Cependant, à l'heure où Napoléon se livre à ses projets grandioses, leur laisse prendre une forme de plus en plus nette et presque définitive, près de lui, mais à son insu, l'insurrection générale de l'Espagne commence, dément ses prévisions et va déjouer tous ses desseins. Déjà, derrière le mur des Pyrénées, la lutte est ouverte entre les populations soulevées et nos troupes trop faibles, réparties sur un territoire trop vaste, et cette guerre déconcerte nos soldats par son caractère d'acharnement sans pitié et de fureur perfide. Déjà, de tous les points de la péninsule, des aides de camp accourent vers l'Empereur; expédiés par ses généraux en détresse, ils doivent lui apprendre le péril de la situation et l'urgence d'un secours; mais il leur faut traverser les villes en révolte, braver la fusillade des partisans embusqués sur leur passage; les uns périssent, les autres, obligés à de multiples détours, errent de province en province, rencontrent partout l'incendie, parviennent difficilement à le traverser et n'apporteront à Bayonne que des nouvelles déjà vieilles. L'Espagne est en feu, et Napoléon ne sait que la moindre part de la vérité, et il continue de s'adonner avec une confiance superbe à ses apprêts d'action lointaine. Le 22 mai, il écrit cinq fois à Decrès, lui reproche ses lenteurs, ses objections, veut que pour le 15 août il y ait à Toulon quinze vaisseaux français et que l'Espagne y ait envoyé sa flotte des Baléares; c'est par Carthagène qu'il faut prévenir cette dernière; c'est de Carthagène que doit partir le mouvement. Or, ce même jour, Carthagène s'insurge, massacre les Français, arbore l'étendard de Saint-Ferdinand, donne l'exemple à toutes les cités d'Espagne. C'est le 26 mai que Napoléon dresse le plan de la nouvelle expédition d'Égypte; le 26 mai, la seconde capitale de l'Espagne, Séville, se prononce, institue un gouvernement, donne un centre à la révolte. L'avant-veille, Saragosse a acclamé Ferdinand VII; quelques jours après, c'est Valence qui suit l'exemple; puis viennent Grenade, Badajoz, la Corogne; au Nord, les Asturies et la Galice d'un côté, l'Aragon de l'autre, sont debout et marchent pour se rejoindre sur les derrières de notre armée. À la fin du mois, si Napoléon s'occupe de l'Espagne, c'est encore pour faire coopérer à la grande oeuvre les forces militaires et navales de ce royaume; il songe à les pousser sur Gibraltar, peut-être sur le Maroc, afin de fermer aux Anglais l'entrée de la Méditerranée; il veut surtout grossir par l'appoint de ressources locales les flottes de Cadix et de Lisbonne. Il ignore que ses vaisseaux de Cadix sont assiégés par l'insurrection, qu'ils seront prisonniers demain, que les troupes régulières du Midi se sont ralliées à ses ennemis, et que l'Espagne vient de lui déclarer la guerre par la voie de la Junte suprême 463. Violentée dans ses sentiments, atteinte dans sa dignité, une nation entière s'est levée; elle va s'attacher aux flancs du conquérant, retenir son essor, paralyser ses mouvements et engager contre lui la lutte des peuples, succédant à celle des rois. Déjà l'exemple des Espagnols remue l'Allemagne, et la maison d'Autriche, cédant à l'opinion autant qu'à ses propres défiances, se prépare à commencer la première guerre de l'indépendance germanique. Après une suite ininterrompue de triomphes qui ont mis le comble à sa gloire sans lui procurer le repos, Napoléon a cru qu'un dernier effort, colossal et décisif, le séparait seul de cette paix avec l'Angleterre si violemment convoitée, de cette paix qui devait fixer sa fortune, asseoir sa grandeur, couronner son œuvre, et voici que sous ses pieds le sol tremble, lui manque; les bases mêmes de sa puissance se dérobent et s'effondrent.
CHAPITRE XI
ESPAGNE ET AUTRICHE
Napoléon comprend tardivement la gravité de l'insurrection espagnole; il suspend jusqu'au 15 juillet les préparatifs d'expéditions lointaines.--Effet produit à Vienne par les événements de Bayonne; mesures de salut public, mobilisation générale; l'Autriche en armes.--Napoléon ne veut pas la guerre avec l'Autriche et cherche à l'éviter.--Rôle qu'il réserve à la Russie.--Jeu caressant d'Alexandre.--Ses premières paroles au sujet de l'Autriche.--L'archiduc Charles et la couronne d'Espagne.--La Russie reconnaît le roi Joseph.-- Situation incertaine de la péninsule.--Napoléon ne renonce pas tout à fait à ses projets sur l'Orient et les Indes; instructions pour la Perse; travail demandé au bibliothécaire Barbier.--La trace des légions romaines sur l'Euphrate.--Bataille de Médina de Rio-Seco; importance que Napoléon attribue à cette victoire.--Capitulation de Baylen.--Immense gravité de ce désastre; toutes les combinaisons de l'Empereur anéanties.--Courroux et chagrin qu'il en éprouve.--Sa brusque évolution.--Il prend le parti d'évacuer la Prusse et présente cette mesure comme une satisfaction donnée à la Russie.--Comment il s'y prend pour annoncer au Tsar la catastrophe de Baylen.--Les deux courriers de Rochefort.--Convenance de l'attitude observée par Alexandre.--Les recrues russes et les soldats de Dupont.--Le Tsar ne veut point menacer l'Autriche et se borne à de discrets avertissements; raisons de sa conduite.--Ses paroles et ses actes.--Nouvelle révolution à Constantinople: meurtre de Sélim: le vizir Baïractar.--Alexandre fixe la date de l'entrevue.--Il redouble ses cajoleries.--Raideur de Tolstoï.--Paroles de Napoléon à la chasse.--Les neiges du Nord et le beau climat de France.-- Alexandre dresse le bilan de l'alliance franco-russe.--Convention du 8 septembre avec la Prusse.--Alexandre réclame la libération totale de ce royaume et le partage de la Turquie.--Lettre tendre et pressante à Napoléon.--Points sur lesquels portera la discussion à Erfurt.
I
Ce fut à la fin de juin que Napoléon reconnut pour la première fois dans l'Espagne un obstacle sérieux à ses projets sur l'Orient et sur les Indes. Prévenu d'abord des mouvements qui s'étaient opérés près de nos frontières, en Aragon, en Catalogne, dans les Asturies, il n'y avait vu que des accès de fanatisme local, provoqués par les moines, et soulevant une multitude prompte aux excès; il avait cru que ses troupes auraient à combattre en Espagne, non la nation, mais la populace, et que quelques coups portés avec une preste vigueur feraient tout rentrer dans l'ordre. Il avait ordonné que des colonnes fussent dirigées sur les points principaux, et expédié hâtivement des renforts au delà des Pyrénées. Les premières rencontres furent à notre avantage, mais ces succès mêmes ne firent que mieux mesurer la violence et l'étendue du mal; derrière les ennemis qu'elles avaient dispersés, nos troupes en rencontraient d'autres, ne se trouvaient plus en présence d'émeutes à comprimer, mais d'un royaume à conquérir, province par province. Au Nord, Bessières se heurtait à de véritables armées; sur l'Ebre, Saragosse nous arrêtait; dans le royaume de Valence, Moncey, entouré d'ennemis, n'avançait que lentement; de Dupont, aventuré en Andalousie, on n'avait que de brèves et rares nouvelles. Napoléon comprit alors que la soumission de l'Espagne exigerait un grand déploiement de forces, une campagne véritable, et pourrait l'obliger à ajourner ses lointaines expéditions. Il ne contremande pas encore les préparatifs ordonnés, mais leur fait subir un temps d'arrêt. «Je désire, écrit-il à Decrès le 28 juin, qu'avant de vous jeter dans des dépenses qui seraient perdues, si l'expédition de Brest n'avait pas lieu, vous me demandiez de nouveaux ordres... Les affaires d'Espagne, ajoute-t-il bientôt, ayant pris depuis un mois une tournure assez sérieuse, il ne sera peut-être plus dans mon projet de hasarder une si grande quantité de forces sur les mers 464.»
