Puis, l'entretien s'élevait à nouveau, s'égarait parfois sur le terrain des pures spéculations. On discutait des différentes formes de gouvernement et de leur valeur respective. Alexandre découvrait alors une forte dose «d'idéologie 125». Autocrate par état, il se montrait libéral par principe et allait jusqu'à se dire républicain; le soldat couronné avait à défendre contre lui la vertu du droit héréditaire. Dans tout sujet abordé, si abstrait qu'il fût, Napoléon s'appliquait surtout à saisir le côté pratique, à toucher le point qui devait intéresser son interlocuteur et lui plaire. On parlait un jour de la presse. L'Empereur, qui se servait de cette arme d'une main habituée à ne point ménager l'adversaire, se rappela qu'Alexandre avait eu à souffrir d'attaques personnelles et en conservait un déplaisant souvenir: «Il ne faut pas parler du passé, lui dit-il, mais je vous assure qu'à l'avenir il ne sera pas dit un mot qui puisse vous choquer en rien, car, quoique la presse soit assez libre, cependant la police a une influence raisonnable sur les journaux 126.»
Pour répondre à ces attentions, Alexandre affectait un complet détachement des hommes et des choses d'ancien régime. Très franchement, il avouait sa visite à Mittau pendant la dernière campagne, sa démarche auprès du chef de la maison de Bourbon, mais ajoutait qu'il avait reconnu ce prince «pour l'homme le plus nul et le plus insignifiant qui fût en Europe 127». Napoléon abondait dans ce sens, et l'on convenait que le futur Louis XVIII manquait de toutes les qualités propres à faire un souverain. Par contre, Alexandre se montrait plein d'une sympathique curiosité pour la nouvelle dynastie qui régnait sur la France: il voulait que Napoléon lui parlât de sa famille, de son intérieur, de ses émotions intimes. L'Empereur rappelait alors la perte qu'il venait de faire, la mort du fils aîné de Louis, de l'enfant qu'il laissait nommer «le petit Napoléon»; il insistait sur le chagrin de la mère, montrait que la reine Hortense occupait une grande place dans ses affections, et l'empereur Alexandre, quelques mois plus tard, se permettait une délicate allusion à ces entretiens: «Faites mon compliment à l'Empereur, disait-il à notre envoyé, sur les couches de la reine Hortense. Je suis fort aise que ce soit un garçon 128. L'Empereur m'a souvent parlé d'elle à Tilsit, et de l'enfant qu'elle a perdu: c'est une perte cruelle. Je sais que c'est une femme de beaucoup de mérite et dont il fait grand cas 129.»
Après s'être donné ces témoignages mutuels d'attachement et de confiance, les deux souverains se trouvaient mieux préparés à reprendre leur travail, à concilier leurs intérêts; insensiblement, ils revenaient à la politique, aux affaires, et la causerie redevenait conférence. À ce moment même, Napoléon évitait que les opinions parfois divergentes se choquassent trop vivement. Quelle que fût la question en jeu, il ne la serrait pas de près, se bornait à jeter des idées en avant, à suggérer des modes divers de solution. Puis, le soir ou le lendemain, il faisait passer à Alexandre une note concise, fortement rédigée, dans laquelle il précisait le point en litige, formulait nettement sa prétention, résumait ses arguments et les mettait en saillie. La discussion, en reprenant de vive voix, se plaçait ainsi d'emblée sur un terrain mieux défini et circonscrit à l'avance. Néanmoins, l'entente ne s'opérait pas toujours. Alors, réfléchissant à nouveau sur la question, Napoléon cherchait un moyen de transaction, un mezzo termine, disait-il, et en faisait l'objet d'une note nouvelle et définitive 130. Lorsque les souverains se revoyaient, ils trouvaient le désaccord atténué et achevaient de l'aplanir. Grâce à ce procédé de correspondance, appuyant la négociation verbale, les affaires marchaient, les solutions intervenaient, les articles de traité s'ajoutaient les uns aux autres, et l'œuvre d'alliance prenait forme concrète.
Un premier ordre de questions avait été promptement réglé: par quelques stipulations générales, Alexandre reconnaissait explicitement ou tacitement, garantissait même toutes les conquêtes et toutes les créations de son allié antérieures à la guerre de 1806. Il consentait que la France, établie par la République dans ses limites naturelles, les dépassât de toutes parts et trônât au milieu d'États feudataires: que Louis-Napoléon régnât en Hollande, Murat dans le duché de Berg, que la Suisse restât vassale, que l'empereur des Français fût protecteur et chef de la confédération du Rhin. Non content d'admettre l'existence de cette ligue, il lui reconnaissait le droit d'extension indéfinie: «Sa Majesté l'empereur de Russie, disait l'article 15 du traité de paix, promet de reconnaître, sur les notifications qui lui seront faites de la part de Sa Majesté l'empereur Napoléon, les souverains qui deviendront ultérieurement membres de la Confédération, en la qualité qui leur sera donnée par les actes qui les y feront entrer 131.» Dans le Midi, Alexandre consentait que notre alliance pesât sur l'Espagne, que la France, débordant au delà des Alpes, s'étendît sur le Piémont, s'allongeât sur la rive ligure; que le grand empire eût pour prolongement le royaume cisalpin, qu'il eût pour fiefs les autres États d'Italie; que Joseph-Napoléon, roi de Naples, nous gardât l'extrémité de la Péninsule; que la Dalmatie établît la France aux confins du Levant. L'Autriche, passée sous silence dans le traité, demeurait exclue de l'Allemagne, resserrée dans les limites que la paix de Presbourg lui avait imposées. En un mot, tous les pays situés au sud des frontières septentrionales de l'Autriche, au sud de la Saxe et de la Thuringe, à l'ouest du Rhin et même de la frontière hollandaise, étaient maintenus dans l'état où nos victoires les avaient placés; c'était abandonner à Napoléon l'empire de l'Occident.
Cette démarcation opérée, la tâche des deux empereurs devenait moins lourde: trois questions seulement, touchant aux intérêts propres et essentiels de la Russie, restaient à débattre et à trancher: le sort de la Prusse, les mesures à concerter contre l'Angleterre, les articles à rédiger au sujet de la Turquie.
La question de la Prusse renfermait celle de l'Allemagne du Nord tout entière et celle de la Pologne. Du Rhin au Niémen, l'invasion française, roulant son flot, avait tout abattu ou soulevé sur son passage; elle avait effacé les frontières, brisé les trônes, courbé plusieurs peuples; elle en avait ranimé d'autres et les avait entraînés à sa suite, sans leur rendre une existence assurée et stable. Sur le sol qu'elle avait bouleversé, où rien ne subsistait que des éléments informes, des débris et des germes, quel ordre nouveau allait surgir? Napoléon avait promis à Alexandre de rétablir une Prusse, mais s'était réservé de la refaire et de la façonner à sa guise; comment concilierait-il le maintien de cet État avec les créations qu'il jugeait indispensables à sa propre sûreté?
