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Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 50: I
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About This Book

The author traces the unraveling of an uneasy alliance between two imperial courts after their summit, contrasting one ruler's appetite for decisive military campaigns to enforce a lasting peace with the other's preference for cautious, reformist restraint and diplomatic accommodation. The narrative follows envoy reports, court conversations, and salon opinion as Spanish resistance and Austrian mobilization complicate plans, and shows how differing strategic aims, personal influences at each court, and misreadings of allies' intentions turned a formal accord into a fragile, contested partnership.

«Il a vu avec peine, fait-il écrire par Champagny, l'importance que l'empereur Alexandre met à je ne sais quel article de la Gazette de Hambourg. Ce prince ignore-t-il donc que tant de faux bruits journellement répandus par les gazettes malgré la surveillance des gouvernements sont le produit de l'agiotage, que ces gazettes sont ou soufflées par l'Angleterre ou les échos des spéculateurs? Faut-il beaucoup s'étonner qu'un tel article échappe à la surveillance du sieur Bourienne (alors consul à Hambourg), qui, d'ailleurs, n'est pas le censeur des gazettes s'imprimant à Hambourg, qui ne les voit pas avant qu'elles paraissent et qui ne peut donc prévenir de telles inconvenances, mais seulement en témoigner son mécontentement au rédacteur et aux chefs du gouvernement? Mais un article annonçant le rétablissement du royaume de Pologne est si évidemment absurde, particulièrement aux yeux des agents de Sa Majesté, qui savent très bien qu'elle n'a d'autre politique que de maintenir le continent dans son état actuel pour le diriger tout entier contre l'Angleterre, qu'aucun d'eux n'a pu prévoir qu'un tel article, qui fait sourire de pitié, peut inquiéter et mécontenter une grande puissance, l'amie et l'alliée de la France 489

Note 489: (retour) Champagny à Caulaincourt, 18 mai 1810.

À quelques jours de là, nouvelle alerte. Le chancelier s'émeut d'une brochure parue dans le duché, très polonaise de tendances, et signée d'un nom peu connu en France, populaire à Varsovie, celui de Kollontay, qui a été naguère l'un des lieutenants de Kosciusko. Napoléon apprend cette publication par le bruit qu'en fait la Russie et s'irrite de se voir mis en cause à propos de cet incident: «Monsieur le duc de Cadore, écrit-il à son ministre, je désire que vous parliez au prince Kourakine au sujet de la lettre du duc de Vicence du 29 mai. Vous lui ferez connaître que j'ai été affligé de ce que le comte de Roumanzow a dit au duc de Vicence, qu'aucune gazette française ne parle de la Pologne, que je ne connais nullement le nommé Kollontay, que je n'ai point lu sa brochure, qui n'a pas paru ici, et qu'on me parle de choses qui tombent des nues 490

Note 490: (retour) Lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 910.

Cette lettre trahit chez l'Empereur une impatience grandissante: à travers ses expressions de plus en plus vives, on sent croître et bouillonner le flot montant de sa colère. Pourtant, il se contient encore, et puisque la Russie attache tant d'importance à ce qui s'imprime et se publie, il fait démentir et prendre vivement à partie par le Journal de l'Empire les gazettes allemandes qui ont répandu de faux bruits ou employé des expressions incorrectes 491. Le 30 juin, dans une note insérée au Moniteur, l'étroite union des deux empires est une fois de plus affirmée.

Note 491: (retour) «Les écrivains périodiques de l'Allemagne, dit à ce sujet l'officieux organe, sont devenus d'une grande fécondité à inventer des fables pour amuser leurs lecteurs, et, à cet égard, il semble que les habitants des rives de l'Elbe ne le cèdent point en crédulité à ceux qui naissent sur les bords de la Garonne...» Numéro du 18 juin.

Ce même jour, M. de Champagny voit entrer chez lui Kourakine, qui se dit chargé d'une importante communication. Qu'est-ce encore? Le prince lit une longue lettre de Roumiantsof: elle lui ordonne «de faire des démarches pressantes relativement à la convention, ou plutôt relativement au bruit qui s'accrédite de plus en plus de l'intention de l'empereur Napoléon de rétablir la Pologne». Cette fois, l'accusation est positive, et sur quoi se fonde-t-elle? Toujours sur le langage de certains journaux, sur la rumeur publique, sur les propos qui se colportent à Varsovie: c'est d'après de tels indices que Napoléon entend révoquer en doute la parole qu'il a tant de fois et si solennellement donnée!

