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Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 19: I
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About This Book

The author traces the unraveling of an uneasy alliance between two imperial courts after their summit, contrasting one ruler's appetite for decisive military campaigns to enforce a lasting peace with the other's preference for cautious, reformist restraint and diplomatic accommodation. The narrative follows envoy reports, court conversations, and salon opinion as Spanish resistance and Austrian mobilization complicate plans, and shows how differing strategic aims, personal influences at each court, and misreadings of allies' intentions turned a formal accord into a fragile, contested partnership.



CHAPITRE III

LA COOPÉRATION RUSSE


Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg: exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram.


I

En se jetant sur la Bavière avec toutes ses forces, l'archiduc Charles avait espéré saisir notre armée en flagrant délit de formation et lui infliger un désastre. Conçu avec audace, ce plan fut exécuté avec timidité: la présence seule de l'Empereur, dès qu'elle était connue, déconcertait et paralysait ses adversaires, en leur faisant craindre à tout moment quelque accablante surprise. En face d'envahisseurs qui hésitent et tâtonnent, bien servi lui-même par le sang-froid et l'intelligence de ses lieutenants, Napoléon réussit à opérer sa concentration sous le feu de l'ennemi; ce résultat obtenu, il frappe sur la ligne autrichienne un premier coup, qui la rompt et la brise. Il sépare le centre de la gauche, repousse cette dernière à Abensberg, à Landshut, la rejette sur Augsbourg et l'Inn; se retournant alors contre la masse principale, où se tient l'archiduc Charles, il l'enferme entre Davoust et Lannes, la serre dans cet étau, lui tue ou lui prend vingt mille hommes à Eckmühl, la poursuit dans Ratisbonne et ne lui laisse d'autre refuge que les montagnes de la Bohême. Il s'assure ainsi la rive droite du Danube, enlève aux ennemis leur base d'opérations, les écarte violemment de la route de Vienne, s'y jette à leur place, et cette bataille de cinq jours, commencée pour repousser une attaque, se termine par une foudroyante offensive. Vainement les corps autrichiens s'efforcent-ils, par de longs détours, de se rejoindre et de nous précéder en avant de Vienne, ils sont partout prévenus et interceptés; l'un d'eux arrive à temps pour nous disputer le passage de la Traun, il est à demi détruit dans l'affreux combat d'Ebersberg, et la capitale des Habsbourg, isolée, enveloppée, canonnée, n'a plus qu'à succomber et à recevoir son vainqueur. Sans doute, la querelle n'est pas définitivement tranchée. Sur la rive gauche du Danube, en arrière de Vienne, l'armée du prince Charles se rallie et reprend sa cohésion; en Tyrol, en Italie, en Pologne, sur tous les points où Napoléon ne commande pas en personne, les Autrichiens ont gagné du terrain et remporté des succès; la Prusse s'agite, une partie de ses troupes déserte pour se mettre spontanément en campagne, se former en bandes d'insurgés et commencer la guerre de partisans; un soulèvement général de l'Allemagne reste à craindre. Néanmoins, établi au centre de la monarchie autrichienne, Napoléon presse et étreint son principal adversaire, sans l'avoir mis hors de combat, et contient tous les autres. Le 18 mai, un mois après l'ouverture des hostilités, il couche à Schœnbrunn. À la même date, les Russes n'avaient pas encore dépassé leur frontière.

Dans les jours qui avaient précédé la crise, Alexandre s'était résigné à masser, en face de la Galicie, une armée entière: quatre divisions au complet, plus une réserve d'infanterie et de cavalerie; le tout composait une force d'environ soixante mille hommes, sous le commandement du prince Serge Galitsyne 99. Caulaincourt avait vivement insisté pour que ce général reçût d'avance l'ordre d'entrer en Galicie dès que les Autrichiens auraient commencé leurs opérations dans le Nord et mis le pied sur le territoire varsovien. En prenant cette précaution, on ne perdrait point de temps, et l'action de nos alliés répondrait coup pour coup à celle de nos adversaires. À plusieurs reprises, Alexandre avait paru promettre vaguement ce qu'on sollicitait de lui. À la fin, pressé plus vivement, il dit à l'ambassadeur: «Le prince n'a pas l'ordre que vous demandez. Nos généraux ne sont pas des hommes auxquels on puisse se fier pour une détermination de cette nature. Ils se serviraient de cette latitude pour faire trop ou peut-être rien du tout. Je serai prévenu de Dresde ou de Berlin, et mon courrier partira immédiatement après que je saurai que les Autrichiens ont passé leur frontière.»--«Puis-je mander à l'Empereur, reprenait Caulaincourt, que l'armée marchera sur Olmütz?»--«Elle marchera dans la direction d'Olmütz 100», répondait alors le Tsar, usant d'une distinction subtile. Au reste, à l'entendre, cette armée était prête, munie de tous ses moyens, en état d'agir sous vingt-quatre heures.

Note 99: (retour) Dans l'armée russe, la division constituait l'unité stratégique par excellence et comprenait un effectif sensiblement supérieur à celui qui figurait chez nous sous la même dénomination.
Note 100: (retour) Rapport de Caulaincourt du 16 avril 1809.

Lorsqu'il sut enfin que l'archiduc Ferdinand avait envahi le grand-duché avec cinquante mille hommes, son langage changea: il parla de quinze jours pour que la Russie pût entrer en campagne, et bientôt les prétextes d'ajournement de se succéder, variant à l'infini, spécieux ou étranges. C'étaient la saison mauvaise, le dégel tardif, les pluies persistantes qui retenaient les troupes dans leurs camps; le débordement des rivières contrariait leurs premières marches; le prince Galitsyne n'avait pas eu le temps de rejoindre son quartier général; on avait dû lui laisser quelque délai et s'incliner devant un motif respectable: il mariait son fils. Au surplus, ajoutait Alexandre, il fallait compter avec les mœurs, les habitudes du pays; rien ne se fait vite en Russie; tout y est lent, compliqué, pénible; quoi d'étonnant si cette pesante machine éprouve quelque difficulté à se mettre en mouvement, si ses allures incertaines contrastent avec la rapidité foudroyante des opérations qui se mènent en Allemagne?

À défaut de services effectifs, Alexandre nous payait en paroles. Il envoya ses vœux tout d'abord, puis ses félicitations enthousiastes. Au début des hostilités, il avait paru attendre avec une impatience anxieuse les nouvelles du Danube; il lui tardait de savoir l'Empereur sur les lieux, «son génie valant des armées 101». Après Abensberg et Eckmühl, il éclata en transports d'admiration pour les belles opérations qui avaient valu de tels résultats. Que n'était-il aux côtés de Napoléon, partageant ses dangers et sa gloire! Au moins voulait-il avoir près de l'Empereur en campagne des représentants spéciaux et que l'uniforme russe parût dans l'état-major français, comme le témoignage irrécusable de l'alliance. Il fit partir coup sur coup pour notre quartier général deux de ses aides de camp, les colonels Tchernitchef et Gorgoli, chargés de compliments et de lettres flatteuses.

