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Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire cover

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) / L'alliance russe sous le premier Empire

Chapter 52: III
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About This Book

The author traces the unraveling of an uneasy alliance between two imperial courts after their summit, contrasting one ruler's appetite for decisive military campaigns to enforce a lasting peace with the other's preference for cautious, reformist restraint and diplomatic accommodation. The narrative follows envoy reports, court conversations, and salon opinion as Spanish resistance and Austrian mobilization complicate plans, and shows how differing strategic aims, personal influences at each court, and misreadings of allies' intentions turned a formal accord into a fragile, contested partnership.


III

Tandis que Napoléon commençait à envisager l'hypothèse d'une guerre entre la France et la Russie, Alexandre continuait à la prévoir, et son action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche, entamée depuis quatre mois, déjà sensible et palpable à Vienne, où elle nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se développait. Le rejet définitif du traité, la rupture de la négociation, les éclats et les violences de Napoléon, n'étaient point pour suspendre ces hostilités indirectes: Alexandre y persévérait avec ardeur, mais jugeait utile de mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance.

Vis-à-vis de Napoléon, il affecte désormais un air de résignation calme, presque souriante, et les rapports reprennent une apparente sérénité, à l'instant où la mésintelligence devient plus profonde et où l'abîme se creuse. Alexandre n'insiste plus sur le traité; il évite de reproduire ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napoléon «quereller Roumiantsof 545» sans prendre fait et cause pour son ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et même de cordialité: «Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance 546.» Ces protestations ne l'empêchaient pas de nous disputer âprement le terrain à Vienne et à Varsovie, soit à l'aide de sa diplomatie officielle, soit par de mystérieux intermédiaires. Lorsque ses agents le compromettaient par un zèle trop bruyant, il les désavouait, les rappelait, mais les remplaçait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi.

Note 545: (retour) Rapport n° 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.
Note 546: (retour) Rapport n° 101, août 1810.

En Autriche, Alopéus avait préparé les voies en agissant sur l'esprit public, mais il n'avançait point auprès des gouvernants, auxquels il avait déplu, et son activité turbulente avait donné l'éveil à la France. Cette mine se trouvant éventée, il parut nécessaire de la remplacer par une autre. Où l'agent officieux avait échoué, le représentant officiel ne désespérait point de réussir. Par la correction apparente de son attitude, Schouvalof avait dépisté nos soupçons et donné le change à M. Otto, qui se félicitait de trouver au moins un Russe sincèrement attaché au système. En fait, Schouvalof était un ennemi, un adversaire d'autant plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de représenter à son gouvernement l'urgence de se préparer à une lutte décisive, suprême, «qui commencerait du côté de la France, disait-il, dès que les affaires en Espagne seraient terminées 547».

Note 547: (retour) Schouvalof à Roumiantsof, 20 août-1er septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.

Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres autrichiens un élan moins marqué vers la France, un léger recul. Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours privé de Metternich, manquant de direction, croyant à la nécessité d'un secours extérieur pour se consolider au dedans, placé entre Napoléon, qui montrait peu d'empressement à profiter de sa bonne volonté, et la Russie, qui le sollicitait tout bas, sentait parfois la velléité de se rejeter vers cette dernière. Il inclinait d'autant plus à ce parti que les succès des Russes en Orient ne s'étaient pas soutenus, qu'ils avaient été suivis d'assez sérieux échecs, et que cette tournure nouvelle des opérations, en éloignant la paix avec les Turcs, rendait à l'Autriche le temps et la faculté de réclamer des concessions sur le Danube, à envelopper dans un accord d'ensemble. Le ministère de l'empereur François ne décourageait donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci émettait le désir de voir renaître entre les deux cours l'intimité d'autrefois et se former une coalition latente.