Alors l'orage amoncelé en lui fit explosion. D'un sentiment très marqué d'humeur, de mécontentement, il passe à une franche, tempétueuse et débordante colère. Cette perpétuelle doléance, qui gémit à son oreille comme un refrain monotone, lui devient odieuse: le procès de tendance qu'on lui fait l'exaspère, et puisque Roumiantsof s'obstine à se forger contre lui grief de tout, à lui imputer une agitation qu'il ignore, «à le rendre comptable d'articles de gazette écrits à deux cents lieues de Paris, ou de brochures qui seront à jamais inconnues en France, ainsi que ceux qui les composent 492», il rétablira les responsabilités respectives et réduira la Russie au silence par une foudroyante réponse. À cet instant, il ne cherche plus à dissimuler ni à feindre: il redevient grand, en cessant d'être trop habile; il met à nu sa politique et jette au vent sa pensée, dans un accès de fureur déplorable et superbe.

Note 492: (retour) Corresp., 16181.

Le 1er juillet au matin, devant Champagny qui est venu lui porter la commission de Kourakine, il parle, il dicte, et il veut que ses expressions soient transmises textuellement au duc de Vicence, afin que cet ambassadeur trop doux, trop mou, trouve dans cet envoi la règle de ses discours et sache comment il faut parler aux Russes. C'est donc à la Russie elle-même qu'il s'adresse par l'intermédiaire qu'il s'est choisi; c'est elle qu'il cingle de paroles acerbes, de reproches véhéments, énumérant ses concessions, ses bienfaits, rappelant qu'il n'a reçu en retour qu'une assistance équivoque avant la campagne d'Autriche, un concours dérisoire pendant la guerre, et aujourd'hui, pour combler la mesure, des plaintes mal fondées, «des insinuations ridicules, des soupçons outrageants». Et lorsqu'il se prétend méconnu et calomnié, il reste, de son point de vue, parfaitement sincère et convaincu. Par une disposition propre aux esprits entiers et possédés d'orgueil, il ne s'attache qu'au côté de la question où il se juge et se sent inattaquable. Sans vouloir se rappeler que sa conduite en maintes circonstances, ses atermoiements, la liberté d'allures laissée aux Polonais, autorisent bien des soupçons, il s'arrête au fait en lui-même, à la réalité de ses intentions, et, sous ce rapport, l'accusation qu'on lui jette à la face, dans les termes absolus où elle est portée, demeure injuste. Il rétablira sans doute la Pologne si la Russie l'y provoque par des manœuvres hostiles et lui en fait une nécessité stratégique, mais il n'ira point reconstituer la Pologne spontanément, par dessein préconçu, par principe, par générosité mal entendue, par Don Quichottisme, suivant l'expression qu'il répète à satiété: il n'ira point de gaieté de cœur s'enfoncer dans le Nord, risquer une immense aventure, pour se donner le stérile honneur de briser les chaînes d'un peuple et de réparer le crime de l'autre siècle. Jamais prince n'a été plus éloigné que lui de faire la guerre pour une idée, et cette conception cadre si peu avec sa manière toute pratique, toute réaliste, d'envisager la politique, qu'il n'admet point qu'on la lui puisse supposer de bonne foi. Il en vient à se demander si la Russie est sincère dans l'expression de ses épouvantes: derrière les propos qu'elle lui tient, il croit lire une secrète et traîtresse arrière-pensée. En lui cherchant cette querelle, la Russie ne veut-elle point se ménager un prétexte pour le quitter, pour revenir à l'Angleterre? Dès qu'elle aura recueilli tous les bénéfices de l'alliance, ne va-t-elle point en répudier les obligations? Eh bien, si cette défection se produit, c'est la guerre. Il le dira franchement, sans ambages, sans détours, et ce mot de guerre, jeté pour la première fois à la Russie, jaillit et luit dans son langage comme un éclair d'épée.