Note 101: (retour) Rapport de Caulaincourt du 29 avril.

Il prétendait envier à ses propres messagers la faveur qu'il leur accordait, celle de contempler le grand capitaine dans l'activité de son génie guerrier et de s'instruire à son école: «quelle plus belle occasion pour un militaire 102?» Ayant appris qu'un officier russe en séjour à Paris, invité par Napoléon à suivre la campagne, s'était dérobé à ce périlleux honneur: «Le sang me bouillait en lisant cela, disait-il à Caulaincourt. Il ne faut pas en avoir dans les veines pour s'être conduit ainsi. Il s'en faut de peu de chose que je ne lui interdise de porter l'uniforme. Si je pouvais sans inconvénient quitter Pétersbourg pour deux mois, je serais déjà où il n'a pas voulu aller. Il y a des gens qui ne sentent rien 103.» Toutefois, Caulaincourt ayant hasardé que les armées française et russe étaient destinées à se rapprocher, et qu'à ce moment l'empereur Alexandre pourrait peut-être rejoindre la sienne, cette observation coupa court aux épanchements du monarque: «il sourit comme à une chose qui pouvait être dans sa pensée, mais ne répondit rien de positif 104

Note 103: (retour) Rapport n° 33, mai 1809.
Note 104: (retour) Rapport du 4 mai.

Pour le déterminer au moins à agir par ses troupes, notre ambassadeur invoquait toujours les engagements pris, la parole donnée; il montrait l'honneur du Tsar intéressé à ne point laisser Napoléon supporter seul le premier choc des ennemis. Lorsqu'il eut épuisé ses arguments ordinaires, il en trouva d'autres, neufs et inattendus; il présenta sous une forme originale la situation de l'Europe et les devoirs qui en résultaient pour l'autocrate de Russie.

Suivant lui, à y regarder de près, la guerre qui s'engageait n'était que la continuation de la lutte ouverte depuis dix-sept ans entre les principes d'ordre, de conservation sociale, et les passions subversives, avec cette différence que les rôles étaient totalement intervertis et que Napoléon se faisait le défenseur de tous les gouvernements contre l'Autriche passée corps et âme à la révolution. Par haine et par ambition, cette puissance avait repris les errements si fort reprochés à la France en 1792 et versé dans le jacobinisme. En voulait-on la preuve, on n'avait qu'à lire ses manifestes au peuple allemand et aux Tyroliens, ses appels incendiaires, à considérer ses efforts pour s'entourer d'insurrections, pour propager le feu de la révolte. D'ailleurs, ne conspire-t-elle pas de longue date avec les factieux de tous pays, en favorisant dans toutes les cours, à celle de Russie notamment, les menées de l'opposition mondaine? À cette heure, les pires révolutionnaires ne sont plus dans la rue, ils sont dans les salons; ce sont ces esprits chagrins, mécontents, qui lèvent la tête contre l'ordre légalement établi, prétendent ressusciter un passé à jamais aboli et s'obstinent à poursuivre leur chimère au prix des plus violents déchirements. En faisant alliance avec eux, la cour de Vienne sape tous les pouvoirs existants et ne tend à rien moins qu'à une perturbation générale.

«Je fis sentir à Sa Majesté, écrivait Caulaincourt à Napoléon, que l'Autriche s'était servie des mêmes moyens que les gens qui avaient fait la Révolution en France; que si ses projets eussent réussi, non seulement elle n'aurait pu maîtriser les événements après avoir rompu tous les liens qui attachent le peuple au souverain, mais qu'elle en aurait été aussi la victime; que la marche qu'elle avait suivie faisait de cette affaire la querelle de tous les souverains, qui auraient été menacés des mêmes dangers. Je parlai à l'Empereur des salons, des propos, de l'influence qu'ils avaient eue à Vienne, de celle qu'ils pouvaient avoir ailleurs, si ce nouvel exemple de leurs terribles conséquences ne décidait pas à les comprimer. Je dis à Sa Majesté que l'exaspération d'une partie des salons n'était pas dirigée contre la France ou son souverain, mais contre celui qui le premier avait comprimé la licence du siècle, l'effervescence de toutes les têtes, et arrêté le torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l'ordre social, en prenant dans chaque pays les couleurs de l'esprit d'opposition et de censure; qu'il n'y avait plus rien de sacré nulle part depuis que les idées américaines et anglaises avaient tourné toutes les têtes; que tous les petits-maîtres russes, allemands ou français se croyaient le droit de juger les souverains et leur gouvernement comme la Chambre des communes avait jugé le duc d'York et Mlle Clarke 105; que M. de Stadion attaquant l'autorité souveraine, l'ordre social en Allemagne, et disant à la France que c'était à l'empereur Napoléon seulement que l'empereur François faisait la guerre, me paraissait aussi jacobin que l'avait été Marat; que le moindre des maux qui pût résulter du système mis en avant par l'Autriche, eût été la même anarchie que pendant la guerre de Trente ans, s'il n'en eût résulté le régime révolutionnaire; que ces prétendus gens bien pensants de Pétersbourg, de Paris, comme de Vienne, n'étaient autre chose que des anarchistes comme ceux de 93, qu'il n'y avait de différence que dans le costume; que ceux de 1809, habillés en prétendus royalistes, n'en attaquaient pas moins l'ordre social, les uns en affichant partout en Allemagne les mots d'indépendance et de liberté germaniques, et les autres en blâmant toujours le souverain et frondant toutes les opérations du gouvernement; enfin, que cette secte se prononçait avec plus de violence contre Votre Majesté que contre les autres souverains, parce qu'Elle avait vu la première où tendaient ses efforts et comprimé fortement tous les anarchistes, royalistes ou jacobins; qu'on ne devait pas plus de ménagements au gouvernement qui avait préconisé ce système désorganisateur et révolutionnaire qu'on en avait eu pour les fous qui avaient guillotiné pour établir leur rêve 106

Note 105: (retour) Allusion au scandale retentissant qui venait d'éclater à Londres. Le duc d'York, commandant en chef de l'armée anglaise, était accusé d'avoir conféré des grades à la sollicitation de Mme Clarke, avec laquelle il vivait et qui vendait son appui à prix d'argent: la Chambre des communes procédait à une enquête.
Note 106: (retour) Rapport n° 33, mai 1809.