Les nouvelles d'Autriche vinrent lui mieux démontrer la nécessité de cette halte dans la voie où il s'élançait. Malgré ses efforts pour améliorer ses relations avec la cour de Vienne, celle-ci n'avait rien abdiqué de ses préjugés et de ses haines. Sa rupture avec l'Angleterre n'avait été que fictive: les marchandises britanniques continuaient d'affluer à Trieste. À Vienne, la société restait partie intégrante de cette coalition qui se maintenait entre toutes les aristocraties de l'Europe, alors même qu'elle cessait d'exister entre les gouvernements: la capitale autrichienne demeurait un foyer d'intrigues cosmopolites. Quant au cabinet, malgré sa faiblesse, ses divisions, il ne se résignait pas à admettre que la paix de Presbourg eût fixé pour jamais le sort de la monarchie. Désolé d'avoir manqué en 1807 l'occasion de rétablir sa fortune, mécontent des autres et de lui-même, sentant son isolement, se défiant de tout le monde et surtout de la France, il se préparait à une lutte suprême, l'appelait et la redoutait à la fois, mais jugeait qu'elle devait inévitablement se produire, soit que l'Autriche eût à la subir, soit qu'elle eût à la provoquer.
Sa grande occupation, depuis Presbourg, était de refaire et de transformer les institutions militaires de l'empire d'après un système emprunté en partie à la France, et qui permettrait de réunir en temps de guerre des effectifs à hauteur des nôtres. Les ouvertures de Napoléon au sujet de la Turquie n'avaient engagé à Vienne qu'à plus de précautions: résolu, s'il le fallait absolument, de coopérer à nos mouvements, se résignant à prendre quelques provinces ottomanes et les marquant d'avance 465, on avait rassemblé plusieurs corps sur les confins de la Serbie, sans cesser d'observer avec angoisse les autres frontières. Environnée de ruines, voyant un monde s'écrouler autour d'elle, l'Autriche, par instinct de conservation, se préparait à tout événement et armait sans relâche, sans savoir au juste contre qui et dans quel but.
Les événements d'Espagne, éclatant tout à coup, donnèrent à ses terreurs un objet précis; la chute des Bourbons retentit à Vienne comme un glas funèbre. On ne douta plus que l'usurpation du trône d'Espagne ne fût le début d'une entreprise méditée par Napoléon contre toutes les dynasties légitimes, que le tour des Habsbourg ne dût suivre celui des Bourbons; cette pensée, fortifiée par les rapports alarmants que Metternich expédiait de Paris, par le séjour prolongé de nos troupes en Allemagne, en Silésie surtout, par le langage batailleur de quelques officiers de la Grande Armée, produisit une véritable panique et le recours à des mesures de salut public. L'excès de la peur détermina chez l'Autriche un brusque sursaut d'énergie et d'audace. D'urgence, elle voulut achever la reconstitution de ses forces militaires et donna à des mesures organiques, d'utilité permanente, quelque chose de précipité et de fiévreux qui en altéra singulièrement le caractère. En un mois, l'empereur François ordonna la formation d'une réserve destinée à renforcer l'armée active, déjà portée à trois cent mille hommes, puis la création d'une armée régionale, comprenant tous les hommes laissés en dehors du recrutement: au 16 juillet, il fallait que tout fût achevé sur le papier; ensuite commenceraient des exercices et des manoeuvres auxquelles la réserve et la milice en entier seraient appelées à prendre part; sans se contenter d'organiser des forces immenses, on en décrétait la mobilisation. Pour faciliter ce grand effort aux peuples divers qui composaient la monarchie, on crut nécessaire d'allumer leurs passions, de réveiller ou plutôt de créer chez eux un patriotisme commun. Proclamations, articles de journaux, voyages princiers, rien ne fut omis; on parla d'un grand péril à conjurer, d'un ennemi toujours menaçant à repousser: et quel pouvait être cet adversaire, si ce n'était le vainqueur impitoyable de 1805, le Français détesté? N'était-ce point lui d'ailleurs que désignait le gouvernement en ordonnant une concentration de troupes dans la Silésie autrichienne, en face de nos camps, et des mesures de défense spéciale sur la frontière de l'Ouest? Le soulèvement de l'opinion se fit donc contre nous; tandis que des bruits de rupture circulaient, entraînant une baisse rapide des fonds publics, le cri de: «Mort aux Français!» retentissait de toutes parts, et la populace commençait d'insulter nos agents; la levée des milices se fit avec enthousiasme, en tumulte, et brusquement, sans avoir été menacée ni sérieusement provoquée, l'Autriche prit l'aspect d'un camp qui se lève 466.
Napoléon apprit avec regret cette effervescence, dont les avis lui arrivaient de tous côtés, de Vienne, de Dresde, de Munich, de Trieste. Une guerre avec l'Autriche n'avait jamais été plus loin de sa pensée. Il avait compté se servir de cette puissance, au lieu de songer à l'attaquer; mais il comprenait aujourd'hui que la cour de Vienne, en persistant dans son attitude, alors même qu'elle ne voudrait pas une rupture, la rendrait inévitable. Ses armements obligeraient la France à en exécuter d'autres; quand les troupes seraient en présence, quand les deux puissances se tiendraient mutuellement en observation, les yeux dans les yeux, on verrait naître à coup sûr quelques-uns de ces incidents qui, d'importance minime par eux-mêmes, prennent en pareil cas une gravité redoutable. Il en résulterait d'aigres explications, des menaces, des démonstrations hostiles, et finalement la guerre, née des circonstances plutôt que de l'intention préméditée des gouvernements. Dès à présent, Napoléon se voyait forcé d'admettre comme une éventualité très fâcheuse, mais peut-être prochaine, une nouvelle campagne contre l'Autriche coïncidant avec de multiples opérations en Espagne, et l'emploi dans un but défensif, non seulement de la Grande Armée, mais de ces forces d'Italie et d'Illyrie qu'il avait réservées pour de plus lointaines et de plus fructueuses besognes.
Devant la double complication qui surgissait, il sentait le frémissement d'impatience et de courroux qu'il avait éprouvé en 1805, au camp de Boulogne, à la veille de passer le détroit, quand il avait aperçu les signes précurseurs d'une nouvelle coalition et compris que la terre allait le détourner de l'Océan. En 1808, après avoir conquis l'Europe jusqu'au Niémen et l'avoir organisée à sa guise, il était revenu à son œuvre interrompue, à sa lutte directe contre l'Angleterre; il avait préparé contre cette puissance une action diffuse, mais non moins formidable que celle rêvée trois ans auparavant, se croyait sûr d'atteindre notre ennemie, sinon au cœur, au moins dans ses parties vitales, et, se livrant tout entier à cette pensée, avait longtemps fermé les yeux sur les symptômes de révolte qui s'annonçaient de toutes parts. Aujourd'hui, l'illusion ne lui était plus permise: il lui fallait reconnaître que son œuvre se défaisait une fois de plus sur le continent, que d'importunes diversions menaçaient à nouveau de lui arracher l'Angleterre; obligé de renoncer à cette proie, il aurait peut-être à recommencer ces campagnes d'Italie et d'Allemagne, ces luttes dont il ne voulait plus, où il avait cueilli assez de gloire, à reprendre cette carrière de conquêtes éblouissantes, mais stériles, qui ne terminaient rien et lui faisaient toujours retrouver la guerre au fond de sa victoire.