«Que prétend la Russie, s'écrie-t-il, par un tel langage? Veut-elle la guerre? Pourquoi ces plaintes continuelles? Pourquoi ces soupçons injurieux? La Russie veut-elle me préparer à sa défection? Je serai en guerre avec elle le jour où elle fera la paix avec l'Angleterre. N'est-ce pas elle qui a recueilli tous les fruits de l'alliance? La Finlande, cet objet de tant de vœux, de tant de combats, dont Catherine II n'osait pas même ambitionner quelque démembrement, n'est-elle pas, dans toute sa vaste étendue, devenue province russe? Sans l'alliance, la Valachie et la Moldavie resteraient-elles à la Russie? Et à quoi m'a servi l'alliance? A-t-elle empêché la guerre contre l'Autriche, qui a retardé les affaires d'Espagne? Est-ce l'alliance qui a fait les succès de cette guerre? J'étais à Vienne avant que l'armée russe fût rassemblée, et cependant je ne me suis pas plaint; mais certes on ne doit pas se plaindre de moi. Je ne veux pas rétablir la Pologne. Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts. Je me dois à la France et à ses intérêts, et je ne prendrai pas les armes, à moins qu'on ne m'y force, pour des intérêts étrangers à mes peuples. Mais je ne veux pas me déshonorer en déclarant que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli, me rendre ridicule en parlant le langage de la Divinité, flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'avouer le partage de la Pologne que de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. Non, je ne puis prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui ne m'ont rien fait, qui m'ont bien servi, qui m'ont témoigné une bonne volonté constante et un grand dévouement. Par intérêt pour eux et pour la Russie, je les exhorte à la tranquillité et à la soumission, mais je ne me déclarerai pas leur ennemi, et je ne dirai pas aux Français: Il faut que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie. Si jamais je signais que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli, c'est que j'aurais l'intention de le rétablir. Ce serait un piège que je tendrais à la Russie, et l'infamie d'une telle déclaration serait effacée par le fait qui la démentirait. J'ai montré de l'empressement à satisfaire la Russie en envoyant une convention toute ratifiée. Elle renfermait tout ce que je pouvais raisonnablement promettre et tenir, au delà de ce qu'on pouvait me demander; elle allait au but aussi bien que la première et la deuxième. Mais on insiste sur celle-ci par des motifs que je ne puis expliquer. Il semble que ce soit une lutte d'amour-propre. Tous les hommes sensés conviennent que c'est, aux termes près, la même chose, et les Russes mêmes sont de cet avis. Quand on voudrait m'humilier en me dictant la loi, on ne pourrait pas le faire davantage qu'en me prescrivant ainsi les termes dans lesquels je dois souscrire un acte dont le but m'est étranger, auquel je ne me prête que par déférence, et qui est pour moi sans avantage comme sans nécessité 493

Note 493: (retour) Corresp., 16181.

Comme sanction à ces véhémentes paroles, Napoléon va-t-il couper court à toute discussion sur le traité, retirer purement et simplement ses offres? Puisque la Russie semble découvrir des velléités hostiles, se refusera-t-il à lui livrer un engagement, quel qu'il soit, à fournir contre lui cette arme? Dans la suite de sa dictée, il semble se radoucir et proclame l'invariabilité de ses sentiments: «Si l'Empereur est mécontent du langage qu'on lui tient de la part de la Russie, il n'en est pas moins ferme dans l'alliance; il a toujours marché droit et sans hésitation... L'Empereur est, à l'égard de la Russie, ce qu'il a toujours été depuis la paix de Tilsit 494.» Quant à la convention, il «se prêtera à des changements, mais ne flétrira pas sa mémoire par un acte déshonorant 495». Enfin, il annonçait sous peu de jours l'envoi à Kourakine de la note responsive, mais une soudaine fatalité allait ajourner de nouveau la remise de cette pièce, retarder encore le dénouement attendu en Russie avec une si douloureuse impatience, laisser à la colère de l'Empereur le temps de mûrir et de fructifier.

Depuis le retour de Leurs Majestés à Saint-Cloud, les fêtes à l'occasion du mariage, interrompues par le séjour à Compiègne et l'excursion dans le Nord, avaient repris de plus belle. Paris, l'armée, les princes, les représentants étrangers, se mettaient tour à tour en frais d'imagination pour offrir aux souverains des hommages et des plaisirs. Le 10 juin, il y avait eu bal à l'Hôtel de ville, avec feu d'artifice et illumination générale; le 14, fête champêtre chez la princesse Pauline, dans ses jardins de Neuilly; le 24, fête donnée par la garde à l'École militaire. Ce n'étaient partout que divertissements variés, animation joyeuse, déploiement inouï de faste et de magnificence. On sait qu'un lugubre événement attrista la fin de cette période d'enivrement et parut projeter sur l'avenir une lueur sinistre.