Lorsque Caulaincourt eut amplement développé ces idées, le Tsar prit la parole et abonda dans le même sens. Il convint «que tant de gens n'élevaient la voix contre l'empereur Napoléon que parce qu'il avait comprimé l'anarchie et mis un frein à la licence 107»; après deux heures de conversation, on se sépara parfaitement d'accord, sans que cette communauté de vues dût avancer d'un instant les premières opérations de l'armée. Alexandre, il est vrai, affectait de se montrer irrité tout le premier de ces retards; il s'emportait contre l'apathie des chefs; mais, ajoutait-il, où était le remède? La Finlande, la Turquie, occupaient tout ce qu'il avait d'officiers actifs et déterminés; pour commander contre l'Autriche, il avait dû recourir à un vieux général, survivant de l'autre siècle, débris des guerres antiques. Le prince Galitsyne faisait campagne à la mode d'autrefois, en prenant son temps, avec une lenteur méthodique, sans se douter que les préceptes et les exemples de Napoléon avaient renouvelé l'art de vaincre, et Alexandre répétait d'un ton désolé, mais avec une apparence de sincérité parfaite: «C'est cette vieille routine de la guerre de Sept ans... Ne le pressons pas, ajoutait-il en parlant de Galitsyne, nous lui ferions faire des sottises 108.» Au reste, il n'admettait pas que la droiture de ses généraux, non plus que la sienne, pût être mise en doute: «C'est apathie et point mauvaise volonté 109.» Et Roumiantsof venait dire à Caulaincourt, d'un air entendu: «Nous sommes lents, mais nous marchons droit 110.» En fait, on ne marchait point du tout, et pour cause; l'ordre d'entrer en Galicie, promis le 27 avril «pour le soir même 111», n'était pas encore parti de Pétersbourg le 15 mai 112; c'était plus qu'un manque trop réel d'entrain parmi les généraux et les officiers, c'était un défaut d'intention chez le souverain qui tenait l'armée immobile et paralysée.

Note 108: (retour) Rapport n° 39, juin 1809.
Note 109: (retour) Rapport du 5 juin.
Note 112: (retour) Archives de Saint-Pétersbourg.

Cette inertie voulue, conforme aux assurances données à l'Autriche, était plus qu'une infraction à la foi jurée; c'était la faute la plus lourde que la Russie pût commettre, à ne considérer que ses intérêts propres. Aussi bien, ce qu'elle redoutait avec raison de la guerre actuelle, c'était que cette crise ne déterminât ou ne préparât le rétablissement de la Pologne, par la réunion de la Galicie au duché de Varsovie. À la nouvelle de nos triomphes, la Galicie, province polonaise, attribuée à l'Autriche dans les partages, sentirait renaître en elle l'esprit d'indépendance et de nationalité; elle s'insurgerait, pour peu qu'on lui en laissât le temps et la faculté; elle tendrait les bras à ses frères du grand-duché, les accueillerait, les appellerait sur son territoire; la jonction de ces deux parties d'un peuple divisé se ferait d'un élan spontané, à la faveur de la lutte, et Napoléon vainqueur, trouvant un État déjà reconstitué, n'aurait plus qu'à consacrer le fait accompli: il aurait moins à recréer qu'à reconnaître la Pologne. Le danger était réel pour la Russie, mais il dépendait d'elle de le conjurer en prenant l'initiative d'une intervention en Galicie, en y faisant acte de présence et d'autorité, et les circonstances, la configuration des lieux, la manière dont s'engageaient les hostilités dans le Nord, lui facilitaient singulièrement cette tâche.

La Galicie autrichienne, plus étendue à cette époque qu'elle ne l'est aujourd'hui, occupant les deux rives de la Vistule, bordait la frontière de Russie sur une longueur de cent cinquante lieues. Entre les deux pays, point de forteresses, point de rivières, aucun obstacle qui pût arrêter les troupes impériales. De plus, en débouchant de la Galicie pour se porter contre le grand-duché, situé au nord et à l'ouest de cette province, l'archiduc Ferdinand avait dû en retirer la meilleure partie de ses troupes; il l'avait abandonnée à elle-même, n'y laissant que des détachements isolés et de rares garnisons; en fait, il la livrait aux Russes, auxquels il tournait le dos pour marcher sur Varsovie. Le prince Galitsyne n'avait qu'à avancer pour occuper la Galicie sans coup férir, pour prendre ensuite l'armée de l'archiduc en flanc ou à revers, pour lui faire payer cher son audace et, tout en rendant un service signalé à la cause commune, assurer la sécurité de la Russie contre les risques de l'avenir. Entré le premier en Galicie, avant que les troupes du grand-duché, obligées d'abord à la défensive, aient eu le temps d'y pénétrer, il s'en saisirait au nom du Tsar; il serait libre d'y comprimer toute manifestation de l'esprit polonais, de confier la province à la garde jalouse de ses troupes et de la placer sous séquestre. S'étant nantie par provision et ayant mis la main sur l'objet du litige, la Russie pourrait, au moment de la paix, en régler l'attribution définitive, disposer de sa conquête, la restituer aux Autrichiens ou se la faire adjuger en toute propriété. Agir vite, sans hésitation, était donc pour elle non seulement le parti le plus conforme à ses engagements, mais le moins compromettant et le plus sur, et de sa part cette loyauté serait prudence. Au contraire, en retenant indéfiniment ses troupes sur sa frontière, elle s'interdisait de peser sur les destinées ultérieures de la Galicie; elle laissait le champ libre aux Polonais pour l'y devancer, leur permettait de chercher dans le soulèvement de cette province une diversion à l'attaque autrichienne, et s'effaçant devant des alliés dont elle suspectait à bon droit les intentions, leur abandonnait maladroitement le premier rôle.

Les conséquences de sa conduite, faciles à prévoir, ne se firent pas attendre. Surpris par l'irruption de l'armée autrichienne, qui s'avançait sur Varsovie par la rive droite de la Vistule, Poniatowski rétrograda tout d'abord. Après avoir sauvé l'honneur de ses armes dans un combat inégal, à Racsyn, il abandonna le siège du gouvernement, laissa l'archiduc entrer dans Varsovie consternée et passa avec toutes ses forces sur la rive gauche, derrière Praga, cette tête de pont qui dominait le fleuve et interdisait le passage. En choisissant cette direction pour sa retraite, il se laissait couper de l'Allemagne et de ses alliés saxons, mais il se maintenait en plein pays polonais et demeurait en contact avec les parties de la Galicie situées à l'est de la Vistule, à proximité du grand-duché. Il se gardait le moyen, tandis que l'ennemi occuperait la capitale et pousserait sa pointe au Nord, de se détourner brusquement vers le Sud, de prendre l'offensive en Galicie, de porter la guerre sur le territoire autrichien et de dégager Varsovie sous les murs de Lemberg et de Cracovie. Avant même que cette résolution hardie lui fût suggérée par le prince major général, au nom de l'Empereur, il l'adopta de son propre mouvement 113. On vit alors un spectacle étrange: les deux adversaires se tournant le dos et marchant en sens inverse; l'archiduc Ferdinand, renonçant à forcer le passage de la Vistule, se met à la descendre par la rive gauche, pousse ses partis jusqu'à Thorn et menace Dantzick; en même temps, Poniatowski remonte le fleuve par la rive droite pour se jeter en Galicie.

Note 113: (retour) Soltyk, Relation des opérations de l'armée aux ordres du prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de 1809. Paris 1841, 1 vol., p. 202-203.

