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Naples

Chapter 11: IX O’ Munaciello (Le Moinillon).
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About This Book

The author interweaves local legend and close observation to show how a luminous, sensuous landscape produces myths rooted in love rather than northern gloom. She retells foundational tales, especially of a sea-born maiden whose passionate union with a mortal shapes the coast, and uses these narratives to illuminate seasonal, sensory scenes of shore, hill and vegetation. Essays combine evocative topographical description with reflections on feeling, arguing that landscape and human passion fuse into enduring popular stories that explain and enrich everyday life.

IX
O’ Munaciello
(Le Moinillon).

Et ceci se passa en l’an de grâce 1445 de la Sainte Incarnation, sous le règne d’Alphonse d’Aragon : une jeune bourgeoise, qui portait le nom de Caterinella Frezza, fille d’un marchand de drap, tomba amoureuse d’un jeune noble, appelé Stefano Maricondo. Et comme c’est l’habitude en matière d’amour, il la paya largement de retour, si bien qu’on ne vit jamais un couple d’amants aussi amoureux, aussi fidèles. Mais ils n’étaient pas heureux et satisfaits, car la grande disproportion de leur naissance les empêchait de nouer le doux lien conjugal, et dans la maison Maricondo, on menait grande guerre contre le pauvre Stefano, — pareillement chez les Frezza, Caterinella était tourmentée par son père et torturée par ses frères. Malgré leurs grandes et continuelles souffrances, car on peut dire que les pauvres amoureux mangeaient du poison et buvaient des larmes, ils avaient des heures de joie inappréciable. A la tombée de la nuit, quand, dans les culs-de-sac où se tenaient les marchands, on ne voyait aucun passant, Stefano Maricondo, enveloppé dans le brun manteau qui a toujours protégé les voleurs et les amants, se glissait dans une ruelle noire et étroite, gravissait un escalier roide et sale où il était facile de se rompre le cou, se trouvait sur un toit et de là, sautant de terrasse en terrasse, avec une agilité et une assurance que l’amour renforçait, arrivait sur la petite plate-forme où Caterinella Frezza l’attendait, à moitié morte de peur.

Lecteur chéri, si tu as jamais frémi d’amour, imagine ces moments et n’en demande pas la description à ma faible plume.

Mais une nuit profonde, quand toute la céleste béatitude du Paradis semblait s’ouvrir pour l’âme ravie des deux amoureux, des mains traîtresses et bourgeoises saisirent Stefano aux épaules, et le précipitèrent du haut de la terrasse dans la rue, tandis que Caterinella, criant et se tordant les mains, s’accrochait aux vêtements des assassins. Le beau corps de Stefano Maricondo, horriblement mutilé, resta dans la rue toute une nuit et tout un jour, jusqu’à ce que la pitié de sa famille vînt le recueillir et lui donner une sépulture honorable. Mais, en vérité, ce fut une mort honteusement violente ; d’abord parce qu’on peut avoir des doutes sur le sort de cette âme arrachée de la terre et envoyée devant l’Éternel chargée de péchés ; et ensuite parce qu’il ne convient pas à un gentilhomme de périr de mort violente autrement que par l’épée.

Caterinella s’enfuit de la maison, folle de douleur, et fut pieusement recueillie dans un monastère de religieuses. Un jour, quand le temps assigné par la raison divine et par la raison médicale fut venu, elle mit au monde un enfant, tout petit, très pâle et avec des yeux épouvantés. Par pitié pour ce pauvre être, les sœurs laissèrent la mère le nourrir et le soigner. Mais quoique les mois et les semaines passassent, il ne grandissait pas et la mère, qui gardait toujours présente à l’esprit la belle et robuste prestance de Stefano Maricondo, s’en affligeait. Les religieuses lui conseillèrent de vouer l’enfant à la Madone, pour qu’il eût une santé florissante ; elle obéit et vêtit son fils d’un petit habit de moine noir et blanc. Mais le Seigneur en avait décidé autrement dans sa sagesse divine et Caterinella n’obtint pas la grâce demandée.

L’enfant, à mesure que s’écoulaient les années, ne grandissait presque pas et, bientôt, il ressembla à ces jolis nains qui amusent la cour des puissants souverains. Aussi, sa mère continua à l’habiller comme un petit moine, si bien que le peuple l’appela dans son langage vulgaire : O’ Munaciello, c’est-à-dire le moinillon. Les religieuses l’aimaient, mais les gens du dehors, les boutiquiers des rues Armieri, Lanzieri, Cortellari, Taffettanari, Mercanti, montraient au doigt ce bambin trop petit, à la tête trop grosse et presque monstrueuse, au visage terreux dans lequel les yeux semblaient plus grands et plus effarés encore, à l’étrange habit noir et blanc ; et quelquefois, ils l’injuriaient, comme la plèbe le fait souvent pour des personnes faibles et désarmées.

