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Chapter 12: X Le diable de Mergellina.
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About This Book

The author interweaves local legend and close observation to show how a luminous, sensuous landscape produces myths rooted in love rather than northern gloom. She retells foundational tales, especially of a sea-born maiden whose passionate union with a mortal shapes the coast, and uses these narratives to illuminate seasonal, sensory scenes of shore, hill and vegetation. Essays combine evocative topographical description with reflections on feeling, arguing that landscape and human passion fuse into enduring popular stories that explain and enrich everyday life.

X
Le diable de Mergellina.

Assise devant son miroir, elle laissait sa suivante passer le peigne dans la richesse de ses cheveux fauves, d’une couleur ardente et voluptueuse. Elle se regardait attentivement dans la glace : sur son visage d’une blancheur éblouissante, qui semblait rayonner, ne paraissait pas la plus légère trace rosée ; dans ses grands yeux glauques et cristallins, l’éclair du regard était vert et froid ; ses lèvres charnues, rouges comme la grenade, devaient être douces et amères comme le fruit dont elles rappelaient la saveur ; son cou fier, rond et plein, palpitait lentement. Elle examina ses mains à travers la lumière, — des mains aussi blanches que son visage ; elle examina ses bras frais et sains comme une pêche mûre, dans laquelle on peut mordre. Elle se trouvait séduisante, belle et un sourire de joie lui effleura les lèvres. Elle s’adorait ; elle idolâtrait sa propre beauté et brûlait tous les jours en son honneur un copieux encens, qui s’unissait à celui de tous ceux qui l’aimaient.

— Un message pour Madame Ysabel, dit un page frisé, saluant et tendant le billet posé sur un plateau d’argent.

Madame Ysabel parcourut la lettre. Messer Diomède Carafa lui écrivait des mots d’amour, qui parfois éclataient dans l’emportement de la passion, qui d’autres fois s’adoucissaient et s’alanguissaient dans les divagations d’une mélancolie infinie. Messer Diomède Carafa savait aimer : son âme noble et élevée était ouverte à la tendresse et à la sensibilité ; son âme forte et fière était capable de tous les élans d’un sentiment humain et puissant ; les orgueilleuses dames de la cour du Vice-Roi de Naples auraient volontiers abandonné leur fierté castillane, pour être aimées par lui et pour l’aimer ; les jeunes filles de l’aristocratie napolitaine, les brunes jeunes filles aux yeux bleus, l’auraient adoré s’il avait voulu faire attention à elles. Mais Messer Diomède n’avait de soins que pour Madame Ysabel, laquelle passait pour être une femme cruelle et glacée ; en effet, elle ne fit que sourire légèrement aux phrases amoureuses que Messer Diomède lui écrivait.


Dans la grande salle de son palais, Madame Ysabel, vêtue d’un brocart rouge qui faisait ressortir la pâleur de son visage, sa fauve chevelure retenue dans une résille de perles, causait avec Messer Diomède. Le jeune amoureux était assis un peu loin de la dame, mais il fixait sur elle des yeux ardents et attentifs, sans jamais quitter ce charmant visage du regard ; et selon ce que disait la belle, sur le front du beau gentilhomme passaient des ondes de sang qui l’empourpraient, ou une pâleur livide qui le rendait blanc comme un linceul ; souvent, il se laissait emporter par la passion, alors sa voix tremblait et en elle vibraient les notes tendres et graves de l’amitié, le frémissement profond de la jalousie, l’ondulation indéfinie de la mélancolie, l’accent aigre de l’ironie, bref toutes les variations que possède la divine musique d’amour.

La dame, placide, tranquille, souriante, agitant son léger éventail de plumes, jouait aimablement et férocement avec le cœur du jeune homme. De sa place, elle faisait naître en lui la tristesse désespérée ou la sublime espérance, la colère aveugle ou la joie infinie, la sombre jalousie ou la radieuse confiance. Experte en cet art subtil et cruel, elle s’amusait à serrer ce cœur amoureux d’une main de fer qui l’étouffait peu à peu, puis elle relâchait son étreinte et le caressait avec des doigts légers et veloutés ; elle se plaisait à faire tressaillir de douleur cette âme, en la jetant brusquement dans un profond découragement ; elle se divertissait A exaspérer cette souffrance et à l’amener jusqu’au vertige suprême. Il y a eu et il y aura toujours de pareilles femmes. Le monde les maudit, les méprise, il devrait les haïr et les exécrer comme des monstres, mais il les subit et souvent les aime. Cela est et cela sera toujours ainsi. Paix à vous, aimables jeunes filles, dont les âmes douces et bonnes éclairent le corps délicat comme la lumière d’une lampe familière ; paix à vous, nobles épouses et mères sublimes, dont l’unique destin est de souffrir et de vous sacrifier : jamais vous ne serez aimées comme le seront ces femmes-là. Vertu, douceur, abnégation, sérénité, calme, bonheur, sont de vains mots : l’âcre et malsain désir de l’homme va vers la sirène mystérieuse et redoutée. Paix à vous : aimez, mourez, souffrez — jamais vous ne serez aimées comme le seront ces femmes-là !