Il y entra dans les premiers jours de mai; la population se leva à son approche et vint à lui. Les chefs de la noblesse, les grands propriétaires, donnèrent le signal; ils étaient nombreux dans le pays, puissants, et la Pologne, que ses ennemis avaient cru détruire à jamais en la frappant trois fois, survivait dans leurs cœurs. Ils en conservaient pieusement le culte et le souvenir, au fond des habitations seigneuriales où ils abritaient leur deuil; au centre de son domaine de Pulawi, grand comme une ville, la princesse Czartoryska avait réuni dans un édifice spécial les reliques des rois et des héros polonais, dédié ce temple ou plutôt ce mausolée à la patrie perdue 114. À la vue de Poniatowski, l'espoir, la confiance renaquirent, et la Pologne se reconnut dans ce héros chevaleresque, galant et aventureux comme elle, qui aimait la gloire et les plaisirs, qui passait au bruit des fanfares, dans le cliquetis des armes, en tête d'un état-major empanaché. Les nobles le recevaient à la tête de leurs vassaux en armes, régiments tout formés; les femmes lui préparaient des ovations et des fêtes; partout où il faisait halte, il y avait revue le matin, bal le soir. Des châteaux, le mouvement se propagea dans les autres parties du pays. À tout instant, les rangs de l'armée s'ouvraient pour recevoir des volontaires; elle vit arriver jusqu'à des vieillards, survivants des guerres d'indépendance, qui demandaient à venger leurs compagnons et à tuer des Autrichiens. Surprises et déconcertées, les autorités, les garnisons impériales se retiraient ou se rendaient; d'ailleurs, recrutées en partie dans le pays, elles renfermaient en elles-mêmes la défection et la révolte. Après la capitulation de Sandomir, la garnison autrichienne défilait devant les vainqueurs; les soldats galiciens qui figuraient dans son effectif n'eurent pas plus tôt aperçu les uniformes polonais, les drapeaux surmontés de l'aigle blanche, qu'ils rompirent les rangs et, rebelles à la voix de leurs officiers, coururent se placer sous les enseignes chéries 115. Nulle part la résistance ne fut sérieuse; les troupes du duché entraient le 9 mai à Lublin, le 20 à Zamosc, le 23 à Lemberg.

Note 115: (retour) Soltyk, 224-225.

Arrivé dans cette ville, Poniatowski essaya de régulariser le mouvement et d'ordonner les forces qui se levaient en tumulte. Un gouvernement provisoire fut institué pour la Galicie, des milices organisées et équipées. En même temps, pour animer davantage ceux qu'il appelait aux armes, Poniatowski flattait leurs espérances patriotiques; sans annoncer positivement leur réunion au grand-duché, il les exhortait à tout attendre de l'avenir et à se confier en Napoléon; une proclamation lancée au nom du roi de Saxe leur parlait des «destinées que leur préparaient leur propre courage et la protection du héros victorieux»; des libelles répandus à profusion, des articles de journaux, des ordres du jour répétaient ce langage, et ces ardentes paroles, jetées à des populations surexcitées par la lutte, ivres d'enthousiasme, étaient interprétées par elles comme la promesse de leur rendre une patrie 116.

Note 116: (retour) Id., 136-267, Correspondance de M. Serra, résident de France à Varsovie, et de M. de Bourgoing, ministre à Dresde. Archives des Affaires étrangères.

Le bruit de cette effervescence arriva promptement à Pétersbourg; il y répandit un trouble et un effroi inexprimables. Le péril tant redouté, vaguement aperçu jusqu'alors à travers les brumes de l'avenir, se rapprochait, se précisait; le fantôme devenait réalité, et au contact de la Pologne reprenant forme et figure, la Russie se sentit atteinte dans ses intérêts essentiels, menacée dans son intégrité, inquiétée dans la possession des provinces que les trois partages lui avaient successivement attribuées.

Il faut convenir que des faits regrettables, caractéristiques, justifiaient ces appréhensions. L'agitation ne s'arrêtait pas aux limites de la Galicie; elle passait la frontière moscovite; en Volhynie et en Podolie, une fermentation dangereuse commençait. En certains districts, le pays se dépeuplait de jeunes gens: tous émigraient en terre libre, allaient s'enrôler sous les drapeaux de Poniatowski, et la surveillance des autorités, les rigueurs annoncées, ne réussissaient pas à empêcher cet exode. À Kaminietz, l'entraînement fut tel que les employés de l'administration, Polonais de race et de cœur, disparurent en masse, laissant les bureaux déserts et les services interrompus 117. Le grand-duché et la Galicie ravissaient au monarque russe ses sujets, ses fonctionnaires, les lui enlevaient par la contagion de l'exemple; cette Pologne extérieure semblait aspirer, attirer à elle celle que la Russie avait absorbée et croyait avoir étouffée dans son sein. On peut juger de l'effet que produisaient à Pétersbourg ces nouvelles, tombant dans un milieu déjà soupçonneux et prévenu. La société en prenait occasion pour attaquer plus vivement la politique d'Alexandre; c'était donc, disait-elle, pour en arriver à de tels résultats que le Tsar avait mis sa main dans celle de l'usurpateur, accepté d'être son auxiliaire et son complice; aujourd'hui, les effets de ce système néfaste se manifestaient au grand jour; le doute n'était plus permis; toute illusion deviendrait criminelle, sacrilège, et il fallait reconnaître que l'alliance française menait en droite ligne, par la restauration de la Pologne, au démembrement de l'empire 118.

Note 118: (retour) Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.

Au milieu de ces cris de haine et de colère, Alexandre restait en apparence impassible et doux; il tâchait d'apaiser plutôt que d'irriter les esprits, et, pour rassurer ses sujets, affectait de ne point partager toutes leurs inquiétudes. Cependant, dès qu'il se retrouvait avec l'ambassadeur de France, son visage, son attitude, ses paroles dénotaient une obsédante préoccupation, la crainte que Napoléon ne méditât et ne préparât une restauration. Si son langage demeurait douloureux plutôt qu'acerbe, celui de Roumiantsof devenait tragique. Élève de Catherine II, contemporain des partages, le vieux ministre s'était habitué à considérer le maintien de cette œuvre comme une nécessité vitale pour la Russie. Quelles que fussent ses sympathies françaises, il n'hésiterait pas de les sacrifier à un intérêt majeur, et solennellement il nous mettait le marché à la main. Il ne cachait pas qu'à ses yeux l'incorporation de la Galicie au duché serait une cause de rupture, que l'empereur Napoléon devait opter entre Pétersbourg et Varsovie: «Je tiens à notre alliance, disait-il à Caulaincourt, j'y tiens beaucoup, vous le savez... J'ai d'ailleurs, je puis le dire, fait mes preuves sur cela... Eh bien! je croirais de mon devoir de dire à l'Empereur mon maître: Soit! renonçons à notre système, sacrifions jusqu'au dernier homme plutôt que de souffrir qu'on augmente ce domaine polonais, car c'est attenter à notre existence 119». Dès à présent, l'Empereur et le ministre, sur des modes divers, se plaignaient de ce qui se passait en Galicie, avec l'approbation ou au moins la tolérance de Napoléon; ils le rendaient responsable de la commotion donnée à ce pays, des appels lancés aux passions locales, et lui reprochaient de laisser se ranimer une question qui deviendrait le dissolvant de l'alliance.