Schouvalof fit part à son gouvernement de ses espérances: pour réponse, il reçut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses félicitations. «Sa Majesté, lui écrivait Roumiantsof le 29 juillet, a observé avec une satisfaction particulière l'opinion que vous énoncez sur ce que le moment actuel serait propice à resserrer les liens d'amitié qui subsistent entre les deux anciennes cours impériales: c'est là tout ce que Sa Majesté désire, parce qu'elle a toujours été persuadée de l'utilité réelle qui doit réciproquement en résulter. Les instructions dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de vous écrire par son ordre, font également foi du désir bien sincère de ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la mésintelligence momentanée qui a divisé les deux cours, et de rétablir dans toute leur étendue ces anciennes relations de bonne amitié qui les ont unies pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce but ne peut manquer d'être très agréable à Sa Majesté 548.» Ainsi, renouvelant ses moyens, la Russie revient à la charge et réitère ses tentatives. Schouvalof va se mettre à l'œuvre; toutefois, opérant dans des parages dangereux, semés d'écueils, il ne s'aventurera qu'avec prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons à signaler que dans quelques semaines le résultat de ses manœuvres.

Note 548: (retour) Roumiantsof à Schouvalof, 14-26 août 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.

La négociation replacée aux mains de son intermédiaire naturel, la présence de M. d'Alopéus à Vienne devenait inutile et gênante: il restait à le faire disparaître, en expliquant du mieux possible à Napoléon comment la mission de ce personnage, destiné au poste de Naples, s'était accomplie tout entière en Autriche. Alexandre se tira ingénieusement d'embarras: M. d'Alopéus, dit-il à Caulaincourt, se dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris à Pétersbourg qu'il avait eu, par sa conduite passée, la mauvaise fortune de déplaire à l'empereur Napoléon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on renonçât à l'employer auprès d'un roi beau-frère de Sa Majesté; il avait reçu l'ordre de s'arrêter en chemin; ainsi c'était par pure déférence pour le monarque ami qu'il avait été retenu à Vienne, d'où il allait revenir à son point de départ 549.

Note 549: (retour) Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses plénipotentiaires aux congres de Châtillon et de Vienne; il le fit prince.

Dans sa retraite, Alopéus n'eut pas à entraîner Razoumovski; ce dernier servait trop utilement la Russie à Vienne pour qu'elle se résignât à le rappeler et le condamnât à l'inaction: Alexandre éluda nos demandes sous de spécieux prétextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cessé d'être Russe pour se faire Autrichien; il s'était dénationalisé par son établissement à l'étranger: c'était un déserteur, un transfuge; sa patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer sur lui une juridiction à laquelle il s'était soustrait par son exil volontaire 550.

Note 550: (retour) Rapport n° 101 de Caulaincourt, août 1810.

Quant à Pozzo, il parut impossible de le faire rester à Vienne, car le gouvernement autrichien, toujours empressé à déférer aux vœux de l'Empereur, se préparait à prononcer son expulsion. Impuissant à le soutenir, Alexandre essaya de présenter cet abandon forcé comme une complaisance méritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, déclara qu'il ne le connaissait plus, qu'il lui avait retiré le droit de porter l'uniforme, qu'il l'avait définitivement exclu de son service; mais il ne fit en réalité que de le déplacer et lui assigna, au sortir de Vienne, une autre destination: il ne renonçait pas à utiliser en secret les talents et les haines de celui qu'il désavouait publiquement. Devant Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez dédaigneuses pour s'exprimer sur le compte du «nommé Pozzo»; il le signalait comme un de ces hommes «dont on avait pu se servir pendant la guerre; aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congédiés, m'en tenant strictement à l'alliance et ne voulant aucune espèce de rapports avec l'Angleterre 551». C'était précisément auprès de l'Angleterre que Pozzo allait être employé; il reçut commission de porter au représentant de cette cour à Constantinople de premières et furtives paroles de conciliation.

Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un désarmement réciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition préalable de sa paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne détourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore à une réconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait à limiter, à circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre spéciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo sur Constantinople et de lui faire la leçon: «Je ne vois pour lui, disait-il, d'autre asile qu'à Constantinople sous l'égide de la mission britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a à prendre; je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire une confidence, mais encore comme venant de vous-même et ayant bien soin de ne pas compromettre le moins du monde le ministère de Sa Majesté: c'est que vous savez que la mission anglaise près la Porte ottomane fait tout ce qu'elle peut pour empêcher que les Turcs fassent la paix avec nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur, c'est-à-dire par la persuasion où elle est qu'une des conditions sans lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majesté se propose d'obtenir la paix sans se mêler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec les puissances étrangères 552.» En finissant, la dépêche insinuait que le cabinet de Londres, s'il était bien inspiré, favoriserait l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait au Tsar de rendre à ses troupes du Danube une destination plus conforme aux intérêts de l'Angleterre, c'est-à-dire de les ramener dans le Nord, vers la Pologne, et peut-être d'y tenir en échec la puissance française.

