WeRead Powered by ReaderPub
Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 24: II
Open in WeRead

About This Book

The author traces the unraveling of an uneasy alliance between two imperial courts after their summit, contrasting one ruler's appetite for decisive military campaigns to enforce a lasting peace with the other's preference for cautious, reformist restraint and diplomatic accommodation. The narrative follows envoy reports, court conversations, and salon opinion as Spanish resistance and Austrian mobilization complicate plans, and shows how differing strategic aims, personal influences at each court, and misreadings of allies' intentions turned a formal accord into a fragile, contested partnership.

Depuis les derniers désastres de son pays, Metternich avait su dégager la leçon des événements, et il ne pouvait s'empêcher de mettre en parallèle la conduite de l'Autriche et celle de la Russie dans les dernières crises, pour en tirer matière à réflexion. Depuis dix-sept ans, se disait-il, l'Autriche s'est dévouée avec une générosité imprudente au salut de l'Europe; elle s'est obstinée à lutter sans relâche contre l'éternel vainqueur. Qu'a-t-elle gagné à cette politique intransigeante? D'avoir été quatre fois envahie, d'avoir vu deux fois l'ennemi dans Vienne, d'avoir perdu de précieuses provinces, de se sentir menacée aujourd'hui dans ses parties vitales. La Russie a fait preuve d'esprit plus avisé; battue à Friedland, elle a souri au vainqueur, s'est jetée dans ses bras, et au lieu de s'acharner contre lui à une lutte présentement impossible, s'est attachée à sa fortune, s'est offerte à l'aider et à le servir.

Par là, elle a gagné premièrement d'assurer son intégrité et son repos; puis, elle s'est procuré peu à peu de fructueux avantages, et on l'a vue se fortifier et s'arrondir, alors que tout dépérissait ou succombait autour d'elle. Cette conduite n'offre-t-elle point un enseignement à méditer et un exemple à suivre? Sans doute, Metternich était loin de songer à un rapprochement sincère avec Napoléon; l'idée d'admettre comme définitivement acquises les conquêtes de la France, la forme nouvelle donnée à l'Europe, ne lui venait pas à l'esprit. Il estimait toutefois que l'Autriche, en s'unissant momentanément à l'Empereur, pourrait échapper aux conséquences de sa dernière défaite, éviter de nouvelles mutilations et se mettre à même d'attendre dans une position sûre, commode, avantageuse, l'heure de l'universelle trahison «et le jour de la délivrance commune 171»; c'était ce qu'il appelait «travailler au salut par des moyens plus doux 172». Imiter la Russie, avec l'arrière-pensée de prendre sa place dans les faveurs de Napoléon, tel était aujourd'hui son but, son espoir, et le rêve qu'il caressait eût été d'attacher son nom à un Tilsit autrichien.

Note 171: (retour) Mémoires de Metternich, II, 305.

Dans ses entretiens particuliers avec Champagny, il revenait sans cesse à son sujet. Pendant la journée, le soir, à la promenade, au bal, il multipliait les avances. Invité à dîner, il arrivait de bonne heure, et d'un ton caressant: «Causons, disait-il, car ce n'est que de cette manière que nous pourrons faire quelque chose 173.» Et l'on causait à la manière de «diplomates cosmopolites 174», dégagés des passions et des discussions du jour, envisageant les événements d'un point de vue supérieur et s'efforçant d'en tirer la philosophie. On revenait sur le passé; l'alliance avec l'Autriche, disait Metternich, eût été pour Napoléon le vrai moyen d'arriver à ses fins, de pacifier l'Europe et d'abattre l'Angleterre: «l'Empereur a laissé passer à Presbourg le plus beau moment de son règne 175.» Cependant, l'occasion perdue ne saurait-elle se retrouver, et 1809 n'offrait-il pas avec 1805 plus d'un point d'analogie? La France et la Russie, il est vrai, s'étaient étroitement associées, mais pourquoi ne pas admettre l'Autriche dans cette intimité, au lieu de la condamner à une humiliante solitude? «Que nous ne soyons plus dans la situation d'une personne qui, placée dans une chambre avec deux autres, voit chuchoter ces deux autres personnes 176.» On pourrait reprendre d'abord une idée émise par Napoléon avant la rupture, concerter entre les trois empires un ensemble de stipulations, une garantie réciproque, et Metternich se disait que l'Autriche, s'étant glissée en tiers dans l'accord de Tilsit, trouverait bien moyen de le dissoudre, d'évincer et de supplanter la Russie.