Il conçut tout d'abord un système d'ensemble, et sa première pensée fut de projeter sur l'Allemagne, à travers toute la longueur de cette région, du Rhin à la Vistule, une zone d'États qui dépendraient de la France. Ce seraient d'abord le grand-duché de Berg, accru des possessions westphaliennes de la Prusse, puis les domaines de Hesse, de Brunswick et de Nassau, groupés sous un autre régime; ensuite la Saxe, ralliée à notre politique et érigée en royaume; plus loin la Silésie, arrachée à Frédéric-Guillaume et donnée à un prince français 132; enfin, à l'extrémité de cette ligne continue, une principauté à créer: le grand-duché de Varsovie, que l'on composerait avec les provinces polonaises de la Prusse. Grâce à cette juxtaposition d'États divers, mais rattachés l'un à l'autre par des rapports étroits et par le lien d'une sujétion commune, l'influence ou, pour mieux dire, l'autorité de l'Empereur se prolongerait sans interruption à partir de nos frontières jusqu'à celles de la Russie. La zone française couperait en deux l'Allemagne et même l'Europe centrale: intercalée entre des masses hostiles ou douteuses, Prusse et Autriche, elle les tiendrait séparées, les empêcherait de se réunir et disloquerait la coalition en divisant ses membres.
Dans cette hypothèse, la Prusse perdait moins en longueur qu'en épaisseur; on lui rendrait quelques possessions en deçà de l'Elbe 133; par contre, elle ne récupérerait au delà de ce fleuve que le Brandebourg, la Poméranie, la vieille Prusse, les provinces stériles et sablonneuses du Nord; elle serait réduite à une mince bande de territoire, resserrée et appliquée contre la mer. Encore Napoléon se réservait-il de garder sur le littoral, au moins provisoirement, tous les points de quelque utilité pour la lutte contre l'Angleterre. Détenant le Hanovre, attirant le Danemark dans son alliance, continuant d'occuper les villes hanséatiques, Stettin, les côtes du Mecklembourg, la Poméranie suédoise, il érigerait Dantzig en ville libre et y installerait son influence. Le rétablissement tant à Dantzig qu'à Varsovie de souverainetés autonomes, mais protégées virtuellement par la France, reliées l'une à l'autre par la Vistule, où la navigation serait déclarée libre, mettrait le cours de ce fleuve sous nos lois et compléterait l'investissement de la Prusse.
En rendant l'existence à quelques parties de la Pologne, Napoléon voulait-il préparer pour l'avenir, malgré ses assurances, la résurrection de ce royaume? Pendant la guerre, on a vu avec quel soin il avait évité de prendre parti sur la question et de se compromettre avec les Polonais par aucun engagement; d'ailleurs, ce qu'il avait vu d'eux lui semblait peu propre à inspirer confiance dans l'esprit politique de ce peuple, dans son aptitude à revivre; il était donc de bonne foi quand il écartait devant Alexandre toute idée de restauration véritable. Seulement, son génie pratique n'entendait point rendre au néant, se priver d'approprier à son usage les éléments belliqueux qu'il avait évoqués sur la Vistule. En les combinant avec d'autres, empruntés à l'Allemagne, ne pourrait-il composer un corps politique et militaire assez fort pour faire l'un des boulevards de l'Empire? Sans doute, cet État hybride, mi-parti slave, mi-parti germanique, manquerait de la cohésion que lui eût donnée une nationalité homogène, un ensemble de traditions et d'aspirations communes; cette création factice serait peut-être éphémère, mais Napoléon entendait moins construire pour l'avenir que satisfaire aux besoins d'une époque de crise où l'Empire avait à se défendre et à se garder sur toutes ses faces. Son projet d'accoler le grand-duché à des éléments hétérogènes, tels que la Saxe et la Silésie, donne le véritable caractère et la mesure de ses desseins sur la Pologne. Sans prétendre reconstituer la victime du triple partage à l'état de puissance permanente et stable, il veut en Europe, je ne dis pas une nation, mais une armée polonaise, parce qu'il y voit l'une des grand'gardes de la France; il veut l'installer dans un poste assez vaste et assez fortement appuyé pour qu'elle puisse briser ou au moins ralentir l'élan de nos ennemis; il veut faire du grand-duché un établissement analogue à ces provinces frontières, organisées militairement, à ces marches que créait Charlemagne pour couvrir ses immenses possessions et en garder les approches. Soutenu en seconde ligne par les forteresses de l'Oder, en troisième ligne par celles de l'Elbe supérieur, l'État de Varsovie se reliera étroitement à notre système défensif, tiendra la Prusse en respect, menacera au besoin l'Autriche; et la Russie elle-même, si elle doit un jour se détacher de notre alliance et rentrer dans la coalition, ne pourra faire un pas vers l'Allemagne sans se heurter à la pointe de l'épée française, prolongée à travers la Saxe, la Silésie et la Pologne jusqu'aux confins de son empire.
Cependant, Napoléon sentit bientôt l'impossibilité de faire prévaloir ce système dans toute sa rigueur; il laissa se rompre pur le milieu la chaîne d'États qu'il comptait tendre entre le Rhin et la Vistule. Après avoir admis Frédéric-Guillaume à Tilsit, après avoir reconnu à Alexandre le droit d'intercéder en faveur de ce prince, pouvait-il lui imposer, avec tant d'autres sacrifices, la perte accablante de la Silésie? Rendue au roi de Prusse, la Silésie ne reprendrait pas dans ses mains toute sa valeur: resserrée et étranglée à son extrémité supérieure entre le royaume de Saxe et la province de Posen appartenant au grand-duché, traversée par une route militaire qui mettrait en communication ces deux États, elle ne tiendrait plus à la monarchie de Brandebourg que par un lambeau de territoire, et s'en détacherait au premier choc. D'ailleurs, Napoléon se réservait d'imposer à la Prusse des charges pécuniaires qui lui permettraient de la tenir longtemps sous le joug, de lui arracher au besoin de nouvelles cessions. Par ces motifs, il renonça à exiger la Silésie; seulement, en retour de cette condescendance, il retira sa proposition de rendre quelques territoires en deçà de l'Elbe; les pays situés entre ce fleuve et le Rhin lui seraient entièrement livrés, les uns devant servir à accroître le grand-duché de Berg, apanage de Murat, les autres à constituer un royaume véritable, celui de Westphalie, pour le prince Jérôme-Napoléon 134.