Note 552: (retour) Archives de Saint-Pétersbourg, lettres de Roumiantsof à Schouvalof, n° 76.

En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner les habitants et les soustraire à notre influence, se poursuivant par démarches individuelles auprès de certains personnages, auprès de certaines familles, est moins facile à saisir que les menées diplomatiques et mondaines de Vienne; il se révèle pourtant à quelques indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions réitérées à l'empereur François par l'intermédiaire de Schouvalof, il en était une qui accusait les desseins éventuels d'Alexandre sur la Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale, c'est-à-dire une partie de ces Principautés qu'il considérait comme siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la Bukovine, province en partie polonaise, située au sud-est de la Galicie et incorporée depuis trente-six ans à la monarchie des Habsbourg 553. En ajoutant à ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait séduire, il aurait plus de chances d'en être écouté le jour où il se présenterait comme destiné à la reconstituer dans toutes ses parties et à la rassembler sous son sceptre.

Note 553: (retour) Beer, Geschichte der orientalische Politik Œsterreich's, 244.

Dans le même esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses sujets polonais: il passait à leur égard par des alternatives de sévérité et de clémence, voulant à la fois étouffer en eux toute velléité de révolte et se les attacher. Cette tactique était de bonne guerre; ce qui l'était moins, c'était la façon dont il continuait à s'expliquer avec les Polonais sur le traité: ce pacte de mort qu'il n'avait pu surprendre à l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le bruit fut répandu par les autorités russes que le traité avait été signé, que Napoléon avait ainsi abandonné les Polonais, qu'il les avait livrés et vendus, qu'il s'était rendu à jamais indigne de leur sympathie. Après avoir signalé les efforts divers de la propagande antifrançaise, un de nos agents à Varsovie ajoutait: «Un autre moyen de découragement employé par les Russes et qui même a de l'influence ici, c'est la publication d'une convention secrète conclue à Pétersbourg par laquelle l'Empereur promet à la Russie de ne jamais travailler au rétablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille hommes de l'armée du grand-duché et de s'opposer à de nouvelles distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se réalisant, cela fait croire à l'existence et donne quelques inquiétudes. J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes les lettres des provinces russes polonaises en parlent 554

Note 554: (retour) Archives des affaires étrangères, Pologne, T. 326.

Derrière ce réseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour couvrir ses approches, elle commençait à préparer ses moyens militaires, et peu à peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes. Dès août 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratégiques à prendre en cas de rupture, et il permettait à un officier allemand de lui adresser un plan de campagne contre la France 555. Dans le même temps, un bruit sourd s'élève de toutes les provinces baltiques et lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupée à remuer des terres, à réparer et à armer des places, à développer leur enceinte, à les lier les unes aux autres par de longues chaînes d'ouvrages; il s'agit avant tout d'organiser en deçà des frontières un vaste système de fortifications, de protéger les parties centrales de l'empire, de couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se fait avec hâte, avec fièvre; ce ne sont point des mesures d'utilité permanente, mais de précaution immédiate, les préparatifs d'une guerre en vue. À l'instant où Napoléon invite pour la première fois les Varsoviens à se retrancher, certains témoignages nous montrent les travaux russes en pleine activité à Dunabourg, à Riga, où ils se poursuivent «nuit et jour, par ordre supérieur 556». Le mois suivant, en septembre, le long de la Dwina et du Dniéper, dans l'intervalle qui sépare les deux fleuves et marque le point vulnérable de l'empire, des profils de redoutes, des formes de camps retranchés surgissent du sol et rapidement s'ébauchent.

Note 555: (retour) Haüsser, Deutsche Geschichte, III, 529.
Note 556: (retour) Lettre datée de Mittau le 23 août 1810. Deux rapports en date des 16 et 19 septembre donnent des détails plus circonstanciés. Archives nationales, AF, IV, 1653.