Note 173: (retour) Champagny à Napoléon, 29 août.
Note 174: (retour) Id., 13 septembre.
Note 175: (retour) Champagny à Napoléon, 13 septembre.

Dès maintenant, il jugeait utile de desservir Alexandre auprès de Napoléon et, adroitement, faisait le procès d'une cour dont son gouvernement requérait en sous-main l'aide et la protection. La Russie, disait-il, aurait pu empêcher la guerre en prenant dès le début une attitude nette et tranchée, ce qui n'était que trop vrai et conforme à l'opinion constamment professée par l'Empereur. Pendant la campagne, qu'avaient fait les Russes? «Ils n'avaient point tiré un coup de fusil et n'avaient répandu que le sang polonais 177», et l'Autriche, par l'organe de son représentant, allait jusqu'à leur faire grief de nous avoir si mal secondés contre elle. Ce n'était point la maison de Habsbourg, ajoutait Metternich, qui eût montré en pareille circonstance tant de mollesse et de tiédeur; elle était ferme dans ses affections, se piquait d'une inébranlable fidélité aux engagements une fois contractés; elle saurait, mieux qu'une cour inconséquente et volage, se faire l'auxiliaire de grands desseins. «Nous pouvons vous servir comme la Russie, disait Metternich, et peut-être plus constamment que la Russie, car notre cabinet n'a pas une politique aussi changeante: faites-nous entrer dans votre système, et vous serez sûrs de nous. Voilà sur quelle base, honorable pour nous, utile pour vous, nous avons compté faire la paix 178

Note 178: (retour) Champagny à Napoléon, 18 août.

Ces paroles, sans laisser Napoléon tout à fait insensible, n'avaient pas encore le don de l'émouvoir. Il n'admettait pas que le vaincu pût se racheter autrement que par une dure expiation, et même il commençait à trouver qu'à Dotis on ne se décidait pas assez vite sur le principe d'un grand sacrifice. Il avait voulu que la négociation s'acheminât à ce but d'un pas lent; en fait, elle n'avançait point d'une ligne, et cette immobilité contrariait l'Empereur en dépassant ses vœux. Il trouvait surtout que Champagny tardait à lire dans le jeu des adversaires, à reconnaître jusqu'où irait leur condescendance; il reprochait au ministre un manque de flair et de perspicacité 179. Pour mettre la négociation en mouvement, il consentit enfin à y jeter quelques noms de villes et de provinces, peu à peu, péniblement, en se laissant tirer les paroles, en se tenant très loin de la Galicie. Le 24 août, il fit demander Salzbourg et la ligne de l'Ens; le 29, un gros morceau du côté de l'Italie, tout ce que conservait l'Autriche autour de l'Adriatique. En même temps, jugeant que le terrain devait être suffisamment préparé à Pétersbourg, il faisait écrire au duc de Vicence d'y prendre pied davantage, de traiter formellement la question de Galicie, sur la base indiquée. «Expédiez ce courrier sans délai, mande-t-il à Champagny, je tiens cela pour pressé 180.» Il faut que l'adhésion du Tsar à l'arrangement projeté, obtenue et connue le plus tôt possible, nous laisse toute liberté pour aller de l'avant vis-à-vis de l'Autriche. Au reste, Napoléon espère maintenant que, sous très peu de jours, la lettre par laquelle Caulaincourt rendra compte de ses insinuations préliminaires, à défaut de cette lettre un message du Tsar, un indice, un symptôme quelconque, en laissant apercevoir les dispositions de la Russie, permettra de dégager l'inconnue d'où dépend la solution du problème.

Note 179: (retour) On conte à ce sujet l'anecdote suivante. M. de Champagny avait emmené avec lui pendant la campagne le chef de division La Besnardière. Celui-ci, étant retourné à Paris après la paix, alla voir le prince de Talleyrand, son ancien ministre. Pendant la conversation, le prince demanda si l'Empereur n'avait point paru le regretter et n'avait jamais parlé de lui. «Non, répondit M. de La Besnardière.--Comment, jamais!--Une fois peut-être, par allusion, dans les circonstances que voici. L'Empereur se plaignait de M. de Champagny, qui n'arrivait pas à découvrir ce que les Autrichiens seraient au fond disposés à céder. Il dit alors: «Tenez, si j'avais envoyé cet autre j... f..., je suis sûr que je saurais déjà ce qu'ils ont dans le ventre.»
Note 180: (retour) Corresp., 15706.