Comme l'Empereur n'avait parlé que légèrement de la Silésie et formulé d'une manière assez nette ses offres de restitution sur la rive gauche de l'Elbe, Alexandre avait pu, dans ce langage inégalement précis, retenir ce qui répondait à ses vœux, écarter le reste. Le 4 juillet, par une note accompagnée d'une lettre fort tendre, il rappelait à Napoléon sa promesse, affectant de la considérer comme ferme et non conditionnelle. Il sentait néanmoins la difficulté de faire passer cette interprétation; pour qu'on l'admît plus facilement, il l'appuyait de propositions séduisantes: puisqu'il fallait trouver un trône au prince Jérôme, ne pourrait-on lui donner celui de Varsovie et lui ouvrir des droits à celui de Saxe, par le moyen d'un mariage 135? Napoléon repoussa vivement ce parti; il y découvrait plus d'inconvénients que d'avantages. Organisant au cœur de l'Europe un système défensif dirigé en partie contre la Russie, il ne voulait point que cette pensée se dévoilât; il entendait bien toucher indirectement l'empire du Nord, non lui faire sentir le contact. Or, placer sur la Vistule un de ses frères, c'était y mettre officiellement la France, l'établir par conséquent sur les frontières de la Russie, créer une source de conflits entre deux puissances qui ne pouvaient rester amies qu'à la condition de demeurer matériellement séparées: «Appeler le prince Jérôme au trône de Saxe et de Varsovie, répondit Napoléon à Alexandre dans une note fortement motivée, c'est presque, dans un seul instant, bouleverser tous nos rapports... La politique de l'empereur Napoléon est que son influence immédiate ne dépasse pas l'Elbe, et cette politique, il l'a adoptée parce que c'est la seule qui puisse se concilier avec le système d'amitié sincère et constant qu'il veut contracter avec le grand empire du Nord 136.» Que la Saxe conserve donc son antique dynastie et que celle-ci soit appelée également à régner sur le grand-duché de Varsovie, mais que la Prusse se retire définitivement au delà de l'Elbe et reconnaisse dans ce fleuve une infranchissable limite.
Note 135: (retour) Quel eût été ce mariage dont il fut question entre les deux empereurs? La note d'Alexandre ne nous est point parvenue, et Napoléon, dans sa réponse, ne s'exprime pas clairement. Il s'agissait, nous semble-t-il, d'unir le prince Jérôme à la fille aînée du roi de Saxe: toutefois, l'insuffisance des documents ne nous permet point de rien affirmer. Voy. le n° 12849 de la Correspondance.
Alexandre n'osa plus insister directement, mais fit reprendre la question par ses plénipotentiaires. Pour la première fois, un débat assez sérieux s'éleva entre les représentants respectifs, ceux de Russie réclamant pour la Prusse au moins deux cent mille âmes sur la rive gauche de l'Elbe, demandant aussi que l'on rendît à ce royaume quelques parcelles de ses anciennes possessions en Pologne, «afin d'établir une continuité d'États depuis Kœnigsberg jusqu'à Berlin 137». Sur le premier point, Napoléon demeura inflexible et n'admit à ses exigences qu'un tempérament hypothétique; il consentit à un article secret où il serait dit que «si le Hanovre, à la paix avec l'Angleterre, venait à être réuni au royaume de Westphalie, alors des États sur la rive gauche de l'Elbe, jusqu'à concurrence de quatre cent mille âmes, seraient restitués à la Prusse 138». Dans le Nord, il ne se refusa pas dès à présent à élargir légèrement les frontières nouvelles de la Prusse, de manière que cet État eût «depuis Kœnigsberg jusqu'à Berlin, partout une étendue de plus de cinquante lieues 139». Cette double et minime concession fut son dernier mot, irrévocablement prononcé dans une note à l'empereur de Russie.
La cour prussienne était tenue au courant par le Tsar de toutes les phases de la négociation. Promptement remise de l'alarme que lui avait causée la demande de la Silésie, elle avait repris un peu de confiance et s'était rattachée obstinément à l'idée de recouvrer quelques possessions sur la rive gauche de l'Elbe, Magdebourg surtout, cette place qui valait une province. Quand la désolante vérité lui fut connue, sa douleur fut extrême et s'accrut d'une déception. Pour comble de disgrâce, elle n'était admise à plaider sa cause que par procuration; il lui fallait produire ses raisons et ses plaintes par l'intermédiaire d'Alexandre, dont l'obligeance commençait à se lasser. Avec Frédéric-Guillaume, Napoléon évitait toujours de parler affaires, et la tristesse taciturne du Roi semblait de moins en moins propre à faciliter une explication. Vainement le suppliait-on de se surmonter, de témoigner quelque empressement; il restait sombre et digne, comme s'il eût mieux aimé subir son sort que de solliciter un pardon. Le maréchal de Kalckreuth, il est vrai, continuait à faire officiellement figure de représentant prussien, mais n'avait jamais su soutenir ni même apprécier la situation. Ce vieux soldat d'ancien régime, brave et léger, croyait que la guerre se faisait encore comme au siècle passé, sans haine, avec une modération courtoise, que la défaite était une mésaventure sans trop graves conséquences, que la Prusse, après des revers inouïs, se tirerait de peine en cédant «quelques églises catholiques 140». Napoléon et Talleyrand le laissaient à ses illusions, le payaient de compliments et de politesses; on causait avec lui, on ne négociait point. Pour suppléer à son insuffisance, le Roi lui avait tardivement adjoint le comte Goltz, avec mission de voir Napoléon et, s'il était possible, de le fléchir; mais le nouveau plénipotentiaire avait vainement prié Talleyrand et Duroc de lui obtenir une audience; le ministre et le grand maréchal s'étaient mutuellement renvoyé l'infortuné solliciteur: le 7 juillet, après avoir écrit deux fois à Talleyrand, Goltz attendait encore une réponse, l'Empereur demeurait invisible, et la Prusse se sentait condamnée sans avoir été entendue 141.
Pour sortir à tout prix de cette situation désespérante, l'idée d'une tentative suprême traversa l'esprit des ministres prussiens. Quelque difficile qu'il parût d'approcher Napoléon, l'impérieux vainqueur refuserait-il d'écouter une personne auguste, qui viendrait l'implorer en s'armant d'un charme universellement reconnu? Depuis quelque temps, la beauté, la grâce célèbre de la reine de Prusse entraient en compte dans les calculs de la diplomatie européenne. Son ascendant sur Alexandre avait contribué, disait-on, à attirer et à retenir ce monarque dans l'alliance prussienne. Avant Iéna, le parti de la guerre s'était abrité derrière le prestige de la reine pour entraîner la nation dans une désastreuse aventure, et c'était alors que Napoléon, déclarant une guerre personnelle à cette princesse, la lui avait faite dans le Moniteur, sans ménagements ni pitié. Aujourd'hui, après d'accablantes douleurs, retirée à Memel, Louise de Prusse suivait de ce morne séjour, avec une tristesse anxieuse, les débats qui devaient décider du sort de son peuple. Quand on lui demanda d'intercéder pour lui, de traiter avec le vainqueur qui avait frappé en elle la souveraine et la femme, elle eut d'abord un mouvement de révolte, puis comprit, se résigna, se déclara prête à l'épreuve qu'on exigeait d'elle. Sa visite à Tilsit fut officiellement annoncée: «La belle reine de Prusse, écrivait Napoléon à Joséphine le 6 juillet, doit venir dîner avec moi aujourd'hui 142.»