Le 1er juillet, le prince de Schwartzenberg donnait un grand bal dans son hôtel de la rue de Provence, transformé pour la circonstance en palais de féerie. À cette réunion, attendue comme un événement, la cour, la haute société de Paris, le corps diplomatique figuraient au complet, et le prince Kourakine, à peu près remis, brillait au premier rang des ambassadeurs. Leurs Majestés avaient fait leur entrée, assisté dans le jardin à un ballet champêtre et à des figurations allégoriques; placées sur une estrade, elles dominaient la salle des danses, échafaudée contre les murs de l'hôtel et superbement tapissée, lorsque le feu prit à l'une des tentures, trop rapprochée d'un groupe de bougies. En un instant, la salle entière s'embrasa. Napoléon sortit alors avec l'Impératrice, qu'il rassurait et protégeait. Il s'éloignait pourtant à pas comptés, impassible, soucieux de garder sa dignité et d'imposer le sang-froid par son exemple. Derrière lui, la foule s'accumulait, s'écrasait, sans oser le devancer. De cette multitude folle d'impatience et de terreur, une voix s'éleva tout à coup: «Plus vite», dit-elle, et l'Empereur pressa le pas, obéissant à cet appel anonyme, et devant ce spectacle du César invincible aux armées humaines, cédant aux éléments en révolte et chassé par les flammes, un ancien eût cru voir le signe et l'image anticipée des futures catastrophes. Après avoir mis l'Impératrice en sûreté, Napoléon revint au danger, en tenue de combat: il organisa la lutte contre l'incendie, les mesures propres à sauver les parties intactes du palais, à assurer la recherche des victimes ensevelies sous les décombres. Leur nombre fut malheureusement grand; parmi les blessés, le prince Kourakine fut relevé des premiers, la tête, le visage et les mains affreusement brûlés 496.

Note 496: (retour) «Je vis, je vois encore--écrit le feu duc de Broglie dans ses Souvenirs--le pauvre prince Kourakine, perclus de goutte, couvert de diamants, roulant son énormité sous les décombres, et le général Hulot, le frère de la maréchale Moreau, employant à l'en dégager le bras qui lui restait.» I, 118.

Ainsi ce personnage, malencontreux jusqu'au bout, disparaissait à l'heure où ses services devenaient le plus nécessaires, où il allait être l'intermédiaire de nos dernières propositions. Pendant douze jours, sa vie fut en danger, et le cabinet français dut naturellement s'abstenir de lui adresser aucune communication d'affaires. Durant cet intervalle, l'Empereur réfléchit, s'anima de plus en plus, se fixa à l'idée de ne plus même discuter au fond les exigences d'Alexandre et de s'en tenir à la question préalable. À la note préparée pour Kourakine et longuement développée, il fit substituer quelques lignes brèves et sèches: «Le soussigné désire savoir, écrivit le ministre des relations extérieures sous sa dictée, si M. l'ambassadeur a les pouvoirs nécessaires pour signer une convention non moins propre que les trois autres à atteindre le but qu'on se propose, mais dans laquelle quelques expressions du projet russe, contraires à l'usage diplomatique, seraient remplacées par des expressions équivalentes, changement nécessaire, puisque seul il rendra cet acte conforme à la dignité de la France en conciliant tous les intérêts de la Russie 497

Note 497: (retour) Archives des affaires étrangères, Russie, 151. La pièce porte cette mention: Dictée de l'Empereur.

Ce fut le premier secrétaire de l'ambassade, M. de Nesselrode, qui répondit au nom de son chef empêché. Il déclara, selon les instructions rigoureuses de sa cour, que le représentant russe à Paris n'avait pouvoir d'admettre par lui-même aucun amendement: il demandait toutefois à connaître les modifications désirées par la France, afin d'en informer son gouvernement 498. Napoléon prévoyait cette réponse, d'après le langage antérieur de Kourakine: en la provoquant, il n'avait eu d'autre but que de mettre une fois de plus la Russie dans son tort, de lui faire avouer à elle-même le caractère irréductible de ses prétentions et l'intransigeance de sa politique, de se procurer un prétexte pour se dérober définitivement. Ce prétexte lui étant fourni, il se hâta de le saisir, défendit de répondre à Nesselrode et de revenir sur le traité «objet de tant de réclamations 499». La France et la Russie restaient nominalement alliées, mais la question de Pologne demeurait entre elles pour leur interdire la confiance, envenimer tous leurs rapports, accélérer leur brouille, et le point de mésintelligence s'accentuait, se mettait en plein relief, par l'inanité constatée d'un grand effort pour s'expliquer et s'entendre.

Note 498: (retour) Corresp., 16181.
Note 499: (retour) Archives des affaires étrangères, Russie, 151.