II

Le 1er septembre au soir, un aide de camp du Tsar parut à Vienne: c'était ce même colonel Tchernitchef qui avait assisté, aux côtés de Napoléon, à la bataille de Wagram. Il apportait une lettre de son maître pour l'empereur des Français, une autre pour l'empereur d'Autriche; après avoir remis la première, il devait aller jusqu'à Dotis présenter la seconde, puis revenir à Schœnbrünn et s'y mettre aux ordres de Napoléon. Ce n'était point un négociateur autorisé, pas même un porte-parole; c'était, suivant l'expression d'Alexandre, «une navette 181», destinée à faciliter la correspondance entre les souverains de France et de Russie.

Note 181: (retour) Rapport n° 48 de Caulaincourt, août 1809.

Napoléon reçut Tchernitchef le lendemain de son arrivée, à sept heures du matin, et parut content de le revoir. C'était une figure connue: grâce aux relations de camaraderie, à la confraternité de bivouac, qui s'étaient établies entre les officiers de notre état-major et le jeune colonel pendant la campagne, on arriverait peut-être à tirer de lui quelque renseignement. Napoléon l'accueillit bien, l'accabla de questions sur l'empereur Alexandre, s'enquit de ce prince avec sollicitude et reçut sa lettre avec empressement; elle était conçue en ces termes:

«Monsieur mon Frère... la possibilité de la paix me fait éprouver une satisfaction réelle. Mes intérêts se trouvent dans la main de Votre Majesté; j'aime à placer une confiance entière dans son amitié pour moi. Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai souvent répété à Tilsit et à Erfurt sur les intérêts de la Russie par rapport aux affaires de la ci-devant Pologne, et ce que j'ai chargé depuis son ambassadeur de lui exprimer en mon nom. Je me réfère au contenu de la dépêche écrite à la suite de mes entretiens avec lui, s'il a été exact dans ses rapports. Votre Majesté me rendra la justice qu'en commençant la guerre contre l'Autriche je n'ai rien articulé d'avance pour moi; que j'ai commencé cette guerre en ayant déjà quatre sur les bras, dont deux par suite de mon système d'alliance avec elle. Mon plus grand désir est que tout ce qui puisse nuire à cette alliance soit écarté, afin qu'elle puisse se consolider de plus en plus. Je le répète à Votre Majesté, j'aime dans une circonstance aussi importante à compter formellement sur son amitié pour moi. Votre Majesté voit toute la franchise et tout l'abandon de confiance que je mets en elle; j'ai droit d'espérer qu'elle en usera de même envers moi. Je charge le porteur de cette lettre de remettre également à l'empereur d'Autriche celle que je lui adresse. Il reviendra ensuite attendre les ordres de Votre Majesté 182

Note 182: (retour) Cette lettre, ainsi que celle à l'empereur d'Autriche, a été publiée dans la Correspondance de Napoléon, XIX, p. 480-481, en note.

Cette lettre était très formelle en certains points, très vague sur d'autres. Une première conclusion se dégageait de sa lecture: l'empereur Alexandre ne se ferait point représenter aux conférences; après avoir abandonné à Napoléon le poids de la guerre, il lui laissait la responsabilité de la paix; il lui confiait l'intérêt russe et le plaçait entre ses mains. Cet intérêt se rapportait exclusivement à la Pologne. On le savait déjà, mais Alexandre le répétait à nouveau, y revenait par trois fois, avec une insistance émue, et laissait entendre très nettement, quoique par allusions, que rien dans le traité ne devait favoriser ni annoncer le rétablissement du royaume aboli. Seulement, il ne disait point ce qui aurait à ses yeux cette signification et cette portée. Par exemple, se considérerait-il comme lésé, menacé, mis en péril, par le fait seul d'une extension de l'État varsovien, alors même que la Russie obtiendrait des compensations et des gages? Posant un principe négatif, il négligeait d'en tirer lui-même des conséquences positives. Ses paroles antérieures, auxquelles il se référait, conservaient le même caractère de généralité, et Tchernitchef, que Napoléon fit tâter par Savary, ne put ou ne voulut rien dire. L'Empereur demeurait réduit aux conjectures tant qu'un courrier de Caulaincourt, faisant réponse à l'instruction du 12 août, ne serait point venu commenter et interpréter les paroles du Tsar.