Toutefois, au début de juillet, la situation ne paraissait pas irrévocablement compromise, et il semblait que tout pût se réparer. En Espagne, les armées improvisées de l'insurrection n'offraient point la consistance de troupes régulières: une suite d'opérations menées contre elles avec méthode, avec ensemble, à l'aide de forces suffisantes, pourrait en avoir presque immédiatement raison, décourager la haine des séditieux par d'accablants revers et abattre l'ardeur enthousiaste qui faisait toute leur force: la révolte était-elle autre chose que l'une de ces flammes subites et passagères qui se développent et s'évanouissent avec une égale facilité? Pour calmer les esprits et produire l'apaisement, Napoléon comptait beaucoup sur l'arrivée de Joseph dans sa capitale, où il apparaîtrait aux Espagnols comme le signe visible et le garant de leur autonomie. Aussi, calculant que le nouveau roi pourrait être établi à Madrid avant le milieu de juillet, écrivait-il à Decrès qu'il ne déciderait qu'au 15 du même mois si les expéditions maritimes devaient être définitivement abandonnées, ou s'il convenait de reprendre les préparatifs 467; à cette époque, on verrait plus clair dans l'état de la péninsule, et peut-être l'Espagne, ressaisie d'une main ferme au moment même où elle nous échappait et se retournait contre nous, ne serait-elle plus une entrave.
Rapidement assurée, la pacification de l'Espagne pourrait faire réfléchir l'Autriche et l'arrêter sur le chemin d'une suprême aventure. Dès à présent, était-il impossible de provoquer chez elle un retour de prudence et de sang-froid, de lui inspirer de salutaires réflexions, de lui découvrir l'abîme qu'elle se préparait? Il serait facile de lui démontrer que, depuis 1805, en dépit de certaines apparences, ses moyens contre nous avaient diminué, loin de grandir, et que, dans la redoutable partie où elle s'apprêtait à risquer son existence, si sa mise au jeu était devenue plus forte, ses chances n'avaient point suivi la même progression. Elle possédait plus de troupes que par le passé, plus de matériel, comptait davantage sur le dévouement et l'élan de ses peuples, mais la paix de Presbourg avait démantelé son empire et ouvert partout ses frontières. De plus, différence essentielle, elle combattait, en 1805, adossée à la Russie et tirait de cet empire d'inépuisables réserves; aujourd'hui, la Russie marchait avec nous et la prendrait à revers. La cour de Vienne, il est vrai, mal instruite des stipulations de Tilsit, n'ayant point réussi à pénétrer le véritable caractère de nos relations avec Alexandre, comptait sur la neutralité de ce monarque et se flattait même de rencontrer chez lui une bienveillance graduée d'après le cours des événements militaires; mais ne saurait-on dissiper ces illusions, amener Alexandre à prononcer son attitude, à publier ses sympathie?, ses engagements, et à exercer sur l'Autriche une pression qui la paralyserait? Avant de devenir entre nos mains une puissante arme d'offensive contre l'Angleterre, la Russie ne pourrait-elle nous être un précieux moyen de défense contre certaines velléités perturbatrices? Ne pourrait-elle faire pour nous la police de l'Europe? Ce fut ce rôle préventif que Napoléon allait lui destiner jusqu'à l'entrevue, et auquel il voulut dès maintenant la préparer.
Le 28 juin, puis le 9 juillet, il écrivit à Caulaincourt, lui ordonnant de sonder et, s'il était possible, de ménager les dispositions du Tsar au sujet de l'Autriche. L'empereur des Français, devait dire notre envoyé, n'a pu voir qu'avec une profonde surprise les armements dont toute l'Europe s'entretient; n'ayant rien à démêler avec l'Autriche, il ne saurait concevoir son but. D'ailleurs, les mesures par elle prises menacent autant la Russie que la France; l'Empereur en a la preuve, car il sait que la politique de Vienne agit sous main auprès des insurgés de Serbie, afin de les soustraire à l'influence moscovite: dans ces conditions, il est prêt à s'entendre avec Alexandre pour que l'on adresse au gouvernement de l'empereur François une mise en demeure commune de s'expliquer. Quant aux événements d'Espagne, il avait toujours une façon à lui de les présenter, allant jusqu'à s'en faire un mérite auprès de la Russie. Suivant lui, la chute des Bourbons, avec les troubles qui l'ont suivie, en attirant vers la péninsule l'attention et les forces des Anglais, en leur ouvrant un champ de bataille au Midi, les détourne de porter secours à la Suède, dégage le Nord et facilite de ce côté les opérations des armées russes; si la soumission de l'Espagne exige de nous quelques peines, l'Empereur s'en consolera en pensant qu'elle en épargne d'autres à nos alliés et qu'il se sacrifie pour la cause commune. Enfin, pour achever de se rendre la Russie favorable, toujours habile à doser ses concessions suivant les circonstances, il autorisait Caulaincourt à promettre de nouveau l'entrée de nos troupes en Scanie, mouvement qui d'ailleurs, nous l'avons vu, concordait avec l'ensemble de ses desseins 468.
L'empereur Alexandre devança les communications que M. de Caulaincourt avait à lui faire, et ce fut lui qui parla le premier de l'Autriche. Il le fit d'abord en termes qui ne laissaient rien à désirer. Toujours fidèle à la ligne qu'il s'était tracée, il n'entendait fournir à Napoléon aucun grief avant l'entrevue: loin de là, il découvrait dans nos embarras une occasion de nous mieux témoigner ses sentiments et, par suite, d'en exiger le retour; on le vit alors mettre une sorte de coquetterie à raffiner ses prévenances envers un ami moins heureux, avec l'espoir de grossir, par cette générosité délicate, la dette de reconnaissance qu'il voulait faire contracter à l'Empereur.
Dès qu'il eut vent des préparatifs exécutés à Vienne: «L'Autriche, dit-il au duc de Vicence, ne peut que se perdre si elle se brouille avec vous. Pour moi, je ne la crains pas, franchement ami et allié de l'empereur Napoléon, comme je le suis 469.» À quelques jours de là, apprenant l'arrivée à Trieste d'un bâtiment anglais, porteur d'un message par lequel les insurgés de Saragosse offraient à l'archiduc Charles la couronne d'Espagne, il tint à avertir Caulaincourt de cet incident, en accompagnant sa confidence de paroles qui en rehaussaient le prix: «Dans l'état d'intimité et d'alliance, dit-il, où je suis avec l'empereur Napoléon, je me reprocherais une pensée que je ne lui dirais pas sur ce qui peut l'intéresser, à plus forte raison sur ce que les autres peuvent projeter. S'il me vient d'autres renseignements, vous savez la confiance que j'ai en vous; cinq minutes après, vous les connaîtrez. Je ne sais pas ce que c'est que d'être allié ou ami à moitié 470.»
Sa conduite allait-elle répondre à ses assurances? Lorsque Caulaincourt lui parla d'une remontrance à adresser aux Autrichiens, il émit le désir de ne rien précipiter. Il ne croyait pas, disait-il, à une attaque de l'Autriche; un tel acte serait insensé, et la démence ne se présume pas. Il développa plusieurs fois la même opinion, et, dans cette affectation de tranquillité, il était aisé de reconnaître un système adopté par lui pour se soustraire le plus longtemps possible à des démarches qui lui coûtaient. Cependant, sa réponse définitive fut que l'Empereur pouvait compter sur lui en toute circonstance, et il était permis de penser qu'en le pressant un peu, en faisant miroiter de plus en plus à ses yeux, comme un appât fascinateur, l'espoir du règlement très prochain des affaires d'Orient, on l'amènerait à tenir au cabinet de Vienne un langage suffisamment explicite 471. Pour l'Espagne, il éprouvait moins de scrupules; afin de nous fournir, à défaut d'un secours matériel, un appui moral, il se hâta de reconnaître le roi Joseph, ratifiant à la face de l'Europe la déchéance des Bourbons.