Mais Alexandre ne se borne pas à jalonner par des ouvrages ses futures lignes de défense et d'appui: il ordonne des réunions et des mouvements de troupes. Ici, c'est incontestablement lui qui prend l'avance. Dans la seconde moitié de 1810, avant que Napoléon ait remué un homme, les corps russes postés près de la frontière et tenus en état de mobilisation permanente sont rejoints par d'autres; des renforts arrivent, les effectifs grossissent; insensiblement, des armées se forment. Seulement, dans le vaste et muet empire où tout bruit s'amortit, où le silence est une tradition et une loi, aucun indice perceptible au dehors ne trahit ce glissement d'hommes et de matériel vers le bord du pays. À Pétersbourg, notre ambassadeur demeure enveloppé de prévenances; dépourvu de tout moyen sérieux d'information, séparé de la nation par la barrière infranchissable de la langue, il ne voit que le palais et la cour, où ne s'accuse aucun mouvement suspect, n'aperçoit que ce point lumineux au milieu d'une nuit profonde. Il ignore, il ne peut signaler à son maître l'ébranlement des forces russes, qui peu à peu se répandent et coulent dans les provinces occidentales. Avant la fin de l'année, sans qu'aucun avis ait donné l'éveil, Alexandre espère avoir sur pied, prêts à entrer successivement en ligne et tournés vers l'Occident, trois cent mille hommes, que renforceront au besoin quelques corps tirés de l'armée du Danube 557. Il sait que la France n'a pas cinquante mille soldats au delà du Rhin, mais cette disproportion d'effectifs ne l'engage qu'à plus d'ardeur pour se mettre le premier en mesure. Ses troupes rassemblées, attendra-t-il l'adversaire, afin de lui disputer le terrain pied à pied et de l'attirer dans les solitudes de l'intérieur? Au contraire, le préviendra-t-il, en se jetant sur le duché pour tendre la main à l'Allemagne révoltée? Il incline un peu plus à hasarder ce coup, s'occupe toujours du projet confié à Czartoryski, sans lui donner encore une forme arrêtée, et chez lui la volonté de se défendre n'exclut pas la velléité d'attaquer.

Note 557: (retour) Lettres d'Alexandre à Czartoryski, publiées avec les Mémoires du prince Adam Czartoryski, II, 254, 273. Cf. Boutourline, Histoire militaire de la campagne de Russie en 1812, I, 45.

De tous ces apprêts, faut-il conclure qu'Alexandre était irrévocablement résolu à la guerre, qu'il n'attendait, pour la commencer, que le moment et l'occasion propices? Pas plus que Napoléon, il ne la voulait par principe et de parti pris; il y allait d'un mouvement irrésistible, sans fixer d'un regard assuré le but dont il se rapprochait tous les jours. Ce qui le troublait et le ralentissait, c'était d'abord la crainte de se heurter à une invincible fortune, à un génie que nul n'avait trouvé en défaut. Puis, chez ce prince naturellement sensible et humain, peut-être s'élevait-il un scrupule de conscience, une révolte de pitié à l'idée de déchaîner encore une fois le fléau destructeur d'hommes. Malheureusement, la conviction que Napoléon en voulait à sa sécurité, son horreur croissante pour une politique dont il n'apercevait plus que les côtés d'iniquité et de violence, une ambition vague de se poser en vengeur des couronnes et en libérateur des peuples, triomphaient peu à peu de ses hésitations. Dans la voie où il s'était jeté et qui le menait à la guerre, il ne s'arrêterait plus, à moins que l'Angleterre ne cédât avant que lui-même eût atteint le terme de son évolution. La soumission de notre rivale retiendrait et paralyserait les auxiliaires en train de lui revenir, immobiliserait l'Europe sous la main de fer qui l'étreignait, assurerait le triomphe définitif de l'Empereur au milieu de l'universelle prostration. L'Angleterre succomberait-elle dans la lutte ardente qui la serrait de plus près et qui touchait à son paroxysme? Toujours debout, elle chancelait parfois, donnait des signes d'épuisement. Mais les armes employées pour la frapper risquaient de se retourner contre la main qui les dirigeait avec une sorte d'exaspération et de fureur. En ce temps où Napoléon a plié toutes les volontés depuis les Pyrénées jusqu'au Niémen, enivré d'une force qui ne sent plus sa limite, il subit de plus en plus le vertige de l'omnipotence; se croyant tout permis pour compléter son œuvre, parce que rien ne lui paraît plus impossible, il multiplie les violences, accumule les fautes et, croyant se rapprocher de son but, s'achemine à grands pas dans une voie de perdition. Le système adopté pour fermer au commerce britannique ses derniers débouchés se traduisait par le plus étouffant despotisme qui eût depuis longtemps pesé sur les peuples, par une ingérence oppressive dans le gouvernement des États, par des annexions arbitraires, par une série d'empiétements en pleine paix et de conquêtes par décret. Ces usurpations continues, marques de servitude imprimées à l'Europe, achevaient de troubler et de révolter la seule puissance qui eût conservé le sentiment et la fierté de son indépendance; elles rapprochaient Alexandre des résolutions violentes; elles vont ajouter et rattacher à la question de Pologne d'autres causes de conflit; autour de ce point central de toutes les difficultés, elles vont grouper des complications accessoires, et les mesures destinées à ruiner l'Angleterre, si elles n'atteignent immédiatement leur but, auront pour immanquable effet de précipiter la rupture avec la Russie.