Cette réponse de l'ambassadeur, Napoléon la désire maintenant avec plus d'impatience. «Quand présumez-vous qu'elle arrivera 183?» écrit-il à Champagny, dès qu'il a vu Tchernitchef et reçu son message. Le même jour, il veut que son plénipotentiaire à Altenbourg réserve plus explicitement la question de la Galicie: «ces pays, dira une note annexée au protocole, doivent être l'objet d'une discussion particulière 184...» Pour l'instant, que Champagny nourrisse le débat avec Salzbourg et l'Ens, avec les provinces illyriennes, en ajoutant la demande de trois cercles en Bohême: «Il faut vertement insister, écrit l'Empereur, pour que la négociation se suive sur ces trois bases, ce qui nous donne huit jours pour voir définitivement le parti qu'il y aura à prendre sur la Galicie 185.» Et de nouveau son esprit travaille sur cette épineuse question, qui semble s'obscurcir en s'aggravant: «J'ai plusieurs projets, dit-il, mais je ne consentirai jamais à exposer à la vengeance de la maison d'Autriche ceux qui nous ont accueillis dans cette province. Du reste, le plus profond secret sur la Galicie, et exiger impérieusement qu'on négocie sur les trois bases 186

Note 183: (retour) Corresp., 15733.
Note 186: (retour) Id. Napoléon pouvait compter sur l'obéissance de son ministre. M. de Champagny ne se bornait pas à écarter de ses entretiens la question réservée, il attendait un ordre pour se permettre d'y penser: «Je ne crains pas d'être pénétré sur la Galicie, écrivait-il à l'Empereur; moi-même je m'abstiens de former une opinion jusqu'au moment où j'aurai reçu les ordres de Votre Majesté.» Lettre du 24 août.

Regrettant que le message russe ne lui permette pas encore de formuler toutes ses exigences, il veut au moins s'en servir pour peser sur les Autrichiens, pour les pousser aux concessions. Il est bon de leur faire savoir que la Russie ne viendra pas au congrès, qu'elle se désintéresse de leur sort, qu'elle les laisse isolés en face du vainqueur. Champagny est chargé de faire cette communication à Metternich; il laissera même croire que la Russie est parfaitement d'accord avec nous sur les conditions de la paix, et qu'en cas d'hostilités nouvelles la coopération de son armée nous demeurerait pleinement assurée. Napoléon lui-même s'efforce d'accréditer cette opinion par les faveurs qu'il prodigue publiquement à Tchernitchef. Le jour où il l'a reçu en audience, il l'invite à déjeuner, le fait asseoir à sa table avec le vice-roi d'Italie, avec le prince de Neufchâtel, avec trois maréchaux, lui adresse plusieurs fois et familièrement la parole. Il l'emmène à la parade, au spectacle, le montre à ses côtés, l'affiche, et par le soin qu'il met à le faire figurer dans son escorte, se pare de son intimité avec l'empereur de Russie 187.

Note 187: (retour) Rapport de Tchernitchef, dans le Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 306-307.

Le lendemain, il est vrai, Tchernitchef devait pousser une pointe chez l'ennemi pour porter la lettre à l'empereur d'Autriche. Ne pouvant empêcher cette fugue, on chercha au moins, de notre côté, à éviter tout contact prolongé entre le Russe et les Autrichiens. Pour aller de Vienne à Dotis, Tchernitchef devait traverser Altenbourg. Pendant les quelques heures qu'il passa dans cette ville, Champagny s'empara de lui et le tint dans une douce captivité. Il lui dit «tout plein de belles phrases 188» pour l'empêcher de voir Metternich, et le pressa d'accélérer sa course. «M. de Tchernitchef, écrivait le ministre français à son maître, avait eu quelque envie de s'arrêter pour un bal que je donne dans ce moment. J'ai préféré qu'en se rendant à Dotis, il n'eût vu que moi. Il a déjeuné avec moi. Sa voiture est restée attelée à ma porte pendant une heure. Une prolongation de séjour l'aurait mis dans le cas de voir M. de Metternich, et on aurait pu dans le public soupçonner qu'il était chargé de quelque message secret pour ce ministre de l'empereur d'Autriche 189.» Par surcroît de précaution, Tchernitchef fut conduit jusqu'aux avant-postes ennemis sous une escorte de dragons français, chargée de faire autour de lui service d'honneur et bonne garde.

Note 188: (retour) Rapport de Tchernitchef, volume cité, 311.
Note 189: (retour) Champagny à l'Empereur, 28 août 1810.