Quand le moinillon passait devant la boutique des Frezza, ses oncles et ses cousins sortaient sur le pas de la porte et l’accablaient des injures les plus horribles. Il ne m’est pas donné de savoir ce que comprenait le moinillon de toutes les grossièretés et les paroles déshonnêtes qui lui étaient adressées, mais il est certain qu’il revenait près de sa mère, triste et mélancolique. Quelquefois, un éclair de colère brillait dans ses yeux, et, alors Caterinella le faisait s’agenouiller devant les images sacrées et lui dictait les saintes paroles d’une prière. Peu à peu, dans ces bas quartiers où il traînait ses pas, le bruit se répandit que le moinillon avait, en lui, quelque chose de magique, de surnaturel. Quand les gens le rencontraient, ils se signaient et murmuraient des paroles d’exorcisme. Lorsque le moinillon portait un petit capuchon rouge que sa mère lui avait taillé dans un morceau de laine pourpre, alors c’était un bon signe ; mais lorsque le capuchon était noir, alors, c’était un mauvais présage. Mais comme le capuchon rouge paraissait très rarement, le moinillon était injurié et maudit.

C’était lui qui attirait l’air méphitique dans les bas quartiers ; c’était lui qui y apportait la fièvre et les épidémies ; c’était lui qui, en regardant dans les puits, gâtait et empoisonnait l’eau ; c’était lui qui, en touchant les chiens, les rendait enragés ; c’était lui qui jetait de méchants sorts sur de certaines boutiques et faisait monter le prix du pain ; c’est lui qui, esprit malin, suggérait au roi de nouveaux impôts. A peine le moinillon paraissait-il au coin des rues, la tête basse, l’œil défiant et craintif, courant ou se cachant au milieu de la foule, qu’un chœur de malédictions s’élevait contre lui. On lui salissait sa tunique avec la boue du ruisseau et on lui jetait au visage l’écorce des fruits trop mûrs. Il fuyait sans parler, grinçant des dents, plus tourmenté de l’impuissance de sa chétive petite personne que des grossières injures de toute cette bourgeoisie. Caterinella était morte et ne pouvait plus le consoler. Les sœurs l’employaient aux menus services du potager ; mais, elles aussi, en le rencontrant à l’improviste, dans un corridor, vers le soir, le prenaient pour une apparition diabolique. Ce bruit s’accréditait de plus en plus, car jamais on n’avait vu la face noire du moinillon dans une église et cependant on le rencontrait dans différents endroits, presque en même temps. Si bien qu’un beau soir, le moinillon disparut. On ne manqua pas de dire que le diable l’avait emporté par les cheveux, comme il a l’habitude de le faire pour les âmes qui se sont vendues à lui. Mais mon devoir de chroniqueur m’oblige à dire que l’on soupçonna beaucoup — et peut-être non sans raison — les Frezza d’avoir méchamment étranglé et jeté le moinillon dans un cloaque des environs, car on y retrouva plus tard un petit squelette avec un grand crâne. Je laisse au lecteur, en lui recommandant la sagesse et la prudence, le soin de démêler le vrai du faux, la part de la fable et celle de la réalité.


Ici s’arrête la chronique. Mais moi, obscur commentateur moderne, je crois devoir ajouter que la mort du moinillon ne finit rien. Au contraire, elle n’est qu’un commencement. La petite bourgeoisie qui vit dans les ruelles étroites et sombres, ou bien mélancoliquement larges et sans horizon — cette petite bourgeoisie qui ignore l’aube, qui ignore le crépuscule, qui ignore la mer, qui ne sait rien du ciel, rien de la poésie, rien de l’art ; cette petite bourgeoisie qui ne connaît qu’elle-même, qui est lourde, carrée, plate, blafarde, grasse, gonflée de vanité ; cette petite bourgeoisie qui n’a pas, qui ne peut avoir, qui n’aura jamais le don céleste de l’imagination, possède cependant son lutin familier. Ce n’est pas l’esprit follet qui danse sur l’herbe molle des prés, ce n’est pas le gnome qui chante sur le bord des fleuves : c’est le malin lutin familier des vieilles maisons de Naples, c’est O’ Munaciello, c’est le moinillon. Il n’habite pas les quartiers aristocratiques de Chiaia, de Saint-Ferdinand, du Chiatamone, de Tolède ; il n’habite pas les quartiers nouveaux de Mergellina, du Rione Amedeo, du Corso Salvator Rosa, de Capodimonte : la partie aérée, lumineuse, propre de la ville, ne lui appartient pas. Mais le petit lutin a son royaume incontesté dans les ruelles qui sont au-dessus de Tolède, dans les rues des Tribunali et de la Sapienza, dans la triste avenue de Foria, dans les faubourgs sombres de Vicaria, du Mercato, du Port et de Pendina.