Dans ce débat qui avait roulé sur une phrase, mais sur une phrase derrière laquelle se dissimulait une irrémédiable divergence d'intentions, Napoléon avait incontestablement pour lui le fonds même du droit. Il avait offert tout ce que sa dignité et ses intérêts lui permettaient d'accorder, à savoir qu'il se détournerait de la Pologne et ne l'assisterait en aucune circonstance. La Russie avait voulu plus: elle avait voulu qu'il frappât de sa main et achevât une nation dont il avait éprouvé la fidélité, qu'il lui infligeât une irrévocable déchéance, qu'il s'engageât pour la postérité, qu'il prît à sa charge et aggravât même le forfait d'autrui, car les trois puissances, en partageant la Pologne, n'avaient point mis par écrit qu'elle ne revivrait jamais. Une telle formule, qui peut-être dissimulait un piège, dérogeait en tout cas au code des nations, au langage qu'il est permis aux souverains de tenir décemment, lorsqu'ils stipulent et contractent. En toute justice, en tout honneur, Napoléon pouvait soutenir que capituler devant cette exigence, c'eût été abaisser son caractère et offenser sa gloire. Seulement, il avait lui-même compromis la valeur de sa cause par la faute de ses procédés, tour a tour évasifs et violents, dépourvus successivement de loyauté, de convenance et de mesure. Puis, sa grandeur même et ses abus l'avaient placé en dehors des règles ordinaires qui président aux rapports des États; il lui était difficile de les invoquer dans toute leur rigueur, après les avoir fait céder tant de fois aux nécessités de sa politique, aux entraînements de son avidité et de sa fougue, et cette vérité doit dominer désormais toutes les appréciations. Si Napoléon avait raison dans la plupart des questions soulevées entre lui et l'Europe, prises en elles-mêmes, envisagées individuellement, telles qu'il savait avec un art consommé les poser et les traiter, il avait tort dans l'ensemble, tort par l'universalité de ses prétentions, par le nombre, l'audace, l'extension démesurée de ses entreprises, qui excusaient contre lui des précautions extraordinaires et légitimaient toutes les défiances.



CHAPITRE XI

MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE


Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume; notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec l'empereur Alexandre.--Redoublement d'efforts contre l'Angleterre; blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le Dnieper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter.


I

La note finale à Kourakine avait été dictée le 4 juillet. Dans la soirée du lendemain, Metternich se fit conduire à Saint-Cloud et insista pour être admis au coucher de Sa Majesté, à laquelle il avait d'intéressantes communications à porter. Un avis, reçu la veille à l'ambassade et venu de Bucharest par la voie de Vienne, annonçait que l'armée russe du Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlevé Silistrie, bloqué le grand vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaçaient Varna, après avoir dépassé la ligne des Balkans. C'étaient là de graves nouvelles dont il importait que l'empereur Napoléon eût la primeur, et Metternich, en se rendant à Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait des bulletins arrivés du théâtre de la guerre 500.

Note 500: (retour) Mémoires de Metternich, II, 364.

En l'apercevant, Napoléon congédia tout le monde. Aux premiers mots de l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute déployée. Des épingles, piquées sur la partie représentant le bassin du Danube, indiquaient les positions des belligérants, la direction des différents corps, et prouvaient avec quel intérêt l'Empereur suivait les opérations de la guerre russo-turque. D'après les renseignements fournis par Metternich, il déplaça ses épingles, marqua les progrès des Russes; ceci fait, il resta plus d'un quart d'heure à examiner la carte, à se rendre compte, sans dire une parole, attendant de s'être bien pénétré de la situation nouvelle pour en tirer les conséquences. Tout d'un coup, il lança son diagnostic; la campagne était perdue pour les Turcs; il ne leur restait qu'à souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec quelque émotion: «Voilà la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont forcés de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts sont communs.» Et il répéta plusieurs fois: «Oui, voilà l'alliance véritable entre nous, une alliance basée sur des intérêts communs, la seule durable 501

Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement données trois semaines plus tôt à l'Autriche, et cette différence de langage permet d'apprécier à quel point, en ce peu de temps, l'Empereur s'était éloigné de la Russie, de mesurer l'effrayant progrès de son détachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-père et le gendre, ne restait-il qu'à convenir des termes dans lesquels se formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La suite de la conversation prouva qu'une telle interprétation dépasserait la pensée de l'Empereur. S'il s'était exprimé d'abord au présent, afin de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientôt pour ne plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se consacrer à la réfection de ses forces, se reposer avec calme sur l'avenir: c'était un grand pas de fait que d'avoir constaté l'identité des intérêts: l'alliance viendrait, elle viendrait à son heure, sûrement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut aider à leur réunion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tournés: «Romanzof, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement, parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que l'empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout 502.» Et il toucha à plusieurs reprises «la corde de rapports politiques plus intimes 503», sans manifester dès à présent l'intention de se compromettre par une signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au cas où la Russie viendrait totalement à lui manquer; cette hypothèse se rapprochant, il avait voulu se ménager plus sûrement la ressource qu'il avait en vue, tenir l'Autriche par une espérance plus positive, mais non s'enchaîner à elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le liaient encore à la Russie et qu'il était décidé, malgré tout, à ne pas rompre le premier.

Note 502: (retour) Mémoires de Metternich, II, 365.