CHAPITRE XII

L'ÉLECTION DE BERNADOTTE


Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France; le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le Journal de l'Empire.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Mœrner à Paris.--Un groupe de Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé; abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète d'Œrebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier magicien.--Manœuvre finale qui décide le succès de Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et échec final de la négociation entamée par le comte Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs desseins éventuels sur la Pologne.


I

C'était sur le rivage septentrional de l'Europe que Napoléon livrait aux Anglais sa grande bataille économique. Le sud du continent, c'est-à-dire l'Italie conquise et étroitement gardée, l'Illyrie annexée, l'Espagne ensanglantée et misérable, la Turquie privée de communications terrestres avec les autres pays, n'offraient à l'expansion de nos rivaux que des débouchés inaccessibles ou restreints; au contraire, le Nord les laissait accéder par de multiples voies aux principaux centres de consommation. À cette époque où tout atteignait des proportions démesurées, la défense élevait ses moyens à hauteur de l'attaque: tandis que Napoléon jugeait possible d'investir un royaume comme une place de guerre et de lui interdire toutes relations avec l'extérieur, des États, des peuples entiers s'employaient à favoriser la fraude et faisaient métier de contrebande. La Hollande, malgré son roi français, servait d'entrepôt aux Anglais; plus loin, les embouchures des grands fleuves allemands offraient aux produits de l'ennemi de vastes réceptacles; plus loin encore, les riverains de la Baltique, protégés par leur éloignement, croyaient pouvoir impunément repousser ou éluder les obligations du blocus. C'est sur tous ces pays qu'il faut maintenant agir et peser; c'est là que Napoléon doit proscrire et poursuivre les articles manufacturés de l'Angleterre, s'il veut réellement mettre en chômage ce vaste atelier où s'approvisionne l'Europe.