Ce gage donné par la Russie n'était pas encore connu de Napoléon au 15 juillet, date à laquelle il s'était promis de prendre parti sur les entreprises d'outre-mer. Il avait appris seulement les premières paroles d'Alexandre et pouvait en tirer des présomptions plutôt que des certitudes. L'Autriche continuait d'armer, tout en niant ses armements; une suite d'observations formulées par le cabinet français n'avait obtenu que des réponses évasives. En Espagne, la situation s'améliorait, mais ne se prononçait pas. Nos premières opérations d'ensemble n'avaient point produit le résultat décisif que Napoléon en attendait, et le succès retardait sur ses prévisions. Le roi Joseph n'avait pu encore atteindre Madrid; poursuivant son voyage sur une route bordée de partis ennemis, obligé à de fâcheuses précautions, entouré de troupes qui éclairaient et protégeaient sa marche, il n'avançait que pas à pas; le 15, il n'avait point dépassé Burgos. Dans toutes les parties de la péninsule, la lutte continuait, obscure et confuse. Sur certains points, nos troupes avaient repris l'ascendant; sur d'autres, de faux mouvements avaient compromis leur position. En Aragon, en Catalogne, le plat pays se soumettait, les villes résistaient; Moncey, dans l'Est, Dupont, dans le Sud, restaient sur la défensive, le second ayant affaire aux milices aguerries de Castaños; au Nord, un choc était imminent entre Bessières et l'armée des Asturies et de la Galice, commandée par La Cuesta, qui s'avançait pour séparer de la France nos troupes aventurées en Espagne et les isoler de leur base d'opérations. Napoléon attachait une importance extrême au résultat de cette rencontre, croyait à la victoire, mais ne la jugeait pas infaillible, et se contentait de chiffrer nos chances à soixante-quinze pour cent 472.
Dans cette incertitude, il n'ordonne pas encore la reprise des préparatifs à Brest, à Lorient, à Toulon, mais ne se détache pas définitivement de tout ce qu'il a rêvé et médité depuis six mois. Il est toujours à Bayonne; là, à le voir se plongeant de plus en plus dans l'entreprise d'Espagne, s'efforçant, par un travail incessant, prodigieux, de tout réparer, de tout prévoir, de régler tout le détail de la guerre, il semble que cette fatale diversion l'occupe exclusivement. Cependant, à de certains indices, il faut reconnaître que le grand projet habite toujours en lui, l'occupe encore et le possède. Il continue de songer au moins à l'expédition méditerranéenne, de pousser l'approvisionnement de Corfou, «de sorte, dit-il, que si l'on voulait donner là deux ou trois mois de vivres à une escadre, on sût à quoi s'en tenir 473». Parfois même, sa pensée s'échappe au delà de la Méditerranée, sonde les profondeurs de l'Orient, s'arrête sur la vallée de l'Euphrate, chemin de la Perse et des Indes.
Les mémoires demandés à la mission Gardane sur la topographie de la Perse et les moyens de la traverser viennent de lui parvenir: il a ordonné à Champagny «de les classer avec soin, pour pouvoir les retrouver dans l'occasion 474». C'est à Paris, où il compte revenir en août, qu'il se propose d'étudier la question; en attendant, il veut qu'on lui prépare les éléments de son travail, qu'on collige d'autres renseignements, qu'on interroge pour lui la géographie, l'histoire, et puisqu'il faut remonter jusqu'aux conquérants de l'antiquité pour lui trouver des modèles, qu'on lui dise par où passaient les Césars romains quand ils menaient leurs légions à la poursuite du Parthe et à la conquête de l'Asie. Dictant une instruction à son bibliothécaire Barbier, au sujet d'un choix de volumes dont il veut faire les compagnons ordinaires de ses voyages, il prescrit d'ajouter la note suivante, qui accuse ses préoccupations intimes: «L'Empereur désirerait également que M. Barbier s'occupât du travail suivant avec un de nos meilleurs géographes: rédiger des mémoires sur les campagnes qui ont eu lieu sur l'Euphrate et contre les Parthes, à partir de celle de Crassus jusqu'au septième siècle, en y comprenant celles d'Antoine, de Trajan, de Julien, etc.; tracer sur des cartes, d'une dimension convenable, le chemin qu'a suivi chaque armée, avec les noms anciens et nouveaux du pays et des principales villes, des observations géographiques du territoire et des relations historiques de chaque expédition, en les tirant des originaux 475.»
Note 474: (retour) Id., 14124. En même temps, l'Empereur faisait exprimer à Gardane son étonnement que la Perse n'eût pas encore signé la paix avec les Russes: «Elle paraissait devoir la désirer d'autant plus, ajoute la dépêche, qu'elle a à soutenir la guerre contre les Afghans et peut-être à s'occuper d'expéditions plus étendues.» 27 juillet 1808, archives des affaires étrangères, Perse, vol. 10.
Cet ordre est du 17 juillet; le même jour, l'Empereur apprenait la victoire de Médina de Rio-Seco, résultat de la rencontre prévue entre Bessières et les meilleures troupes de l'insurrection espagnole. C'était un beau fait d'armes, la dispersion de trente-cinq mille ennemis par l'élan de trois divisions. Napoléon attribue aussitôt à cet événement des conséquences majeures: «Jamais bataille, écrit-il avec un tressaillement d'aise, n'a été gagnée dans des circonstances plus importantes; elle décide les affaires d'Espagne 476.» En prononçant cette affirmation, il s'avançait trop, et la journée de Médina ne tranchait la question qu'à moitié; pour que le succès d'ensemble fût assuré, il fallait qu'elle eût son pendant dans le Midi, en Andalousie, que Dupont battît Castaños comme Bessières avait écrasé La Cuesta. C'est d'ailleurs ce que Napoléon comprit presque aussitôt, et il reporta sur l'armée d'Andalousie la plus grande part de ses soins; il lui envoyait des renforts, la pressait d'avancer, attendait anxieusement le bulletin de ses opérations, espérant une seconde victoire qui viendrait anéantir les dernières forces régulières de l'Espagne et nous rendrait pour l'automne la liberté de nos mouvements.
Ce fut un désastre qu'il apprit, la capitulation de Baylen. Dupont, obligé de reculer devant les obstacles accumulés sous ses pas par la nature, le climat, l'ennemi, s'était laissé envelopper, n'avait su ni manoeuvrer ni utilement combattre, s'était rendu à merci, livrant ses hommes, ses fusils, ses canons, ses aigles, infligeant à nos armes cette première flétrissure. Les effets de cette catastrophe se faisaient immédiatement sentir. Joseph, arrivé à Madrid, mais jugeant impossible de s'y maintenir, rétrogradait jusqu'à Vittoria; la domination française, répandue naguère sur toute l'Espagne, refluait jusqu'au pied des Pyrénées, se réfugiait entre ces montagnes et l'Èbre, assiégée de toutes parts par le flot montant de l'insurrection. En se retirant, elle abandonnait Junot en Portugal, l'y laissait isolé, exposé au sort de Dupont; les deux flottes de Cadix et de Lisbonne, sur lesquelles se fondaient tant d'espérances, allaient être perdues pour nous, et l'Angleterre, loin d'attendre l'assaut dont Napoléon la menaçait dans ses possessions les plus reculées, débarquait une armée en Portugal, une armée en Galice, s'avançait vers nos frontières méridionales et prenait l'offensive.