Note 142: (retour) Corresp., 12861. La plupart des citations qui suivent sont empruntées à l'ouvrage allemand de M. Adami, Louise de Prusse. Cet auteur s'est servi de deux relations émanées de personnes attachées à la cour, 243-257. Voy. aussi les Souvenirs de la comtesse Voss, 305-309. Nous indiquons au fur et à mesure les sources françaises.
Elle fit son entrée à Tilsit en carrosse de cour et reçut les honneurs militaires. Deux dames l'accompagnaient, les comtesses Voss et Tauenzien. La première, grande maîtresse à la cour pendant cinquante ans, personnifiait l'étiquette: elle offrait de plus le type complet des manières et du goût germaniques; ses toilettes «faisaient mal aux yeux 143». Malgré l'émotion qui étreignait son cœur, la Reine était divinement belle, avec la grâce un peu languissante de son maintien et l'élégance vaporeuse de sa toilette, en crêpe blanc brodé d'argent, au front un diadème de perles. Elle descendit à l'humble logis du roi Frédéric-Guillaume. Là, ministres, officiers, de s'empresser autour d'elle, chacun de lui prodiguer des avis, des encouragements, chacun de lui faire la leçon: «Ah! de grâce, disait la pauvre femme, laissez-moi un peu de calme, que je rassemble mes idées 144.»--«L'Empereur vient», cria-t-on tout à coup. Il arrivait en effet, en grand et bruyant appareil, à cheval, une courte cravache à la main, escorté de ses maréchaux et de tout son état-major; le roi et les princes s'avançaient pour le recevoir.
«La reine est là-haut», dit-il après avoir salué, comme s'il eût voulu marquer par ces paroles que sa visite était uniquement pour elle, et il s'engagea dans l'étroit et incommode escalier menant à l'appartement de la souveraine. «Que ne ferait-on pour atteindre un tel but», dit-il galamment quand la reine s'excusa de l'avoir obligé à cette ascension. Elle lui demanda comment il supportait le climat du Nord, puis, de suite, avec une hardiesse émue, aborda l'objet de son voyage, pleura les malheurs de la Prusse, cruellement punie d'avoir provoqué le dieu de la guerre, de s'être laissé aveugler par les souvenirs glorieux de Frédéric; elle s'efforçait de donner à la scène un caractère touchant, élevé, pathétique même: «on eût dit mademoiselle Duchesnois dans la tragédie 145», a dit irrévérencieusement l'Empereur. Lui, par contre, faisait de son mieux pour ramener l'entretien au ton du badinage; à cette lutte, il ne fut pas le plus fort,--c'est lui-même qui l'a reconnu. Il complimentait la reine sur sa toilette: «Est-ce du crêpe, de la gaze d'Italie?»--«Parlerons-nous de chiffons, répondit-elle, dans un moment aussi solennel?» Elle resta maîtresse de la conversation, exprima tout ce qu'elle voulait dire, demanda des restitutions en Westphalie, dans le Nord, surtout Magdebourg: «Vous demandez beaucoup, finit par dire l'Empereur, mais je vous promets d'y songer.» Et il la quitta sur cette parole d'espérance.
La journée ne fut qu'une suite d'attentions à l'adresse de la reine. À tout instant, de grands personnages, des maréchaux, des princes, arrivaient en messagers à la maison du meunier: c'était Bessières apportant la grâce d'un prisonnier; c'était Berthier qui venait à l'heure du dîner chercher la reine et la conduire chez son maître. À table, elle fut placée entre les deux empereurs, à la droite de Napoléon, qui avait lui-même le roi de Prusse à sa gauche. Se tournant parfois vers ce monarque, le vainqueur lui adressait d'assez mauvaise grâce quelques consolations, repoussées avec dignité, puis, revenant à la reine, entamait avec elle d'amicales disputes: «Savez-vous que mes hussards ont été sur le point de vous prendre?--J'ai peine à le croire, Sire, puisque je n'ai pas vu de Français.--Mais pourquoi vous exposer ainsi? Que ne m'attendiez-vous à Weimar!--Vraiment, Sire, je n'en avais aucune envie.»
Au reste, Napoléon demeurait d'une politesse raffinée et continuait de suivre son système; à défaut de concessions, il ne ménageait pas à la reine les prévenances, la payait de menus soins; il lui offrit une rose au lieu de Magdebourg. Après le dîner, il poursuivit longuement la conversation et jugea tout à fait la reine femme d'esprit, de tête, d'une grande séduction. Parfaitement sûr de lui, certain qu'il ne se laisserait jamais gagner par cette impression, il ne résista pas à s'y abandonner. S'il mit un soin extrême à éviter toute parole qui pût lui être opposée comme un engagement, s'il ne promit rien, ses amabilités, qui permettaient de tout espérer, encouragèrent la reine à continuer, à redoubler ses frais, et de la sorte il se mit mieux à même de goûter les agréments de cette rencontre avec une femme belle, distinguée par l'esprit, attentive à lui plaire. En un mot, il se montra sous le charme et laissa la reine, qui avait déployé toute la puissance de ses attraits sans rien abdiquer de sa dignité, partir en croyant qu'elle avait cause gagnée. Puis, quand elle se fut retirée, l'impitoyable politique se retrouva tout entier: il manda tranquillement Talleyrand, exprima la volonté d'en finir, ordonna que le traité fût signé au plus vite, sans aucun adoucissement, ce qui ne l'empêchait point de se montrer enchanté de la reine et de rendre sur son compte le meilleur témoignage: «La reine de Prusse est réellement charmante, écrivait-il à Joséphine; elle est pleine de coquetterie pour moi, mais n'en sois point jalouse: je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le galant 146.»