À Dotis, la vue de l'uniforme russe fit sensation, et généraux, dignitaires, princes, de s'empresser autour de Tchernitchef, chacun d'eux essayant de surprendre sur son visage ou dans ses paroles le secret de la Russie, tous cherchant à s'étayer d'elle dans leur trouble et leurs divisions. Autour de l'empereur François, dans l'étroite résidence où le monarque fugitif abritait son infortune, la vie de cour s'était transportée tout entière, avec les intrigues, les luttes, les rivalités qui en sont inséparables. Sur le parti définitif à prendre, c'était toujours un tumulte d'avis discordants: les militaires opinaient pour la paix, les civils réclamaient la guerre. À ceux-ci, la lenteur des négociations d'Altenbourg fournissait un argument, en laissant croire que Napoléon ne voulait pas la paix ou la voulait à des conditions inacceptables. Puis, les partisans de la résistance trouvaient près du souverain un utile auxiliaire: l'Impératrice était de leur avis, et cette princesse, ardente, passionnée, nerveuse, «presque belle 190», déterminait souvent son mari, moitié par l'ascendant de sa gentillesse et de sa grâce, moitié par la fatigue de scènes répétées. D'ailleurs, dans cette cour fantasque, parmi les personnages en état de peser sur les affaires, chacun était mené. Le vice-chancelier Stadion se laissait gouverner par son frère, un abbé belliqueux: l'Empereur, comme tous les princes à la fois orgueilleux et timides, sensibles à la flatterie et craintifs des supériorités, avait le goût des subalternes; il se livrait à son secrétaire, le Hongrois Baldacci, qu'il méprisait et écoutait; l'Impératrice avait pour directeur politique un comte Palfy, qui avait gagné sa confiance en lui vouant un culte sentimental et chevaleresque. Toutes ces influences s'exerçaient actuellement en faveur de la guerre et tendaient à l'emporter. Stadion, un instant écarté, venait d'être rappelé, d'opérer une rentrée triomphante; ministres et courtisans parlaient très haut de s'armer d'héroïsme et de reprendre la lutte, sans se préparer avec sérieux à cette suprême aventure.

Note 190: (retour) Parole de Metternich, relevée par Champagny dans une lettre à l'Empereur en date du 3 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1675.

Ce fut dans ces dispositions que l'empereur François lut la lettre d'Alexandre apportée par Tchernitchef. Cette lettre, communiquée au préalable à Napoléon, était courte, polie, et toute de formules. Le Tsar conseillait discrètement la paix, émettait en faveur de cette solution un vœu platonique, s'excusait, vu la distance, de n'y pouvoir contribuer: «Il m'eût été bien consolant, disait-il, d'offrir mes bons offices et d'opérer une réunion d'intérêts et d'amitié entre l'Autriche, la France et la Russie 191.» Il affirmait ainsi ses sympathies pour l'intérêt autrichien, mais, par une habileté de rédaction, il ne le séparait point, dans l'expression de sa sollicitude, de l'intérêt français. De telles paroles prouvaient qu'il n'interviendrait pas en faveur des vaincus, non qu'il agirait contre eux avec plus d'efficacité; sa lettre n'était point pour fixer dans un sens ou dans l'autre les résolutions de l'Autriche.

Note 191: (retour) Voy. la Correspondance de Napoléon, XIX, p. 480.

Elle produisit pourtant un effet. Du jour au lendemain, le langage des plénipotentiaires autrichiens à Altenbourg se modifia. Après s'être tenus jusqu'alors, dans leurs communications officielles, sur une réserve absolue, se bornant à combattre et à discuter nos exigences, ils mirent une sorte de précipitation à produire des offres, en les faisant porter exclusivement sur la Galicie. Dans cette province, ils avaient reconnu dès le premier jour le point de dissentiment entre la France et la Russie, le point de réunion entre la Russie et l'Autriche. Néanmoins, ils avaient évité d'abord, comme nous-mêmes, d'en prononcer le nom. Comptant que la Russie se présenterait au congrès, ils attendaient qu'elle fût là pour entamer la question sous ses auspices et s'en faire un lien avec elle. Apprenant qu'elle s'abstenait, ils ne voulurent point tarder davantage à engager l'affaire, et se montrèrent disposés à nous abandonner une partie de la Galicie. En nous incitant à prendre de ce côté, ils espéraient jeter pour l'avenir une semence de discorde entre Napoléon et Alexandre, réveiller même dès à présent les défiances du Tsar, stimuler son inertie, forcer son attention et peut-être son intervention. Puis, comme la Galicie, toujours en état de rébellion latente ou déclarée, était, de toutes les possessions autrichiennes, celle qui leur tenait le moins au cœur, ils n'eussent pas demandé mieux que de solder avec elle les frais de la guerre. C'est ainsi que Metternich et Nugent, au cours de chaque conférence, renouvellent désormais et graduent leurs concessions dans le Nord; vainement le représentant français fait-il la sourde oreille et se refuse-t-il à les comprendre, ils insistent, ils répondent à M. de Champagny, qui parle d'Illyrie, de Basse-Autriche ou de Bohême, en jetant à ses pieds quelques lambeaux de la Pologne 192.