Il s'est avisé d'ailleurs d'un moyen plus prompt encore et plus sûr à ses yeux d'en finir avec son ennemie. Depuis quelque temps, les Anglais ont fondé leur principal espoir d'enrichissement sur une spéculation unique, tentée en grand, sur un gigantesque coup de commerce. La Révolution et les guerres qui l'ont suivie, en leur donnant l'empire des mers, les ont rendus maîtres de tous les marchés extraeuropéens; en particulier, les événements de 1808 leur ont ouvert les colonies espagnoles et livré un monde à exploiter. Désormais, le trafic des denrées coloniales est passé sous leur dépendance; c'est d'eux seuls ou du moins avec leur permission que l'Europe peut recevoir le sucre des Antilles, le café, les épices, les cotons d'Amérique, tous ces articles passés dans sa consommation usuelle. Profitant de cette situation, les Anglais ont voulu se faire les seuls marchands et fournisseurs de denrées coloniales: ils ont acheté en bloc les produits des deux Indes, espérant les revendre à l'Europe avec de gros bénéfices. Tentés par l'appât du lucre, leurs maisons de commerce, leurs établissements de crédit et de finance se sont aventurés audacieusement dans cette voie; les titres et billets qu'ils ont émis, encaissés et négociés par la banque d'Angleterre, ont pour garantie les sommes à provenir des ventes prévues et escomptées. Si Napoléon empêche ces ventes, s'il obtient que l'Europe se ferme aux produits coloniaux devenus la propriété presque exclusive de l'Angleterre, qu'elle s'en passe et s'en prive, ces marchandises reviendront engorger les magasins de Londres et resteront pour compte à l'acheteur; invendues et invendables, elles se déprécieront; le papier auquel elles servent de gage subira le même discrédit; ce sera l'arrêt de toutes les transactions, l'universelle banqueroute; au lieu d'un capital réalisable en argent, avec profits assurés, l'Angleterre n'aura plus entre les mains qu'un poids mort, encombrant, tombé au dernier degré de l'avilissement, et elle se trouvera dans la situation du spéculateur qui, ayant employé tous ses fonds à l'achat d'une valeur unique et aléatoire, éprouve un désastre irrémédiable par la baisse de cette valeur. C'est à procurer ce résultat, à contrarier l'opération tentée sur les marchandises coloniales que Napoléon applique aujourd'hui et emploie principalement le blocus; tout se réduit pour lui, par un ensemble de manœuvres colossales, supposant la complicité de l'Europe entière, à ruiner l'affaire puissamment montée où les Anglais ont engagé et jouent leur fortune.

Spécieuse et irréalisable, l'idée n'était pas nouvelle, et le Comité de salut public l'avait formulée comme le seul moyen de terminer à notre avantage la guerre sans merci qui s'était ouverte entre la France et l'Angleterre 558. Ce fut le destin de Napoléon que de trouver la France orientée dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractère fut de l'y précipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son génie et de ses succès fut de donner aux plus chimériques conceptions de ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la réalité sur la forme de leurs rêves.

Note 558: (retour) En 1795, dans une série d'instructions à l'envoyé de la République en Hollande, le Comité montrait que le but à atteindre était «d'exclure les Anglais du continent».--«Privée de ses immenses débouchés, disait-il, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses marchandises coloniales et asiatiques. Ces denrées, invendues, tombent à bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils ont voulu vaincre les Français par la disette.» Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française, III, 389.

Après Iéna, maître des côtes depuis Naples jusqu'à Dantzick, il a pu rendre son décret de Berlin, constitutif du blocus continental proprement dit, interdisant l'accès du littoral au pavillon britannique et prohibant l'importation directe des denrées. Les Anglais ont détourné ce coup en donnant pour réponse au décret de Berlin leurs célèbres arrêts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont obligé tous les neutres, c'est-à-dire les navires des États d'Europe et d'Amérique non engagés dans la lutte, à reconnaître, sous peine de saisie, leur suprématie maritime, à leur payer tribut et à prendre d'eux licence de naviguer. Ces permis de circulation, il les ont désormais réservés, à de rares exceptions près, aux seuls bâtiments qui ont consenti à se charger de denrées coloniales leur appartenant, à porter ces produits sur le continent et à les y verser pour leur compte. Les navires neutres et spécialement américains ont dû se faire les facteurs du commerce britannique; l'importation des denrées n'a pas cessé, et seul le véhicule, le moyen de transport a changé. Alors, opposant la violence à la violence, Napoléon a riposté aux arrêts du Conseil par un second décret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considérant que l'Angleterre s'est subordonné et asservi tous les neutres, il les a déclarés dénationalisés, devenus Anglais, c'est-à-dire ennemis, et comme tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports. Jusqu'à présent, ce décret est demeuré, dans la plupart des pays du Nord, à l'état de principe posé et de simple menace; il s'agit aujourd'hui de procurer réellement et de généraliser son application. Le jour où aucun bâtiment neutre ne trouvera plus accès dans les ports du continent, les denrées coloniales auront perdu leur dernier moyen d'introduction et de débit: l'Angleterre sera domptée.