La pauvre reine était rentrée tout heureuse: «Venez, venez, disait-elle à ses dames, que je vous raconte.» Elle croyait si bien au bon effet de sa présence, qu'elle se déclarait prête à la prolonger. «Si on le juge nécessaire, disait-elle, je m'établirai tout à fait à Tilsit.» Elle revint pendant la nuit à Pictupoehnen, où ses récits jetèrent la joie, mais il avait été convenu qu'elle retournerait le lendemain à la ville, Napoléon ayant réitéré son invitation. Le lendemain, on allait partir, les équipages étaient avancés, on n'attendait plus que la reine, qui achevait de se parer, lorsqu'elle parut enfin, en costume splendide et théâtral, rouge et or, un turban de mousseline posé sur ses cheveux, mais les yeux rougis de larmes, le visage décomposé: un billet du roi, qui était demeuré à Tilsit, venait d'anéantir toutes ses espérances: «Les dispositions, disait l'infortuné monarque, sont bien changées, et les conditions effrayantes.» Le comte Goltz arrivait au même instant; l'Empereur l'avait enfin reçu dans la matinée, mais s'était montré inexorable, avait laissé entendre que son langage à la reine n'avait été «que phrases de politesse», que la maison de Prusse devait s'estimer heureuse de recouvrer une couronne, alors qu'elle avait failli tout perdre et ne devait son salut qu'à l'intercession d'Alexandre; après quoi il avait renvoyé Goltz à Talleyrand, et celui-ci, tirant de son portefeuille un projet de traité tout préparé, laissant à peine au ministre prussien le temps d'en prendre connaissance, le lui avait présenté comme un acte qu'il s'agissait de signer et non plus de discuter. L'Empereur, avait ajouté le prince de Bénévent, voulait reprendre prochainement le chemin de ses États, et son intention était qu'en deux jours tout fût terminé.
Révoltée de cet arrêt, la reine dut cependant revenir à Tilsit; il fallut qu'elle subît à nouveau les compliments de Berthier, les politesses de Talleyrand, qu'elle reprît sa place à table aux côtés de l'homme qu'elle haïssait. Lui se remit à causer «chiffons»:--«Comment donc, la reine de Prusse porte un turban? Ce n'est pas pour faire la cour à l'empereur de Russie, qui est en guerre avec les Turcs?--C'est plutôt, je crois, répondit Louise, pour faire ma cour à Roustam.» Et elle regardait le mamelouk de l'Empereur, droit derrière le siège de son maître 147. La soirée fut pour elle un supplice, avec la contrainte et les derniers efforts de séduction qu'elle dut s'imposer, quand son cœur débordait d'amertume. Par moments, elle ne fut pas maîtresse de ses sentiments. Le prince Murat s'empressait fort autour d'elle: «À quoi, disait-il, se distrait Votre Majesté à Memel?--À lire.--Que lit Votre Majesté?--L'histoire du passé.--Mais l'époque présente offre aussi des actions dignes de mémoire.--C'est déjà trop pour moi que d'y vivre 148.» Napoléon a raconté qu'au moment du départ, lorsqu'il descendait pour reconduire la reine, elle lui avait dit d'un ton sentimental et pénétré: «Est-il possible qu'ayant eu le bonheur de voir d'aussi près l'homme du siècle et de l'histoire, il ne me laisse pas la liberté et la satisfaction de pouvoir l'assurer qu'il m'a attachée pour la vie...--Madame, je suis à plaindre, répondit-il gravement, c'est un effet de ma mauvaise étoile 149.» Un récit prussien affirme que la reine se serait exprimée plus vivement: «Sire, eût-elle dit, vous m'avez cruellement trompée», et un sourire «satanique» eût été la seule réponse à ce reproche. Il est certain que devant Duroc, qui la mit en voiture et la visita le lendemain, elle ne ménagea pas les expressions de son ressentiment. Elle se plaignit aussi à Alexandre d'avoir été victime d'un manque de foi, mais fut dans l'impossibilité de rappeler aucune parole positive de l'Empereur. Son erreur, commune à plusieurs de ses émules en grâce et en beauté, avait été de croire que de passagers hommages rendus à ses charmes répondaient à une impression irrésistible et profonde, emportaient soumission à son empire. Brusquement détrompée, elle se crut trahie, partit ulcérée, mesurant enfin toute l'étendue de son infortune, emportant l'inguérissable blessure dont elle devait mourir: «Si l'on ouvrait mon cœur, disait-elle en s'appropriant un mot de Marie Tudor, on y lirait le nom de Magdebourg.»
Le traité avec la Prusse fut signé le 9 juillet et ratifié le 12, après quelques discussions de détail, sans qu'aucune des clauses principales eût été modifiée. Frédéric-Guillaume perdait un tiers de ses États, tout ce qu'il avait possédé dans l'Allemagne occidentale et en Pologne; il s'engageait à fermer ses ports au commerce de l'Angleterre; de plus, par un article séparé, il promettait, au 1er décembre 1807, de déclarer la guerre à cette puissance, si elle n'avait pas consenti antérieurement à signer avec nous une paix conforme «aux vrais principes du droit maritime 150»; la Prusse vaincue abdiquait toute liberté d'action et s'enchaînait au vainqueur.
Au prix de cette soumission, Frédéric-Guillaume rentrerait-il au moins à bref délai en jouissance de ses États amoindris? À cet égard, les articles du traité semblaient formels; mais Napoléon n'en avait point fini avec la Prusse, et lui ménageait un surcroît d'infortune. Le 12 juillet, une convention fut signée à Kœnigsberg entre le prince de Neufchâtel et le maréchal de Kalckreuth pour l'évacuation des États prussiens. Nos troupes devaient se retirer graduellement, par échelons, à des époques convenues; seulement, l'article 4 stipulait que cette clause ne recevrait son exécution «que dans le cas où les contributions frappées sur le pays auraient été acquittées 151»; c'était subordonner la libération de la Prusse au payement d'une dette dont le montant non spécifié pourrait dépasser ses ressources, dont la liquidation exigerait de longs délais et risquait de soulever d'interminables difficultés. Par ce moyen, Napoléon se réservait de différer indéfiniment l'évacuation, de prolonger le supplice de la Prusse, de lui arracher peut-être de nouveaux sacrifices, de poursuivre ses conquêtes en pleine paix. Combiné avec la convention du 12 juillet, le traité du 9 devenait un «chef-d'œuvre de destruction 152», et le corollaire donné à l'acte principal en rendait les stipulations purement éventuelles dans ce qu'elles avaient de favorable à la Prusse.
Pour cet État, l'unique espoir de recouvrer promptement et intégralement les provinces non cédées résidait dans la garantie de la Russie. L'article 4 du traité de paix convenu entre les deux empereurs mentionnait les restitutions promises à la Prusse et ajoutait que Napoléon renonçait à garder cette part de ses conquêtes «par égard pour Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies 153». S'armant de cette clause, Alexandre pourrait réclamer l'affranchissement de la Prusse comme l'exécution d'un engagement contracté envers la Russie. Napoléon, il est vrai, n'avait épargné aucun effort pour séparer définitivement et brouiller les deux puissances. Il avait offert à Alexandre une part des dépouilles de la Prusse. Non content de lui faire accepter le district de Bialystock, en Pologne, qui devait changer de maître dans tous les cas, il avait été, alléguant le principe des frontières naturelles, jusqu'à le presser de prendre Memel avec la bande de territoire que la maison de Brandebourg possédait au delà du Niémen, et le Tsar avait dû repousser plusieurs fois ce cadeau presque offensant, tant il ménageait peu sa délicatesse. Malgré ce refus, comme Alexandre, après avoir appuyé de son mieux les doléances de la Prusse, affectait maintenant de se montrer dégagé vis-à-vis d'elle, Napoléon espérait qu'on ne le rappellerait pas trop tôt à l'exécution du traité: néanmoins l'article 4 autorisait une intervention de la Russie, qui risquait de créer entre les alliés de Tilsit, si elle venait à se produire, un premier dissentiment.