Note 192: (retour) Champagny à l'Empereur, 5, 7 et 9 septembre 1809.

L'empereur d'Autriche, il est vrai, n'espérait pas se rédimer entièrement à ce prix et désirait savoir, avant d'opter pour la guerre ou de se résigner à la paix, quel était sur tous les points le dernier mot du vainqueur. Pour le renseigner à ce sujet, il ne comptait plus sur sa mission d'Altenbourg; là, il lui paraissait que les plénipotentiaires n'avaient pas su imprimer au débat une allure régulière et suivie; comme Napoléon, François se plaignait de ses représentants: «Vos lettres, écrivait-il à Metternich, me font l'effet d'avoir la fièvre tierce: un jour, vous m'écrivez qu'il n'y a rien; le jour suivant, vous m'envoyez quelque chose qui a l'air d'être une ouverture, mais sur laquelle on ne peut prendre aucune détermination 193 .» Mal engagé, le débat risquait de se traîner indéfiniment, sans aboutir. Mais serait-il impossible, en s'adressant directement à Napoléon, par-dessus la tête de son plénipotentiaire, de pénétrer jusqu'à sa pensée intime et profonde? L'empereur François lui écrivit en personne, et chargea l'un de ses aides de camp, le général comte de Bubna, de porter sa lettre à Schœnbrünn. Il s'y bornait à protester contre toute exigence excessive; en conversation, Bubna devait aller plus loin, amener Napoléon, s'il se pouvait, à désigner une bonne fois et nominativement les territoires qu'il entendait retenir, à décliner la totalité de ses prétentions.

Note 193: (retour) Champagny à l'Empereur, 1er septembre 1809.

Arrivé à Vienne le 9 septembre, Bubna fut frappé des dispositions qu'il remarqua dans l'entourage impérial, chez tous les membres de l'état-major français. Ces vainqueurs étaient tristes; chez ces hommes grandis par la guerre, la lassitude de combattre devenait extrême, et il n'en était pas un seul qui n'eût envisagé avec douleur et dégoût une reprise de carnage. Établis dans la capitale ennemie, ils ne ressentaient point la joie et l'orgueil du triomphe, près de ces hauteurs d'Enzersdorf et de Wagram, où les attaques étaient «encore dessinées par les cadavres à demi ensevelis 194». À Vienne, dans cette ville remplie d'un appareil guerrier, encombrée de troupes, «étincelante de casques et de cuirasses 195», tout le monde aspirait à la paix, Autrichiens et Français. Pour arriver à l'Empereur, Bubna dut passer, pour ainsi dire, à travers une haie de maréchaux, de généraux, de dignitaires, qui souhaitaient bon succès à sa mission conciliatrice.

Note 194: (retour) Souvenirs du feu duc de Broglie, I, 74.

L'Empereur ne se trouvait pas dans des dispositions sensiblement différentes. Sans doute, plutôt que de renoncer à affirmer et à consacrer sa victoire par d'éclatants avantages, il risquerait tout, pousserait son armée jusqu'au fond de l'Autriche; mais il souhaitait vraiment que cette extrémité lui fût épargnée. Autour de lui, il percevait nettement de sourds murmures et des malédictions à voix basse, il sentait croître la désaffection des siens, monter la haine des peuples. L'impatience le gagnait peu à peu de se montrer triomphant à sa capitale, qui avait un instant douté de sa fortune, et de ressaisir l'opinion par sa présence. Puis, ayant voulu tout étreindre à la fois, s'étant attiré de tous côtés des difficultés et des embarras, ayant violenté et séquestré le Pape, réuni Rome à l'Empire, à l'heure même où il luttait sur le Danube et laissait derrière lui l'Espagne en révolte, il avait hâte de finir avec l'Autriche, pour reprendre et terminer ses autres entreprises. Ce désir de brusquer un dénouement pacifique, il ne le dissimulait guère: devant Tchernitchef, revenu près de lui, il montrait sa répugnance pour une nouvelle campagne, et déclamant: «Du sang, disait-il, toujours du sang. Il y en a eu déjà trop de répandu... Et puis, ajoutait-il en changeant de ton et se livrant davantage, je voudrais m'en retourner à Paris 196

Note 196: (retour) Rapport de Tchernitchef, volume cité, 317.