Note 119: (retour) Rapport n° 34 de Caulaincourt, 28 mai 1809.

Avec beaucoup de raison, Caulaincourt répliqua que la Russie devait avant tout s'accuser elle-même; il n'eût tenu qu'à elle, en s'assurant d'abord de la Galicie, de ne point laisser se créer sur ses frontières un foyer de propagande polonaise. Ses retards étaient cause de tout, et même n'était-il plus possible de les attribuer uniquement à la mollesse et à la négligence: la mauvaise volonté des chefs, leur sympathie active pour l'ennemi, venaient de se laisser prendre sur le fait, et Caulaincourt répondit aux récriminations du Tsar en lui fournissant la preuve de cette connivence; c'était une lettre écrite par l'un des généraux russes, le prince Gortchakof, à l'archiduc Ferdinand, et tombée aux mains des Polonais: elle respirait une haine fougueuse contre la France et exprimait ouvertement l'espoir d'une réunion prochaine entre Russes et Autrichiens pour soutenir en commun la bonne cause.

En apprenant la conduite de Gortchakof, Alexandre parut stupéfait; cela l'étonnait d'autant plus, disait-il, que «ce général était un de ceux--les rapports de la poste en faisaient foi--qui écrivaient à Moscou dans le meilleur esprit 120». Au reste, il ferait prompte et exemplaire justice, priverait le coupable de son commandement et le traduirait en conseil de guerre; mais il se montrait profondément surpris, blessé, de ce qu'on voulût conclure d'un tort particulier à une tendance générale, faire remonter au gouvernement russe tout entier la responsabilité d'une faute individuelle. Était-ce là cette confiance qui devait régner entre les alliés de Tilsit et d'Erfurt, présider à tous leurs rapports? Toutefois, si le Tsar s'exprimait avec chaleur, il écartait avec soin de son langage tout ce qui eût pu atteindre et froisser personnellement l'ambassadeur; loin de là, il laissait à ses reproches quelque chose d'onctueux et de caressant; tout en parlant, il se rapprochait de son interlocuteur avec une insistance émue, avec des gestes amicaux, comme s'il eût voulu, en le berçant de paroles flatteuses, en l'enveloppant de cajoleries, endormir sa vigilance; il termina l'entretien par une scène d'attendrissement. Si d'injustes soupçons, assurait-il, l'avaient frappé au cœur, il préférait tout de même que Caulaincourt les lui eût franchement exprimés; c'était sur ce ton qu'on lui devait parler; il aimait à s'expliquer de la sorte avec un homme qui possédait son estime et son affection. «En disant cela, ajoute l'ambassadeur, Sa Majesté daigna m'embrasser 121

Note 120: (retour) Rapport du 28 mai.

Alexandre affirmait d'ailleurs une fois de plus que ses troupes allaient marcher, qu'il avait réitéré l'ordre de passer la frontière, «ne fût-ce qu'avec une patrouille 122»; il sentait que de nouvelles lenteurs n'auraient plus d'excuse, car la guerre de Suède touchait à sa fin, la régence de Stockholm demandait à traiter, et la pacification du Nord, à laquelle Caulaincourt travaillait de son mieux, allait rendre à la Russie une armée de plus. Par malheur, en admettant que le Tsar mît quelque empressement à regagner le temps perdu, il était trop tard pour que son armée pût arrêter l'impulsion donnée aux Polonais et aussi contribuer avec efficacité au succès de nos opérations. À ce moment même, la lutte entre Napoléon et l'Autriche touchait à sa période décisive, et le concours de la Russie nous manquait en ces heures critiques. La fin de mai arrivait; six semaines s'étaient écoulées depuis le premier coup de canon. En cet espace de temps, à supposer que les Russes eussent agi dès le début, avec promptitude et bonne foi, ils eussent pu occuper, traverser la Galicie, disperser ou refouler l'armée du prince Ferdinand, puis, entraînant les Polonais à leur suite, atteindre et dépasser Cracovie, se diriger sur Olmütz et paraître en masse imposante au nord de la Moravie. Or, c'était dans la partie méridionale de cette province, dans la plaine de Marchfeld, derrière le Danube, tout près de Vienne, que l'archiduc Charles faisait front aux Français et avait concentré sa résistance. Si les Russes s'étaient mis en mesure de le prendre à revers, il eût hésité à conserver la position où il s'était établi et retranché pour risquer sa dernière bataille. Craignant d'être saisi entre deux feux, il se fût probablement rejeté sur sa droite ou sur sa gauche, en Bohême ou en Hongrie, laissant la France et la Russie se tendre la main en Moravie et se rencontrer en amies sur le champ de bataille d'Austerlitz: privée de sa dernière base d'opérations, coupée en son milieu, la monarchie autrichienne eût été réduite à capituler et à demander grâce. L'immobilité de Galitsyne se prolongeant, les Polonais étaient trop peu nombreux pour exécuter à eux seuls la diversion attendue; ils avaient pu envahir, soulever une province autrichienne, mais l'armée de Ferdinand, rappelée de Varsovie, suffisait maintenant à les arrêter, à les tenir loin du théâtre principal des opérations. Assuré de ses derrières, certain que les Russes n'arriveraient plus à temps pour tomber dans son dos, l'archiduc Charles put rester sur le Danube, attendre Napoléon en se couvrant de cette barrière et, dans d'immortels combats, disputer la victoire.

Le 21 mai, l'armée française entreprit de franchir le fleuve. Masséna et Lannes avaient passé, avec trois divisions, enlevé Aspern et Essling, lorsqu'une crue subite des eaux rompit les ponts. Assaillis par des forces triples des leurs, les deux maréchaux tinrent jusqu'au soir dans les villages conquis, et nous gardèrent un débouché au delà du fleuve. Le soir et dans la nuit, les ponts furent rétablis, le passage repris. Le lendemain, les desseins de Napoléon s'accomplissaient, lorsque le fleuve se souleva à nouveau, emporta le pont principal, coupa en deux l'armée française. Il ne s'agissait plus de vaincre, mais d'éviter un désastre. Les corps isolés sur la rive gauche eurent à livrer une seconde bataille, avec des munitions presque épuisées; ils la livrèrent à la baïonnette et résistèrent trente heures. Ce ne fut que dans la soirée du lendemain, quand les Autrichiens eurent cessé leurs furieux assauts, que les nôtres se replièrent dans l'île de Lobau, ramenant dix mille blessés, remportant Lannes frappé à mort, laissant à l'ennemi cinq mille cadavres et pas un canon. Triomphante retraite, plus glorieuse qu'une victoire! L'armée était sauvée; resté dans Lobau, Napoléon maîtrisait le fleuve et se gardait un moyen de passage. Néanmoins son opération avait échoué, et l'archiduc, repoussé dans toutes ses attaques, pouvait s'attribuer avec raison le succès d'ensemble. Essling était un Eylau autrichien, plus grave, plus meurtrier, plus frappant encore que l'horrible journée du 8 février 1807; à Essling, non seulement Napoléon n'avait pas détruit l'ennemi, mais il avait reculé et cédé le champ de bataille; moins obéissante, la fortune lui donnait un plus sérieux avertissement et pour la seconde fois manquait à son rendez-vous.