Là n'était pourtant que le moindre danger des stipulations qui avaient paru régler du Rhin à la Vistule la forme des États et la répartition des territoires. Il se pouvait qu'Alexandre soutint encore la Prusse par point d'honneur, par remords, par intérêt aussi, mais c'était sur le duché de Varsovie que se concentrerait plutôt sa défiante attention. Vainement Napoléon avait-il imposé à cet État des limites étroites et un nom qui ne renfermait ni souvenirs ni promesses; vainement avait-il évité de le placer sous sa dépendance directe; vainement en avait-il détaché certaines parcelles pour rectifier avantageusement les frontières de la Russie; il était difficile que cette puissance ne reconnût point à bref délai dans le duché l'embryon d'une Pologne renaissante, destinée à se reformer contre elle, à se redresser vengeresse, à redemander ses provinces. À Tilsit, il semble qu'Alexandre ait écarté cette crainte: il avait attesté sa foi dans la loyauté de son allié en proposant de confier à un prince français le sort du grand-duché; néanmoins, pour dissiper cette confiance, affectée ou réelle, il suffirait d'un incident, d'une imprudence, d'un avantage conféré ou promis aux Polonais en dehors de ceux que le traité leur avait parcimonieusement mesurés. Or, était-il au pouvoir de Napoléon lui-même d'arrêter et de circonscrire l'expansion d'une force qu'il aurait probablement à utiliser? Sans doute, si la paix générale, succédant de près au pacte entre les deux empereurs, venait immobiliser les États dans leur forme et leurs limites présentes, rendre la fixité à l'Europe agitée depuis quinze ans d'un mouvement furieux, solidifier, pour ainsi dire, cette masse en fusion, la Russie continuerait peut-être à envisager avec quelque sécurité sa frontière de l'Ouest, où elle n'apercevrait qu'une Pologne incomplète, défigurée, entravée dans son développement. Mais la paix maritime pouvait tarder: en ce cas, tout resterait instable et mouvant; l'Angleterre continuerait à troubler l'Europe, chercherait et réussirait à y provoquer de nouvelles prises d'armes; pour les prévenir ou les punir, Napoléon serait entraîné à opérer de plus profonds bouleversements: les frontières continueraient à se modifier, à se déplacer sans cesse, et, dans ce perpétuel remaniement du monde, la principauté de Varsovie trouverait motif et matière à s'accroître. On la verrait exercer un pouvoir d'attraction sur les éléments de même race qui l'entouraient; elle rendrait à Napoléon des services qu'il faudrait payer; l'Empereur ne saurait décourager totalement les espérances d'un peuple dont la bravoure resterait un instrument à son service, et, sans vouloir le rétablissement de la Pologne, il se donnerait les airs de le préparer. À partir de cet instant, c'en serait fait de la confiance affirmée à Tilsit, et le Tsar ne reconnaîtrait plus un ami dans le protecteur de ces Polonais qui se montreraient à lui comme l'avant-garde de l'invasion. Inutile donc de chercher ailleurs qu'à Varsovie la cause principale de mésintelligence qui risquait de remettre aux prises la France et la Russie, malgré l'intimité actuelle de leurs rapports. Dès 1807, la Pologne nous la montre, latente encore, mais destinée tôt ou tard à se manifester: en créant le grand-duché, conception défensive dans l'esprit de l'Empereur, mais appelée presque inévitablement à prendre un aspect offensif, le traité de Tilsit avait introduit dans l'alliance franco-russe un germe de mort et posé le principe de sa propre destruction.
IV
Les articles concernant l'Angleterre et la Turquie furent établis de manière à présenter une visible corrélation. L'action de l'un et l'autre empereur, pacifique ou guerrière suivant les cas, s'exercerait parallèlement sur des terrains différents, chacun d'eux agissant au profit de son allié, et les services que la Russie nous rendrait contre l'Angleterre auraient pour pendant les secours que nous aurions à lui prêter en Orient, à cette différence près qu'Alexandre contractait de positifs engagements et que Napoléon n'en prenait que d'éventuels.
Tout d'abord, Alexandre s'oblige à offrir au cabinet de Londres sa médiation pour le rétablissement de la paix entre la France et l'Angleterre: il emploiera tous ses soins à procurer cette œuvre désirable. Si l'Angleterre consent à conclure la paix, en reconnaissant «que les pavillons de toutes les puissances doivent jouir d'une égale et parfaite indépendance sur les mers 154», en rendant toutes les conquêtes faites sur la France ou ses alliés depuis 1805,--il s'agit des colonies françaises, espagnoles et hollandaises,--Napoléon lui restituera le Hanovre. Au 1er novembre 1807, si l'Angleterre n'a point accepté la médiation de la Russie ou si, l'ayant acceptée, elle n'a point consenti à traiter sur les bases précitées, le cabinet de Pétersbourg lui adressera une dernière sommation; au 1er décembre, si cette mise en demeure n'a point produit d'effet, l'ambassadeur russe prendra ses passeports et la guerre commencera.
À ce moment, l'alliance franco-russe déploiera l'irrésistible puissance de ses moyens. Non contents d'employer toutes leurs forces contre l'ennemi commun, les deux empereurs obligeront l'Europe entière de s'associer à leur cause; ils n'admettront plus de neutres sur le continent, puisque la Grande-Bretagne n'en reconnaît point sur les mers. Jusqu'à présent, une grande puissance, l'Autriche, et trois États de second ordre, mais avantageusement situés pour la lutte maritime, la Suède, le Danemark et le Portugal, sont demeurés neutres ou fidèles à l'Anglais. Les cours de Stockholm, de Copenhague et de Lisbonne seront sommées d'avoir à fermer leurs ports au commerce insulaire, à rappeler de Londres leur ambassadeur, à déclarer la guerre: sur leur refus, on procédera immédiatement contre elles par voie de mesures coercitives. La Suède, dont le roi affiche envers Napoléon une hostilité poussée jusqu'à la manie et dont les possessions de Finlande offrent à l'ambition d'Alexandre une proie tentante, sera traitée avec une particulière rigueur: non seulement la Russie et la France feront marcher contre elle, mais le Danemark sera contraint de l'attaquer. Quant à l'Autriche, pour l'entraîner dans la querelle commune, on n'ira pas jusqu'à lui faire la guerre, on se contentera «d'insister avec force». Usant tour à tour de pression matérielle et morale, Napoléon et Alexandre n'épargneront rien pour organiser contre l'Angleterre la ligue européenne, et feront en sorte que leur alliance se transforme en coalition 155.