À Vienne, au moins dans certains cercles, on était plus pressé, on voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napoléon était envisagé comme une nécessité d'urgence. Les succès des Russes y avaient produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'était leur établissement dans les Principautés confirmé à bref délai par une paix conquérante: cette mainmise sur le Danube inférieur compléterait l'investissement de la monarchie, déjà cernée du côté de l'Ouest par l'Allemagne et l'Italie françaises; après l'Occident, c'était l'Orient qui se fermait, et quelque prévu que fût ce résultat, l'Autriche se révoltait à son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance indéfinie, serrée dans cet étau, elle éprouvait un insupportable malaise, et l'idée d'une tentative suprême pour se dégager, pour se garder une issue, pour écarter les Russes du Danube, traversait tous les esprits.

Sur le moyen à employer, les avis se partageaient, et des dissidences profondes, violentes, se manifestaient. La haute société, demeurée hostile à la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu'à s'entendre, et l'apparition de M. d'Alopéus à Vienne semblait confirmer ces dires. Cet agent, dont nous avons vu le départ de Pétersbourg et parcouru les instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. Là, à remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son séjour, sous des motifs d'intérêt privé et de famille qui ne trompaient personne, il était aisé de reconnaître que Naples n'aurait jamais sa visite et que Vienne était le théâtre assigné à son activité. Il s'était fait présenter à l'Empereur, aux archiducs; il murmurait à leur oreille des paroles de conciliation, mais c'était surtout dans le monde, dans les salons, qu'il cherchait à «recruter des prosélytes 504» et n'y réussissait que trop bien. Le terrain lui avait été préparé à merveille par son ami et ancien collègue Razoumovski; celui-ci l'avait fait précéder d'une réputation d'habileté, de génie politique, l'avait annoncé comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels auspices, Alopéus avait été accueilli dans les milieux les plus fermés; il y était fêté, cajolé; il s'y posait en adversaire irréconciliable de la France, et parlait sans ménagements d'une nouvelle ligue pour la délivrance de l'Europe. Auprès d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient les intérêts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans renoncer à de justes prétentions, l'Empereur son maître avait à cœur de ménager les intérêts et les susceptibilités de l'Autriche; il lui ferait la part belle dans tout arrangement définitif.--Pourquoi, reprenaient à l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre à profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en Occident 505?

Note 504: (retour) Otto à Champagny, 7 juillet 1810.
Note 505: (retour) Correspondance de M. Otto, juin-juillet-août 1810, passim.

Tout autre et non moins vivement exprimée était l'opinion des personnages qui s'étaient attachés, par principe ou par intérêt, à la famille Metternich. Ceux-ci, comme le ministre lui-même, croyaient à l'utilité d'un rapprochement temporaire, mais étroit, avec la France. En l'absence de leur chef, faiblement remplacé par son père, ils exagéraient encore ses tendances. Dans la crise présente, ils ne voyaient de salut qu'en Napoléon; à les entendre, il fallait au plus vite, en se livrant à l'Empereur, le détacher de la Russie et obtenir qu'il opposât son veto à l'annexion des Principautés.

Moins nombreux que l'autre, recruté dans un milieu social moins élevé, ce parti l'emportait depuis le mariage dans le conseil du souverain; il détenait le pouvoir, mais n'avait pas eu le temps de s'y affermir. Si l'empereur François semblait incliner de bonne foi vers la France, nos adversaires ne négligeaient aucun effort pour le ressaisir. Ils le poursuivaient à toute heure, en tout lieu; c'était contre le repos de ce monarque, las de politique et ami de ses aises, une conspiration permanente. Pendant un récent voyage en Bohême, il avait été en butte à de continuels assauts. Allait-il aux eaux de Baden, près de Vienne, chercher la santé et la solitude, il voyait surgir autour de lui des émissaires dont les propos le laissaient incertain et troublé. Conscient de sa faiblesse, peu sûr de lui-même, il eût voulu qu'un engagement en bonne forme avec Napoléon le mît en garde contre ses propres défaillances et contre d'importunes obsessions; il aspirait à se lier, à s'enchaîner, à abdiquer un libre arbitre dont il craignait de faire mauvais usage. Il disait à notre ambassadeur: «Les intrigues n'auront un terme que lors de la signature d'un traité d'alliance 506.» Profitant de ces dispositions, le parti Metternich fit décider que des paroles positives seraient adressées à Napoléon et son intervention sur le Danube officiellement requise.

Note 506: (retour) Otto à Champagny, 19 juillet 1810.