On a tout dit sur l'indignation de l'Empereur à la nouvelle de Baylen et sur les éclats terribles de sa colère. «J'ai une tache là», disait-il en mettant la main sur son uniforme 477, et à la pensée d'une défaillance chez des hommes qui avaient été les vainqueurs d'Iéna et de Friedland, son honneur de soldat, son orgueil de Français saignaient. Chez lui, le politique et le chef d'empire n'étaient pas moins frappés. Connaissant seul les ressorts multiples, mystérieux, compliqués, par lesquels il agissait sur tant de nations et les faisait servir à ses fins, il pouvait seul comprendre à quel point la répercussion de l'échec subi en Espagne les avait tous dérangés et faussés. Seul il pénétrait jusqu'au fond de son malheur; au delà des effets directs du désastre, visibles pour tous, il en découvrait d'autres, ignorés du public, mesurait leur gravité redoutable, et là résidait aussi l'une des causes de cette fureur et de cette peine, de cette douleur «vraiment forte 478» qu'exhalaient toutes ses lettres. Dans la perte des trois divisions de Dupont, suivie de la retraite sur l'Èbre, il ne voyait pas seulement une atteinte à la gloire immaculée de nos drapeaux, à son renom d'invincible, à ce prestige qui faisait partie de sa force, il voyait encore la ruine de toutes ses combinaisons, tant défensives qu'offensives. Le résultat de Baylen, c'était d'abord le recul indéfini de ces vastes opérations dans l'Orient et sur les mers au delà desquelles apparaissaient la paix avec l'Anglais, la fin de la grande querelle; c'était aussi la révolte du continent tout entier redevenue possible, l'établissement impérial menacé dans toutes ses parties.
À la veille de la capitulation, l'Empereur restait maître de l'Europe; protecteur impérieux des États secondaires, il comprimait l'Allemagne et la Prusse par sa Grande Armée, immobilisait l'Autriche par la main de la Russie, et tenait cette dernière enchaînée à sa fortune en lui promettant de l'associer à ses desseins sur la Turquie et au partage des dépouilles. Au lendemain de Baylen, tout changeait de face. Pour reconquérir la péninsule, il faudrait rappeler d'Allemagne une partie de nos forces, dégager la Prusse de notre étreinte, c'est-à-dire la rendre à la tentation de se soulever et de nous attaquer par derrière; l'Autriche, tout armée, semblait n'attendre qu'une occasion pour éclater; elle la trouverait dans notre changement de front, et, pour la retenir, l'aide de la Russie pouvait nous manquer. Dès à présent, le contre-coup de nos revers se faisait matériellement sentir dans le Nord et menaçait d'altérer nos rapports avec Alexandre. Les troupes espagnoles de La Romana, qui formaient l'avant-garde de Bernadotte et occupaient déjà les îles danoises, en attendant qu'elles pussent débarquer en Suède, se soulevaient contre nous au bruit des efforts heureux de leurs compatriotes, passaient à l'ennemi, demandaient à la flotte anglaise de les rapatrier, voulaient s'associer à l'œuvre de délivrance. Cette défection privait Bernadotte d'une force indispensable à l'accomplissement de sa tâche; le mouvement en Scanie, simplement retardé jusqu'alors, devenait inexécutable, et l'on sait quel prix Alexandre attachait à cette diversion. De plus, Napoléon, obligé de suspendre sa marche vers la Turquie, ne pourrait plus offrir à la Russie l'avantage principal et extraordinaire qu'elle attendait de notre alliance. Le grand contrat en préparation depuis six mois entre les deux empereurs ne pourrait se former, faute d'objet, et Napoléon sentait lui échapper à la fois les moyens de contenir ses ennemis, celui de s'assurer la fidélité intéressée de son allié.
II
Contraint de changer tous ses plans, Napoléon évolua brusquement, prit son parti sans hésiter, comme sur un champ de bataille. Avant tout, il fallait aller au plus pressé, jeter en Espagne assez de troupes pour y rétablir à tout prix nos affaires et venger nos drapeaux. Napoléon rappellera donc du Nord trois corps de la Grande Armée pour les porter de l'Oder sur l'Èbre; avec les autres, il pourrait encore retenir quelques provinces prussiennes; toutefois, obligé à un sacrifice dans le Nord, il le fera complet, afin d'en tirer sur d'autres points d'amples avantages; il évacuera totalement la Prusse, réglera ses différends avec elle, lui rendra une existence, et cette mesure, commandée en partie par des nécessités militaires, deviendra pour lui le pivot d'une nouvelle combinaison politique.
Il communiquera sa décision à Pétersbourg avant de la transmettre à Kœnigsberg, la présentera comme une marque de confiance personnelle envers l'empereur Alexandre, s'en fera un mérite auprès de ce prince et s'en servira pour le retenir dans nos liens. Se rappelant que, depuis Tilsit, deux questions dominent ses rapports avec Pétersbourg, celle d'Orient et celle de Prusse, et ne sachant plus comment résoudre la première, il revient à la seconde, qu'il a laissée sommeiller depuis six mois, la soulève à nouveau, mais c'est pour la trancher dans un sens favorable à la Russie et délivrer cet empire de la présence inquiétante de nos troupes en Silésie et sur l'Oder. Grâce à cette concession, si souvent réclamée, si ardemment souhaitée, il est probable qu'Alexandre se prêtera non seulement à en imposer par sa contenance à la Prusse et à l'Allemagne, mais à peser plus fortement sur l'Autriche et à la refréner. Par ce moyen, peut-être obtiendra-t-on de cette dernière des garanties propres à assurer la tranquillité de l'Europe centrale, tandis que la France prendra ses mesures pour réduire l'Espagne. Puis, quand arrivera l'heure de statuer sur la question turque, c'est-à-dire le moment de l'entrevue, Napoléon se décidera suivant les circonstances, avisant à concilier les prétentions de la Russie avec l'intérêt français et les exigences nouvelles de la situation.
Pour que ce plan réussît, il fallait que l'exécution en fût menée avec adresse, tact et ménagement. Sur un prince tel qu'Alexandre la confiance et les égards pouvaient beaucoup; on le révolterait au contraire, pour peu qu'on parût lui poser des conditions et lui soumettre un marché. Il importait donc de ne pas laisser voir une trop étroite corrélation entre nos concessions et nos demandes, de ne produire les unes qu'après les autres, et d'assurer aux services que se rendraient les deux empereurs l'air et le mérite de la spontanéité.
Dans ce but, Napoléon gradua fort habilement ses communications. Il avait appris Baylen le 2 août, a Bordeaux, alors qu'il remontait de Bayonne vers Paris, visitant sur sa route nos départements du Sud-Ouest; le 5, de Rochefort, il dépêche à Caulaincourt un premier courrier qui, faisant diligence, devancera à Pétersbourg les nouvelles d'Espagne.
Au reçu de cette expédition, Caulaincourt se bornera à informer le Tsar que l'Empereur a pris le parti de s'accommoder avec la Prusse et de rendre au roi la jouissance de ses États, qu'ayant conçu cette pensée, il a cru en devoir à son allié la première confidence, afin de lui laisser le plaisir d'annoncer à Kœnigsberg l'heureuse nouvelle. Au besoin, on pourra dire à Alexandre que la France, non contente d'évacuer la Prusse, retirera en même temps ses troupes de Varsovie, qu'elle va se replier définitivement sur la rive gauche de l'Elbe et y marquer la limite de son pouvoir; l'ambassadeur ne devra toutefois donner cette assurance supplémentaire qu'au cas où il en reconnaîtrait l'utilité; il ne l'accompagnera, pas plus que la première, d'aucune allusion à l'Espagne. D'autre part, Caulaincourt se trouvant déjà chargé de demander un avertissement à l'Autriche et y travaillant avec zèle, Napoléon le laisse persévérer dans cette voie, sans lui prescrire encore de plus pressantes instances.
Vingt-quatre heures après, le 6 août, un second courrier part de Rochefort, à destination de notre ambassade en Russie. Supposant désormais le malheur d'Espagne connu, Napoléon y relève ce qui doit toucher particulièrement les Russes, le péril de leur flotte aventurée à Lisbonne; il témoigne pour le sort des vaisseaux de Séniavine d'une particulière sollicitude et envoie à leur sujet des informations rassurantes, trop tôt démenties, hélas! par l'événement. L'ambassadeur dira que la première pensée de son maître, aux nouvelles du Midi, a été pour la flotte russe; le général Junot, qui la protège avec son corps d'armée, se trouve placé dans une situation difficile par suite de la défection des troupes espagnoles chargées de coopérer à ses mouvements, mais on va le secourir, et d'ailleurs, le souvenir du mont Thabor répond de ce que Junot sait faire dans le moment du danger. Sur l'ensemble de la situation, l'ambassadeur s'exprimera avec calme; il reconnaîtra que le mal est sérieux, mais ajoutera que l'Empereur reste maître de la situation et en mesure sur tous les points. Il se contentera encore d'allusions discrètes aux services que la Russie peut se trouver dans le cas de nous rendre pour remplir ses devoirs d'alliée; l'Empereur, dira-t-il, sait tellement ce qu'il doit attendre d'elle qu'il n'en parle même point dans sa lettre 479.