Durant la période antérieure à ces mesures extrêmes, tandis que le cabinet de Pétersbourg s'efforcera d'amener l'Angleterre à une transaction, Napoléon s'emploiera pareillement à procurer la paix entre la Russie et la Porte. Il offre sa médiation au Tsar, qui l'accepte, et la proposera aux Ottomans. Par ses soins, un armistice sera conclu sur le Danube, et la condition principale en est dès à présent spécifiée, la Russie devant évacuer les Principautés sans que les troupes du Sultan soient admises à y rentrer. Toutefois, si l'Empereur avait tenu à ce que cette clause figurât dans le traité patent, afin de ménager l'amour-propre des Turcs et de garder leur confiance, il avait laissé entendre de vive voix à Alexandre qu'il n'attachait pas un très grand prix à son exécution et n'insisterait pas avec force sur le retrait des troupes moscovites 156.
Après suspension des hostilités, les négociations pour la paix se poursuivront dans un lieu à désigner, et la France, présidant au débat, aura pour tâche de concilier les prétentions respectives. Cependant, «si, par une suite des changements qui viennent de se faire à Constantinople, la Porte n'acceptait point la médiation de la France, ou si, après qu'elle l'aura acceptée, il arrivait que dans le délai de trois mois après l'ouverture des négociations, elles n'eussent pas conduit à un résultat satisfaisant, la France fera cause commune avec la Russie contre la Porte Ottomane, et les deux hautes parties contractantes s'entendront pour soustraire toutes les provinces de l'empire ottoman en Europe, la ville de Constantinople et la province de Roumélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs 157».
On le voit, le partage de l'empire ottoman demeurait subordonné à l'issue d'une négociation que la France, par sa qualité de médiatrice, appuyée de son redoutable prestige, serait à même de diriger, d'accélérer ou de prolonger, de rompre ou de faire aboutir. Par cette réserve, Napoléon se gardait la faculté de discuter, de graduer, de doser ses concessions à la Russie suivant les services qu'il aurait à réclamer d'elle, suivant les nécessités de la lutte avec l'Angleterre. Au lieu de faire opérer à sa politique orientale une brusque évolution, il se mettait simplement en mesure de la modifier, si les circonstances l'y obligeaient, et se donnait plusieurs mois pour prendre un parti. Par suite, il est vrai, l'empereur Alexandre a affirmé que Napoléon, dans les entretiens de Tilsit, était allé plus loin et avait fait à la Russie la promesse ferme d'un agrandissement sur le Danube. Mais il est à remarquer que cette interprétation ne fut donnée aux paroles impériales que près de quatre mois après l'entrevue, lorsque Alexandre eut vu plus clair dans ses propres ambitions, senti grandir et se fixer ses convoitises. A supposer cependant que Napoléon ait laissé se créer un malentendu favorable à sa politique, il s'était muni, pour le dissiper au besoin, d'un argument difficile à réfuter et qui n'était autre que le texte même du traité, l'instrument écrit, appelé seul à faire foi entre les deux empereurs. Aux revendications intempestives ou prématurées d'Alexandre, il pourrait toujours répondre, comme il devait le faire un jour: «On me répète que je ne suis plus sur l'air de Tilsit; je ne connais que l'air noté, c'est-à-dire la lettre du traité 158.»
Remarquons enfin que les conditions du partage, pour le cas où il aurait lieu, étaient mal déterminées. Le point seul de Constantinople était formellement mis hors de cause; le terme de Roumélie, employé pour désigner les contrées qui seraient laissées à la Porte avec sa capitale, était singulièrement élastique; on pouvait le restreindre aux territoires groupés immédiatement autour de Constantinople, l'étendre à toutes les provinces centrales de la Turquie européenne, désignées dans le vocabulaire ottoman sous le nom de Roumélie. D'autre part, le traité ne défendait point que le partage comprît certaines positions insulaires: un article spécifiait que les Bourbons de Naples, si la paix générale leur enlevait la Sicile, recevraient «une indemnité telle que les îles Baléares ou l'île de Candie ou toute autre de même valeur 159». Dès à présent, Napoléon s'adjugeait une précieuse parcelle de l'Orient maritime, la rade de Cattaro et les Sept Iles 160: il pourrait en faire un acheminement à de plus vastes acquisitions, s'il lui fallait lutter et conquérir encore, y trouver un objet d'échange et de compensation dans ses débats avec l'Angleterre, si cette puissance ne refusait plus de «procurer à l'humanité le bienfait de la paix 161».
Toutes les dispositions concertées entre les deux empereurs furent réparties dans trois actes: le traité de paix, destiné à être immédiatement publié, des articles séparés et réservés, enfin un traité d'alliance secret. Ces actes se complétaient et s'éclairaient mutuellement: de leur ensemble ressortait le système adopté par les deux empereurs pour régler en commun les affaires du monde. Indépendamment de la double action prévue tant à l'égard de l'Angleterre que de la Turquie, le traité secret stipulait une alliance générale, offensive et défensive: «Sa Majesté l'empereur des Français, roi d'Italie, et Sa Majesté l'empereur de toutes les Russies s'engagent à faire cause commune, soit par terre, soit par mer, soit enfin par terre et par mer, dans toute guerre que la France et la Russie seraient dans la nécessité d'entreprendre ou de soutenir contre toute puissance européenne. Le cas de l'alliance survenant et chaque fois qu'il surviendra, les hautes parties contractantes régleront par une convention spéciale les forces que chacune d'elles devra employer contre l'ennemi commun et les points où ces forces devront agir; mais, dès à présent, elles s'engagent à employer, si les circonstances l'exigent, la totalité de leurs forces de terre et de mer 162.»
Note 162: (retour) Le traité patent a été publié par M. de Clercq, II, 207-212; le même auteur n'a pu qu'analyser partiellement les articles séparés et le traité secret. Ce dernier acte a été publié, d'après la minute parafée par les plénipotentiaires et conservée dans nos archives diplomatiques, par M. Fournier: Napoléon Ier, Leipsick et Prague, 1888, II, 250-52. Il a été réédité, d'après l'instrument officiel conservé aux archives de Saint-Pétersbourg, par M. de Tatistcheff, Nouvelle Revue, 1er juin 1890. Nous croyons devoir reproduire en appendice, sous le chiffre I, les trois actes, afin de présenter pour la première fois dans leur ensemble les stipulations intervenues à Tilsit entre la France et la Russie.