Nous savons, par de récentes expériences, combien, en temps de crise de guerre, les nouvelles s'amplifient ou se dénaturent en se propageant, combien la passion, l'espérance, la crédulité, sont promptes à accueillir des bruits exagérés ou controuvés. En 1809, l'Europe suivait avec une émotion croissante le duel entre Napoléon et l'Autriche. Cet intérêt n'était pas seulement la curiosité haletante qui s'attache aux péripéties d'un grand drame; l'Europe sentait que son sort se jouait sur le Danube; si l'Autriche succombait, la main du conquérant s'appesantirait plus lourdement sur les rois et sur les peuples; Napoléon vaincu, ramené sur le Rhin, c'était la révolte et l'affranchissement universels; tout ce qui pouvait accréditer l'espoir d'un tel soulagement était accueilli et transmis avec avidité. Les bulletins de l'archiduc, répétés par des échos complaisants, devancèrent partout les nôtres; l'esprit de parti, la malveillance leur donnaient des ailes; le bruit que l'armée française avait essuyé un désastre courut de toutes parts et causa une effervescence générale. C'est à ces nouvelles que les partisans prussiens, s'enhardissant, allaient surprendre Dresde et inonder la basse Allemagne, que le Tyrol s'insurgerait pour la seconde fois, que l'Espagne reprendrait courage, que l'Angleterre enfin, payant de sa personne dans la lutte qu'elle s'était bornée jusqu'alors à stipendier, préparerait et exécuterait l'expédition de Walcheren.

En Russie, chez la seule puissance indépendante qui se disait notre alliée, sans soutenir son langage par ses actes, l'impression parut différer suivant les milieux. Les salons de Pétersbourg poussèrent des cris de triomphe, mais l'attitude du Tsar et de son entourage offrit avec celle de la société un parfait contraste. S'il est permis de croire, d'après les confidences que nous avons recueillies de la bouche même d'Alexandre au début de la campagne, qu'un insuccès de Napoléon n'était pas pour lui déplaire, les sentiments qu'il affecta furent strictement conformes à l'alliance; même l'occasion lui parut propice pour redoubler ces témoignages de pure forme qui ne coûtaient jamais à sa bonne grâce.

À l'arrivée des bulletins autrichiens, il se tut et attendit. Dès que d'autres avis eurent rectifié les premiers, il écrivit à Caulaincourt un billet pour le prévenir et le rassurer 123; il fit porter à Napoléon une nouvelle lettre, par un troisième aide de camp: «Les Autrichiens, disait-il, viennent de répandre des bruits sur quelques avantages qu'ils auraient obtenus. Accoutumé à compter sur le génie supérieur de Votre Majesté, j'y ajoute peu de foi 124.» Il affirmait d'ailleurs que, quoi qu'il pût arriver, ses sentiments resteraient invariables et sa fidélité à l'épreuve des événements 125».

Note 123: (retour) Ce billet était ainsi conçu: «Dans ce moment, général, je viens de recevoir, par une estafette de Dresde, une copie d'une lettre de M. de Champagny à Bourgoing (ministre de France en Saxe) qui se rapporte à la fameuse affaire, de même de Kœnisgberg une copie d'une lettre de M. de Saint-Marsan (ministre de France en Prusse) à Goltz, que je m'empresse, général, de vous envoyer et qui prouvent que l'affaire a été bien différente de ce que les Autrichiens tachent de la faire paraître. Tout à vous. Alexandre.» Archives nationales, AF, IV, 1698.
Note 124: (retour) Lettre publiée par nous dans la Revue de la France moderne, juin 1890.
Note 125: (retour) Rapport du 14 juin.

Lorsqu'il sut tous les détails de l'affaire, il rendit au courage de nos troupes les plus courtois hommages; il donna des larmes à tant de braves tombés sur le champ de bataille; le sort de Lannes, qu'il savait seulement blessé et amputé, parut lui inspirer un particulier intérêt: «Je vous jure, disait-il à Caulaincourt, que j'ai donné à la situation du maréchal Lannes autant de regrets que s'il était un des miens. Je vous prie, général, de l'exprimer à l'Empereur; j'y ai pensé toute la nuit. C'est un grand exemple pour tous nos généraux qu'un maréchal, déjà couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur. Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que je prends à son glorieux malheur, vous me ferez plaisir 126.» Il allait jusqu'à s'enthousiasmer pour toute notre race, et sans doute, dans cet élan, redevenait-il sincère. Son âme naturellement généreuse vibrait au récit des belles actions, et en cet instant où la France incarnait plus que jamais à ses yeux le courage, l'honneur, les mâles vertus, il se sentait ramené à nous par d'instinctives sympathies, ressaisi et subjugué par tant d'héroïsme: «J'ai toujours aimé votre nation, disait-il; même quand nous étions en guerre, je crois que je la préférais aux Autrichiens. J'ai témoigné de l'intérêt pour le sort de ces derniers à cause de la balance politique; mais, comme individus, je n'ai pas oublié 1805, et nous n'avons eu qu'à nous plaindre d'eux. Votre nation a de l'énergie; tous les hommes ont de l'âme, de l'amour-propre, de l'honneur; j'aime cela 127

Note 127: (retour) Rapport du 14 juin.

