien dans l'état des choses. Moi, je ne m'occupe pas de cela. Je n'ai qu'une ressemblance avec Émilien, je ne fais aucun cas de l'argent. Vous allez me dire que j'ai un impérieux besoin de tout_ _ce que l'argent procure. C'est possible; en cela je ne suis pas logique: mais Émilien est très logique, lui. Il n'a jamais souci ni envie de rien. Il est devenu paysan, il sera très heureux avec Nanon. Oh! j'en suis certaine, Nanon est un ange de bonté et de droiture. Ne dis rien, Nanette, je sais que tu te fais scrupule de l'épouser, bien que tu sois folle de lui. Je sais que, s'il se rappelle qu'il est marquis et qu'il hésite un tant soit peu, tu te résigneras. C'est donc ce qu'il faut voir, ce sera à lui de décider, et, s'il se décide en ta faveur, j'en prendrai mon parti; je t'accepterai pour ma belle-soeur et je ne t'humilierai jamais. Je sais vivre, à présent, je ne te dédaigne pas; je t'estime, j'ai même de l'amitié pour toi et je n'oublie pas tes soins; mais tout cela ne fera pas que j'aie tort de dire ce que je dis.

— Que dites-vous donc? répondis-je, car il faut conclure. Votre frère s'abaissera en oubliant qu'il est marquis?

— Je ne dis pas qu'il s'abaissera, je dis qu'il descendra volontairement de son rang et que le monde ne lui en saura point de gré.

— Le monde des sots, s'écria M. Costejoux.

— C'est le monde dont je suis, reprit-elle.

— Et dont il ne faut plus être!

Là-dessus, il lui parla encore très sévèrement, comme un père qui gronde son enfant, mais qui l'adore, et je vis qu'il ne se trompait pas en supposant qu'elle voulait être adorée ainsi, car elle se laissait dire des choses dures, à condition qu'elle y sentirait percer la passion. Leur querelle se termina encore par un raccommodement piqué de quelques épingles, mais où elle semblait se rendre.

Quand il se fut retiré, elle me prit à partie, mais sans aigreur, et finit par m'embrasser _elle-même, _en me disant:

— Allons, aime-moi toujours, car tu seras ma Nanon qui m'a gâtée et pour qui je ne veux pas être ingrate. Si tu épouses mon frère, je vous blâmerai tous deux, mais je ne vous en aimerai pas moins, voilà qui est dit une fois pour toutes.

Le lendemain, je me levai de bonne heure, je m'habillai sans bruit et je sortis sans éveiller la bonne madame Costejoux. Je voulais voir le parc et j'y trouvai Boucherot qui me le montra en détail.

Louise vint m'y rejoindre, et, Boucherot s'étant discrètement retiré:

— Nanon, me dit-elle, j'ai réfléchi depuis hier. Puisque te voilà riche, et que tu dois le devenir davantage (c'est M. Costejoux qui dit cela), tu devrais lui racheter Franqueville pour mon frère. Comme cela, tu mériterais vraiment de devenir marquise.

— Parlons de vous et non de moi, lui répondis-je en riant de ce compromis inattendu. Est-ce que Franqueville n'est pas à vous, si vous le souhaitez?

— Non! reprit-elle vivement, car je ne veux point m'appeler madame Costejoux; j'aimerais mieux rester avec mon frère et toi, ne pas me marier, me faire paysanne comme vous, soigner vos poules et garder vos vaches. Ce ne serait pas déroger!

— Si c'est une idée bien arrêtée de refuser M. Costejoux, il serait honnête et digne de vous de le lui dire, ma chère enfant!

— Je le lui dis toutes les fois que je le vois.

— Non, vous vous abusez. Si vous le lui dites, c'est de manière à lui laisser de l'espérance.

— Tu veux dire que je suis coquette?

— Très coquette.

— Que veux-tu! je ne puis m'en défendre. Il me plaît, et, s'il faut tout te dire, je crois bien que je l'aime!

— Eh bien, alors?

— Eh bien, alors, je ne veux pas céder à cette folie de mon cerveau. Est-ce que je peux épouser un jacobin, un homme qui eût envoyé mes parents à l'échafaud s'ils fussent tombés dans ses mains? Il a sauvé Émilien de la mort et il m'a sauvée de la misère; mais il haïssait mon père et mon frère aîné.

— Non, il haïssait l'émigration.

— Et moi, je l'approuve, l'émigration! Je n'ai qu'un reproche à faire à mes parents, c'est de ne pas m'avoir emmenée avec eux. Ils m'eussent peut-être mariée là-bas selon ma naissance, au lieu que me voilà réduite à recevoir l'aumône.

— Ne dites pas cela, Louise, c'est très mal. Vous savez bien que
M. Costejoux ne vous fera jamais une condition de l'épouser.

— Eh bien, c'est ce que je dis! Je ne l'épouserai pas, et il me faudra accepter ses dons ou mourir de misère. Épouse mon frère, Nanette, il le faut. Tu lui assureras une existence et je te jure que je travaillerai avec vous pour gagner le pain que vous me donnerez. Je reprendrai mes sabots et mon bavolet, et je n'en serai pas plus laide. Je sacrifierai la blancheur de mes mains. Cela vaudra mieux que de sacrifier la fierté de mon rang et mes opinions.