C'est seulement le 20 août que Napoléon, rentré à Paris et agissant lui-même avec vigueur sur la cour de Vienne, fait demander officiellement à la Russie, par une dépêche de Champagny à Caulaincourt, des démarches parallèles. Ce qu'il veut de l'Autriche, ce ne sont point des paroles, de vaines assurances, c'est un acte, un gage de sa loyauté, une manifestation d'autant plus probante qu'elle coûtera davantage à son orgueil et à ses préjugés. Que l'empereur François reconnaisse Joseph pour roi d'Espagne et Murat pour roi de Naples, qu'il souscrive ainsi à l'échange de couronnes ordonné par Napoléon, qu'il s'y décide sur-le-champ, de bonne grâce, sans se faire prier, il répudiera par là toute connivence avec les insurgés et avec l'Angleterre, montrera qu'il ne craint point d'embrasser hautement notre cause et de se compromettre avec nous; c'est à cet acte de résignation salutaire que doivent l'amener les efforts de la Russie, combinés avec les nôtres.
Pour déterminer Alexandre à agir, Caulaincourt devra employer deux arguments, l'un et l'autre de nature à l'impressionner. D'abord, il laissera entendre que l'Empereur, s'il n'est promptement rassuré sur les dispositions de l'Autriche, n'hésitera pas à prévenir l'attaque de cette puissance, à l'assaillir avec toutes ses forces et à l'écraser, avant de se tourner contre l'Espagne; or, il est de l'intérêt de la Russie, sous quelque point de vue qu'on l'envisage, d'éviter une nouvelle conflagration en Europe. De plus, quelque résolu que soit l'Empereur d'évacuer la Prusse, pourra-t-il donner suite à ses intentions bienveillantes, si les armées des archiducs en Bohême, en Moravie, sur le Danube, continuent de le menacer? En pareil cas, la stratégie commanderait à la politique, nos troupes resteraient en Silésie, afin de conserver une position avantageuse sur le flanc de leur futur adversaire; il dépend donc d'Alexandre, en obligeant l'Autriche à se remettre en posture pacifique, d'écarter tout obstacle à la délivrance de l'Allemagne 480.
Le premier message de Napoléon, annonçant le projet d'évacuer la Prusse, parvint à destination, par un prodige de célérité, en dix-sept jours; il fut accueilli par le Tsar avec autant de joie que de surprise. Depuis longtemps, Alexandre ne parlait plus de la Prusse; mais que de fois, dans ses entretiens avec Caulaincourt, le nom de cette puissance infortunée ne lui avait-il point brûlé les lèvres! Plus que jamais le maintien de nos troupes à Berlin le troublait comme un remords, leur présence à Varsovie lui apparaissait comme un danger. Apprenant que la maison de Hohenzollern allait être rétablie dans ses droits, il en conclut, sans que Caulaincourt ait eu à lui faire formellement prévoir cette conséquence, que la Pologne allait être délaissée et abandonnée à son sort; il éprouva donc un double soulagement. «C'est inappréciable pour moi», s'écria-t-il, et faisant allusion aux doléances qu'il n'eût pas manqué d'essuyer à Kœnigsberg, en passant par cette résidence pour se rendre à l'entrevue, si le sort du couple royal de Prusse n'eût été antérieurement réglé: «Au moins, dit-il, je ne trouverai pas ces gens-là au désespoir 481», et il se montra extrêmement touché que l'Empereur eût voulu lui épargner cette épreuve.
Pendant les premiers jours, il attribua cette générosité inattendue à un mouvement de gratitude provoqué, chez Napoléon, par l'empressement qu'il avait mis lui-même à reconnaître Joseph; il s'applaudissait qu'une simple démonstration eût déjà produit de tels résultats. Cependant, d'inquiétantes rumeurs sur notre situation en Espagne, colportées de salon en salon, grossies par la malignité publique, se précisaient peu à peu et prenaient corps; on sut bientôt que la France avait perdu une armée, et le roi Joseph sa capitale. Trop fin pour ne pas saisir entre ces faits et les concessions de l'Empereur un rapport évident, Alexandre dissimula cette remarque, et sa reconnaissance, moins sincère, resta tout aussi expansive. En même temps, la convenance parfaite de son attitude imposait silence à nos ennemis et empêchait leur joie d'éclater trop bruyamment; il se montrait affecté de nos revers, écoutait avec complaisance les explications de Caulaincourt, s'attachait lui-même à atténuer la gravité de l'événement. S'il revint ensuite sur ce pénible sujet, ce fut parce qu'une trop grande réserve aurait paru affectée: parlant de l'Espagne à plusieurs reprises, il le fit avec tact, avec à-propos, évitant ces consolations accablantes qui aggravent les maux qu'elles prétendent adoucir, et pansant d'une main légère les blessures de notre amour-propre. À ses condoléances se mêlait toujours quelque parole d'espoir et de réconfort. Il attribuait la défaite de Dupont à la formation hâtive de son armée, au peu de solidité de jeunes troupes qui, rendues à la France par la capitulation, reprendraient vite leur aplomb et trouveraient leur revanche. Un jour, assistant à une parade avec Caulaincourt, il voyait défiler quelques bataillons composés de recrues, dont la marche et la tournure laissaient à désirer; se penchant alors vers l'ambassadeur: «Ceux-là, dit-il, sont comme l'armée de Dupont, mais, dans quelques mois, ils vaudront mieux et frapperont avec ceux de Dupont là où nos intérêts communs l'exigeront 482.» Et il revenait toujours à son thème favori: «C'était dans les circonstances difficiles que l'Empereur le trouverait 483.»
À ces assurances, Caulaincourt avait beau jeu de répondre en montrant l'occasion propice pour donner à la France un témoignage irrécusable d'attachement et de sympathie: le meilleur moyen de servir notre cause en Espagne n'était-il point de parler à l'Autriche un langage sévère. L'ambassadeur réitéra plusieurs fois cette remarque et n'obtint d'abord que des réponses où perçait quelque embarras. Aussi bien, en appuyant sur ce point, il touchait aux parties les plus délicates, les plus sensibles, de la conscience et de la politique russes.