«--Des compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des armées qu'exigeait la circonstance 128»: telles furent les paroles sévères, mais méritées, par lesquelles Napoléon accueillit les protestations d'Alexandre, démenties par l'abandon où nous laissaient ses soldats. Au début de la campagne, pendant sa fougueuse marche sur Vienne, l'Empereur n'avait pas vu clair dans les opérations du Nord; mal informé, lentement instruit, il avait peine à se reconnaître au travers de renseignements confus et contradictoires. Le rapide mouvement de Poniatowski sur la Galicie l'avait surpris, bien qu'il l'eût conseillé; comment les Polonais évoluaient-ils avec tant d'audace et d'aisance, entre l'armée de Ferdinand, qui leur était numériquement supérieure, et celle de Galitsyne, qui eût dû les réduire au rôle d'auxiliaires et mener la campagne? Où était l'archiduc? que faisaient les Russes? Ce fut seulement dans les derniers jours de mai, après Essling, lorsque l'Empereur eut quitté Lobau encombré de blessés et de mourants, lorsqu'il se fut rétabli sur la rive droite, à Ebersdorf, au milieu de son armée encore tout émue et frémissante du grand choc, que les rapports de Poniatowski, joints à ceux de Caulaincourt, achevèrent de l'éclairer et d'écarter le voile. Il apprit en même temps que Schwartzenberg n'avait pas encore quitté Pétersbourg un mois après l'ouverture des hostilités, que la légation russe était demeurée à Vienne jusqu'au départ du gouvernement autrichien. À tous ces signes, il comprit que les Russes, n'ayant rien fait jusqu'à présent, ayant volontairement perdu deux mois, n'agiraient jamais avec efficacité, et la certitude de cette défection lui fut particulièrement sensible au lendemain d'un échec, en ces heures d'épreuve où se font connaître les dévouements vrais. Alors, le reste de confiance qu'il conservait dans son allié, malgré de successives déceptions, s'abattit d'un seul coup. Plus soupçonneux, plus perspicace que son ambassadeur, qui croit toujours à la loyauté du Tsar et rejette sur les sous-ordres la responsabilité des retards, il va droit à la vérité, perce à jour le jeu d'Alexandre, comme s'il eût assisté aux entretiens de ce monarque avec Schwartzenberg, et prononce sur sa bonne foi un sanglant verdict. Cet arrêt, il importe que Caulaincourt le connaisse, afin de régler en conséquence sa conduite et ses discours. Napoléon lui fait tenir par Champagny une lettre remarquable; c'est à la fois un épanchement et une instruction: la colère, l'indignation y parlent tout d'abord, et c'est à la fin seulement que la politique reprend ses droits et formule ses réserves 129.

Note 128: (retour) Champagny à Caulaincourt, 2 juin.
Note 129: (retour) Une partie de cette lettre a été publiée par Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, t. IV, p. 211.

«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny le 2 juin, l'Empereur ne veut pas que je vous cache que les dernières circonstances lui ont fait beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la Russie, et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce cabinet. On n'avait jamais vu prétendre garder l'ambassadeur de la puissance à laquelle on déclarait la guerre... Six semaines sont écoulées, et l'armée russe n'a pas fait un mouvement, et l'armée autrichienne occupe le grand-duché comme une de ses provinces.

«Le cœur de l'Empereur est blessé; il n'écrit pas à cause de cela à l'empereur Alexandre; il ne peut pas lui témoigner une confiance qu'il n'éprouve plus. Il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en lui-même son déplaisir, mais il n'apprécie plus l'alliance de la Russie... Quarante mille hommes que la Russie aurait fait entrer dans le grand-duché, auraient rendu un véritable service, et auraient au moins entretenu quelque illusion sur un fantôme d'alliance.

«L'Empereur a mieux aimé que je vous écrivisse ces mots que de vous envoyer dix pages d'instructions, mais il veut que vous regardiez comme annulées vos anciennes instructions. Ayez l'attitude convenable, paraissez satisfait; mais ne prenez aucun engagement, et ne vous mêlez en aucune manière des affaires de la Russie avec la Suède et la Turquie; remplissez vos fonctions d'ambassadeur avec grâce et dignité, ne faites que ce que vous avez strictement à faire; mais qu'on n'aperçoive aucun changement dans vos manières et dans votre conduite. Que la cour de Russie soit toujours contente de vous autant que vous paraissez l'être d'elle; par cela même que l'Empereur ne croit plus à l'alliance de la Russie, il lui importe davantage que cette croyance, dont il est désabusé, soit partagée par toute l'Europe. Anéantissez cette lettre du moment que vous l'aurez lue, et qu'il n'en reste aucune trace 130

Note 130: (retour) Deux jours après, l'Empereur revenait à cheval d'Ebersdorf à Schœnbrunn. Sur la roule poussiéreuse et brûlée de soleil, il allait au pas, suivi à quelque distance par son état-major et n'ayant à ses côtés que le général Savary. Tout à coup, il s'ouvrit à lui, parla de la Russie, laissa déborder sa douleur et son irritation: «Ce n'est pas une alliance que j'ai là», disait-il, et il ajoutait, en faisant allusion à l'hostilité déclarée ou latente de tous les souverains d'ancien régime: «Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, mais ils n'osent pas s'y réunir.» Mémoires de Rovigo, IV, 145.

Ainsi, bien que l'Empereur s'interdise toute plainte, toute récrimination, toute parole de nature à provoquer un débat dont le bruit retentirait par toute l'Europe et signalerait prématurément l'altération des rapports, il suspend effectivement l'alliance. Il prescrit à Caulaincourt de s'enfermer dans une réserve absolue, quoique courtoise; il ne veut plus rien demander ni rendre aucun service. Il retire sa main de toutes les affaires où il s'est engagé pour complaire à la Russie, reprend partout sa liberté, réserve ses résolutions à venir. Songe-t-il dès à présent à bouleverser son système aussitôt que la campagne d'Autriche aura pris fin? Songe-t-il à revenir aux traditions de notre ancienne politique, à renouer des relations avec la Suède, avec la Turquie, à faire de ces deux États, accolés à la Pologne restaurée, ses points d'appui dans le Nord? Va-t-il proposer aux Autrichiens, auxquels il a fait porter quelques paroles de paix 131, une réconciliation sur le champ de bataille? En un mot, incline-t-il à répudier l'œuvre de Tilsit et à en prendre la contre-partie? Il semble que cette pensée ait traversé pour la première fois son âme emplie d'amertume, mais elle y passa comme un éclair, sans se préciser ni se fixer.

Note 131: (retour) Beer, 421-422; Metternich, I, 75-76.

En effet, six jours après, tandis que Lobau se hérissait de retranchements, tandis que Masséna et Davoust tenaient tête à l'ennemi sur le Danube, tandis que nos troupes d'Italie et de Dalmatie précipitaient leur marche à travers les Alpes pour rejoindre l'armée, l'avis arriva que les Russes commençaient leur mouvement. Galitsyne n'était pas encore entré en Galicie, mais il venait de lancer une proclamation pour annoncer son entrée. Le dernier aide de camp envoyé par le Tsar affirmait, dans les termes les plus catégoriques, que l'on marchait enfin et que tout s'ébranlait. L'Empereur répand aussitôt cette nouvelle; il la met à l'ordre du jour de l'armée, en tête du XVIIe bulletin 132. Le bruit de l'action russe, quelle qu'en soit la valeur réelle, pourra rassurer nos alliés, empêcher des défections, consterner l'Autriche, qui se montre de plus en plus intraitable et haineuse. Napoléon retrouve donc quelque utilité à l'alliance et se rattache malgré tout à l'idée de la conserver comme l'élément fondamental de son système. Sans que personne ait surpris au dehors la brusque vacillation, le double et rapide revirement qui s'est produit dans son esprit, il reprend et affirme les rapports, mais il les envisagera désormais d'une manière nouvelle.

Note 132: (retour) Corresp., 15316.