Seulement, décréter l'exclusion absolue des neutres, après celle des Anglais, c'est décider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime, c'est suspendre la vie économique de tous les peuples, c'est leur imposer des souffrances au-dessus de leur résignation et de leur patience. En s'attaquant à la masse incompressible des intérêts, Napoléon se heurte à une force qui se dérobera à ses prises. Faibles et terrifiés, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obéir, mais conservent de secrètes complaisances pour l'Angleterre: ils promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun État ne saurait se prêter de bonne foi à tyranniser ses sujets pour le compte d'un maître étranger, à se faire l'instrument de leur torture. Et forcément, pour supprimer les résistances, Napoléon en vient à supprimer ce qui résiste, c'est-à-dire les gouvernements, à procéder par expropriation, à saisir les provinces, à confisquer les royaumes, à avancer toujours et à prendre insatiablement, interprétant et appliquant avec une violence fébrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur fondamentale commise par la Révolution, lorsqu'elle a soudé l'intérêt de l'Europe à celui de l'Angleterre en adoptant un système de conquêtes également inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait à subjuguer la première pour vaincre la seconde, ne se démontre mieux qu'en 1810. À cette époque, les conséquences ultimes s'en dégagent, se précipitent, s'accumulent, vont à l'extrême, assez choquantes pour frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes. Jusqu'à présent, Napoléon s'est astreint dans le Nord à la frontière acquise par la République, tracée autour de l'ancienne Belgique, mais comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, obligé de peser davantage sur la Hollande, qui cherche à lui échapper, il pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle de l'ancienne Gaule que pour la dépasser. Entraîné par son but, qui se recule sans cesse, il empiète immédiatement sur les pays voisins, se met à suivre et à côtoyer indéfiniment le littoral, à prolonger la France sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir à sa frontière, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la Baltique, et il atteint ce paradoxal résultat d'approcher matériellement la Russie, d'en venir presque à la toucher, nivelant tout sur son passage, courbant les résistances et échelonnant les haines.

Au printemps, la Hollande, menacée d'annexion, n'a obtenu un sursis et prolongé son existence qu'en cédant ses provinces cisrhénanes, en promettant de s'employer énergiquement contre l'Angleterre, en acceptant les plus onéreuses servitudes. Le Roi a signé ce pacte, mais ne se résout point à l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenimés, jusqu'à ce que Louis-Napoléon, n'osant résister ouvertement à son frère et ne se résignant point à violenter ses sujets, s'efface et disparaisse. Le 9 juillet, Napoléon prononce par décret la réunion de la Hollande, l'enlace aussitôt de ses douanes et l'interdit aux Anglais. Pour cette suppression d'un État deux fois séculaire, il ne fournit aux autres cours et en particulier à celle de Russie que de brèves explications. De son côté, Alexandre garda le silence: «il ne me dit pas le mot sur la Hollande», écrivait Caulaincourt 559. Quelque ému que fût le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intérêt de la Russie n'était pas suffisamment en cause, et le coup avait frappé trop loin d'elle.

Note 559: (retour) Rapport n° 99, août 1810.

Au delà de la Hollande, Napoléon rencontre des États qui n'intéressent pas moins sa politique et son système. L'Ost-Frise, les principautés et duchés de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires hanséatiques sont le prolongement géographique des Pays-Bas. C'est la même nature indécise, amphibie, où deux éléments se confondent et empiètent l'un sur l'autre; ce sont les mêmes côtes basses, sablonneuses, à fleur d'eau et partout accessibles, où le sol s'émiette en milliers d'îlots, où la mer pénètre par des golfes profonds et d'innombrables découpures: point de contrée plus propre à favoriser les surprises de la contrebande et les débarquements clandestins. À l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conservé des postes d'observation et de relâche; en face de l'Elbe, sur le rocher d'Helgoland, ils ont installé un dépôt de marchandises, fortifié et insaisissable, qui déverse périodiquement son trop-plein sur les côtes d'alentour.

Maître de la Hollande, Napoléon n'est plus disposé à tolérer ces incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et qui confinent à ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une étroite solidarité entre la Hollande et le littoral hanséatique. Naguère, il s'était complu à l'idée de les réunir sous le même sceptre, de prolonger jusqu'à Hambourg l'apanage de Louis et d'insérer un grand royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et l'Allemagne, pour les mieux séparer. Par cette création, il comptait aussi, en rattachant à un État étranger des populations germaniques, affaiblir en elles l'idée renaissante de nationalité et de patrie, «dépayser davantage l'esprit allemand 560». À présent qu'il s'est substitué à la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et pousser jusqu'au delà de l'Elbe sa propre frontière? S'il réalise cette seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprimé en trois mois la moitié de la distance qui le sépare de la Russie et portera au comble les appréhensions d'Alexandre.