Là, où il a été un être vivant, il tourbillonne comme esprit ; là, où on a vu son corps malingre, sa grosse tête, sa face pâle, ses grands yeux luisants, sa petite tunique noire, sa patience blanche, et son minuscule capuchon rouge, il reparaît comme lutin, vêtu de son même habit religieux, pour la plus grande terreur des femmes, des enfants et des hommes ; là, où on l’a fait souffrir — âme inconnue, peut-être noble et grande dans une enveloppe chétive, faible et maladive — il revient comme un esprit malicieux et malin, il revient avec le désir d’une longue et insatiable vengeance. Il tourmente ceux qui l’ont tourmenté. Demandez à un vieillard, à une fillette, à une mère, à un homme, à un enfant, si vraiment le moinillon existe et hante les maisons, ils vous feront une mine singulière comme si vous offensiez la vérité. Si vous voulez écouter des histoires, vous en écouterez ; si vous voulez avoir des renseignements authentiques, vous en aurez. Le moinillon est capable de tout… Quand la ménagère trouve la porte de son garde-manger ouverte, le pot à graisse cassé, la bouteille d’huile renversée et le jambon mangé par la chatte, c’est sans doute une malice du moinillon qui a causé le désastre. Quand la servante négligente laisse tomber le plateau et que les verres se brisent en mille morceaux, c’est le petit lutin impertinent qui a fait glisser la pauvre fille ; il heurte encore le coude de la jeune bourgeoise qui travaille au crochet et se pique le doigt ; il fait déborder le bouillon de la marmite et le café du filtre ; il fait aigrir le vin dans les bouteilles ; il jette un mauvais sort aux poules qui enflent et meurent ; il déracine le persil, fait jaunir la marjolaine et ronge les racines du basilic. Si le commerce ne va pas, si le chef de bureau fait une scène, si un mariage décidé se rompt, si un oncle meurt laissant sa fortune aux pauvres, si au jeu du lotto les numéros 34, 62, 87, sortent au lieu des 25, 61, 8 — c’est la main diabolique du lutin qui a préparé tous ces petits et grands malheurs.

Quand l’enfant crie, pleure, ne veut pas aller à l’école, trépigne, court, saute sur les meubles, casse les vitres et s’égratigne les genoux, c’est le moinillon qui lui met le diable au corps ; quand la jeune fille pâlit et rougit sans raison, devient mélancolique, sourit en regardant les étoiles, soupire en contemplant la lune et pleure pendant les tranquilles nuits d’automne, c’est le moinillon qui agite ainsi sa vie ; quand le jeune homme achète des cravates irrésistibles, met du parfum dans son mouchoir, se fait friser les cheveux, rentre tard à la maison avec le visage pâle et fatigué, les yeux pleins de rêve, l’air tout étourdi, c’est le moinillon qui trouble son existence ; quand l’épouse fidèle s’attarde à admirer le nez aquilin et les moustaches blondes du premier commis de son mari, et, durant les froides nuits d’hiver, reste les yeux ouverts dans le vide, essayant de murmurer des Ave et des Pater, c’est le moinillon qui la tente, et c’est Satan qui a pris la forme du lutin ; quand l’époux volage a le vague désir de pincer la servante, c’est le moinillon qui l’incite à mal faire ; et c’est lui encore qui donne des crises nerveuses aux vieilles filles hystériques. C’est toujours le moinillon qui bouleverse la maison, dérange les meubles, trouble les cœurs, emplit les esprits de frayeur ; c’est lui, le lutin tourmenté et tourmentant, qui porte l’agitation et l’inquiétude sous sa tunique noire, la ruine et la désolation sous son capuchon noir. Mais la chronique véridique le dit, cher lecteur : quand le moinillon mettait son capuchon rouge, sa venue était de bon augure. Et c’est pour cet étrange mélange de bien et de mal, de méchanceté et de bonté, que le lutin est respecté, craint et aimé. C’est pour cela que les jeunes filles amoureuses se mettent sous sa protection, afin que leur gentil secret ne soit pas découvert ; c’est pour cela que les vieilles filles l’invoquent à minuit sur le balcon, pendant neuf jours, afin qu’il leur envoie le mari qui se fait tant attendre ; c’est pour cela que le joueur de lotto l’exorcise trois fois, pour gagner sûrement ; c’est pour cela que les enfants l’appellent, le priant de leur apporter les bonbons et les jouets qu’ils désirent. La maison où le moinillon est apparu est considérée avec méfiance, mais non sans envie ; la personne qui, hallucinée, a aperçu le lutin, est regardée avec compassion, mais non sans jalousie. Mais celle qui l’a vu — il se montre d’ordinaire aux jeunes filles et aux enfants — garde pour elle le précieux secret, qui peut-être lui apporte le bonheur.

Enfin le lutin de la légende ressemble au moinillon de la chronique napolitaine : c’est une âme ignorée, grande et souffrante, enfermée dans un corps étrangement petit, vêtu d’un habit symbolique ; c’est une âme humaine, douloureuse et rageuse ; une âme qui a pleuré et qui fait pleurer ; une âme qui a souri et qui fait sourire ; un enfant que les hommes ont torturé et tué comme un homme ; un lutin qui tourmente les hommes comme un enfant capricieux, qui les caresse et les console comme un enfant ingénu et innocent.