Au fond, il demeure sous l'impression qui s'est fait jour si vivement dans la lettre du 2 juin. Il ne croit plus à l'alliance, c'est-à-dire qu'il n'attend plus d'elle un concours actif et pratiquement utile. Il sent qu'il a trop présumé d'Alexandre en se flattant de l'engager entièrement dans sa querelle; il comprend que, dans toute crise pareille à celle qui vient d'éclater, la France ne devra, en fait, compter que sur elle-même, et que la Russie n'arrivera jamais en temps utile sur le champ de bataille. Mais cette assistance matérielle, sur laquelle il n'avait jamais fondé un bien ferme espoir, n'était pas l'unique avantage qu'il avait entendu retirer de Tilsit et d'Erfurt; peut-être n'était-ce point le principal. Avant tout, Napoléon comptait sur l'effet moral de l'alliance; il voyait en elle le grand moyen d'intimidation à employer pour tenir l'Allemagne en respect et isoler l'Angleterre. Dans sa conviction, tant que la France et la Russie se montreraient unies, le reste du continent hésiterait à se soulever tout entier, les tentatives de révolte n'auraient jamais que le caractère de mouvements locaux, partiels, alors même que le Tsar bornerait ses services à de simples démonstrations. S'il est prouvé aujourd'hui qu'exiger plus d'Alexandre serait illusion et chimère, cet accord tout extérieur, purement platonique, n'en conserve pas moins une incontestable utilité, pourvu que l'opinion s'y trompe et prenne cette apparence pour une réalité. L'ombre seule de l'amitié entre Napoléon et Alexandre peut en imposer à nos ennemis, décourager leur haine, abréger leur résistance; ce «fantôme d'alliance» que l'apparition des Russes en Galicie ramène sur la scène, il importe de le faire subsister non seulement jusqu'à la défaite de l'Autriche, mais jusqu'à la paix avec l'Angleterre; tous les efforts de Napoléon, en tant qu'il ne les jugera pas incompatibles avec les autres nécessités de sa politique, tendront à le conserver.

Dans ce but, il remet Caulaincourt en activité. Il lui permet de favoriser la paix des Russes avec la Suède, très désirée à Pétersbourg; il l'autorise à insister pour que la diversion en Galicie soit aussi sérieuse et efficace que possible. Lui-même traite bien les trois aides de camp du Tsar, les entoure d'une sollicitude particulière. Sans doute, il ne lui plaît point qu'Alexandre ignore tout à fait son mécontentement: il montre donc quelque froideur, fait attendre sa réponse aux trois lettres; mais ce silence est son seul reproche. S'il incrimine l'impéritie, la mollesse du commandement en Russie, il se donne toujours l'air de présupposer la loyauté du souverain; il laisse dire que ses propres sentiments n'ont point changé, il le fait dire par son ministre. Dans de nouvelles lettres expédiées à l'ambassadeur, confiées à des messagers russes et destinées par conséquent à passer sous les yeux d'une police peu scrupuleuse, Champagny reprend le style de Tilsit et d'Erfurt; aux protestations du Tsar, il répond sur le même ton; il lui renvoie ses phrases, ses expressions même. «Votre Majesté, répétait Alexandre à l'Empereur, retrouvera en moi toujours un allié et un ami fidèle 133.»--«Les intentions de l'empereur Alexandre, réplique Champagny, sont parfaitement connues par Sa Majesté, qui ne peut que se féliciter d'avoir un aussi fidèle allié, et j'oserais presque dire un ami aussi sincère 134

Note 133: (retour) Lettres signalées à la page 78.
Note 134: (retour) Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.

Mais comment concilier cette aménité toute de surface avec le dissentiment formel que menace de susciter entre les deux cours la Pologne renaissante? Sur ce point, Napoléon s'arrête à un jeu prudent et double. Cette fois encore, il écarte la pensée d'une restauration totale, incompatible avec l'alliance russe; seulement, comme l'activité guerrière des Polonais demeure entre ses mains un moyen de combat et de diversion contre l'Autriche, il évite de refroidir et de détromper les populations du grand-duché, celles de la Galicie; il félicite, récompense leurs chefs, ne désavoue point les appels patriotiques de Poniatowski, les proclamations, les ordres du jour à sensation, mais se garde de prononcer aucune parole qui puisse le compromettre positivement vis-à-vis de la Russie. Il prend même quelques soins pour calmer les alarmes de cette puissance. Ainsi il ordonne que la partie insurgée de la Galicie, au lieu d'être constituée à l'état de province autonome, soit occupée et administrée en son nom; c'est à lui, à l'Empereur et Roi, que les autorités devront prêter serment; les aigles françaises remplaceront partout les emblèmes de l'Autriche; les milices de Galicie arboreront la cocarde tricolore. Cette prise de possession, d'un caractère nécessairement transitoire, aura l'avantage de ne point engager l'avenir, de ne décourager aucune espérance et de ne justifier aucune crainte. Par cette précaution, Napoléon voudrait empêcher que la question de Galicie se soulève aujourd'hui à l'état aigu dans ses rapports avec la Russie; embarrassé pour la résoudre, il la repousse dans l'avenir, l'éloigne jusqu'à la paix avec l'Autriche. Il remet à plus tard, lorsqu'il en aura fini avec l'archiduc Charles et terminé la campagne par un coup d'éclat, le soin de découvrir un expédient qui lui permette de rassurer Alexandre sans s'aliéner les Polonais, et, pour le moment, sa grande affaire est de vaincre.

Cette victoire indispensable qu'il lui faut pour abattre l'Autriche et ressaisir son ascendant sur l'Europe, il met six semaines à l'organiser; quelque impatient qu'il soit de venger Essling, il prend son temps, ne livre rien au hasard, laisse venir l'instant propice; il sait attendre. Et chaque jour qui s'écoule est marqué par des apprêts formidables. C'est sur Lobau que l'armée doit prendre son point d'appui pour aborder de nouveau la rive gauche; l'Empereur fait de l'île une forteresse, un arsenal et un chantier; il y accumule un matériel immense, des moyens de passage variés et sûrs; le fougueux capitaine s'astreint aux besognes minutieuses du métier, se fait ingénieur, mécanicien, pontonnier; il invente des engins nouveaux qui doivent assurer notre empire sur le fleuve et conjurer ses révoltes. En même temps, il complète et renforce son armée; il attire sous Vienne les troupes d'Eugène, qui viennent de triompher à Raab, les corps de Macdonald et de Marmont. Tout ce qu'il a d'hommes, de talents, de dévouements à sa disposition, il l'accumule sur l'étroit espace où doit se décider le sort de la guerre. C'est seulement lorsqu'il aura pris toutes ses mesures, toutes ses précautions, rendu le succès infaillible à force d'industrie et de prévoyance, qu'il reprendra l'opération avortée; alors, franchissant le fleuve sur un point choisi, reconnu, aménagé à l'avance, imposant à l'ennemi son lieu, son heure, son champ de bataille, il le saisira et le frappera en toute certitude.