Cependant, il y eut un jour où Diomède Carafa crut être arrivé au point inaccessible de sa vie, au moment fatal où toute faculté, toute puissance physique, toute lueur de raison, toute force matérielle, toute chimère de l’esprit, se réunissent en cette harmonie unique, haute et profonde qui est l’amour. Ce fut le jour où Madame Ysabel, à l’improviste, après une année de lutte dans laquelle elle n’avait pas cédé d’une ligne, prise d’un abandon subit et dominée par une cause mystérieuse, déclara au jeune homme qu’elle l’aimait.

Ah ! qui a aimé, la connaît bien cette saison chaude et exubérante, dorée par le soleil, baignée par l’azur infini, avec les midis enflammés où la nature brûle et se consume de volupté, où les fleurs s’épanouissent vite, vivent d’une vie rapide et débordante, exhalent des parfums lourds et violents, puis meurent d’avoir trop vécu ; la saison frémissante, où tout est lumière, où tout est éblouissement, où tout est fièvre et délire ; la saison bénie, la saison bienheureuse, après laquelle tout n’est que boue et que cendres. Qui a aimé connaît la saison d’amour de Diomède Carafa et n’attend pas que la parole froide et pâle du chroniqueur lui en fasse la description. Qui a aimé, doit évoquer tous ces souvenirs d’amour, doit revivre ce passé plein d’une joie et d’une douleur qui n’ont pas d’égales, doit palpiter, doit s’agiter, doit avoir le délire et la folie de la passion, et il saura tout ce qu’éprouva Diomède Carafa. Les histoires d’amour ne se racontent pas ou se décrivent mal : l’art lui-même, l’art divin qui découvre et révèle tout, ne peut donner qu’une idée fugitive et pâle de l’amour protéiforme…


Une courte saison. Si elle avait duré, le cœur se serait brisé dans l’exagération d’un sentiment qui est la folie elle-même. Peu à peu, avec des gradations imperceptibles, Madame Ysabel fut moins heureuse, moins amoureuse ; le sourire devint plus rare sur sa bouche, ses bras plus las dans l’étreinte, ses lèvres plus froides dans le baiser, l’émotion moins vive à l’arrivée et au départ. Diomède Carafa, aveugle, fou d’amour, ne voyait pas, ne comprenait pas, Madame Ysabel descendait de plus en plus vers l’indifférence, qui était son état habituel et sa férocité renaissait dans les tortures qu’elle infligeait à cet homme. Mais Diomède Carafa souffrait et s’enivrait de cette souffrance, pleurait et se grisait de ces larmes, était malade et aimait ce mal qui le consumait ; il était tourmenté, affligé, oppressé, désespéré, mais il s’en extasiait, comme les martyrs chrétiens à la vue du sang qui sortait de leurs veines épuisées. Ysabel se montrait avec lui fermée, dure, méprisante et il l’aimait quand même, et plus peut-être… Ysabel devenait volage, légère, coquette, accueillant chez elle les plus beaux cavaliers napolitains, et, lui, qui se mourait de jalousie, aimait Ysabel pour la jalousie qu’elle lui inspirait. Il dépensait follement ses richesses, oubliait les prérogatives de sa noblesse, ne connaissait plus ses amis, ne fréquentait plus ses parents, ne savait plus rien de ses droits et de ses devoirs : Ysabel, Ysabel, aimer Ysabel était toute sa vie ! Ceci dura jusqu’à ce qu’un jour la vérité lui apparut claire comme la parole de Dieu ; il sut sa propre honte, il sut la trahison d’Ysabel avec Giovanni Verrisco, son ami et son camarade d’enfance.


Il cacha à tout le monde le drame de son âme, dédaigneux de consolation. L’écroulement immense de son bonheur, la ruine tragique et noire du splendide édifice de sa joie n’eurent pas de témoins. Cela ne vaut-il pas mieux ? A quoi bon regretter ? Les paroles compatissantes et froides ne servent à rien. Ce sont des feuilles mortes que le vent emporte bas et la douleur reste éternelle. En vain, il erra dans de lointains pays, voyageur solitaire et nonchalant ; en vain, il demanda l’oubli à la richesse, au luxe, à d’autres amours, à des fêtes splendides ; en vain, il voulut se passionner pour les œuvres d’art, afin de retrouver la paix — tout fut inutile. Partout, dans chaque pays, dans chaque femme, dans chaque fleur, au fond des vins généreux, dans les personnages des tableaux, dans les harmonies de la musique, il retrouvait Ysabel. Sa douleur n’était plus aiguë et déchirante, mais elle était lente, longue, stupéfiante. Il sentait son cœur se gonfler de tendresse et ses yeux de larmes ; il éprouvait le besoin du sacrifice, du culte, de l’extase…

— Dieu, Dieu, Dieu… lui dit ironiquement, un jour, son infidèle amie.


Diomède Carafa fut évêque d’Ariano, un prélat exemplaire et amateur d’art. Léonard de Pistoie, le peintre, fut son ami. Pour l’église de Piedigrotta, en l’honneur de l’ordination du nouvel évêque, l’artiste fit l’admirable tableau de Saint-Michel terrassant le démon. Or, Lucifer vaincu, le visage encore rayonnant d’une éclatante beauté, avait les traits de Mme Ysabel — le diable de Mergellina était une femme…