Note 560: (retour) Lettre publiée par le prince Napoléon dans son ouvrage: Napoléon et ses détracteurs, 238-245.

Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays hanséatiques, réserve leur attribution définitive, songe même à marquer près de l'Ems le tracé définitif de sa frontière 561, et se borne à assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'exécution de ses décrets. Il échelonne d'Emden à Lubeck les trois divisions de Davoust, les range face à la côte, sur une triple ligne, les emploie à faire office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrières qu'il oppose à l'invasion des produits britanniques.

Note 561: (retour) Corresp., 16853.

Exclu de la Hollande, contrarié sur la mer du Nord, le commerce anglais, sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est là qu'il faut désormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napoléon le suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il enjoint au Danemark, à la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les bâtiments chargés d'articles coloniaux 562. Bientôt après, par ses décrets du 5 août et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter à tous les États allemands, il frappe ces denrées du droit énorme de cinquante pour cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises capturées en mer, toutes autres demeurant prohibées; en fait, elle doit s'appliquer aux articles introduits par tolérance, sans que le vice de leur origine puisse être clairement démontré. Ce régime a pour but d'enrichir le fisc aux dépens de la contrebande; c'est aussi un moyen de rejoindre dans l'intérieur des terres les marchandises qui ont forcé les lignes d'investissement, celles qui se sont amassées sur le continent, de n'en permettre la circulation et le débit qu'à des prix ruineux pour l'Angleterre 563. Napoléon exige désormais qu'en Allemagne et en Suisse toutes les places de commerce soient visitées, tous les magasins forcés et fouillés, toutes les marchandises saisies ou exercées en masse. Après avoir soumis ses sujets à une fiscalité sans exemple, il la propose et l'impose comme modèle aux États feudataires. Son autorité se multiplie sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est soumis, les environne de clôtures, comprime leurs mouvements, les tient dans un réseau étouffant de prescriptions et de défenses, et sous le poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halète et ne respire plus.

Note 563: (retour) Sur l'application et le mécanisme de ce système, voy. spécialement Thiers, XII, 182-190.

Les nouveaux décrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au moins en ce qui concernait l'étranger, le principe de la fermeture des ports. Ils paraient aux défaillances du passé, mais n'en admettaient aucune dans l'avenir, et si Napoléon se jugeait impuissant à empêcher tout à fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout où il pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entouré d'une ligne de circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il s'aperçut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les produits anglais et altérait toute l'économie du système. Entre la Prusse et les duchés de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande étroite de territoire, une fraction de la Poméranie restait aux Suédois: c'était tout ce qu'ils avaient conservé de leurs vastes possessions en Allemagne, un débris ou plutôt un souvenir de l'empire créé par Gustave-Adolphe. Lorsque Napoléon leur avait accordé la paix le 6 janvier 1810, il leur avait restitué la Poméranie, sous la condition qu'ils déclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient à toutes les exigences du blocus. Malgré cet engagement positif, la Poméranie, avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour s'insinuer dans les contrées voisines. De plus, la Suède proprement dite et péninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui prêtait un précieux concours; si la presqu'île Scandinave, pauvre et dépeuplée, ne fournissait point par elle-même aux articles prohibés un débouché considérable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser, s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tâter les côtes allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y trouvait un point d'appui et des facilités d'offensive; dans la Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions infiniment accrues, les mêmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord. C'est ce vaste entrepôt, avec son prolongement en Allemagne, en Poméranie, que Napoléon veut aujourd'hui fermer, et la Suède prend dans ses préoccupations une place essentielle. Seulement, à côté de la Suède, il retrouve la Russie; s'il établit trop ouvertement son autorité à Stockholm, il rejoindra par l'extrême Nord l'empire qu'il effleure déjà par le duché de Varsovie; créant un second point de contact, il doublera les occasions de heurt et de discorde.