Les traités furent signés le 7 juillet et ratifiés le 9. Malgré le vague de certains articles, Alexandre se montrait parfaitement heureux, tout entier à la joie des avantages entrevus; à mesure que la réunion approchait de son terme, l'amitié des deux empereurs devenait plus démonstrative encore, et ils voulaient que leur satisfaction se communiquât autour d'eux. Il y eut distribution et échange de décorations, convenus à l'avance entre les souverains: Alexandre avait dressé de sa main la liste des nouveaux grands aigles de la Légion d'honneur, ce furent le grand-duc Constantin, les princes Kourakine et Lobanof, le baron de Budberg. Le nouveau roi de Westphalie, le grand-duc de Berg, les princes de Neufchâtel et de Bénévent reçurent le cordon de Saint-André. De part et d'autre, les principaux chefs, les officiers renommés furent complimentés en termes flatteurs; les troupes mêmes ne furent pas oubliées, et l'on voulut que la réconciliation des armées servît de symbole à celle des peuples. Entre la garde impériale française et le bataillon des Préobajenski, établis côte à côte dans Tilsit, les meilleurs rapports existaient. Quand les deux troupes durent fraterniser solennellement et par ordre, leur réunion se fit d'un élan naturel. Un jour, des tables se dressèrent sur les promenades de Tilsit, sous des berceaux de verdure: un festin plantureux fut servi aux soldats des deux gardes: Napoléon avait fait venir de Varsovie, de Dantzig, de plus loin encore, des vivres et du vin. Le soir, la gaieté pétulante de nos Français triompha de l'ivresse morne des soldats du Nord; échangeant leurs coiffures, leurs signes distinctifs, travestis et confondus, ils défilèrent joyeusement devant une fenêtre où se tenaient les empereurs, et la nuit se prolongea en jeux bruyants, avec accompagnement d'une canonnade effrénée 163.
Le 8 juillet, Napoléon fit à Alexandre sa visite d'adieu. Après avoir causé longtemps, les deux empereurs descendirent ensemble. Devant la maison, le bataillon des Préobajenski était sous les armes et rendait les honneurs; c'est alors que Napoléon demanda au Tsar la permission de décorer le premier grenadier de Russie. On fit sortir des rangs un vieux brave du nom de Lazaref. L'Empereur portait sur son uniforme la croix de la Légion d'honneur, mais le matin, prévoyant et ménageant un effet, il avait recommandé qu'on ne la fixât pas trop solidement 164. Il la détacha, la mit sur la poitrine de Lazaref, et le vieux soldat, à la russe, lui baisa la main, puis le pan de son habit, tandis que partait des rangs une grande acclamation.
Le lendemain, les empereurs se séparèrent et Alexandre repassa le Niémen. Tandis que l'embarcation s'éloignait, Napoléon, resté sur la rive, faisait de la main à son allié des signes d'amitié et d'au revoir. À dix heures du soir, il partit lui-même pour Kœnigsberg, après avoir expédié les ordres qui devaient accélérer la remise des îles Ioniennes entre nos mains et l'armistice avec la Turquie.
Les scènes de Tilsit, grand spectacle de réconciliation et d'apaisement, produisirent sur tous ceux qui en furent témoins une impression ineffaçable, d'autant plus forte qu'elle fut presque unique dans ce temps de luttes et d'orages. En France, la joie de la paix fut plus vive encore que l'orgueil du triomphe. Subitement, le ciel parut s'être rasséréné; après avoir cru à l'éternelle durée des guerres, on entrevit un avenir plus doux, et l'on jugea que l'Empereur, scellant l'œuvre de ses victoires par une entente avec le puissant monarque du Nord, marquait enfin la volonté et le pouvoir de s'arrêter. Illusion que ne saurait partager l'histoire! Tant que durait la guerre maritime, source lointaine et parfois invisible d'où découlaient toutes les autres, il était dans la destinée de l'Empereur de ne s'allier que pour combattre et de pousser sans relâche dans la carrière des conquêtes. Si nos ennemis du continent étaient une fois de plus vaincus et dispersés, l'Angleterre restait là pour leur offrir un point de refuge et de ralliement, pour solder la révolte, encourager la défection, et aussi longtemps que cette tête de la coalition resterait intacte, les membres dispersés tendraient toujours à se rapprocher et à se rejoindre. La Prusse morcelée, l'Autriche humiliée, tant d'États frappés, soumis, contraints, ne se résigneraient pas à leur sort; nos vassaux sentiraient la tentation d'échapper à une lourde tutelle, nos amis resteraient incertains, et l'on a vu que l'alliance russe elle-même ne pourrait que difficilement résister à la prolongation de la crise générale. Tilsit n'avait point fixé le sort du monde, il n'avait même pas fixé l'alliance avec la Russie. Si les deux monarques s'étaient juré amitié, concours réciproque, inaltérable confiance, s'ils avaient abordé dans un esprit d'union les graves problèmes qui les avaient divisés jusqu'à ce jour, ils n'en avaient, à vrai dire, résolu aucun: la question de la Prusse n'était fermée qu'en apparence, celle de Pologne subsistait grosse de périls; pour l'Orient, le traité avait fait naître l'espoir plutôt que la certitude d'une solution; dès qu'il s'agirait de mieux préciser les intérêts respectifs, tels que les avaient engagés les rivalités du passé et surtout les nécessités de la dernière lutte, on risquait de les retrouver hostiles et dissidents. Ce nuage sur l'avenir n'échappait point à Napoléon: il sentait que l'Angleterre disposait encore de mille moyens pour ruiner l'édifice fragile de ses alliances; qu'il suffirait à cette ennemie de prolonger une résistance passive, de ne point céder, pour retrouver des auxiliaires, des complices; qu'il fallait la poursuivre sans trêve, l'abattre sans retard, sous peine de lui voir remettre en question les résultats glorieusement acquis; que la France ne pouvait attendre la paix, mais devait la conquérir. Aussi, profitant de la ferveur première d'Alexandre, avait-il organisé à Tilsit le plus formidable système de guerre qu'il eût encore imaginé pour avoir raison de la ténacité britannique. Mais ce système portait en lui d'immenses périls: entraînant l'Empereur à un redoublement de rigueurs, à exaspérer les vaincus, à violenter les neutres, il rendrait de nouvelles armes à l'Angleterre et, poussant l'oppression jusqu'à ses dernières limites, devait justifier et préparer contre nous l'insurrection générale. Néanmoins, Napoléon quittait Alexandre avec espoir et satisfait de son œuvre; pour la première fois, il avait contracté une grande alliance, trouvé un second dans la lutte qu'il menait contre l'insolente nation; avec cette aide, dût-elle n'être que passagère, il comptait tout entreprendre et se flattait de tout accomplir. Pourvu qu'Alexandre lui restât momentanément fidèle, que le charme ne se rompît pas trop tôt, que le Tsar continuât de suivre à Pétersbourg l'impulsion donnée à Tilsit, Napoléon se promettait de courber promptement l'Angleterre ou de la briser: «La paix générale est à Pétersbourg, disait-il après l'entrevue, les affaires du monde sont là 165.» La réconciliation avec la Russie n'assurait point l'universel repos, mais l'alliance pouvait le procurer: si Tilsit ne finissait rien, Napoléon y voyait le moyen de tout terminer.