De plus, cette négociation où il n'avait pas ses coudées franches, où il lui fallait faire face à l'Autriche et traiter obliquement avec la Russie, où il devait à chaque pas, avant de pousser ferme contre l'adversaire, jeter un regard de côté vers Pétersbourg, consulter, interroger Alexandre, scruter cette vivante énigme, l'importunait extrêmement, et il trouvait que cette Russie qui arrêtait tout, qui entravait la paix après s'être effacée pendant la guerre, se faisait payer bien cher pour d'inutiles services. Mais comment suppléer à cette alliée incommode? L'Autriche, il est vrai, s'offrait à nous tenir lieu de Russie, au prix d'une paix sans cessions, au prix d'une complète et généreuse amnistie. Par la bouche de Metternich, par celle de tous les officiers qui avaient pu approcher l'Empereur, elle parlait d'alliance, demandait qu'on mît à l'épreuve la valeur et la fidélité de son concours. Pourquoi, après tout, ne pas tenter cette expérience? Dans la dernière campagne, l'Autriche avait témoigné d'énergie et de vitalité; son armée s'était bravement, noblement comportée, et nos adversaires d'Essling ne s'étaient pas montrés inférieurs à ceux d'Eylau. Certes, l'Autriche pourrait devenir pour notre politique un auxiliaire précieux, le point d'appui véritable, si elle n'avait son gouvernement. Qu'attendre, en effet, d'un souverain tel que l'empereur François, chez lequel les préjugés tiennent lieu de volontés? Qu'attendre d'un prince faible devant l'intrigue, jouet des factions, circonvenu par des hommes haineux et corrompus? «Il est toujours de l'opinion du dernier qui lui parle, et ceux qui auront toujours de l'influence sur lui sont Baldacci et Stadion 197.» Mais on dit cet empereur fatigué de régner, envahi de lassitude et de dégoût. Eh bien! qu'il s'immole au salut de ses peuples, qu'il s'offre en victime expiatoire, qu'il descende du trône pour y placer un homme ferme, pacifique et sensé, comme le grand-duc de Würtzbourg, Napoléon tendra loyalement la main à ce nouveau souverain, lui rendra toutes les provinces de la monarchie, pardonnera à l'Autriche revenue de ses erreurs et fera avec elle une alliance «pour finir les affaires du continent 198», en évitant du même coup de se brouiller avec la Russie, que n'inquiétera plus la perspective d'un déplacement de frontières en Pologne. Plusieurs fois déjà cette idée a effleuré son esprit; aujourd'hui, elle l'attire, le sollicite davantage, et devant Bubna qu'il a fait entrer, qui l'écoute, il poursuit tout haut son rêve, s'y complaît et s'y livre.

Note 197: (retour) Corresp., 15778 et 15832.

«S'il y avait, disait-il, un empereur à la bonne foi duquel je puisse me fier, comme le grand-duc de Würtzbourg ou l'archiduc Charles, je rendrais toute la monarchie autrichienne et n'en retrancherais rien 199.» Bubna répondit que, si l'empereur François était persuadé de cette intention, il abandonnerait le trône à son frère; toutefois, en sujet fidèle, il crut devoir défendre son maître, dont il affirmait la droiture et les volontés pacifiques: «On ne me trompe pas deux fois», reprit Napoléon, et il rappela le passé: l'empereur François venant à son bivouac au lendemain d'Austerlitz, s'accusant, s'humiliant, protestant de son repentir, donnant sa parole d'homme et de souverain qu'il ne recommencerait plus la guerre; puis, moins de quatre ans après ce serment, se jetant avec toutes ses forces sur la France occupée en Espagne. À ces amers souvenirs, il se montait, s'exaltait; il en venait aux métaphores étonnantes et aux comparaisons extraordinaires: «Je veux avoir affaire à un homme qui ait assez de reconnaissance pour me laisser tranquille ma vie durant. Les lions et les éléphants ont souvent montré, dit-on, des preuves frappantes de la puissance de ce sentiment sur leur cœur. Il n'y a que votre maître qui n'en soit pas susceptible 200... Que l'Empereur cède le trône au grand-duc de Würtzbourg, je restitue tout à l'Autriche sans rien exiger 201

Note 200: (retour) Corresp., 15778.