Certes, Alexandre appréhendait une nouvelle guerre entre la France et la maison de Habsbourg; il la verrait avec terreur, parce que cette crise fournirait à l'Empereur un prétexte pour ajourner toute action en Orient, pourrait entraîner la destruction de l'Autriche et, faisant disparaître toute puissance intermédiaire, exposer la Russie au contact redoutable «de la grande domination 484». Son vœu sincère était donc que la cour de Vienne fût avertie et contenue. Par malheur, sa foi dans l'alliance française n'était plus assez robuste pour le dispenser désormais de tous ménagements envers l'Autriche. Si l'accord avec nous ne se fixait pas à Erfurt, c'était vers cette puissance qu'il se retournerait nécessairement; il serait heureux de retrouver l'alliée de la veille pour en faire l'auxiliaire du lendemain; incommode en Orient, l'Autriche restait utile, pouvait redevenir indispensable en Europe. Depuis Tilsit, il y avait eu avec elle refroidissement, mais non rupture; elle avait fait plusieurs fois des avances: tout récemment, elle venait de proposer à la Russie de l'aider à obtenir les Principautés par son entremise à Constantinople 485. Alexandre avait décliné poliment ces offres, évitant ce qui pourrait blesser. Dans les cours étrangères, les agents du Tsar, par tradition et principe personnel, écoutaient les doléances de leurs collègues autrichiens, leur prêtaient assistance, agissaient d'accord avec eux, et ce commerce, contraire en apparence aux intentions de leur maître, servait dans une certaine mesure ses intérêts en lui rendant plus facile un rapprochement avec François Ier. C'était par ces rapports indirects avec l'Autriche que la Russie tenait encore à la coalition. Irait-elle, se livrant à d'irréparables démarches, briser ce dernier lien, ce fil presque invisible grâce auquel elle pourrait un jour retrouver et reprendre sa voie naturelle, s'il lui fallait reconnaître décidément l'inanité et le danger de l'alliance française? D'ailleurs, en se disant menacé par l'Autriche, Napoléon ne cherchait-il pas un prétexte pour attaquer et ruiner cet empire? ses demandes avaient-elles d'autre but que d'engager irrévocablement la Russie? En lui cédant, cette dernière ne se laisserait-elle pas entraîner dans une criminelle aventure, prélude de son propre écrasement? «La destruction de l'Autriche, écrivait Tolstoï, doit être envisagée comme l'avant-coureur et le moyen de la nôtre 486.» Ému de ces sombres paroles, assiégé de doutes, partagé entre des sentiments contradictoires, Alexandre s'arrêta à des demi-mesures: il essaya de servir la France, sans se compromettre ailleurs, et fit à peu près ce que nous lui demandions. Napoléon lui soufflant à l'adresse de l'Autriche des paroles de blâme et de menace, il ne refusa pas de les transmettre en se les appropriant, mais eut soin de les transposer, de les baisser d'un ton et de les traduire sous forme d'amicaux et discrets conseils.
Pourquoi, disait Caulaincourt, ne pas déclarer que l'alliance des deux cours était indissoluble, universelle, que leur action se concerterait dans tous les cas, que rompre avec l'une était se mettre en guerre avec l'autre? Alexandre jugeait l'idée bonne et promettait de s'en inspirer; il écrirait dans ce sens au prince Kourakine, son ambassadeur à Vienne: «Je parle à l'Autriche, disait-il quelques jours plus tard, un langage ferme; je lui fais entendre que j'ai des engagements avec vous auxquels je tiens par-dessus tout, et que, s'ils ne se mettent pas d'eux-mêmes à la raison, ils y seront forcés 487.»
Voici maintenant l'envers de ces fortes déclarations: c'est le texte même des lettres adressées à Kourakine. L'avertissement s'y fait timide, enveloppé: «Nul, écrit Alexandre le 10 juillet, n'est meilleur juge des intérêts de l'Autriche que le cabinet de Vienne. Mais l'empereur François connaît ma franchise, il a paru l'estimer. Je ne dissimulerai donc pas que je crains que ces grandes mesures, au lieu de conserver l'harmonie, pourraient l'altérer. La réserve va succéder à la confiance, le soupçon produira des explications, et ces explications conduiront à la guerre, qu'on a tant d'intérêt d'éviter.
L'armement est fait; il a réveillé l'attention. Il ne reste à souhaiter que le cabinet de Vienne, marchant dans les principes de sa propre sagesse, écarte et atténue tout ce que cette mesure peut produire d'inimitié, et qu'il dirige sa sollicitude à conserver la paix dont il a recueilli le fruit. Représentez-lui que je le désire avec ardeur. La paix de Tilsit, que j'ai contractée, ne peut-elle avoir ses engagements 488?» Et le Tsar recommande à Kourakine de placer cette remarque «avec discrétion».
Caulaincourt avait insisté pour que le prince eût ordre de se déclarer prêt à prendre ses passeports au premier signe manifeste d'hostilité contre la France; on se borna à faire prévoir aux Autrichiens le remplacement de l'ambassadeur par un simple ministre. Le 5 septembre, Alexandre éprouvait le besoin de leur adresser un second avis: il excusait leurs craintes, compatissait à leurs embarras, leur parlait le langage ordinaire de la coalition, tout imprégné de défiance envers l'Empereur, mais s'attachait à démontrer l'inopportunité et le danger d'une action immédiate, sans défendre de réserver l'avenir: «Les affaires en Espagne allant mal, écrivait-il à Kourakine, n'est-il pas permis de supposer que Napoléon serait charmé de les ajourner quelque temps et de tomber avec toutes ses forces sur l'Autriche, et anéantir une des deux seules puissances qui peuvent encore lui donner ombrage en Europe? Le parti le plus sage pour l'Autriche me paraîtrait donc de rester spectateur tranquille de la lutte que Napoléon a à soutenir en Espagne. Il sera toujours temps de prendre ensuite le parti que les circonstances suggéreront alors. En suivant cette conduite, l'Autriche m'éviterait la pénible nécessité de prendre fait et cause contre elle, car je n'y suis tenu qu'autant qu'elle attaquera 489.» Cette fois, Alexandre énonçait ses engagements avec plus de clarté, mais leur attribuait une portée restrictive et montrait combien il lui en coûterait de les tenir. Dans l'affaire de la reconnaissance des nouveaux rois, s'il ne nous refusa pas son concours diplomatique, il l'enveloppa des mêmes réticences.
Tout incertain qu'il fût, le langage de la Russie fit d'abord impression à Vienne. Dans cette capitale, où l'on avait peine à se familiariser avec l'idée d'une entente sérieuse entre Alexandre et Napoléon, en apprenant que l'on ne pourrait en aucun cas compter sur le premier, qu'on risquait même de le rencontrer devant soi, on fut surpris, décontenancé 490. Sans doute, le choc ne fut que momentané; il ne fit pas reculer sensiblement l'Autriche, ne la détermina pas à reconnaître tout de suite les nouveaux rois, mais prolongea ses hésitations: le contre-coup des événements d'Espagne ne produisit point l'explosion redoutée. L'action de la Russie s'était exercée en somme dans un sens pacifique et contribuait à ajourner la guerre continentale. Par contre, si l'Empereur avait pu croire que son allié, tout entier au désir de prévenir de nouvelles complications en Europe, se laisserait distraire de la Turquie, cette illusion fut de courte durée. Loin de s'apaiser, les convoitises d'Alexandre prenaient une intensité nouvelle; c'est qu'en effet, parallèlement à la guerre d'Espagne, la crise d'Orient se continuait, développant ses péripéties: à l'heure même où s'effondrait la domination française au delà des Pyrénées, un de ces changements à vue si fréquents sur la scène mouvante et compliquée de l'Orient venait réclamer plus vivement l'attention des deux empereurs, semblait justifier et même commander leur intervention.
Le sultan Mustapha IV, faible et pusillanime, n'avait pas su se soustraire à l'humiliante tutelle des soldats révoltés qui l'avaient placé sur le trône. À Constantinople, ce n'était même plus la milice tout entière qui faisait la loi, c'en était la partie la plus indisciplinée et la plus turbulente, les yamacks ou gardiens de batteries, ramassis d'aventuriers, brigands plus que soldats; retranchés dans les châteaux du Bosphore, ils tenaient Constantinople sous le joug, faisaient et défaisaient les ministres, remaniaient et bouleversaient continuellement le conseil du souverain. Cette anarchie allait provoquer une réaction des provinces contre la capitale, un effort tenté de l'extérieur pour rétablir dans Constantinople une autorité capable de diriger et de réformer l'empire.