Dès le commencement de juillet, le vieux prince de Metternich s'ouvrit à notre ambassadeur: signalant avec amertume les progrès de la Russie, il concluait de là à l'avantage «d'un concert entre la France et l'Autriche pour mettre un terme aux empiétements de cette puissance barbare qui pesait sur toute l'Europe et menaçait de la subjuguer 507». Les jours suivants, M. Otto n'entendit que déclamations sur le péril moscovite, «sur cet esprit de conquête qui, depuis la Laponie jusqu'à la mer Égée, menaçait de tout engloutir 508». Il s'agissait à toute force de dégoûter Napoléon de la Russie, de détruire ce reste d'alliance qui rendait «la position de l'Autriche extrêmement gênante», de l'aveu même de ses ministres. La Russie, disait le prince de Metternich, ne serait jamais pour nous une amie sincère; chez elle, «quelles que puissent être les dispositions personnelles de l'empereur Alexandre, les hommes les plus influents favoriseraient toujours l'Angleterre 509». Pour lever le masque, elle n'attend que d'avoir terminé sa guerre avec les Turcs et mis hors de combat ces alliés traditionnels de la France. Comme preuve de cette intention, des agents officiels ou officieux viennent nous signaler la «conduite louche» du cabinet de Pétersbourg et son jeu en partie double, l'opposition qui existe entre ses déclarations publiques et les manœuvres secrètes de ses agents: ils vont jusqu'à dénoncer «l'allure étrange de M. d'Alopéus, qui paraît avoir été envoyé plutôt par le roi Georges que par l'empereur Alexandre 510». Ces intrigues, ajoutent-ils, troublent la société de Vienne et minent le crédit du parti français; le ministère actuel est animé des meilleures dispositions, mais pourra-t-il se soutenir contre la poussée des éléments hostiles, si la France ne lui permet de s'étayer d'elle? L'occasion est unique pour s'emparer définitivement de l'Autriche et fixer ses principes; mais que l'empereur Napoléon se hâte de la saisir, sans quoi on ne répond plus de rien: «Tout ceci tient à un fil, disait le prince de Metternich; il faudrait bien peu de chose pour le rompre 511.» En même temps, les flatteries personnelles à l'adresse de Napoléon redoublaient, et l'empereur François ne s'y épargnait point, avec son habituelle bonhomie. Il s'émut, s'attendrit, à la nouvelle que Marie-Louise allait le rendre grand-père: parlant du futur roi de Rome, il prononça ces mots qu'il devait trop oublier: «Cet enfant trouvera toujours en moi les sentiments d'un père 512

Note 507: (retour) Id., 6 juillet 1810.
Note 508: (retour) Id., 12 juillet.
Note 509: (retour) Otto à Champagny, 6 juillet.
Note 510: (retour) Id., 12 juillet 1810.

Lorsque le terrain eut été ainsi préparé, la mission autrichienne en France fut chargée d'aller au fait et de soulever très nettement la question des Principautés. Ignorant si le comte de Metternich, qui annonçait et ajournait perpétuellement son retour, n'avait point quitté Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles à la date du 17 juillet, serait que Napoléon voulût s'unir à l'Autriche pour empêcher toute usurpation des Russes sur le cours inférieur du Danube; une remontrance commune suffirait probablement à atteindre ce but: l'Autriche appuierait volontiers cette démarche par des mouvements militaires, des démonstrations, mais il était indispensable que Napoléon engageât l'affaire diplomatiquement et élevât la voix le premier: c'était à obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les efforts de l'ambassade 513.

Note 513: (retour) Beer, Geschichte der orientalische Politik Œsterreich's, 232.

Cette fois, la provocation était directe. Avec hardiesse et sans vergogne, l'Autriche reprenait le rôle auquel elle s'était déjà et discrètement essayée: elle sollicitait Napoléon de rompre le pacte d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore à Paris lorsqu'y arrivèrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent communiquées par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis, Metternich n'approuvait pas la précipitation de son père et de son souverain; il eût préféré que l'Autriche attendît l'Empereur, au lieu de courir à lui; il essaya néanmoins de remplir les intentions de sa cour. Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hiérarchique, s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-même et la posa en ces termes: «L'Empereur est-il décidé à maintenir dans toute leur étendue les engagements qu'il a contractés à Erfurt, ou se prêterait-il à faire de commun accord avec nous une démarche à Pétersbourg qui pût sauver les Principautés 514

Note 514: (retour) Mémoires de Metternich, II, 375.

La réponse de Napoléon fut péremptoire: «J'ai contracté des engagements, dit-il, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements. Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je l'avais contracté 515

Note 515: (retour) Mémoires de Metternich, II, 375.