Toutefois, s'il émet, à plusieurs reprises et avec force, le désir d'une substitution de souverain, il n'en fait point l'objet d'une demande expresse; il sent qu'une telle proposition est difficile à formuler; il peut accepter le sacrifice de l'empereur régnant, à peine le provoquer, non l'exiger. D'ailleurs, il croit peu à l'abnégation de ce monarque, surtout des hommes qui l'entourent et le dominent; il se rend compte qu'il caresse une chimère, et bientôt la réalité le ressaisit. La réalité, c'est qu'il se trouve en présence de l'Autriche vaincue et non changée, toujours hostile, gouvernée par nos ennemis, aspirant à la revanche; dans ces conditions, puisqu'il la tient sous lui, inerte et terrassée, il ne se détournera point d'elle avant de l'avoir momentanément réduite à l'impuissance, c'est-à-dire avant de l'avoir mutilée, désarmée et rançonnée. Cependant, pour accélérer la paix, il se résout à des concessions, en se replaçant sur le terrain d'un arrangement de principe, destiné à précéder toute spécification de territoires. Il renonce formellement à l'uti possidetis; il n'exige plus qu'un ensemble de cessions analogue à celui consenti par l'Autriche après la guerre précédente, au traité de Presbourg. Ayant demandé d'abord neuf millions d'âmes pour en avoir cinq, il descend à quatre. Ce qui lui importe au fond, ce n'est point d'arracher à l'Autriche quelques districts de plus, c'est d'obtenir un succès diplomatique qui atteste et proclame le triomphe de ses armes. S'il acquiert moins en 1809 qu'en 1805, l'Europe jugera qu'il a été moins vainqueur à Wagram qu'aux journées d'Ulm et d'Austerlitz: «il fera six campagnes 202» plutôt que d'encourir cet amoindrissement de prestige. Que l'Autriche, au contraire, se déclare prête à renouveler son sacrifice de Presbourg, et la paix pourra être, non pas conclue, mais décidée en peu de jours.

Note 202: (retour) Note de Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne, 384.

C'est à cette résignation qu'il convient d'incliner la cour de Dotis, par le moyen de Bubna. Ce dernier, si on sait s'emparer de lui, peut nous devenir un précieux instrument, et aussitôt Napoléon met en jeu tous les ressorts qui doivent lui livrer cette âme de soldat. Par une accumulation de détails techniques, il prouve à Bubna qu'il est invincible, inexpugnable dans Vienne, «en état de tenir dix ans»; puis, redevenu facile et gracieux, il flatte et enjôle l'officier autrichien, lui parle de ce qu'il entend, métier, campagnes, histoire militaire, valeur comparée des généraux et des armées, «de Jourdan, de Pichegru, des Russes 203». Après l'avoir tenu tour à tour sous la terreur et sous le charme, il le livre à Maret, qui ne le quitte point de deux jours, poursuit l'œuvre commencée et se choisit lui-même des auxiliaires. À Vienne, Bubna a retrouvé, parmi les Français, un compagnon de jeunesse et de régiment, M. Alexandre de Laborde, passé au service de l'Autriche pendant la Révolution, rallié aujourd'hui à l'Empire, auditeur au Conseil d'État et attaché en cette qualité au grand état-major. Laborde est chargé d'agir sur Bubna, et entre eux un dialogue s'engage sur le ton d'une intime et familière camaraderie, à la seconde personne: «Mon cher, dit Laborde, il ne serait pas impossible, si l'on est raisonnable à votre cour et si tu es en mesure d'après la manière dont on t'a envoyé ici, que tu parviennes à rendre un grand service à ton pays. Il me semble que le moment est favorable, et ce moment, il faut le saisir. Il est assez dans le caractère de l'Empereur de ne se point décider par les routes communes, lorsqu'on lui montre de l'empressement et du zèle à se rapprocher.»--«Mon ami, répond Bubna, tu connais si je serais heureux d'un pareil événement, et pour son importance et pour y avoir contribué 204.» Les prétentions de l'Empereur sont alors discutées: Laborde en exalte la modération, la douceur, et Bubna sort de l'entretien définitivement convaincu, parlant de rentrer tout de suite à Dotis et «d'arranger l'affaire en vingt-quatre heures 205». Napoléon ne lui permet pas encore de repartir, mais le laisse écrire à sa cour, transmettre et appuyer nos propositions. En même temps, prononçant l'attaque de tous côtés, se retournant vers les négociateurs attardés d'Altenbourg, il invite Metternich à admettre la nouvelle base, sans s'occuper d'autres questions 206; de cette manière, il compte faire franchir à la négociation un grand pas, emporter le principe de la paix et échapper encore à toute désignation de territoires, puisqu'il lui faut toujours attendre, pour fixer définitivement ses choix, que la Russie se soit expliquée et que le sphinx ait parlé.

Note 203: (retour) Sa Majesté, écrivait Maret, «lui a même pris l'oreille avec une grâce familière qui l'a touché... enfin elle lui a fait un présent qu'il dit de grande valeur». Lettre du 15 septembre 1809. Archives nationales, AF, IV, 1675.
Note 204: (retour) Rapport de Laborde à Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne, 384.
Note 206: (retour) Corresp., 15778.