Le pacha de Roustchouk, Mustapha-Baïractar, avait dans sa main quatre mille hommes résolus; à leur tête, il conçoit le projet de délivrer et de restaurer Sélim III, captif dans le Sérail. Il quitte sa position du Danube et se dirige vers Constantinople, où il va, dit-il, replacer l'étendard du Prophète, porté au camp l'année précédente. Devant le signe révéré, les barrières s'abaissent, les villes s'ouvrent, les armes s'inclinent, les fronts se courbent. Près d'arriver sur le Bosphore, Baïractar s'y fait précéder par une poignée d'Albanais résolus qui vont surprendre et poignarder dans son harem le chef des yamacks: ainsi décapitée, cette milice se dissout d'elle-même. Baïractar est aux portes de la capitale; sans se laisser désarmer par les flatteries du Sultan, il pénètre dans la ville avec un millier d'hommes armés et pousse droit au Sérail. Toutefois, avant de violer le sanctuaire, il hésite un instant, parlemente, et laisse s'accomplir derrière les murs du palais une sombre tragédie. Lorsque les arrivants forcent enfin l'entrée de la seconde cour, le premier objet qui frappe leur vue est le cadavre de Sélim; en tuant ce prince, Mustapha IV a pensé se rendre lui-même invulnérable et a cru qu'on n'oserait le renverser du trône, faute d'un remplaçant à lui donner.
Cet espoir est vain, car la lignée d'Othman n'a pas péri tout entière. Parcourant le palais, les soldats de Baïractar découvrent, blotti sous des nattes, le jeune prince Mahmoud; ils se prosternent à ses pieds et l'acclament empereur, après avoir emprisonné Mustapha; leur chef est nommé grand vizir et espère régner sous le nom du nouveau padischah. Mais son gouvernement ne sera qu'une lutte; odieux aux janissaires, qui détestent en lui le continuateur de Sélim, suspect aux ulémas, qui combattent tout projet de réforme, révoltant le peuple par son orgueil et son impitoyable rigueur, Baïractar voit se conjurer contre lui tous les partis qui s'agitent dans la capitale, et déjà l'on peut prévoir que ce maître d'un jour, élevé par la violence, succombera sous les coups d'une nouvelle sédition. Ces crises de plus en plus rapprochées, ces convulsions périodiques où s'épuise le gouvernement ottoman, le menacent d'une totale dissolution: il semble que la Turquie, réalisant la prophétie de Roumiantsof, va devancer l'arrêt de mort suspendu sur sa tête et périr de ses propres fureurs 491.
Les mouvements désordonnés de la capitale se répercutaient aux frontières. Sur le Danube, tout était confusion et tumulte. Bien que Baïractar parût personnellement enclin à la paix, l'armée, cédant à une ardeur indisciplinée, poussait des pointes au delà du Danube, faisait mine d'attaquer les Russes, toujours immobiles dans leurs cantonnements: on croyait savoir à Pétersbourg que les hostilités étaient reprises contre les Serbes, protégés du Tsar et compris dans l'armistice. Se laisserait-on ainsi assaillir ou au moins insulter impunément? Lorsque Alexandre s'était implicitement engagé à ne reprendre la lutte qu'après s'être entendu avec nous, il avait toujours excepté le cas où l'attitude des Turcs ferait craindre une attaque. Cette circonstance se produisant, on allait être obligé d'agir, si l'accord entre les deux empereurs ne se réalisait pas à bref délai. Le cabinet russe prit argument de cette situation pour réclamer plus impérieusement la solution promise depuis six mois et toujours attendue. Roumiantsof communiqua lui-même au duc de Vicence les nouvelles de Constantinople et du Danube, en fit ressortir la gravité, et Alexandre donna bientôt aux paroles de son ministre une sanction éclatante. Usant de la latitude que lui avait laissée Napoléon, il fixa de lui-même la date précise de l'entrevue, fit savoir à Caulaincourt qu'il serait le 27 septembre à Erfurt, viendrait y chercher la réponse définitive de l'Empereur: «Je serai exact au rendez-vous», dit-il à l'officier français chargé de porter cet avis 492.
Pendant les semaines qui précédèrent l'entrevue, Alexandre ne se borna plus à combler Caulaincourt de prévenances et de caresses: il l'en accabla. Établi à Kamennoï-Ostrof, il voulut que l'ambassadeur choisît une résidence d'été à côté de la sienne, afin que ce voisinage multipliât les occasions de se voir et de s'entretenir. En août, la cour étant allée passer quelques jours à Péterhof, il fallut que l'ambassadeur fût du séjour; on l'installa avec sa suite dans l'un des pavillons semés dans le parc du Versailles moscovite, et durant tout le voyage il fut le commensal assidu de l'empereur. Le jour de la fête de la Tsarine douairière, après le souper, quand la famille impériale fit à travers les jardins illuminés sa promenade traditionnelle, Caulaincourt était dans la voiture qui suivait immédiatement celle des souverains, avec les ducs d'Oldenbourg et de Weimar, placé sur le même rang que ces hôtes princiers de la Russie. En toute circonstance, Alexandre lui assignait une place à part, au-dessus du corps diplomatique, et voyant arriver le moment décisif, s'efforçait une dernière fois de flatter l'orgueil de Napoléon et de mériter sa gratitude 493.
À la même époque, Napoléon, revenu à Paris, invitait l'ambassadeur Tolstoï à l'une de ses chasses, faveur toujours rare et enviée. Sans connaître encore la date de l'entrevue, il la sentait prochaine; il voulait, de son côté, préparer l'esprit d'Alexandre, le placer à l'avance sous une impression favorable; il comptait donc faire entendre à Tolstoï des paroles qui, communiquées à Pétersbourg, y produiraient l'espoir et la confiance.
Pour aller au rendez-vous de chasse, indiqué près de Saint-Germain, il avait pris dans sa calèche l'ambassadeur russe avec ses deux autres invités, le prince Guillaume de Prusse et le maréchal Berthier: le prince était à ses côtés, le maréchal et l'ambassadeur sur le devant. Pendant le trajet, Napoléon se mit à vanter les qualités de l'empereur Alexandre, parla de l'amitié qu'il lui avait vouée, fit valoir les avantages que la Russie avait déjà retirés de l'alliance et ceux qu'elle allait en recueillir. Mais ses paroles se dépensaient en pure perte, Tolstoï paraissant peu soucieux de les relever et d'en provoquer d'autres: le visage de l'ambassadeur, sévère, impénétrable, n'exprimait qu'une froideur respectueuse et un parti pris de défiance. À la fin, pour le dérider, l'Empereur se mit à le plaisanter sur ses terreurs, sur les bruits sinistres dont il s'était fait l'écho. L'événement n'en faisait-il pas justice? Au lieu d'une brouille entre la France et la Russie, on allait assister à l'imposante consécration de leur accord. S'animant peu à peu, il laissa échapper des paroles que l'avenir devait rendre remarquables et auxquelles lui-même se chargerait de donner un fatal démenti. Pourquoi le soupçonner, disait-il, de vouloir faire la guerre à la Russie? Qu'irait-il chercher chez elle? Le supposait-on assez insensé pour s'aventurer dans ses déserts? Une telle entreprise ne serait-elle pas en contradiction avec la nature des choses, avec le passé? «L'histoire ne fournit pas d'exemple que les peuples du Midi aient envahi le Nord; ce sont les peuples du Nord qui inondèrent le Midi.» Puis, contemplant la campagne ensoleillée, le ciel pur, la beauté calme et sereine de l'été finissant, jouissant de cet éclat et de cette douceur: «Ah bah! dit-il, il fait trop froid chez vous. Qui voudra de votre neige, tandis que vous pouvez désirer notre beau climat?» D'un ton rogue, Tolstoï répliqua que le présent n'offrait point d'analogie avec les temps dont parlait Sa Majesté; aussi peu aimable pour ses compatriotes que pour nous-mêmes, il observa que, «le Nord étant presque aussi corrompu que la France, celle-ci n'avait rien à craindre de lui». Mais retrouvant presque aussitôt son orgueil de Russe: «Pour moi, ajouta-t-il, je préfère ma neige au beau climat de France 494.» S'il fit de cet entretien l'objet d'un rapport à son gouvernement, ce fut pour le mettre en garde contre de perfides avances, pour le supplier de renoncer à un système de condescendance que le caractère de Napoléon rendait, selon lui, inutile et périlleux.