Derrière ce langage plein d'honneur, il y avait une arrière-pensée politique. Napoléon n'était pas fâché qu'Alexandre s'appropriât les Principautés, parce que cette acquisition désunirait plus sûrement les empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irréparable. Leur antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas Danube: c'était là que la Russie, dans sa marche vers le Sud, rencontrait et coupait la dernière voie qui restât ouverte à l'expansion autrichienne: l'intérêt des deux États se heurtait violemment à ce confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principautés demeurait indécis et le procès pendant, il était à craindre qu'un compromis n'intervînt et ne conciliât les prétentions rivales. Mais que les Russes missent la main sur l'objet du litige, définitivement lésée par eux, l'Autriche se sentirait du même coup rejetée vers nous; Napoléon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui faisaient quelque jour une nécessité de la rechercher.

Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance, matérielle ou morale, dans la crise présente; il les exhorta à se résigner, à s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne leur défendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire, observant une stricte neutralité; mais était-il de leur intérêt de risquer isolément cette levée de boucliers? Il ne le pensait point et ne leur en donnerait certainement pas le conseil. À l'entendre, le mieux serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principautés, qu'elle conseillât aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi une guerre qui prenait des proportions inquiétantes. Toutefois, fidèle à la tactique adoptée depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich sortît de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de laisser l'avenir entr'ouvert à l'espérance. S'il considérait la question des Principautés comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais de lui-même, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en se déclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette défection serait immédiatement punie par la perte des avantages rapportés d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans notre amitié, pourrait succéder aux droits que nous leur avions reconnus sur les Principautés. Alors, mais alors seulement, Napoléon ne se refuserait pas à reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui hors de cause: «Si le cas arrivait, dit-il à Metternich, que les Russes voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez compter sur moi; vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous communiquerai les miennes.» Et il rompit l'entretien sur ce mot suggestif 516.

Note 516: (retour) Mémoires de Metternich, II, 375-376.

Dès à présent, il croyait devoir ménager aux Autrichiens quelques consolations moins hypothétiques pour le chagrin qu'il leur causait. Se rencontrant, sans le savoir, avec l'empereur Alexandre, il leur offrait un protectorat sur la Serbie; il les engageait à se mêler aux affaires de ce pays, à y étendre leur influence, à glisser au besoin quelques troupes dans Belgrade 517. Enfin, il était un point sur lequel il admettait éventuellement un concert immédiat de mesures. Grisés par leurs succès, voyant à leurs pieds la Turquie défaillante, les Russes n'allaient-ils pas dépasser la limite qui leur avait été tracée? Ne s'enhardiraient-ils point jusqu'à réclamer des Turcs, outre les Principautés, quelques territoires sur la rive droite du Danube? Ne prétendraient-ils pas conserver au delà du fleuve certains points stratégiques, des forteresses à titre de gage, des têtes de pont, le moyen d'annuler cette grande barrière qui allait devenir l'unique sauvegarde de l'empire ottoman? Le cabinet de Pétersbourg avait promis en 1808 de se contenter des Principautés et de ne point toucher au reste des possessions ottomanes: respecterait-il cet engagement dans sa lettre et son esprit? «Je veux le croire, disait Napoléon à Metternich; mais l'appétit vient en mangeant, et je ne me permets plus de suivre les calculs du comte de Romanzof 518.» Pour le cas où la Russie témoignerait la moindre velléité d'empiéter sur la rive prohibée, son parti était pris: il se mettrait résolument en travers de ce dessein et prononcerait aussitôt son évolution vers l'Autriche.

Note 517: (retour) Id., 362, 370-373, 376.
Note 518: (retour) Mémoires de Metternich, II, 370.

Il avait déjà fait toucher mot de cette hypothèse par son ambassadeur à Vienne 519. Dans ses entretiens intimes avec Metternich, il fut plus net, plus carré: «Si les Russes, dit-il, devaient vouloir rompre nos engagements en les excédant, je me croirais libre, et vous pouvez compter sur moi de toutes manières 520.» D'ailleurs, il n'entendait point agir par surprise et fit à Pétersbourg sa profession de foi: «Je verrai avec plaisir, écrivait-il, que la Turquie fasse sa paix en cédant la rive gauche du Danube, cela me convient. Mais la Russie violerait ses engagements avec moi, si elle gardait quelque chose sur la rive droite et si elle se mêlait en quelque chose des Serviens. Autant je vois avec plaisir la Russie finir avec la Turquie, autant je me montrerais peu satisfait si elle gardait la rive droite; une seule place forte retenue par la Russie sur la droite du Danube annulerait l'indépendance de la Porte et changerait entièrement l'état des choses.» Malgré tous les efforts de l'Autriche pour le faire dévier du terrain d'Erfurt, il continuait à s'y placer, s'y maintenait opiniâtrement, mais se refusait à le dépasser d'une ligne.

Note 519: (retour) Champagny à Otto, 23 juillet 1816.
Note 520: (retour) Mémoires de Metternich, II, 376.